‹ Au-dessus de la mêléeChapitre 23 sur 28 · LETTRE AU JOURNAL « SVENSKA DAGBLADET » DE STOCKHOLM · texte numérisé non relu

LETTRE AU JOURNAL « SVENSKA DAGBLADET » DE STOCKHOLM

La pensée européenne de demain est aux armées. Les bruyants intellectuels qui s'insultent d'un camp à l'autre ne la représentent nullement, La voix des peuples qui reviendront de la guerre, après en avoir éprouvé l'atroce réalité, fera rentrer dans le silence ces hommes qui se sont révélés indignes d'être les guides spirituels du genre humain. Alors, parmi ceux ci, plus d'un saint Pierre pleurera, entendant le chant du coq, et disant : « Seigneur, je t'ai renié ! »

Les destins de l'humanité l'emportent sur ceux de toutes les patries. Rien ne saura empêcher les liens de se reformer entre les pensées des nations ennemies. Celle qui s'y refuserait se suiciderait. Car par ces liens circule Je flot de vie.

Mais ils n'ont jamais, au plus fort de la guerre, été rompus complètement. La guerre a même

l. Le journal Svenska Dagbladet avait adressé aux principaux intellectuels d'Europe une enquête au sujet des résultats qu'aurait la guerre, pour «r la collaboration internationale dans le domaine de l'esprit. » Il se demandait, « avec anxiété, dans quelle mesure il serait possible, une fois la paix conclue, de rétablir les relations entre savants, écrivains, artistes des <Mérentes nations ».

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eu l'avantage douloureux de grouper à travers l'univers les esprits qui se refusent à la haine des nations. Elle a trempé leurs forces, elle a soudé en un bloc de fer leurs volontés. Ils se trompent, ceux qui pensent que les idées de libre fraternité humaine sont à présent étouffées! Elles se taisent, sous le bâillon de la dictature militaire (et civile) qui règne dans toute l'Europe. Mais le bâillon tombera, et elles feront explosion. Je souffre pour les millions d'innocentes victimes, aujourd'hui sacrifiées sur les champs de bataille. Mais je n'ai aucune inquiétude pour l'unité future de la société européenne. Elle se réalisera. La guerre d'aujourd'hui est son baptême de sang.

10 avril 1915.

Depuis le commencement de la guerre, les intellectuels ont beaucoup fait parler d'eux, dans un camp comme dans l'autre. On pourrait presque dire que cette guerre est leur guerre, tant ils y ont apporté de passion forcenée.

Mais on n'a pas, semble-t-il, suffisamment remarqué que l'on n'entend les voix, à quelques exceptions près, que de ceux qui appartiennent aux générations âgées, les voix des Académies et des Hochschulen, des poètes primés, des chevronnés de la presse ou de l'Université, des vieille-garde de la littérature, des arts et de la science.

Pour la France, l'explication est simple. Presque tous ceux qui sont en état de porter les armes, jusqu'à l'âge de quarante-huit ans, ne parlent pas, agissent. Il n'en est pas tout à fait de même en Allemagne, où, comme on le verra, pour des causes diverses que je m'abstiendrai de démêler, une grande partie de la jeunesse littéraire est restée au foyer, et continue de publier. Ceux même qui sont au front trouvent moyen d'expédier à la rédaction des revues articles et poésies : (car la manie d'écrire est tenace, en Allemagne).

Il me paraît utile de chercher à connaître les

courants d'esprit qui régnent dans cette jeune Allemagne intellectuelle ».

