Littérature de Guerre [Journal de Genève, id avril
nischen Blutes »), adressé, à la fin d'octobre, par le baron Marschall von Biberstein, Landrat de Prusse et capitaine de la réserve du 1er régiment de la garde à pied. Cet article a été écrit dans une tranchée au nord d'Arras, où le 11 novembre, Biberstein fut tué. Il exprime sans feinte l'horreur de la guerre et le désir ardent que ce soit la dernière : « C'est la conviction à laquelle sont arrivés ceux qui se trouvent sur le front et qui sont les témoins des souffrances indicibles d'une guerre moderne. » Franchise plus méritoire encore : Biberstein se décide à un commencement d'aveu et de mea culpa pour les fautes de l'Allemagne. « La guerre a ouvert les yeux, dit-il, sur notre effrayante Unbeliebtheit (faculté de n'être pas aimés). Toute chose a sa cause : nous devons avoir causé cette haine; et même, en partie, nous l'avons justifiée... Espérons que ce ne sera pas le dernier profit d* cette guerre que V Allemagne fera un retour sur elle-même, cherchera à reconnaître ses fautes et à les corriger. » Malheureusement, l'article est encore gâté par l'orgueil germanique qui, désirant la paix du monde, prétend l'imposer au monde, et rappelle, par certains côtés, le pacifisme belliqueux du trop célèbre Ostwald.
Mais voici, d'un autre officier (dont j'ai déjà parlé dans mon dernier article), le poète Fritz von Unruh, premier lieutenant de uhlans sur le front ouest, des scènes dramatiques en vers et
prose, parues tout récemment sous le titre : Vor der Entscheidung (avant la décision) *. C'est un poème dramatique, où l'auteur a noté ses propres impressions et sa transformation morale. Le héros, qui est comme lui un officier de uhlans, traverse différents milieux de la guerre, et reste partout un étranger, une âme dégagée des passions meurtrières, qui voit l'abominable réalité et qui en souffre jusqu'à l'agonie. Les deux scènes reproduites par la Neue Mrcfter Zeitung montrent une tranchée boueuse et sanglante, où des soldats allemands, comme des bêtes à l'abattoir, meurent ou vont mourir, avec d'amères paroles, — et des officiers qui se grisent de Champagne autour d'un mortier de 42 et rient et s'étourdissent, jusqu'à ce qu'ils tombent écrasés de fatigue et de sommeil De la première scène, je détache ces terribles paroles d'un de ceux qui attendent, dans la tranchée, sous la mitraille : — (Drelssigjœhrîger) « un homme de trente ans » :
Au pays, ils rient, — ils arrosent chaque victoire.
— Ils nous égorgent comme du bétail de boucherie
— etils disent : « C'est la guerre! » ■ — Quand ce sera fini, ils sont malins, — • ils nous feront fête pendant trois ans. — Mais le premier estropié ne grisonnera pas — qu'on se moquera déjà de ses cheveux blancs.
1. La Neue Ziircher Zeitung en a publié quelques fragments dans son numéro du 4 avril.
Et le uhlan, saisi d'horreur au milieu des massacres, se jette à genoux et prie :
Toi qui donnes îa vie, toi qui la prends, — comment te reconnaître? — Dans ces tranchées jonchées de corps mutilés, — je ne te trouve pas, Le cri déchirant de ces milliers qu'étouffe l'affreuse étreinte de la mort ne perce-t-il pas jusqu'à toi, — ou se perd-il dans l'espace glacé? — Pour qui doit fleurir ton printemps? — Les splendeurs de tes soleils, pour qui? Ohî pour qui, mon Dieu? Je te le demande au nom de tous ceux à qui le courage et la peur ferment la bouche devant l'horreur de tes ténèbres : quelle chaleur ai-je en moi? — Quelle vérité luit? Ce massacre peut-il être ta volonté? — Es '-ce ta volonté?...
(Il perd connaissance et tombe.)
