CHAPITRE PREMIER
La roulotte.
A rentrée du village, un vieux pont bossu de pierres noirâtres franchit d'un saut la rivière qui s'étale en nappe frétillante sur un joli fond de cailloux blancs. Un large bouquet d'aunes, au tournant de la route, étend sur les nénuphars endormis à fleur d'eau, l'ombre épaisse de ses feuilles lustrées. Poissons, petits et grands, flânent nonchalamment, au soleil, bouche bée, en l'attente de quelque mouche étourdie. De l'autre côté des arches égayées de lycopodes et de pariétaires, une grosse poutre de chêne en travers du courant fait un golfe tranquille aux lavandières qui, d'un bras vigoureux, battent des mesures de galop sur les paquets de linge ruisselants. Un peuple de canards et d'oies circule, très aflairé, barbottant, appelant, querellant, pour la leçon de vie d'une jeunesse ignorante de la rôtissoire. A quatre pas de là, un petit cap boueux forme une mare chaudement colorée de purin, où les bœufs, au retour du travail,
AU FIL DES JOUnS
îes vaches après la pâture, viennent souffler, baver et boire. Les chevaux, les mulets, sous les coups de talon, s'avancent jusque dans le courant, faisant de leurs sabots, jaillir, à grand tapage, de hautes gerbes blanches. Des cavaliers aux lavandières, c'est un échange de quolibets, de propos hasardeux qui s'achèvent parfois dans les éclats de rire et les cris, par quelque brève poursuite close d'une rude embrassade.
C'est là, un beau soir de juillet, au milieu du carrefour — dit, en Vendée, qiiéru — qui sépare le pont des premières maisons du village, qu'on vit dévaler et finalement s'arrêter une roulotte très vieille et très misérable, grande caisse carrée de planches disjointes sur deux roues basses qui n'avaient pas leur compte de rayons. Cela avait été peint peut-être. Des traces de goudron, des taches brunes ou verdâtres pouvaient attester une ancienne splendeur. Mais, quelle qu'eût été sa gloire, la roulotte qui fit lever le nez aux batteuses de lessive était visiblement arrivée au terme de son existence.
Un vieil âne pelé, cagneux, genoux tremblants, yeux éteints, sanglé d'étranges cordages, cahotait cette chose par les chemins. Ce fut lui qui décida de s'arrêter en ce lieu, séduit par la fraîcheur de l'eau, ou peut-être par les éclats de voix humaine qu'il prit bonnement pour une invitation amie. La bête donc fit halte, de son gré, sans aucun avis de la rêne absente, et la machine disloquée, tout d'un coup immobile, demeura plantée là, sous les regards de tous.
Rien n'avait bougé du dedans. A Tavant, par Tunique ouverture, on apercevait deux mains brunes crispées et Tcpaisse tignasse grise d'un homme dormant sans doute face au plancl\er. Dans le fond, un vague amas de choses incertaines, Les plus hardis gamins qui se hasardèrent jusqu'à l'ane ne purent rien découvrir du spectacle de foire que d'abord ils avaient rt'^vé.
Cependant, l'arrêt subit n'avait point éveillé le dormeur. La nuit venait doucement, les brouettes chargées de linge passaient, les troupeaux rentrant à l'étable saluaient de leurs beuglements les dcrnières lueurs du jour, et ni l'homme ni la hHe n'avaient pris le parti de bouger.
Le paysan ne s'étonne pas de si peu. Il vit concentré sur sa terre, n'aimant, ne connaissant que son bœuf et sa récolte. Le reste ne fixe guère que d'imparfaites sensations. Dans l'impuissance de concevoir d'autre amour que de la terre appropriée, il hait le mendiant comme un être contraire aux lois de l'humanité, nécessairement funeste à tout ce qui travaille et possède. Ij'ambulant sui'tout lui est ennemi. Un homme sans attache de foyer, sans pays connu, lâché de par le monde ii la recherche du hasard, comme les primitifs ancêtres des émigrations inslinctlves, lui paraît le fléau des sédentaires. Et, trop souvent, des actes de maraude qui ne sont pas beaucoup plus graves que ceux que l'homme des champs se permet parfois vis-à-vis de son voisin, mais qui le révoltent particulièrement quand II en est victime, i^gg^'i^vent en lui l'horreur de ce plus petit dont, au dire
du fabuliste, il nous arrive d'avoir besoin quelquefois.
Cela suffit à expliquer pourquoi nul villageois ne prit garde au bohémien de la roulotte, sinon pour barrer plus solidement, au soir, la porte de sa grange. Ceux dont l'intrus arrêta, pour un moment, l'attention, se dirent simplement : « Il est saoul » et rentrèrent en tranquillité chez eux.
Le lendemain, dès l'aube, les hommes qui passaient la faux sur l'épaule remarquèrent que l'âne, la roulotte et son habitant ne grouillaient pas plus qu'une souche. L'âne seulement s'était couché pour se soulager des brancards, maintenant arcboutés au sol. Mais quand le soleil eut monté et que tout le village eut constat/^ l'immuable fixité du dormeur le garde champêtre arriva qui secoua le roulottier de Bohême. On s'aperçut alors que rien ne le pouvait réveiller, par la raison qu'il était mort.
On le tire par les épaules, on le retourne, on le palpe : il n'a point de blessure. Deux bouteilles d'eau-de-vie, dont l'une à moitié vide, témoignent d'un récent excès de libation d'où sera résulté quelque coup d'apoplexie. Tandis qu'on raisonne lâdessus, un cri surgit d'un amas de guenilles au fond de la carriole, et l'on aperçoit un enfant de trois ou quatre ans, type accompli de la race gitane, comme le vieux qui gît dans la poussière.
Le petit diable noir, ébaubi, depuis le matin demeurait coi. Mais tout ce bruit finit par vaincre sa stupeur, et le voilà maintenant qui roule jusqu'aux brancards avec des piaillements de jeune chat sauvage. On le met sur ses pieds, on lui pose
cent questions à la fois. Tout le village fait cercle autour de la roulotte. M. le maire, fort important, va, vient, donne des ordres que chacun exécute d'entrain avec la joie d'une curiosité à satisfaire, (^est un universel émoi dans un pays où rien n'arrive ([ue des mariages, des naissances, ou des morts, généralement escomptés d'avance. Tandis qu'on va chercher la gendarmerie à trois kilomètres de là, le vieil ane pelé, qui seul paraissait insensible aux surprises fixées en ce lieu par sa fantaisie, se voit dételer, puis remiser avec le cadavre dans la plus prochaine écurie.
Les commères, cependant, se sont passé le marmot, outrageusement nu sous ses loques, et, après l'avoir apaisé, — non sans peine, car il s'attache, en hurlant, au cadavre, — cherchent à provoquer, entre deux sanglots, quelque intelligible réponse. Peine perdue, le petit ne comprend ou ne veut pas comprendre. Les mots qu'il articule sont incompréhensibles. Le curé, survenu, déclare que c'est de la langue (TEgijptc^ peut-être.
Enfin, voici les gendarmes. Les poches du mort sont fouillées. Un couteau tout neuf, — volé, sans doute, dit le garde champêtre, — des ficelles, et puis, dans un semblant de portefeuille, un papier jaune, crasseux, déchiré en quatre par des plis de cinquante ans qui ont emporté le nom du titulaire. Un timbre de sous-préfecture, une griffe de commissaire de police, tout cela de l'autre bout de la France.
— » Videz la roulotte, ordonne le brigadier.
(le n'est pas long : quelques chiffons s'étalent
sur la route, suivis d'un petit lîngot d'étain avec des outils d'étameur. Dans une caisse, sous un lot de pommes de terre, deux poules — volées sûrement, comme les bouteilles, prononce tout d'une voix, le peuple assemblé. C'est tout : d'argent, point de trace. Conclusion : c'est un voleur, puisqu'il n'a point de monnaie, et n'a pu, par conséquent, se procurer honnêtement les biens dont on le trouve possesseur. A ce moment, chacun de manifester le plus profond dégoût, et, comme on a tout vu de ce qui se pouvait voir, la foule se disperse au milieu des conjectures mais dans un sentiment d'unanime réprobation contre le mécréant qui vient de rendre son âme au diable.
Le maire, resté seul avec ses gendarmes, désire expédier l'affaire vivement, car il a des travaux a surveiller qui Tappellent. Il est convenu qu'on fera venir le médecin pour constater le décès, et que, dans les délais légaux, « le voleur » — c'était son unique nom désormais — serait mis dans un trou du cimetière, le plus éloigné possible des honnêtes chrétiens possédant quelque terre au soleil. Le curé veut bien prier pour lui, mais non l'enterrer suivant le rite, car on ne vit jamais gitano à la messe, et celui-là est un païen sans aucun doute. Au bon Dieu d'éclaircir les mystères de cette âme.
Quant à l'enfant, la loi a prévu son cas : l'hospice est là pour le recevoir. Dès ce soir, le brigadier l'emmène au chef-lieu de canton. Il sera demain, avec une médaille matricule à son cou, le compa gnon d'autres petits misérables qui ont eu le tort de naître sans en avoir reçu le droit des autorités
établies. L^me ne vaut pas sa pîtaDce, la roulotte est hors d'usage : on en fera ce qu'on voudra, faute de savoir chez quel notaire se trouve le testament du mort.
Le garde champêtre d('»clare qu'il veut bien prendre la bète, pour se dédommager de sa peine, La roulotte, où l'on a réintégré fe mobilier^ si j'ose profaner ainsi ce mot, reste là à la grâce de Dieu. Tout est fini. Les gendarmes sont partis avec l'enfant qui ne cesse de crier, le maire est à ses aifaires, et « le voleur », étcMidu tout de son long dans une stalle d'écurie, attend paisiblement la j)ioche du sacristain.
C'est alors que commença le miracle de la roulotte abandonnée. Magie, devrais-jc plutôt dire, car les puissances célestes sont manifestement étrangères à ce (jui se passa. La roulotte, sans son ane, faisait triste figure. Mais l'âne sans sa roulotte devint plus lamentable encore. Une paralysie se déclara. Sur quoi l'écjuarrisseur vint l'abattre, et l'emporta après avoir dûment payé le piix de la carcasse et de la peau au nouveau proprictaire. Seule au monde désormais, la r()ulott<», complice des méfaits du maudit, inerte au milieu du qucriiy demeura pour nos bons villageois un objet d'horreur et de détroùt. IjCS enfants eurent défense de s'en approcher. On leur en conla de Telles histoires, que le [)lus haidi ne se serait pas risqué à pénétrer dans Tinlérieur de ce « i^i'fc dit Didide )>. Personne, d'ailleurs, n'y touchait, et c'est bien la merveille, car, trois jours après, une bourrasque d'orage ayant mis la machine sens dessus dessous,
OU découvrit avec surprise que tout le bagage du ç^o/eur s'était évaporé.
Plus de poules, ni de bouteilles, ni de réchaud, ni de traces du reste. — a Le Diable a tout emporté », dit philosophiquement le villageois. Et, vraiment, j'aime mieux admettre cette explication que de supposer un seul instant nos paysans capables d'avoir nuitamment dérobé le bien mal acquis du çoleur.
Seulement,. le prodige n'en resta pas là. La roulotte, replacée sur ses roues flageolantes, se mit à voyager maintenant, soit que la pente du terrain l'entrainât, soit qu'un esprit funeste la poussât aux abîmes. Une nuit, elle traversa le pont sans que personne ait jamais pu dire comment, et alla s'échouer, a dix mètres de là, dans un fossé où elle demeura le flanc ouvert.
Cela déjà peut paraître étrange. Ce n'est rien en comparaison de ce qui s'ensuivit. Un matin, voilà qu'il manque un brancard, et le lendemain. c'est une roue. Le démon, sans doute reprenait son bien par morceaux. Le plus étonnant, c'est qu'après l'événement des poules et des bouteilles « volées » subitement disparues, quand la roulotte se fut couchée dans son fossé pour mourir, le village, jusque-là si bavard sur ce refuge du Diable, cessa tout à coup d'en parler. Il n'était homme ni femme qui ne passât vingt fols le jour devant le pitoyable débris. Nul n'y prenait garde. Personne ne semblait rien voir. Les lavandières, du matin au soir, avaient l'objet devant les yeux. Pas un mot. Un enchantement peut-être le leur rendait invisible.
