‹ Au fil des joursChapitre 9 sur 15 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

IS

Le rayonnement de Paris

inme la source de chaleur et de lumière, le d'art et de pensée rayonne à travers l'espace, groupement d'hommes s'efforçant aux œuvres vilisation projette de l'esprit humain autour \. Et l'active suggestion, partout répandue, le, de contact en contact, les énergies dores, se propage, se disperse, s'épuise dans •lie des choses. C'est le rayonnement d'humaplus ou moins puissant, plus on moins durable, nt les temps, suivant los licnx.

s villes du passe ont rayonné sur tous les nents : Athènes, Rome, Jérusalem, dont l'ac-

n est pas encore cpiii es, Berlin, New-York,

ée. De r.os jours, Paris lancent des is de vie jusqu'aux plus lointaines distances. 1res envoie ses colons, ses trafiquants, ses oisil's oute la terre, fait triompher sa langue et ses rs. Berlin, fertile en émissaires aussi, a le

prestige des victoires, New-York des millions. Comment Paris, sans émigrants, sans millionnaires voyageurs, et, pour le moment sans victoires, peut-il exercer sur la pensée des hommes, par d'insaisissables recours, une action supérieure à celle des villes concurrentes ? En vain l'universelle diffusion du savoir par tant de moyens nouveaux semble fair* toutes chances égales. Paris demeure comme la miraculeuse source de sensations, d'idées, dont chacun veut le bienfaisant émoi. Ses amis le célèbrent, ses ennemis l'outragent : tous, conscients ou non, soumis ou révoltés, subissent une influence de Paris.

Quelle histoire, de la Chère Liitèce de Julien au Paris de la Révolution française ! « Un îlot jeté sur le fleuve qui l'enveloppe de toutes parts avec des ponts de bois qui y conduisent des deux côtés »^ c'est « la Ville des Par-isiens ». « Comme c'est une île, les habitants sont forcés de puiser leur eau dans le fleuve, dont l'eau est agréable et limpide. » « Il y pousse de bonnes vignes, qu'on entoure, aux froids, d'un manteau de paille. L'hiver y est doux : Cependant le fleuve parfois charrie, comme des plaques de marbre, des carreaux blancs de glaçons, semblables à la pierre dePhrygie. » Voilà tout ce que peut dire du Paris d'alors l'empereur païen qui l'aime. La ville ne rayonnait guère au iv'' siècle de notre ère. Que l'hellénisme eût miraculeusement triomphé, par un désespéré retour de vie, qui sait ce que Julien eût fait de son îlot de la Seine, d'où pouvait jaillir peut-être un renouveau de Grèce en terre gauloise ?

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lais l'avenir était au Christ, et, déjà dans l'est des hommes, s'élaboraient les rudiments de :Fe-Dame. Et puis, k l'ombre même des grandes rs chrétiennes, l'esprit humain, passagèrement ourné de l'antique aourcede pensées, y revenait ne force invincible, par les sursauts prépara- 'es de la grande Renaissance. Abailard entraîne foules au cri de la raison souveraine. Et, de la oie de Paris, Arnaud de Brescia va révolution- Rome elle-même. Albert-le-Grand <]ui laisse nom au carrefour où il commentait Aristote (1), ïer Bacon, Raymond Lulle, Dante lui-même, lent l'épreuve de l'Université de Paris. iS belle dispersion de la Renaissance révèle en multiples foyers l'irrésistible puissance de l'est comprimé. Tout flambe, tout rayonne, tout le. C'est le magnifique incendie de sensations et pensées. Paris, cependant, exerce lentement traction dont son Louvre a gardé le témoignage, attendant l'heure de manifester sa propre vertu laboration et de rendre en fécondité merveilleuse plein développement des forces acquises. La r, centre de toute vie raffinée, promène ses isirs aux châteaux de la Loire. En réaction isienne contre cette France nomade, l'hôtel de nhouillet s'institue arbitre du goût, et bientôt -sailles, un faubourg de Paris, se pare d'une ir de civilisation policée dont s'étonnent les rois ;es peuples de la terre.

]e n'est là qu'un prélude à de plus hautes desjes. Le XVIII* siècle, curieusement parisien pai'

Maglster .Albert ua, Muuberl.

les commodités qu'offre la ville au libre commerce des esprits, entreprend d'émanciper la pensée, et, plus tard, d'affranchir l'homme lui-même. Tandis qu'ailleurs, les peuples, repliés sur eux-mêmes, subissent passivement la destinée mauvaise, ou se débattent au hasard contre les maux du temps, une idée se fait jour que l'homme divers est un dans ses données maîtresses, et que le problème humain doit être abordé scientifiquement d'ensemble. Cette idée, c'est l'idée de Paris, lieu et rencontre de tous les Français en quête d'autrui, en quête d'eux-mêmes, bientôt carrefour des esprits tendus vers l'universelle lumière.

Car, a la seule annonce de l'audacieuse prétention de révéler l'homme à lui-même, l'humanité d'Occident tout entière a tressailli, et tous les yeux maintenant sont tournés vers l'inoui laboratoire où de téméraires génies veulent préparer rhomme juste et libre qui sera. A peine les encyclopédistes ont-ils mesuré leur audace aux proportions de l'entreprise, que déjà le peuple de Paris, élève empressé des grands maîtres, prétend traduire en actes la révolutionnaire leçon. La Révolution française parle, agit, de sa ville lance au monde stupéfait la parole et l'action. Ce seul mot : les Droits de V homme ^ a fait relever toutes les têtes. Lafayette rapporte d'Amérique la victoire qu'y envoya la France, et voilà la grande bataille du Paris de la Révolution française contre la coalition de toutes les choses passées.

On sait le reste, les grandeurs de Paris, ses humiliations, ses misères, jusqu'à l'effroyable coup

PAR LES RUES i i

d'il y a vîngt-cînq ans. Parîs, cette ville par qui je suis Français, disait Montaigne, devenu « le café de r Europe » de Tabbé Galiani, proposé par le bon Prussien Anacharsis Clootz pour « la commune centrale de la planHe », malgré ses abandons, malgré les cruelles revanches des fatalités passagèrement vaincues, demeure, suivant le mot d' Anacharsis, comme une magnifique assemblée nationale des peuples d'Occident.

Tout change, tout évolue, il faut grandir toujours pour garder son rang dans le monde. Que faisons-nous du glorieux passé ? Sa puissance fut telle que Paris garde encore, au plus loin de la terre, le meilleur de son prestige. Il est vrai que nous avons mesuré

A la hauteur des bonds lu profondeur des chutes.

Mais, du moins, nous avons tenté, et nous ne répudions rien des ambitions généreuses. C'est assez pour que s'oriente encore vers nous Taimant des belles espérances. Ainsi le veut la tradition de Paris — et, par Paris, de la France — dont semblaient nous détourner les tentations d'égoïsme, nées de la défaite d'un jour.

Nous régnons, nous rayonnons encore par le goût, par les arts, par la vigueur, par la clarté de la pensée. Paris tient toujours en ses mains la clei des victoires suprêmes. Ferme en sa passion de beauté, de justice, d'universelle délivrance, qu'il attende, inébranlable, le triomphe d'humanité qui sera, pour une si noble part, la gloire de la ville humaine.

L'Empire d'Allemagne tombe

Les Allemands viennent de fêter, à grand bruit, la capitulation de Sedan. Ils fêteront, dans deux mois, la capitulation de Metz, et dans cinq mois, la capitulation de Paris. Prussiens, Bavarois, Saxons, vainqueurs et vaincus de Sadowa, ont célébré, dans la bière et la fumée des lampions, la victoire commune contre la France de Napoléon III.

Sans doute, Guillaume II se voit obligé de tenir son peuple en haleine, de militariser les âmes comme les corps, de nous montrer, sans cesse, douloureux et saignants de Tincurable blessure de TAlsace-Lorraine, pour susciter, dans chaque foyer d'Allemagne, la crainte conseillère de soumission muette et d'enrégimentation mécanique sous le sabre de l'empereur. Mais il faut que nous le sachions bien, le sentiment du peuple allemand lui-même se prête d'une façon merveilleuse à cette impériale exploitation du patriotisme germain. Malgré les protestations honorables de la plupart des chefs socialistes, on peut affirmer, je crois, que c'est bien l'âme allemande, elle-même, dont l'exultation intime s'est révélée par ces innombrables

manifestations qui ont mis en fête jusqu'au dernier village de l'Empire.

Qui a \\\ les paisibles buveurs allemands des villes autrichiennes se transformer tout à coup, par la vertu du bleuet subitement arboré, en foulés germanisantes, débordant de candide insolence; quia traversé, comme moi, tous ces villages pavoises s'emplissant a la nuit, de feux de bengale et de fusées; quia vu, même au courant du train, défiler ces processions de petites filles fleuries, de gamins portant le drapeau de l'Empire; qui a vu, p*asser le soldat raidi sous l'aigle impériale, fier de la machination savante calculée pour extraire de lui le maximum de meurtre réalisable par le progrès moderne ; qui a vu nos gémissantes villes d'Alsace- Lorraine cyniquement illuminées de la main des vainqueurs — suprême insulte aux muettes douleurs des vaincus — celui-là n'a pu s'empêcher de sentir qu'une volonté profonde se dégageait de ce peuple dont la vertu présente, comme la faiblesse future, est de laisser le sentiment dans le rêve pour ne se confier dans la vie qu'à la brutalité de la force.

Faut-il le dire, c'est peut-être l'homme de guerre dont l'attitude m'a paru la moins provocante. Mais les lourdes brutes bedonnantes à la face mauvaise, les vieilles affalées arborant rageusement le bleuet en souvenir des temps où elles réclamaient, avec le bombardement de Paris, les bijoux de pillage tachés de sang français, les jeunes blondes poétiques dont l'œil bleu d'acier dit la candeur implacable, m'ont frappé comme révélant en elles par la com-

mune flamme du regard, le sentiment commun d'une race froidement violente.

L'Europe paraît avoir été désagréablement surprise de cette explosion de fureur triomphante. Après avoir tout fait pour pénétrer l'Allemagne de l'orgueil de sa suprématie continentale, les puissances, grandes ou petites, nous ont donné trop de raisons de nous étonner de leur surprise. Il y a — aux yeux de l'Allemagne du moins — autre chose dans les victoires de 1870 que l'avantagé d'un peuple' refoulant son adversaire jusqu'à des limites plus ou moins prudemment déterminées. Qui donc l'ignore?

C'est la malédiction des triomphes de la force de ne laisser de place dans l'âme du vainqueur que pour l'aveugle foi dans les solutions de violence. Voilà pourquoi le peupler allemand s'est trouvé condamné à cette conception barbare de l'hégémonie militaire, qui met le Continent sous sa loi. L'Autriche, plus humiliée dans la paix que par la défaite, s'est laissée lourdement enchaîner: consolée peut-être par le spectacle du fils de Victor- Emmanuel domestiqué dans l'attente des reliefs du grand fauve. La Russie, qui a tant contribué à faire l'Europe actuelle, a reconnu son erreur. Mais la force démesurée qu'elle a laissé croître, veut grandir encore et ne s'arrêtera pas sur un froncement de sourcils. L'Angleterre, sous couleur de civilisation biblique, se prépare aux conquêtes dont l'impuissance des nations continentales, réciproquement annihilées Tune par Tautre, lui fournira des occasions nouvelles.

Et c'est dans ce désordre, dans cette anarchie des pouvoirs d'en haut, préparatoire des grands carnages militaires, c'est dans la mouvante confusion des esprits d'en bas ballottés entre le besoin primordial de sauvegarder Tindépendance nationale et l'impérieux désir d'une amélioration sociale dont la formelle n'est pas encore clairement dégagée, qu'une phalange macédonienne de quatre millions d'hommes se constitue au centre de l'Europe pour assurer par la force brutale la domination d'une race qui combine étrangement, avec les instincts brutaux de l'ancienne barbarie, les procédés les plus raffinés du meurtre de scientifique civilisation.

Un pareil événement dépasse de beaucoup la portée du triomphe momentané d'un peuple sur un autre. Napoléon menaçant ostensiblement tout le monde, a vu tout le monde se dresser contre lui, et, sept ans après léna, le coup de massue de Leipzig fracassait le monstrueux édifice. Le Prussien, raisonnant, prend le temps pour collaborateur, et, plus redoutable par sa patience que le dominateur latin par ses coups d'audace, se prépare h jouer, au jour marqué par le destin, la formidable partie dont l'Europe tout entière est l'enjeu. Les moyens d'action sont rassemblés et perfectionnés cluujrtC jour avec un art admirable, tandis que l'unanime élan des manifestations du Sedantag montre que le moral de la nation n'est pas moins bien adapté à la réalisation de l'entreprise.

Pendant ce temps, nous nous épuisons dans les dissensions civiles, nous gaspillons l'or et le sang de la France, et tandis que l'Empire allemand,

si fertile en colons, se garde des aventures coloniales, nous perdons une armée pour des conquêtes dont le sort se jouera dans les plaines mêmes de la mère-patrie.

J'en étais là de mes réflexions sur les fêtes de Sedan ^ quand, levant les yeux, je vis flamboyer au soleil, en grandes lettres d'or, cette inscription inattendue : L'Empire d'Allemagne tombe.

Oui, tout au cœur de Paris, devant moi, sous mes yeux, un monument s'élève, familier à chacun de nous, où le destin ironique a permis que la main orgueilleuse du soldat d'Austerlitz ait gravé sur le marbre, pour l'enseignement des générations futures, la vérité de 1805, devenue, par l'éclatant démenti de l'histoire, comme la dérision de l'éphémère domination du plus grand génie militaire.

Le hasard de la promenade m'amène au pied de Tarc-de-triomphe du Carrousel, que l'ancienne grille des Tuileries protégeait autrefois contre la fréquentation de Paris, et qui, placé en dehors des voies de la foule affairée, n'est encore accessible qu'aux badauds errant k l'aventure. Sous l'Empire j'admirais Timposante raideur des cavaliers de fer et d'or tout droits sur leur monture « placée », qui devant chaque arcade latérale, gardaient l'homme aveuglé du mot d'ordre que Vautre avait laissé la pour témoigner de son rêve à ceux qui viendraient s'accouder aux fenêtres du vieux palais.

Que de fortunes diverses ! Les chevaux de Saint- Mare désertant la grande Victoire de bronze pour retourner piaffer majestueusement dans la radieuse

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lumière de la basilique byzantine où les jeta le désastre du monde antique. Les bas-reliefs de Thistoire, imbécilement arrachés par la Restauration, replacés plus tard. Et puis, le César rêveur, hypnotisé de ce mot fatidique : L'Empire d'Allemac.nk TOMBE, toujours présent ii ses yeux, s'élance, soudainement désorbité, vers ce Sedan qui le veut et le gardera. Les cavaliers éblouissants, en faction devant la porte triomphale du palais déjà condamné, se précipitent derrière le maître, et se ruent à la charge héroïque autant qu'inutile, qui, suivant le chef même qui la commanda, ne coûta pas un seul homme à l'ennemi. Enfin, le palais brûle, et, dans le fracas de la fusillade, avec lui toute une longue histoire s'écroule. ^

Cependant, l'impassible monument des triomphes Impériaux voit ces choses, et survit, sans blessuro apparente, aux désastres qui l'ont menacé de si près. Sous le crépitement des balles, ou dans le rougeoiement de l'incendie, heurtée des soldats de l'empereur allemand devant qui Paris adïmié ouvre ses portes, la vaine plaque demeure, continue d(* clamer son mensonge lapidaire. Aujourd'hui, l'herbe pousse où fut le palais des rois, le pierrot fait son nid dans le chapiteau de bronze des colonnes de marbre rose, Paris passe là-bas, distrait, affairé, vaguement inquiet du César germain qui tient dans sa main la paix et la guerre, et le marbre exaspérant, entre le Gambetta de la Défense nationale et la statue de l'Alsace vaincue, rabâche éternellement dans le désert sa rengaine de démence : L'Empire d'Allemagne tombe. Qui croire, mainte-

nant, si les pierres elles-mêmes se mettent à mentir d'une si tranquille effronterie?

