MORT AUX DOCTEURS
Le Messie du Nouveau-Mexique soigne
mille malades
Boiteux, a{>eu{j^leSy sourds,
Schlatter y le prodige du Sud-Ouesty ne fait point
de différence enlre les pauvres et les riches, et
guérit tout le monde. Tous sont sauvés par la foi^
etc., etc.
Maintenant, écoutez les témoignages :
Le général E.-F. publie dans V Orna ha- World Herald, un long article où il dit: « Tous ceux qui approchent Schlatter sont soulagés. Le docteur Keithey a été guéri delà surdité. Je me suis servi de lunettes pendant nombre d'années. Un geste de sa main a suffi pour que je n'en eusse plus besoin. »
Un des plus hauts fonctionnaires de Y Union Pacific Railroady M. Sutherland, à la suite d'un accident de chemin de fer, ne pouvait plus marcher ni même mouvoir ses membres. Transporté à Denver, il en est revenu complètement guéri. Par surcroit, sourd depuis quinze ans, il a retrouvé la faculté de l'ouïe. « La cécité, la diphtérie, la phtisie, s'évanouissent devant la main de Schlatter, et surtout devant ses i(ants, comme de simples migraines sous l'influence de Tantipyrine. »
« La foi étant l'unique raison des guérisons, disait le prophète, il est inutile que je touche les malades de ma main. ^) L'usage s'établit alors de lui apporter des gants qu'il bénissait ou touchait, et qui acquéraient la propriété de guérir toutes les maladies.
Mme V.-V. Snook (^Nort/i-Den{>er) était atteinte d'un cancer depuis de longs mois. Epuisée de souffrances, elle envoie chez le saint demander un de ses gants. Il lui en envoie deux. Elle est guérie. Il en fut de même de John Davison (1217, 17 th. slrect, Denver/, du colonel Powers de Georgetown, et d'un grand nombre d'autres incurables.
Mme M.-C. Holmes, de llavelock (Nebraska),
souffrait de tumeurs au-dessous des yeux. Elle y pose le gant de Schlatter, et les tumeurs disparaissent (Z)tvif'e/'-iVi?H's, 12 novembre 1895).
L'ingénieur Norris (Albuquerque), est subitement guéri de la cataracte. Un bûcheron aveugle recouvre la vue, les paralytiques font des sauts de carpe, les culs-de-jatte dansent. Schlatter soigne 5,000 personnes par jour. Et tous glorifient le (( Fils du Père ».
Voilà ce qu'on a pu voir à Denver. Les malades accouraient de tous les points des Etats-Unis et s'en retournaient guéris. Schlatter n'acceptait aucune offrande. En revanche, hôteliers et commerçants faisaient de magnifiques affaires. Pendant quarante jours et quarante nuits, l'homme de Dieu jeûna. Très exalté par Tabstinence, il déclara finalement qu'il était le Christ. Et de fait, il accomplissait plus de miracles en une heure qu'il n'eil est rapporté dans tout l'Evangile.
Les trains de pèlerins se succédaient sans relâche. Les malades s'attroupaient par milliers sur la vole publique, pour attendre la distribution des gants guérisseurs. Ce n'était, de toutes part, qu'allégresse, actions de grâces d'incurables guéris et de trafiquants enrichis. Tout était heureux, sauf la secte hippocratique, qui, conformément à la remarque du Rocky Mountains Daily News, mourait de la belle santé d'autrui.
Ces grands bonheurs ne sont point durables. Au plus fort du délire d'universelle joie, un beau matin, riiote de Schlatter trouva sa chambre vide, et le saint envolé. Une lettre dont on nous donne le
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fac-simiié, et qu'on dirait écrite de la main d'an enfant, disait: « Ma mission est finie. Le Père me rappelle. » On devine les cris de douleur et de rage des malheureux assemblés devant la maison du prophète pour attendre l'infaillible guérison. « Cest une désertion », criait-on de toutes parts.
Depuis ce jour (13 décembre 1895), on n'a plus entendu parler de Schiatter. Comment a-t-il pu, sans argent, dénoncé par son habit, se dérober à toutes recherches? On ne sait. Je ne serais pas surpris d'apprendre qu'un sjndîcat médical des Montagnes Rocheuses lui a tendu quelque embûche meurtrière. Ou bien, à l'inverse de notre Léo Taxil, s'est-il fait recevoir franc-maçon pour débiner ses miracles en quelque Hvre remarquablement amorcé par cette retentissante réclame?
Ce serait choses d'Amérique.
Pourtant, il me parait plus naturel de croire que Schiatter a été tout simplement ravi au ciel comme le prophète Elie.
Les sorcières de Toul.
M. Albert Denîs a publié sur « La sorcellerie à Toul au xvi" et au x\n^ siècles » un petit livre que je recommande aux Français curieux de l'histoire de leur pays. Le jour viendra peut-être où Ton s'avisera de remplacer les histoires de guerre dont on sature notre jeunesse par un tableau sincère des idées et des mœurs des temps disparus. Des travaux comme celui que je signale contribueront à éveiller chez nous le désir de déchirer le décor menteur de l'histoire officielle pour éclairer d'affreuse vérit('^ cette civilisation chrétienne qu'on ose nous donner comme un progrès sur l'antiquité.
M. Albert Denis s'est borné à recueillir et à produire à la lumière des pièces authentiques des archives de Toul concernant « les informations, interrogatoires et sentences de condamnation de nombreux habitants, morts martyrs du fanatisme de leur temps ». 11 s'est montré sobre de commentaires, et l'on se demande en vérité ce qu'il aurait pu dire dont relfet ne fut d'avance surpassé par la tragique horreur de la réalité nue.
Sans remonter à l'histoire de la sorcellerie, et
sans rechercher le sens véritable du fameux mot de Michelet: a La sorcière fut une création du désespoir ^^f^ qu'il nous suffise de constater, pour caractériser la mentalité d'une époque, qu'un homme tel qu'Ambroise Paré, le père de la chirurgie moderne pouvait dans son ouvrage sur les Monstres^ paru en 1573, écrire les lignes suivantes:
Nul ne peut être sorcier que premièrement il n'ait renoncé à Dieu, son créateur et sauveur, et pris volontairement alliance et amitié du diable, pour le reconnaître et adorer au nom du Dieu vivant, et se soit donné à lui. Or, ce n'est que par une infidélité et une défiance des promesses et assistance de Dieu que cette manière de gens deviennent sorciers, ou pour une curiosité de savoir choses secrètes ou futures ; ou, étant pressés par une grande pauvreté, aspirants à être riches. Or, nul ne peut nier, et il n'en faut douter, qu'il n'y ait de sorciers, car cela se prouve par l'autorité de plusieurs docteurs et expositeurs tant vieux que modernes, lesquelles tiennent pour chose résolue qu'il y a des sorciers et enchanteurs qui, par moyens subtils, diaboliques et inconnus, corrompent le corps, l'entendement, la vie et la santé des hommes et autres créatures comme animaux, herbes, arbres, l'air, la terre et les eaux.
Qu'on juge par là de Targument par lequel on prétend nous fermer la bouche en alléguant que tel membre de Tlnstitut traîne ses rhumatismes à Lourdes ou dans d'autres sanctuaires. Quand Ambroise Paré s'exprimait de la sorte, que pouvaient dire les gens d'Eglise ? M. Albert Denis fait au hasard une citation du bénédictin dom Calmet. Il n'y aurait que l'embarras du choix.
On a puni les sorciers des plus rigoureux supplices.
PAH LES CHEMINS DU CIEL 4't3
et Ton ne peut nier que les princes, les évoques et les juges n'aient tenu, en les poursuivant par les plus sévères châtiments, une conduite très sage et très louable, puisqu'il était question d'arrôfer le cours d'une impiété très dangereuse et d'un culte sacrilège, ridicule, abominable, rendu au démon qui séduisait et perdait une infinité de personnes et causait dans l'Etat mille désordres très graves.
En vain, Montaigne protestait-il qu'il était plus enclin à croire aV esprit humain détraqué » qu'à imaginer (( V un (le nous, en chair et en os^ enleçé sur un balai au lon^ du tuyau de la cheminée par un esprit étrange. « « J'ai eu occasion, disait-il, de m'entrctenir avec une vieille femme qui passait pour sorcière ; je lui eusse plutôt ordonné de l'ellébore que de la ciguë. »
Mais qui écoutait Montaigne ? Ce n'était pas Bo- (lin, assurément, qui écrivait tranquillement dans sa démouotnaaie : « Les sorciers sont si nombreux en Europe qu'ils pourraient faire une armée de 1,800,000 hommes », et qui concluait par le vœu (( de pouvoir juger et brûler dun seul coup » toute cotte masse criminelle. Comment s'étonner si les juges, par Todcur alléchés, s'empressaient à la curée démoniaque.' Dans sa Démonolatrie, dédiée au cardinal de Lorraine (1596), Nicolas Rémy, juge de Nancy, assure avoir brûlé, de 1579 à 1595, huit cents sorciers A^ns le seul duché de Lorraine, ce Ma justice est si bonne dit-il, que l'an dernier seize sorciers se sont tués pour ne pas passer par, mes mains. » En 1602, Ho([uet, juge de Saint-Claude, magistrat tout humain, blâme la torture appliquée aux sorcières. II lui suffit de les étrangler avant de les jeter
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dans le feu, « sauf les loups garous quil faut aç»oir bien soin de brûler \nfs ».
Je ne puis, faute d'espace, analyser ici les curieux interrogatoires de sorcières reproduits par M. Albert Denis dans son ouvrage. Ce sont les plus vulgaires histoires de village qui donnent prétexte aux tortures, aux supplices, au déchaînement de sauvagerie des classes honnêtes et modérées de l'époque. Jeanne Pailley a mené à la pêche aux grenouilles le fils de la femme Guyot qui avait refusé de lui vendre une poule. L'enfant, après avoir mangé des raynes^ tomba malade et mourut. La femme Guyot (c eut un soupçon que ce mal avait été donné par ladite Jeanne pour le refus de la géline ». Il n'en fallut pas davantage pour mettre le bon juge en mouvement. Comme témoin à charge on voit apparaître Claudin Bicquilley, qui s'est disputé avec l'accusée pour un logement qu'il occupa d'autorité, bien qu'elle l'eut loué avant lui. Le lendemain de sa querelle il se trouva perclus des deux mains, bien qu^un an auparavant il était dispos et prompt au travail nonobstant son âge (86 ans). Estimant que cela lui a été causé par ladite dispute, joint que le bruit commun courait que ladite Jeanne était sorcière, etc. » Il faut encore mentionner un autre témoin à charge, la veuve Cattin Hallier qui était (( enflée dans le corps et souffrant de douleurs extrêmes. » Elle montra aux voisins « ses linges et ses habits qui tombaient de pourriture. Ce que voyant, lesdits voisins furent émus de compassion. Et entre autres Jeanne Pailley qui en fit démonstration extérieure et lui alla quérir en sa maison
une chemise blanche pour la revêtir, laquelle, elle, déposante, reçut et revêtit et dès lors s'aperçut que son mal la relâchait.,. Ne voudrait soutenir que telle guérison fut causée au moyen de ladite chemise, mais dès lors entra en opinion que cela y aidait aidé. »
Sur quoi « le procureur général requiert que ladite yé'^^/Ai/ze sera appréhendée au corps pour procéder contre elle extraordinairement et comme de règle ». 11 était dangereux, il y a trois cents ans, de faire lu charité.