Ainsi, lorsqu'un brancard, puis une roue disparurent, personne n'en fit la remarque, soit pour accuser son voisin, soit pour se défendre du larcin. Ce que voyant, le Malin continua son œuvre. L'autre roue suivit, puis l'autre brancard. Et comme nos gens aveuglés continuaient de ne rien dire, copeau par copeau, en quelques semaines, la roulotte dé pecée du Méchant, s'ellondra, s'éparpilla, s'évanouit. De vieux restes de ferraille, qui marquaient l'endroit où elle avait été, disparurent à leur tour, et il sembla que l'aventure se fût à jamais effacée de la mémoire des hommes.
Pour tout dire, je sais bien qu'on a prétendu que chacun avait tiré de la roulotte quelque chose. 11 est vrai que le paysan ne néglige rien, et que même un bout de planche pourrie se garde précieusement pour l'âtre de la veillée. Mais quant à croire que la roue rafistolée de la brouette du cantonnier venait de l'engin du démon, et que la vieille ferraille de la machine gisait sous des troncs d'arbres, dans l'atelier du charron, je ne saurais m'y résoudre. Et puis, qui insinuait cela? Des gens qui n'avaient rien pris? N'était-ce pas plutôt qu'ils regrettaient de s'être laissé devancer? Encore le disaient-ils tout bas, alléguant qu' ce il ne faut pas se faire d'ennemis ».
Quoi qu'il en soit, le village avait retrouvé sa paix, quand on vit, au bout de six semaines, apparaître une femme étrangement tannée, d'âge incertain, loqueteuse, boitant, qui venait réclamer des nouvelles de son père et de son enfant. Le maire, fort courtois, lui fit connaître que l'ancien
était au cimetière et le petiot à l'hospice. Incidemment, il révéla que Fane « dont on avait, par son ordre ^ pris le plus grand soin », était mort tout à coup. Sur quoi, la moricaude partit, après force remerciements, au grand soulagement des villageois, ennuyés de cette importune présence.
Par malheur, elle revint huit jours après, avec Tenfant sur un autre âne pelé, fait à l'image exacte du premier. C'était le même peut-être. Le diable a tant de tours dans son sac ! Cette fois, elle voulait sa roulotte. La face rougeaude du maire se rembrunit soudain. Sa voix devint sévère. Quelle roulotte? 11 n'y avait pas de roulotte. Prétendait-elle appeler de ce nom je ne sais quelle caisse informe sur des semblants de roues, que la tempête avait emportée dans les champs?
— Je veux ma roulotte, objecta la femme, devenue mauvaise à son tour.
Alors la colère du maire éclata.
— D'abord, je n'ai pas ta roulotte. Va la chercher ailleurs. Et d'une forte bourrade, il poussa la réclamante dehors.
La bohémienne comprenant que quelqu'un du village devait loger son carrosse, s'en fut de porte en porte répétant à chacun : « Le maire a dit que vous aviez ma roulotte. » A ces mots, ce fut un cri d'universelle fureur. Que voulait cette bohémienne, avec sa roulotte que personne n'avait vue ni ne connaissait. C'était la fille du « i^o/eur » qui volait les pommes de terre dans les champs, les poules dans les fermes, les bouteilles dans les caba-
rets. Et tous de lui montrer le poing, de lui vrwv quelque injure.
Enfin quelqu'un trouvant l'argument : « Hou! Hou! Faut chasser la voleuse! »
— C'est ça, faut chasser la voleuse, reprit la foule en chœur. Ici les chiens. Tayaut à la voleuse î
Et sous les coups de pied et sous les coups de poing l'âne prit une sorte de trot, et comme la gitane, boitant, s'efforçait de le suivre, ce fut un vacarme d'enfer aux talons de « la çoteuse ». Nul qui ne jurât qu'elle lui avait volé ses pommes de terre et ses poules, et ses bouteilles. Et les chiens d'aboyer, et les enfants de hurler : « Tayaut à la çoleuse? »
Alors « la voleuse », vaincue, se résigna. D'un bond, elle fut près de l'enfant tout en cris de terreur, et, fuyant bravement sa honte; elle dévala, claudicant, vers le pont qui avait vu la mort du père, et de l'âne, et de la roulotte elle-même.
Alors le peuple eut pitié. On ne lui donna pas de coups, on ne lui jeta pas de pierres. On l'accompagna seulement avec des malédictions et des cris jusqu'au passage de la rivière. Et quand elle fut de l'autre bord, comme la route pitoyable la protégeait de son tournant, les aboiements et les cris cessèrent peu à peu, et bientôt elle n'entendit plus que les mots : Voleuse! Voleuse!
Ce lui fut un soulagement. Elle embrassa le petit qui lui rit au milieu des larmes, et stupide, presque heureuse, s'en alla, boitant, vers l'achèvement des destinées.
Mademoiselle Stéphanie
Au temps de ma première enfance, la royauté démon village appartenait sans conteste à Mlle Stéphanie. Cette souveraineté, comme on pense, était purement morale, Léopold Lacour n'ayant pas encore installé dans la loi Vhumanité intégrale qui doit doubler du despotisme féminin la tyrannie masculine.
Mlle Stéphanie n'en était pas moins reine, de son autorité personnelle. Non par sa beauté, car elle était bossue, diflForme, déhanchée, jaune comme un coing, sous le petit serre-tète de soie noire plaqué de dentelle blanche. Non par sa bonté, car elle était trop fastueuse pour avoir le temps de s'occuper des pauvres autrement que par l'entremise de M. le curé. Non plus par sa science, car elle ne savait pas lire. Pour dire la chose d'un mot, elle régnait simplement par la puissance de l'argent. Et pourtant, il s'en fallait qu'elle fût la plus riche du bourg. Seulement, elle dépensait sans compter, et si cela lui valait le mépris discret des vieilles familles bourgeoises qui s'honorent
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d'accumuler, elle y gagnait la considération du populaire qui veut être ébloui.
Mon village, cependant, n'est pas de ces pays perdus qui s'ébahissent de rien. Si vous venez visiter les rochers^ je vous montrerai certain chêne vert au pied duquel deux chouans furent authentiquement fusillés pendant les guerres,., du moins, c'est la légende. Kt, tandis que vous serez sur la hauteur, je vous ferai voir parmi les genêts et les chênes, les maisons blanches de Réaumur, où naquit le fameux fabricant de thermomètres qui n'inventa pas Téchelle centigrade. On n'en impose pas aisément à des gens qui se vantent de pareils souvenirs.
Ce n'est pas tout. Il est bon que vous sachiez encore que, dans ce coin de Vendée, un souffle poétique passe on ne sait comment aux chemins creux bordés de hautes futaies. Vous pouvez lire au cimetière — or sur marbre noir — la poésie que composa l'oKicier de santé sur la mort de sa fille, et vous auroz la joie», passant devant la fontaine, d'y déchillVor l'inscription suivante :
Du superbe llôlicon découlait Hippocrèno. N'ëtanl poinl colle-ci, je suis une fontaine Qui doit au siour Bruneau sa nouvelle beauté : Maire, il me rebâtit pour plus d'utilité.
En fasse autant qui pourra. PU pourtant, il y a mieux encore. 11 était presque de mon village, le vice-président Aw Comice agricole qui, en 1848, bien avant Marx, Lasalle, Jules Guesde et Thivrier,
aborda de front la question sociale, et la résolut en ces simples vers :
... Il faut que l'on s'entr'aide.
L'un cultive la terre, et l'autre la possède.
Que pense de cette trouvaille ton socialisme agraire, ô Jaurès !
Ces brèves explications, pour mieux mettre en relief la merveilleuse puissance qui fit régner Mlle Stéphanie sur un tel peuple. Le cas est d'autant plus notable que rien ne parut désigner d'abord la rustique souveraine pour ces hautes destinées. Elle était née visiblement vieille fille, tordue, dès le premier jour, en colimaçon. En outre, elle était pauvre, très pauvre, bien qu'appartenant à la petite bourgeoisie du lieu, aux confins de la plèbe paysanne dont elle garda toujours la coiffe .
Dans une petite maison toute fleurie de mousses et de joubarbe, elle vivait solitaire, au coin de la place de TÊglise. Tout le jour, clouée sur sa chaise pir l'horrible boiterie, elle regardait, de sa fenêtre, vivre le monde qui lui était fermé. Que- de fois, passant dans les villages, n'ai-je pas vu de ces blanches tètes ridées à rentre-bâillement du rideau, curieuses de la vie lointaine! Les pieds sur la chauff*erette, devant le petit guéridon où s'entassent fils, aiguilles, ciseaux, pelotons de laine, la vieille, cousant, tricotant, ravaudant, interroge de l'œil les mouvements du dehors, raisonne de la charrette qui passe, du troupeau retardataire,
PAU LES ROUTES il
d'un passant inattendu. Etroit horizon, suffisant à qui sent la cage terrestre se rétrécir justju'aux limites prochaines du tombeau. Mais hx femme, peut-être, fut jeune : elle aura vécu en des parties de joies ou de soulIVances. Pour Mlle Stéphanie, rien.
Elle vivait la, depuis toujours, immobile, acceptant le sort, ne souhaitant pas plus des. jambes que des ailes, ni bonne ni méchante, par impuissance de rien faire, s'amusant aux scandales du jour, dont elle tenait répertoire, et ne médisant jamais du prochain que pour se distraire. Le dimanche, elle roulait, on ne sait comment, à l'église où elle avait sa chaise. Après Toffice, les visites si» succédaient. Tout un clan de vieilles filles.
L'Empire, avec ses grandes tueries, a beaucoup fait pour la virginité bourgeoise qui ouvre, dit-on, à deux battants les portes du ciel. Mon village, en ce temps, était encombré de vierges inutilisées. On m'assure qu'il s'est rattrapé depuis, (tétait Mlle Roy qui m'enseigna l'art de la lettre moulée, après avoir été l'austère initiatrice des deux générations précédentes. C'était Mlle Soulet qui promenait par les routes une large face couperosée l)attue des grandes ailes d'une coilfe (mi forme de roue. C'étaient surtout les Dames Bruneau, les cousines du rehd tisseur de la source (jui n'est pas Ilippomène : Henriette, confite de piété bilieuse, Julie éclatant de dévotion sanguine ; Tune triste et muette, nasillant de-ci de-là quelque aigre propos, l'autre donnant libre cours aux intempérances de sa belle humeur.
Tout ce monde ([ui, dans l'ignorance de la vie,
avait des partis pris sur tout, se tenait étroitement accroché par les communs préjugés qui faisaient à ses yeux tout le prix de Texistence. On s'aimait en surface, sinon en profondeur. C'est un bien à ne point dédaigner. Tous les gestes, toutes les inflexions de voix de la bonhomie, de TafFectueuse bonté se trouvaient là en pleine lumière, achevés dans l'ombre de traits de dureté qui sont restés dans ma mémoire. A certains jours, on se réunissait pour la partie de loto, où j'étais lier de jouer mon rôle, surtout à cause de biscuits dont j'ai le grand regret que la fabrication soit perdue. La société se complétait d'une autre vieille fille, sourdemuette, paysanne celle-là, qui gagnait sa vie en cousant, et dépensait son maigre salaire en offrandes à tous les saints du paradis, devant les images de qui elle gesticulait ses prières avec d'inconscients aboiements qui me faisaient peur.
Ainsi vivait Mlle Stéphanie, ne regrettant rien, n'espérant rien ; heureuse, je pense . Et voilà que justement quelque chose lui vint qu'elle n'attendait point, (le fut un héritage : cent mille francs, qu'un arrière-grand-oncle lui légua pour faire pièce il ses héritiers qui l'avaient trop bien soigné, pensait-il, pour être désintéressés.
Quel événement dans ce village ! Pour une année entière, toutes les langues furent aux champs. Seule, Mlle Stéphanie soutint le coup sans broncher. Deux mois durant, elle demeura campée sur sa chaise, toujours surveillant la place de l'Eglise, mais lançant sur le monde des regards de revanche dont s'inquiétaient ses amies.
Le curé, du premier jour, était accouru, singulièrement épris (lu loto tout à coup. On était justement en niaicîhé avec Rome pour un lot de reliques, à Toccasion desquelles s'élevait une chapelle supplémeiil;iire. Ilélas! on n'avait encore que deux bras de- Sîilnt avec un pied au bout : une misère. En y nu ttant le prix, on obtiendrait le crâne peut-être», <'t les cotzs. Quelle gloire ! On ferait des miraeles, sûrement. Mais il fallait de l'argent. Où le jncndrc? Mlle Stéphanie écoutait sans mot dire, el. semant son carton des haricots qui servaient dv jetons, maintenant criait (juine à chaque coup. In l)onheur ne vient jamais seul.
