‹ Au-dessus de la mêléeChapitre 10 sur 28 · N" du 16 et du 17 septembre 1914 : Le Guerre et le Droit · texte numérisé non relu

N" du 16 et du 17 septembre 1914 : Le Guerre et le Droit

votre pouvoir moral, ô hommes de peu de foi !... Et quand il y aurait un risque, ne pouvez-vous le courir, pour l'honneur de l'humanité ? Quel prix aurait la vie, si vous perdiez, pour la sauver, toute fierté de vivre!...

Et propter vitamf vivendi perdere causas. . .

Mais nous avons une autre tâche, nous tous, artistes et écrivains, prêtres et penseurs, de toutes les patries. Même la guerre déchaînée, c'est un crime pour l'élite d'y compromettre l'intégrité de sa pensée. Il est honteux de la voir servir les passions d'une puérile et monstrueuse politique de races, qui, scientifiquement absurde (nul pays ne possédant une race vraiment pure), ne peut, comme l'a dit Renan, dans sa belle lettre à Strauss, « mener quà des guerres zoologiques, des guerres d'extermination, analogues a celles que les diverses espèces de rongeurs ou de carnassiers se livrent pour la vie. Ce serait la fin de ce mélange fécond, composé d'éléments nombreux et tous nécessaires, qui s'appelle l'humanité ». L'humanité est une symphonie de grandes âmes collectives. Qui n'est capable de la comprendre et de l'aimer qu'en détruisant une partie de ses éléments, montre qu'il est un barbare et qu'il se fait de l'harmonie l'idée que se faisait cet autre da Tordre à Varsovie.

Élite européenne, nous avons deux cités :

t. Lettre du 15 septembre 1871, publiée dans la Réforme intellectuelle et morale.

notre patrie terrestre, et l'autre, la cité de Dieu. De l'une, nous sommes les hôtes ; de l'autre, les bâtisseurs. Donnons à la première nos corps et nos cœurs fidèles. Mais rien de ce que nous ornons, famille, amis, patrie, rien n'a droit sur l'esprit. L'esprit est la lumière. Le devoir est de l'élever au-dessus des tempêtes et d'écarter les nuages qui cherchent à l'obscurcir. Le devoir est de construire, et plus large et plus haute, dominant l'injustice et les haines des nations, l'enceinte de la ville où doivent s'assembler les âmes fraternelles et libres du monde entier.

Je vois autour de moi frémir la Suisse amie. Son cœur est partagé entre des sympathies de races différentes ; elle gémit de ne pouvoir librement choisir entre elles, ni même les exprimer. Je comprends son tourment ; mais il est bienfaisant ; et j'espère que de là elle saura s'élever à la joie supérieure d'une harmonie de races, qui soit un haut exemple pour le reste de l'Europe. Il faut que dans la tempête elle se dresse comme une île de justice et de paix, où, tels les grands couvents du premier moyenâge, l'esprit trouve un asile contre la force effrénée, et où viennent aborder les nageurs fatigués de toutes les nations, tous ceux que lasse la haine et qui, malgré les crimes qu'ils ont vus. et subis, persistent à aimer tous les hommes comme leurs frères.

Je sais que de telles pensées ont peu de

chances d'être écoutées, aujourd'hui. La jeune Europe, que brûle la fièvre du combat, sourira de dédain, en montrant ses dents de jeune loup. Mais quand Taccès de fièvre sera tombé, elle se retrouvera meurtrie et moins fière, peut-être, de son héroïsme carnassier.

D'ailleurs,jene parle pas, afin de la convaincre. Je parle pour soulager ma conscience... Et je sa'i4 qu'en même temps je soulagerai celles de milliers d'autres qui, dans tous les pays, ne peuvent ou n'osent parler.

Journal de Genèoe, 15 septembre 1914*

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