Toutes les autres accusations sont naturellement fondées sur des faits analogues. C'est un enfant de six ans qui tombe malade à l'école. Le père « montra son enfant aux barbiers et apothicaires, notamment à feu maître Nicolas Martin et à maître Nicolas l^ralier qui n'y purent autre chose faire ni reconnaître, sinon qu'ils assurèrent que c'était mal donné de quelque sorcier ou sorcière )>. Bien entendu, les parents s'en prennent a une malheureuse avec qui ils ont une contestation, et l'on se liate de lui (aire son procès. Un des principaux chefs d'accusation relevés contre elle, c'est qu'on l'a vue jJotter dans la Moselle. Elle répond qu'elle est en effet tombée en traversant un gué où il y avait deux pieds d'eau. Ainsi du reste.
Le cas d'Yvette Adam est peut-être plus extraordinaire encore. L'enfant de la femme Renard lonil)c malade, celle-ci soupçonne qu'Yvette en est la cause. On ne l'a pas invitée au repas de noces C/est sa vengeance. La mère affligée va trouver Yvette et lui demande ce qu'il faut faire pour guérir
Tenfant. Yvette conseille de faire dire une messe de Requiem aux Cordeliers. a L'enfant fut guéri y ce fut cause que la femme Renard conçut mau^ s>aise opinion contre Yi^ette, et tachait de ne pas la rencontrer, »
Lisez encore l'histoire du cheval malade que « V ècorcheur jugea avoir été ensorcelé et empoi^ sonné ». Isabillon convaincue de ce méfait et d'autres crimes analogues, fut mise à la question extraordinaire, confessa tout ce qu'on voulut, et fut dûment étranglée, puis brûlée par arrêt de justice.
Les quinze juges qui accomplissaient cette œuvre n'étaient autres que de bons bourgeois de Toul, choisis par l'évêque sur une liste de quarante-cinq prud'hommes élus par le corps de la bourgeoisie.
Les dix justiciers nommaient le bourreau, et, d'accord avec le maître-échevin, le procureur général. A côté d'eux instruisaient cinq enquerreurs. Tout ce monde se ruait judiciairement sur les accusés et les expédiait en due forme.
(( On enlevait alors la personne de sa demeure sans la prévenir qu'elle était accusée de sorcellerie, et on la déposait dans une des tours des remparts de la ville... On y descendait l'inculpé par une échelle. Là, dans un air humide et sans lumière, il n'avait que de la paille pour lit, et ses habits pour couverture. 11 était nourri à ses frais. » Pressés de ([uestions captieuses, avec la torture en vue s'ils n'avouaient pas, les misérables en passaient aisément par tout ce que voulait le juge. S'ils se défendaient, (( c était le diable qui les instruisait ». Alors c'était la question ordinaire et extraordinaire : les
grésillons qui écrasaient les pouces à la racine de l'ongle, r échelle sur laquelle on distendait le corps calé de coins coupants, les tortillons qui serraient graduellement leurs cordes autour des membres jusqu'à rafTollement du patient. Il faut lire l'interrogatoire de François Lhermitte. On lui avait trouvé « la marque du diable )>, une petite tache noire de la grosseur d'une tête d'épingle entre les deux épaules, « laquelle fut sondée fort profondément sans produire ni douleur ni stiignement ». Cela équivalait a l'aveu du crime. Tout inculpé, sans distinction de sexe, était d'abord rasé, de la tête aux pieds, pour rechercher ce stigmate décisif.
François Lhermitte, interrogé d'où lui provient cette marque, a répondu qu'il ne sait s'il en aune, qu'il n'est pas sorcier et n'a fait choses mal à propos, ne voulant prôter l'oreille aux remontrances à lui faites, non plus renoncer absolument au diable, malin esprit qui l'a tenté.
— Los <'résiUons appliqués aux doigts des mains et, pendant les douleurs, interrogé, a dénié tout ce qui lui était demandé.
— h] tant aux orteils, il a commencé à crier : « Je ne suis pas sorcier, mon Dieu ! Brûlez-moi, je le veux être; jamais je ne* suis ^>^e/ioj; ni sorcier, et n'est-ce que je veux dire ce que je ne sais. »
— Etendu en chemise sur Véc/icllcj lié de cordes aux l)ieds et mains, n'a voulu prier Dieu ni la Vierge, disant (Hre lils do bien et non sorcier.
— yV/r (ritn quart de tour^ a dit : « Pour l'honneur de Dion, l)i'ùlez-moi ; je ne veux pas dire ce que je n'ai pas fait ! »
— Kncjuis à quel sujet il supplie qu'on le fasse brûler, a dit qu'il dit ce qui lui vient à la bouche.
— Tiré d'un dcmi-toury n'a voulu répondre sur tous les inlorrogals à lui faits.
— Huisché (soulevé) et plus tiré duri tour^ a dit qu'il ne sait ce que c'est d*être sorcier, que Dieu est son maître.
— Admonesté de dire : « Sainte- Vierge Marie, faitesmoi la grâce de confesser mes maléfices et offences ! » — Ce qu'il n'a voulu faire ni proférer Je nom de la Sainte-Vierge Marie, non plus dire VAve Maria.
— Etant disposé à lui faire sentir le tourment des tortillons, il a commencé à parler et déclaré qu'un jour il s'en allait au bois et rencontra un ours noir, lequel ours lui dit qu'il soit toujours homme de bien, qu'il ne fasse point de mal, et, enfin, qu'il n'a jamais été tenté que cette fois-là.
— Enquis s'il n'est pas sorcier, a confessé être sorcier et qu'il a été tenté, même que ce fut par un homme non habillé !
Après ce premier pas, François Lhermitte fait tous les aveux qu'où lui demande, confesse que le diable Taidait pendant la torture et le regardait par la toiture de la tour. 11 ne restait plus qu'à étrangler et à brûler le sorcier. C'est ce qu'on fit en cérémonie.
M. Albert Denis publie la curieuse formule qui se trouve uniformément dans toutes les condamnations prononcées à Toul contre des sorciers. On y voit que le condamné a pris le diable pour maître sous le nom de Persil^ Rampaud^ JoIy-BoiSy Harlequinquin^ etc., que le démon lui est apparu sous la forme d^ un jeune homme, d^un chien ^ d^un bouCy dun (auieuUy qu'il est convaincu d'avoir renoncé à Dieu, chrême et baptême, s'être souille ai^ec ledit diable par devant et par derrière, et commis le pé" chè contre nature diverses fois, d\ivoir abusé de la Sainte-Hostie et par plusieurs fois V avoir jetée dans
le feii^ assisté aux sabbats^ adoré le diable en lui baisant le derrière, reçu dudit diable trois cornets de poudrCy Vune pour faire mourir y une autre pour faire malade et une dernière pour guérir y et avec icelles avoir fait mourir ou guérir telles gens, telles bêtes y etc. y avoir reçu dudit diable aussi une verge pour battre Veau^ faire venir la grêle et la tempête et foudroyer les biens de la terre ^ » etc,^ etc.
Suit Textrait d'un certain nombre de sentences conservées aux archives de Toul. Je n'en relève qu'une. La femme Claudon Laurent est mise à la torture, étranglée et brûlée pour avoir, « avec des poudres reçues du diable, fait mourir un sien coclion, La femme Suzanne Grandjean a fait mourir la génisse de Jean Pagel; même condamnation. Les pages et les pages se succèdent dans une effroyable monotonie. La torture, la mort... au nom du Christ !
De 1619 à 1622, dix-huit victimes (dont quinze femmes) sont livrées au bûcher dans la seule ville de Toul. D'après Dom Calmet, plus de douze cents exécutions avaient eu lieu dans les dernières années du xvi*' siècle « tant en Lorraine que dans le pays toulois ».
Ces abominations durèrent jusqu'à l'arrêt de 1682 qui fut l'œuvre de Colbert. Par cet édit Louis XIV ouvrait les portes des prisons aux sorciers, et défendait aux Parlements d'admettre l'accusation de sorcellerie (( lorsque ny était pas jointe V inculpation d'impictè » « S'il se trouvait à V avenir ^ disait l'article 3, des personnes assez méchantes pour ajouter le sortilège à l'impiété^ sous n importe quel prétexte,
'i50 AU FIL DES JOURS
elles seraient punies de mort. » Ce texte n'est vieux que de deux cents ans, et il constituait un progrès ! L'Eglise nous possédait depuis plus de mille ans.
Enfin la loi du 22 juillet 1791 supprima le crime de sortilège ou de lèse-majestè divine.
Tant de siècles de violences ne pouvaient pas hélas ! se clore subitement dans la paix. Les sanglantes convulsions de l'époque révolutionnaire allaient succéder aux barbaries de la monarchie chrétienne. Haïssons le sang des échafauds de la Révolution comme des bûchers de l'Eglise. Il n'y a, dans la violence, ni vérité, ni justice. Cherchons la paix. Faisons la pitié.
PAR LES CHEMINS DU CIEL 4îil
La sorcière.
On ne saurult parcourir Thistoire des sorcières de Toul sans t^tre frappé de robstinalion des croyances populaires touchant la sorcellerie depuis le moyen âge jusqu'à nos jours. Pour ne parler ([ue des paysans de TOuest au milieu de qui j'ai vécu, ([uiconque séjournera dans les villages de Bretagne» ou de Vendée entendra chuchoter d'él ranges récits sur les méfaits de quelque sorcière ([u'il aura rencontrée gardant des moutons ou ramassant du bols mort.
