PREMIÈRE PARTIE
Dans la salle à manger des Étrangers du Club des Chauffeurs, le dîner prenait fin. Il était dix heures. Les maîtres d'hôtel apportaient le café, les valets de pied s'étaient retirés, et dans le salon voisin les boîtes de cigares préparées attendaient les fumeurs. Douze convives, six hommes et six femmes, et pour amphitryon Cyprien Marenval, le célèbre industriel qui a fait une immense fortune en fabriquant et en vendant le racahout qui porte son nom. Autour de la table ornée de fleurs rares, étincelante de cristaux et d'argenterie, dans un désordre et une familiarité que l'excellence du repas et la qualité des vins expliquaient, les demi-mondaines et les aimables viveurs réunis par Marenval, écoutaient un grand gardon blond qui, malgré des interruptions fréquentes, continuait à parler avec une imperturbable tranquillité :
— Non! je ne crois pas à l'infaillibilité humaine, même chez ceux qui ont pour profession de rendre des arrêts et qui, par conséquent, peuvent se targuer d'une expérience particulière. Non ! je ne crois pas que dès qu'un citoyen, comme vous et moi, est assis sur le banc de bois de la tribune d'un jury, il soit foudroyé par des révélations supérieures qui lui donnent la science infuse. Non ! je ne crois pas que de braves pères de famille, et même des célibataires, parce qu'ils ont revêtu une robe noire ou rouge, avec ou sans hermine, ne soient plus susceptibles de se tromper et rendent des arrêts qui soient indiscutables. En résumé, je réclame le droit de croire à l'aveuglement de nos compatriotes en général et des juges en particulier, et je pose, en principe, la possibilité de l'erreur judiciaire !...
11 y eut un tumulte dans l'assistance. Un concert d'imprécations s'éleva et quelques-unes de ces dames commencèrent à frapper leurs verres avec la lame de leurs couteaux. Les amis de l'orateur essayèrent une fois encore de lui imposer silence :
— Maugiron, tu nous assommes !
— A l'amende d'un souper, Maugiron !
— Il file comme un macaroni, cet animal-là !
— En voilà un qui est vieux jeu ! Il s'occupe de la magistrature !
— Demande une place de substitut, dis !
— Vous êtes tous des idiots, cria Maugiron, profitant d'une accalmie.
— En voilà un malhonnête, déclara Mariette de Fontenoy. Dites donc, mes enfants, si on s'en allait en le laissant tout seul.
— Marenval, pourquoi nous fais-tu diner avec des gens qui ont des conversations sérieuses au dessert? demanda la jolie Lucette Pithiviers.
— Tiens ! regarde Tragomer,dit Laurence Margillier à Maugiron, qui écoutait impassible toutes ces apostrophes. Voilà un gentil garçon, et qui n'est pas assommant à table. Il n'a parlé que pour dire des choses aimables. J'ai un béguin pour lui, moi. Et s'il veut, je te lâche, pour l'apprendre à faire des conférences.
— Ah ! ah ! dit Maugiron, Tragomer, lu fais tes affaires, mon brave. Et aussi les miennes. Voilà Laurence qui veut me quitter pour toi... N'hésite pas, cher ami : prends-la. Ne rate pas ton bonheur, même au prix de mon désespoir. Mais, avant tout, dis-nous ton opinion sur les erreurs judiciaires.
— Oh ! assez ! Il recommence ! Il est complètement paf ! A la Bodinière ! Faites-lui avaler sa serviette !
Toutes ces interruptions partirent au milieu des éclats de rire. Cependant, celui des convives auquel s'était adressé Maugiron, était resté silencieux et impassible. C'était un homme de trente ans, grand, bâti en force, une tête carrée au teint hâlé, couverte de cheveux noirs bouclés, éclairée par des yeux bleus magnifiques. Sa bouche se serrait grave, sous
la moustache brune, et le menton rasé offrait tous les caractères de la fermeté, presque de l'entêtement. Le front large, barré par les sourcils, était blanc, vallonné d'admirables sinuosités, où se révélaient les facultés, de réflexion et d'imagination. A le voir ainsi, soudain sérieux, un peu sombre, l'animation des convives se refroidit subitement et ce fut avec une sorte d'inquiétude que le vieux Chambol, l'ami inséparable de Marenval, interrogea le jeune homme dont la gravité contrastait si fort avec la gaieté de cette fin de repas :
— Eh ! là ! Monsieur de Tragomer, qu'est-ce qu'il y a donc? Est-ce ce jeune godiche de Maugiron qui vous a fâcheusement impressionné avec ses paradoxes ? Où bien la déclaration de notre gentille Laurence vous parait-elle un cataclysme social ? Vous êtes bien silencieux et bien trisLe, pour un .homme à qui on a mis sous le nez les plus nobles échantillons d'une cave sans pareille, et sous les yeux les plus jolies épaules de Paris.
Tragomer leva son front penché et un sourire éclaira son visage :
— Laurence est charmante, mais, si j'acceptais sa proposition, elle m'en voudrait demain de l'avoir laissée quitter Maugiron, et Maugiron ne me pardonnerait pas de la lui avoir prise. Double perte que je ne risquerai pas. Si vous m'avez vu un instant absorbé, c'est que je pensais à ce que notre ami vient de dire et que, sous les excès de verve aux-
quels il s'est livré, je crois qu'il y a un fond de vérité...