Je sais bien qu'il y a l'autre arc-de-triomphe, le grande qui dit toute l'épopée impériale, et qui, bien que les Allemands vainqueurs aient défilé sous sa voûte, garde intactes des pages qu'aucune catastrophe nationale ne pourrait anéantir. C'est qu'il enregistre des victoires sans commentaires, et que Paris, fût-il cent fois détruit, léna n'en serait pas, pour cela, rayé de l'histoire.

Le monument du Carrousel, plus ambitieux, a voulu parler, proclamer aux générations futures les résultats obtenus. Et voilà justement que la parole formulée devient, à quelques années de date, par le dérisoire contraste avec la réalité vivante, la plus éclatante démonstration de l'impuissance de ces triomphes militaires qu'on se proposa de glorifier.

L'enseignement pourrait n'être pas perdu si l'homme n'était plus apte à comprendre la leçon de son voisin que la sienne. Cette redoutable frontière du Rhin, où la poussée des peuples vers l'Ouest reçoit le choc en retour des antiques invasions arrêtées par l'Océan, est comme le livre ouvert de l'histoire. Plaines, fleuves, montagnes, y disent lés carnages du passé. Attendent-ils donc les massacres de l'avenir? Oui, si nous ne rejetons bien loin Tantique idée de domination latine sur la terre allemande. Oui, si les vainqueurs de 1870 refusent la réparation de l'inoubliable violence faite aux peuples d'Alsace-Lorraine.

0 vous qui avez pris Paris, et qui revenez le

voir, le Bœdeker a la main, allez lire la pierre du Carrousel, et tachez de la comprendre. N'avez-vous pas son pendant à Berlin ? Apprenez ce que valent ces fastueuses proclamations du droit du plus fort. Vous avez fait votre unité nationale intangible. Mais cédant h l'impulsion des âges, il vous a plu d*y joindre un lambeau de France en manière du trophée. C'est un crime de la force, voilà tout, et ni vos processions, ni vos pétarades n'y peuvent rien changer. Voila pourquoi c'est vous qui avez besoin aujourd'hui de l'enseignement du marbre laissé par le conquérant effondré.

Votre grand Gœthe, qui fut aussi de nos envahisseurs, eût Tame soudainement illuminée de l'éclair de Valmy. Faudra-t-il d'autres canonnades encore pour nous prouver à tous qu'Austerlitz, léna, Sedan ont la même leçon?

Chacun prétend fixer l'histoire, arrêter le destin au passage. De brèves années s'écoulent. Que restet-il de ces folies ? Si le droit outragé, la raison méconnue, la sagesse honnie doivent tromper notre espérance, comme ne l'annoncent que trop clairement vos manifestations guerrières, alors, hommes allemands, que le marbre du Carrousel patiente, et qu'il attende son jour.

Et pourtant deux grands peuples rivaux, dignes de se comprendre, pouvaient noblement se faire une meilleure destinée...

Un Pendu

« Un épicier de la rue des Trois-Frères, M. Legay, vient d'être trouvé pendu dans son magasin. Son commerce allait assez mal depuis quelques années, Il était en retard de plusieurs termes. Son propriétaire Ta fait saisir, et c'est en apprenant que tout ce qui lui appartenait allait être vendu que le malheureux Legay résolut de se donner la mort. »

Voilà le fait divers que je lis, h Carlsbad, dans les journaux de Paris. Ce drame banal, si fréquent dans une société prospère, n'a sans doute attiré l'attention de personne, habitués que nous sommes à tenir pour fatal l'écrasement des faibles — rançon inévitable, en effet, de ce triomphe insolent des forts dont notre civilisation se pare. D'un geste, d'un mot, les plus pitoyables exprimeront qu'ils compatissent, et puis c'est tout. Que peut-on faire de plus? Maintenant qu'il est trop tard, chacun de nous se sent capable d'un effort de secours au profit du pendu d'hier. Que ferions-nous si celui qui sera le pendu de demain venait frapper à notre porte pour la pièce d'or exigée du propriétaire?

11 n'y a point de chance que la mott du pauvre Legay, ressemblant a tant de centaines, à tant de milliers d'autres, impressionne assez vivement les osprits pour nous décider à la réforme de Tordre social ou simplement à la réforme de nous-mêmes, ce qui est au fond la m6me chose. Tout demeurera ■comme devant, je le sais bien, et les badauds qui admireront le cortège du tsar ne se demanderont point ce qui se cache sous le clinquant dont ils s'émerveillent. C'est pourquoi, au lieu de prêcher ridiculement sur des choses que chacun saùy mais •qu'un très petit nombre d'hommes ont le fâcheux privilège de sentir, je me propose de dire en toute simplicité deux mots de ce bon Legay que j'ai beaucoup connu, et pour qui j'avais conservé des sentiments de cordiale amitié, bien que je ne l'eusse pas vu depuis plus de dix ans peut-être.

Les Legay étaient ce qu'on est convenu d'appeler •de petites gens, de toutes petites gens. Deux êtres inoffensifs qui tenaient aussi peu de place dans la vie qu'il est possible h des vivants. L'homme était Belge, on ne sait ni pourquoi ni comment. Une bonne grosse face joufflue de blond avec des yeux rieurs et une moustache délavée qui n'aurait pas effrayé un pinson. La femme, petite, sèclie et ridée montrait deux grands yeux de brebis qui voit le loup. Tels je les voyais deux ou trois fois la semaine ^dans cette petite boutique de la rue des Trois- Frères, où quatre personnes ne tenaient pas à l'aise. ■Choux, carottes, navets s'étalaient sur des planches ou sur le sol, avec d'autres herbes de la saison. On eût dit deux de ces bons lapins jaunes des Flandres

ea un coDfortubIc terrier de bombance. De bombance,pourtant, il n'otaît point question. On gagnait lie que vaille des fractions de centimes sur l'oseille

et la laitue, et :

z cela l'on faisait des

i pour

vivre, ou môme des pièces d'argent pour le propriétiiire.

Je voyais entrer et sortir des ménagères. A peine échangeait-on quelques mots : des demandes sur la santé, le rhume ou le mal de dents, parfois une plaisanterie discrète, un petit rire tout bas, comme par crainte d'efTrayer le timide conil en son trou. Ce n'était pas un lieu où l'on s'attardât, ce magasin de commerce si différent de celui de M. Chauchard. D'abord, il n'y avait pas do place, et je ne suis pas sur qu'on y eût rencontré plus d'une chaise. Et puis ce ne pouvait pas être un centre de nouvelles. En revanche, on y sentait tant de simplicité et de bonne bonté qu'on n'achetait pas, je pense, pour an sou de persil aux I-egay sans les quitter ami.

Pour tout dire, il y avait quelque chose de remuant et de vivant dans la maison. C'était une gamine aux belles joues roses qui me sautait au cou quand j'arrivais. Elle se rattachait vaguement aux Legay par les mots de parrain et de marraine. En réalité, c'était une orpheline qu'ils avaient adoptée. Un pauvre trouve toujours un plus pauvre que soi, pour se faire une joie de le secourir. Sur le trottoir, assise entre le potiron et les pommes de terre, ou grimpant au comptoir, bousculant les balances, culbutant les petits paquets de papier jaune, la petite n'aurait pas demandé mieux que de mettre la révolution au logis. Mais on la laissait faire, et

Taule d'être grondée, elle était bien obligée, se sentant souveraine, de revenir d'elle-même à la paix du parrain et de ses poireaux.

La cuisine consistait en un petit poêle au milieu d'un corridor qui reliait la boutique a une sorte de niche tout juste assez grande pour l'emplacement d'un lit. Tel était le logis. Pour la chambre de l'enfant, c'était moi qui la fournissais. Car si vous vous demandez ce que j'allais faire deux fois la semaine en ce lieu, il faut que je vous fasse connaître comment je me trouvais sous la dépendance de Legay, concierge de l'immeuble s'il vous plaît. C'est tout simplement que j'avais au rez-de-chaussée, sur la petite cour, les deux chambres de mon dispensaire, dont l'une, le soir venu, faisait un magnifique dortoir pour la petite reine des chicorées et des barbes de capucin.

Legay, concierge, ressemblait aux fonctionnaires de ce nom dans les Champs-Elysées comme à M.Chauchard, en boutiquier : de très loin. Je ne vis jamais de cordon. Il fermait, sans doute, la porte le soir, et les retardataires le réveillaient le soir en frappant a l'auvent. Le cas, j'imagine, était rare. En cv temps, Montmartre était encore une petite province. L'immeuble n'avait que de petits logements pour les plus modestes ménages. Jamais il ne fut de demeure plus paisible. Le plus bruyant locataire, sans contredit, c'était moi, avec ma clientèle d'éclopés, de soufreteux et de misérables de toutes les misères. Cependant tout ce monde, il faut le dire, se montrait réservé, et jamais je n'entendis une parole haute. Quelquefois la queue refluait dans la

rue quand la salle d'attente et la courette débordaient. Cela gênait un peu le potiron et les pommes de terre. Mais on se tassait entre amis, et si Legay apercevait un vieux ou quelque enfant en trop mauvais point, il offrait sa chaise, et venait me prévenir qu'il y avait lieu de faire un tour de faveur.

Quand la politique survint, Legay se trouva l'ami des membres des comités divers. Il parut se plaire en leur compagnie, car c'était pour lui un plaisir de prendre sa part de Tespérance de ces temps et de souhaiter bon succès à son locataire. Cependant, il n'était pas de la paroisse, et sa qualité de Belge l'obligeait h renfermer sa tranquille ardeur au plus profond de lui-même.

Comment n'ai-je rien dit encore de M. Lechanteur, notre propriétaire? C'était notre ami à tous, un vieux brave homme, un peu fatigué, que le ménage Legay tenait en vénération particulière. Le proprio^ qui logeait dans son immeuble, surveillait de près ses intérêts, comme il était naturel, mais il s'apitoyait au contact des pauvres gens, et vivait en relations de boiine amitié avec le petit peuple abrité sous son toit. La mère Legay surtout l'avait (*n affection, et s'il était malade, l'excellente femme perdait la tête et n'entretenait pas ses clients d'autre chose. On lui parlait oignon, elle répondait fièvre, et toute son occupation était de chercher dans sa boutique des herbages ou des épices dont elle prétendait faire des remèdes « à la mode de son pays »

Les Legay étaient-ils pauvres? J'avoue k ma honte, que je ne m'étais jamais posé la question. Il suffi-

sait de regarder l'orpheline pour voir qu'elle ne manquait de rien. Les deux vieux étaient d'aspect prospère, et si gais, et si tranquillement bons et chauds^ que la sensation ne me vint jamais qu'ils pussent être mordus par l'inquiétude du lendemain Le commerce, en ce temps, prospérait sans doute, mais de cette prospérité dont se contentent les malheureux, et qui consiste tout juste h ne pas les faire mourir de faim. Point de réserves, point de capitaux à la Banque : c'était une grande faute. Jamais, pendant plus de dix ans, mon ami Logay no me parla de ses affaires, ni me demanda rien pour lui, alors qu'il ne cessait de demander pour les autres, Je le voyais vivre en camarade avec son propriétaire, je pensais que la gratuité de la boutique représentait au moins ses appointements de concierge, et voyant la petite bravement parée aux jours de fête, je m'imaginais absurdement qu'il y avait là quelques ressources personnelles. Je me disais : « On est riche quand on n'a pas de besoins », et je passais.

La vie m'emporta vers les félicités de l'Ilôtel-de- Ville et du Palais-Bourbon. Ne pouvant suffire ii tout, et les quémandeurs de la politique faisant tort aux malades, j'abandonnai le dispensaire. Mais pendant de longues années, je revis souvcmU l'humble famille toujours contente, semblait-il, au milieu de ses feuilles potagères. L'enfant grandissait : si bien qu'un jour elle m'anncmca son mariage, et vint me faire, quelques semaines plus tard, une visite officielle avec son mari. Elle était trop heureuse elle-même, pour qu'il lui fut possible

de douter du parfait bonheur du parrain et de la marraine. Deux ou trois fois elle monta les escaliers de La Justice pour me dire bonjour. Les nouvelles de la rue des Troîs-Frères étaient toujours excellentes. Tant de choses m'appelaient ailleurs ! Je ne revis plus les deux vieux que j'aimais bien. Paris rapproche, et Paris sépare. On aime et on abandonne a la fois.

Et voici qu'à Carlsbad, ma pensée bien loin de la rue des Trois-Frères, je reçois brusquement des nouvelles de mon vieil ami par les journaux. Il s'est pendu, faute de pouvoir, /;oz//' la première fois y payer son terme. Sourde et paralysée, à moitié morte, la mère Legay reste toute seule dans la rue, et la petite mariée, que je vis si pimpante, où estelle ? Qu'est-il donc arrivé ?

11 est arrivé que les ménagères ne vont plus aux petites boutiques, hélas! D'autres Legay les sollicitent avec des voitures roulantes. Les grands marchés les appellent et les gardent pour un gain de quelques centimes indispensables avec des salaires qui baissent et des impôts qui montent. Voilà pourquoi les petits boutiquiers, dont ces centimes étaient la vie, sont obligés de se pendre, vu la difficulté pour eux de devenir actionnaires du Printemps ou du Lom're. Le proprio Lechanteur est mort, et il paraît que sa simple commisération bourgeoise ne faisait point partie de Thérîtage. Saisir Legay, vendre ses quatre choux-fleurs avec son comptoir et sa balance, cela paraît une farce quand on y pense. Mais c'est une farce meurtrière. Le vieux n'a pas voulu voir ça. Il n'a pas appelé

la petite au secours, quî serait venue, j'en suis certain. Il ne m'a pas fait un signe, à moi dont il ne pouvait douter. Il n'a rien dit h sa vieille, et tout seul, dans la nuit, tâtonnant aux murs de la chère boutique dont on l'aurait chassé le lendemain, Tâme en douleur de mort, il s'est serré autour du cou la ficelle de ses paquets. 11 a pris le bon parti, cet homme qui jamais ne fit de mal à créature vivante, car, sans le secours du hasard, le sort de la vieille sera pire.

L'Assistance publique secourt seulement, parfois, qui le demande. Et comment? Quelqu'un se serait rencontré d'ailleurs pour dire : « C'est un Belge », et personne n'aurait eu l'idée de répondre : « C'est un homme ». Ne disons rien du propriétaire; il faut le plaindre beaucoup plus que son pendu. Je ne orois point du tout à la prochaine suppression de la propriété individuelle. Mais, tandis qu'aujourd'hui l'intérêt de la propriété passe avant le souci de la vie humaine, je crois que le jour doit venir où une révolte de conscience nous obligera de subordonner le fait propriété au principe supérieur de la vie intangible. Ce sera une grande révolution sociale. Pour en arriver là, il laut, paraîl-il, que notre propriété, comme la divinité barbare, soit repue d'hécatombes.

Legay vient de se pendre. A qui le tour?

Monsieur Chandeleur

C'est dans la cour du Lycée de Nantes que je fis la connaissance de M. Chandeleur, une grande cour bordée d'arcades, où s'ouvraient les portes des classes marquées de numéros indicateurs. Cinq minutes avant. le coup de Theure, les élèves se groupaient dans leurs quartiers respectifs, observant avec des commentaires exempts de bienveillance la promenade des professeurs en robe noire.

Le père de Jules Vallès, en ce temps, nous initiait aux beautés de la grammaire latine, nous faisant congrûment tenir par les oreilles le loup classique de Lhomond. 11 n'y avait point que les oreilles du loup qui fussent dolentes en cette affaire, le professeur de cinquième ayant la caresse dure. Le latin n'y gagnait rien, ni l'amour de l'enfance pour des humanités si bourrues.

Donc, un matin de mai, nous accompagnions des sarcasmes ordinaires les déambulations du maître exécré, quand apparut, au portique d'entrée, un grand vieillard courbé conduisant un gamin que nous reconnûmes bientôt pour un noususdit. A notre extrême joie, il arriva que ce nouveau

fut nôtre, car le vieux, d'un pas tranquille, Tamena jusqu'à nous, et, s'inclinant en manière de salut :

— Mes enfants, dit-il, voici mon fils, Jacques. Chandeleur, qui vient suivre les classes avec vous. Allons, Jacques, dis bonjour à tes petits amis.