Cependant, v(»iei Mlle Stéphanie qui abandonne son modeste al)ri. I^n huit jours, les vieilles murailles sont tonilt'es sous la pioche, et bientôt une magnifique maison neuve s'élève avec un perron sur la place, orn<* d'une rampe de fer venue, diton, de Paris. (1(^1 la folie du règne qui commence. Il y avait, dans <-. tle icmmc ignorée, du Napoléon, sans les excès • eSarah Bernhardt. Sourdement enragée d'inaelio'i, elh^ voulait maintenant éblouir, dominer. Kl i^li»» éblouit, et elle domina. Son univers, par bonheur j)lus petit que celui du Corse, lui suHit. Premier avantage sur l'homme d'Austerlitz, d'a\oir compris que l'empire de Charlemagne et la [)l:ic(» du village sont tout juste de même important', vus de la voie lactée. Knfin, par une grâce du sort, elle évita Sainte-Hélène, el, faute du b-dy ha^ ne nous laissa point de mémoires.
Un abattis de niasures fit à la maison neuve un assez grand jard n, où l'artichaut, le dahlia, l'anl-
let de Chine et le chou mêlaient l'utile à l'agréable. Un beau poulailler peint en vert étala cette inscription en lettres d'or : Petits oiseaux^ bénissez le Seigneur. Ni poules ni propriétaire n'auraient su lire ce pieux avis. Pourtant, sous la bénédiction divine, les poules prospéraient, associées à l'humanité dans l'acte d'universelle adoration, jusqu'au jour où Tappétit de Tadorateur le plus fort venait à bout de l'autre.
Dans son jardin, Mlle Stéphanie, aidée d'une béquille, prit l'habitude d'une marche sautillante, et, brave désormais, se risqua dehors. O surprise, ceux qui, jadis, se moquaient d'elle, ne riaient plus maintenant. Beaucoup même trouvaient que son déhanchement n'était pas sans grâce. Il est vra qu'une certaine croix de diamant, dont l'apparition bouleversa le village, se balançait à son cou. Miracle de la piété diamantée.
D'autres étonnements nous étaient réservés. Au lieu de recevoir dans sa ' chambre à coucher, comme tout le monde, et de garder son salon clos pour sauvegarder la fraîcheur des (leurs artificielles qui font, sous le globe de verve, l'ornement de l'obscurité, Mlle Stéphanie s'installa dans un grand salon tout en lumière, aflFrontant l'église et regardant d(^ haut la place et les huml)les demeures d'alentour.
Kt que vit-on dans ce salon, je vous prie? Un faisan doré, empaillé, reposant sur un meuble étrange, sorte de grande caisse d'acajou d'où s'échappait une manivelle. Or, sachez que ce meuble n'était autre chose qu'un orgue de Barbarie. Mlle
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Stéphanie s'était révélée musicienne, et, sans qu'il fût besoin de professeur, elle s'installait devant sa machine, et, toutes fenêtres ouvertes, inondait sou peuple d'harmonie. C'était une joie de la voir à son engin de musique, très grave, sans un sourire, claudicant de la main après la manivelle, dans un balancement de tout l'informe corps, regardant sauter le faisan que les trépidations de l'appareil mettaient en danse. Avouez que ce n'est pas là un spectacle ordinaire.
Une voiture attelée de deux petits chevaux bretons mit le comble à l'ébahissement public. Des grelots partout, avec des claquements de fouet commandés au cocher quand on traversait le village. L'Empereur, dans son grand Paris, faisait comparativement moins de tapage avec son canon des" Invalides. Chacun fait le bruit qu'il peut.
Le couronnement suprême fut le don de vitraux à l'église, avec un panneau spécial où figurait l'image de la donatrice. Non plus contrefaite et disgracieusement torse, mais droite à souhait, et rose de jeunesse sous le petit bonnet blanc. 11 fallait l'entendre dire, en montrant l'imatyc : « Voifs çoî/ez, cest bien moi. )>
De ce coup, l'opposition s'efTondra, et « l'opinion publique )) fut conquise sans retour.
Et puis, tout aussitôt, par un trait de philosophie bien rare, Mlle Stéphanie, jugeant son ambition satisfaite, mourut. Son église lui (it de j^ompeuses funérailles.
Malheureusement, l'inventaire révéla qu'en dix ans elle avait mangé tout l'héritage, et devait
même près d'une autre centaine de mille francs. Que nous ÎRiporte, à nous ? Le bon Dieu avait son vitrail, et, malgré la facture impayée, je veux croire qu'il lui aura plu là-haut d'utiliser les aptitudes de Mlle Stéphanie en l'attachant au service des orgues célestes qui règlent l'harmonie des choses.
PAR LBS ROUTES 23
Joseph Huguet
Des artisans villageois que j'ai connus, aucun n'a laissé dans mon esprit un plus vivant souvenir que Joseph Iluguet, le tisserand du petit bourg vendéen où je m'ébattais dans la joie des vacances.
Je n'ai besoin que de fermer les yeux pour voir se dresser devant moi un grand gaillard, superbement musclé, dont la face rose et blanche, allumée de deux prunelles bleues, flambait en radieuse barbe d'or. Jamais homme ne parut moins adapté à son œuvre. Je l'aurais compris bûcheron, aux prises avec les grands chênes; carrier, faisant éclater les rochers; charretier, soulevant la lourde roue de l'ornière ; laboureur, ouvrant la terre aux moissons. Un destin contraire l'avait emprisonné dans l'étroite tanière qu'emplissait dr sa lourde armature le métier gémissant.
Joseph n'en souffrait point en apparence, et ne semblait point regretter les rudes combats de la terre pour lesquels un sort malicieux l'avait si bien doué. Tout le jour, attaché aux poutres mouvantes dont Talternance entrecroisait la tranuî cl la chaîne en œuvre symbolique de vie, l'homme, parmi les
plaintes de la corde et du bois, sans jamais perdre haleine, chantait. J'ignore ce qui le mettait en joie. Peut-être, le monotone labeur achevé, sa vie s'échauffait-elle des rustiques embrassements de quelque gaillarde amie fleurant le genêt ou Tétable? Peut-être aussi dépensait-il simplement en éclats d'harmonie le supplément d'énergie dont le métier n'avait que faire. Ce qui est certain, c'est que la baraque tout entière vibrait, de l'aube au coucher du soleil, d'une éternelle chanson.
Une étrange baraque^ c'était. Dans un pâté de masures, deux trous noirs : la « chambre » et « l'atelier », séparés par un étroit corridor aboutissant, d'une part, à la route, et de l'autre bout, à une petite cour boueuse, fermée d'un escalier de pierre, dont le palier se- couronnait bizarrement de la margelle d'un puits. Poules, pigeons, lapins, cochon même, vivaient la fort unis, ayant pour principale joie de l'existence, avec la maigre pitance du jour, la bruyante cascade d'eau claire dont les régalait de temps à autre, du haut de son puits, la grande Victoire.
Joseph au métier et sa mère, Victoire, dans la chambre^ ne quittant le rouet ou la quenouille que pour les soins du ménage : ainsi se passait la vie.
Ils s'aimaient bien tous deux. Lui, gars vigoureux, exubérant; elle, longue forme vide et décolorée, sans voix, sans geste, sans regard. Pour unique horizon la serge verte des deux grands lits, la suie de l'ûtre et les vitres ternies d'où lui venaient de vagues lueurs du monde. L'œil fixé sur le sol de terre battue, elle filait, écoutant chanter Vautre^
qui lui versait a plein bord l'âpre yîn de sa primitive poésie. Les poules elles-mêmes, charmées, comme de la lyre d'Orphée, arrivaient une à une, avançaient la tète d'un mouvement admirateur, risquaient une patte et, sous prétexte de musique, finalement s^enhardissaient h becqueter quelques débris autour des jupes de Victoire, sans omettre jamais l'incongruité ordinaire.
Cependant, le métier, de l'autre côté du couloir, battait la mesure aux envolements des sonorités bruyantesoii s'épandait Tâme du tisserand. Comment ne pas m'arrêter, quand dévalant de l'escalier — après un caillou dans le puits — je traversais l'obscur passage où s'accomplissaient tant d'incompréhensibh^s choses?
Victoire, muette, avec sa quenouille et ses poules, ne me tentait guère. Joseph me saluait d'un bonjour, et j'avais tôt fait de me couler entre la muraille et le cadre du métier jusqu'au siège où trônait mon ami, plein de gais propos. Une odeur de colle de pâte aigrie régnait dans ce domaine. Parfois, le tisserand, armé d'un grand pinceau, se laissait glissera terre, interrompait sa chanson — car nul ne saurait chanter à quatre pattes — pour engluer ses fils de chaîne qui, paraît-il, aimaient ce badigeon. Puis, les navettes, envolées de la main, se croisaient comme de blancs oiseaux sous la trame; les pieds battaient la mesure, et la chanson, sur l'aile du fuseau, mettait l'air en joyeuse rumeur.
Une image d'Épinal représentant la Vierge en conversation hasardeuse avec* une blanche co-
2i^ AU FIL DES J^OURS
lombe, sous le regard de saint Joseph, tout de pourpre et d'or, faisait rornemeiit du lieu. L'esthétique du bon tisserand et sa religion même, je •crois, n'allaient pas au delà. Le culte de la nature était figuré par un pot de basilic sur l'appui de la petite fenêtre cintrée. Quelquefois, je recevais le cadeau d'un petit brin fleuri qui gardait un pénétrant parfum de colle moisie. Durable souvenir du tisseur de toile et de son métier.
Ai-je besoin de dire que Mme de Pompadour n'eût pu faire aucun usage de la toile que fabriquait mon ami? C'était une sorte de sparterie rugueuse d'une belle couleur de pain de son. Le paysan fait de cette confortable « berne », qui serait pour tout autre une étrille, les délices de ses nuits. En vérité, l'artisan qui ourdit le tissu où l'homme de labeur, à bout de fprces, endort sa fatigue et sa peine, oii il s'enveloppera pour le grand sommeil, peut se vanter de n'avoir point fait œuvre vaine. Ainsi pensait peut-être Joseph Huguet, le tisserand du 5oca^>"(?, propriétaire de quelques «journaux )) de vigne, content de lui, content de peu, content de tout.
Ainsi je le retrouvais, chaque année, heureux de vivre, promenant éternellement ses regards de sa toile à son basilic, de son saint Joseph à la grande Victoire, ne paraissant pas juger qu'il y eût rien à reprendre dans la vie.
Et puis, la forme usée de la grande Victoire insensiblement s'atténua, s'eflFaça, se dissipa sans bruit, comme un vague fantôme. Aux vacances, je ne la trouvai plus, rour dire vrai, Joseph chantait
toujours. C'est la loi de la vie. Victoire eût attendu la mort sans trouver un sourire, s'il lui fût arrivé de mettre son enfant au tombeau. II chantait, lui, l'oublieux. Je le vis même danser sur la Grand Place, un jour de foire, et embrasser furieusement sa danseuse au commandement du violoneux : «Aiguisez vos dames ». Ce même jour, il fit le pari d'aller s'asseoir à la table du maire, qui donnait un gala. Il se présente, il conte ingénument l'aventure, s'excuse sur la gaieté du vin blanc, dit qu'il voudrait gagner son pari — non pour l'enjeu, mais pour l'honneur — et finit vraiment par se faire inviter, comme il avait dit. Un an après, on en riait encore. Privilège de ces heureux pays où rien n'arrive.
Quelque chose cependant arriva, sur quoi Joseph ne comptait pas. C'est un changement dans nos manières de vivre et de faire, qu'on est convenu d'appeler Pir)grès. On s'en félicite très fort dans les livres. Le fait pourtant, dans la vie réelle, ne va pas toujours, sans déboires. Quand on dit à Joseph que le Progrès amènerait bientôt au village des toiles plus fines que les siennes et à meilleur compte, il déclara bien haut que personne ne pouvait tisser mieux que lui, et qu'il ne redoutait nulle concurrence. L'événement lui donna tort. La machine, tueuse d'hommes, «faisait son œuvre. Les toiles arrivèrent, moins solides peut-être, moins rudes aussi, et surtout moins coûteuses. Par bonheur, la vieille bourgeoisie rustique, se défiant des nouveautés, d'abord garda ses commandes au tisserand. Mais l'entêtement le plus obstiné finit
par céder devant révidenee trop claire, surtout quand l'intérêt se met du côté de la raison. Le bon Joseph, qui n'avait pour lui que le sentiment, vit en quelques années sa belle clientèle décroître et tomber à néant.