L'école, les chemins de fer, la science qui pénètre lentement à la suite du médecin et du vétérinaire, ont sans doute (|uelque peu refoulé les manifestations de ces persistantes croyances des pauvres esprits affamés de surnaturel, en dégoiU des réalités. Mais l'Eglise, dominatrice, qui, de ses promesses merveilleuses, éblouit l'ignorance, entretient olllclellement l'esprit de superstition dont elle tire ses prolits. Qu'on me dise en quoi les actes de sorcellei'ie dont je vous ai présenté le rapide tableau différent des guérisons merveilleuses par niéchûllcs, scapulaires, cierges ou fioles d'eau. Les
foules qui se précipitent à Lourdes ne sont pas d*état mental supérieur h la plèbe de bourgeois et de vilains qui s'ébaudissait il y a deux cents ans autour des bûchers de Toul.
La grande conquête, c'est qu'on ne brûle plus les sorciers. Mais que d'esprits de culture moyenne qui se croient affranchis de rêveries superstitieuses donnent dans le miracle plus ou moins grossier et font ainsi retour au fétichisme des ancêtres dont témoignent l'Oriental avec ses amulettes, ses talismans, et, plus simplement, le nègre avec ses gris-^ris. Nos paysans de l'Ouest, sans fausse pudeur, ont bonnement gardé au plus profond de leur âme le legs d'ignorance et de folie chrétienne reçu du moyen âge.
Les sorcières que j'ai connues, que je pourrais montrer encore à tout venant, ne sont point très différentes de celles de Toul. Elles ne se réunissent point dans la lande, comme les sorcières de Macbeth pour danser autour du chaudron où bout le foie du juif blasphémateur en compagnie du nez de Turc et du doigt d'enfant nouveau-né étranglé à sa naissance. On ne les volt plus même enfourcher le balai pour s'envoler par la cheminée et se rendre au sabbat à travers les airs. Non. Tout cet appareil théâtral s'est évanoui devant le scepticisme moderne. On ne rencontre plus de chien noir aux prunelles sanglantes, d'ours séducteur, de loup-garou: à peine de ci de là quelques fantomes qui fuient au premier coup de fusil.
Kn revanche tous les sortilèges du temps passé, poudres, philtres, enchantements, maléfices de
toutes sortes, sont demeurés tels que les ont connus nos aïeux. Un cochon est trouvé mort sur sa paille, une vache est malade, un cheval boite, un enfant est pris de convulsions, un homme meurt de congestion ou de débilité sénile. Avez-vous remarqué que le matin, la veille ou le lendemain, telle vieilleest passée devant la maison, qu'elle a fait une halte sous couleur de repos ou de causerie, qu'elle a vaguement agité la main dans telle direction, qu'au lieu de tourner à droite, comme elle a coutume, elle a pris h gauche, qu'elle a murmuré on ne sait quelles paroles, qu'on l'a vue plus tard triste ou joyeuse, et qu'elle a demandé des nouvelles du malade ? Il n'en faut pas davantage. C'est sur de moindres indices qu'on a torturé et brûlé les sorcières de Toul. C'est sur des faits de cet ordre qu'on se base aujourd'hui pour chuchoter le soir, à la veillée : a Vous savez, une telle est sorcière. Elle a jeté un sort. » Suit rélernelle histoire. Kt chacun de rappeler ses souvenirs, et de citer quclciue anecdote à l'appui de la récente aventure. Dès lors, le fait est avéré, mis au-dessus des discussions. Il ne reste plus qu'à éviter la fâcheuse rencontre et à se garer des entreprises du mauvais monde.
A vrai dire, la magie du sorcier, la mystérieuse vertu du a toiicheur » qui guérit les maladies par simple attouchement, la baguette du découvreur de trésors ou de sources, les passes de guérisseur ou les })rali(|ues du rebouteur sont choses fort voisines. J'ai r// un maçon de mon village interrompre un jour son travail pour aller couper la fièvre d'un
voisin. Je lui demandai comment il s'y prenait. Il me répondit ingénument qu'il enterrait une gousse d'ail au pied d'un poirier... mais cCune certaine manière. Comment dissuader les âmes simples de recourir à de tels prodédés, quand on voit Tun des premiers médecins de la contrée ancien interne des hôpitaux et lauréat de la Faculté) envoyer son enfant au rebouteur qu'il fit autrefois condamner pour exercice illégal de la médecine?
Nos sorcières, de fait, n'exercent point de profession fondée sur leurs pouvoirs de magie. Leurs actes, bons ou mauvais, ont pour unique mobile leur volonté capricieuse secondée du Malin. Elles jouissent d'une puissance surnaturelle, et, à ce titre, font concurrence à l'Eglise avec tout son attirail de chapelets et de médailles bénies. Seulement, leur vertu vient du Démon, tandis que l'Eglise tient la sienne de Dieu même. La distinction est parfois malaisée. Rappelez-vous cette sorcière de Toul qui fut brûlée pour avoir guéri un enfant en conseillant de d'u^e une messe h son intention. Ce Diable qui recourt à l'intervention divine est vraiment d'une subtilité déconcertante. Si la femme n'avait pas été authentlquement brûlée par autorité de justice, on pourrait craindre qu'il n'y ait eu erreur. Les œuvres de la Providence et du Démon sont étrangement mêlées parmi nous.
Satan n'est pas moins nécessaire que Dieu même \\ l'ordre divin. Supprimez le Diable et l'univers s écroule. X'avez-vous pas remarqué que tous les g(Mis qui veulent prouver Dieu commencent par arguer de la nécessité d'un châtiment éternel. Or, où
serait Tcnfer si le plus beau des archanges ne s'était pas révolté et ne nous avait pas soufflé le saint amour de l'indépendance en jetant à travers l'espace cette grande parole qui retentit encore en nos cœurs: « Je ne sersnrai pas » P II fallait que ce mot fût dit, même payé (le Tétcrnel enfer. Il fallait que Dieu créât des êtres supérieurs àriiomme et que le mal sortît d'eux pour se déchaîner et se propager dans le monde. 11 fallait qu'il fabriquât l'homme — sur un modèle inférieur — pour être le réceptacle de ce mal et s'en torturer à travers les temps éternels. Il fallait, pour que le Christ sauvât le monde, que Judas le trahît, et que Juifs et Romains fussent voués aux supplices éternels pour l'avoir mis en croix. Ainsi la loi (le Dieu c'est que le bien, tel qu'il nous vient (le lui, a besoin du mal pour ôtre. Et comme le mal d'un instant emporte la torture d'éternité, il en résulte que ce mal imprudemment déchaîné par T>[cu ne se peut plus reprendre, et durera désormais autant que lui. Si l'occasion m'est jamais donnée de présenter quelques observations au ^hiîlre de l'Univers, je lui demanderai comment du bi(Mi al)solu a pu sortir le mal, et je m'étonnerai que, lorsque* le bien seul existait, il ne s'en soit pas contenté. Le cas doit être embarrassant, car ces questions, posées déjà depuis longtemps, sont jus(ju'i(û restées sans réponse.
Pour en revenir à ce modeste instrument du Diahh» (jui a nom la Sorcière, on cherche vaineuKMit ([n(*I avantage elle a pu retirer de son pacte infernal. Dans l'autre monde elle est vouée, comme nous savons tous, à réjouir délicieusement l'Eter-
nel du grésillement de sa pauvre chair fumante. Sur la terre, où sont les joies qu'elle paie d'un tel prix? Elle est pauvre, sordide, misérable. Le plaisir — qu'on peut se procurer par des voies purement humaines — de faire mourir son propre cochon, ou de gratifier d'une chemise une malade en haillons — comme il advint à Toul — est-il une compensation des atroces souffrances qui ne doivent jamais finir? Je n'ose le croire, et cela me rend bien perplexe. Je regarde cet être détesté, redouté, objet des malédictions publiques, succombant sous la condamnation de l'Eglise et du Roi, conduit au bûcher par une bourgeoisie bien pensante appuyée des huées populaires, je le vois aujourd'hui épargné dans sa vie, mais non moins exécrable à la masse ignorante, et je crie pitié pour la lamentable victime de toutes les puissances du ciel et de la terre.
« Création du désespoirs y dit Michelet. Révolte de l'âme humaine contre le mal immérité, inutile, criminel s*il est décrété par le caprice d'en haut. Appel à l'esprit de rébellion, aspiration de délivrance, mystère de la foule inconsciente mettant dans un seul être les obscurs espoirs de revanche des puissances d'en bas et reculant effrayée devant son propre ouvrage.
L'insurrection de l'esprit a maintenant trouvé d'autres voies, et la sorcière moderne n'est plus que le mourant reflet des rêves du passé que chassera l'aube de lumière.
Et, si je porte mes regards de la victime aux bourreaux, j'aperçois de bons bourgeois, pas plus
méchants que ceux d'aujourd'hui, qui croyaient bien fairCy comme nos contemporains, quand ils décrétaient, par peur, leurs sanglantes atrocités. Il n'y a pas de plus grande erreur que de se représenter les juges de Toul comme des êtres féroces, prenant plaisir à torturer leurs victimes. C'étaient des poltrons, voilà tout, et la peur est la plus abominable conseillère. Comme je relève tant d'analogies entre les paysans d'alors et ceux d'aujourd'hui — tout au moins dans une partie de la I^Vance — ainsi je pourrais noter plus d'une ressemblance entre les bourgeois du dix-septième et du dix-neuvième siècles. Qui sait ce que dans deux cents ans l'historien pensera des violences exercées par les pouvoirs publics contre des ouvriers défendant par la grève leur droit primordial de vivre? Beaucoup diront peut-être que les gouvernements de nos jours ont été d'esprit sauvage, de mœurs barbares. Le philosophe simplement répondra : « C'étaient des poltrons. Honneur aux braves! »
Les galères du roi.
Depuis que M. Georges Thîébaud "a révoqué TÉdît de Nantes, il n'est pas sans danger de se risquer dans le domaine de la Vache à Colas,
Je n'ai pu cependant me défendre de quelques lâches mouvements de pitié en retrouvant dans les Archives iV anthropologie criminelle un résumé de la célèbre plaquette publiée en Hollande en 1715, par Jean Martheile de Bergerac, innocent criminel de la religion réformée, qui, pour n'avoir pas eu sur le Pape les opinions de la vertueuse catin qu'Alexandre Dumas fils honora d'une si magistrale fessée, fut envoyé par ladite Maintenon aux galères du roi repenti. Il n'y a pas plus de deux cents ans que l'événement arriva. C'est environ la durée de quatre vies d'hommes bout h bout. Cela est d'hier. Le grand-père de mon grand-père fut contemporain de Jean Martheile. La France n'était pas alors un pays de sauvages. Depuis une douzaine de siècles, l'Église infaillible l'éclairait de sa divine lumière. Et cependant, nous voyons qu'en ces temps heureux de civilisation catholique, il se passait des choses dont notre barbarie fjanc-maçonne se montrerait aujourd'hui vivement choquée.