Les «petits amis» s'étaient reculés sans mot dire, observant avec un sourire contraint les gaucheries du nous^eauj embarrassé d'une grande casquette de paille qu'il tenait à la main. Cette casquette, jusqu'aux vacances, fit la joie du lycée. Elle venait, disait-on, des colonies. Sous nos climats, en effet, il ne s'était rien vu de pareil. Imaginez une grande galette plate à la mode russe (déjà !), surmontée d'une sarte de pomme d'où jaillissaient deux glands de paille en pendeloques. Ce jour-là, nous n'eûmes d'yeux et de discours que pour la casquette, devenue l'occasion de nombreux pensums. 11 suffit, à la sortie, de quelques coups de pied pour la faire rouler en soleil flambant jusque dans la rue. Le divertissement des deux glands tournant en girandoles d'or fut le succès de la journée.

Chose étrange, le nouveau ne se tira point mal de ce pas. Après les inévitables gourmades, il fut reconnu qu^il n'as^ait point peur. Kt comme il prit la tête de la classe, il conquit le respect de t^s. Et comme il était bon garçon, il eut, malgré sa casquette, l'amitié de quelques-uns. Assis à côté de lui, je devins son camarade. 11 m'expliqua que sa fcasquette, autrefois, était pour le dimanche, mais qu'il devait la porter tous les jours maintenant, « parce qu'elle était devenue trop petite » . C'est pourquoi il préférait la tenir à la main. Ce point

96 AU FIL DES JOrRS

réglé, nous devînmes bons amis, et je fus admis dans la famille Chandeleur. Alors, je connus M. Chandeleur, dont, aux premiers jours, la casquette coloniale avait détourné ma vue.

Ce qui frappait d'abord dans M. Chandeleur, c'était un air de grande bonté. Un beau sourire éclairait la face {glabre. Deux îjrands veux ffris très doux invitaient la confiance et la retenaient. Une voix bien timbrée, pateline, faisant publiquement montre à tous de cette bienveillance banale commune aux gens d'église. L'homme aimait les enfants et s'en faisait aimer, s'associant a nos jeux, nous invitant aux promenades, nous contant cent histoires dont il paraissait s'amuser autant que nous.

Il habitait, au quatrième étage d'une haute maison de pierre, sur le quai de la Fosse, tout à coté de celle où fut signé l'édit de Nantes, un grand appartement tout nu, au sol carrelé, avec de larges baies de lumières sur la Loire, où les lourds navires ventrus déchargeaient dans des odeurs de mélasse et de goudron, mille choses étransfes venues des îles. Nous eûmes là de beaux jours.

Tout au contraire de son époux, Mme Chandeleur, outrageusement boiteuse, la tète enveloppée d'un serre-tète à carreaux, avait le parler bref, incisif, et dardait d'une face jaune poilue un regard flambant noir qui nous terrifiait. Bonne, au fond, mais virile y et d'opinions décidées. Elle ne sortait jamais à cause de son infirmité choquante, résultat d'une chute de cheval, au temps de sa grandeur. Elle avait apporté d'un premier mariage avec un gros marchand de

PAR LES nuES 07

bois d'Angers un assez beau douaire à son second mari qui n'en tirait point avantage, satisfait de la modeste situation de greffier de la justice de paix,

Il avait été autrefois je ne sais quoi, presque notaire, puis s'était trouvé impliqué, j'ignore comment, dans un procès qui l'avait mené en (!lour d'assises. La, son innocence avait été reconnue, proclamée, et il avait romanesquement épousé la femme dont le témoignage l'avait sauvé de l'infamie. Ils vivaient tous deux, revenus du monde, étrangers aux choses du dehors, pauvres de richesse inemployée, limitant leur train de maison à la vieille bonne autoritaire qui, suivant la patriarcale tradition nantaise, était connue de la ville sous le nom de Marie Chandeleur.

Poui* aimer quelqu'un, ils s'étaient avisés d'adopter un enfant pris à l'hôpital d'Angers. C'était mon ami à la casquette de paille. Ils l'aimaient beaucoup, mais chacun différemment.

Mme Chandeleur, qui se trouvait avoir reçu une assez forte culture, s'éprit tardivement d'une folle ambition pour son Jacques. L'enfant, d'intelligence facile, fut surchargé de leçons cl de lectures plus ou moins sagement distribuées. On le fit ambitieux par doctrine, et, bon garçon, il se laissa faire. A quatorze ans, il était pénétré de Balzac, et assurait gravement qu'il saurait combiner Rastignac et Maxime de Trailles pour parvenir. M. Chandeleur s'amusait beaucoup de ces façons où sa femme voyait l'indice des grandeurs futures. Celle-ci, voltairienne, athée môme peut-être, professait qu'il faut croire en Dieu, parce que c'est

(c utile dans le monde ». C'était sa réponse anticipée à M. Jules Lemaître.

M. Chandeleur, lui, croyait tout de bon, maïs en égoïste, sans s'inquiéter du salut des autres. Si Mme Chandeleur et son Jacques devaient aller en paradis, tant mieux, sans doute, mais Tidée ne venait pas à notre dévot de leur offrir le soutien de sa foi. Tous les matins, dans Tégllse Saint-Nicolas, il assistait à la messe de six heures. On le voyait passer, place Royale, ayant en main un petit sac de cuir noir qui ne le quittait jamais. Il y avait là des reçus de la Banque, des titres de propriété, toute sa fortune. Il déposait le sac sur la dalle et s'agenouillait devant sa richesse, priant Jésus ou Mammon, on ne sait : les deux, peut-être.

Car, il Aiut bien que je l'avoue, M. Chandeleur était d'une avarice rare. La piété, la chasse aux petits oiseaux et Tamour sordide de l'argent se disputaient son âme. Le ménage n'avait pas moins de vingt-cinq mille livres de rente. En dépensait-on deux? Ce n'est pas sûr. Sourdement, la puissance d'accumulation faisait son œuvre. Si Jésus-Christ avait seulement mis un denier au compte de chacun de nous à la Banque de France de son temps^ nous enfoncerions tous ce ffueux de Rothschild, et la question sociale serait résolue. Sans viser h de tels résultats, M. Chandeleur amassait d'incalculables sommes que les intérêts composés grossissaient démesurément. Sa femme, qui eut été plutôt d'humeur libérale quand la générosité pouvait servir l'ambition, laissait faire, puisque c'était pour Jacques. Cependant, quelquefois il fallut livrer de

véritables batailles pour l'équipement matériel et moral du futur Rastignac. Celui-ci me conta même qu'un jour Mme Chandeleur exaspérée, osa braquer un revolver sur son timide conjoint qui s'évanouit de peur tout de son long sur le carreau. L'avarice, en terreur, cédait, puis reprenait ses droits.

Rien, d'ailleurs, n'attestait la richesse, sauf quelques fermes à la porte de Nantes, près du lac de Grandlieu. C'est là qu'à certains jours, sous couleur de visites aux fermiers, M. Chandeleur se livrait au désordre de la chasse aux petits oiseaux. Ce diable d'homme avait un don. Il ne s'était pas plutôt fourré entre les lèvres certain os de poulet creusé en guise de sifflet qu'il lui sortait du gosier tout un bruit de volière. Aussitôt, des quatre coins de l'horizon, toute la faune emplumée d'accourir en troupes piaillantes. Le miroir oftVail sa tentation perfide, et dès qu'un vol rasait la terre, le grand filet rabattait prestement la bande palpitante dans les mailles. En ce sport, M. Chandeleur était passé maître. D'une plaine toute nue, il faisait surgir, au sifflement de ses appeaux, des nuages noirs de petites choses ailées, stupidement empressées à son piège, C'était, après le plaisir d'amasser, la plus grande joie de sa vie.

Le croirait-on, le gibier même eut parfois la puissance de réléguer au second plan, pour un moment, la question d'intérêt financier. Je le vis un jour s'interrompre vingt fois au cours d'une admonestation menaçante à un paysan déprédateur, pour citer au passage les noms des oiseaux qui

traversaîent le ciel, et en tirer des conclusions sur la chasse du lendemain. Le pillard, ce jour-Ih, se tira d'afTaire k bon compte. Mais l'avare avait des revanches. Je n'en sais pas de plus belle que l'aventure du chemineau.

J'accompagnais un soir M. Chandeleur au bord du lac, ou, suivant l'exemple du père Grandet, il visitait ses peupliers. Un chemineau nous demanda l'aumône.

— Un sou, s'exclame M. Chandeleur, d'une voix pitoyable. Vous en parlez vous, d'un sou, mon ami, comme si on n'avait qu'à le prendre. Eh bien ! où est-ce que je le prendrais, moi, ce sou-là? Vous ne savez donc pas que tout le monde est dans la misère, par ici? Tout a manqué. La gelée, la grêle et le soleil n'ont rien laissé aux pauvres gens. Qu'allons-nous devenir ? Au lieu de nous demander de l'argent, il faudrait nous en apporter. C'est çà qui nous ferait plaisir.

Le chemineau, honteux de sa demande indiscrète, considérait l'habit rapiécé de M. Chandeleur, ma blouse terreuse, mon feutre misérable, et tout à coup, prenant un grand parti :

— Ah ! ben. Je savais pas, 'moi, mon vieux. Je suis pas ben riche non plus. Mais si vous voulez, je peux encore faire ça.

Et la main décharnée, sous une horrible souquenille, tendait à M. Chandeleur une pièce de deux sous.

Celui-ci rougit jusqu'aux oreilles. Etait-ce plaisir d'artiste au triomphe de sa ruse, ou ennui d'avoir, en ma présence, forcé le stratagème ? Tou-

PAR LES RUES iOl

jours est-il qu'un remords le prît, et la conversation sç termina par Toffre d'un morceau de pain et d'un verre de vin dont se régala le mendiant devant Tâtre, ébahi d'avoir voulu mettre deux sous dans la main de Thonime que le fermier appelait notre maître.

Cette histoire m'est revenue soudain, hier, au Bois de Boulogne, rencontrant la veuve de Jacques Chandeleur en calèche armoriée. Un très jeune vicomte, de vicomte démunie, occupe, maintenant, la place de mon ami. La vicomtesse, passablement fanée, me parut très fière, sous ses cheveux jaunes, fidèlement couvée de son petit gentilhomme soumis. J'admirais fort les vues de la Providence, nui marqua ce but à l'inutile vie du bon avare nanta^. Que n'avais-je mon chemineau d'il y a quarante ans, pour achever de l'éblouir des écus de M. Chandeleur au passage ?

A une qui s'ennuie...

Mademoiselle,

Sur un mot d'un de mes articles, vous avez décidé, me dites-vous, de me prendre pour médecin consultant de votre état d'âme. En conséquence de quoi il vous a plu de m'exposer votre cas avec une liberté d'autant plus grande que je ne vous connais pas et que vous avez le ferme propos de ne me rencontrer jamais. Cette condition est, en effet, nécessaire pour que je vous puisse répondre avec une entière franchise. Et je m'expliquerai d'autant plus volontiers devant les lecteurs du Journal^ ainsi quevous m'y conviez, que votre mal se rencontre chez d'autres personnes qui ont, comme vous, le malheur de penser trop et de ne pas sentir assez.

Vous me confiez que vous avez trente ans, et que, sans être jolie, vous êtes « assez » agréable. Je vous accorderai même, si vous voulez, que vous êtes laide, pour simplifier le problème. Vous avez (( une fortune très suffisante », vous vivez avec votre vieille maman que vous aimez bien, vous lisez, vous allez au théâtre « et même encore dans le

inoiule » où des messieurs très bien vous font la cour pour votre argent j vous essayez des costumes rue de la Paix, vous allez au Bois et vous vous ennuyez « insupportahlement ».

Tout cela est fort bien, et rien ne paraît plus ordinaire. Ce qui n'est pas commun, c'est que les victimes de cette situation enviée aient la pensée de s'en plaindre, et de chercher le moyen de vivre d'autres plaisirs. L'entreprise d'ailleurs n'est pas aisée, et suivant le cours habituel des choses, il y a apparence que vous vous marierez sur le tard avec un cliihnian fatigué qui vous fera connaître de nouveaux ennuis, de nouveaux dégoûts, et qu'après être tombée, en désespoir de cause, dans 1<îs bras de l'Eglise enrichie de vos dons, vous finirez saintement, en édifiant votre paroisse du repentir des fautes que vous n'aurez pas commises.

Cette fin a ses avantages, je ne dois pas vous le dissimuler. Vous vivrez sans secousses, sans émotions de tragédie, monnayant votre inutile existence en actes d'automatisme social, suivant les sentiers battus à l'usage de votre classe, infiniment respectée de tous ceux qui vous ennuieront et que vous ennuierez.

Or, il arrive que c'est cela précisément qui vous effraye. Vous voulez vwre par vous-même ^ pour {>ouS' même. C'est tout un programme d'action. Il n'y manque que le motif, l'impulsion, et voilà ce que vous cherchez.

La question est de savoir si, ayant enfin découvert cette force motrice, vous êtes capable d'en faire usage. Dans les communes voies de l'ordre

social, tous ceux qui s'abandoi

e obtiennent f

ins pei

s toute ta somme de

bonheur négatif que peut dispenser le monde. Si ces joies ne vous sont pas suflisantes, avant de les quitter apprenez que, pour les autres, la vie est un combat, et que vivre de soi c'est lutter, c'est souffrir. Que diriez-vous s'il vous arrivait de reconnaître que ce qui vous a fait probablement défaut jusqu'ici, c'est la capacité de souffrance?

Ah ! vous voulez ciVre ." C'est-à-dire apparemment prendre votre part des félicités humaines, et vous dépenser en quelque façon qui vous donne la satisfaction de vous-même? La société ayant été faite par les hommes à leur avantage, toute tentative de vie personnelle est rendue pour la femme singulièrement malaisée. Voyons, cependant, ce qu'il vous est permis d'espérer.

On vous a appris, je n'en doute pas, que la principale occupation de la femme, c'est l'amour, et que son grand moyen, c'est la beauté. Or, comme il se trouve justement que vous n'êtes point belle (j'y tiens, n'est-ce pas?) votre vie vous parait ratée, et, en dehors de votre fortune que vous refusez d'offrir en pâture aux appétits des épouseurs, vous vous jugez dépourvue d'abord de vos possibilités d'action dans la sphère de vie où vous êtes née.

S'il en était ainsi, la plupart des femmes seraient, en vérité, de misérables créatures, caria recherche de l'amour est à peu près universelle, tandis que la beauté est un assez rare privilège. Par bonheur, il en va d'autre sorte. Les femmes les

FAn LES RUES lOS

plus belles sont peut-être les plus convoitées, non pas nécessairement les plus aimées, et partant les plus heureuses. Ouvrez Thistoire, puisque la lecture vous est amie, ou, plus simplement, regardez autour de vous.

La contre-épreuve, d'ailleurs, n'est pas moins décisive. Allez h la cour d'assises, et voyez pour quelles femmes des hommes, affolés par une passion sans frein, oublient tout devoir, tout honneur, commettent des actions honteuses pour lesquelles ils ne semblaient pas nés. Ce ne sont pas le plus souvent des modèles de beauté, tant s'en faut, et le juge, étonné, parfois se demande ouest l'attrait funeste qui précipita dans l'abîme des malheureux trop faibles pour résister a l'incompréhensible charme. C'est qu'il y a Vame^ mademoiselle, si vous me permettez d'appeler de ce nom le rayonnement de toutes les forces de l'être, c'est qu'il y a le don de soi, c'est que, heureux ou malheureux, innocent ou pervers, il y a l'amour.