Il ne chantait plus, Tartisan tapageur. Ce que la mort de la grande Victoire n'avait pu faire, le Pro^ grès l'avait soudainement accompli. Joseph, silencieux désormais, s'acharnait sur son métier, tissait à des prix ridicules, non par besoin — car "un héritage lui avait. apporté quelque bien — mais par point d'honneur, et parce qu'en dehors de sa toile il n'avait aucune utilisation possible de son esprit et de ses bras.
J'avais grandi. Il vieillissait. « Comprenez-vous ça, monsieur, le Progrès? disait-il avec rage. Pour faire de la mauvaise marchandise, on ruine les bons ouvriers. Ceux qui m'enlèvent mon travail aujourd'hui n'ont pas besoin de rire. Le Progrès leur enlèvera leur travail un jour. Ça sera bien fait. C'est moi qui serai content. » Et, s'égayantpar avance de la misère des autres, il éclatait eh hoquets de rire furieux, accompagnés de jurons et de cris.
Je notai l'inquiétante fixité du regard, les pommettes saillantes, la face amaigrie, le tremblement nerveux de la mâchoire, l'interminable répétition des mêmes mots, des mêmes phrases de malédiction au Progrès. J'aurais voulu le consoler. Mais comment? La vieille servante qui prenait soin de lui, me dit qu'il ne dormait plus. Il se levait la nuit, parlait tout haut, comptait les pièces de toile entassées faute d'acheteurs.
Tout le jour, il était à Touvrage. Mais il lui arrivait de s'embrouiller maintenant, de gâter des pièces, dont nul n'avait que faire, d'ailleurs. C'était alors d'effroyables scènes. Il se voyait persécuté par les démons, agents du Progrès. Il menaçait de tout casser, de tout brûler; il jetait la toile à la rue. Accès de folie furieuse qui, souvent, nécessitèrent l'intervention des voisins.
Enfin, il parut se calmer. Les crises avaient cessé. L'homme, subitement vieilli, hâve, épuisé, se montrait docile et soumis comme un enfant. Sur un seul point on le trouvait intraitable : il continuait de tisser du matin au soir...
Quand je revins, après dix-huit mois d'absence, je trouvai le spectre de Joseph acharné sur le métier, lançant la navette et poussant la pédale avec la régularité mécanique des anciens jours. Rien de changé, sinon l'homme devenu fantôme. L'œil bleu brillait encore dans l'ébouriffement des poils gris. Le propos incertain décelait une notion vague des choses. Mais la main ni le pied ne tremblaient, et le tisserand, vainqueur du Progrès^ sur son fidèle métier d'antan tissait son reste de vie. Point de fil à la navette^ il est vrai. Partant, inutile labeur. Mais qu'importe? Le métier battait-il moins régulièrement? L'ouvrier mettait-il moins de lui-même dans l'ouvrage?
Vous l'auriez dit fou, peut-être? Insensé, vousmême. Regardez autour de vous, voyez ces hommes qui s'épuisent en pénibles efforts. Combien prodiguent leur force, consument le meilleur de leur vie à lancer d'un grste obstiné la navette sans fil
SOUS la trame, fiers de l'œuvre accomplie, infatués, tout d'inconscience et de vantardise ! Joseph Huguet, du moins, ne disait mot. Si vous jugez que c'était raison dans sa déraison, que de déraison dans la raison des autres î
Au bord de l'eau
Le Lay est un petit fleuve de Vendée qui glisse en serpentements paresseux des collines du liocage jusqu'à la mer. Une eau lente et triste, teintée d'argile jaune, sommeille parmi les prairies, les bois, les rochers. Les déchirures profondes du granit ou du schiste, les cirques des montagnes boisées, les grands pâtis herbeux semés de genêts d'or où ruminent les troupeaux roux, le fouillis d'aunes et de chênes qui se tendent les bras d'une rive à l'autre, mettent a chaque détour des joies nouvelles de lumière au miroir de l'eau nonchalante parmi les joncs et les nénuphars. C'est un rare plaisir d'errer h l'aventure sur la rivière déserte, forçant ou arrêtant la rame suivant le caprice de l'heure, dans le silence éloquent des choses qu'interrompt parfois l'appel criard des geais ou le bruyant plongeon des poules d'eau.
Dérivant à la fortune du gouvernail, la toute blanche Ophélie souvent nous emportait parmi les herbes et les fleurs de rivière en dépit des souches profondes ou des branchages à fleur d'eau. Nous allions, sans parler, sans penser, éblouis de
l'éclair bleu du martin-pêcheur, ou, le doigt sur la détente, amusés des petits cul-blanc qui planent en papillons d'acier, ou se promènent avec des airs d'échassîers lilliputiens sur le sable. Quand l'écluse arrêtait Ophélie, elle se laissait bonnement porter par dessus le barrage pour faire un joli plongeon blanc dans l'écume, de l'autre côté de la chaussée, et le vagabondage recommençait sur l'eau jusqu'au premier moulin.
Ces petits moulins, très vieux, très fatigués, avec des rictus de lézardes et des plaques de mousses et des touffes de pariétaires, coupent d'une agitation de vie la douce sauvagerie des tranquilles vallées. La grande roue ruisselante scande sourdement les rumeurs du travail, les mulets passent, sous le fouet, chargés de farine, faisant claquer le caillou du s<kbot, des troupes de canards conduits par des oies tiennent un parlement sur l'eau et pérorent tous à la fois ; c'est la civilisation retrouvée. Quelques coups d'aviron, la grande paix de la nature retombe à nouveau sur le fleuve, et les rives muettes bientôt ne renvoient plus de loin en loin que l'aboiement du chien de berger ou le beuglement du taureau à ses génisses.
Entre le moulin de la Place où l'eau s'étale en estuaires de sable, et le moulin de la Rochette adossé au rocher dans le fourré du bois, très glorieux d'un petit pont de pierre en dos d'âne qui offre au passant la sécurité d'une promenade sur un toit, vivait, il y a quelques mois ii peine, le paysan dont je veux dire l'histoire. C'était un grand diable droit et mince, en figure de planche, dont
la minuscule tête glabre et jaune avec de petits yeux en vrille s'emmanchait d'un long cou sur un long corps. De tels hommes, à l'ordinaire, ayant de trop grands leviers sont longs à se mouvoir. Jean- Joseph pourtant ne s'embarrassait point de ses membres. Solidement planté sur une large base, il arpentait d'un pied ferme et la nuit et le jour, les <( chemins croux » coupés de fondrières qui dévalaient des plateaux cultivés à la sauvage solitude de la rivière.
Pourquoi cet homme actif, courant le pays à toute heure, fréquentant les foires du « Bocage » et de la (( Plaine », piquant même parfois une f linte sur le lointain « Marais », s'était-il venu terrer en ce lieu, voilà ce que l'on ne saurait dire. Il ne semblait pas que sa vie privée eût rien à cacher, car à la campagne où, tout se sait — on le prétend du moins — '- le ménage de Jean-Louis n'était l'objet d'aucun propos malveillant. Trente années durant, j'ai passé la, m'arrétant pour un verre d'rau, une tasse de lait, ou môme pour rien, recevant grand accueil ii cause d'une vieille histoire d'ulcère. guéri, coup d'éclat du jeune carabin, sans ([u'aucun signe m'ait jamais averti quil y avait (/ae/quc chose.
Le logis était simple et propre. Le mobilier du paysan : lit à colonnes, très haut, avec le bandeau de serge verte, armoire et budet luisants de cire, table bien frottée, vaiselle de chaudrons récurés, des poules et des canards jiis([ue sous les chaises. Une ménagère avenante, toujours fort affairée, s'empressait, offrait tout son bien, prenait à témoin l'univers que je lui avais sauvé la vie. Le potager
fleuri présentait pour ornement principal, à l'entrée^ le vase familier de la nuit renversé sur un piquet, en belle place d'honneur. C'est, je pense, une coutume antique, car je l'ai retrouvée jusqu'en Gallicie, au jardin du bon curé Ruthène de Busk, qui voulut bien confier sa grande pipe à la garde de l'humble récipient pour me faire visiter son église.
Devant la porte de Jean-Louis, le haut talus de futaies resserrait l'étroite vallée, enfouissait d'om-» bre l'humble toit, le séparait du reste du monde tout aussi bien que le fleuve qui, à cent pas de là^ derrière l'étable, bordait la petite prairie vallonnée. Un autre ménage appuyait, au mur mitoyen, sa toute pareille demeure. Des petits fermiers dont on ne parlait pas. Comme voies de communication, rien que «c le routin » qui suit l'eau, et le chemin d'exploitation des bois, un ravin de roche et d'argile où la solide roue d'ormeau tantôt s'empêtre et tantôt se brise. Je ne compte pas le bateau plat amarré à la souche d'aune, qui ne servait que pour la pêche, car la vieille gentilhommière, qui se dressait sur l'autre rive, barrait la route par ses prairies encloses en manière de parc jusqu'à Feau.
Qu'est-ce donc que Jean-Louis pouvait faire en cet endroit? Pas de l'agriculture assurément. Ce qu'il possédait de terres était loué par parcelles à ce divers », comme dit M. le notaire. Deux ou trois vaches, autant de cochons, donnaient assez d'ouvrage à la (( bourgeoise », qu'on voyait tous les vendredis au marché avec son panier d'œufs, de beurre et de volailles. Jean-Joseph n'était pas né cultivateur. Le bon Dieu, semblait-il, Tavait créé pour le
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commerce. Le commerce d'un riverain du Lay est assez différent de celui de la rue de la Paix, l^ourtant, c'est du commerce tout de mt^me. Acheter et vendre en retenant quelque chose entre ses doigts, voilà toute l'affaire. C'est bien ce que faisait notre homme. Le bétail, le bois, les grains, les fourrages, quelques lots de terre à l'occasion, offraient un assez vaste domaine à son activité de trafiquant.
On ne prétendait point qu'il eût amassé de grands profits au négoce, mais il passait pour î< honnête » ou bien traité de la fortune, si vous aimez mieux: aux champs comme à la ville, c'est tout un. tt Sou billet était bon ». Cela suffit.
Je le rencontrais par les chemins, « touchant » devant lui quelque béte. Nous échangions des propos sur le marché qu'il venait de conclure. Il évailuait le bénéfice attendu, qui ne paraissait point exorbitant, car il ne s'épargnait guère. Son grand art était d'acheter et de revendre, séance tenante, en foire, moyennant un petit bénéfice. Beaucoup de paysans font ce trafic qui demande avec quelque hardiesse, une généreuse dépense de paroles arrosées de bière aigre, ou des li([ueurs multicolores nées de l'invasion du phylloxéra. Si l'on est favorisé de la chance, on peut arriver ainsi à gagner de cinq à vingt francs dans sa journée. Ce n'est pas trop, en raison de l'aléa et du labeur. On ne devient pas millionnaire à ce jeu.
Jean-Louis jouissait d'un bon crédit, achetait bien, payait comptant ou signait parfois des valeurs que le « banquier » du chef-lieu de canton, un
ancien notaire qui s'était fait escompteur, disait excellentes. Mais voici qu'un matin le « banquier » meurt, et Jean-Louis, sans plus attendre, se jette à Teau avec une pierre au cou. On découvre alors de nombreuses traites portant, avec la signature de Jean-Louis, celles de grands pro]f>riétaires du voisinage. Seulement, ces dernières étaient fausses. Jusqu'à quel point le (c banquier » avait-il pu s'y tromper — l'imitation étant des plus grossières — on n'eut pas lieu de le rechercher, en raison de la double mort. Ce qui demeura hors de conteste, c'est que le bon commerçant Jean-Louis était un avéré filou, un escroc, un faussaire. Les langues là-dessus eurent carrière, comme on pense.
Mais le plus surprenant fut d'apprendre que le krach de Jean-Louis* dépassait la centaine de mille francs. C'est là qu'est le véritable prodige. Où était passé cet argent? On se le demande encore. Jean-Louis ne spéculait point, et n'avait d'ailleurs aucun moyen de jouer à la Bourse. De mauvais marchés sur les bois ou le bétail auraient pu emporter quelques billets de mille francs tout au plus. Une vie d'homme ne pourrait suffire à creuser, par ce moyen, un tel déficit. Le cabaret ne se prête point aux extravagances de la Maison d'or, et les plaisirs de l'amour facile se soldent au village, de menus présents peu coûteux. En fouillant la vie de Jean-Louis, on découvrit bien quelques irrégularités que l'imagination s'efibrça de grossir. Mais qu'est-ce que cela auprès de l'extravagante dépense qu'il faut bien supposer, malgré l'impossibilité d'en retrouver les éléments !
