‹ Au fil des joursChapitre 14 sur 15 · MM · texte numérisé non relu

MM

La pieuse éventration.

Une question se présente. Vous vous trouvez devant une femme enceinte quî présente toutes les apparences de la mort. Elle vîent peut-être de succomber, en effet, dans une attaque d*éclanipsie. Elle ('st peut-être seulement en état de syncope. Avezvous le droit, sans plus ample informé, de saisir un couteau et de lui taillader le ventre pour en faire sortir l'enfant vivant ou mort et le sauver de la damnation éternelle en lui administrant in extremis le sacrement du baptême ?

L'abbé Gilbortas, vicaire d'OlIiergues, dans le Puy-de-Dome, n'est pas de ceux qui hésitent en pareil cas. Trouvant sa malade sans mouvement, il la dôolara morte, et, s'armant d'un couteau de cuisine, il se mit à lui charcuter les entrailles jusqu'à ce qu'il en eut extrait tant bien que mal un enfant moi't qu'il n'eût d'autre ressource que de laisser gisant dans l'ouverture béante. Le médecin survint qui locula épouvanté devant Thorrible spectacle et refusa naturellement de prendre l'opération à son compte. Sur quoi, le pieux abbé s'empressa de déclarer (|u'il assumait hautement la responsabilité

de son acte. Et il paraît que le Code, qui ne nous serait peut-être pas très indulgent si nous nous permettions ces fantaisies de sauvage, autorise messieurs du clergé à dépecer vivants ou morts en autant de morceaux qu'il leur plaît, car le vicaire éventreur n'a pas été et ne sera pas poursuivi.

Voici dans quels termes le curé Gilbertas raconte son aventure.

Appelé pour remplir mon ministère près d'une jeune femme, je Tai trouvé morte depuis près d'une demiheure. Les personnes (jiii l'entouraient m'ont également assuré que reiifanl qu elle portait vivait encore ; il y avait donc lieu d assurer à cet enfant le ciel par le i>aptéme, et peut-être môme la vie terrestre par les soins dont la scienre pouvait l'entourer encore. D'autre part, du coté de la mère, certainement morte, ainsi que Tauto|)si(' la démouli'é, il n'y avait d'autre obstacle que le caraclérr répugnant d'une opération que les personnes ]>résentes ont approuvée sans consentir à l'exécuter elles-mêmes.

Mon rôle dans celte affaire n'a donc pas été celui de la témérité, mais celui du dévouement.

Tous les médecins qui savent combien il est difficile parfois de lever les derniers doutes sur la réalité de la mort, même après un assez long temps, admireront avec quelle désinvolture Thomme de nieu, sans s'embarrasser de vaines coi^statalions scientifiques, écrit : a Je Tai trouvée morte depuis f}/'('s (Tu/ir tirnti-licurc. » Comme vous y allez, ral)bé î c'esl affaire a vous d'expédier les gens. Quoi ! morte depuis une demi-lieure et pas eucore coupée en quatre .* Cela ne pouvait pas durer. Croi- 1 ait-on (jue les personnes présentes refusaient de

mettre le couteau dans ce corps qui se convulsait, vous Tavouez, trente minutes auparavant ? Heureusement, vous étiez la pour pratiquer Téventration pieuse, et recouvrir de votre soutane ensanglantée ce qui eut été, au hasard de la vie ou de la mort, délit ou crime pour un laïque.

L'autopsie, dites-vous, a démontré la mort. Je vous crois sans peine. Votre opération finie, toute l'Académie de médecine y eut passé sans pouvoir constater autre chose. Devant l'étal d'un boucher, regardez les moutons qui sont accrochés le ventre ouvcM't. Vous pouvez les interroger. Vous n'entendrez pas un bêlement contre l'abattoir. Puisque vous êtes si content de vous, et que les lois de la Répul)lique vous encouragent, vous recommencerez sans doute il la première occasion. Puisse le ciel détourner de votre chemin les femmes grosses qui tom])ent en syncope !

11 faut le reconnaître d'ailleurs, l'abbé Gîlbertas, violateur de la loi civile, agissait, de fait, conformément à la loi canonique. Pas un théologien qui ne soit prêt à défendre l'éventration de piété. « La foi nous enseigne, dit le Manuel des Confesseurs (le Monseigneur Bouvier, évê(jue du Mans, que nul ne peut entrer dans le ciel s'il n'est régénéré par le sacrement de baptême, et que l'ame d'un enfant est aussi précieuse aux yeux de Dieu que Tâme d'un adulte. )) U faut donc baptiser à tout prix puisque l'enfant perd toute chance de salut s'il n'est baptisé. Ainsi se trouve pleinement justifié le vicaire (rOlliera'ues.

Il est vraiment bien bon, l'excellent abbé, d avoir

consenti à alléguer comme excuse les chances de sauver la vie de l'enfant. Ceux qui ont vu pratiquer l'opération césarienne savent quelles précautions il faut prendre pour ne pas blesser le petit être qui jaillit, comme disent les chirurgiens, par la boutonnière. Avec un couteau de cuisine, notre Gilbertas n'eût pas manqué d'envoyer le fils rejoindre la mère, mais seulement après l'avoir sauvé. Car, même déchiqueté, il l'eût sans retard arrosé d'eau baptismale. Il n'y a donc rien à dire. La loi seule pourrait avoir à se plaindre. Mais qu'est-ce' que la loi des hommes, fabriquée par des gens comme vous et moi, en regard de la loi de Dieu, proclamée par Tévêque Bouvier qui a reçu mandat du Créateur des mondes ? Tu n'éventreras pas, dit le Code. Tu éventreras, dit l'Eglise. Le prêtre éventre, et le Code demande pardon à l'Eglise.