D'une douleur moins lyrique, moins exaltée,
plus simple, plus réfléchie, et plus proche de
nous, est la suite des Feldpostbriefe du Dr Albert
Klein, professeur à l'Oberrealschule de Giessen
et lieutenant de la landwehr, tué le 12 février
en Champagne1. Laissant de côté les pages les
plus frappantes peut-être pour les qualités d'art
et de pensée, je ne donnerai de ces lettres que
deux extraits qui sont de nature à intéresser
particulièrement Les Le<
La revue Die Tat, éditée par Eug. Diederich», a lém, ic Monne de longs fragments dans son Duméi
Le premier nous dépeint avec une rare franchise l'état moral de l'armée allemande :
Brave, sans souci pour sa vie, qui l'est parmi nous? Nous tous nous savons trop ce que nous valons et ce que nous pouvons; nous sommes au meilleur âge ; de la force dans les bras et les âmes ; et comme personne ne meurt volontiers, personne n'est brave (tapfer), au sens habituel du mot ; ou cela est extrêmement rare. Justement parce que la bravoure est si rare dans la vie, c'est pour cela qu'on fait cette dépense de religion, de poésie, de pensée, qui de bonne heure déjà commence à l'école, — qui chante comme le sort le plus haut la mort pour la p«atrie, jusqu'à ce qu'elle atteigne son faîte dans ce faux héroïsme qui fait tapage autour de nous dans les journaux et les discours, et qui est à si bon marché, — et aussi dans le vrai héroïsme d'un petit nombre, qui s'exposent et entraînent les autres... Nous faisons notre devoir, nous faisons ce que nous devons ; mais ce sont là des vertus passives... Quand je lis dans les journaux, dans les écrivailleries de ceux qui ont une mauvaise conscience, parce qu'ils sont en sûreté par derrière, quand je lis ces hâbleries qui font de tout soldat un héros, cela me fait mal. L'héroïsme est une plante rare, et Ton ne bâtit sur lui aucune armée du peuple (Volksheere). Pour la tenir, on a besoin que l'homme ait devant les supérieurs du respect et même plus de peur (Angst) que devant l'ennemi, on a besoin de supérieurs qui aient de la conscience, fassent bien leur devoir, sachent bien leur affaire, aient du coup d'œil, et maîtrisent leurs nerfs. Quand nous lisons les éloges que font de nous ceux qui sont par der-
rière, nous rougissons. Dieu soit loué! la vieille robuste pudeur n'est pas morte chez nous .. Ah! chers amis, qui est ici ne parle pas si complaisamment de mourir, de trépas, de sacrifice, de victoire, comme le font ceux qui, derrière nous, sonnent les cloches, déclament les discours, écrivent les journaux. Qui est ici s'accommode comme il peut de l'amère nécessité de la souffrance et de la mort, si c'est son lot ; mais il sait, il voit que de nobles sacrifices, d'innombrables, d'innombrables sacrifices on été déjà accomplis, et que de la destruction, on en aurait depuis longtemps assez, de notre côté comme de l'autre. Précisément quand on doit, comme moi, voir en face la souffrance, alors s'entrelace un lien qui m'unit avec ceux qui sont là-bas, de l'autre côté ; (et qu'il vous lie aussi avec eux, mes chéris!... Oui, vous le sentez aussi, n'est-ce pas ?...) Si je reviens d'ici (ce que je n'espère presque plus), mon devoir le plus cher sera de me plonger dans l'étude de la pensée de ceux qui ont été nos ennemis. Sur une plus large base, je veux reconstruire mon être... Et je crois, qu'après cette guerre, il sera moins difficile qu'après toute autre d'être humain.