On allégua l'hypothèse de quelque crime caché, compliqué de chantage. Cela ne reposait sur aucun fait connu. Un seul point reste acquis. Dans un trou perdu que le fleuve avec le rocher gardent du monde et de ses tentations, le plus obscur paysan a pu vivre un demi-siècle de fraudes, de ruses et de mensonges, sans qu'un seul de ses compagnons d'alentour ait jamais rien soupçonné des dessous terribles- de cette sombre vie. Tout se sait au village? Alors, dans quel gouffre a-t-il jeté ses cent mille francs, ce trafiquant de foire, a la blouse rapiécée, acheteur de vache ou de cochon, que chaque nuit ramenait au creux de son ravin? Quel besoin de fête l'a pris? Comment Ta-t-il pu satisfaire? Au prix de quelles angoisses? Quand je le voyais le dimanche tendre sa « bourolle » aux anguilles ou jeter de son bateau le filet, parfois j'enviais la paix de son horizon borné, ses faciles joies, son bonheur. Et la destinée, déchirant les voiles, me montre, dans ce cadre de vie tranquille, une âme tragiquement tourmentée de passions inconnues, torturée, affolée, se débattant dans le crime sans autre issue que le désespoir et le final plongeon dans l'eau noire.
Quand j'entends pérorer sur l'innocence des champs et les frénésies de la ville, il m'arrive de penser que l'homme est un en des milieux divers, et que ses apparences changeantes sont surtout des altitudes variées de l'universelle contention dans la recherche précipitée des jouissances où se dissipe folleuient notre capacité de bonheur.
Al FIL DES JOURS
Le buisson qui marche
Depuis le jour où la forêt de Birnam se mît en mouvement contre Macbeth, on a rarement signalé des arbres ou même de simples arbrisseaux en voyage. Le chêne et le roseau, plies par la tempête, n'ont d'autre ambition que de tenir bon dans le sol, chacun suivant ses moyens, et de pousser bravement vers le ciel aussi haut que les pourra lancer la sève nourricière. Attachés à leur bonne planète, fidèles à la motte de terre où le conflit des choses a fixé le germe chanceux, ils font d'un berceau de hasard leur éternelle patrie. Et si c'est infériorité chez eux de ne pouvoir lui prodiguer leurs mensonges d'amour, que l'avantage d'une immuable constance leur soit au moins reconnu sur l'imparfaite créature supérieure dont ils humilient la capricieuse mobilité.
Nager, ramper, voler courir, c'est du végétal perfectionné qu'on nomme l'animal, à ses degrés divers. L'ancêtre impassible des forêts regarde passer ces fils inquiets, affolés, tout à la fois déprédateurs et proies fuyantes. Pourquoi les envier? Tandis que les troupes voyageuses de la terre, de
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l'air et de Teau peinent à grands cris pour écraser le faible oii pour échapper au fort, la mousse et l'ormeaii, sans manifestations bruyantes, suivent même loi, même destin.
Non qu'ils soient immobiles, pourtant. Dans les orbites mouvants des champs toujours nouveaux de Tespace, la terre emporte tout son peuple, plante tranquille et bête agitée. Mais tout être organisé mû d'une impulsion personnelle de vie, complique ce chemin d'une course au bien-être qui, insensible ou échevelée, trace un équivalent sillon dans l'infini. Si, au soir de notre vie, nous pouvions découvrir dans l'espace le sillage de nos déplacements dans l'espace, que de surprises en l'inextricable complication des lacets, des crochets, des détours. Cela paraîtrait d'un fou, et peut-être serait-ce raison •de le croire.
L'arbre, moins compliqué, plus naïf, pique droit <lans le sol pour la sève de la vie, et, cherchant l'air et la lumière, s'élance dans le ciel bleu. Seulement, le sol et le ciel ne sont pas toujours libres au point précis où le vent de hasard a déposé la graine. Le grand conflit vital tend à les rendre indisponibles tout au contraire. Alors, de sa racine «t de sa branche, il faut que la tige noiiv(»lle contourne les obstacles et se fraye une voie vers la vie. Ainsi toute la nature végétante — chêne, arbrisseaux, plantes annuelles ou vivaces — s'efforce, •se tourmente, se torture dans l'atmosphère ou sous le sol, pour être, pour croître, pour finir. Ainsi la plante, comme l'homme lui-même, se met en mouvement pour chercher la vie, pour trouvei* la mort.
Course. silencieuse et lente où tout concurrent tâche à devancer l'autre, non moins dramatiquement que dans le tumulte humain.
Telle est l'explication du <( chemin creux » de Vendée,[oii se rencontre « le buisson qui marche ». L'heureuse terre qui fait Textrémité occidentale du continent d'Europe n'a connu que par de vagues contre-coups le lointain refoulement des invasions, les agitations de l'histoire, les mouvements de l'humanité industrialisant le sol que le paysan vendéen s'obstine a retourner, suivant la tradition des ancêtres, sans pensée de progrès.
Dans un tel pays, les chemins ne sont point établis en vertu d'une vue de l'esprit, pour relier suivant les méthodes de l'art villages, hameaux, fermes, ou lieux de culture. C'est l'instinct primitif qui a fait la voie là où elle se trouve encore. Le piétinement des anciens a tracé le sentier que de nouveaux venus ont élargi de leurs troupeaux, de leurs charriots, pour un aji^randissemi'nt de culture En ces temps, les domaines se limitaient vaguement, la terre étant moins précieuse. Point d'Ecole polytechnique, partant point de tracasseries certaines pour un bien douteux. Le maitre prenant tout le surplus de vie, pourquoi s'imposer l'effort d'une production supérieure ? Dans quel but améliorer ce qui ne récom[)enserait pas le travailleur? Les hommes passaient obscurs, à peine pensants, creusant d'une lourde semelle de bois la route argileuse que ravinait Thiver sans réparations possibles, préparant des jours meilleurs sans le savoir. Ainsi se faisait a le chemin creux », témoin des
âges passés. Nos lois modernes Tauront bientôt fait disparaître à son tour. Quand je revois le pays natal, je retrouve de blanches routes rigides là où je connus de verdoyrntes fondrières, de sombres futaies, de mystérieux détours. C'est la civilisation meurtrière qui détruit implacablement les antiques vestiges oii nous entrevoyons, vivant encore, le passé momifié dans les livres.
« Cependant, le « Bocage » gardera longtemps encore quelques-uns de ses « chemins creux », rivières caillouteuses ou cloaques de boue dominés de talus, où huit bons bœufs font péniblement cahoter sous Taiguillon pressant la lourde charrette qui penche. Au sommet du talus, en bordure, les « têtards » tourmentés, évidés, bossues, figés en contorsions de souflrances sous la frondaison que la serpe abat tous les cinq ans pour les flambées de rhiver.
Le grand buisson de ronces court sous les branches, accompagnant le chemin jusqu'à la coupée des barrières. Seulement, pourquoi, contrairement à l'usage, l'arbre n'est-il pas en pleine haie? Pourquoi ce large i< routin », (|ui permet à l'homme des champs de passer à pied sec, tandis que ses botes pataugent en contrebas dans la bouillie ocreuse et s'éclaboussent à plaisir? C'est que le buisson a marché. Si l'homme qui l'a planté pouvait surgir des Ages disparus, il vous dirait qu'arbres et ronces furent (ichés de compagnie en limite du champ, et s'ébahirait de leur séparation merveilleuse.
L'entrecroisement des racines coupant de mille
pièges « le routin » battu des sabots vous dit l'histoire- L'argile compacte du chemin repoussait toiiti.' vie, qu'appelait, avec le soleil, la terre labourée du champ. Alors, ronciers et futaie se sont mis en marche vers ht lumière, vers le sol nourricier. Maisd'uu pas inégal. Embarrassé de sa grandeur, le chêne-roi s'est courbé, a dépêché les longues raracines heurtées du passant. Le roncier tumultueux, plus agile, l'a bientôt devancé, faisant serpenter vers la vie ses lianes heureuses, tandis que mourait sous l'arbre la primitive frondaison. Les voilà sépares à jamais, les compagnons des premiers jours, et si le bûcheron, d'âge en jigc, content de la ramure des h têtards » n'a que faire du tronc, le.s témoins seront la pour dire le buisson voyageui. Qu'importe au rustique passant qui se hâte vers la charrue, l'étable ou le foyer? Il vit dans le miracle de la terre, sans le comprendre, sans le vmr. Enfoncé dans sa glèbe, il répèle l'efTort lent des ancêtres, sans autre attente que de l'alimenl quotidien, sans autre espoir que des jours succédant aux jours jusqu'il ce que la terre, sa victime, fasse de lui sa proie. Que sait-il? sinon que le blé germera, mûrira après les façons données, si la gelée, la irrèle ou le vent ne l'arrêtent.
Est-ce
icle
; foi
laturelle?]! i
n'en a cure. Que cache le miracle ou que cache ta loi ? Il ignore jusqu'à la question même, remplaçant les croyances «lu passe par les gestes machinés de l'Eglise, vains simulacre d'une foî disparue. Que veut-il? il se le demande ii peine, engagé, dès sa naissance, dans une antique routine d'action
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•qui le dispense de volonté, et lui montre toute initiative nouvelle comme un danger, comme un malheur.
Enraciné dans sa terre, comme les huissons du <i chemin creux », quelque pousse inconsciente vient de lui, qui va vers une lumière plus grande, vers une vie meilleure. Semblable au roncier qui voyage, il paraît immobile a qui ne dispose que d'une existence pour le regarder. Pourtant, la reculée des âges, par les témoins de l'histoire, atteste qu'il a marché, qu'il marche toujours, et que la même loi d'évolution qui fait avancer le buisson, entraîne le primitif automate aux lumières de pensée, à la vie d'action consciente de justice et de bonté progressives. Cela semble prodige à qui, oubliant d'où sortirent les grands apôtres d'humanité, n'aperçoit dans l'homme rudimentaire que d'obscures idées vagissantes. C'est prodige, en effet.
Ce fut prodige aussi quand Macbeth, confiant dans la parole des ténèbres, joyeusement cria; « Je ne puis être vaincu que si la forêt de Birnam marche sur Dunsinane. » Alors, levant les yeux, il aperçut l'immense buisson qui venait avec Tarrnée de Malcolm.*
Maîtres des hommes, bourgeois républicains ou monarques, qui croyez léguer à vos fils le droit de bûcheronner dans le taillis humain, sachez que derrière l'horizon immobile, une fatalité pousse le buisson qui marche à la conquête de sa terre, au plein développement de sa puissance de vie.
YI
Un sauvage
Une lande oubliée parmi les bois et les cultures.
I Deux croupes de verdure s'affaissent en un morne
vallon de glaise rougeâtre où s'endort Teau boueuse
! des petites mares luisantes. Parmi les algues et
les joncs, des mouches d'eau s'ennuient, faute de
■ poisson gourmand, rident de leurs longues pattes
I agiles la pellicule irisée que la lourde bulle, gonflée
de la décomposition des vies, apporte des profondeurs aux régénérations du soleil. Dès les premiers cailloux qui se rencontrent, le ruisseau se réveille et chante d'une voix vieillotte, puis glisse vers d'autres sommeils, fuit vers d'autres chansons.
Cependant, sur les plateaux de gazon, dans les herbes sauvages, les fougères, les genêts, la frondaison des vieilles souches où chacun taille à sa guise. Oies, moutons, vaches, ânes, cochons, promènent leurs appétits divers, grognant, brayant, beuglant, bêlant, criant, avec du vague à Tâme, après quelque chose qui manque : interrogations incomprises, auxquelles répondra tôt ou tard le couteau qui s'aiguise au delà de l'horizon.
En bordure, de grands trous de carrières pour le caillou des routes. Plus loin, en haut relief sur
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le ciel gris, des bouquets touffus, effleurés déjà de l'automne, des « emhauchos » où, par la seule vertuderherbe,s'engraissentlesblancs((char()laîs)). Des champs fertiles, d'heureux villages, toute cette nature enfin que Thomme façonna pour son usage, rangée curieusement autour de la terre vierge d'atteinte humaine, dernier vestige, en nos pays, des libres végétations de la planète insoumise. Bien communal, indivise propriété du pauvre, domaine désolé des troupeaux de misère, sauvagerie civilisée où errent ceux des nôtres que la civilisation montante a le moins désau^mgès.