C'est un point fort embarrassant que de savoir à quel moment commence le devoir d'éventrer pour sauver la jeune âme. Innocent XI ayant condamné une proposition aux termes de laquelle l'enfant n'aurait ou d'âme qu'au sortir du sein maternel, nous voilà tenus d'éventrer toutes les femmes susceptibles J'rtre grosses pour baptiser le fœtus qu'on peut rencontrer de hasard dans sa logette — n'eût-il « (jue hi grosseur d'une abeille. «Une abeille même, cela est encore très notable. Quelle est cette mesure ôtrange ? A la première segmentation du vitellus dans l'ovule à peine visible, que dis-je ? aux j)riMiiIères déformations de la paroi, l'âme est Ik, u'oii doutez pas. Evcntroz, ôventrez-mol toutes ces ei'éalures qu'on enterre paisiblement aujourd'hui,

^t, l'œil armé de la loupe, cherchez du bout du goupillon l'infime vésicule qui peut contenir une âme, et baptisez-moi d'importance toute chose douteuse pour plus de sûreté. On ne peut s'empêcher de frémir quand on pense aux milliers de malheureux que nous damnons depuis des siècles par notre coupable négligence. Est-ce que notre ministère, <jui se vante d'être réformateur, ne va pas mettre réventration en projet de loi? Que d'âmes innoi^entes jusqu'ici réservées au grand feu d'enfer de la bonté divine, vont être sauvées par cette simple mesure ! Allons, prêtres, aiguisez vos couteaux, et que l'œuvre de salut commence : vous avez trop tardé.

Ignorant de ces choses, croiriez-vous que, dans ma thèse de doctorat, en 1865, je demandais sottement à mes professeurs, qui ne me répondaient pas, de me montrer quelque signe de l'introduction de l'a nie dans l'ovule. « Faut-il expliquer la naistsanec et hi vie ? A quoi bon étudier laborieusement des phénomènes quand on peut, dès l'abord, donner la raison des choses. La mt)indre conception à jn'iori va nous tirer d'afTaire. C'est un son ffle r///'//, un rsffri/, un principe inimntcriel^ émanant on ne sait comment, d'on iie sait quoi, qui intervient lout à COU]) par une affinité inconnue, se loge on ne sait où, et de là gouverne la machine humaine <[ui (h's h)rs vit, agit et pense. C'est aussi simple <j[u'inc(>niprc]iensi])h\ Nous naissons parce que le principe (1(^ hi vie apparaît en nous. Nous vivons j)arc(' (ju'il y a en nous un principe ^>it(iL Nous pensons parées qu'il y a en nous un principe pensant,

C'est en suivant la voie féconde de ceux qui ont inauguré ce genre de raisonnnement que Molière est arrivé a connaître pourquoi Topium faisait dormir... Vous entendez sans doute que l'âme manifeste sa présence par quelque phénomène nouveau qui jusque-là avait manqué. Quel est ce phénomène ? Où, quand l'observe-t-on ? Quel est Teffet de l'âme sur Tembryon? A quoi peut-on reconnaître Tembrvon avec âme de Tembrvon sans âme ? Et si vous ne pouvez rien répondre à ces questions, quelle est la raison d*être de Tâme ? A quoi sert-elle ? Qu'explique-t-elle ? »

Ainsi je parlais dans ma folie. J'étais bien content, à propos de Lo génération des éléments ana^ towiquesy de poser cette colle à je ne sais plus lequel de mes examinateurs, avec la malicieuse approbation du président, mon très cher maître et ami Charles Robin, le collaborateur de Littré. En cestemps-là, je n'avais pas lu Monseigneur Bouvier. L'évêque, très malin, se tire d'affaire avec une dextérité qui se joue de tous les arguments. 11 me laisse à ma scolastique, et baptise tout ce qu'il rencontre-— en tas. Dieu, c'est le cas de le dire, reconnaîtra les siens. « Quand on no réussirait que rarement^ on ne dei>rait nésj^lisj^er aucune occasion ; car, lorsqu'il s'aerit d'un sacrement nécessaire au salut, il faut toujours prendre le parti le plus sûr, s'il est possible. Il faut démontrer cette obligation aux parents déraisonnables qui, absorbés dans leur douleur, ne veulent pas permettre qu'on ouvre la femme morte, y) « Si, malgré tout ce qu'on peut dire, les parents s'obstinent a ne pas vouloir qu'on fasse l'o-

pcration, nous n avons point de i>oie de coercition (quel ennui!) pour agir contre leur volonté tout injuste qu'elle est. Il ne nous reste en ce cas qu'à abandonner l'enfant aux soins de la Providence. (Singulier pis-aller !) Si toutefois on pouvait persuader aux personnes qui doivent garder ou ensevelir la défunte, d'en faire secrètement l\)U{>ertinx\ pour essayer de sauver l'enfant, ce moyen pourrait ôlro tenté. »

Après de telles recommandations officiellement données, l'hésitation n'est plus permise. Evcntrons tout, baptisons tout, et sauvons les petites âmes (jiie Dieu se plaît perfidement à cacher au fond des replis de quelcjue diabolique muqueuse.

Kt, (piant à la question de savoir si le prêtre doit opérer lui-même ou faire intervenir un médecin, le père Debreyne, auteur d'un ouvrage classique dans les séminaires, veut que l'homme marqué du sceau divin puisse couper et tailler à sa fantaisie. Il cite avec honneur, dit riudair^ certain curé sicilien et un vicaire d'Avranches, « car ils ont eu le bonheur de l)aj)tiser de petits êtres cjui, .sv///.s' vnji'y (Uirnicnt ('lé ('Icrncllcincnt prisn's de la ^>ue de Dieu, w

(1(* dernier mot, je dois l'avouer, me plonge dans un abiuK* de méditations, (lomment Dieu a créé les soleils, les mondes, riiomme et tout ce qui a (M<', est, e1 sera ; il est l'être sans mesure, universelleiiKMit, absolument puissant sur toutes choses,, et loul cela pour aboutir à se trouver hors d'état de sauver une petite Ame sans l'intervention du vieuii'e d'Avranches. Ce créateur est étrange, qui a besoin dc^ sa créature pour arracher aux flammes

de réternel enfer l'être qu'il vient de loger lui- ,même dans la microscopique cellule, et dont le bonheur éternel dépend uniquement du couteau de Tabbé. Pas de couteau, pas de paradis. Bizarrerie d'un Dieu qui se résigne avoir éternellement brûler — contre sa volonté — l'être qu'il a créé dans de tout autres desseins et qui doit faire fléchir sa Toute-Puissance devant le caprice d'un eustache de hasard, laïque, ou païen même, aussi bien que clérical.