PAH LES CHEMINS DU CIEL 45î^
Nous avons beau savoir que c'est pour le salut de leur aine qu'on interdit aux protestants l'exercice de leur culte, qu'on enlève les enfants de cinq ans à leur fiimille, qu'on baptise de force les nouveaunés, et que les contrevenants à Tédit vont ramer sur les oalères après avoir vu leurs biens confis- (jués, cette manière de défendre et le principe de la propriété et la liberté du père de famille, comme disent nos conservateurs chrétiens en leurs développements oratoires contre la tyrannie socialiste montante, remue en nous je ne sais quel venin d'humanité libérale dont nous sommes, depuis 1789, infectés.
Jean Martheile, pour ne parler que de lui, fut expédié aux galères pour le crime d'avoir voulu quitter le royaume. Cet acte abominable excitait fort la colère du très catholique mionarque qui avait fort à couir, comme disait la Scarron, la << cofwersion » (les héréti(|ues. Le Huguenot récalcitrant rama treize ans dans l'immonde chiourme sans se convertir de bonne orace. Knfin, il mit le comble à ses forfaits, en s'évadant malgré la défense formelle du règlement, acte que nous lui pardonnerons toutefois en faveur de la petite brochure qui nous fait pénétrer, après un si longtemps, dans l'intimité des iXalèrc^s du roi.
La prison préventive est un spacieux cachot où, dans une obscurité absolue, innocents et criminels sonl entassés pêle-mêle sur une paille infecte, atta(jués par les rats, brimés par les brutes meurtrières (pie la force fait rois de cet enfer.
Marlheile ayant osé se plaindre, est bàtonné,.
roué de coups, précipité du haut d'un escalier de vingt-cinq marches dans un souterrain où il a de Teau jusqu'à mi-jambe. Il lui suffit de vingt-quatre heures passées en ce séjour pour comprendre qu'il devra désormais tout subir en silence.
Le cachot de la Tournelle, à Paris, était un endroit fort mal choisi pour dormir. Le galérien novice en fit la très fâcheuse expérience. Chaque homme, enchaîné à une poutre par un collier de fer, ne peut ni se coucher, la poutre étant trop haute, ni se tenir debout, la poutre étant trop basse. Au bout de quelques heures de ce supplice — qui dura plusieurs jours — ce fut un concert de plaintes et de gémissements. Il fallut des distributions répétées de coups de bâtons à tort et à travers pour ramener Tordre et la paix dans ces convulsions de chair criante.
Enfin, la chaîne se met en route, quatre cents hommes enfilés par le cou, portant chacun un poids de cent cinquante livres. La première étape mène nos gens jusqu'à Charenton, par une belle gelée d'hiver. On les empile dans une écurie. « La chaîne était clouée au râtelier, de manière- que nous ne puissions nous coucher ni même nous asseoir que difficilement sur le fumier et les immondices des chevaux. Car comme le capitaine conduit la chaîne à ses dépens jusqu'à Marseille, moyennant vingt écus par tête de ceux qu'il livre - à Marseille, il épargne jusqu'à la paille et nous n'en avons pas eu pendant toute la route. »
Le lendemain matin, « par un vent de bise », on fait mettre les galériens tout nus pour fouiller
leurs vêtements. La plupart roidîs parle froid, après deux heures (Tattente^ ne pouvaient plus se rhabiller. « Ce fut alors que les coups de bâtons et de nerfs de bœufs se mirent à pleuvoir. Et ce traitement terrible ne réussissant pas a ranimer ces pauvres corps, pour ainsi dire tout gelés, et couchés, les uns raides morts, les autres mourants, ces barbares archers les traînaient par la chaîne de leur col, comme des charognes, leur corps ruisselant du sang des coups qu'ils avaient reçus. Il en mourut, ce soir-là, ou le lendemain, dix-huit. » Le capitaine, qui recevait vingt écus par tête d'hommes vivant à Marseille, avait intérêt à tuer les malades plutôt qu'à les voiturer à son compte.
TjC voyage s'acheva, à raison de trois ou quatre lieues par jour, dans le dégel et dans la boue, sous les morsures d'une vermine dévorante.
Je ne puis suivre le narrateur dans la description détaillée de la manœuvre des rames, longues de cinquante pieds. Le passage suivant dit tout oe qu'il est besoin de savoir : « Il faut bien que les galériens rament tous ensemble. Car si l'une ou l'autre des rames monte ou descend trop tôt ou trop tard, en manquant sa cadence, les rameurs de cette ranio ([ui a manqué, en tombant assis sur le banc, se cassent la tête sur cette rame qui a pris trop tard son entrée, et par là encore ces mêmes rameurs qui ont manqué se heurtent la tête contre la rame qui vogue derrière eux. Ils n'en sont pas quittes pour s'être fait des contusions à la tête. Le comité les rosse encore à grands coups de corde, si bien qu'il est de l'intérêt de leur peau, d'obser-
ver juste à prendre bien leur temps et leur mesure... On n'entend que claquer les cordes sur le dos de ces misérables. Cki n'entend que les injures et les blasphèmes les plus affreux des comités^ qui sont animés et ccument de rage lorsque leur galère ne tient pas son rang et ne marche pas si bien qu'une autre» .
Un oflîcîer, reprochant un jour à un comité de ne pas frapper assez fort, celui-ci répondit qu'il faudrait, comme il avait vu faire aux galères de Malte, « abattre d'un coup de hache le bras d'un de ces chiens pour en frapper les autres. »
Les coups de corde sur les épaules nues sont la pâture quotidienne du forçat. Comme châtiment exceptionnel, la bastonnade. Le patient, nu jusqu'à la ceinture, est attaché sur un canon, batonné par un Turc qui reçoit lui-même les coups du comité si, de pitié, il ménage les siens. Chaque coup fait une contusion élevée d'un pouce. Au bout de dix coups, riiomme est sans parole, sans mouvement. u Vingt ou trente coups n'est que pour les peccadilles ; j'en ai vu donner cinquante, quatre-vingts, cent. Mais ceux-là n'en reviennent ijfuère. »
Voilà par quelle sorte d'arguments le grand roi, *^ dans l'espoir d'obtenir le pardon de ses fautes, essavait d'éclairer la conscience de ses sujets de rKirlise réformée. De cela le Bossuet de M. Brunetière l'a pompeusement loué, le comparant à Constantin et à Théodose. Ces empereurs furent, à n'en pas douter, d'édifiants chrétiens, bien faits pour rire cités en exemples. Constantin, malgré son renom do cruauté, ne fit tuer principalement que son
fils et sa femme, aussitôt après avoir convoque le concile de Nicée. Théodose, qui fit massacrer pour une querelle de cochers sept mille personnes dans le cirque de Thessalonique, se vit refuser l'entrée de sa cathédrale par Ambroise, évtNque de MiLin, cl dit dévotement le nombre de pater qu'il fallut pour expier cette vivacité de caractère. Tous deux n'en apportèrent pas moins un décisif concours à rétablissement de la nouvelle foi.
Louis XIV fit, de son côté, ce qu'il put. Ses dragonnades et ses galères, quand on lesjuge du point de vue de Jean Martheile, ne vont pas sans quelques l'àchciix moments. Mais on n'a pas plutôt chaussé les lunettes de TKglise, qu'on voit ces inconvénients secondaires se perdre dans l'immense bienfait de runilé (le la foi.
Le malheur est que cette unité de la foi, à la- ([uelle on a sacrifié tant de millions de vies humaines, parait, en dépit de ce sanglant secours, plus loin de se réaliser qu'à aucune époque de l'histoire. (lonstantin. Théodose et Louis-le-Quatorzième sont 1res grands, mais leur œuvre s'écroule et Thisloirc nous les montre vaincus. La liberté prévaut... à ce point que l'Eglise n'a plus d'autre recours aujourd'hui que de se réclamer d'elle contre ceux (jui hi lui imposent.
(^ue cehi nous soit enseignement à tous. On ne conlraînl pas l'esprit. La guillotine ne pouvait pas plus faire l'unité de pensée que les dragons ou les galères. Louis XIV et Robespierre ont échoué tous deux, (l'est, pour ou contre, l'Église, la grande et. décisive défaite de la politique de contrainte.
Donc, achevons de nous confier à la liberté. Contenons de nos vérités relatives, sorties de 1 libre critique, l'efTort de Tabsolu, bourreau de tant de vies humaines. Au lieu de chercher des formes modernes d'autorité imposée, délivrons progressivement l'esprit des antiques entraves, et l'homme, malgré ses dieux, fera sa destinée.
A Emile Bergerat.
Vous me demandez, mon cher confrère,. sî je ne me sens pas un peu ébranlé, dans ma « foi de rai^ son », par le décourageant spectacle des superstitions modernes. « N*y a-t-il pas là, écrivez-vous, de quoi se désenchanter de tous les rêves de la jeunesse? Faut-il donc croire que cette vieille race latine, dont nous sommes le dernier carré, est décidément rebelle à la responsabilité de la pensée, à Thorreur du fatalisme, à la joie fière du devoir accompli pour lui-même, et le travail ne sera-t-il un dieu que pour les peuples nouveaux sans tradition, sans pensée, sans légende? »
Voilà de terribles questions, en effet. Je me les suis posées comme vous, ô questionneur ami! et avec nous, sans doute, tous nos contemporains. Je parle de ceux qui sont capables de comprendre le spectacle qu'ils ont sous les yeux. Les autres, aveuglés du bandeau de l'ancestrale incompréhension, nous sont ce spectacle même, et promènent, avec une naïve arrogance, à travers le monde en voie de se connaître, le drame de Tesprit obstinément fermé aux sollicitations de comprendre, en
haine de Tunivers qui s'offre dans la lumière, en passion des émerveillements de la nuit. C'est Témouvante tragédie de l'existence humaine, le refus de l'évolution voulue, qui, par nous, s'accomplit malgré nous. L'envers d'Œdipe-roi. L'aveugle qui crie: Je vois, et qui, d'abord misérable, marche enfin dans sa royauté dès que le soleil lui violente les yeux jusqu'à faire tomber les écailles. II y a là, n'est-ce pas, une assez belle scène à faire? Eh bien! cette scène, nous la vivons, voilà tout, spectateurs et acteurs de la plus grande action qu'homme de théâtre ait jamais conçue.