Ainsi je suis conduit a ce que je veux vous dire. Ce n'est pas la beauté qui vous manque pour l'amour, c'est tout simplement l'oubli de vousmême dans un autre, c'est-h-dire l'amour lui-même. T/unique préoccupation où vous êtes de tout ramener à vous, de vous absorber dans la contemplation de votre être, de vous garder uniquement pour vous-même, est t;ause que vous vous gardez pour rien, et comme il vous reste, par malheur, assez de sens pour vous en rendre compte, vous en dépérissez d'ennui. Je vous plains.

Y a-t-il un remède h cette maladie? Oui, sans

doute. Mais il ne suffit pas de le reconnaître. Encore faut-il qu'il ne vous manque ni la volonté nécessaire pour l'expérience, ni l'obstination de la résistance aux déboires.

Naturellement, malgré votre « âge avancé », vous connaissez principalement la vie par vos lectures. Ce n'est guère. Shakespeare et Gœthe, que vous citez, valent surtout par l'observation profonde. Je crains qu'il ne vous soit difficile d'en juger. C'est très bien de les lire. Encore faut-il les sentir^ vibrer avec eux, et, pour cela, posséder d'abord cette faculté d'émotion désintéressée qui vous manque précisément. Pourquoi, ne regardant que vous, trouveriez-vous dans la fiction du livre l'émoi vers autrui, que ne vous donne pas la réalité de la vie?

Comment, disaient-ils, Sans philtres subtils Etre aimés des belles?

Aimez, disaient-elles.

Voilà tout le secret. II n'y en a pas d'autre. Interprétez seulement ce vieil adage dans son sens le plus large. Si, comme il peut arriver, les formes et procédures de notre amour humain ne sont point votre affaire, ne vous en effrayez pas outre mesure. A chacun de se développer suivant son tempérament. II n'est point nécessaire, pour vous, d'aimer, précisément un amoureux, si votre pente ne va pas de ce côté. Il vaudrait mieux qu'il en fut autrement, parce qu'il y a les enfants. Mais ce n'est pas obligatoire. Ce qui est absolument indispensable.

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c'est d'aimer quelque chose, de sortir de vousmême, de vous donner en quelque façon. Laissezvous prendre par quoi que ce soit en dehors de vous-même. Sympathisez, compatissez. C'est aimer.

Alors vous sentirez la vie, et vous en jouirez par le bien que vous en tirerez pour d'autres, et le grand miracle se produira qui fera rejaillir sur vous, en contentement de soi, le bien sorti de vous sans espoir de retour. Vous aimerez, vous serez trahie peut-être, mais la trahison ne pourra vous déconcerter puisque vous n'attendrez de récompense que de vous-même. Vous souffrirez, d'une souffrance qui vous fera plus indulgente, meilleure, et ce légitime paiement des joies intimes de votre âme ne vous fera pas regretter le bonheur égoïste sans souffrances ni plaisirs, qui fait votre prodigieux embêtement d'aujourd'hui.

Car vous ne vous ennuierez plus. Vous aurez vécu, vécu pour quelque chose, ce qui est la plus noble manière de vivre pour soi. L'idée ne vous viendra point alors de chercher la formule de votre pessimisme, qui n'est actuellement que le juste mécontentement de vous-même. Quel que soit l'état de vos croyances, vous penserez tout au fond de votre àme : « J'ai fait ce que j'ai pu », et vous attendrez sans crainte les conséquences. Et si vous n'attendez rien, que le repos après l'effort, si vous regardez assez haut pour que la récompense divine vous paraisse, comme la récompense terrestre, une injure, vous vous endormirez en paix dans la fierté du bon labeur.

Tout ceci, je le crains, ressemble fort à un ser-

mon, et j'en suis bien étonné quand je considère le sermonneur. J*ai voulu répondre sérieusement, mademoiselle, à une lettre sérieuse oii j'ai reconnu l'accent d'une sincérité.

J'aurais pu remplacer tout ce fatras de prêcheur par une simple parole. Il aurait suffi de vous dire : « Quoi! vous vous ennuyez, vous jugez la vie odieuse, faute d'un assez noble emploi! Ouvrez les yeux, regardez autour de vous, comparez-vous, si vous l'osez. Et quand vous aurez vu le mal, et quand vous aurez entendu le cri de la douleur, et quand vous aurez senti en vous la puissance de secours, dites-moi si vous aurez le courage de me regarder en face et de me répéter cette lamentable question : « Que faire ? »

En m'excusant de ce long discours, je ne puis m'empêcher, mademoiselle, de souhaiter, en manière d'adieu, qu'un peu de souffrance, par le besoin de compassion, vous fasse compatissante en retour. Il vous a manqué jusqu'ici l'occasion de la douleur. Patience. Le temps y pourvoira.

J'ai bien l'honneur, etc.

Le Pain de M""' X...

J'aime à noter les traits de mœurs de mes contemporains. L'hypocrisie individuelle ou sociale n'est jamais si grande qu'elle réussisse à dissimuler tout à fait les sentiments de nature que notre éducation de conventions chrétiennes nous porte moins à détruire qu'à cacher au plus profond de nous-mêmes.

Quoi qu'il nous plaise d'étaler de nos vertus, il vient de nous des actes plus ou moins réfléchis, qui déterminent, en contradiction flagrante avec les paroles sur lesquelles nous voulons être jugés, la réalité crue de notre ame. Prêtez l'oreille aux discours : ce ne sont, de l'Eglise ou du Parlement aux propos des salons ou de la rue, que manifestations exquises d'humaine charité. Ouvrez les yeux : malgré l'accoutumance qui nous rend acceptables des actions qui seront choquantes pour nos neveux, — comme noiis sommes blessés nous-mêmes des gestes des anciens, — vous serez frappé de l'incroyable écart entre la vie parlée et la vie vécue.

A propos des massacres d'Arméniens, M. Urbain Gohier, dans une suggestive brochure qui

affecte la forme d'une lettre du sultan au signataire de cet article, s'est plu a opposer aux atrocités turques, — dont nous sommes horrifiés, parce qu'elles viennent d'autrui — le continu déploiement de barbarie que nous dénommons civilisation chrétienne, ordre social, paix de douceur et de bonté. Le tableau, trop véridique, hélas ! nous fait bondir. Et cependant, qu'y voyons-nous, sinon des faits que nous avons peut-être platoniquement déplorés, à notre heure, mais que les porte-paroles du temps, s'accordent à couvrir d'un voile discret d'indulgence.

Les courses de taureaux sont un spectacle révoltant pour la sensibilité du Nord, mais le Midi s'en repaît. Et les mêmes gens qui se soumettent sans met dire aux tracasseries d'une centralisation que l'ai^lo-saxon ne pourrait supporter sans révolte, mettent audacieusement la loi et le Gouvernement en échec pour le simple plaisir de voir couler le sang. Pendant ce temps, le Parisien, h qui son préfet de police interdit sévèrement d'aller voir éventrer un cheval d'un coup de corne, ou tuer le taureau d'un coup d'épée, se délecte sous le bienveillant regard de ce même fonctionnaire, au spectacle du forain de Montmartre qui mange des rats vivants.

La foule qui bave de joie à voir pendre au mufle de la brute humaine les entrailles déchirées de la bête criante ne mê paraît pas — peuple ou élite désœuvrée ^ — d'un raffinement délicat. Pourtant, ce [n'est là, à tout prendre, qu'un sursaut maladif" de l'ancestrale férocité dont la loi s'imposa d'abord

à nos premiers parents. Et beaucoup de ceux qui se récrient justement à cette sauvagerie, parce qu'ils ont l'horreur physique du sang et parce qu'une faiblesse ne leur permet pas de supporter les-convulsions de la douleur ç^ue, pourront commettre de sang froid des actes non moins cruels, décelant même peut-ôtre un cœur pire que celui du sauvage qui s'amuse aux cris de sa victime et partage avec quelque affamé les reliefs d'un anthropophagique festin.

Mme X..., par exemple, dont je veux dire l'aventure, n'aurait pas pu, j'imagine, supporter le spectacle du mangeur de rats sans s'évanouir en cérémonie, et, si quelqu'un s'est trouvé pour lui proposer la partie, je ne doute pas qu'elle ait manifesté son sincère dégoût par de petits cris d'élégante indignation. La vérité est pourtant qu'aucun des barbares dont elle répudie l'ignoble amusement ne serait peut-être capable de l'acte odieux, déshonorant, que la chronique des mois passés met à son compte.

Mme X... assistait à la fête d'aristocratie mêlée qu'un jeune gentilhomme donna cet été, en notre bois de Boulogne, pour célébrer sa conquête de l'Amérique millionnaire. La fête sur l'herbe fut, dit-on, fort belle. Mme X..., toutefois, la trouva gâtée par la fraîcheur du gazon, cruelle aux pieds déshabitués des neiges du Nouveau-Monde. Il faut un tabouret à Mme X..., et vingt habitués de ses dîners — car c'est a son cuisinier que l'on rend visite — partent en quête de la chose. Mais dans un tel encombrement de luxueux superflu, c'est

justement le nécessaire qui manque. Pas de tabouret. Rien même qui puisse en tenir lieu. Que faire ? Mme X... a une idée. Des corbeilles de pain circulent. Elle saisit une de ces grandes miches rondes, dont la croûte dorée tente la misère de nos rues, et triomphalement l'installe sous ses pieds. Une belle occasion de s'enrhumer perdue.

On ne dit pas quelle fut l'attitude de la jeunesse à la boutonnière fleurie, dont le secours avait été vainement réclamé. Quelques-uns peut-être eurent le triste courage de rire. Mais la plupart, j'en suis sûr, ne purent s'empêcher de ressentir l'outrage de ces deux bottines crottées, piétinant, souillant, malaxant en pâte terreuse le pain que Anendra mendier demain la longue file hâve dont la vie languit et s'effrite faute du nécessaire.

C'est un réconfort pour moi de penser que Mme X... n'est pas Française. Elle était pauvre, dit-on, avant d'épouser le vieux mari dont les millions ouvrirent à sa rusticité les portes de nos aristocratiques demeures. Il faut l'en plaindre davantage. Quoi de plus triste que cette forfanterie d'ingratitude envers les bons enseignements de l'expérience de misère ! Les parvenus ont de ces fanfaronnades par lesquelles ils pensent s'égaler aux aristocrates qui s'infligent l'humiliation de les accueillir. Mme X... a cru sans doute accomplir un acte d'énorme chic, E!lle a seulement fait preuve d'outrageuse insolence envers le peuple qui lui fait la grâce de l'hospitalité dont elle abuse. Dans cette foule disparate, je cherche qui eût été capable d'une action si parfaitement indigne, et je

ne croîs pas qu'il fût aisé d'en trouver d'autres que la triste héroïne de cette honteuse aventure.

Le pain, madame, est une chose sacrée. Non pas seulement, comme on vous Ta dit sans doute, lorsque la main du prêtre, ayant tracé des signes mystérieux sur la pâte l'a pénétrée de la divine essence, mais parce que c'est de la vie, de la vie d'homme en puissance, et que l'humanité, avare, s'en mesure parcimonieusement à elle-même le bienfait. Le pain, c'est la clef de la civilisation commençante, le fondement du foyer, la délivrance de l'esprit affranchi de la servitude du besoin. Votre religion, dont vous pratiquez les rites sans les comprendre, célèbre magnifiquement, en des cérémonies où vous passez aveugle et sourde, la découverte merveilleuse par laquelle l'humanité demeure et grandit. Le pain azyme des Juifs, l'hostie du catholique, le pain de communion du Réformé, que disent-ils, sinon le grand mystère de la planète alimentant de sa substance, en cycle d'évolution, la créature en qui se meut un peu de l'âme totale des choses?

« Notre PcrCy donnez-nous notre pain quotidien », dit votre prière, ô chrétienne. Absurde formule pour vous, dont la fonction sociale serait moins de recevoir le pain que.de le donner au lieu de le jeter dans la boue. Il faudrait deux prières, voyez-vous. L'une pour les pauvres : « Donneznous >). L'autre pour les riches : « Père^ faitesnous la gî^âce de donner, » Car donner, c'est rendre, madame, et, ne rendant pas, vous volez.

Avez-vous donc oublié le temps où votre condi-

tion vous mettait dans le cas de réfléchir sur ce fait lamentable que l'humanité laborieuse ne produit pas assez de blé, ne fabrique pas assez de pain pour tous les hommes qui ont faim ? Cela s'appelle la question sociale dans tous les mondes, l'ancien et le nouveau. L'Angleterre l'a résolue par le Wcrk-House. La créature humaine sans nourriture entre en prison, de sa volonté, vend sa liberté pour un morceau de pain, quitte, quand le poids des murs devient trop lourd, à reprendre sa liberté... au fond de la Tamise. Le reste de l'Europe, et l'Amérique aussi, soutiennent doctrinalement que la mort est préférable. On meurt donc en bonne logique. Le charbon, l'eau, la corde, le revolver ou la colonne Vendôme apportent la solution requise. Lisez cela dans votre journal, quelques colonnes plus loin que la Chronique de U Elégance. Vous verrez là Ce qui arrive faute d'un morceau de pain.

Cela vous expliquera comment l'anarchiste Barrucand que vous n'aurez point vu à la fête du Bois de Boulogne, en est arrivé h proposer le pain gratuit. On nous dit que c'est impossible. Quel dommage ! Si le Christ, revenant, trouvait sa chrétienté occupée à démontrer que la créature humaine qui n'a pas de quoi acheter du pain doit mourir, il en serait assez étonné, je pense.

L'état d'àme est, en effet, curieux chez des gens qui proclament leur droit légal d'acheter tout le pain de nos boulangeries pour le jeter aux poissons de la Seine. Ils ne le font pas, je m*enipresse de le dire. Ils n'ont même aucune envie de le faire, car

il n'y gagnerait rien, et leur âme vaut mieux que la légalité qui en sort. Entrez dans nos maisons, madame, et, du palais k la chaumière, on vous enseignera le respect du pain, on vous dira qu'il est aussi condamnable de prendre la vie en bloc que de la détruire lentement, de volonté préméditée, en refusant à son semblable la subsistance nécessaire.

(( Ne gaspillez pas le pain ! » telle fut la parole des anciens, dont les mœurs, pourtant, nous semblent implacables. Ce mot d'ordre, nos aïeules nous l'ont transmis, et, en attendant le jour de l'universel apaisement des estomacs et des cœurs, nous le transmettrons religieusement k nos enfants.

Voilà pourquoi, madame, rien ne nous paraît si répugnant que votre exploit de mêler la boue et le sable au pain des aflFamés. Marie-Antoinette d'Autriche paya cher une fâcheuse plaisanterie sur la brioche qu'elle recommandait aux misérables manquant de pain. Vous, madame, vous ne serez punie que par la dénonciation publique de votre | crime. C'est assez.

Avez-vous lu un roman de Feuillet qui s'appelle Monsieur de Camors. Il y a là un gentilhomme qui, au sortir d'une fêtey s'amuse k faire ramasser un louis d'or dans le ruisseau par un pauvre avec les dents. Il en reçoit un grand soufflet. Il suffirait aujourd'hui de le montrer du doigt. Tel est le progrès, chez nous.

Cheval de retour.

Un de mes amis, avocat de son métier, reçut hier la visite d'un pçtit homme barbu, d'aspect à la fois lamentable et résolu, serré dans une triste souquenille, déchiré, crotté, sans chemise, mais qui, se campant tout droit sur son siège, et nerveusement saccadé, lui tint, moi présent, le langage que je vais rapporter ;

« Monsieur, je me nomme T... J'arrive de Nouvelle-Calédonie. Je suis un forçat libéré. J'étais clerc de notaire à X... Dans un accès de vivacité, j'ai tué ma maîtresse, et le jury du Loir-et-Cher m'a condamné à cinq ans de travaux forcés. C'est très dur le bagne : plus dur encore qu'on ne croit à Paris. Cependant on y mange à peu près, et beaucoup de Parisiens n'en sont pas là.

« Ma conduite en Nouvelle-Calédonie fut si bonne qu'après deux ans et demi on me fit remise de ma peine : cela, sans protection aucune, puisque je n'ai ni parent, ni ami. C'est M. Carnot qui m'a gracié. Vous voyez que les journaux ont bien raison de faire son éloge. Peu de temps après ma mise en liberté, on me remettait encore mes cinq

années d'interdiction de séjour. Voici les pièces à Tappui de mon dire.