Car un païen peut baptiser et doit par conséquent éventrer comme le vicaire d'Avranches. « Si quelqu'un prétend, dit le concile de Trente, que le baptême qui est donné même par les hérétiquçs^ au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, avec l'intention de faire ce que fait TEglise, n'est pas le vrai baptême, qu'il soit anathème ». Puisque les hérétiques même peuvent, en observant les formes, conférer le baptême chrétien, le devoir s'impose à tous les hommes, quels qu'ils soient, de se ruer le fer en main sur toutes les mourantes susceptibles de dérober k nos regards l'âme précieuse qui, sans nous, comme dit le Père Debreyne, serait éternellement privée de la vue de Dieu. Le salut par le couteau. Les Juifs en avaient eu le pressentiment, les conventionnels aussi. Seulement ils ne taillaient pas au bon endroit. Avec Tabbé Gilbertas, ce n'est plus une réforme, c'est une révolution qui commence. La seule chose qui m'afflige, ce sont les siècles perdus.

Saint Joseph de Roussas.

Clonnaissez-vous saint Joseph de Roussas? Je dois avouer que je ne savais rien de lui il y a deux jours. Dans quel abîme d'ignorance sommes-nous plongés ! Nos parents bien intentionnés, mais aveugles, nous envoient dans les lycées, nous font passer des examens, lire, étudier, et même parfois apprendre. Tout cela pour quel résultat, je vous prie, quand, par le moyen de la petite brochure verte que j'ai là devant moi, je puis m'assurer la perfection du bonheur en oe inonde, sans parler des félicités inouïes qui m'attendent dans l'autre. Cela vous fait dresser rortûUe, je pense. Il y a de quoi vraiment. Je ne vous ferai j)()inl languir et sans plus attendre je vous eommuniquerai la divine lumière qui m'est tombée, avant-hier, de la boîte du facteur.

Tne petite brochure gratuite avec un autographe du souverain pontife Pie IX, qui se porte garant de saint Joseph de Roussas. Ce saint Joseph de Roussas n'est pas, comme vous pourriez le croire, de ces saints Joseph ordinaires qui font des miracles à la douzaine. Le pape, en ce cas, ne se fût pas dérangé pour lui. Non, c'est un saint Joseph

comme il yen a peu, ou, pour tout dire, comme il n'y en a pas.

Je n'ai pasà vous présenter l'ancien saint Joseph, le bon vieillard chauve qui joue le rôle inutile du mari dans la Sainte-Famille. Celui-là est au Ciel, comme l'atteste son image auréolée d'or dans toutes nos églises. Mais vous pensez bien qu'il ne va pas rester coi dans sa félicité suprême. Il a vu trop de choses sur terre, et il a eu, sans doute, lui-même trop de mouvements d'humanité pour se désintéresser du petit globe ridicule qui promène ses louanges dans l'espace. Nous sommes, au contraire, pour lui l'objet d'une attention toute particulière. Je ne vous parlerai point des innombrables miracles dont il a, depuis des siècles, réjoui notre piété. Les miracles, aujourd'hui sont choses si communes qu'il serait ridicule pour un saint de n'en point faire à tout propos. Ce n'est pas saint Joseph qui pourrait s'en montrer avare, ayant été lui-même, en son temps, le témoin, — étonné peut-être, — du miracle le plus insigne.

Seulement vous avez remarqué sans doute que les saints qui jouissent, comme tels, du don d'ubiquité, et se manifestent simultanément au pôle comme à l'équateur, montrent souvent un attachement particulier pour quelque lieu spécial de notre misérable terre où leur divinité se comptait. Un autre point à noter, c'est qu'ils choisissent généralement les montagnes pour objets de ces faveurs. Il n'y a point d'exemple d'un saint miraculant en plaine. 11 faut à ces êtres surnaturels le mystère dos rocs et des bois. Ils lecherchont volontiers l'eau

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courante, grand véhicule de miracles. Mais la terre nue, qui permettrait de les aborder sans façon, leur paraît funeste, comme aussi le pavé de nos villes, où jamais saint ne se manifesta.

Or, il se trouve que saint Joseph fait précisément ses délices de Houssas, dans la Dronie, entre Pierrelatte et Monlélimar. (Diligence de la gare d(^ Pierrelalte à 8 heures du matin, et de la gare de Monlélimar à 4 heures. — Voitures à volonté // Jcs conditions (nuint(ii:[euses,) Pourquoi au village de Roussas, je n'en sais rien. Y aurait-il en ce lieu d'électi(Mi ([uelques familles rappelant au bon saint SOS souvenirs d'autrefois? (le n'est pas impossible. 1\)uj(>urs esl-il cpie le voilà établi à Roussas. L'y a-t-ou vu? pas le moins du monde, et c'est justement \\\ (pie commence le miracle.

(lonnaissez-vous rien de plus grossier pour un saint ([ue de se manifester en chair et en os? Cela est du commun. Je sais bien que la vierge Marie s'est montrée en personne aux bergers de la SaleM(^ el de Lourdes. 11 faut excusc^r ces faiblesses. Saint Joseph n'a pas besoin de recourir à ces moyens. Il est moderne. 11 Tétait déjà du temps d'Ib'rode.

Donc, personne n'a vu saint Joseph à Roussas. Vax revanche, ce qu'on y voit très bien, c'est son <l('puté, l'abbé R. Garnier, qui remplit son mandat avec un zèle dont pourraient s'inspirer nos propres élus. Que croyez-vous que fasse l'abbé R. Garnier il Roussas? La chose la plus simple, en vérité. II dit (les nu^sses sans s'embarrasser de trouver mieux. De tcMups à autre aussi, il organise des fête8 dans

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son sanctuaire, où « les âmes sont radies par la sainteté du lieu et subjuguées instinctivement par la munificence royale du céleste Thaumaturge quia posé là le trône de sa souveraineté ». Je ne sauraîs vous décrire ces fêtes dont la brochure nous dit les merveilles : « Deux anges, couronnés de précieux diadèmes, l'un à droite et l'autre a gauche de l'autel, mesurant 2 mètres 20, sur un socle de 1 mètre 20, tiennent, chacun, un candélabre de 0, 90 c. et de 25 lumières, ce qui donne une hauteur totale de 4 mètres 20. »

(c Quatre anges de 1 mètre 40, placés par deux, etc., etc. »

On comprend que, lorsque saint Joseph vît de là-haut ces anges de 2 mètres 20 sur un socle de 1 mètre 20 tenant un candélabre de 0,90 c, il en éprouva une joie extrême.