Il se rencontre encore en France de ces territoires dédaignés, laissés à l'abandon, qui servent de points de repère pour mesurer Teffort des anciens sur le sol ingrat qui garde de leur vie. La lande où m'amena l'imprévu d'une chasse à l'aventure offre ce caractère que la force d'attraction de la sauvagerie s'y est exercée avec assez de puissance pour appeler de nos lointaines frontières ce qui subsiste parmi nous de l'humeur farouche des aïeux, et reconstituer le sauvage, dans la mesure où le permet notre tyrannie policée.
Un pli de terrain me met à l'improvistc devant une flaque argileuse où la plus décharnée lavandière échappée des landes de Macbetli agite follement d'informes haillons savonnés de boue. Nulle sorcellerie pourtant n'est apparente. Rien du chaudron classique où l'on voit bouillir le foie d'enfant nouveau-né avec les yeux de crapaud et les langues de vipère dans le poison des herbes arrachées sous les rayons de la lune à mimiil.
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Tout au contraire, à deux pas de là, une jolie enfant de trois ou quatre ans surveille un gros bébé flasque et mou, étalé sur la fougère, lequel ne fut pas mouché, je pense, depuis qu'il a vu le jour. Une quenouille de lin ébouriffée sous un bonnet terreux, avec un petit nez retroussé plein de malice, des yeux de charbon, de belles joues mordues du soleil, voilà la jeune Lucie dont ma destinée fut d'être l'ami pendant toute une heure. Une poule jaune, cherchant des vers, était visiblement de la famille. Un petit garçon de dix ans avec une chèvre blanche tourmentaient, chacun à sa façon, le buisson voisin.
Surpris du tableau, j'avançais, sans que poule, enfants, ni batteuse de boue, prissent garde à ma venue. Une curiosité, pourtant, m'arrêta, et ne sachant trop dé quel propos solliciter l'attention de mes compagnons de rencontre, je posai la question de savoir où se trouvait le prochain verre d'eau. La lessiveuse, alors, cessant d'agiter ses guenilles, se leva brusquement, et je vis une petite chose parcheminée, sans âge, sans couleur, sans regard et sans voix, qui, d'un geste, me fit signe delà suivre. J'obéis, devenu muet à mon tour. Et voilà que la petite et le bébé, et la poule nous accompagnent, h travers les ronces, jusqu'au creux d'une ancienne carrière, à cent pas de là, où se révèle à moi la hutte de Robinson.
C'est une construction de terre et de branchages, comme celles que durent inventer nos antiques parents au sortir des cavernes primitives, si bien fondue de glaise avec le terrain d'alentour que,
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sans le trou noir de rentrée, on ne s'aviserait pas, d'abord, qu'un troglodyte vît là. Devant sa porte^ le sauvage, assis sur une souche, panse sa jambe saignante, blessée par un éclat de caillou sans doute, car la petite masse, à ses pieds, le révèle casseur de pierres. La femme, d'une voix saliveuse d'édentée, explique à son liomme ma requête :
— « Entrez », fait l'autre, noblement.
J'entre, en effet, et je me trouve assis sur un petit banc boiteux à côté d'un homme roux, de quarante ans peut-être, dont le visage énergique et souriant m'invite à l'hospitalité de sa demeure.
La demeure est rustique. Un petit rectangle de palissades adossé au rocher, et coiffé de la double visière d'un toit de broussailles terreuses dont deux solides branches de chênes, fichées dans le sol, supportent le faite.
Un coup d'oeil, suffit pour l'inventaire. Tout au fond, un grabat de paille, enfermé de planches, va d'une paroi à l'autre, occupant la moitié de la chambre. Quelques bûches dressées en iorme de pieds relèvent légèrement au-dessus du sol. Des manières de couvertures faites de lambeaux divers, cousus bout à bout, lui donnent une apparence de lit. C'est là que toute la famille s'aligne cote à côte pour la nuit. Deux vieilles caisses sont, avec le banc, l'unique mobilier. L'une, debout, simule l'armoire ; l'autre, gueule béante, contient de vagues eutils avec un chou. Un poêle de la dimension d'un chapeau fume pour une cuisine inconnue. Les haillons pendent du toit entre deux cuillers. De ci de là, des fragments de plats. Sur Yarmoire, un
verre où quelques brins de réséda attestent, jusque dans le dénuement du nécessaire, Tinvincible besoin du superflu.
— Vous vous étonnez de ma demeure, fit le Ro* binson qui s'amusait de ma surprise. Je ne suis pas si mal ici que vous pensez. Nous dormons bien dans notre lit tous ensemble. Je n'ai que quatre enfants, parce qu'il en est mort trois. La mère de ma femme habitait avec nous. Un matin nous Tavons trouvée morte. Elle n'avait pas fait une plainte. Il y a un mois de cela.
Et il reprit avec orgueil : « Nous avons changé la paille. »
C'était au lendemain de la grande bourrasque qui avait fait tant de dégâts par toute la France. Un ruisseau filtrant du toit, près du lit, avait cascade sur le sol. L'homme vit un reproche dans mon regard.
— C'est la tempête, observa-t-il. Je vais arranger ca. Venez voir le malheur.
Et nous voilà, en trois enjambées, occupés a considérer le toit fait de fagots sur lesquels s^étalent des chiffons recouverts d'argile. Quelques pois d'Espagne vivent là-dessus. C'est le jardin. L'orage, qui il déraciné des chênes, à peine Ta marqué d'une éraflure.
Nous sommes retournés à notre banc et nous causons maintenant en amis. La femme, le bébé, la poule qui les suit comme un chien, sont retournés au lavoir. Lucie, déjà curieuse, demeure avec nous. Elle a, d'ailleurs, conçu la pensée de m'éblouir de ses richesses. Je la vois fouiller dans la paille et
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m'apporter une petite boîte de fer-blanc contenant quelque verroterie noire. Au fond de la boîte, une déchirure qui est ingénieusem*'nt bouchée d'un clou. La petite semble prendre uu plaisir extrême à ôter et remettre ce clou. EnSn, elle me montre orgueilleusement une poupée de porcelaine, de la longueur d'un demi-doigt, qui fut décapitée jadis par je ne sais quelle révolution, ce qui ne Tempêche pas de s'appeler Joséphine. 11 n'y a point d'enfant royal qui soit plus fier de ses coûteux jouets que Lucie de ces deux merveilles. Le père aussi paraît content que ses enfants déjà connaissent les multiples joies de la terre.
Mais n'avais-je pas demandé à boire?
— Je ne bois jamais d'eau, dit l'homme avec un sourire d'excuse pour l'insolence d'un tel luxe.
Sur quoi, il me tend une cruche où macèrent des quartiers de pommes sauvages. C'est son vin. J'esquisse un mouvement de buveur, taudis que mon hôte, heiireux, observe qu'il n'y a rien de plus rafraîchissant.
— Je bois aussi beaucoup de thé, ajoute-t-il. Oh ! pas de votre tliè de jardin. Non, du thé rouge. Je fais sécher du poivre d'eau. En infusion, c'est excellent. J'y ajoute de la verveine « pour ma hernie », car j'ai attrapé un effort en portant des sacs de farine aux moulins de Corbeil. « L'indicible mépris du sauvage pour « le thé de jardin » et sa joie du bienfait des herbes de la lande ne se peuvent décrire.
— Vous avez travaillé aux moulins de Corbeil ? D'où venez-vous donc ?
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— Je suis Alsacien, monsieur. Le hameau où je suis né est juste de ce côté de la frontière française. Mais le reste de la commune est en pays conquis. J'ai tiré au sort en France, et j'ai été réformé. Seulement, pendant ce temps-là, les Prussiens m'inscrivaient sur leurs livres avec une dizaine de mes camarades, parce que j'étais porté sur le registre des naissances qu'ils avaient entre leurs mains. Un jour que j'étais allé au pays, les casques à pointe sont venus pour me prendre. Je me suis enfui la nuit, pieds nus, dans la neige. J'ai été sauvé par un forestier français qui m'a donné des vêtements et réchauffé chez lui.
Ma femme est venue me rejoindre. Nous avons travaillé, dans les Vosges, dans la Drôme, aux tissages, aux filatures. Ah ! j'en gagnais de l'argent... des 90 francs par mois... Mais, voyez-vous,^ il y a des ouvriers qui ne sont pas raisonnables. On conduit deux métiers. On peut bien faire ça. Seulement il y a des gars qui sont plus forts que les autres. Ils ont proposé au patron de conduire trois métiers, pensant qu'ils gagneraient plus d'argent. Le patron a bien voulu. Mais quand il a vu qu'ils pouvaient, et qu'ils gagnaient des 110 francs^ des 115 francs, il a dit : « Ça ri est pas raisonnable, y) C'est vrai que c'était beaucoup. Alors il a diminué les salaires, et moi qui ne pouvais pas conduire trois métiers, je ne gagnais plus pour les enfants. Alors je suis parti. Ce n'était pas difficile de trouver d'autres ouvriers. Il n'en manquait pas qui attendaient à la porte.
C'est alors que je suis allé aux moulins de Cor*
beil où j'ai attrapé un effort. Il a bien fallu que je devienne casseur de pierres puisque je ne pouvais pas faire autre chose. Encore faut-il que je sois assis pour travailler maintenant. Le pierre est dure, ici. C'est la plus dure, la pierre du Morvan. J'ai 4 fr. 50 pour extraire un mètre cube et le casser. J'ai gagné ainsi 410 francs l'année dernière. Pour sept personnes, ce n'est pas trop. Seulement, je ne peux pas payer de loyer, voila pourquoi j'ai bâti cette cabane. D'ailleurs, les paysans ne se soucient pas de me loger parce que je suis étranger. Ils ne sont pourtant pas méchants. Il y a des fermiers qui m'aident. Dans la Saone-et^Loire, où je m'étais bâti une hutte comme celle-là, on ne me payait que 2 francs pour le mètre cube, et je gagnais plus parce que la pierre est plus tendre.
L'ouvrage a manqué. Il a fallu partir. Je ne nio trouve pas trop mal ici. Il y en a de plus malheureux que moi. Quelquefois il passe des pauvres qui me 4ci^andent à gagner quelques sous en cassant de la pierre. Je leur tire un mètre cube ou deux. Je suis encore assez riche pour leur donner ^a. Et puis je suis mon -maître...
Quand les enfants seront grands, on essayera de retourner a l'usine. Ca ira s'ils trouvent du travail. En attendant, ils vont à l'école. D'abord, les autres les battaient parce qu'ils ne sont pas d'ici. J'étais obligé d'aller les chercher sur la route. Maintenant, ils sont tous amis.
Une heure durant, j'écoutais ce doux sauvage, d'énergie si tranquille, dire de quelles souffrances il faisait son bonheur, et de quels tourments sou
espérance. Ses yeux brûliiient de volonté, maïs la voix demeurait calme, un peu chantante. Ni plainte, ni récrimination d'nucuDe sorte. Il riait, le païcD, en me contant que deux fœurs étaient venues le relancer dans son désert pour se plaindre qu'on l'eût vu travailler le dinianclie. « Mes bonnes sœurs, leur avait-il dit, donnez-moi seulement les vingt sous de ma journée et je vous promets de me reposer tout a mon aise. » Le marché ne fut point conclu. L'homme n'en avait pas l'air autrement .surpris.
J'abandonnai à ses obscuros joies le troglodj-te heureux dont M. le maire, le lendemain, me confirma de tous points l'histoire.
Notre civilisation peut-elle se réjouir de ces cruels bonheurs nés de l'antique levain de la sauvagerie des ancêtres? La grâce des champs apaise les pires misères. N'attendons pas, dans la facile acceptation des maux il'autrui, que le nombre dise à l'élite : Comptons.
Joyeuse rupture
/histoire que je vais dire, toute de siinpIiciK' ageoise, ne prouve rien et ne veut rien prouver, mœurs de nos campagnes, pour être assez diffé. tes des tableaux de Jean-Jacques, offrent eneorf l'hypocrisie des villes l'avantage d'une candeui talc où l'àtne se voit h plein comme sur un théà- A chacun de tirer l'enseignement des choses le rustique nous choque à certains jours par alage grossier de sentiments nu d'instincts qui s rappellent trop bien l'humble origine de nob ! citadin, par ses odicu^ n'aboutit souvent qu'à nous l'heureux cynisme des sau-
êtres des fo isonges de vertu, dre indulgents poi eries primitives.