Et vous, en bon curieux de l'universel théâtre, voilà que vous vous inquiétez du protagoniste latin — non sans de bonnes raisons, vraiment — et que vous voulez savoir s'il est de la troisième scène du quatrième acte, ou de la deuxième du trois seulement. Je n'ai, là-dessus, vous le pensez bien, que d'incertaines lumières. Cependant, comme l'aventure de ce Latin ne m'intéresse pas moins que vous-même, et comme il v a dans le drame terrestre une logique nécessaire, commandée par des lois générales dont l'éternel retour des phénomènes célestes nous dénonce la fatalité, je puis comme tout autre raisonner là-dessus, et, aussi bien que tout autre, voir clair ou m'abuser à plaisir.
L'ange Gabriel vous assomme. Moi de même, je vous prie de le croire, et j'admire comme vous Tadniiration des c.vpcrinientau.r qui constatent gravement que le plumeux oracle leur a répondu de travers. L'ébahissement du public, qui se reflète aux mille sottises delà Presse, est un signe des temps^
j'en conviens. Mais la Sainte- Vierge, à Lourdes, a devancé Tange Gabriel à Paris. La Revue rétrospectine nous signale que, dès 1816, le même archange apparut, le 15 janvier, a un paysan d^Eureet-Loir, nommé Martin, qui épandait du fumier dans son champ. Martin reconnut le messager céleste à ce qu'il portait « une redingote blonde tota^ lenient fermée^ des souliers attaches a^fec den cordons et un chapeau rond, à haute former). Dans ce costume, bien fait pour inspirer confiance, Tarchange prédit comme aujourd'hui toutes sortes de maux pour l'avenir. Depuis Jérémie c'est l'ordinaire, et, ce faisant, les prophètes ne courent jamais risque de se trojuper beaucoup. Le Roi, qui voulait détourner tant de malheurs, fit mettre d'abord Martin à Charenton. Mais il eut des remords et manda le voyant aux Tuileries. Nous ne savons rien de l'auguste entretien, sinon que Louis XVIII versa d'abondantes larmes et renvoya l'archange avec trois pièces de cinq francs dans la main, en prononçant ces paroles qu'a recueillies l'histoire : u II n'y a ([uc Dieu et moi qui sachions ce que vous venez de me dire. » J'ose croire que le diable aussi, qui (h'^jà préparait 1830, devait en soupçonner quelque chose. En vérité, je vous le dis, Bergerat, nous ne savons pas assez de gré à Félix Faure des sottises qu'il nefaitpas. Car c'est justice de le reconnaître, notre Président n'a point fait venir Mlle Couédon à l'Elysée, et c'est déjà beaucoup. {.omprenez-vous maintenant ce que nous avons iratiiié à la Révolution française?
J avoue qu'il reste encore d'autres progrès à
faire. Lourdes, dont je parlais tout à l'heure, n'est pas sans m'aflliger pour la bonne renommée de mes contemporains dans Tavenir, et la Vierge de la Salette aussi, bien qu'elle ait prédit, comme on sait, la maladie des pommes de terre.
Avez-vous vu l'un des derniers numéros de 1'//- Lustration? Vous y trouverez trois dessins qui vous donneront le cadre du dernier miracle. A Tillysur-Seulles, dans le Calvados, la Sainte- Vierge est apparue, près d'un ormeau, à une jeune vachère de quinze ans. C'est toujours la même histoire. Jamais les Puissances célestes n'ont l'idée de se révéler en plein boulevard. Il leur faut l'innocence des génisses et de leurs pastoures. Les bonnes gens, d'ail* leurs, n'en demandent pas davantage, et Ylllustra^ tion nous montre la jeune visionnaire en extase devant des cierges fichés en terre au pied de l'arbre sacré qui, demain, n'en doutez pas, fera desguérîsons merveilleuses sous la surveillance du curé de l'endroit. De bonnes vieilles sont en prières, dans l'attente du prodige qui ne peut tarder. Un grand poteau proclame: « On ne blasphème pas icL » Faut-il donc en conclure qu'on blasphème ailleurs^ et qu'il n'y a que ce petit enclos où la parole de doute ne soit pas permise ? En ce cas, les douleurs ont encore sur le globe un assez vaste domaine.
Ce n'est pas tout. Voilà les protestants qui s'en mêlent, les protestants si dédaigneux de la supers-* titiony si fiers de ne croire qu'aux miracles qu'ils n\)nt pas vus, et dont aucun témoin vivant ne demeure. Au Nouveau-Mexique, au Colorado, en Ca« lifornle, Schlatter a fait jusqu'à cinq et six mille
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miracles par jour. Notre-Dame-dé-Lourdes, ellemême, est loin de ce record. Un paysan des Cévennes, Vignes, de Vialas, guérit, par la prière, quiconque se présente à lui. £t de Suisse et d'Allemagne, des pèlerins accourent en troupes jusqu'au trou perdu de la Lozère pour demander le miracle, et, quand ils s'y prêtent, l'obtenir. Lisez plutôt dans luRei^uc des Réunies du 15 avril, le récit des cures miraculeuses. Un cul-de-jatte, à qui Vignes ordonna de marcher, n'ayant point exécuté la gambade prescrite: « Comment ^eux-tu que je te guérisse^ dit le saint homme, tu ne crois pas. » Et le cul-de-jatte qui s'en revint comme il était venu, fut hué d'importance et voué à l'incurable atrophie pour son scepticisme supposé. Dans ces conditions, évidemment, les guérisseurs ont beau jeu.
Tous ces prodiges, comme celui du cul-de-jatte, citant d'autres qui se supputent par millions, sont, comme vous le savez, le tissu même de l'histoire des peuples.
Jo connais à Paris un prince persan qui fait des miracles... en Perse. Ici, nous n'en soupçonnons rien quand nous le coudoyons au Chut Noir. Mais les sujets du shah ne sont pas moins émerveillés de la puissance surnaturelle de cet homme redoutable que nos pèlerins des prodiges de la grotte de Lourdes. Je lui demandai quel était le plus grand inljacle qu'il eût accompli : « Un jour, dit-il, je me [)résentai devant un autre prophète, qui avait comme nioi-m^nie le don de se faire obéir des éléments. Nous devions comparer nos prodiges, pour savoir qui (les deux l'emportait. Quand j'arrivai, son bar-
hier lui rasait la tête. Il me pria de Texcuser, Topération touchant à sa fin. Mais, ô surprise, à peine ai-je fixé les yeux sur le crâne tondu que le poil reparaît à mesure qu'on le fauche. En vain^ le barbier recommence, les cheveux insurgés de nouveau s'élancent en brosse drue. lUrase encore. Vain labeur. Les heures s'écoulent. Sous l'ironie de mon regard, le poil abattu repoussait toujours. Alors le prophète, vaincu, se lève et me dit: « Oest assez. Je confesse que tu es jjIus fort que moi ». Sur quoi je consentis à arrêter le miracle. D'innombrables témoins, me dit-on, attestent la merveille. « — Où cela s'est-il passé, demandai-je, et quand? « — Sur ce point seulement, fit-il avec un sourire, les témoins ne sont pas d'accord, et je n'ai jamais su qui d'entre eux je devais croire.»
Vous voyez, Bergerat, que de Téhéran à Paris» il n'y a pas si loin. Vous reconnaîtrez même sans difficulté, je pense, que mon prophète est d'une autre envergure que Mlle Couédon.
Quand à reconnaître que cette persistante passion du merveilleux est faite pour nous décourager du modeste et laborieux effort de simple vérité terrestre, je n'y consentirai jamais. Le Persan, aux cheveux rebelles, a manqué de confiance en lui-même. Il a jugé trop tôt les ressources de l'art humain impuissantes contre la végétation miraculeuse. S'il avait suffisamment persévéré, j'ai bonne confiance qu'il eût lassé le miracle, car il ne s'agit, pour vaincre, que de durer. 11 s'avoua vaincu, et c'était vérité, dès qu'il renonçait à la bataiUe, mais la défaite était en lui, plus que la victoire dans^
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l'autre. Je vous propose, Bergerat, de ne point imiter ce lâche cœur. Durons, persévérons, et laissons-nous raser en conscience. Tant d'antiques miracles ont, par le seul effet des siècles, épuisé leur insigne vertu que les petits prodiges ordinaires de nos temps, comme ceux du rasoir persan, de la vierge du Calvados ou du cul-de-jatte de la Lozère, pourraient très bien être à bout de souffle divin, avant même qu'il soit deux ou trois mille ans. Voilà la pensée qui me soutient, qui m*encourage. M. Brunetière, lui-même, qui se croit l'ennemi de la science, le pauvre, aurait été brûlé tout vif, il y a quelques siècles k peine, pour hérésie notoire. Aujourd'hui, c'est un étai de l'Église. Étonnez-vous que l'édifice soit branlant.
Donc, je vous dis confiance, homme de peu de foi. Nous sommes des accidents de vérité. Insignifiants par nos contingences, sublimes par la révélation de l'univers à lui-même, dont nous sommes l'instrument.
Dans cette voie, l'évolution commencée doit fatalement se poursuivre. Le renouveau de mystique iloHe dont nous sommes témoins est le dernier effort des mentalités moindres en terreur du monde nouveau qui se fait. Quant aux Latins, je ne saurais dire jusqu'à quel point il leur sera donné de pousser l'entreprise où ils ont jadis si glorieusement marqué. La race teutonne, il est vrai, se répand dans le monde, occupe les continents et les mers, nous <Miceint d'un cercle infranchissable, tandis que nous nous débattons dans l'incohérence de la médiocrité bourgeoise. Mais Athènes aussi, de territoire
si limité, fut en proie aux dissensions, aux défaites, et Athènes a senti, a pensé pour la race humaine. L'autre jour, mon prophète persan me dit encore : « Que fait la France ?» Je lui répondis : « Elle pense l'Humanité. »
Chez Pousset.
Je rencontrai hier sur les boulevards un fils du roi nègre Dinah-Salifou, qui émerveilla notre dernière Exposition de ses bottes molles et de sa culotte bleue. Les absents ont toujours tort. Pendant que Sa Majesté faisait la fête a TEsplanade des Invalides, ses sujets lui donnaient un successeur. Le souverain déchu exerce maintenant le métier de conducteur d'esclaves, au Sénégal, sous les plis du drapeau tricolore. « Toujours même chose », dit-il philosophiquement, en faisant le moulinet de matraque sur la tête de sa marchandise.