Est-il besoin de dire que l'abbé Garnier est un grand allumeur de chandelles? Il y en a partout dans son sanctuaire, et saint Joseph, qui pourrait se réjouir du spectacle des mondes, veut bien se plaire aux lueurs fumeuses d'un suif de mouton. Il éclate par là qu'on a l'amusement facile en paradis.

Quoi qu'il en soit, vous avez bien compris que l'abbé Garnier n'est pas homme à négliger le profit qu'il peut tirer de la joie de son , saint. Loin delà. Dès qu'il l'a mis au point, il arrive avec ses placets, et saint Joseph, qui n'y voit que du feu, accorde bonnement tout ce qu'on lui demande. Vous pouvez y aller voir, si l'envie vous en prend, puisqu'il y a des voitures à volonté.

Mais le vrai miracle, à mon sens, c'est qu'il n'est pas besoin de se déranger. Une lettre avec un timbre de trois sous, cela suffit. N'avons-noiis pas vu, l'autre jour, un train de pèlerins bretons mis en bouillie? A quoi pensait Notre-Dame? Ce n'est pas saint Joseph qui aurait de ces distractions.

liCs résultats sont d'ailleurs inouïs — bien supélieurs à ceux de la Re^alescière qui a bien baissé, encore qu'elle eût guéri, vous vous en souvenez, la marquise de Bréhantetle duc de Plusko (Vune conslipatioîi (Je trente ans (on ne saura jamais tout ce que la noblesse a souffert).

Vous n'attendez pas de moi le détail de tous les prodiges de saint Joseph de Roussas. Permettezmoi pourtant d'en citer quelques-uns au hasard:

Conversion crun mari, après quatorze ans de travail. — Avis aux épouses indolentes.

Conversion (Tun mari qui avait abandonné toute prdtique de religion et sa femme. — Qu'on se le dise dans les familles.

Recouvrement d'une créance à laquelle nul ne jjcusdit plus depuis longtemps, — Enfoncé les huissiers !

Réussite avec succès dans plusieurs cra m en s. — An lanrart les professeurs. Nous voilà dispensés des écoles.

(lui/f d'un proc(*s. — A quoi bon s'embarrasser (le son bon droit?

(hiérison complète d'un frère tendrement aimé. ' — Nargue de la Faculté.

Succès dans une affaire importante, — La marquise (le la M... (cousine de l'autre sans doute) est

bien contente d'avoir réussi son affaire. Elle demande en même temps la conversion d'un jeune homme à qui elle s'Intéresse, et qui a lu les philosophes. Saint Joseph suggérera sans doute h Mme la marquise l'idée de trouver quelque autre occupation pour ce jeune égaré.

Un fils rendu aux désirs de son père ^ affaire rêa- Usée, examen pour V Ecole poli/ ter h nique, etc., etc. — Je ne puis pas tout dire.

J'en ai cependant dit assez, ce me semble, pour vous faire apparaître Texistence humaine, et, partant, l'organisation sociale sous un nouveau jour. Tout effort dans la vie peut être avantageusement remplacé désormais par l'Intervention de saint Joseph de Roussas. Le monde esta refaire. Voilà tout.

Maintenant, je vous entends. Vous, allez essayer de m'enibarrassei*, en me faisant observer que, si je gîigne un procès, il faut que quelqu'un le perde, qu'une affaire réussie pour l'un implique le plus souvent une affaire manquée ou même désastreuse pour Taiilre, que si tous les candidats d'un concours, par exemple, s'adressent avec une égale piété à saint Joseph de Roussas, Il faudra bien pourtant que certains d'entre eux restent siir le carreau. Ne vous hâtez pas de triompher. Car c'est Ici qu'éclate le sublime du miracle.

Lorsque, je vous ai dit qu'il suffisait, pour obtenir le concours de saint Joseph de Roussas, d'une lettre de trois sous, je n'ai pas parlé de ce que devait contenir l'enveloppe. Je vais maintenant vous le dire.

Saint Joseph do Roussas aime à voir trente-six

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chandelles. Je ne vous ai pas caché ce goût. Or, le mouton suifeux est hors de prix, bien que Tagriciillure soit en détresse. Voilà pourquoi toutes les lotlros dont je parle contiennent invariablement celte phrase ; « Je vous envoie mon offrande. Ci- Joint un mandat sur la poste, J\*nvoie au bon saint un Joli petit billet; s'il nous exauce^ un autre petit billet plus joli encore que le premier aura vite fait dv s'envoler vers Haussas^ etc., etc. »

Voilà tout le mystère. Quand les demandeurs seront en concurrence, celui-là l'emportera qui donnera le plus Joli billet bleu.

Mais j'y songe. Est-ce donc une aussi grande révolution que j'avais pensé d'abord? Grattez le saint, cl vous trouverez le sémite. Le sanctuaire, de Uoussas serait-il tout bonnement, par hasard une succursale de ces banques où l'on met l'espérance en aclloiis pour les simples? 0 toi. Pie IX, qui m'a répondu de saint Joseph, et toi, bon abbé Garnier, ([ui m'a répondu de Pie IX, détournez de moi cette liorrihlc pensée !...

Le miracle.

Le beau livre de M. Zola sur Lourdes a rajeuni pour un jour Téternelle polémique sur le miracle. Les évêques ne veulent pas qu'on explique Bernadette et sa vision, pas plus que les prodiges de la grotte et delà piscine. Les hommes pieux du journalisme haussent discrètement les épaules. Des juifs de lettres se portent garants de l'apparition miraculeuse. Pendant ce temps, nos dévotes se régalent du fruit défendu avec de petits soupirs scandalisés, et les trains se succèdent, emportant vers le miracle attendu d'innombrables troupeaux de misérables qui s'obstinent à espérer dans le désespoir.