Le deuxième fragment est le récit d'une émouvante rencontre avec un prisonnier français :
Hier soir, j'ai été étrangement ému. J'ai eu l'occasion de voir un transport de prisonniors, et j'ai causé avec un d'eux, un collègue, professeur do philologie ancienne au collègo de F... Un homme si ouvert, si intelligent, d'une si belle tenue militaire comme tous ses compagnons, bien qu'ils vinssent
de passer par une terrible épreuve, — le feu des mitrailleuses... Il me fut une preuve du non-sens de la guerre. Je pensais, comme on eût voulu être l'ami de ces hommes, qui vous sont si proches par l'éducation, la façon do vivre, le cercle de pensées, les intérêts. — Nous nous mimes à causer d'un livre sur Rousseau, et nous commençâmes à disputer, comme de vieux.; philologues... Combien nous sommes semblables en force et en valeur ! Et combien peu vrai ce que nos journaux racontent des troupes françaises ébranlées et épuisées ! Aussi vrai, aussi peu vrai que ce que les journaux français écrivent sur notre compte... Le collègue français montrait dans ses propos un esprit si réfléchi, tant de compréhension et d'estime pour l'esprit allemand ! Que nous soyons ainsi faits pour être amis et que nous devions être»» séparés!... J'étais tout à fait bouleversé. Je m'assis anéanti. Je méditais, je méditais... Et je ne pouvais m'en tirer par tous les sophismes. — Aucune un, aucune fin à la guerre, qui depuis bientôt six mois engloutit dans son gouffre hommes, fortune et bonheur ! Et ce sentiment est le même chez nous et chez les autres. Toujours le même tableau : nous faisons la même chose, nous souffrons la même chose, nous sommes la même chose. Et c'est justement pour cela que nous sommes si âprement ennemis...
Mêmes accents d'angoisse et de trouble, avec Uû désespoir qui touche presque à l'affolement, par instants, et, qu'à d'autres, soulève un haut
élan religieux, dans les lettres d'un soldat allemand à un professeur de la Suisse allemande : — (nous en avons eu connaissance, depuis trois à quatre mois, à l'Agence des prisonniers, et elles ont été publiées dans Foi et Vie, n° du 15 avril *. On a fait le silence sur elles. Nous insisterons donc. Elles en valent la peine). — Dans ces lettres, qui vont de la deuxième quinzaine d'août à la fin de décembre, on voit, dès le 25 août, chez les troupes allemandes, le désir de la paix :
Nous tous, même ceux qui au début furent les plus acharnés à la lutte, nous ne désirons plus aujourd'hui que la paix, nos officiers aussi bien que nous... Tout convaincus que nous soyions de la nécessité de vaincre, l'enthousiasme guerrier n'existe pas chez nous ; nous remplissons notre devoir, mais le sacrifice est dur. C'est notre âme qui souffre... Je ne puis dire les souflrances que j'endure...
20 septembre. Un ami m'écrit : <c Le 20 et le 20 août, j'ai pris part à de grandes batailles : depuis, je souflre moralement jusqu'à épuisement complet, tant physique que psychique. Mon âme ne trouve plus de repos... Cette guerre nous révélera combien de la brute réside encore dans l'homme, et cette révélation nous fera faire un grand pas hors de l'animalité : sinon, c'en est fait de nou . »
28 novembre. {Une admirable page, où Von croirait entendrela voix du vieux Tolstoï.) Que sont tous les hurassements de la guerre, comparés aux pensées
qui nuit et jour nous obsèdent ? Quand je me trouve sur une colline d'où, la vue domine la plaine, voici l'idée qui, sans cesse, me torture : là-bas, dans la vallée, la guerre fait rage; ces lignes brunes qui sillonnent le paysage sont pleines d'hommes aui sa trouvent face à lace, comme ennemis. Et là-haut, sur \ la colline, devant toi, se tient oeut-être un nomme qui, comme toi, conte mpie *es bois, le ciei bleu, et qui peut-être rumine les mêmes pensées que toi, son ennemi!... Cette proximité continuelle vous rendrait fou ! On est tenté d'envier les camarades qui peuvent tuer le temps, en dormant, en louant aux cartes.., ij décembre. Le désir de la paix est intense chez tous, chez tous ceux du moins qui se trouvent sur le front, qui sont obligés d'assassiner et de laisser assassiner. Les journaux disent qu'il est à peine possible de