C'est un fait constaté dans tous les pays que^ partout les sentiment les plus exaltés se sont manifestés chez les littérateurs ayant passé el mezzo del cammino. Nous en rechercherons la raison un autre jour. Pour l'instant, il nous suffit de le vérifier, une fois de plus, chez les écrivains allemands. Presque tous les poètes célèbres et couronnés, tous ceux qui étaient riches d'années et de renommée, dès la guerre lâchée, ont été emportés, comme une plume, par le courant. Le fait est d'autant plus curieux que certains jusque-là étaient les apôtres de la paix, de la pitié, de l'humanitarisme. Dehmel, l'ennemi de la guerre, l'ami de tous les hommes, Dehmel qui ne savait pas, disait-il, auquel de dix peuples il devait son cerveau, entonne des chants de bataille (Schlachtenlieder) et des chants du drapeau (Fahnenlieder), apostrophe l'ennemi, chante la mort, et la donne : (à cinquante et un ans, il apprend à manier une arme et s'engage contre les Russes). Gerhart Hauptmann, « le poète de l'amour parmi les hommes », comme l'appelle Fritz von Unruh,

1. Je laiise au second plan l'appréciation littéraire des (Burrei, pour y chercher surtout des témoignages sur la pensée de l'Allemagne.

secoue sa neurasthénie pour appeler les hommes « à faucher l'herbe qui dégoutte de sang ». Franz Wedekind invective contre le tsarisme, Lissauer contre l'Angleterre. Arno Holz délire de frénésie. Petzold voudrait être dans toutes les balles qui entrent dans le cœur de l'ennemi. Et Richard Nordhausen chante un lied au mortier 42 K

Chez les jeunes, la même ivresse guerrière se manifeste, au début. Mais beaucoup l'ont perdue bien vite, au contact des souffrances subies et causées. Fritz von Unruh, qui s'engage comme uhlan et qui part en criant : « Paris !... Paris est notre but! », dès septembre, sur l'Aisne, compose Der Lamm (l'Agneau) : « Agneau de Dieu j'ai vu ton douloureux regard. Apporte-nous la paix et le repos, ramène-nous bientôt dans le ciel de l'amour, et recouvre les morts!... » Rudolf Léonhard, qui chante la guerre, au début, et qui se bat, lui aussi, quand il relit peu après la suite de ses vers, inscrit à la première page : a Ecrit dans V ivresse des premières semaines. L'ivresse est partie, la force est restée; nous reprendrons de nouveau possession de nous-mêmes et nous nous aimerons. » — Des poètes inconnus se révèle&t par le cri de compassion de leur cœur déchiré. Andréa Fram, resta à la maison (Zu Hause), souffre de ne pas souffrir tandis que des mil-

1 . Voir l'article vengeur de Josef Luitpol Stern : Dichter, dans Die Weissen Blâtter (Mars 1915).

liers (Tautres souffrent et meurent : « Et tout ton amour, et toute ta souffrance, ton plus ardent désir ne réussissent pas à rendre sa dernière heure plus légère à un seul qui là-bas agonise... » — Ludwig Marck est prostré « sous le cauchemar de chaque minute ».

Menschen in Not...

Brader dir tôt...

Krieg i*t im Land...

Le poète qui écrit sous le pseudonyme de Dr Owlglass, pour le 70e anniversaire de Nietzsche (15 octobre), propose aux Allemands un nouvel idéal : « non pas le surhomme, mais au moins... l'homme! » — Cet idéal, Franz Werfel le réalise dans ses poèmes frémissants d'une humanité douloureuse, qui communie dans la misère et dans la mort :

« Plus que la communauté des paroles et des œuvres nous lie, tous, le regard qui s'éteint, et la couche funèbre, et la détresse mortelle, lorsque le cœur se brise. Que tu te courbes devant le puissant, que tu trembles devant le doux visage aimé, que tu épies V ennemi d'un œil dur..., cois à l'avance oh ! vois le regard qui sombre, le râle effroyable, la bouche sèche, la main qui se crispe, la solitude dernière, et le front qui se mouille de misère et de sueur... Sois bon... La tendresse est sagesse, la douceur est raison...' — Étrangers nous sommes sur la terre, tous, et Von mcuit afin de se réunir..,»' ,

i.îlohc (jemeiwtcttaf!.

X Frmnde tind %uir auf (1er Erdi allé.