Tout cela m'a remis en mémoire les belles pages de Renan sur le miracle, dans l'introduction des Apôtres, et j'ai eu plaisir à m'y reporter. Pourquoi tant de miracles depuis tant de siècles, quand un seul, authentiquement établi, aurait su(B? Voilà bien le mal. L'histoire abonde en faits miraculeux, mais (( ils ne se passent pas dans l'endroit où il faudrait... Un miracle à Paris, devant des savants compétciils, metlrailfin à tant d(î doutes... Jamais il ne

s'est passé de miracles devant le public qu'il faudrait convertir, c'est-à-dire devant les incrédules. La condition du miracle, c'est la crédulité du témoin ». Renan consentait à la rigueur, pour n'affliger personne, que l'univers entier fut, en un sens, un vaste miracle, mais, la loi donnée, il niait qu'on y eût jamais constaté d'exception. Que penser a d'un horloger qui aurait fait une horloge fort belle, il est vrai, à laquelle il serait cependant, de temps en temps, obligé de mettre la main pour suppléer à l'insuffisance des rouages? »

Mais les hommes n'en veulent pas démordre. Ils tiennent à ce que l'horloger donne de temps k autre, en leur honneur, un coup de pouce k l'ai- <ruille. C'est une des manifestations persistantes de l'alavisnie fétichique. Le nègre vit dans un perpétuel miracle. Il parle kses Dieux qui lui répondent, ot tous les phénomènes dont il est témoin sont directement k son adresse. Combien de siècles ont p:issé sans que l'idée de loi se dégageât de ce chaos? I^^lle s'est fait jour, pourtant, avoc la conception (les j)ropriélés des corps. Mais l'orgueil luiniaiii résiste à l'idée de ramener l'ùtre au rang (l'un simple ph(*n()mène gouverné par d'immuables lois, \'A ([uand la souffrance le tord, et quand la misère railolc, il veut que la loi des choses cède (levant lui. De là le besoin d'exceptions aux lois de la nature, de miracles, sinon permanents, comme les ont connus nos pères, au moins intermittents, et menu* fr<''(juents, s'il se peut. Le miracle s'espacera sans (loule, se réduira de plus en plus, k mesure (jue l'esprit des foules se fera de plus en plus scien-

lîfiquc, mais, à enjuger parle spectticle de Lour le rhemîn sera long avant d'en arriver là.

Si le principe du miracle, en tant que déroge aux lois de la nature, est demeuré le môme de les premiers temps connus, les circonstances e rieures se sont profondément modifiées. Le min après avoir été la règle des peuples primitifs nu'nra longtemps chose assez commune poni pas causer un étonnemeut comparable ii ce qu jiroduit aujourd'hui chez nous. Le mii'acle fut tuns les jours dans la Grèce anfique, sans ex< de surprise. Tout au plus les foules se porter elles vers le miracle permanent de Dodone, Dfijilies on d'Epiilaure. Jésus-Christ, les apc firent des miracles sans émouvoir aiilreinent Juifs endurcis qui eu furent témoins. Il eût contraire il toute convenance qu'ils n'en fissent Dans son Saint Puni, Renan explique très I que le miracle, considéré maintenant comnii preuve de la vérité d'une doctrine, était alors t plemenl tenu pour la manifestation du pou surnaturel d'un homme.

Anjuui'd'luii, l'idée de permanence des lois d nature a beau être entrée dans nos livres d'écoli foule soulFrante n'est pas encore résignée à l'i qu'aucune exception ne se produise. Elle veu loi intermittente, avec un temps d'arrêt ii son pF< et se précipite vers le coup de chance de Louri comme d'autres jouent leur va-tout sur le miracl Monaco. Qu'est-ce que la prière, sinon la pii martingale, qui doit forcer le succès, et produit mirnile étcniellcnient sollicité sans que l'étern

attente lasse jamais réternelle espérance? Chaque prière est une demande de miracle. On ne prie plus, fait observer Stuart Mill, pour empêcher cinq et six: de faire onze, parce que la mathématique nous apparaît il tous comme inflexible, absolue, mais on prie pour obtenir la cessation immédiate d'une tempc^te, sans réfléchir que cela est impossible de la iiiénie impossibilité.

Zola se demande s'il est bon de maintenir les foules dans cet état d'âme. La question est singulièrement oiseuse. Qu'on s'en félicite ou ([u'on le regrette, l'espiét de critique est déchaîné. 11 ne s'arrêtera pas. A les regarder superficiellement, les foules (|ui se pressent h Lourdes ne semblent pas d'une mentalité supérieure h celles qui invoquaient, il y a deux mille ans, Zeus Dodonéen, Asch'pios, ou Appollon Delphien. Mais le milieu a totalement changé. La science positive s'est constituée, (pii tous les jours étend le domaine conquis sur le mystère. Si le mysticisme des foules donne encore le même spectacle qu'autrel'ois, c'est par rétal (l'Aine <les regardants qu'on peut juger des progrès de la mentalité humaine. « Il faut laisser une poi t(^ ouverte* sur l'Inconnu », dit Zola. Qu'il se rassiirt'. Il n'est pas plus en notre pouvoir de la fcuiner, <|ue nous n'aurions pu empêcher notre mère biblique de l'entrouvrir, sur les conseils du divin tentateur, et malgré la défense formelle de Tahvé, gardien jaloux de l'antique ignorance.

Illimité, le champ de l'Inconnu, sans parler de riiieonnaissable. Nos bonds les plus formidables

n'aboutissent qu'à reculer l'horizon, et, sous notre regard ébloui, Tinfini domaine à la fois s'offre, se donne et se refuse. C'est Ih que l'imagination s'élance, c'est là que le rêve peut déployer ses ailes et battre d'un vol éperdu les horizons sans fin. Brume, nuit ou lumière, quelles sensations rapporter de ce prodigieux voyage? L'apparition de la grotte? Les morbidités de la piscine? Vraiment ne pouvons-nous aspirer plus haut ? N'est-11 pas permis de croire que l'esprit humain cultivé, agrandi^ est capable de visions plus nobles, de plus beaux rêves ? La simple Humanité, avec son cortège de grandeurs et de bassesses, de joie sublimes et d'atroces souffrances, ne peut-elle pas donner suffisante matière aux magnifiques rêveries de beauté, de bonté?

Quant à dire qu'il faut garder l'illusion de Lourdes, parce qu'elle contribue au bonheur humain, c'est la vue la plus superficielle qui soit. Qui oserait soutenir que l'humanité — même d'en bas — est plus heureuse depuis Lourdes qu'avant? S'il en était ainsi, ce serait à nous d'arrêter toute culture de Tesprit, et de nous mettre en quête de nouveaux miracles. Non. 11 est faux que celui qui sait, soit plus malheureux que cehiiqui ignore. Les joies de la vérité sont telles qu'elles dominent le malheur. Se connaître, se mettre et se voir à sa place dans l'ordre mouvant des choses, c'est s'égaler à tout. L'espoir de retourner au grand repos d'avant l'être, vaut tout les rêves menteurs d'éternelle félicité! Mystique ou positif, l'homme est de courtes joies et de loncrues souffrances.

