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hommes a tout conduit. On entend, une fois de plus, le refrain séculaire : « Fatalité de h guerre, plus forte que toute volonté », — le vieux refrain des troupeaux, qui font de leur faiblesse un dieu, et qui l'adorent. Les homme? ont inventé le destin, afin de lui attribuer les désordres de l'univers, qu'ils ont pour devoir de gouverner. , oint de fatalité ! ' La fatalité, c'est ce que nous voulons. Et c'est aussi, plus souvent, ce que nous ne voulons pas assez. Qu'en ce moment, chacun de nous fasse son mea culpa ! Cette élite intellectuelle, ces Eglises, ces partis ouvriers, n'ont pas voulu la guerre... Soit!... Qu'ont-ils fait pour l'empêcher? Que font-ils pour l'atténuer ? Ils attisent l'incendie. Chacun y porte son fagot.
Le trait le plus frappant de cette monstrueuse épopée, le fait sans précédent est, dans chacune des nations en guerre, l'unanimité pour la guerre. G'est comme une contagion de fureur meurtrière qui, venue de Tokio il y a dix années, ainsi qu'une grande vague, se propage et parcourt tout le corps de la terre. A cette épidémie, pas un n'a résisté. Plus une pensée libre qui ait réussi à se tenir hors d'atteinte du fléau* Il semble que sur cette mêlée des peuples, où, quelle qu'en soit l'issue, l'Europe sera mutilée, plane une sorte d'ironie démoniaque. Ce ne sont pas seulement les passions de races, qui lancent aveuglement les millions d'hommes les uns contre les autres, comme des fourmi-
lières, et dont les pays neutres eux-mêmes ressentent le dangereux frisson; c'est la raison, la foi, la poésie, la science, toutes les forces de l'esprit qui sont enrégimentées, et se mettent, dans chaque État, à la suite des armées. Dans l'élite de chaque pays, pas un qui ne proclame et ne soit convaincu que la cause de son peuple est la cause de Dieu, la cause de la liberté et du progrès humains. Et je le proclame aussi...
Des combats singuliers se livrent entre les métaphysiciens, les poètes, les historiens. Eucken contre Bergson, Hauptmann contre Maeterlinck, Rolland contre Hauptmann, Wells contre Bernard Shaw. Kipling et d'Annunzio, Dehmel et de Régnier chantent des hymnes de guerre. Barrés et Maeterlinck entonnent des péans de haine. Entre une fugue de Bach et l'orgue bruissant : Deutchland uber Ailes! le vieux philosophe Wundt, âgé de quatre-vingtdeux ans, appelle de sa voix cassée les étudiants de Leipzig à la « guerre sacrée ». Et tous, les uns aux autres, se lancent le nom de « barbares ». L'Académie des sciences morales de Paris déclare, par la voix de son président, Bergson, que « la lutte engagée contre V Allemagne est la lutte même de la civilisation contre la barbarie ». L'histoire allemande, par la bouche de Karl Lamprecht, répond que « la guerre est engagée entre le germanisme et la barba rie9 et que les combats présents sont la suite logique ie ceux que V Allemagne a livrés, au cours des
siècles, contre les Huns et contre les Turcs. » La science, après l'histoire, descendant dans la lice, proclame, avec E. Perrier, directeur du Muséum, membre de l'Académie des Sciences, que les Prussiens n'appartiennent pas à la race aryenne, qu'ils descendent en droite ligne des hommes de l'âge de pierre appelés Allophyles, et que « le crâne moderne dont la base, reflet de la vigueur des appétits, rappelle le mieux le crâne de l'homme fossile de la Chapelleaux-Saints, est celui du prince de Bismarck. » Mais les deux puissances morales, dont cette guerre contagieuse a le plus révélé la faiblesse, c'est le christianisme, et c'est le socialisme. Ces apôtres rivaux de l'internationalisme religieux ou laïque se sont montrés soudain les plus ardents nationalistes. Hervé demande à mourir pour le drapeau d'Austerlitz. Les purs dépositaires de la pure doctrine, les socialistes allemands, appuient au Reichstag les crédits pour la guerre, se mettent aux ordres du ministère prussien, qui se sert de leurs journaux pour répandre ses mensonges jusque dans les casernes, et qui les expédie, comme des agents secrets, pour tâcher de débaucher le peuple italien. On a cru, un moment, pour l'honneur de leur cause, que deux ou trois d'entre eux s'étaient fait fusiller, en refusant de porter les armes contre leurs frères. Ils protestent, indignés : tous marchent, l'arme au bras. Non, Liebknecht n'est pas mort pour la cause socia-
liste. * C'est le député Frank, le principal champion de l'union franco-allemande, qui est tombé sous les balles françaises, pour la cause du militarisme. Car ces hommes, qui n'ont pas le courage de mourir pour leur foi, ont celui de mourir pour la foi des autres.