Le jeune prince qu'il nous a laissé par mégarde me paraît remarquablement doué à tous égards. Sa rare faculté d'observation lui permit d',apercevoir d'abord le parti qu'il pourrait tirer du pigment noir de sauvage qui dissimule aux yeux de tous l'immaculée blancheur de son âme chrétienne. CarYou- You — de son nom chrétien : Théodose — est un enfant du Christ, racheté du sang divin.
Le métier de chrétien ne nourrit pas son homme, s'il ne porte soutane. Ce qu'ayant observé, la jeune Altesse africaine mit à l'encan sur le marché de
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Paris la noire lévite cutanée dont il plut au blanc d'envelopper sn l'orme charnelle. Lutti que entre l'horlogerie delà Porte Saint-Dcni.' savon du Congo. C'est le savon qui l'emport lieu de branler la ti'te tout le jour avec une hc dansie ventre, You-You Théodose, en costun rlolé d'Indien de la place Clichy, conduit r tueusenient à travers nos {frandes avenues 11 triomphal du savon tapageur.
Et que crovez-vous qu'il fasse du haut d siège, sinon de nous observer avec une att« exemple de bienveillance, en méditant su malheurs de son auguste père et ses chanci reconquérir le trône des ancêtres? Il a vu, d piédestal ambulant, défiler bien des grand Boulanger escorté d'un peuple idolâtre, l'a Avellan suivi d'une foule en délire, des rois frères, visitant Paris, des présidents qui char des badauds qui demeurent. Il a vu la gloîr mines d'or... et leur krach. Que ne verra-t-il A contempler tant de choses, son esprit aiguisé, et quand je le renconlre vaguani jours de congé, c'est pour moi un- plaisir ex de m'afliner à l'àprc candeur de sa philosopl
Hier, je le trouvai clicz Pousset prenant un Inspectant le marché des blanches, méditant être d'un mouchoir royal à jeter. Il voulut manifester quelque plaisir à ma vue.
— Je suis content de vous voir, fit-il, ave< dignité dépourvue de morgne. Vous n'êtes j las de me demander mon opinion sur les cl Eh bien! j'ai vu ces jours derniers un spectac
a provoqué en moi des réflexions que je ne suis pas fâché de vous communiquer.
Je m'assis sans façon auprès de son Altesse, et la sombre face humectée de bière blonde, les yeux pétillants de malice noire, You-You Théodose s'exprima comme je vais rapporter.
— Vous savez que je suis chrétien, et je ne vous cache pas que je n'ai cessé de m'en vanter. A laquelle de vos sectes j'appartiens précisément, je ne saurais le dire. J'avais onze ans quand un missionnaire catholique me baptisa, moyennant deux verres de tafia dont se réjouit ma mère. Je conquis cejour-lii mon nom de Théodose auquel, en toute franchise, je crois avoir fait jusqu'à ce jour honneur. Catholique j'étais, catholique je serais resté peutêtre, sans un diable de prédicant méthodiste qui grisa mon père de je ne sais quels résidus d'alcool allemand pour avoir le droit de me baptiser suivant un rite nouveau. J'en serais bien volontiers resté là si le catholique barbu et le protestant blême ne s'étaient obstinés à me conquérir tour à tour, chacun à son paradis. Ma mère en devint alcoolique, et mourut dans un délire de fureur. Quant à moi, jechanireai plus souvent de christianisme que de chemise, n'ayant connu les joies de ce dernier luxe que depuis le savon du Congo.
Lorsque je commençai à réfléchir sur ces choses, je cojiçus, il est vrai, quelque étonnement de penser que les blancs — qui se proclamaient si supérieurs à nous en toutes choses — ne fussent pas du tout d'accord sur les vérités merveilleuses qu'ils nous iipporlaient, et qu'ils s'accusaient, réciproque-
ment, de corrompre et de défigurer en autant de mensonges. Cependant vos Fétiches étant les plus forts, j'abandonnai les miens, et je me laissai successivement convaincre par les différents blancs qui entreprirent les uns après les autres, de me donner des croyances contradictoires.
Tout cela, je l'avoue, n'allait pas sans quelque confusion dans ma tête. Mais quand j^arrivai chez vous et que je vis vos temples magnifiques avec une infinité de chapelles consacrées chacune à une divinité différente, je compris bien que vous aviez un nombre immense de dieux très puissants que vous adoriez tous à la fois et qui vous procuraient des biens sans nombre. Ma fierté fut grande de penser que tous ces dieux étaient miens, et que mon baptême les obligeait de me' protéger contre les méchants démons de la terre. Aussi jetai-je résolument dan» la Seine le rare fétiche qui m'avait pourtant protégé jusque-la contre maints accidents — une boule verdâtre qu'on me dit être un vieux cul de bouteille.
J'étais chrétien, aussi bon chrétien que tout autre. Observant d'ailleurs que Timmense majorité des hommes qui revendiquent ce titre ne s'embarrassaient point du culte, je fis comme tout le monde et promenai mon christianisme partout ailleurs qu'a l'Eglise. Ce n'est pas, croyez-le bien, que je fusse de ces malheureux insensés qui vivent sans souci des choses divines. Non. Si le savon du Congo l'avait permis, je n'aurais peut-être pas résisté à'I'envic d'évangiliser vos faubourgs. Je m'étais fait expliquer par mon voisin de coche, qui avait été por^
teur de missionnaires à Madagascar, les dernières vérités révélées de votre religion. Je méprisais étrangement les peuples adorateurs du bois, du métal, ou de la pierre, et je gardais mon culte pour l'Esprit ou les Esprits qui gouvernent le monde.
J'en étais là, quand cent mille hommes qui se ruaient l'autre jour à l'église du Sacré-Cœur m'entraînèrent;, je ne sais comment, jusqu'au sommet de la butte Montmartre. Là s'élève un temple monstrueux dédié au cœur de Jésus. Ce cœur -^ matérialisé — est l'objet, paraît-il, de- l'adoration de la France. Une inscription le proclame. L'ancien Dieu à barbe blanche, la colombe, la bonne Déesse avec son petit enfant dans les bras, le Dieu mis en croix et tou^ les Dieux inférieurs qui lui l'ont cortège, tout cela a bien vieilli, me dit-on, et ne fait plus guère que de simples miracles ordinaires. Tandis que le cœur de Jésus est le grand Fétiche du moment. Par lui tout se peut accomplir. On ne me le montra pas, mais seulement parce que je n'avais pas assez d'argent. Je compris cette fois que j'avais trouvéla religion véritable, et ce que j'admirai surtout c'est que cette religion Jiouvelle n'était autre chose que l'ancienne religion de mes pères dont un tafia perfide avait détourne ma jeune ame. Je me souviens très bien d'avoir vu un grand os de cynocéphale accroché au pkis haut de la case paternelle. C'était un fétiche admirable qui faisait trouver les sources, détournait le tonnerre, et assurait un riche butin en temps de guerre. Si un vilain nègre ne nous l'avait pas
volé, Dinah-Salifou serait encore roi, et j^auraîs Tespérance de lui succéder bientôt.
Quelle ne fut pas ma joie quand Téglise du Sacré-Cœur découvrit à ma vue un autre Fétiche plus merveilleux encore. A la porte de la hutte où je suis né, il y avait une grosse calebasse qu'on m'apprit à frapper d'un bâton quand l'orage grondait pour détourner la foudre. Elle s'appelait Ouah- Ou, Mon père m*a souvent raconté comment elle reçut ce nom. On lui mit un pagne de brou de coco, un collier de coquillages, on l'aspergea d'eau de mer, les sorciers dirent sur elle des mots merveilleux, et de ce jour elle acquit la propriété de repousser les tempêtes. On l'invoquait, on l'adorait, on la bénissait; elle nous préservait du malheur. Un jour, h la vérité, la hutte fut emportée avec la calebasse Ouah-Ou par un vent furieux qui tua la moitié des gens du village. C'était un dieu plus fort qui se vengeait de ce que le grand fétîcheur n'avait pas distribué assez de riz au baptême d'une calebasse voisine qui avait des vertus analogues à la nôtre.
Je crois que ce danger n*est pas à craindre pour la prodigieuse calebasse de bronze, Françoise- Mar^uen'tCy qu'on vient de baptiser à Montmartre. Je l'ai vue dans toute sa gloire, et sans les faces blanches partout entassées, j'aurai pu, pour un moment, me croire au pays natal. Françoise-^Mar^ ij^uerite^ la cloche scn>oynrde du Sacré-Cœur, était vêtue d'une robe de dentelle en point d'Angleterre et d'Alençon. Cela coûte plus cher que le brou de noixde coco de 0//?///-(^//. Cinq mille francs, c'est
beaucoup d'argent, n*est-ce-pas, quand îl y a tant de gens qui sont demi-nus dans le froid? Je viens encore, il y a cinq minutes, de donner deux sous à un pauvre du Christ, abominablement négligé de votre Dieu si prodigue envers les cloches. Maintenant, je comprends que le grand fétiche d'airain doit être plus content d'une chemise de cinq mille francs que d'un pagne de palmier. Ge n'est pas étonnant si vous nous avez battus. Quand on peut payer de pareilles offrandes à ses Dieux, ils vous favorisent en conséquence. Seulement il ne faut pas venir nous conter que votre religion est supérieure à la notre. C'est la même. Nous avons mêmes Dieux, mêmes fétiches, mêmes cérémonies du culte. Si vous obtenez plus de faveurs de vos dieux, c'est que vous les payez mieux que nous : voilà tout le mystrre.
Oh! les beaux rubans blancs et rouges qui pen- (hilent de la robe de la Saçfoyardel Aux huit endroits marqués, le cardinal Richard pose le saint chrême réservé aux enfants du Christ rachetés dubaptêmec^tle broiizeestbiencontent. Avec des bouquets (le buis bénit on caresse le monstre, on l'encense connncla divinité lapins haute, ainsi que faisait mon père brûlant de la résine pour réjouir sa calebasse de bonheur. Vingt mille boites de dragées sont jetées au peuple — moyennant finances. « On peut leur faire honneur sans danger, dit Chincholle, el/es {'iennen/ de la maison Seugnot, » Nous, nous jetions (hi riz. Mais nous ne faisions pas payer.