modérer l'ardeur guerrière des combattants... Ils mentent — consciemment ou inconsciemment. Nos pasteurs contestent dans leurs sermons la légende qui prétend que l'ardeur guerrière se ralentit... Vous ne sauriez croire combien de pareils bavardages nous indignent, Q'uils se taisent, et qu'ils ne parlent pas de choses dont ils ne peuvent rien savoir! Ou plutôt, qu'ils viennent, non point en aumôniers qui se tiennent à l'arrière, mais sur la ligne de feu, les armes à la main! Peut-être alors s'apercevront-ils de la transformation intérieure qui s'accomplit en d'innombrables d'entre nous. Pour ces pasteurs, qui est dépourvu d'ardeur guerrière n'est pas un homme tel que notre époque en réclame. Il me semble pourtant que nous sommes de plus grands héros que les autres, nous qui, sans être sou tenus par l'enthousiasme belliqueux, accomplissons fidèlement notre devoir, tout en haïssant la guerre
de toute notre âme... Ils parlent d'une guerre sacrée... Moi. je ne connais pas de guerre sacrée. Je ne connais qu'une guerre, celle qui est la somme de ont ce qui est inhumain, impie, bestial dans l'homme, et aui est un châtiment de Oieu et un appel à la contrition pour le peuple qui s'y letteousy laisse entraîner. Dieu envoie ies hommes à travers cet enter, afin qu'ils apprennent à aimer le ciel. Pour le peuple allemand, cette guerre me semme un châtiment et un appel à la contrition, — et en premier lieu, pour notre Église allemande... J'ai des amis qui souffrent à l'idée de ne pouvoir rien faire pour la patrie. Qu'ils restent chez eux avec la conscience bien tranquille! Tout dépend de leur œuvre pacifique. — Mais les enthousiastes de la guerre, qu'ils viennent! Peut ètiv qu'ils apprendront à se taire...
* Pourquoi publier cos pages? me demanderont quelques-uns, en France. A quoi bon, quand la guerre est lancée, attirer la pitié sur des adversaires, au risque d'émousser l'ardeur des combattants? » — Je répondrai : Parce que c'est la vérité, et parce que cette vérité légitime notre jugement, le jugement de l'univers contre les chefs de l'Allemagne et contre leur politique. Co que leurs armées ont fait, nous le savons; mais qu'elles Taient pu faire, avec I s éléments comme ceux dont nous venons d'entendre les confessions, incrimine encore plus leurs maîtres. Du fond des chnm
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bataille» ces voix d'une minorité sacrifiée s'élèvent comme une condamnation vengeresse des oppresseurs. Aux actes d'accusation dressés contre les Empires de proie et contre leur orgueil inhumain, au nom du droit violé, de l'humanité outragée, par les peuples victimes et par les combattants, s'ajoute le cri de douleur des âmes nobles de leur propre peuple que les mauvais bergers, qui ont déchaîné cette guerre, ont conduites et contraintes au meurtre et à la déraison. Sacrifier son corps n'est pas la pire souffrance, mais sacrifier aussi, renier, tuer son âme!... Vous qui mourez du moins pour une cause juste, et qui, gonflés de sève et lourds de foi, tombez, de même qu'un fruit mûr, que votre sort est doux auprès de ce supplice!... — Mais nous ferons en sorte que ces peines ne soient pas perdues. Que la conscience de l'humanité entende et recueille leur plainte! Elle retentira, dans l'avenir, par-dessus la gloire des batailles; et, qu'elle le veuille ou non, il faudra bien que l'histoire l'enregistre. L'histoire fera justice des bourreaux de leurs peuples. Et les peuples apprendront à se délivrer de leurs bourreaux.
journal de Genève, 14 juin 1915.
Il se livre sous nos yeux des batailles où meurent des milliers d'hommes, sans que leur sacrifice ait parfois d'influence sur l'issue du combat. Et la mort d'un seul homme peut être, en d'autres cas, une grande bataille perdue pour toute l'humanité. Le meurtre de Jaurès fut un de ces désastres.
Que de siècles il avait fallu, que de riches civilisations du Nord et du Midi, du présent, du passé, répandues et mûries dans la bonne terre de France, sous le ciel d'Occiden, pour produire une telle vie ! Et quand le hasard mystérieux qui combine les éléments et les forces réussira-t-il un second exemplaire de ce bon génie?