>'ailleurs, quelles champs? Je ne
leçons pa.
lie
viennent de la villo irle pas de la morale offilaïque — qui se débite ux appropriés où chacun it s'approvisionner des formules nécessaires r recouvrir d'un manteau de décence les actes énus que peut suggérer la passion, l'intérêt, le oin. Non. Je demande seulement par quelles
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actions les classes de civilisation alBnée essayent de déterminer la conlagion de ces mœurs policées qui sont l'orgueil de nos villes.
Voici, par exemple, l'industrie nourricière qui est une des ressources du pavs où m'a jeté le hasard d'un déplacement de chasse. Sans reprendre les développements de Rousseau, ne peut-on simplement poser la question de savoir quel plus parfait appàtde démoralisation que le salaire qui détourne la femme dusoinde son propre enfantpourfaireproCter un autre de sa substance et de sa tendresse achetées. 11 faut tromper les animaux, recourir ii mille ruses pour accroître d'un nouveau-né, la jeune famille en émoi. Ces façons ne sont point nécessaires avec l'espèce humaine. Il suffit de payer. Ou paie, et la
petite créalurr
, arrachée du si
i mater-
nel, vu faire l'apprentissage de la question sociale auprès du biberon de lait aigri, prodigue d'entérites et de diarrhées mortelles, tandis que la tendre maman réchauffe de baisers aclietés, amuse de caresses a tant par mois, le nourrisson étiolé à qui son lait généreux doit rendre la force et la vie- Cetle prostiuition du corps et de l'àme n'est peut-être pas moins infâme ()ue l'autre. La société les encourage, les exploite l'une et l'autre pour en faire ses vertus. Maïs l'achat de la mère, payé des tortures de l'enfant, est, sans contestation possible, un des plus grands crimes qui soient. L'excuse du besoin, de l'intérêt ultérieur de l'enfant provisoirement condamné, n'est qu'une des formes de la rj'ando accusatIuD d'ensemble contre l'ordre social. Qu'est-ce autre chose que l'eaclave d'Amérique
PAU LES noUTËS j. 00
d'il y a trente ans, cette femme palpée, questionnée, soumise à tous les examens, qui vient oflrir, avec son corps d'épouse, son cœur de mère à toutes les surenchères. Suivant le jugement des médecins et l'appréciation des intéressés, elle aimera cet enfant ou cet autre. Il n'y a que le sien môme qui lui soit interdit. Celui-là, dès le premier vagissement, paiera le crime de naître, et le Dieu bon qui ne refuse point la mamelle aux petits de la bète sauvage, lui témoignera son amour des hommes par l'épreuve de l'innocente chair livrée d'abord aux plus implacables combats de la vie.
Aux petits des oisoaux, il doinio la pâture,
dit le poète attendri. Petits enfants, que n'ètes-vous vautours !
Quels sentiments obscurs s'agitent tout au fond de la mère vendue ? Elle aime parfois ce morceau de ses entrailles, et j'en ai vu pleurer quand on le leur arrachait. Et puis le temps — cruel ou bon, je ne sais — verse ses trésors d'oubli sur toutes choses. 11 est si loin celui qui est V autre maintenant— le ifrai, pourtant. 11 est si près l'usurpateur candide, reconnaissant du service rendu sans savoir a quel prix, se trompant naïvement de mère, aimant à faux avant d'avoir ouvert les yeux à la lumière, rencontrant le mensonge aux premiers gestes de vie, et payant en toute sincérité de même monnaie. Comment ne se ferait-il pas d'étrange confusion dans l'âme incertaine de ces tristes mères de chair menteuse ! Elles prennent le deuil avec le maître^ et n'ont pas le droitde renoncer aux habits de gaieté
sî leur propre enfant vient h mourir de ce qui fait vivre Tenfant d'un autre. Elles l'ont tué : il faut rire à l'innocent complice, il faut le faire prospérer du sacrifice de la petite victime. N'est-ce pas le commun spectacle de tous les jours? Quelle révolte de Tame, qui soudainement ferait la lumière dans ces monstrueux détours !
Par bonheur ou malheur, un engourdissement se fait des fibres douloureuses, et l'âpre quête du gain accapare insensiblement tout ce qui reste des facultés de Tètre. Est-ce donc à ceux qui veulent et forttpar milliers de telles créatures, de leur jeter le mépris pour leurs sentiments d'esclaves et les mœurs de bêtes dénaturées qui s'ensuivent !
Tout ceci pour expliquer, dans la mesure où je le puis, la petite Morvandiotte, Victorine Desbœufs, que je vis danser, hier, à sa noce. Une sorte d'avorton de femme flétri, macéré, dans on ne sait quoi d'innommable. Une face falote de vieux plâtre délavé avec des taches de faux rose jetées. comme aux hasard là où on ne les attend pas, mâchoire malsaine et dégarnie, toujours bâillante pour le rire, yeux de brebis hébétée qui voit sans regarder. Peut-être vingt ans. Peut-être quarante. Ainsi m'apparut Victorine, il y a deux jours, quand elle vint, avec sa maman, prendre les convenances de M. le maire pour l'heure de son mariage.
D'un style tout dilïerent, Mme Desbœufs mère, l'ne brune virile et sèche aux cheveux noirs, au nez crochu, avec le rcfjard tour à tour obscènement soumis ou flambant de toutes les révoltes de renier.
PAU LES nOL'TES ST
— Oui, monsieur, j*aî élevé seize enfants. J'en avais déjà quatre quand mon homme est mort. Ensuite, il m'en est venu trois. Avec neuf nourrissons que j'ai pris, cela fait le compte. Et tout ça vivant, il a fallu travailler.
Elle ne dit pas de quel genre de travail. Chacun le sait du reste, au villarro. Les nourrissons de TAssistance publique expédiés de Paris, les petites victimes que les nourrices renvoient de là-bas dès qu'elles se sont placées, prolétariat vagissant qui se contente de peu et sur lequel il faut tondre la part de vie de ceux qui le font pres([ue vivre, voilà la notable ressource do beaucoup de familles. Il ne faut pas que l'enfant meure tout à fait : la pension cesserait. Mais s'il était trop abondamment pourvu, où serait le gain des nourriciers? On cherche un équilibre entre ces deux pôles. Pour éviter l'excès de prospérité, on tombe parfois dans le mal contraire. Des enfants obstinés veulent vivre. L'ordre social a besoin d'eux pour ses profondeurs. Et puis ces gens ne sont pas méchants de nature. La femme Desbœufs, me dit-on, est une excellente mère. C'est une nature de laitière qui s'attache à tout ce qui mord le pis, sans y regarder de trop près.
Maintenant il faut tout dire. Le biberon est d'un rapport inférieur. Et comment allaiter si l'on n'enfante tout d'abord? Puisque Tenfant est une richesse, venez petits enfants. Ils viennent en effet, et le secours même modique, des papas de rencontre n'est pas un appoint négligeable. Telle fut au grand jour la vie de la veuve Desbœufs, la
femme aux seize nourrissons. L'âge venant, elle eut besoin d'aide, il est vrai. Mais ses filles, reconnaissantes, lui apportèrent avec empressement le concours sur lequel son zèle infatigable était en droit de compter. Tout le monde s'y mit d'une ardeur extrême. La jeune fiancée Victorine, déjà mère d'une petite fille de quatre ans, allaite, à la veille de ses noces, un bébé de trois mois. Sa sœur cadette attend son petit dans huit jours. Personne ne boude dans cette vaillante famille.
Pour ce qui est de la morale, le mariage de Victorine atteste à quel point on s'empresse de se mettre en règle avec elle, quand, par chance, Toccasion s'en présente. Le père du bébé de trois mois fut déjà sur le point d'épouser. 11 reconnaissait naturellement les deux enfants entas. Mais le service militaire survint, et tout ce que put retenir Victorine des promesses oubliées fut une belle robe do laino, qui témoignait à tous des intentions provisoirement honnêtes de son infidèle.
D'ailleurs, pendant que le soldat oublieux servait la patrie, un autre amoureux se présenta. Un homme sérieux, celui-là, que n'eflrayait point la taille arrondie — négligée du fantassin volage. Tout comme l'autre, il reconnaissait les œuvres de ses prédécesseurs, les hommes, en ces contrées heureuses, ayant la paternité aussi large que les femmes la maternité. « Ça roula » pendant unan, comme dit Victorine, puis quand le petit pioupiou eût trois mois, on pensa do part et d'autre que le temps était venu des justes noces. Le fiancé n'était pas le premier venu, grâce à une « hérita tion » de trois mille
FAR LES ROUTES .'Ȕ>
Iraucs en beaux éous. 11 était propriétaire d'une maison, « et je lui ai vu, dit la belle-mère, huit cent francs dans la main ». Trois robes et des souliers pour Victorine, sans parler d'une bague presque en or, une robe pour la mère Desbœufs, une sentie tte pour chaque enfant, furent le fonds de la corbeille. On ne fait pas mieux les choses.
Bans publiés, maire et curé prévenus, repas de noces servi, invités alignés en file, musique en tète, Victorine, toute parée, s'avance au détour du chemin et ne voit rien venir.* Point de fiancé. C'est V héritation qui cause cette disgrâce. Une honnête famille ne voit point partir ainsi trois mille francs sans protester. Aurait-on semé des doutes sur Victorine? Je ne sais. Mais la mère Desbœufs accourue chez son futur gendre, trouve, pour tout vestige d'épouseur, les habits de noces dont une belle-sœur refuse de se dessaisir sous prétexte qu'on lui doit vingt francs. Deux invités qui la suivent font une perquisition et découvrent l'amoureux de Victorine caché dans un toit à poulets. On l'en tire, il secoue ses plumes, et, pressé de questions, déclare qu'il aime mieux ne jamais se marier que de donner les vingt francs réclamés. On approuve le sentiment, et on persuade au récalcitrant que le maire et le curé auront pour agréable de le marier tout en duvet de poule, au sortir de son édredon. Voilà nos gens en route pour la fête. Mais, au détour d'un bois, l'homme fait un plongeon dans le taillis, et, cette fois, adieu la noce et les noceurs.
Quand Victorine et ses invités apprirent la nou-
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velle, ce fut, comme on pense, une grande rumeur. Que sert de se lamenter, cepen(|5ant? Après avoir un peu crié, on causa, et, après avoir causé, on convint qu'il n'y avait pas lieu de se désespérer de l'aventure. N'était-ce toute l'histoire du soldat qui avait promis, lui aussi, le mariage, et n'avait pas tenu sa foi ? Cela n'avait pas empêché Victorine, tout embarrassée qu'elle fût, de trouver un amoureux. Il en restait d'autres. Aujourd'hui elle avait de beaux habits, une table bien servie, des amis venus pour la fête, d^s violons et des cornemuses. Laisserait-on perdre cette rare occasion de joie ? Non, vraiment. Et d'un commun accord on décida de célébrer les épousailles aussi gaiement que s'il y avait eu des épousés. Il y en eut d'ailleurs vraisemblablement, car, vingt-quatre heures durant, sans s'inquiéter de la nuit ni du jour, on fit une merveilleuse ripaille. Tout était payé, chacun n'avait qu'à étendre la main. Aussi prit-on tout ce qui se laissa prendre. Les invités de l'époux en déroute, commue de Tépouse manquée, ne perdirent ni morceau, ni lampée, ni danse. Victorine se trémoussa comme un diable, de toutes les façons connues, et la mère Desbœufs, suivie de sa famille, donna le bon exemple. On s'emplit de mangeaille, et de vin, et de rires, et de baisers sonores. Le vilain boudeur fut sorti de son poulailler pour embrasser Victorine qu'elle n'y eût seulement pas pris garde. Seul, le bébé de trois mois éprouva peut-être quelques mécomptes. Tout le monde ne peut pas être heureux à la fois.
Quand on eut abusé de toutes les joies, on s'alla
coucher je ne sais comment, et je ne serais pas surpris que Victorine eiU trouvé, tout en dormant peut-être, l'occasion de nouvelles accordailles.
Voilà toute l'histoire. N*ai-je pas dit qu'elle ne prouvait rien ni ne prétendait rien prouver?
Le lendemain, j'eus le plaisir de voir Victorine et sa maman chez M. le maire.