Croliiez-vous que j'ai rencontré un mauvais chrétien pour me soutenir que la cloche n'était pas
une Divinité réelle. Quel imbécile! Alors, pourquoi l'habiller d'une richesse inouie? Pourquoi le saint chrême réservé aux chrétiens, Teau lustrale et rencens? Que ce simple d'esprit n'a-t-il entendu comme moi le père Monsabré interpeller la cloche, proclamer « qxielle détournait la foudre » comme la calebasse démon père, et lui dire en propres termes : « On t'a donné un nom de sainte pour que les fidèles sachent que c'est une {vivante qui leur parle.,, » Sonne pour ceci, sonne pour cela, sonne pour le Roi des Rois (rien pour la République), sonne pour le parrain et la marraine, car il y a un vrai parrain et une vraie marraine, comme pour moi-même. La marraine de Fr a ncoise-Mar guérite descend, nous dit-on, d'Elzé.ir et de Delphine, lea époux i'ier^es.
Je crois bien que la mienne n'était pas dans ce cas-là.
C'est la marraine qui devait mettre la cloche en mouvement. Mais la ficelle a cassé et la bonne dame a eu la figure cinglée. Après une telle fête, le Fétiche n'était pas encore content. Qui l'aurait pu croire? Kn voilà un Dieu-Cloche difficile à satisfaire !
Je voulus questionner là-dessus mon voisin, un petit pâtissier tout blanc qui fumait un gros cigare avec un air d'inexprimable pitié. « C'est pas fini, me dit-il, faudra ^*oir ca ce soir à la Scala. »
Je n'avais garde do manquer au pieux rendezvous. Comme l'avait annoncé le jeune mitron^ la cérémonie fut reprise le soir même au café-concert, et un nouveau Féticlieur nommé Charles Lamour
reprit en musique le thème du père Monsabrc. Cette fois il n'y eut point de mécompte et tout le monde chantait en chœur : fx Je sonnerai pour les époux... Oh là là! » Cette idée que la cloche aurait hi bonté de sonner pour les époux, convulsait de joie You-You Théodose.
Buvant ses paroles, comme lui sa bière, je n'avais point pris garde que le bon Louis Ménard, boule^^Hirdant de fortune, et entendant parler théologie, s'était mis en arrêt sur ce discours comme un braque sur une caille. Quand le prince du Congo eut fini, le Païen mystique^ amicalement, lui frappa sur Tépaule :
— Bien parlé, You-You, fit le pieux philosophe. Viens me voir, je t'enseignerai l'athéisme qui est une de mes religions, et je ferai ainsi de toi un catholifiuc au sens véritable du mot.
— Prenons toujours un bock, répondit Théodose.
Religions des peuples et des rois.
11 faut une religion pour le peuple, dit-on. Je le veux bien, puisque le peuple faible et crédule paraît être de cet avis. Mais laquelle? Dieu ayant résolu de se manifester à Thomnie imparfait qui est son chef-d'œuvre n'a rien trouvé de mieux que de plonger des milliards d'êtres humains dans un abîme d'erreurs qu'il leur doit faire expier par une éternité de flammes. Il n'avait qu'à se révéler clairement, à dire sa volonté, et la religion universelle était fondée du coup. Pas de discussion possible. Une soumission immédiate, et l'humanité heureuse, qui n'avait pas demandé de naître, eût au moins connu quelque raison de remercier son créateur.
Mais notre Père qui est aux cieux a suivi pour notre Infortunée planète une méthode bien différente. Il a permis, il a fait le consentement universel des intelligences sur toutes les choses qui sont de la terre. Ainsi la science funeste, qui fait le désespoir de l'académicien Brunetière, a pour privilège singulier d'obliger tous les esprits à*accepter les lois qu'elle découvre, formule et démontre. En revanche, les révélations célestes sont si nom-
breuses et si contradictoires, que les tristes humains, tiraillés par des Dieux divers, ne savent à qui entendre. N'est-il pas fâcheux de penser qu'un misérable savant penché sur sa cornue obtiendra du premier coup l'assentiment général de l'humanité pensante sur les lois de notre globe aussi bien que des astres sans nombre qui saupoudrent l'espace de soleils, alors que les nations différeront à l'Infini sur les vérités dites divines que chacun déclare à l'envi les plus évidentes ?
Il n'y a pas de fleuve, de mer ou de montagne, en iloclx ou au delà desquels la science humaine subisse une variation connue. La chimie de Lavoisicr est la même à Pékin qu'à Paris. En revanche, le mot de Pascal sur les vérités changeantes des frontières doit s'entendre pleinement des dogmes divins qui varient avec les peuples, les pays, tels que les ont faits les hasards des antiques batailles. Le savant demeure, le prêtre change. Avec le prO-tre, la Divinité. Quel ennui de quitter un Dieu à cluujue douane pour en retrouver un autre de l'autre coté de la barrière.
Kt ce (|u'il y a de pis, c'est que tous ces Dieux s'excluent, se veulent mal de mort, se livrent des combats acharnés. Tenter de les concilier entre eux serait peine inutile. Le pape damne Luther, et le calviniste genevois augure très mal du salut de Jules Simon lui-même. Tous ces gens cependant sont d'accord en un point, c'est qu'il faut une religion pour le peuple, et que, sans leur Dieu, ou plutôt sans leur diable, toute morale est vaine et toute société perdue. Ils sont les plus ridicules du
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monde, j'en conviens, car il est de souverain nonsens de déclarer nécessaire aux hommes la connaissance même sur laquelle ils n'ont jamais pu s'accorder.
Par fortune, l'accoutumance nous rend acceptables les absurdités les plus flagrantes, et chacun arrive Il s'étonner que son pareil ait d'autres Dieux que les siens, comme les enfants s'ébahissent de rencontrer un étranger qui ne parle pas leur langue. 11 est vrai que les Dieux de l'homme, par l'incrédulité croissante, sont arrivés à ne le plus gèner guère. A part la troupe des dévots naïfs et des professionnels que leur état oblige à certaines rigueurs, nos civilisés d'Occident en prennent à leur aise avec Dieu, et, se mettant en règle avec certaines pratiques extérieures, se tiennent pour dispensés par là de l'observation sincère des préceptes divins. C'est la commune hypocrisie, maitresse du monde. Tolstoï, s'est vu déclarer fou, pour l'avoir dénoncée.
Et cependant le fait s'impose h l'observateur le plus vulgaire que ni la croyance ni l'incroyance ne sont assez fortes en nous pour déterminer l'action. Les chrétiens ne mourraient plus pour leur Dieu, qui est mort pour eux. Ils ne peuvent non plus vivre en lui, comme jadis. xVlors intervient une transaction de mensonge entre l'esprit qui se refuse à certaines crovances et les mœurs autrefois déterminées par ces croyances. On ne croit pas, mais il ost convenu que les gestes de vie n'en laisseront rien paraître, parce qu'z7/î/w^ nne religion pour les (uitrcs, Lrs autres y c'est tout le monde, excepté soi
et, chacun raisonnant ainsi, aucune partie de sincérité ne se trouve perdue dans ce commun échange de tromperies.
Tel est le présent état des choses. Toute la puissance sociale étaye de ces conventions, de ces lois Ténorme construction de mensonges qui paraît édifice de vérité puisqu'il résiste encore a Teffort des ans. Qui le soutient, cependant, sinon l'universelle tartuferie concentrée en l'hypocrisie d'Etat dont les Gouvernements se sont constitués les gardiens pour assurer la domination de classe ? A cet égard, (lalile, Tsar, Pape, réunissant la doublé qualité de maîtres spirituels et de chefs temporels, ou Gouvernements laïques prétendant distinguer entre ce qui est de l'homme et ce qui est de Dieu, s'empressent au même office de soutiens de croyances. Notre parodie de République nous montre-t-elle autre chose que des gouvernants de pur scepticisme, principalement occupés de ménager l'Eglise, de la payer, et de s'en faire, s'ils peuvent, un appui ? Qu'y, a-t-il de plus grotesque que les cérémonies de la chapelle de rp^lysée aux promotions de cardinaux ?Des ministres, dont pas un n'accomplit les devoirs d'un catholique et dont plusieurs sont de notoires athées, viennent avecmesdamesleursépouses, s'agenouiller, l)ar ètal^ sur des prie-dieu qu'ils scandalisent, pendant qu'un cvêque se fait coiffer par le président, il qui tel autre adresse en pieux langage des menaces de révolte mal déguisées. Toute la haute juiverie, ([ue ces gens brûlaient autrefois et que nous émancipâmes des ghettosy trouve ces choses admirables. Et si nous observons que la République pourrait
offrir d'autres enseignements que cette officielle leçon de mensonge, on nous répond que nous sommes dea fanatiques.
Ce reproche de fanatisme ne me paraît pas pouvoir équitablement s'adresser au jeune d'Orléans Saxe-Cobourg-Gotha qui préside temporairement aux destinées de la Bulgarie.
Ferdinand a épousé Marie-Louise de Bourbon, princesse de Parme, nièce du comte de Ghambord. C'est un descendant d'Henri IV, et le voilà catholique par la raison que l'aïeul a cyniquement décidé que « Paris iuint bien une messe ». Si quelque loqueteux, mendiant à la porte d'un presbytère, se convertissait pour déjeuner en proférant cette parole: « Un miroton çaut bien une messe », nous n'aurions pour lui qu'une pitié mêh^e de dégoiU. ^lais, quand le Béarnais, après avoir fait tuer beaucoup de protep'.ants parce qu'ils étaient protestants, et beaucoup de catholiques parce qu'ils étaient catholiques, accomplît le saut périlleux^ comme il disait à (labrielle, pour ^Xvi" roi incontesté, l'histoire impartiale s'écrie d'admiration. Kn tout cas, c'est l'abjuration de Saint-Denis qui voue au catholicisme sa progéniture. Ainsi le petit prince Boris, fils de Ferdinand, fut enr(\lé, dès son premier cri, dans TF^glise romaine, comme il lui serait arrivé, en naissant sur (jiiolque plage de Malaisie, d'avoir le nez percé ou l'oreille fendue.