« Sans ressources, j'ai naturellement pensé a me faire une situation là-bas. J'ai cherché du travail. Mais, quand on n'a pas de capitaux la vie est impossible en Nouvelle-Calédonie. La main-d'œuvre abonde en raison de la grande quantité de forçats libérés. Et pour aggraver encore cette situation, on a importé un millier de Chinois qui vivent de trois cuillerées de riz et se louent pour quinze francs par mois.

« J'ai donc résolu de revenir en France, et après m'être muni des documents que voici établissant ma condamnation, mes grâces successives, ma bonne conduite persistante, j'ai été embarqué à destination de Brest.

« Arrivé à Brest, je me présente à la souspréfecture. Je raconte mon histoire au sous-préfet, qui me reçoit très bien et me donne des bons de nourriture. Je croîs que c'est un brave homme. Il me conseille de me rendre à Paris, où l'Assistance publique, dit-il se chargera de me donner des secours.

(( J'arrive à Paris. Je vais tout droit à l'Assistance. Là, on me dit d'aller à la Mairie* de mon arrondissement. J'explique que je n'ai pas d'arrondissement. L'employé répond : « Tout le monde a un arrondissement. Autrement vous seriez un vagabond, et alors c'est Taffalre de la police. Nous ne secourons pas les vagabonds. »

Au hasard, je vais à la Mairie du huitième parce que je pensais que c'était la plus riche. Je demande

le maire. On me dit qu'il est malade, et on me donne son adresse. Je vais chez lui. On me refuse sa porte, mais j'insiste tellement qu'il finit par me recevoir. Je lui raconte mon histoire. Il a Tair aussi d'un bien brave homme, celui-là. « Allez à la Mairie, me dit-il, voilà un mot pour mon adjoint ».

Je vais voir l'adjoint, qui est un homme très bien. Il me dit : « Vous n'avez pas six mois de domicile dans l'arrondissement, je ne peux rien vous donner. L'autre jour j'ai fait donner un secours à un homme qui n'avait pas six mois de domicile, et j'ai eu des histoires sans fin. Je ne peux plus rien faire maintenant. Voilà deux francs de ma poche. Allez donc voir M. Bérenger qui s'occupe d'institutions de secours. »

« Je ne me décourage pas, et je vais voir M. Bérenger. C'est un homme pressé. Cependant il m'écoute très obligeamment, et me donne un mot pour une Société de secours, V Assistance par le travail. Je me rends à l'adresse indiquée, on me donne des bons de pain et un bon de travail. Je vais bien vite au bureau où l'on distribue le travail. Mais là, on me fait remarquer qu'il y a écrit sur le bon : {>alahle pour les personnes de 13 à 18 ans. Moi, j'ai *46 ans. Ça ne pouvait pas me servir. Ce n'était pas leur faute à ces gens. Tenez, le voilà, le bon.

(( On me conseille alors de me faire inscrire dans les Mairies pour les jours où la Ville prend des ouvriers supplémentaires. Je me fais incrire dans quatre Mairies. Mais, dans chaque Mairie, on me dit de revenir quand il tombera de la neige. Alors,

mol qui n'ai pas de domicile et qui suis h peine vêtu, il faut que je souhaite de la neige. Il en est bien tombé ce matin. Assez pour geler. Pas assez pour balayer. Tous les ennuis.

« Dans une Mairie, j'ai raconté mon histoire à un monsieur qui paraissait très bon. Il m'a donné une pièce avec un mot de recommandation pour M. Chincholle, du Figai'o, et pour un rédacteur du Temps, M. Chincholle, bien complaisant, me remet une lettre pour un rédacteur de la Patrie. Celui-ci me dit qu'on pourra peut-être me prendre comme crieur à la fin du mois. Le rédacteur du Temps me donne un billet pour la maison Dufayel, où l'on me reçoit avec beaucoup de bienveillance, .le raconte que je suis un forçat libéré, que j'ai tout intérêt à bien me conduire, car au moindre écart on m'arrêterait immanquablement. On m'écoute ttès bien et Ton me dit : « Revenez à la fin du mois, nous vous prendrons peut-être. »

« Il fallait manger en attendant. Un homme me dit d'aller à la Maison du Peuple où il y a des soupes. J'y vais. Je trouve deux braves gens très bien disposés. Seulement ils se mettent à me parler politique. Je me dis : « Ça doit être des anarchistes. Il y a de la police là-dedans. » [Textuel.) Quand on saura que je suis un ancien forçat, on m'arrêtera. C'est sûr. Et me voilà reparti, crevant de faim.

« Ne sachant plus que faire, je me rends au premier commissariat de police et je demande qu'on m'arrête. J'explique mon affaire au commissaire, je lui montre mes pièccî?. En voilà un brave

homme. Il me dit qu'il ne veut pas m'arrêter, il me console, il me fait passer la nuit dans son poste où il y avait un poêle, et, au matin, il me donne dés bons et un franc de sa poche. Oui, c'est un brave homme, et les sergots ont été très bons aussi. Ils ne sont pas bien riches non plus, et ça trime,.,

« Le soir, vers sept heures, il me restait douze sous. Je n'avais pas diné, je ne savais pas ou aller coucher. Partout on me demandait vingt sous pour un lit. Je rencontre auxHalles un malheureux qui mangeait des pommes de terre frites. J'en achète, moi aussi, pour deux sous, et je lui demande s'il connaît un endroit où l'on couche pour dix sous. Il me répond que oui, et il m'emmène au diable, dans le haut de Belleville. C'était un grand dortoir d'une quarantaine de lits. Je me suis bien couché, mais je n'ai pas pu dormir tant on faisait de bruit. La moitié des gens étaient ivres. Les uns chantaient, les autres se disputaient. Il y avait à côté de moi un homme qui a sangloté toute la nuit. J'étais si triste que je n'ai pas eu le courage de lui demander pourquoi. Ça ne pouvait servir à rien, n'est-ce pas? A cinq heures du matin, l'air n'était plus respirable et l'odeur était horrible, Je suis parti. La petite pluie fine qui tombait m'a fait plaisir.

« Le logeur à qui j'ai demandé ce qu'il fallait faire, m'a dit : u Pourquoi n'allez-vous pas voir des avocats »? Alors je suis venu chez vous? Qu'est-ce que vous pouvez me dire? Qu'est-ce qu'il faut faire pour travailler, pour manger, pour dormir? Tenez, en arrivant à Brest, j'ai trouvé une lettre de l'avocat qui m'avait défendu : « Voilà ce qu'il me dit :

« J'apprends avec plaisir que vous êtes libéré. Tâchez de vous réhabiliter par le travail. Renoncez à ridée de redevenir clerc de notaire, comme autrefois. Faites n'importe quoi. En vous conduisant bien, peu à peu vous vous réhabiliterez. » C'est tout ce que je veux. Mais comment faut-il faire, pour « faire n importe quoi? »

Jamais ne fut posée question plus embarrassante. Malheur à qui ne rentre pas dans les cadres prévus de l'organisation sociale. On a oublié le cadre des libérés. En Amérique, un fonctionnaire spécial est chargé de leur faciliter la rentrée dans la vie d'ordre et de travail. Chez nous, rien. Songez à Fodvssée de ce misérable dont le crime a son excuse peut-être et qui, en tout cas, a payé sa dette. Il ne récrimine pas. Il n'a rencontré que des braves gens. Tous impuissants.

Muni d'une bonne pièce, il nous quitta, plein d'une adi;nirable confiance, déclarant que nous l'avions sauvé, prêt à recommencer ses pérégrinations douloureuses dont il ne s'étonnait qu'à demi. J'ignore ce qu'il adviendra de ce vaincu. Mais qui de mes lecteurs ne comprend maintenant comment on fait pour contraindre les criminels libérés à la récidive?

P. S. — Je lis dans les journaux qu'on a trouvé, la nuit dernière, un homme mort de froid dans les fortifications. C'est peut-être mon clerc de notaire. Pauvre chenal de j'ctouîl

AU FIL DES JOUnS

Accidents de Justice.

Il y a quelque temps, un habitant d'Angers, nommé Alpjaonse Paul, fut arrêté à Ancenis et conduit entre deux gendarmes à Nice, où le juge d'instruction Taccusait d'un détournement de 500,000 francs au préjudice du Crédit Lyonnais. L'inculpé, comme toujours, protestait de son innocenqe, mais Ton n'en fait point accroire là-dessus aux sévères magistrats chargés d'administrer la justice de la République française.

Cependant, quand l'homme fourré d'hermine fut en présence de son criminel en blouse, il fut bien obligé de reconnaître qu'il y avait erreur sur la personne, et que le Paul mandé de si loin n'était point celui dont il avait besoin pour faire un exemple, comme on dit. Le brave homme — c'est du juge que je parle — fut, je n'en doute pas, fort ennuyé de la méprise, et je ne serais point surpris qu'il eut fait poliment quelque allusion à cet état d'âme. Seulement, il arriva que l'innocent — je désigne ainsi l'homme qu'on venait de promener en menottes, d'étape en étape, d'un bout de la France à Fautre — fut encore plus lAché de^'aventure.

PAR LES H L'ES il'.i

Il n'en fit point Tobservation, je pense, car s'il avait manifesté quelque mouvement de mauvaise humeur, à l'égard du magistrat sur son siège, celui-ci — tenu de faire respecter la magistrature — se fut vu dans l'obligation de le renvover en prison pour lui apprendre à être honnête homme malgré les juges. Peut-être notre Paul pensa-t-il qu'une dépêche télégraphique au parquet d'Angers aurait suffi pour éclairer le juge de Nice sur les doutes qu'il avait. En homme sage il garda cette remarque pour lui, et fit bien. Moyennant quoi le magistrat, indulgent, permit qu'on le déposât de façon civile dans la rue, où, reprenant ses esprits, le voyageur malgré lui put réfléchir à son aise sur l'ennui de vivre dans la même République qu'un juge de jugement précipité.

Malheureusement, les réflexions de cette sorte, fort curieuses en soi, ne suffisent pas à tirer d'affaire un misérable, vivant au jour le jour dans le pays d'Anjou, qui se voit, sans un sou vaillant, abandonné par la justice de son pays sous les palmiers de la promenade des Anglais. De Nice h Angers, c'est un voyage qu'on peut faire en train de luxe sans trop d'ennuis. Quand on a le gousset vide, c'est tout autre chose. Et le bon juge, qui ne s'était pas avisé du télégraphe, n'avait pas eu l'idée que son innocent criminel fut embarrassé de retenir un wagon-lit pour son voyage de retour.

La société représentée par ses fonctionnaires peut arracher un homme h son foyer, le traîner, la chaîne aux mains, pendant trois cents lieues -de route et l'abandonner, nu comme ver, sur les che-

mins. Là s'arrête le devoir de protection sociale, et si le vagabond — la victime du juge n'a pas d'autre qualité désormais — tente de mendier pour vivre, la gendarmerie de tout à l'heure doit lui mettre derechef la main au collet et le réintégrer sous les verrous.

Oserai-je le dire? Paul n'hésita pas a violer celte loi de sauvegarde chrétienne. Il mendia, le malheureux, et les gendarmes, bons, lui firent la grâce de ne pas s'en apercevoir. D'.exercer son métier, il ne pouvait être question. Il avait été garçon de collège à Montargis, .à Meaux, et, depuis quelques années, il faisait le métier de colporteur. Or, il n'y a point de collège sur les grandes routes des Alpes-Maritimes et pour vendre du fil et des aiguilles il faut d'abord en acheter. C'est h quoi n'avait point songé le juge.

L'infortuné — c'est du vagabond que je parle, et non du juge — mendia donc effrontément en dépit des lois de la République, et trouva même des gens pour le secourir. 11 parvint ainsi jusqu'à Marseille. Là, fort en peine, il eut Tidéc de se présenter à l'autorité militaire. Sujet belge, il avait en effet servi à la Légion étrangère et pouvait montrer d'assez beaux états de service. Après avoir fait la campagne de 1870-1871, il s'était distingué dans le Sud-Oranais et au Tonkin. Son bulletin de réforme portait la mention suivante : « Quatorze ans de service, onze campagnes, neuf blessures et quatre décorations, réformé numéro un. » Cela n'est pas mal pour un vagabond. Aussi le général Canonge, commandant la 58*^ brigade, voulut-il

bien remettre a son ancien compagnon de guerre une petite somme de 45 francs et demander pour lui une passe gratuite au chef de gare de la ligne Paris-Lyon-Méditerranée. Par les étapes de Gannat, Montluçon, Châteauroux, Tour et Saumur, Paul rejoignit Angers oii il arriva sans ressources. On le trouva mendiant. Le préfet, mis au courant de rhistoire, lui accorda un secours. Peut-être pourra-t-il reprendre son commerce. Le juge aura de l'avancement. Si Paul était né bossu, disqualifié par conséquent pour le service militaire, il aurait été innocent tout de même, mais, le secours du général Canonge manquant, il aurait probablement fini au fond de la rade de Marseille. Notre justice a de ces exigences.

Un autre juge dont il faut se garder, c'est celui qui vient d'oublier un détenu pendant sept mois à Mazas. Qui aurait cru qu'on put oublier ^un détenu en prison comme une paire de gants dans sa poche? Il n'y a rien de plus facile, nous explique le Temps, car ils ne sont « que six magistrats » chargés de s'occuper de l'affaire. Le mandat d'arrestation est d'abord libellé et signé suivant les règles de l'art. Le petit parquet, diligent, fait l'effort d'envoyer le susdit mandat au parquet général, lequel en donne reçu et expédie Tordre d'envoi à Mazas. Ce reçu et cet ordre ont été retrouvés, dans le cas dont il s'agit. C'est donc le parquet de la cour qui a commi« (( l'erreur », suivant le mot du président des assise^, car le prévenu était a sa disposition, et « à la dispo" sition de nul auti^e ».

C'est ici justement que l'hîstoire devient curieuse.

Le substitut chargé de cette branche du service, est, paraît-il, « une sorte de chef de bureau » ayant une quarantaine d*emploijés sous ses or^dres. Les pièces concernant Vigerie — c'est le nom de l'oublié — furent dûment placées dans une chemise sur laquelle on inscrivit, avec le nom du juge d'instruction qui le reçut en pâture, la mention : « En fuite », qui le classait parmi les contumaces.

Plus tard, Vigerie est arrêté, et on l'envoie dans toutes les formes àMazas. Mais les quarante et un fonctionnaires du parquet, qui avaient apparemment d'autres soucis, oublient de remplacer les mots « En fuite » par l'inscription : « Détenu », et le substitut ayant l'habitude « de signer sans lire », nous dit-on, Vigerie, emprisonné, se met a dormir du sommeil de l'Injuste dans le carton des contumaces.

Ici, j'éprouve le besoin de reproduire le texte même du Temps : « Vigerie passa, à son tour, dans les mains du substitut, du conseiller rapporteur et du président de la chambre des mises en accusation, soit trois magistrats qui du dossier ne regardèrent que la couverture,., et le renvoyèrent sans débat devant la cour d'assises. Et pareillement, à la cour d'assises, le représentant du Ministère public et le président sur le simple vu de cette couverture expédièrent V affaire en un clin d'œil, et. suivant l'usage, le maximum fut prononcé » contre cet étrange contumace qui se trouvait sous la main du juge.

.1// hout de six mois, un huissier se présenta à son domicile pour lui signifier sa condamnation à

dix ans de réclusion. C'est alors qu'apparut le

DeiiH e.v machina sous les traits d'un conciers:e

sauveur qui ne craignit pas do révéler aux gens de justice le grand mystère de la présence de N'igerie à Mazas. On s'empressa de refaire au contumace malgré lui un autre jugement qui ne ' le taxait plus qu'a un an de prison. « Il aurait pu être innocent, dit le Temps, et combien de temps serait-il resté à Mazas sans la présence d'esprit de son concierge? »

Cette collaboration providentielle des concierges avec notre magistrature ne va pas sans inconvénients. On nous dit, il est vrai, que (c des pî^crantions sont prises pour éviter d'aussi regrettables bévues ». Jugez de ce qui pourrait advenir faute de ces efficaces précautions.