Il faut que les grands Dieux, pour leurs œuvres éternelle. Reprennent le bonheur qu'il nous avaient prrté.

Que la plainte de misère soit dans les abêtissantes litanies de la grotte ou dans le soupir de mâle résignation à l'inévitable, comment jauger la douleur et mesurer l'apaisement conquis? Ileui'eux ou malheureux, une foice invincible est en nous qui nous pousse à la conqué^te du vrai. Il faut marcher, il faut conquérir, il faut connaître. La souffrance humaine on sera-t-elle diminuée ou seulement modifiée, transposée ? On peut discuter a perte de vue, mais nous ne soinincs pas libres de retourner à l'ignorance. Mt conuiient de la connaissance de ce que nous sommes et de ce qui est ferions-nous du malheur?

Voilà ce qui condamne Lourdes, môme au point (le vue oii s'est placé Zola. Combien de temps (hireronl les miracles de la piscine, s'est-il demandé? Ce qu'a duré le pèlerinage de Bétharam, uon loin (1(^ Lourdes, sur les bords du Gave. En 1^1 7.") la niéiiH^ Vieroe apparut là dans une merveilleuse lumière*. Les pèlerins accoururent et les miracles se succédèrent sans fin jusqu'à une époque rée(Mil(\ Pour(|uoi la vertu de Bétharam est-elle aujourd'hui épuisée? Demandez à Bernadette.

(^)uel([ue chose sans doute est en préparation déjà ([ui préei|)ilera dans le même gouffre d'oubli la JU'lIr De /ne de Bernadette Soubirous. Sera-ce une apparition nouvelle, avec son cortège de myticisme et (riivstérie? Je ne sais. Mais tôt ou tard, des miracles passés, présents, ou futurs, triomphera la simple connaissance humaine, par la force invincible de la vérité.

Les derniers miracles.

Pourquoi n'y aurait-il pas de miracles en Angleterre? Il V en a, et des meilleurs. Connaissez-vous la source de sainte Winifred? C'est la concurrence anglaise de Lourdes. Au pays de Galles, entre Holyhead et Chester, tout à portée de l'Irlande catholique, se trouve la source sainte d'où le village a pris son nom: HolyAvell.

11 ne s'agit pas d'une apparition d'hier, mais d'un bon et solide miracle d'il y a douze cents ans. En ces temps reculés, une jeune Galloise qui s'était vouée à Dieu, ^Vinifred, eut le malheur de plaire au 61s du roi Alen, un certain Caradoc, qui, se voyant éconduit, trancha naturellement d'un [coup d'épée la tête qui se refusait à ses embrassements. Une autre que Winifred s'en fut tenue là. Elle, point du tout. Courant après sa tête qui avait roulé fort loin, elle se la remit si proprement sur les épaules, que par la suite il ne resta qu'une petite ligne blanche en souvenir de l'accident. Ce que fit Paradoc, l'histoire ne le dit pas, et c'est vraiment dommage. J'imagine qu'il fut bien penaud. Voyez-vous la tète do Deibler si l'abbé Bruneau, d'un geste tranquille,

avait ramassé la sienne dans le panier de la j^niHo. tino? Il est vrai qu'en ce temps-là on s'étonnait moins aisément. INÎais ce qui surprit tout le monde et fit crier au miracle, c'est qu'une fontaine avait jailli lii où s'était arrêtée la tête de la sainte. Il fallut bien se rendre à la merveille.

fout ce qu'on plongea dans Teau miraculeuse, cela ne se peut dire. Depuis douze cents ans, la piscine de sainte Winifred a dii voir beaucoup de choses. Comment supputer toutes les guérisons <[M'on lui doit? Mettons qu'elles sont innombrables. Quand on a derrièie soi douze siècles de prestijç(% on pcnit r<'garder avec quelque dédain un pauvre petit miracle (riiier. Vous pensez bien (ju'il y a unr; cliapclb^ et (ju'elle est couverte iVe.v-vofo , Parmi h^s pMerins de niar(jue, Guillaume-le-(lon- ([uérant et Ijéopold 1'"*, roi des Belges. Que Lourdes en montre autant!

Pour tout dircî, le miracle fut intermittent. Pen^ dant ([uel([ues siècles les guérisons, semble-l-il, lurent médiocres. INIais il n'y a pas de meilleure réponse* au livrer de /ola qu'un renouvellement de prodiges, et W inifred ne pouvait pas refuser un coup de main à Hernadette. Le correspondant du F/<^(i/-() nous signale en effet, (jue « depuis quelques se m (i in es ^ le nombre des pèlerins augmente dans de t(dles proportions qu'il est presque impossible (le trouver à se loger à llolywell. IjCS trains amènent (dîa([ue jour des malades, des infirmes, des boileux, des aveugles dont un grand nombre, affirment des témoins oculaires, s'en retournent guéris. On cile, parmi les cures miraculeuses récentes.

celle d'une demoiselle guérie d'une hernie dont ellesouffrait depuis quatorze ans, d'une aveugle quia recouvré la vue d'un œil, d'une muette à qui une seule immersion dans la piscine a rendu la parole, de deux jeunes filles qui, venues sourdes, sont parties l'ouïe retrouvée, d'une autre jeune fille qui, arrivée samedi, se traînant avec peine sur deux béquilles, a repris le chemin de la gare en s'aidant d'une simple canne, et d'autres encore ».