— Le soldat m'avait fait du chagrin, dit-elle, à causé que j'avais eu des affaires avec lui. Pour celui-là, ça m'est bien égal. Il ne disait jamais rien, et, quoique ça roulait depuis un an,ye ne le connais^ sait pas pins que ça,
— Enfin, tu astoujours trois robes, dit la mère.
Les étrennes des petits bâtards
C'est la nouvelle année, la pierre scellée sur les mécomptes du passé, l'ouverture d'espérance sur les mirages de Tavenirv L'homme s'arrête, comme à Ttyi de ces moments de l'histoire, dont parle Bossuet, d'où l'on embrasse toute une période des temps révolus, et, sans s'attarder à un trop consciencieux examen du bien et du mal qui font la trame des choses vécues, cherche à s'alléger des années par l'illusion d'un recommencement.
De cette volonté du nouveau, de ce parti pris d'espoir convenu, vient l'universelle joie, factice ou sincère, décrétée par la coutume des hommes à une heure d'horloge déterminée. L'enfant, de belle ignorance, n'a besoin que d'un prétexte de bonheur, quitte à faire son tourment plus tard du gaspillage des réalités. Ce prétexte, le premier jour de l'An l'apporte, et ce n'est point un bien qu'on puisse dédaigner, car la contagion de joie gagne insensiblement de la jeune candeur ébahie k l'âme appesantie du jour.
Telle me paraît l'actuelle philosophie du boulevard, où, dans le papillotement des inutiles choses^
PAR LES HOUTES (53
inBniment précieuses, dans le bruit des propos sans but et des rires sans cause, je vois rejaillir aux visages tourmentés de la vie un peu de l'éclat rayonnant des jeunes regards.
Pourquoi donc ces spectacles de félicité bruyante me raipènent-ils au contraste des souflFrauces que ne peut apaiser la convention du plaisir commandé par l'usage. Même ce bonheur d'un jour — pur de tout mal puisqu'il n'est fait d'aucune souffrance d'autrui — ne va pas sans une peine secrète quand on le rapporte à la dolente misère dont le beau tapage du boulevard n'empêche pas le cri d'arriver jusqu'à nous. La joie, même fondée sur rien, rend meilleur. On donne. Mais quoi ?De l'argent! Quand donc comprendrons-nous que ce n'est pas assez ?
Oui, de l'argent, c'est bien, c'est très bien. Des vêtements, du charbon, des bons de fourneaux. Quesais-je? Mais tout cela n'est que le nécessaire d'un jour, le moyen de parer aux plus criantes souffrances. Pourrions-nous moins faire, sans nous mépriser nous-mêmes, sans nous exposer à tomber victimes de la révolte des misérables? Et si le mal est déjà trop grand que nous sommes encore hors d'état de restreindre, pourquoi l'aggraver des maux que nous déchaînons de notre volonté? Pourquoi le formidable appareil légal qui protège notre égoïsme dans la tranquille jouissance des sentiments anti sociaux, lalsse-t-il si peu de place à l'acte de générosité sociale, à l'elFort désintéressé pour conformer l'ordre public, dans la mesure de ce qui est dès à présent possible, au soulagement des misères voulues par des lois implacables?
Nous sommes prodigues de bons conseils. Aux vertus que nous exigeons des déshérités, quel millionnaire serait capable d'être un va-nu-pieds ? On parle plus respectueusement aux forts. C/est eux, pourtant, qu'il faudrait d'abord convaincre, puisqu'ils détiennent tous les moyens d'action par qui la société se pourrait faire moins dure, plus clémente.
Une excellente lettre, que je reçois d'une abonnée du Journal m'inspire ces pensées, au dernier jour de l'année finissante. Je ne saurais mieux faire que de mettre le document sous les yeux des lecteurs.
21 décembre 1896.
Monsieur,
Votre plume est si française, elle traduit des idées si vaillantes, — si nettes et si pleines de bon sens, — que je ne saurais m'adresser mieux, pour défendre les intérêts de pauvres gens qui ne les peuvent défendre eux-mêmes..
Ne devons-nous pas utiliser ce grand courant qui nous pousse à réclamer réparation des injustices pour valoir quelque bien aux malheureux ?. ..
Profitons du courant, monsieur. Que votre humanité réponde à mon appel, et j'aurai l'espoir du succès, dans uu avenir prochain.
Il s'agit de ces déshérités — illégaux de naissance — des enfants naturels dans le cas du service militaire. Une femme veuve, dont le fils aîné est enfant naturel, ne peut obtenir pour ce fils, le bénéfice de soutien de famille, c'està-dire la dispense de deux années sur les trois que comporte le service militaire obligatoire.
J'habite la campagne pendant plusieurs mois de l'année, et là, je suis constamment en rapport avec les ouvriers et les paysans ; ils ont mes sympathies, et, comme ils le sentent bien, ils me donnent leur confiance.
PAR LES ROUTES ^ê
Que de rëcils de misère j'ai entendus ainsi, et que de résignation j'ai YU !
Mais pour en revenir à notre sujet, vous savez, monsieur, qu'à la ferme et au village, on abandonne rarement l'enfant naturel, « le bâtard », comme ils disent encore.
Dans la contrée où je réside, je vois ces petits illégaux élevés, soit par la fille-mère, soit par la famille de la fille; ils sont traités avec humanité presque toujours, et bien souvent avec tendresse.
Quant au père... c'est ici comme partout et comme toa-^ jours. Il profite d'être dit « inconnu ».
Or voici ce que j'ai vu maintes fois — et revu au dernier automne — relativement à ces pauvres f?mmes veuves, ayant un fils aîné, enfant naturel :
La fille-mère trouve assez fréquemment à se marier, et le inari tolère à la maison la présence dut bâtard » ; sa mère l'élève parmi les petits qui surviennent (et dont il est U bonne d'enfant), jus({u'ù l'époque de sa première comlnanion.
Alors, il est loué comme berger ou petit valet dans une ferme, et la mère touche les « gages ». Sur ses entrefaites, la mère devient veuve et elle continue à touclier les « goges » de son aîné... car, la seconde nichée restant à élever, le c bAtard > devient le soutien de famille.
Cet état de choses prend (in le jour du départ du conscrit; bien souvent, ce jour-là tous les petits ne sont pas encore à même de « gagner leur vie » : la mère est «Icvenue vieille avant Tàge, épuisée par le travail et la misère. < l'^le n'en peut plus », dit-elle, et ce départ est un vrai désastre, qui la laisse, ses enfants et e\U\ sans aucune ressource !
Je prie mes amis, en ce moineut-ci. de faire des démarches pour obtenir le retour, dans ses foyers, d'un de ces braves garçons, qui a déjà fait près de quatorze mois de service militaire.
Mes amis réussiront-ils?... Le soldat en (juestion est l'aîné de cinq enfants et. la mère ayant été veuve au bout de cinq années de ménage, c'est lui qui a renij)li les charges de soutien de famille, telles que je les ai notées plus haut.
Actuellement, sa mère et son jeune frère sont malades.
sans ressources, et de trois sœurs placées comme servantes, deux seulement sont à gages, la plus jeune ne gagne que son entretien.
Ce que je vous expose ici est fréquent.
Sans parler de la fille-mère qui n'a pas trouvé un mari et qui, seule, élève bravement son garçon et en fait un bon travailleur. J'en connais plusieurs de celles-là.
J'ai pensé à vous signaler le fait, monsieur, et à vous solliciter en faveur de ces pauvres braves gens, dont personne n'entend la plainte et qui sont d'autant plus intéressants.
Youdrez-vous, monsieur, plaider leur cause ? Je crois cette cause digne de votre talent, et votre talent digne de la bonne action !
Veuillez, agréez, etc.
Que pourraîs-je ajouter à cette belle plaidoirie, puissante non par Tart, mais par l'exposé tout nu des misères sociales que l'homme crée de sa seule volonté. L'honorable lectrice du Journal a fait tout simplement ce qu'il y avait de mieux à faire. Elle a mis la plaie à découvert, et dit à chacun de nous : Vûyez.
Nous voyons. Nous voyons Tenfant puni pour la faute des parents, et, malgré la perversion d'accoutumance qu'a pu laisser en nous la légende biblique, rien ne parait plus choquant à la conscience droite, alors surtout que Todieuse iniquité n'est imputable qu'à nous-mêmes.
C'est pour décourager le {>ice, nous dit-on, qu'on fait à Tenfant né hors mariage une situation d'irré"missible déchéance. Singulier moyen que de frap« per l'innocent, au moment même où l'on absout le coupable, en refusant la recherche de la patei>
PAU LES HOUTËS <*)7
ni té — même dans le cas de snol. Qu'on lise làdessus le beau livre de mon rej^retté maître et ami, Emile Acollas. Il me sera permis d'en citer au moins le magnifique exorde :
J'élève la voix pour un des intérêts de justice et d'humanité les plus considérables de ce temps; je me présente au nom de toutes les femmes abusées, entraînées ou éblouies que précipitent de fausses promesses, l'illusion de leur propre cœur, l'enivrement de la jeunesse, les suggestions de la misère, la lâcheté, l'ignominie du vice pauvre ou opulent, poussant du pied ce qu'il a flétri, je me présente au nom de cinquante mille enfants naissant chaque année privés d'étal civil, le plus grand nombre par le crime de leurs parents, aidé de la complicité de la loi; les autres par la volonté directe de la loi même, qui s'impose. Je viens demander à la société de proclamer que, dans l'union accomplie en dehors de sou institution, l'homme a sa part de responsabilité; de reconnaître, de garantir à cinquante mille enfants le droit à une assistance indispensable à notre indigence native, le droit d'être nourris, élevés, développés d'esprit, de cœur par ceux dont ils tiennent la vie, le droit de n'être point fatalement les victimes préférées de la misère, des infirmités, de la mort, le droit de ne point peupler de préférence les bagnes, le droit de ne point monter de pr»»férence sur les échafauds. Je viens réclamer la réformation d'une de nos plus grandes iniquités sociales, une iniquité que ne commettent au même degré ni l'Angleterre, ni la Prusse, ni l'Autriche, ni la Russie! la suppression d'un de nos périls, l'effacement de notre législation civile du honteux article qui interdit la recherche de la paternité, et, dans une société fille de la Révolution, met j)lus de quinze cent mille Français, pour le hasard de leur naissance, hors la loi, hors le droit!
Telle est, en effet, la question générale qui se pose à travers je cas particulier qui m'est soumis par la lettre qu'on a lue. De grands efforts ont été
faits déjà pour le redressement du tort de tous contre Tenfant isolé sans défense. Efforts impuissants jusqu'à cette heure.
« La grande maladie de Vdme^ dit Tocqueville, cest le froid. » Aux maux inévitables de la nature, l'homme implacable ajoute son mal, et, pouvant corriger sa faute, refuse. Il faut que la raison inerte s'anime du cœur chaud pour la réparation des souffrances gratuitement déchaînées. Le jour approche, semble-t-il, puisque les particuliers, cédant à l'impulsion de générosité, entrent dans la lutte, à leur tour, après les professionnels de la parole et de la plume. J'accueille donc comme une espérance la noble manifestation de ma lectrice amie.
Au lieu d'aborder le problème d'ensemble, comme fait nécessairement l'écrivain, acceptons la collaboration spontanée qui nous vient du public, et qu'un député, qu'un ministre prenne l'initiative du projet de loi qui peut, en deux lignes de texte, adoucir la souffrance imméritée qu'une injuste disposition légale fait peser sur plus de vingt mille familles.
Aujourd'hui même, tout le monde officiel va ridiculement s'affubler des costumes chamarrés d'or si chers à Philippe Crozier, pour s'entrecongratuler en cérémonie. Quel changement si, au Heu de se réjouir de rien du tout, ils avaient à se féliciter de quelque chose! Quel miracle surtout, si les félicitations, au lieu de leur venir d'euxmêmes, leur venaient de la foule. Uu mouvement de cœur chaud suffirait.
PAR LES UOUTES 0!>
Une VOIX généreuse s'élève pour rcclaincr rallègement des lois iniques contre d'innocentes victimes. Ecoutez-les, seigneurs de la Ré|)ubli([ue qui marchiez si fièrement jadis dans votre rôve de justice. Inaugurez d'un acte juste votre règne de la nouvelle année, et tout en semant les croix et les places, comme d'usage, laissez tomber de vos mains nouvellement gantées les étrennes des petits bâtards.