Mais de tous les poètes allemands, celui qui a écrit les paroles les plus sereines, les plus hautes, le seul qui ait conservé dans cette guerre démoniaque une attitude vraiment goethéenne, est celui que la Suisse s'honore d'avoir pour hôte et presque pour fils adoptif : Hermann Hesse. Continuant de vivre à Berne, à l'abri de la contagion morale, il s'est tenu délibérément à l'écart du combat. On se souvient du bel article de la Neue Zûrcher Zeitung (3 novembre), reproduit par le Journal de Genève (16 novembre) : « 0 Freunde, nicht dièse Tônef » où il adjurait les artistes et les penseurs d'Europe « de sauver le peu de paix » qui pouvait encore être sauvé et de ne pas « saccager », eux aussi, avec leur plume, l'avenir européen. Il a écrit, depuis, quelques belles poésies, dont une, invocation à la Paix (Friede), dans sa simplicité classique, est un lied émouvant qui trouvera le chemin de bien des cœurs oppressés :

Jeder hat's gehabtj

Keiner hat's geschœtzt.

Jeden hat der susse Quell gelabt.

O wie klingt der Name Friede fetztf

Klingt so fern und zag, Klingt so tranenschwer, Keiner weiss und kennt den Tag, Jeder sehnt ihn voll Verlangen her...

(Chacun l'a possédée. Personne ne l'a appréciée. Chacun s'est rafraîchi à la source douce.

Oh! comme sonne le nom de la paix à présent! — Il sonne si lointain, si craintif; il sonne si lourd de larmes I...)

L'attitude des jeunes revues est curieuse à observer. Tandis que les revues âgées et consacrées (celles qui correspondent à notre Revue des Deux Mondes ou à notre Revue de Paris) sont toutes plus ou moins touchées par l'ardeur guerrière, — telle la Neue Rundschau, publiant les fameuses divagations de Thomas Mann sur la Kultur et la Civilisation (Gedanken im Kriege), — plusieurs, parmi les jeunes, affectent un détachement hautain des événements actuels.

Les impassibles Blœtter fur die Kunst, sur lesquels plane l'invisible personnalité de Stefan George, trouvent moyen de publier, à la fin de 1914, un volume de poésies de 156 pages, sans une ligne ayant trait à la guerre. Et une note, à la fin, affirmant que « l'attitude des auteurs est la même qu'avant les événements », répond par avance « à la remarque que ce n'est pas le moment pour des poésies », parle mot de Jean-Paul : « qu'aucun temps n'a plus besoin des poètes que celui qui croit pouvoir le mieux s'en passer. »

La vibrante, nerveuse, audacieuse revue Die Aktion, de Berlin, dont le point de vue ultra-

moderne est pourtant bien différent de l'impersonnalité marmoréenne de la revue précédente, — comme elle, affirme, dès son numéro du 15 août 1914, qu'elle ne s'occupera point de politique et qu'elle ne contiendra que de la littérature et de l'art. Si dans cette littérature elle fait néanmoins une place aux poésies de guerre, que lui envoient des champs de bataille les médecins militaires Wilhelm Klemm et Hans Koch, c'est la qualité de l'art et non la vivacité du sentiment patriotique qu'elle prend en considération; car elle persifle outrageusement les chantres ridicules du chauvinisme germanique, Heinrich Vierordt, l'auteur de Deutschland^ fiasse, les poètes criminels qui excitent à la haine par des récits mensongers, et le professeur Haeckel. Son dilettantisme est extrême; elle publie couramment dans sesnuméroshebdomadairesdes traductions françaises (d'André Gide, de Péguy, de Léon Bloy), des reproductions d'œuvres de peinture française, de Daumier, de Delacroix, de Cézanne, de Matisse, de R. de la Fresnaye : (le cubisme fleurit dans cette revue berlinoise). Son numéro du 24 octobre est consacré à Péguy et porte en première page le portrait, par Egon Schiele, de celui en qui le directeur, Franz Pfemfert, au nom de X Aktion, honore « la plus vigoureuse et la plus pure force morale qui s'exprimât dans la littérature française d'aujourd'hui. » Ajoutons que, comme il arrive souvent, de l'autre

côté du Rhin, ils passent la mesure en « déplorant la mort de ce grand homme, comme celle d'un des leurs »,et en se proclamant «ses héritiers ». — Mais l'orgueil qui admire est du moins supérieur à celui qui dénigre.