Jaurès offre un modèle, presque unique dans les temps modernes, d'un grand orateur poli* tique qui est, en même temps, un grand penseur, joignant une vaste culture à une observation pénétrante et la hauteur morale à l'énergie de l'action. Il faut remonter jusqu'à l'antiquité pour retrouver un pareil type humain. A la fois soulevant les foules et enchantant l'élite, versant à pleines mains son génie généreux non
seulement dans ses discours, dans ses traités sociaux, mais dans ses livres d'histoire, dans ses œuvresde philosophie1, etpartoutlaissant sa marque, le sillon deson labeur robuste et la semence de son esprit novateur. Souvent je l'ai entendu à la Chambre, dans les congrès socialistes, dans les assemblées pour la défense des peuples opprimés ; il m'a même fait l'honneur de présenter mon Danton au peuple de Paris. Je revois sa grosse figure calme et joyeuse de bon ogre barbu, ses yeux petits, vifs et riants, dont le regard lucide savait en même temps suivre le vol des idées et observer les gens; je le revois sur l'estrade, allant de long en large, les bras derrière le dos, à pas lourds, comme un ours, et se tournant brusquement pour lancer à la foule, de sa voix monotone et cuivrée, comme une trompette aiguë, de ces mots martelés qui s'en allaient frapper jusqu'aux places les plus hautes des vastes amphithéâtres, et qui touchaient au cœur, qui par toute la salle faisaient bondir l'âme de tout un peuple uni dans la même émotion. Et quelle beauté de voir parfois ces multitudes de prolétaires, soulevées par les grands rêves que Jaurès évoquait des
1 , Son principal ouvrage philosophique est sa thèse de doctorat : La réalité du monde sensible (1891) De la même annéa est son autre thèse (thèse latine) : Des origines du socialisme allemand, où il remonte au socialisme chrétien de Luther.
Sa grande œuvre historique est son Histore socialiste de la Révolution, — Très intéressante, sa discussion avec Paul Lafargue sur l'Idéalisme et le matérialisme dans la conception de l'histoire.
horizons lointains, — dans la voix de leur tribun buvant la pensée grecque !
De tous les dons de cet homme, le plus essentiel fut d'être essentiellement un homme, — non l'homme d'une profession, d'une classe, d'un parti, d'une idée — mais un homme complet, harmonieux et libre. Rien ne l'enfermait ; mais 11 enfermait tout en lui. Les manifestations les plus hautes de la vie trouvaient ici leur confluent. Son intelligence avait le besoin de l'unité ' ; son cœur avait la passion de la liberté * . Et ce double instinct le défendait en même ;emps du despotisme de parti et de l'anarchie. Son esprit cherchait à tout étreindre, non pas pour le contraindre, mais pour l'harmoniser. Surtout, il avait le génie de voir 1' « humain » sn toute chose. Son pouvoir de sympathie universelle se refusait également à la négation étroite et à l'aflirmation fanatique. Toute intoérance lui faisait horreur *.
1. « Le besoin de l'unité est le plus profond et le plus noble le l'esprit humain ». {La réalité dumonde sensible, 1891).
2. « 11 faut encore apprendre à cette jeune démocratie le goût le la liberté. Elle a la passion de l'égalité; elle n'a pas, au nême degré, la notion de la liberté, qui est beaucoup plus lirticile et beaucoup plus longue a acquérir. Il faut donner aux
eitants du peuple, par un exercice sufiLjaininent élevé de la faculté de penser, le sentiment de la valeur de l'homme et par conséquent du prix de la liberté, sans laquelle l'homme n'est pas. » (Aux instituteurs, 15 janvier 1888).
3. ■ Pour moi, non seulement je n'ai jamais fait appel à la violence contre des croyances, quelles qu'elles soient, mais je me suis toujours abstenu envers elles de cette forme de violence qui s'appelle l'insulte.., L'insulte exprime la révolte débile et couvulsjve plus aue la liberté de la raison... » (1901).
S'il se mettait à la tête d'un grand parti de révolte, c'était avec la pensée « d'épargner, comme il dit, à la grande œuvre de la révolution prolétarienne l'écœurante et cruelle odeur de sang, de meurtre et de haine, qui est restée attachée à la Révolution bourgeoise. A V égard de toutes les doctrines, » il réclamait, en son nom et au nom de son parti, « le respect de la personnalité humaine et de V esprit qui se manifeste en chacune d'elles. » (1910). Le seul sentiment de l'antagonisme moral qui existe entre les hommes, même sans lutte apparente, des barrières invisibles qui s'opposent à la fraternité humaine, lui était douloureux. 11 ne pouvait lire les paroles du cardinal Newman sur le gouffre <de la damnation qui est, dès cette vie, ouvert /entre les hommes, « sans avoir, disait-il, une isorte de cauchemar... Il voyait i abîme prêt à se creuser sous les pas de tous ces êtres humains, \misèrables et fragiles, qui se croient reliés par une communauté de sympathie et dy épreuves » ; et il en souffrait jusqu'à l'obsession.
