CLIO
Tandis qu'abandonnant les routes parcourues L'Humanité se hâte et court à l'avenir, La fidèle Clio garde le souvenir Des générations lentement disparues.
Elle mêle d'abord la fable aux vérités Et le bon Hérodote, en souriant, s'amuse, A dérider le front sévère de la Muse Par le charme ingénu de ses naïvetés;
L ART 7f
Puis Xénophon, léger comme l'abeille attique, Jugeant la vie avec son rire socratique, Compose l'Anabase en plantant son jardin;
Et le grand Thucydide, exilé dans l'étude,
Traite, pour se venger de cette solitude,
Le monde avec tristesse et l'homme avec dédain.
TOLTéMU^IE
Quand le peuple irrité rugit comme la mer, Quand le cri furieux et rauque de la foule Au pied de la tribune antique éclate et roule ^ Comme le vent du nord sur l'océan amer,
Sereine, et dominant l'orage, Polymnie Appelle Périclès et le prend par la main, Et le peuple en grondant s'ouvre sur son chemin, Laissant la place libre à l'homme de génie.
Il parle en agitant sous sa robe à longs plis Sa main pleine d'éclairs : les hommes recueillis Se taisent, subjugués par cette voix puissante;
Il parle en invoquant la patrie et les dieux, Et, quand il a dompté la foule frémissante, Une longue clameur s'élève sous les cieux.
U%qAZNJE
Dès que la blanche nuit s'enveloppe de voiles, Que le char de Phœbé remonte dans les cieux, Uranie en rêvant laisse errer ses beaux yeux Dans le paisible champ des tranquilles étoiles.
On dirait, à la voir en son recueillement,
Que son âme ravie en extase se plonge
Dans cette immensité comme dans un beau songe,
Et qu'une voix d'en haut l'appelle doucement,
Pour lui faire écouter l'indicible harmonie Des sphères décrivant dans leur courbe infinie Le chemin régulier qu'elles suivent toujours ;
Et la sérénité des choses éternelles
Donne au regard pensif de ses noires prunelles
La profondeur des nuits et la clarté des jours.
E\oiTO
La colombe répond au ramier qui l'appelle; Les souffles du printemps frémissent dans les bois ; C'est la tiède saison des brises, le doux mois Où la vierge est plus tendre et la femme plus belle;
C'est la saison d'aimer : Heureux les amoureux Qui suivent lentement une route fleurie, Et, la main dans la main et les yeux dans les yeux, Rêvent, sans se parler, leur longue rêverie!
l'art 8i
Erato prend alors sa flûte, et lentement,
Le soir, dans le déclin du demi-jour charmant,
Le matin, au lever de l'aurore vermeille,
Elle chante l'amour, la joie et la douleur, Et le premier frisson de l'âme qui s'éveille, Et le bruit des baisers sur les lèvres en fleur.
EUTE^TE
Euterpe sait donner la voix aux instruments, Et tantôt elle fait vibrer la grande lyre, Tantôt le bois léger de la flûte soupire Sous sa lèvre arrondie et sous ses doigts charmants.
Elle aime la rumeur, vague et triste, des choses, La plainte de la nuit et le chant du matin, Le sanglot de la mer à l'horizon lointain, Et le bruissement des ailes sur les roses,
l'art 83
Le chant de la cigale et celui des oiseaux,
Et les souffles du vent sifflant dans les roseaux,
Et le frissonnement des feuilles frémissantes,
Et les soupirs confus de ces milliers de voix
Qui chantent dans la plaine ou pleurent dans les bois,
Et versent l'harmonie aux âmes languissantes.
GcALc4TÊE
Lorsque Pygmalion eut fait sa Galatée, On dit qu'il se laissa tomber à deux genoux Devant elle, et perdu dans un rêve si doux Que son âme semblait dormir comme enchantée.
Alors, ivre d'amour, il invoqua les dieux :
« Soleil, par qui l'on voit, et toi, par qui l'on aime,
« Vénus, accordez-moi cette grâce suprême
« D'ouvrirses yeux de marbre à la splendeur des cieux ! »
l'art 8y
11 dit, et Galatée en souriant s'éveille,
Et la chaleur du sang rougit sa chair vermeille,
Et son amant l'appelle en lui tendant les bras ;
Mais, au premier baiser, son âme s'évapore ; En vain Pygmalion veut lui parler encore... On rêve l'Idéal, mais on ne l'atteint pas.
La Vie
VÊC0UT{Q4GEmEZNil
J'avais en moi l'âme d'un fou Qui s'envolait sans savoir où, Libre et sauvage, Et pareille à ces fiers oiseaux Qu'on entend chanter sur les eaux Pendant l'orage.
Dans un éternel mouvement, Bien loin, bien haut, étourdiment, La vagabonde,
Oubliant la réalité, A travers un prisme enchanté, Voyait le monde.
Il est si bon de vivre ainsi, Sans esclavage et sans souci,
Dans un doux rêve Où l'on se plonge tous les jours.