Il paraît d'ailleurs que la principale précaution , sur laquelle on compte, c'est que le prévenu a le droit d'indisposer contre lui le juge de qui dépend son sort par des réclamations que le magistrat ne manquera pas d'estimer intempestives et de lui faire payer en conséquence. Cette organisation de garanties judiciaires me semble plutôt remonter à l'âge de la pierre éclatée.

Le Temps est mieux inspiré lorsqu^il conclut qu' (( avec notre hiérarchie de fonctionnaires il iiy a plus de responsabilité nulle part » et que « la centralisation c^est V irresponsabilité y) . Je me souviens d'avoir dit quelque chose de semblable autrefois à la tribune, à propos précisément de la réforme de la magistrature, et davoir été, pour cela, malmené d'importance par les amis du Temps

et par le Temps lui-même. L'histoire de Paul et celle de Vigerie sont à la vérité plus éloquentes que tous les discours du monde. Mais j'attendrai, pour prendre au sérieux les réformes administratives du Temps que ses amis profitent de leur passage au pouvoir pour nous donner des satisfactions qui ne soient pas de simple littérature.

J'ai signalé, il n'y a pas très longtemps, le cas d'un jeune détenu oublié six semaines au cachot par un fonctionnaire qui est une des gloires du parti modéré. Je n'ai pas remarqué que Y accident soit devenu l'occasion d'aucun projet de réforme. En revanche, le coupable — je parle du fonctionnaire — fut, peu après, promu à l'un des postes les plus élevés de l'Etat.

Je suis là )).

Nous avons, dans nos murs, un Congrès pénitentiaire international. C'est une réunion de fonctionnaires qui ont besoin d'être décorés et de braves gens qui s'ennuient chez eux. On y trouve aussi quelques philanthropes innocents, et même des jeunes réformateurs qui veulent faire leur chemin. Cela fait le plus aimable assemblage , et si notre système de répression n'y gagne rien, au moins trouvons-nous dans ce concours de bonnes volontés solennelles l'occasion d'exercer royalement l'hospitalité républicaine.

Nous avons logé notre congrès au Collège de France, dans nos plus beaux Gobelins. Le gardemeuble a fait les frais de l'installation : c'est tout dire. Salle du congrès, salles de sections, secrétariat, avec abondante distribution de papier h en-tête, salon de lecture confortablement aménagé, etc., etc. On y trouve jusqu'à des images qui donnent, sans qu'il soit besoin de se déranger, l'idée de la somptuosité intérieure de nos maisons centrales. De grands stéréoscopes donnent l'illusion de la réalité, et pour ceux qui ne craignent pas de faire

le voyage, le grand amphltéâtre de la Sorbonne offre, à quelques mètres de là, le joujou de maisons de force en relief. Un reporter nous dit que ces petites constructions de carton piquées de boulingrins en soie effilochée sont de l'effet le plus plaisant du monde et inspirent à nos congressistes des facéties sur le bonheur des condamnés. On a aussi, je pense, organisé sur quelque table, avec ces petits plats de bois colorié qui font la joie des enfants, une* fidèle représentation des menus variés de ces maisons de plaisirs.

Ces ingénieuses dispositions auront pour effet d'abréger les travaux du Congrès en le dispensant de ces visites ridicules où notre administration pénitentiaire exhibe ses merveilles, à peu près comme Potemkin réjouissait la grande Catherine en voyage de ses villages d'opéra-comique.

Quoi qu'il en soit, on s'est mis au travail. Et d'abord un ministre, si j'ai bonne mémoire, a souhaité la bienvenue à nos hôtes et dévoilé au regard de tous, les bonnes intentions qui rampent au fond de son cœur. Cette formalité remplie, on s'est partagé la besogne. Un premier groupe, d'une centaine de personnes, a visité la Conciergerie, le Panthéon, les Invalides, puis s'est rendu à Sèvres, sur un bateau où le déjeuner était servi. Je n'ai pas besoin de vous dire que la question pénitentiaire a fait l'objet des études les plus approfondies dans le cachot de Marie-Antoinette et devant le tombeau de Napoléon P"", comme aux fraternelles agapes égayées des coteaux de Meudon.

Le second groupe, plus hardi, s'est répandu

dans Fontainebleau. Les fresques du Primatice, et les carpes de François P'' sont remarquablement discrètes sur le régime cellulaire, mais la forêt n'est pas sans avoir un mot à dire sur Tennui des détentions prolongées.

D'ailleurs, avant d'arriver à Fontainebleau, il y a la station de Melun : vingt minutes d'arrêt, buffet et visite aux prisonniers. Ce sont les détenus de Melun qui impriment le compte rendu du Congrès. Une visite de politesse était de rigueur.

Il ne faut pas croire, d'ailleurs, qu'on se soit' borhé à ces études péripatétiques. Le Congrès a délibéré suivant les formes établies. Il a commencé par écarter avec dédain six volumes in-folio où le gouvernement japonais avait eu la bonté de consigner l'histoire de son régime pénitentiaire depuis deux mille ans. On a jugé que cela était sans intérêt. Ah ! s'il avait été question de la manufacture de Sèvres... Ce travail accompli, on a donné une pensée aux détenus. J'emprunte au journal le Temps la joyeuseté suivante :

Dans la deuxième section. — questions pénitentiaires, — la discussion a porté sur cette question:

« Les détenus ont-ils droit au salaire ? Ou bien le produit «lu travail doit-il être employé d'abord à couvrir les dépenses d'entretien de tous les condamnés de même catégorie, saut" à attribuer à chacun d'eux une part fixe de ce produit et à donner, à titre de récompenses, *des gratifications aux plus méritants ? »

M. Stevcns pense que, si le détenu doit son travail à riiltat, celui-ci à son tour lui doit une rémunération. Telle n'est pas l'opinion de M. Puibaraud qui a fait triompher son avis. « Les condamnés, dit M. Puibaraud, sont pour le bud-

get de l'Etat une source considérable de dépenses et le droit au salaire est cause de la situation financière des établissements pénitentiaires dont le budget est en constant déficit. Il faudrait mettre en commun les salaires et les affecter au budget de la prison. »

M. Bouillard fortifie l'argumentation de M. Puibaraud des explications suivantes. Dans la pratique, le libéré fait de son pécule le plus déplorable usage ; en quelques jours il le dissipe de la pire façon. On ne peut nier, d'autre part, qu'à l'approche des temps rigoureux, une afflueuce de prévenus se presse devant les tribunaux, où ils vont chercher une condamnation capable de les mettre à l'abri.

A Poissy — complète M. Laguesse — certains détenus obtiennent des salaires qui vont jusqu'à 5 fr. par jour ; la situation des détenus est parfois meilleure que celle des gardiens.

Les deux résolutions suivantes ont été finalement adoptées à Vunanimité '

« 1° Le détenu n'a pas droit au salaire.

« 2» Il existe pour l'Etat un intérêt à donner une gratification au détenu. »

Si vraiment les congressistes ont donné dans cette bourde du détenu de Poissy qui gagne cinq francs par jour et se trouve dans une meilleure situation que son gardien^ c'est qu'ils ont Tâme bonne. Voilà un criminel dont on ferait bien de vérifier le budget entre deux visites aux palais nationaux.

En tout cas, nous voilà maintenant dotés d'une réforme. Le condamné doit être désormais considéré comme n'ayant aucun droit à la partie la plus minime de son salaire. (Cela a été voté à l'unanimité). Si on ne le met pas dehors sans un sou, pour l'obliger à voler dès sa sortie de prison, c'est par pure grandeur d'âme. M. Bouillard a constaté que les libérés dépensaient très mal leur argent. Après

cinq ans de prison, on voit en effet, de ces gens faire une ribotte, au lieu de consacrer leurs économies à quelque fondation pieuse au Sacré-Cœur. N'est-ce pas incroyable ? Donc, dans ton intérêt, le gouvernement va te vider les poches, mon garçon. Et maintenant, tire-toi d'affaire: le bon préfet de police te regarde. Si tu veux écouter le conseil de M. Bouillard, retourne devant les tribunaux chercher une condamnation capable de te mettre à V abri.

Une autre question à résoudre était celle-ci : Quelle serait la manière la plus efficace de prévenir la mendicité et le vagabondage des mineurs? M. Georges Rocher n'a pas d'hésitation. Il propose tout simplement de caserner les enfants du peuple à l'école primaire, comme on fait des petits bourgeois au collège. U internat scolaire^ telle est le nom de la réforme proposée. Que dire à M. Rocher sinon qu'il me paraît dans la bonne tradition administrative. Quand le procès de l'internat bourgeois a été , fait depuis si longtemps avec tant d'autorité, comment se soustraire à l'idée de l'étendre aux fils des travailleurs manuels ? Je compte surM. Rousselle et sur Mme Pognon, pour éclairer h cet égard le jeune sous-préfet du ministère qui, d'ailleurs, n'aura pas perdu son temps car sa brochure, imprimée aux frais de VEtat par les détenus de Melun. lui vaudra certainement d'être bien noté.

Quand le congrès aura mis au point les réformes que je viens d'indiquer, il se réunira une seconde fois pour entendre Yvette Guilbert, et s'ajournera ;i l'année prochaine en quelque autre puissante capitale. Les artistes s'en réjouiront plus que les

<létenus. On ne peut pas satisfaire tout le monde à la fols.

Si je parle du Congrès pénitentiaire avec une pleine liberté d'esprit, ce n'est pas que j'aie toujours été étranger à ces joyeuses réunions. Pour- <jiioi ne Tavouerais-je pas? J'ai brillé, en mon temps, au Congrès de Rome et j'ai jeté le plus vif éclat sur le Congrès de Saint-Pétersbourg. Pas personnellement, je dois le reconnaître, mais par mon délégué, M. le Directeur des Services pénitentiaires de la République française, qui tenait de ma passivité je ne sais quel mandat non défini. C'était au temps de mes folles grandeurs, quand j'exerçais ce souverain pouvoir qui excita l'animadversion des hommes. Un ministre que je n'avais pas renversé, voulant m'éblouir, me dit un jour entre deux portes : « Je vous ai nommé membre de la Commission Supérieure des prisons. » Cet homme étrange se nommait Allain-Targé.

11 allégua pour s'excuser que j'avais fait sur la question des récidivistes des discours trop justifiés par l'événement. La raison me parut bonne, car j'avais surtout défendu les idées de mon excellent maître et ami Emile AcoUas dont la République a toujours refusé de faire un conseiller d'Ktat par la raison que c'était un des plus remarquables théoriciens du droit qui ait vécu. Un grand ladical qui fut ministre, et même président du conseil, recula d'horreur à cette seuh^ pensée, et hil préféra je ne sais quel fonctionnaire qu'un sénilité précoce avait mis hors d'état de continuer plus longtemps ses serçfices. Cependant, par

PAR LES RUES l.'it^

une faveur qui fit scandale, nous avions obtenu pour Acollas une place d'inspecteur des prisons. Ces postes sont généralement réservés à des fonctionnaires fatigués, parfaitement étrangers à la question pénitentiaire. Acollas, qui ne remplissait pas du tout cette condition, prit ses fonctions au sérieux, rédigea de remarquables rapports qui dorment dans la poussière, se fit détester de ses chefs comme a un gêneur », et devint la bête noire du service. Il s'en consolait en d'interminables causeries où il exposait ses plans de réforme, et daubait ferme — on peut le croire — sur ministres et directeurs. Quand je lui annonçai la nonç^elle distinction dont je venais d'être honoré, il éclata de rire et me dit ces simples paroles : « N'achète pas encore ton uniforme. »

En effet, je n'achetai pas d'uniforme. Mais je me rendis très exactement à la première convoca-r tion. Dans une grande salle tendue de vert, des hommes austères, décorés jusqu'au menton, causaient familièrement entre eux de toutes les questions susceptibles d'intéresser des fonctionnaires qui ont voué leur existence au bien public. Ce qui frappa surtout mon attention, ce fut la magnifique pendule en bronze doré qui présidait aux délibérations de ces hommes. Le sujet n'en est pas banal. On y voit le duc d'Orléans expirant au milieu des siens, a la suite de l'accident de Neuilly. On vient de saigner le blessé que cette médication achève. Cependant, tout, dans son attitude, indique visiblement qu'il recommande à son fils, suivant la parole historique, de rester le serviteur passionné

de la Résolution, La princesse Hélène de Mecklembourg, — rêveuse et obstinée, en bonne Allemande — semble promettre que son fils, le comte de Paris, et toute sa descendance demeureront fidèles au souvenir des immortels principes de Philippe-Egalité. Enfin le roi Louis-Philippe, fçrme comme un roc, dit clairement d'un geste énergique : je suis la!

Ce groupe inoubliable n'est jamais sorti de ma mémoire. Deux Républiques et un empire ont passé sur lui sans l'atteindre, et de toutes les paroles que j'ai recueillies dans cette auguste enceinte, une seule m'a paru forte et vraie, celle du bronze muet de la royauté bourgeoise : Monarchie^ Empire ou République^ je suis là.

Enfin la délibération s'ouvrit et je vis bientôt que le beau bronze d'or n'avait pas menti. Un long discours de M. le Directeur. M. le Directeur est terriblement loquace. Je serai bref, dit-il en commençant. Sa brièveté fut d'une heure. 11 dit les mérites de la Commission, et nous fit la biographie du vieux Schœlcher qu'il s'agissait de nommer président. Il avait fait une villégiature aux bains de mer avec Schœlcher, et cet événement prenait, à ses yeux, une importance historique. Son discours fini, Schœlcher, bien vieux, nous fit une pénible allocution, et M. le Directeur demanda tout aussitôt la parole.

Une autre heure de concision verbeuse. On était au cœur du sujet, il s'agissait d'une prison cellulaire construite, par enchantement, à Téloquente voix de M. le Directeur, comme autrefois les remparts de Thèbesàla musique d'Aniphion. L'histoire

des architectes, la qualité des briques, le miraculeux mortier, tout y passa. Je cherchais Martin- Nadaud et sa truelle : je ne vis qu'un ancien préfet de police de Mac-Mahon qui écarquillait les yeux. Les autres dormaient, ou tout au moins rêvaient les yeux fermés. Seul, Louis-Philippe, sur son socle, tenait bon, et c'est tout ce qu'il fallait. Des plans étaient étalés sur la table. On nous dit l'épaisseur des murs, la canalisation du gaz et des eaux, la plomberie, les serrures, et j'eus le temps de compter tous les coups de balai qui se donneraient par la suite des âges.

Tout finit, heureusement, et quand M. le Directeur fut a bout de salive, Schœlcher tressautant à la cessation du bruit, leva la tête et, dans un silence de mort, dit, ironiquement peut-être : « Qui est-ce qui demande la parole ? y) Ce n'était pas moi, certainement, ni personne, d'ailleurs, a En ce cas^ les propositions de M. le Directeur sont adoptées, conclut le président, et Je lè{>e la séance. ))

— Pardon, dis-je à mon voisin, M. Michaux, directeur des Colonies, qui, tout réactionnaire et clérical, faisait volontiers parade d'un scepticisme aussi spirituel que cynique, esNce quici on s^ occupe quaUjuc fois des pinsonniers P

— Quelquefois^ fit le bon fonctionnaire, mais rarement.

On rit beaucoup, et l'on se sépara en se promettiint de recommencer.

Ce qui est incroyable, c'est que j'eus la constance d'assister deux fois encore a des réunions de

ce ffenre.

Un jour, M. le Directeur allait partir pour le Congrès pénitentiaire de Saint-Pétersbourg. Vous devinez quelle affaire. Toute Thistoire des tsars y passa. Je ne fus pas sans m'étonner de voir la République française aller chercher des exemples de justice répressive dans le pays du knout et des déportations sans •jugement. M. Michaux, à qui je confiai discrètement ma surprise, me répondit gouailleusement :

— Les détenus n'y gagneront rien, mais qu'estce qu'ils gagnent à ce que nous faisons ici ? Cet argument me fit rester coi.