C'est à combler cet abîme d'incompréhension qu'il s'appliqua, toute sa vie. Il eut cette originalité, tout en étant le porte-parole des partis les plus avancés, de se faire le médiateur perpétuel entre les idées aux prises. Il cherchait à les associer toutes au service du bien et du progrès communs. En philosophie, il unissait idéalisme et réalisme : en histoire, présent et passé; en politique, l'amour de sa patrie et le respect des
autres patries K II se gardait bien, comme tels fanatiques qui se disent libres penseurs, de pro crire ce qui fut, au nom de ce qui sera. Loin de la condamner, il revendiquait la pensée de tous ceux qui avaient lutté, dans les siècles disparus, à quelque parti qu'ils eussent appartenu. — « Nous avons, disait-il, le culte du passé. Ce n'est pas en vain que tous les foyers des générations humaines ont flambé; mais c'est nous gui marchons, qui luttons pour un idéal nouveau, c'est nous qui sommes les vrais héritiers du foyer des aïeux, nous en avons pris la flamme, votes n'en avez gardé que la cendre. » (Janvier 1909).— Nous saluons, écrivait-il encore dans son Introduction à l'Histoire socialiste de la Révolution, où il tâche, comme il dit, k « réconcilier Plutarque, Michelet et Karl Marx, nous saluons avec un égal respect tous les héros de la volonté. L'histoire (même conçue comme une étude des formes économiques) ne dispensera jamais les hommes de la vaillance et de la noblesse individuelles. Le niveau moral de la société de demain sera marqué par la hauteur morale des consciences d'aujourd'hui. Proposer en exemple tous les combattants héroïques qui, depuis un siècle, ont eu la passion de Vidée et le sublime mépris de la
i. « La vraie formule du patriotisme, c'est le droit égal de toutes les patries à la liberté et à la justice, c'est le <i tout citoyen d'accroître en sa patrie les forces de liberté et de justice... Misérables patriotes qui, pour aimer et servir un pays, ont besoin de ravaler les autres, les autres grandes forces mo aies de l'humanité! » (1905.
mort, c'est donc faire œuvre révolutionnaires. — Ainsi, dans tout ce qu'il touche, il rétablit la généreuae synthèse de toutes les forces de la vie, il impose partout sa grande vue pauoramique de l'univers, le sens de l'unité multiple et mouvante des choses. Cet équilibre admirable d'éléments innombrables suppose chez celui qui le réalise une magnifique santé du corps et de l'esprit, la maîtrise de l'être. Jaurès la possédait; et par là, il était le pilote de la démocratie européenne.
Qu'il voyait loin et clair! Plus tard, quand on refera le grand procès de la guerre de ce temps, il y apparaîtra comme un témoin redoutable. Que n'a-t-il pas prévu! Qu'on feuillette ses discours, depuis plus de dix ans!1 Il est encore trop tôt pour citer, au milieu du combat, telles de ses dépositions vengeresses, devant l'avenir. Rappelons seulement, dès 1905, son angoisse de la guerre monstrueuse qui vient * ;
— sa hantise « du conflit tantôt sourd, tantôt aigu, toujours profond et redoutable, de V Allemagne et de l'Angleterre » (18 novembre 1909) 3;
— sa dénonciation des menées occultes de la finance et de la diplomatie européennes, que
1 . Ou les extraits qu'en donne Charles Rappoport, dans son livre excellent : Jean Jaurès, Vhomme, le penseur, le socialiste, (1915, Paris, à VÉmancipatrice), avec une préface d'Anatole France. —A ce livre se réfèrent les indications de pages dans les notes qui suivent.
A lire aussi la brochure de René Legand : Jean Jaurès.