Quant aux représentants du Prince de la Paix, prêtres, pasteurs, évêques, c'est par milliers qu'ils vont dans la mêlée pratiquer, le fusil au poing, la parole divine : Tu ne tueras point, et : Aimez-vous les uns les autres. Chaque bulletin de victoire des armées allemandes, autrichiennes ou russes, remercie le maréchal Dieu, — unser alter Gott, notre Dieu, — comme dit Guillaume II, ou M. Arthur Meyer. Car chacun a le sien. Et chacun de ces Dieux, vieux ou jeune, a ses lévites pour le défendre et briser le Dieu des autres.
Vingt mille prêtres français marchent sous les drapeaux. Les jésuites offrent leurs services aux armées allemandes. Des cardinaux lancent des mandements guerriers. On voit les évêques serbes de Hongrie engager leurs fidèles à combattre leurs frères de la Grande Serbie. Et les journaux enregistrent, sans paraître s'étonner, la scène paradoxale des socialistes italiens, à la gare de Pise, acclamant les séminaristes qui rejoignent leurs régiments, et tous ensemble
1. Lfcnknecht a, depuis, glorieusement lavé son honneur det; compromissions de son parti. Je lui en exprime ici mon admiration. (H. H. janvier 1915).
chantant la Marseillaise. — Tant est fort 1 cyclone qui les emporte tous! Tant sont faibles les hommes qu'il rencontre sur sa route, — et moi, comme les autres...
Allons, ressaisissons-nous! Quelle que soit la nature et la virulence de la contagion — épidémie morale, forces cosmiques — ne peut-on résister? On combat une peste, on lutte même pour parer aux désastres d'un tremblement de terre. Ou bien, nous inclinerons-nous, satisfaits, devant eux, comme l'honorable Luigi Luzzatti, en son fameux article : Dans le désastre universel, les patries triomphent^ l Dirons-nous avec lui que, pour comprendre « cette vérité grande et simple », l'amour de la patrie, il est bon, il est sain que « se déchaîne le démon des guerres internationales, qui fauchent des milliers d'êtres » ? Ainsi, l'amour de la patrie ne pourrait fleurir que dans la haine des autres patries et le massacre de ceux qui se livrent à leur défense? Il y a dans cette proposition une féroce absurdité et je ne sais quel dilettantisme néronien, qui me répugnent, qui me répugnent, jusqu'au fond de mon être. Non, l'amour de ma patrie ne veut pas que je haïsse et que je tue les âmes pieuses et fidèles qui aiment les autres patries. Il veut que je les honore et que je cherche h m'unir à elles pour notre bien commun.