Et qu'on recommence toujours
Sans qu'on l'achève !
Il est si charmant de songer Même d'un bonheur mensonger
Dont l'apparence, Dût-elle fuir devant nos yeux, Nous a du moins rendus, joyeux
En espérance !
O fugitive illusion, Rêve, fantôme, vision
Enchanteresse, O toi, qui montrais le chemin, Une coupe d'or dans la main,
A ma jeunesse !
LA VIE Cl
Où donc es-tu, spectre adoré, Où donc est ton manteau doré,
Ma sœur chérie ?
Au souffle glacé des hivers, Ta couronne de rameaux verts
S'est donc flétrie ?
Je n'entends plus, comme autrefois.
Soupirer doucement ta voix
Mélodieuse; Ta douce voix que j'aimais tant, Dois-je la trouver maintenant
Silencieuse ?
Hélas ! tu ne me réponds pas, Tu t'enfuis au bruit de mes pas,
Et, courroucée, Tu m'abandonnes désormais, Et tu te plains que pour jamais
Je t'ai chassée.
Et cependant tu le sais bien Que ton amour était mon bien Et ma richesse,
Que, soumis au joug de ta loi, Je t'avais engagé ma foi Avec ivresse.
As-tu donc oublié comment Nous avons couru si souvent
A l'aventure, En dehors de l'humanité, Et perdus dans l'immensité
De la nature ?
Comment tous les deux, en riant, Emportés, couple insouciant,
Sur les nuages, Tout en gardant le coin du feu, Nous avons fait dans le ciel bleu
De grands voyages ?
Nous ne sommes pas devenus Si soudainement inconnus,
Que l'un et l'autre Déjà nous ayons effacé Le souvenir de ce passé,
Qui fut le nôtre !
Mais les regrets sont superflus, Et puisque tu ne m'aimes plus,
Chère infidèle, Abrégeons nos derniers adieux :
Va-t'en, remonte dans les cieux
A tire d'aile ;
Va-t'en, va-t'en, je te suivrai D'un long regard désespéré,
Puis, solitaire, J'abaisserai mes tristes yeux, Noyés de pleurs silencieux,
Sur cette terre.
Que ce bas monde, tel qu'il est, Même aujourd'hui, me semble laid !
Eh bien, qu'importe?
Je rentre dans l'humanité, Et voici la réalité
Devant ma porte.
Car, à présent que j'ai vécu, Désabusé, meurtri, vaincu, Mais rendu sage,
Je renonce au rêve incertain Que fait la jeunesse au matin De son voyage.
J'avais eu le tort d'oublier
Que chaque homme est un ouvrier
Qui, sans relâche, Poursuit, courbé sur le sillon, Entre le joug et l'aiguillon,
Sa lourde tâche!
Or le joug, c'est la pauvreté, L'aiguillon, cette activité
Sans poésie, Non plus celle qui seulement Aime à suivre nonchalamment
Sa fantaisie ;
Mais ce constant et rude effort Qui doit durer jusqu'à la mort
Et recommence Demain, encore, et puis toujours, L'un après l'autre usant les jours
De l'existence;
C'est la vie et ses durs travaux, La vie humaine, avec ses maux
Et ses alarmes, Gémissant sous l'ordre inhumain Qui nous fait manger notre pain
Trempé de larmes !
Dans la fougue de mes vingt ans, J'avais injurié longtemps
La vile prose!
Elle se venge, et je la vois, Avec son calice et sa croix,
Froide et morose.
Cette croix, je la planterai
Au champ funèbre, où je mettrai
Sous une pierre Tous mes beaux songes d'autrefois, Et j'y viendrai dire parfois
Une prière.
Là, dans le calme de la nuit, Je murmurerai : « Viens, sans bruit, Oh ! viens encore,
Illusion des jours passés, Comme l'âme des trépassés, Jusqu'à l'aurore!
« Ressuscite mon pauvre cœur, Rends-moi la vie et la chaleur,
Ma bien-aimée, Et laisse-moi baiser ta main, Pour que ma lèvre en soit demain
Tout embaumée!
« Puis, lorsque le coq chantera, Et que l'aube reparaîtra,
Douce chimère, Tu t'envoleras de nouveau; Moi, je reprendrai mon fardeau
Et ma misère. »
SÈ\ÈC*dITÉ
Suivant d'un pas égal le chemin commencé, Avec la volonté, ferme et silencieuse, De me faire une vie utile et sérieuse, J'irai dans le sillon que je me suis tracé.
Pourvu que l'avenir soit semblable au passé, Que mes yeux réjouis dans la maison joyeuse Voient grandir mes enfants, comme une plante heureuse, Sans que leur front charmant soit jamais menacé;
Que mon plus doux soutien et ma plus chère amie Enchante mon travail en égayant ma vie Avec sa bonne grâce et sa sérénité;
Tout est bien : je suis homme et je veux, sans relâche. Préparer la moisson et poursuivre ma tâche, Sans être impatient et sans être irrité.