M. le Directeur partit, non sans avoir exposé, deux heures durant, ce qu'il dirait et ce qu'il ne dirait pas. Louis-Philippe, attentif, continuait de commenter toutes ces paroles, du geste d'un homme »qui a pris possession du présent et de l'avenir. Non content de partir, M. le Directeur revint : ce qui nous valut une interminable oraison sur les conséquences de son voyage au point de vue de l'équilibre européen.

La même comédie se renouvela pour le Congrès pénitentiaire de Rome. Mais, cette fois, j'eus la sagesse de rester chez moi. Ai-je besoin de dire que, pendant ce temps, les détenus de Melun ne discontinuaient pas d'imprimer, en de magnifiques volumes, — aux frais du bon contribuable de France, — la complète relation des gestes et paroles de notre délégué et de ses congénères? Estce pendant un de ces Congrès qu'un jeune détenu fut oublié pendant six semaines au cachot? Ce serait une excuse.

Il est inutile d'ajouter, n'est-ce pas? que la Commission supérieure des prisons poursuit ses curieux travaux sous Toeil vigilant de Louis-Philippe, qui continue de rassurer tout ce monde de son éloquent : Je suis là.

Il n'a pas besoin d'ajouter : Ty reste. On le voit bien.

l'iO

Au Congrès d'Anthropologie criminelle

Enfin, voici donc un Congrès qui se réunit pour autre chose que de fournir à ses membres Toccasion de faire un voyage de plaisir et de se casser réciproquement l'encensoir sur le nez. Je veux parler du Congrès d'anthropologie criminelle de Genève, oii nous venons d'entendre quelques paroles qu'il est bon de méditer.

C'est d'abord M. Fernand Théry, professeur de droit criminel à Liège, qui présente un rapport concluant h l'interdiction de l'emprisonnement cellulaire pour certains détenus dont ce mode de répression favorise les penchants criminels — ceux notamment qui sont affectés d'obsessions morbides. Il est évident que pour cette catégorie de condamnés — il faudrait dire plus justement de malades — la solitude ne peut qu'aggraver le développement et l'intensité de l'idée fixe. Le travail en société et au grand air, suggérant, h tout moment, des pensées différentes, ne peut que gêner le retour de l'obsession et en affaiblir la puissance.

On no peut qu'approuver. Seulement, si Ton veut bien y réfléchir, la doctrine de M. Fernand

Théry entraîne d'assez graves conséquences. L'emprisonnement cellulaire fut, en son temps, un très remarquable progrès. L'affreuse promiscuité des prisons accroissait au delà de toute mesure, par l'inévitable contagion, l'infection sociale résultant de toutes les pourritures individuelles. Aucune guérison n'était possible en un tel milieu, vjet le triste délinquant occasionnel, sentant le retour impossible, trouvant d'ailleurs chaque jour fortifiés en lui les funestes penchants qui l'avaient conduit à sa faute, sortait de là prêt à tout, criminel endurci avant le crime.

Il s'en faut de beaucoup, hélas ! que notre système pénitentiaire doive être dès aujourd'hui tenu pour exempt du reproche de conduire à de tels résultats. La fréquence des récidives — malgré la loi ridicule et, d'ailleurs inappliquée, dont je n'ai pu empêcher le vote — atteste les énormes défectuosités de notre système de répression. J'ai dit et écrit là-dessus beaucoup de clioses sans résultat, et je ne m'en étonne point, car lorsqu'une société est incapable de réformes urgentes dans l'intérêt des braves gens, comment céderait-elle aux mouvements de pitié, de justice pour le rebut social : criminels, petits ou grands, de tous les crimes.

Ce que je veux remarquer en ce moment, c'est que nos politiques et nos administrateurs, faute d'un grain de science et de philosophie, n'ont rien trouvé de mieux que de passer d'un extrême à l'autre. Après avoir défendu jusqu'au bout l'idée que la promiscuité était un mal nécessaire, ils se sont tout à coup chaussés de cette fantaisie que

remprisonnement cellulaire était l'universel remède, le dernier mot de la science pénitentiaire. On a écrit là-dessus mille sottises. Je n'ai pas besoin de dire que les fonctionnaires fourbus dont on fait chez nous des directeurs de l'Administration pénitentiaire ne connaissant pas, en général, le premier mot de la question, s'enthousiasment d'abord de la cellule à outrance et la prônent à titre de panacée. Quand j'étais membre de la Commission supérieure des prisons, nous avions un directeur qui ne put jamais élever son esprit plus haut que le dénombrement des cellules dont il gratifiait son pays.

On commence pourtant a s'apercevoir que c'est iinerie pure. Il n'y a pas plus de remède universel en médecine psychique, c'est-à-dire cérébrale, que dans la thérapeutique des autres organes. On ne guérit pas les gens atteints d'infirmité morale en les enfermant tous ensemble. On ne les guérit pas davantage par cela seul qu'on les isole. C'est une utile précaution contre la contagion, voilà tout. Mais il ne suffit pas d'éviter la contagion, il faut guérir dans la mesure où le permettent et la nature du sujet et l'état de nos connaissances. Longtemps on crut que châtier c'était guérir, ou tout au moins tenter la guérison. Cette thérapeutique simpliste de l'àme est aujourd'hui dépassée. C'est Ta médecine des temps où l'on chassait le démon du corps des malades à coups de bâton. Un notable progrès fut réalisé quand l'asile d'aliénés fut séparé de la prison. Une autre conquête d'humanité s'ensuivit le jour où Pinel fit tomber les fers des

mains des malheureux maniaques. Nos enfants, je Tespère, rougiront de nos prisons comme nous avons honte des hospices d'avant Pinel. .

C'est encore un Belge, M. Isidore Maus, chef de bureau au Ministère de la Justice à Bruxelles, qui, après M. Théry, a prononcé sur cette question la parole décisive : « Quand les tribunaux seront convaincus de la nécessité de jugei^ V homme y non le délits quand l'enquête sur la personnalité, les antécédents et le milieu de Tinculpé, complétée au besoin par l'examen médical et les recherches sur son hérédité, les aura mis à même de le connaître et de le comprendre, il faudra encore qu'ils trouvent, dans la législation répressive, les mesures appropriées à l'état de chacun... Le régime des peines devrait donc être réformé dans le sens d'une répression moins abstraite, plus personnelle, plus humaine. »

Là est, en effet, tout le principe d'un régime pénitentiaire scientifique chez les nations civilisées. Les abstractions chiméri(|ues nous ont fait assez de mal. Il est temps de revenir aux simples réalités. La science a depuis longtemps démontré la fausseté de Thypothèse d'un prétendu fluide dénommé lumière y c fia leur, électricité y etc., etc., pour ramener notre vue sur des corps lumineux, chauds ou èlectriscs. Ainsi du domaine tout entier (le la connaissances

Qu'est-ce (\KX un délit en soi? Nous ne voyons, nous ne connaissons que des délinquants ^ des hommes diversements mus par des causes variables vers des actes incompatibles avec un état régulier

de vie sociale. En leur appliquant le même traitement systématique, d'après des catégories abstraites, nous faisoi^s comme le médecin qui, sous prétexte que le même organe est atteint, traiterait d'identique façon toutes les maladies de la jambe, par exemple. Ainsi faisait la médecine des primitifs. Ainsi font encore les sorciers guérisseurs des peuplades sauvages. Nous commençons à distinguer. C'est un grand point.

Veux-je donc dire qu'il faut se garder des catégories? Tout au contraire. Car la science n'est à la bien prendre, qu'un vaste classement, et l'esprit humain manifeste son activité en des données qui se doivent ramener par l'observation à des types communs. Que seront nos catégories de criminels? Je n'ai pas à me prononcer sur ce point entre M. Lombroso et M. Garofalo qui se sont efforcés, au Congrès, d'élucider contradictoirement la question. Garofalo, chef du département législatif du Ministère de la Justice à Rome, repousse, très justement à mon avis, la distinction de Lombroso entre les criminels nés et les criminels d* occasion. ce II ne s'agit, dit-il très bien, que de diflférences et de degrés. Les deux éléments, la nature de l'individu et la circonstance extérieure conspirent toujours d'une manière plus ou moins forte dans chaque criminel... En partant de Tidée que chaque vrai criminel est toujours moralement un être inférieur, sans quoi il ne pourrait pas commettre de crimes, il s'agit de préciser la spécialité de son défaut moral, c'est-a-dire les sentiments et les «'nergles qu'il n'a pas, et les instincts malfaisants

PAR LES RUES ; l'i5

qui le dominent — que ces instincts soient héréditaires et irréductibles, ou qu'ils aient été acquis dès l'enfance ou à l'âge du développement physique et moral de l'individu. »

A ce point de vue, il est intéressant de donner brièvement le classement proposé par M. Garofalo :

PHEMii:RE CATÉGORIE. — Les assassîns, dont l'acte est caractérisé par le but exclusivement égoïste, l'absence complète de provocation de la part de la victime et la cruauté de l'exécution.

Deuxifime CATÉGORIE. — Lcs ç^iolents, auteurs de crimes ou délits contre les personnes, qui agissent ou bien par un sentiment ego-altruiste (préjugé d'honneur, de politique, de religion), ou bien par l'impulsivité du tempérament, par l'excitation des boissons alcooliques, par réaction contre une injure.

Troisiîime catégorie. — Les improbes ou voleurs de profession.

QuATRiiîME CATÉGORIE. — Les cyniques^ qui recherchent la satisfaction d'une passion honteuse.

(( Kn s'appuyant sur cette classification, conclut M. Garofalo, ne pourrait-on donner à la science pénale une base expérimentale, et adapter à chacun de ces types criminels le traitement nécessaire en vue de le rendre inoffensif? »

Lombroso, de son côté, vante le nourrissonnage jnoral^ c'est-à-dire l'éducation du premier âge dans un milieu aussi sain que possible. Et il ajoute : <( Pour ce qui est des peines, on doit les varier suivant l'Age, le sexe et l'espèce des criminels en ayant surtout sous les yeux le dédommagement

des victîmes et l'amélioration des criminels par le travail, car la prison telle quelle existe actuelle^ iment coûte aux honnêtes gens sans améliorer le 'Criminel, »

L'important, c'est que le principe des catégories psychiques soit admis. Le reste s'ensuivra de nécessité. C'est le diagnostic précédant le traitement. Remèdes généraux par catégories, dispositions spéciales pour les cas particuliers, isolement des uns, groupement temporaire de quelques-uns suivant -qu'il peut résulter du travail associé une influence salutaire, comme dans les cas que j'ai cités d'abord. Travaux de mine ou agricoles, colonisation, probation System^ tels sont les principaux procédés de redressement recommandés par Lombroso, auxquels il faut ajouter bien entendu les formes diverses de prédication morale. Cela ne ressemble que de fort loin à notre Nouvelle-Calédonie où nous faisons marchandise des prisonniers, en vendant leur travail à vil prix aux propriétaires de mines ou aux entrepreneurs d'industries qu'il plaît à l'Administration de favoriser.

11 y a au Ministère des Colonies des dossiers fort instructifs à cet égard, dont un député curieux pourrait utilement secouer la poussière.

J'en ai dit assez pour faire saisir toute l'importance des conclusions du Congrès d'anthropologie criminelle qui se rapprochent singulièrement de la prison-hospice de mon maître et ami Emile Acollas. Un jour, le jurisconsulte philosophe, se présentant a la députation, mit ce mot dans une de ses affiches que je découvris, il m'en souvient sur les

murs de l'Institut. Comme je m'étais arrêté pour lire, survint un bon bourgeois, officier de la Légion d'honneur, académicien, j'aime à le croire. Il voulut lire aussi du haut de sa cravate. Mais le mot priso/i'hospice l'arrêta net. « Tiens^ un fou! » ditil, et il passa.

Le Congrès d'anthropologie criminelle n'aura pas ratifié ta sentence, ô homme d'importance épanouie. Mais le dernier des membres du Congrès^ scrutant ton âme aujourd'hui, aurait le drait des'écrier: « Tiens ^ un sot! »

Le droit de grâce.

Je parle pour un mort, le soldat Chevalier, fusillé k Alger. Je parle pour la foule muette des petits troupiers qui, aujourd'hui, s'acheminent, sans le savoir, vers le poteau fatal, pour ces enfants inconnus que la Patrie prendra pour sa défense et que, pour une gourmade, un jour, elle enverra peut-être au peloton d'exécution.

Chevalier, pris en faute, avait été puni par son caporal. Il proteste et injurie son supérieur. Nouvelle punition. Il se retire k la chambrée, et, un instant après, voyant passer le caporal, il s'élance sur lui, et lui donne quelques coups de poings. Poursuivi pour voies de fait envers un supérieur en dehors du ser^^ice açec préméditation (une préméditation d'un quart d'heure), il est condamné k mort.

Alors commence le calvaire.

Il attend soixante-quinze jours une grâce certaine, m'écrit son avocat, M*^ Kanipmann, du barreau d'Alsçer. La veille, il apprend qu'un autre militaire, condamné à mort pour avoir éjj^orgé son camarade de lit, vient d'être commué. Le lendemain, on lui apprend qu'il va mourir. Il pleure d'abord, et. reprenant courage, meurt héroïquement. La foule a pro-

testé bruyamment lors de la. parade d'exécution . N'y a-t-il rien à faire contre ces choses atroces? Les Conseils do guerre sont assez liumains et appliquent avec répugnance une loi barbare. C'est toujours à eux que l'on s'en prend, sans songer qu'ils ne peuvent souvent que l'appliquer strictement. Mais que dire de celui dont l'unique attribution personnelle est de tempérer la rigueur de nos lois, et qui en use de cette façon? Voilà, depuis deux ans, la cinquième ou la sixième exécution de ce genre. Cela passe presque inaperçu.

(( N'y «1-t-il rien à faire? » demande l'honorable avocat. Si. Il y aurait beaucoup à faire pour humaniser le Code militaire, et le Code criminel, et le Code civil aussi. Si. Il y aurait beaucoup à faire. Mais on ne fait rien. Et nos législateurs, tout occupés de devenir ministres, ou, par les ministres qu'ils soutiennent, de gaver les électeurs influents pour assurer leur réélection, n'ont pas le temps de s'occuper de ces choses.

Autrefois, nous étions en monarchie, et quand le mal devenait trop manifeste, si le roi le sai^ait, comme disait le proverbe, il y avait réparation. Seulement le roi ne le savait jamais, ciroonvcMiu par ceux qui profitaient du méfait, et ayant intérêt lui-même à ne pas le savoir, car les satisfaits n'avaient pas de peine à lui persuader que les mécontents en voulaient h son trône et à sa personne.

Aujourd'hui, nous sommes en Républi([ue, et le résultat n'a pas changé. C'est que les satisfaits se sont formés en syndicat anonyme, avec un chef de leur espèce, élu tous les sept. ans, et qu'ils ont recommencé à leur profit le petit jeu de la monarchie : (c Gavons-nous d'abord et gavons nos

amis. Il n'y a que les ennemis de l'ordre social pour se plaindre». Si bien que ce mirifique régime parlementaire et toutes ces belles choses flamboyantes sur nos murs, qui devaient faire régner réternelle justice parmi les hommes, n'ont désastreusement abouti qu'à changer les formes et les noms de la permanente exploitation de tous par quelques-uns.

Comment les maîtres du jour trouveraient-ils le temps de s'occuper d'un petit soldat qu'on fusille, quand ils ont des mouvements de préfets à faire pour se préparer des élections profitables ? Qu'est ce que c'est que ça, Chevalier ? diront-ils. Un soldat qui a frappé son supérieur? Eh bien ! Il doit mourir. On l'a tué, dites-vous? C'est parfait. La discipline l'exige. Vous vous plaignez? Vous êtes donc un ennemi de l'armée? Vous ne voulez donc pas que. la France se défende? Nous sommes des patriotes, monsieur.