1. Publié récemment dans le Carrière dçlla Sera, et traduit par le Jêurnal de Genève (8 septembre!.
Vous, chrétiens, pour vous consoler de trahir les ordres de votre Maître, vous dites que la guerre exalte les vertus de sacrifice. Et il est vrai qu'elle a le privilège de faire surgir des cœurs les plus médiocres le génie de la race. Elle brûle dans son bain de feu les scories, les souillures; elle trempe le métal des âmes; d'un paysan avare, d'un bourgeois timoré, elle peut faire demain un héros de Valmy. Mais n'y a-t-il pas de meilleur emploi au dévouement d'un peuple que la ruine des autres peuples? Et ne peut-on se sacrifier, chrétiens, qu'en sacrifiant son prochain avec soi? Je sais bien, pauvres gens, que beaucoup d'entre vous offrent plus volontiers leur sang qu'ils ne versent celui des autres... Mais quelle faiblesse, au fond ! Avouezdonc que vous qui ne tremblez pas devant les balles et les shrapnells, vous tremblez devant l'opinion soumise à l'idole sanglante, plus haute que le tabernacle de Jésus : l'orgueil de race jaloux! Chrétiens d'aujourd'hui, vous n'eussiez pas été capables de refuser le sacrifice aux dieux de la Rome impériale. Votre pape, Pie X, est mort de douleur, dit-on, de voir éclater cette guerre. Il s'agissait bien de mourir! Le Jupiter du Vatican, qui prodigua sa foudre contre les prêtres inoffensifs que tentait la noble chimère du modernisme, qu'a-t-il fait contre ces princes, contre ces chefs criminels, dont l'ambition sans mesure a déchaîné sur le monde la inisèro et la mort! Que Dieu inspire
au nouveau pontife, qui vient de monter sur le trône de Saint-Pierre, les paroles et les actes qui lavent l'Eglise de ce silence !
Juant à vous, socialistes, qui prétendez, chacun, défendre la liberté contre la tyrannie — Français contre le Kaiser, — Allemands contre le Tsar, — s'agit-il de défendre un despotisme contre un autre despotisme? Combattez-les tous deux et mettez-vous ensemble!
Entre nos peuples d'Occident, il n'y avait aucune raison de guerre. En dépit de ce que répète une presse envenimée par une minorité qui a son intérêt à entretenir ces haines, frères de France, frères d'Angleterre, frères d'Allemagne, nous ne nous haïssons pas. Je vous connais, je nous connais. Nos peuples ne demandaient que la paix et que la liberté. Le tragique du combat, pour qui serait placé au centre de la mêlée et qui pourrait plonger son regard, des hauts plateaux de Suisse, dans tous les campr ennemis, c'est que chacun des peuples est vrai ment menacé dans ses biens les plus cher?, dans son indépendance, son honneur et sa vie. Mais qui a lancé sur eux ces fléaux? Qui le» e acculés à cette nécessité désespérée, d'écraser l'adversaire ou de mourir? Qui, sinon leurs États, et d'abord (à mon sens), les trois grandi coupables, les trois aigles rapaces, les trois Empires, la tortueuse politique de la maison d'Autriche, le tsarisme dévorant, et la Prusse brutale ! Le pire ennemi n'est pas au dehors
des frontières, il est dans chaque nation; et aucune nation n'a le courage de le combattre. C'est ce monstre à cent têtes, qui se nomme l'impérialisme, cette volonté d'orgueil et de domination, qui veut tout absorber, ou soumettre, ou briser, qui ne tolère point de grandeur libre, hors d'elle. Le plus dangereux pour nous, hommes de l'Occident, celui dont la menace levée sur la tête de l'Europe l'a forcée à s'unir en armes contre lui, est cet impérialisme prussien, qui est l'expression d'une caste militaire et féodale, fléau non pas seulement pour le reste du monde, mais pour l'Allemagne même dont il a savamment empoisonné la pensée. C'est lui qu'il faut détruire d'abord. Mais il n'est pas le seul. Le tsarisme aura son tour. Chaque peuple a, plus ou moins, son impérialisme; quelle qu'en soit la forme, militaire, financier, féodal, républicain, social, intellectuel, il est la pieuvre qui suce le meilleur sang de l'Europe. Contre lui, reprenons, hommes libres de tous les pays, dès que la guerre sera finie, la devise de Voltaire! *
Dès que la guerre sera finie. Car maintenant, le mal est fait. Le torrent est lâché. Nous ne pouvons, à nous seuls, le faire rentrer dans son