Vous remarquerez que sainte Winifred ne guérit que des femmes. On doit lui pardonner un peu de rancune envers le sexe si vilainement représenté par le détestable Caradoc. Après douze siècles passés, une sainte pourrait peut-être oublier une violence qui a produit d'aussi excellents résultats. Sur la réalité des guérisons, d'ailleurs, aucun doute n'est possible. « L'évèque catholique de Nottingham, Mgr Bagshawe, venu à Holywell pour se rendre compte des cures miraculeuses effectuées par Teau de la source de sainte Winifred. affirme sa conviction qu'elles sont réelles, et le Père Beauclerk les explique en disant que la foi des malades et les vertus de l'eau de sainte Winifred suffisent sans doute à contribuer à la guérison des malades, mais que les cures sont dues principalement à l'intervention directe de Dieu. »

En lisant ces lignes d'un catholique dont la bonne foi ne peut pas être suspectée, je me rappelais l'article de Renan sur la méthode expérimentale en /vV/^/o/i. Il parlait d'un Oriental qui reprochait à l'Europe de n'avoir jamais vu naître de religions. « Nous autres, disait l'Asiatique, nous en voyons

naître tous les jours. » Renan constate en effet que toutes les grandes religions du monde ont commencé on Asie, et que le Ba bisme suprouwé récemment que cette activité créatrice n'est pas épuisée. Partant de là, le philosophe se demande si Ton ne pourrait pas de Paris fonder une religion houvelle en Syrie. On ferait, dit-il, très bien accepter aux peuphulos voisinas de hi Syrie, dont Tétat n'a pas changé depuis douze cents ans — juste Page de sainte Winifred — que Mahomet fut un grand homme pour avoir retrouvé la religion d'Abraham, mais que X... est un plus grand homme encore pour avoir retrouvé celle d'Adam. On expliquerait ladite religion en un beau livre arabe qui ferait fureur. Je ne peux pas résister au plaisir delà citation :

« Vn feu d'artifice tiré sur la montagne de Safet et appuyé de quelques millions, passerait facilement pour l'apparition du Messie; avec des générosités suffisantes, on pourrait faire attester le fait par l<'s Juifs de Tihériade et de Safet. D'un coup de main rapide, on enlèverait la Mecque, on détruirait l;j ('aal)a, et on en ferait un lieu d'immondices.

(( lin somme, avec une cinquantaine de millions, on forait do nos jours l'équivalent de ce que Mahomot a fait, il y a deux cent cinquante ans; on dôtruirail l'Islam; on ferait une reliirion nouvelle ([ui dnierait ce que dure toute chose, et qui dans cent ans prouverait sa divinité par les miracles, les martyrs, etc.

i( L'oxpérienco vaudrait, après tout, la peine

d'être faite. Oui, un millionnaire qui y consacrerait une partie de sa fortune pourrait se donner le plaisir, sans quitter Paris, de mettre de nouveau en exercice la virtuosité religieuse de l'Asie. Il pourrait, en dînant chez Brébant avec ses amis, se faire adresser des télégrammes sur les hauts faits de ses disciples, sur les vertus qu'ils ont pratiquées au degré héroïque, sur la manière dont ils se sont déchirés dans la journée avec des crocs de

fer. Je lui conseillerais de faire sa religion bien

dure pour qu'elle attire davantage, bien absurde pour qu'on la proclame divine. Pendant ce temps, l'observateur impartial aurait de bien belles occasions de rire et de pleurer sur l'incurable sottise de l'espèce humaine et son inépuisable bonté. »

Est-il bien nécessaire d'aller jusqu'en Asie, de tirer un feu d'artifice sur la montaerne de Safet et de dépenser tant de millions pour amener les gens à se déchirer avec des crocs de fer? Sans tant d'embarras, du pays de Galles au Pyrénées, miracul an t s et miraculés fournissent eux-mêmes le prodige que Renan se donnait tant de mal pour créer. Ils ne se font pas saigner, ils se guérissent. Pourquoi leur fabriquer un miracle quand ils se le font \\ eux-mêmes, naïvement ? Si nos religions nous sont venues d'Asie, nous n'avons pas laissé de les faire nôtres, de nous les assimiler, de les réaliser, de les développer, de les vivre. Sans doute l'Asie a vu ressusciter Dieu il y a dix-huit cents ans. Mais, depuis lors, ce n'a été chez nous qu'une série ininterrompue de miracles. Hier encore, Bernadette Soubirous causait avec la Vierge,

PAIt LBS CHEMINS DU CIEL 4^1

Sainte Winifred fait voir les aveugles. A son avènement, Charles X a touché les écrouelles. Qui sait ce que fera le duc d'Orléans?

Miracles d'Amérique.

Les incrédules qui vont de par le monde niant les prophètes et les miracles, feraient bien de lire dans la Res^ue des Reçfues l'histoire authentique d'un envoyé de Dieu sur la terre, Francis Schlatter, qui opérait, il y a six mois, dans le Texas, le Nouveau-Mexique, la Californie, le Colorado. Ils y verraient de si évidentes preuves de l'intervention de la Divinité par la voie d'un de ses élus, que les miracles même de Lourdes, pour incontestables qu'ils soient, tombent, en comparaison, au rang des prodiges de pacotille.

Les habitants de ces pays nouveaux sont des produits fort mélangés de toutes les races du monde. Latins du Mexique, émigrés de Hambourg, Celtes d'Irlande, Anglo-Saxous de partout, saupoudrés de Chinois, de nègres et de Peaux-Rouges, forment une mentalité publique qui n'est en rien inférieure à celle de nos trains de pèlerins. Par la diversité de leurs origines, par la dissemblance de leurs manières de sentir et de concevoir, ils paraîtt'aient au contraire particulièrement propres à l'exercice des facultés de doute et de contrôle qui s'oppose

à la trop facile acceptation du merveilleux, s'ils n'étaient, en général, d'éducation primitive. Ce n'est pas médire des pêcheurs de Galilée d'il y a deux mille ans, que de les supposer plus prompts à Tenthousiasme aveugle du miracle que les aventureux settlers des Montaffnes-Rocheuses.

C'est bien pourquoi les critiques de l'Evangile ont beau jeu. Us allèguent l'innocence des temps, le mysticisme de l'Asie, la disposition h voir le surnaturel en toutes choses, le nombre immense des thaumaturges qui, semant la terre de merveilles, avaient fini par ne rien laisser de si rare que la simple expérience des lois de la nature.

Vraiment, tout fut miraculeux en certains jours. Jusque dans la Rome sceptique de Néron, Apollonius de Tyane, païen très authentique doué de pouvoirs surhumains, ne s'avisa-t-il pas de ressusciter, aux yeux de tous une jeune vierge tout aussi morte que Lazare? Plus tard, n'annonçait-il pas d'F.phèse le meurtre de Domitien, à l'heure même où le tyran succombait, a Rome, sous le poignard (les conjurés?