^lais le papa de l^oris se trouvait le héros d'une avi'nUire singulière. Un jour, ce prince d'opérette, qui s'(Mnuiyait à Vienne dans un vilain palais jaune,
fut subitement saisi d'une violente amour pour le peuple bulgare, qu'il ne connaissait pas, et qui ne savait rîen de lui. 11 se montre, Il est acclamé, on le fait roi,semI-roI i^assalchrètien du Calife de V Islam, Ce qui l'aida, jo dois en convenir, c'est qu'il avait les millions de sa maman dans son jeu, et l'aide de François-Joseph d'Autriche, Empereur, (^.e sont là de belles cartes. Installé dans sa simill-rovauté, Ferdinand, se mit à gouverner son peuple suivant sa conception d'un gouvernement civilisé. Stamb()uh)(r faisait assassiner Panitza, les amis de Panllza assassinaient StamboulofT. Une moitié des Bulnar(»s disai(Mit: « Oh! le çilain Stambouloff! y> <'t Tantre moitié: « Oh! le méchant Panitza! » et tonte la Bulgarie, en chanir, criait: « Vive Ferdinand! ))
Ainsi fait-on le bonheur de l'humanité, l/emp(U'(Mir d'Autriche était content d'avoir a ses portes un bon ami. L'empereur de Russie, non. C'est d'autant plus fâcheux que, sans l'amitié du tsar, on a toutes sortes (rennuls à Sofia, témoin le prédécesseur, Batlenbc^rg, qui dut subitement quit- Wv son trône de chrysocale, un beau matin. Uji petit-lils de Louis-Philippe est de naissance préparé à de tels malheurs. Cependant, par amour du genre humain il préfère rester roi.
Le mt'tropolite Clément — toute la Bulgarie est (l(* religion gr(»c([ue — est allé consulter à Pétersbourg. On ne Ta point mal reçu. Seulement, le Busse a mis des conditions à son amitié, parmi les(juelles j'ai le regret de le dire, figure celle-ci: « Aux Bulgares grecs orthodoxes, il faut un souve-
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rain grec orthodoxe. » l^ar incUilgence grande, on nVxige point ral)juration de Ferdinand, qui [)ourrait cependant s'ins[)irer de Fillustre exemple de son aïeul, ^lais il faut, en revanche, qne le petit Boris se convertisse sans retard. Qu'en penses-tu, petit enfant? La bonne nourrice, entre deux tétées, rinterroge de Tcoil, et, changeant les couches souillées de Monseigneur, se demande si c'est odeur de Grec orthodoxe ou de catholique romain. Le papa, qui s'en fiche, ferait plutôt Boris turc que de lâcher la couronne. A Carlsbad, il s*est montré au théâtre le soir même de l'assassinat de Stambouloft\ le promoteur de sa candidature au trône. C'est un homme de sens et, pour tout dire, un politique.
Tout l'ennui vient de la princesse, catholique intransig«'ante. Elle n'a épousé Ferdinand qu'à la condition expresse ([ue sa lignée serait catholique. Les Bulgares, pas méchants, ont même modifié la Constitution pour permettre au petit Boris d'être papalin. Kt voilà le tsar qui ne veut pas. Les Bulgares maintenant disent comme le tsar pour avoir la paix, et Ferdinand dit comme les Bulgares pour rester Altesse. Seul<\ la maman du petit Boris ne veut entendre à rien, et son refus sufht pour tenir l'Europe en émoi.
Il n'y a rien de si risible que les discours de Ferdinand à son bon peuple sur ce point délicat. Voici sa d(M'nière production oratoire:
« Le sacrifice qu'on me demande, à savoir de faire procédi^r immédiatcMnent au baptême ortho* doxe du prince Boris, est un sacrifice douloureux pour un catholique convaincu. Pénétré de Timpor-
lance de cet acte d'État, je me rendrai à ce vœu aussitôt que j'aurai réussi à écarter les grandes difficultés actuelles. Je suis d'ailleurs convaincu que cet acte s'accomplira sous peu. »
Tout col amphigouri pour mettre la nièce du comte de (lliamhord dans l'obligation de faire pis (jiie de renier le drapeau blanc. Abjurer au nom de son fds la foi qui seule peut le sauver, le vouer aux tortures d'éternité, c'est assez grave, en cfTet. Dieu, incertain, tient ses balances en suspens, at- IcMidant, pour décider de Boris, ce que résoudra sa maman. Je la plains, cette infortunée maman, la supposant sincèrement croyante. Mais dès que la vulgaire ambition de la couronne sera victorieuse (1(^ la foi dans son a me, je ne la plaindrai plus.
Son noble époux se donne, je suppose, beaucoup de mal pour pervertir cette conscience. 11 allègue la protestante Dagmar se convertissant à la religion grecque pour devenir impératrice de Russie, la princesse de liesse suivant cet illustre exem|)lo sous l'inspiration même de son pasteur, anxieux de voir son élève ceindre l'impériale coul'omie. (]e sont là jeux de princes. Le catholique convcnncu que se dit Ferdinand, n'est pas si con- ^uiincu (ju'il n'ait pu se faire une conçiclion contraire^ L'I^glise n'ordonne-t-elle pas que la femme suive sou (q^oux ? On a consulté le Pape, paraît-il. Sa réponse doit être curieuse. Je ne vois guère qu'un s(Mil être qui n'ait pas été consulté dans toute cette alla ire, c'est le petit Boris, et pour cause. C'est hii, pourtant, qui devra abjurer sa foi en cérémonie. Comment s'y prendra-t-il ? S'il pouvait parler, le
malheuroux, il ferait sans doute, en se tortillant, cette simple réponse à toutes les questions sur le dogme : u Tenez-moi le ventre libre et laissez-moi téter en paix. » Grande parole de raison qui ne sera pas entendue.
Boris sera-t-il voué a Tenfer par les orthodoxes grecs comme catholique romain, ou par les catholiques romains comme orthodoxe grec ? Cruelle alternative. Qu'en pense le créateur des mondes, et à quelle confession appartient-il lui-même ? Voilà ce qu'il faudrait savoir, voila précisément ce que nous ne saurons jamais. Pauvre petit Boris!
On vous montre un enfant dans un berceau. Un enfant de quelques jours ou de quelques semaines. Sous les dentelles et les rubans, une petite face plissée, rougeaude, toute en bouche criante, sans menton, avec des yeux mi-clos qui ne voient ni ne pensent. Par une lente évolution, ce sera quelque jour un échantillon d'humanité peut-être. Mais que de changements d'ici là ! Pour le moment, c'est un amas insuffisamment coordonné de possibilités d'organes, vivant de douleurs et de joies sensiblement égales à celles des existences primitives. SVmj)lir gloutonnement Testomac, et se vider l'inteslin avec moins de précautions que le plus vulgaire mammifère, voilà toute la vie — purement bestiale — de cet homme naissant. Un jour sans doute, il saura, pensera, aura une opinion à lui d'où il fera sortir un acte de volonté. Aujourd'hui, c'est Tembrvon purement animal d'une idéalité qui n'est pas.
Khî bien cet être vagissant, bavanl, macéré dans
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son eau, onibicné (h^ V(M*t ou de jaune, à peine le ciseau Ta-l-il séparé de sa mère qu'il a déjà pris parti, par rinterniédiaire de ceux qui Tout engendré, dans le diseord religieux de riiumanité nîort(» ou vivanl(\ 11 n'a connaissance de rien de ce (pii renloui'c, il n'a ([u'une conluse perception du monde e\téri(Mir, il est hors d'état de proférer un son articulé, de manilester un rudiment de pensée, vl déjà il a accepté une doctrine religieuse, ou on Ta accej)té(^ pour lui, ce qui est tout un, nous dil-on, aux veux de Dieu. Nous ririons bien si nous a|)pi'enions que les animacules qui s'aglten dans une goutte d'eau ont la prétention de nous contraindre^ moyennant certains gestes, à des résolutions déterminées. Kt pourtant ce n'est pas de l)eaueou[) aussi drille qu'uu ridicule huniaiu, perdu sur sa goutte de boue, faisant comparaître à son gré le maître de» l'Univers, lui dictant ses arrêts, l'obligeant à sauver qui prononce telle formule, ou \\ condamner ([ui s'y refuse.
(hioi (ju'il en soit, 1(» marmot pleurard, qui ne peut rien savoii* des choses sur lesquelles tous les hommes sont d'accord, se trouve subitement jeté à sou insu dans Tune des cases religieuses entre lesqueHes se partage l'humanité discordante. Sera-t-il chrétien, mahométan, juif, parsi, bouddhiste ou païen? (Test une affaire de chance. L(»s dernières stalisti([ues comptent 485 millions de chrétiens, 170 minions de mahométans, 7 millions de juils et 87)0 millions de bouddhistes, de polythéistes, et de fétichistes ensemble. A ce compte, il y aurait plus d'un milliard de non-chrétiens contre un
demi-milliard de chrétiens seulement. Tout enfant qui naît sur la terre a donc deux chances contre une d'échapper à la loi du Christ. Singulier effet des vues de la divinité sur Tespèce humaine. Ce n'est pas tout. Les chrétiens ne sont pas d'accord entre eux: leur sanglante histoire le proclame assez haut. Après s'ùtre exterminés d'une divine fureur, ils sVxcommunient et se damnent encore lihéralement. On compte 240 millions de catholiques, 150 millions de protestants et 95 millions de Grecs orthodoxes. CVst-à-dire qu'il y a un chrétien sur trois enfants qui naissent, et un catholique sur six. Combien la-dessus seront sauvés, c'est un calcul que je n'ose entreprendre. Je ne puis cependant m'empécher de frémir quand je pense aux effroyables chances d'éternel enfer accumulées par une Providence miséricordieuse contre l'immense majorité des hommes.
Ferdinand sans doute a médité là-dessus, et désespérant de mettre une parcelle de raison en cette affaire, il a politiquement résolu de jouer à pile ou face le salut de son enfant. S'il avait un atome de foi, il aurait repoussé, dès le premier jour, avec horreur Tidée de l'abjuration qu'il a eu l'audace de soumettre à l'approbation du Saint-Siège. Mais la croyance des peuples s'enfuit, et les maîtres du monde, qui s'épuisent en simagrées de foi, se montrent prêts à quitter pour le bois doré d'un trône la religion dont se parait, la veille, leur hypocrisie gouvernante. On parle des prédications crincroyance des francs-maçons, des libres-penseurs. (^)ne]loplus ^.'clatnnte leçon d'incrédulité que
le spectacle de ces rois trafiquant de leur prétendue foi religieuse en vue de la domination d'un jour ! Peuples candides, apprenez à connaître vos maîtres : et ceux qui sont sortis dé vous, athées agenouillés devant le Dieu qu'ils renient, et ceux qui vous gouvernent de par l'autorité du Dieu qu'ils mettent à l'encan.
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