La plus importante de ces jeunes revues, par la variété des questions qu'elle traite, par le nombre et la valeur de ses collaborateurs, comme par l'esprit très large de celui qui la dirige (l'écrivain René Schickele, Alsacien d'origine, un de ceux qui sentent le plus vivement l'acuité douloureuse de la lutte engagée), est Die weissen Bl&tter. Elle correspond à peu près à notre Nouvelle Revue Française. Interrompue quatre mois, elle a repris en janvier,avec cette déclaration qui s'apparente à celle de la Revue des Nations de Berne : «.Il nous semble beau de commencer la reconstruction, au milieu de la guerre, et d'aider à préparer la victoire de l'esprit. Lacommunauté européenne semble aujourd'hui détruite Le devoir de tous ceux qui ne portent pas 1er armes ne devrait-il pas être de vivre, dès au/our a"hui,avecpleineconsciencecommeceseraledevoi> pour tout Allemand fquandlct guerre sera finie?»

A côté de publications désintéressées de la politique actuelle, romans historiques à longu haleine (comme le Tychô Brahc de Max Brod), ou comédies satiriques de Garl Sternheim, <jui continue de poursuivre de sa mordante ironie la haute société allemande, les grands industriels, — les Weissen Blœtter s'ouvrent largement aux

questions du jour. Mais, quelques différences l'appréciation de fait qui doivent forcément exister entre une revue allemande et nos revues françaises, il faut mettre en lumière l'attitude nettement hostile de ces écrivains à tous les excès du chauvinisme. Les articles de Max Scheler : Europa und der Krieg montrent un louable effort d'impartialité. La revue fait accueil à la loyale Annette Kolb, qui, née d'un père allemand et d'une mère française, souffre cruellement du conflit entre ses deux natures, et vient de soulever une tempête à Dresde pour avoir eu le courage d'affirmer dans une conférence publique sa fidélité aux deux patries et son regret que l'Allemagne méconnaisse la vraie âme française. Dans le numéro de février, sous le titre : Ganz niedrich hœngen! nous lisons une répudiation violente de la Krieg mit dem Maul de la guerre à coups de gueule) :

a Si les journalistes croient par ces insultes à r ennemi inspirer du courage, ils se trompent... Nous refusons de tels stimulants... Nous osons dire quà nos yeux le dernier çolontaire ennemi qui» dans un but de patriotisme mal compris mais exalté, tire sur nous, en embuscade, et sait bien ce qu'il risque est de beaucoup supérieur aujournaliste qui met habilement à profit te vent du jour et avec de grands mots bruyants d'emphase patriotique ne combat pas V ennemi, mais crache dessus... »

De tous ces jeunes écrivains qui s'efforcent de défendre leur esprit contre les entraîne-

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ments des passions nationales, le plus décidé, le plus éloquent, le plus hardi, celui dont la personnalité a été soulevée le plus haut parla tempête, est Wilhelm Herzog, qui dirige le Forum de Munich, et qui, comme notre Péguy au début de ses Cahiers de la quinzaine, remplit presque entièrement sa revue de ses articles enflammés. Nourri de Heinrich v. Kleist, dont il a été l'historien passionné, il regarde et il juge les choses de ce temps, avec les yeux tragiques de cet indomptable esprit. La censure allemande a beau le bâillonner, lui couper la publication qu'il veut faire de la conférence de Spitteler, ou de celle d'Annette Kolb, ses cris d'indignation et d'ironie vengeresse s'élèvent jusqu'à nous. Il flagelle âprement les 93 intellectuels, « qui se croient des Ajax, parce qu'ils braillent le plus fort», ces politiques à la Haeckel qui partagent le monde, ces bardes patriotes qui insultent les autres nations; il attaque sans égards Thomas Mann, tourne en dérision ses sophismes, défend contre lui la France, l'armée française, la civilisation française1. Il montre que tous les grands hommes de l'Allemagne (Grunwald et Durer et Bach et Mozart et les autres) ont été persécutés, calomniés, humiliés". Dans un article intitula : neue Geist*, après avoir raillé le retour du

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