(Quelle bibliothèque ne ferait-on pas des prodiges accomplis par le Démon pour nous séduire, ou par la Divinité pour noué sauver ? Y a-t-il rien de plus (latleur pour nous que d'être l'unique objet des soucis, des efforts des Puissances supra-terrestres (le l)icn ou de mal? Et, puisqu'il y a eu des miracles prouvés, mis au-dessus des contestations des hommes, pourquoi n'y en aurait-il plus? De quel droit aurions-nous décidé que la Providence cesserail (le se manifester parmi nous? Combien incon-

séquent ces chrétiens qui se feraient tuer pour la résurrection du Christ, et repoussent l'apparition de Lourdes? Rien ne me saurait choquer davantage que la doctrine impie qui refuse au Démon le pouvoir de nous abuser comme autrefois par des prestiges, et à Dieu même la volonté de combattre l'illusion de mensonge par le miracle de vérité.

Un miracle irréfutable suppose le miracle éternel. La multiplication des pains, la guérison des malades, la résurrection des morts étant des articles de foi, pourquoi de tels prodiges seraient-ils le privilège des temps passés? Pourquoi seraient-ils refusés aux nôtres? 11 n'en est point ainsi, et si quelque chose doit surprendre, c'est bien plutôt la rareté du miracle que sa fréquence.

Je sais bien que le miracle est beaucoup plus commun qu'on ne croit. Toutes ces prières dont retentissent nos églises, ne demandent rien à Dieu qu'un miracle spécial pour parer à chacune de nos misères. De quoi s'agit-il, en vérité ? D'arrêter subitement une tempête résultant dès conflits de l'air déchaînés par les lois du Créateur? De remplacer par des organes sains les poumons livrés à la tuberculose? Le Tout-Puissant n'a qu'à vouloir, et le miracle vient corriger à point l'imperfection inattendue de son œuvre. Ce qui est surprenant, c'est qu'il ait besoin de nos sollicitations pour agir.

11 est certain cependant que le prodige s'accomplit. Car on voit après des prières, des tempêtes qui s'arrêtent et des malades qui guérissent. Ce sont là pour le croyant de purs miracles dont il ne manque pas de remercier la Divinité par des

offrandes que l'Eglise est bien obligée de s'approprier, puisque Dieu ne saurait retirer aucun avantage de nos dons, qui sont les siens.

Maïs ces miracles indiscutables ont le grave inconvénient, parce qu'ils sont d'ordre privé, de passer inaperçus. L'habitude que nous en avons nous les fait regarder avec indifférence. Il y a plus, les sceptiques observent que la même tempête finit par s'arrêter pour tout le monde, incrédules et croyants, et que, si des malades guérissent de certaines affections seulement : il est sans exemple qu'un membre amputé repousse après des neuvaines, des cierges brûlés, des messes et des prières, le plus grand nombre des convalescents se tirent d'affaire sans recourir à ces actes de piété: les infidèles, notamment, après des pratiques où la foi nous oblige h reconnaître l'œuvre caractéristique du Démon.

Ces considérations ne sont pas sans embarrasser plus d'un esprit raisonneur. Et c'est apparemment pour porter le dernier coup aux incertitudes, aux doutes, que des apparitions se produisent, que des prophètes nous sont envoyés, qui témoignent de leur mission divine par les miracles publics rapportés des anciens, ou constatés par nos contemporains.

Le dernier venu de ces députés du ciel nous paraît être ce Francis Schlatter, dont je parlais tout à l'heure. Ce n'est pas un des moindres signes de sou caractère divin, que nous ne savons rien de hii. On nous dit cependant qu'il est Français, originaire d'Alsace, qu'il émigra de bonne heure aux

Etats-Unis, et qu' « il y fit tous les métiers ». Ce dernier trait ne saurait choquer ceux qui trouvèrent leur Dieu derrière l'établi d'un charpentier.

Comment cet humble camelot eut-il un jour la perception du di\>in qui se faisait en lui, c'est ce que nous ne savons pas. Si, lorsqu'il traversa Paris pour se rendre au Havre, on lui eût offert le plus modeste emploi, il ferait peut-être aujourd'hui la gloire de l'orphéon Dufayel, sans jamais soupçonner quelle vocation céleste l'attendait de l'autre côté du Mississipi. Par bonheur pour le Nouveau- Monde, la France ne sut point retenir le futur prophète, et la destinée de Francis Schlatter s'accomplit.

La gravure qui nous le représente nous montre un homme au regard extatique — barbe et cheveux de Christ — vêtu de la tunique flottante qui, depuis les premiers âges, parait convenir à l'état d'Envoyé du Seigneur. Le reste du costume est tout de simplification : ni chapeau, ni souliers, ni chemise. En ce modeste appareil, « il parcourait les Etats américains, se disant inspiré du ciel, prêchant l'amour de Dieu et la paix des âmes ».

Ce langage, d'abord, parut subversif à la chrétienté d'Amérique, qui mit irrévérencieusement l'Elu de Dieu sous les verrous. Mais ce diable d'homme, si j'ose ainsi parler, ne fut pas plutôt en prison qu'il fit autant de saintsde tous les prisonniers. Les geôliers, effrayés, s'empressèrent de mettre dehors un gaillard qui gâtait à ce point le mrticr.

Dans la rue, il ameute aussitôt hi foule : « Prêtez

l'oreille et venez à moi, s'écrie-t-il. Je ne suis qu un simple en\>oyéde mon Père Céleste. » C'est déjà une situation peu commune. Mais TAméricain qui veut être suprême en toutes choses, ne comprit pas la modestie d'un homme qui se refusait à se déclarer Dieu. Voilà, cette fois, Francis Schlatter dans une maison d'aliénés. 11 n'eut pas de peine, apparemment, à faire douter ses gardiens de leur propre raison, car ils le relâchèrent bientôt, et le saint, dont la puissance s'était accrue dans les épreuves, commença dès lors une interminable série de miracles. Le Texas, la Californie furent successivement parcourus dans l'enthousiasme des populations. Après un court séjour à San-Francisco, en décembre 1894, Schlatter passe les six premiers mois de 1895 au milieu des tribus indiennes, « semant des miracles » qui produisirent, on doit le croire, une abondante moisson. Enfin, nous le trouvons installé à Denver, la capitale du Colorado, où nous allons le voir opérer de près. Un avis du plus grand journal du Nouveau-Mexique leRocky Mountains Daily News^ nous met d'abord, sans méprise possible, au courant de la situation :

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