Vous êtes des farceurs. Pour défendre la France, il n'est pas nécessaire que les soldats s'entrefusillent en temps de paix. Vous le savez fort bien. Ce que vous demandez à l'armée de défendre, c'est l'état de choses dont vous profitez, tout simplement. Et, comme vous espérez vous concilier les forts par une protection draconienne, vous laissez lâchement massacrer les faibles entre deux discours sur les Droits de l'homme et la Révolution française. On a fusillé beaucoup de Chevalier sous l'Empire, moyennant quoi nos grands chefs militaires, à qui vous élevez des statues, nous ont conduits tout droit à Sedan et à Metz. Vous les glorifiez, cependant,

et VOUS les continuez soigneusement dans leurs> successeurs pour bien attester qu'il s'agit de tout autre chose que de la patrie à sauver. C'est pourquoi la logique veut que les petits pioupious continuent de tomber sous les balles de leurs compagnons de misères.

Les torts des soldats, écrit M. Alphonse Humbert, dan» r Éclair, nous les connaîtrons toujours, on les mettra toujourssous nos yeux, et plutôt grossis qu'atténués. Les torts des chefs, comment les connaîtrons-nous? Qui les constaterait ?' Le Conseil de guerre? Le Conseil de guerre ne consent jamais à les voir. Et il pousse ce refus de faire justice aux inférieurs, parfois jusqu'au cynisme le plus révoltant. Un mois avant que le soldat Chevalier fût exécuté pour avoir bous-^ culé un caporal, une brute d'adjudant avait sauvagement tué de trois coups de fusil un pauvre diable de clairon qui selivrait à quelque escapade. Le Conseil de guerre a acquitté l'assassin. (1)

De quelque nom qu'on appelle le régime où se passe ces choses, comment veut-on qu'il en puisse résulter de l'amour pour les institutions, du res» pect pour les hommes qui les mettent en œuvre?

Il est vrai que dans tous les pays du monde,, l'homme honteux de l'atrocité de ses lois, et sentant le besoin, au moins par forme de décence, d'cD corriger la cruauté, a voulu mettre au-dessus de la commune règle de sauvagerie une chance aléatoire pour les victimes de son iniquité : jugement de Dieu, droit de grâce, un hasard de bonté en» atténuation de la loi barbare. Par les progrès du temps, de réforme en réforme, ce droit de grâce

(1) Est-il besoin do dire que ces lignes furent écrites longtemps avaa. l'afTaire Dreyfus? M. Alphonse Humbert depuis...

en est arrivé à résider dans un bon bourgeois, pas philosophe, mais pas méchant non plus, qui, n'ayant pas même éprouvé l'accident de naître quelque chose ou quelqu'un, est supposé participer vaguement de l'obscure pitié des foules.

Vraiment, c'est une royale couronne qui fut ainsi posée sur un front plébéien. Ce chef de peuple n'est p:is responsable du mal que font des lois qu'il n'a pas délibérées. Il peut revendiquer le mérite du bien venu de lui seul. La vie et la mort sont entre ses mains. Il dépend d'une inspiration de son cœur d'arrêter le cours impitoyable de la loi, et de faire une sauvegarde — même au plus criminel — de sa main étendue. Sa conscience est le grand lieu d'asile, où tout ce qui gémit sous l'injustice d'un droit extrême peut trouver un refuge. Il est là, dans son palais, bien rente, bien gardé, parmi les adulations de la courtisanerie républicaine qui ne diffère de l'autre que par la cohue. Encensé par tous les grands besogneux, pour qui sa signature représente des places, des grades, des honneurs, il pourrait mépriser ces gens qui demain lui jetteraient de la boue s'il était à terre. Hélas! Il préfère les croire sur parole, et s'imaginer comme celui d'Austerlitz ou de la Sainte-Ampoule qu'il est Majesté, sérieusement.

Pauvre homme. Un protocoleur le dresse pour ce métier ridicule, Tafluble de chamarrures dans la mesure où il l'ose, le promène, l'exhibe, en fait parade avec le Russe ou le Siamois, qui lui donnent du « frère ». Il est « bœuf gras », le pauvre. Et si la fantaisie lui venait de rechercher en lui-même le

PAR LES RVES 153

bon bourgeois qu'il fut avant ces grandeurs, il ne retrouverait plus qu'une sangle rouge avec une étoile d'émail sous les rouages précieusement huilés qui tiennent lieu d'esprit et de cœur.

Alors on vient lui dire : « Il y a là Chevalier qui attend de vous la vie ou la mort ». Qu'est-ce que cela peut lui faire? Chevalier, pour lui, c'est un grand pli de papier chamois, avec du barbouillage officiel dedans. La chose est là sur sa table. 11 la voit le matin, l'après-midi, le soir. Il s'y habitue. D'autres plis s'entassent sur celui-là. Il en signe à ses moments perdus. Car il faut bien quelquefois s'asseoir, pour le repos des heures de grande exhibition. Il prend un pli, celui qui se présente. Comme c'est ffros ce dossier. Faut-il lire tout cela? Que de notes, que de griffonnages ! Allons, lisons, c'est le devoir. Ah bien! non. Qn n'en finirait pas. Tant de gens y ont passé, que ce doit être bien. Signons. A un autre.

Et Chevalier, sous le tas, attend toujours. Ce papier, sous d'autres papiers pareils, savez-vous ce que c'est? C'est un homme qui, du trait d'encre qui sortira de cette phime, recevra la vie ou la mort. C'est un homme qui attend la chance heureuse d'un accès de bonne humeur, ou malheureuse d'un moment de colère. C'est un homme que, depuis soixante-quinze JourSy vous tenez dans son cachot suant la mortelle agonie. C'est un homme qui ne fut condamné qu'à mort, et à la peine de qui vous ajoutez une torture infinie. Le graeieur sans grâce ne le sait mùme pas. Le dossier est le premier du tas maintenant. Si on ne lui vole pai*. son tour, il

faut qu'on l'ouvre. Pas aujourd'hui. Il y a chasse à Rambouillet dans les tirés du Roi. Demain. Malheur! une mauvaise nuit dispose mal à la clémence. Comment, on n'en a pas fini avec ce Chevalier? Qu'estce qu'il a fait? Frappé son supérieur? Et la discipline dont je suis le gardien, et la France dont je suis le défenseur ? A mort! Et puis, n'oubliez pas que demain le Ministre de la Justice est de la chasse de Marly. Y a-t-il encore quelque paperasse à signer? Qu'on en finisse avec tous ces grimoires!

C'est fait. L'électricité, franchissant la mer, a porté la nouvelle. Chevalier tombe mort, pour une bourrade à son caporal. L'adjudant acquitté pour avoir tué le clairon aurait pu commander le feu. Le soldat qui avait égorgé son camarade de lit aurait pu creuser la fosse. Trois exemples de Justice républicaine l

Et maintenant, allez demander à ce malheureux — - c'est du Président que je parle — ce qu'il pense du sublime discours de Portia sur la grâce « qui bénit celui qui donne et celui qui reçoit ». Il ne sait pas ce que c'est. 11 mourra sans le savoir. Dites-lui de consulter les penseurs, de lire, d'apprendre. Il n'a pas le temps. On a préparé des actes pour lui, avant qu'il ait eu les moyens d'en déduire pour lui-même les raisons. Donc, il agit à tort et à travers, par méthode administrative. Le bon Dieu, s'il existe, se reconnaîtra là-dedans. Il y a eu d'ailleurs un prêtre pour expliquer cela à Chevalier en personne.

Ah! oui. J'oubliais le prêtre. Il apporte la grâce, lui, après la fusillade, comme entrée de jeu de la

PAR LBS RUES 155

bonté suprême. Complice^ ce ministre d'un Dieu qui a dit : « Tu ne jugeras pas, tu ne tueras pas. » Il regarde juger — si ce mot peut être applicable — il regarde tuer, et ne dit rien. Car, s*il se levait parmi ces fusilleurs, bourreaux malgré eux, s'il montrait sur le gibet infamant son Dieu qui fut tué par jugement d'injustice, s'il leur disait : « Où prenez-vous le droit de donner la mort? » qui sait s'il ne se ferait pas, de ce jour, par le porte-parole de Jésus, une révolution de bonté?

Allons, prêtre, puisque nous sommes impuissants, nous, n'invoquant que le sentiment, la raison, parle au nom de ton Dieu, victime des plus forts. Voilà dix-huit cents ans que je t'attends.

Histoire d'un pioupiou.

Le petit pioupiou de vingt ans, installé dans uue garnison de l'Est, avait vu son baraquement de la frontière subitement décimé par Tépidémie d'influenza. Infirmeries et hôpitaux encombrés, l'autorité militaire n'avait eu d'autre ressource que d'expédier en convalescence chez leurs , parents les soldats qui pouvaient supporter le voyage. C'est ce qui fait qu'un beau matin, le fantassin blême et tremblant la fièvre se présenta, déplorable à voir, au logis paternel. Il est peut-être absurde d'envoyer en con^falescence des gens qui sont au début d'une maladie grave. Mais quels que soient la science et le dévouement des médecins militaires, les [parents ne chicanent pas là-dessus quand leur situation leur permet de recevoir au logis et de soigner eux-mêmes l'enfant. D'ailleurs pour le cas d'épidémie infectieuse, comme celui dont il s'agit, Tévacuation des casernements et le licenciement des malades sont les mesures à recommander.

Notre petit pioupiou, confortablement installé dans sa chambre, soigné par un des premiers mé-

decins de Paris, ingurgitait d'énormes doses de quinine sans pouvoir enrayer Taccès quotidien qui le laissait sans force et sans réaction de vitalité. Enfin, au bout de quelques jours, un phlegmon profond du cou se déclara et suivit une marche si rapide que le professeur Labbé, mandé en toute hâte, dut pratiquer séance tenante une incision de dix ou douze centimètres de longueur pour aller débrider jusque dans les régions intramusculaires les tissus en voie de transformation inflammatoire. L'opération réussit grâce à Thabileté du maître et aux soins qui ne furent pas ménagés. Mais, après de longues semaines, le malade, qui pouvait enfin justifier son titre de convalescent, se trouva dans le plus fâcheux état d'anémie compliqué d'accès intermittents qui ne voulaient pas lâcher prise.

Il fut expédié aux champs, aux côtes de l'Océan, sans succès. La fièvre persistait, et le petit soldat émacié continuait de dépérir malgré les ressources de la thérapeutique moderne. Chaque mois, il se présentait à la place Vendôme, où, à la seule vue du sujet, un sursis nouveau était accordé sans qu'il fût besoin de procéder à Texamen médical. Les choses en étaient à ce point. L'anémie était h peu près stationnaire et la fièvre ne se montrait plus qu'à des intervalles éloignés, quand l'autorité militaire, fatiguée d'une si longue succession de congés, jugea bon d'expédier son malade à l'hôpital du Val-de-Grâce, en observation.

Je ne blâme point cette résolution, car il peut (^tre nécessaire de faire constater officiellement par des juges qualifiés l'état de santé d'un soldat dont la

convalescence se prolonge au delà des termes ordinaires. Je remarque seulement qu'un tel exanfèn, dans un cas d'anémie prolongée, ne demande qu'un temps très court, et qu'il est inutile de faire payer à l'Etat des frais de journée très élevés pour l'hospitalisation d'un homme qui ne demande qu'à se soigner chez lui. La question est d'autant plus grave que l'hôpital n'est pas un bon séjour pour un anémié, un fiévreux plus exposé que tout autre à fournir un favorable terrain de culture aux germes infectieux qui abondent nécessairement en ce lieu.

Au bout de deux visites, l'opinion du major était faite, et le médecin en chef survenant ne put que confirmer le diagnostic mentionné par le bulletin du malade : « Anémie consécutive de phlegmon profond du cou ». Rien à faire qu'à prolonger le congé. C'est la décision qui fut prise, et il suffit de trois semaines pour que les pièces nécessaires fissent le laborieux voyage du faubourg Saint-Jacques à la place Vendôme et de la place Vendôme au faubourg Saint- Jacques.

Pendant ce temps, le pioupiou, coiffé de la calotte blanche, perdu dans la longue tunique flottante, promenait son ennui dans les paisibles cours. Pour toute distraction, des visiteurs qui passent avec des petits paniers gonflés d'innocentes friandises, le malade appelé s'empressant au-devant de l'aubaine, le groupe morne des délaissés qui, n'at*tendant personne, jalousent le camarade chanceux, le raillent, l'interrogent, profitent d'une générosité toujours prête. L'infirmier passe. Une sœur l'arrête un instant pour lui donner un ordre et disparaît

PAR LES RUBS 159

dans un tintement de clefs dansantes. Des politiques en rang serré sur des bancs écoutent la lecture du journal à haute voix. D'autres se promènent lentement sous les arbres, au long des tristes parterres, enviant la luxuriante verdure du jardin des sœurs interdit.

Le nouveau venu, le premier jour, prend intérêt k ces manèges. Et puis, réternelle répétition fatigue inexpriniablement la pensée. Que faire au milieu de ces traînantes douleurs quand on ne leur peut apporter que le tribut de son mortel ennui ! C'était le cas de mon petit soldat qui, sans l'amusement de V Histoire du Consulat et de V Empire dont je lui fis présent, eût vu, je n'en doute pas, son anémie s'aggraver encore par l'absurdité de son emprisonnement en des mots où se réunissaient toutes les contre-indications désirables. Il le savait, il le sentait, mais n'avait pas même la force de réagir par quelque parole décolère, par un appel de liberté. Depuis quinze jours, il tournait la monotone meule, accomplissant les choses dites à l'heure marquée, attendant sans pensée le congé qui ne venait pas. Rien en lui du rebelle et du mécontent. La caserne l'avait plié, il obéissait èomme à la caserne, sans se poser jamais l'irrespectueux pourquoi que ne permet pas le régiment.

Soir et matin, la sœur disait la prière, et mon soldat, quoique parpaillot, levait sa calotte, observait une attitude respectueuse pour ne choquer personne. Quelques-uns, après la sœur, répétaient chaque phrase à voix haute, d'autres marmottaient vaguement des paroles confuses pour faire montre

de piété sans se fatiguer l'esprit, les sceptiques remuaient les lèvres seulement, et de toutes ces manifestations, feintes ou sincères, se faisait un bourdonnememt confus dans lequel le Créateur des mondes avait à débrouiller le mensonofe et la foi.

Seul, l'incroyant pioupiou, calme, ennuyé, ne desserrait pas les dents. La sœur au bout de quelques jours, eut connaissance de la chose. Comment pouvait-elle, courbée dans la prière, savoir exactement ce que faisait chacun autour d'elle, quels hommes étaient dressés h l'espionnage, je ne sais. Toujours est-il que des regards irrités apprirent bientôt au jeune soldat qu'il avait encouru le mécontentement de la pieuse surveillante. Il ne s'en troubla point, observant le règlement de son mieux.

Mais cette absence de foi inertement affirmée étût en vérité trop choquante pour la fille de Dieu. Un jour elle marcha droit au coupable:

— Mon enfant, voici un livre de piété à l'usage du soldat. Lisez-le, i^ous en aç^ez besoin.

— Je vous remercie, ma sœur, je n'en aurais que faire.

— Vous ne pouvez pas me le refuser.

— Je vous demande la permission de ne pas le prendre.

Un silence. Un pale éclair de colère béate, et la

sœur, décontenancée de tant d'audace, tourna brus-

qu(Miient le dos, se disant tout bas :

(( Je ne m'étais pas trompée, c'est Satan », Pauvre Salan, quand tu es dans la culotte d'un

pioupiou, il n'v a pas besoin d'eau bénite pour

venir h bout de toi.

J'ai dit que le convalescent du Val-dc Grâce observait avec soin le règlement. Mais il n'y a pas de bonne volonté qui tienne quand on a mécontenté le Seigneur ou quelqu'un des siens. Le lendemain de la scène que j'ai dite, la sœur était au chevet du pioupiou :

— Vous êtes allé h la toilette avant de faire votre lit. Le règlement dit qu'il faut faire le lit d'abord.

— Ma sœur, je fais ainsi depuis quinze jours, et personne ne m'a jamais rien dit.

— Vous n'en êtes que plus coupable. Quatre

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