— Ah ! s'écria triomphalement Maugiron. Tous voyez ! Tragomer, gentilhomme breton, dont vous ne contesterez pas la sincérité, puisqu'il refuse de me tromper avec ma bonne amie, qui, sans façon le lui offrait, partage l'opinion que j'avais l'avantage de développer devant l'honorable assistance. Parle, Tragomer, tu dois avoir des arguments à fournir à tous ces crétins, qui me huaient, tout à l'heure, et qui t'écoutent maintenant, bouche bée, parce que tes airs de beau ténébreux leur laissent pressentir des révélations sensationnelles. Vas-y, mon vieux, lâche les écluses à ton éloquence. Convaincs-les ! Aplatis-les, Marenval surtout. Car il a été ignoble avec moi, en m'interrompant tout le temps, comme si je faisais l'éloge d'une contrefaçon de son racahout, la plus affreuse saleté du reste qu'on ait jamais fabriquée dans les deux hémisphères !
— Oh ! le voilà reparti! s'exclama Marenval avec désespoir. Qui arrêtera ce moulin à paroles?
— Tais-toi ! cria le chœur des convives.
— Tragomer ! Tragomer !
Et les couteaux de frapper les verres en cadence, avec un bruit assourdissant. Le jeune Maugiron fit un geste de la main, pour réclamer le silence, et d'une voix flûtée, il dit :
— La parole est à M. le vicomte Christian de Tra-
gomer, sur l'erreur judiciaire et ses fatales conséquences.
Puis il se rassit, alluma une cigarette, et le silence s'établit, profond, comme si tous les assistants soupçonnaient que Christian avait des révélations importantes à faire.
— Vous n'ignorez pas, dit alors Tragomer, que je suis parti, il y a deux ans, pour un voyage autour du monde, qui m'a tenu éloigné de Paris et de mes amis, jusqu'à l'automne dernier. J'ai, pendant ces vingt-quatre mois, parcouru des pays nombreux et variés, y promenant mon ennui et ma tristesse. J'avais eu, pour quitter la France, des raisons sérieuses. Un grand chagrin avait bouleversé ma vie. Un événement mystérieux, encore^ inexplicable pour moi, avait amené l'arrestation, le jugement et la condamnation de mon compagnon de jeunesse, Jacques de Fréneuse...
— Oui ! nous nous souvenons de cette déplorable affaire, dit Chambol, et d'autant plus que Marenval était un peu parent, ou allié, de la famille de Fréneuse, et que ce pauvre ami avait été vivement affecté du scandale affreux produit par le procès.
— Ce n'était pas drôle, n'est-ce pas, dit Mariette de Fonlenoy, pour un homme comme. Marenval, qui est la correction et le chic mêmes, de voir, sur les bancs de la cour d'assises, quelqu'un de ses proches.
Marenval adressa à la belle fille un sourire recon-
naissant. Il prit une attitude solennelle et déclara :
— Il y avait de quoi me faire un tort immense dans le monde. J'y entrais, je venais de le conquérir, j'ose le dire, par la tenue de ma maison, par le luxe de mes fêtes et le choix de mes relations. Il n'en aurait pas fallu davantage, pour me couler à jamais. J'étais déjà un industriel, enrichi dans les denrées alimentaires, variété difficile à imposer dans les cercles et à implanter dans la meilleure société. Je passais, du coup, à l'état de parent d'un condamné à mort... Non ! Ce n'était pas drùle !
— Ça, tu peux dire, mon enfant, dit Laurence Margillier, que, pour un snob, tu avais une entrée qui n'était pas ordinaire !
— Je ne suis pas snob, protesta Marenval avec vivacité. J'ai horreur qu'on m'appelle snob ! J'aime seulement la distinction, en tout. Ma vie entière s'est écoulée au milieu de fréquentations nauséabondes. J'en ai assez! Je ne veux plus voir que des gens bien !
— Tu te ferais fesser pour tutoyer un duc !
— Tu as raison, Marenval. Il ne faut jamais regarder qu'au-dessus de soi !
— Et rechercher ceux qui vous méprisent !
— En tout cas, je risquais d'être méprisé, à cause de cette maudite affaire ! répliqua Marenval d'un air vexé. Aussi je vou's prie de croire que j'en ai eu des cheveux blancs !
— Où ça, tes cheveux blancs ?
— Il les teint !
— Pour ne pas les exposer à rougir !
— Je n'en ai pas moins accompli mon devoir envers la famille de Fréneuse. Je me suis mis à la disposition de la mère du malheureux et coupable Jacques.
— Coupable ? interrompit Tragomer avec force. En êtes-vous sûr?
11 v eut un effet de saisissement, à cette question si nettement posée.
— J'ai partagé, hélas ! la conviction des magistrats, du jury et de l'opinion publique, dit Marenval. Car, malheureusement, il était impossible de douter. L'accusé, lui-même, au milieu de ses protestations, de son affolement, ne trouvait pas un argument à fournir, pas un fait à relever pour sa défense. Aucun témoignage favorable. Et vingt témoignages accablants. Ah ! on peut dire que tout a concouru à le perdre. Et sa propre imprudence, et sa conduite antérieure, et tout, tout enfin ! Je suis navré de parler ainsi, mais ma conviction m'y oblige. Je ne crois pas. je ne puis croire à l'innocence de celui dont M. de Tragomer nous parle et, à moins d'être insensé, H est impossible de douter qu'il ait tué sa maitresse, la ravissante Léa Pérelli.
— Pour la voler? ajouta ironiquement Tragomer.
— Il avait, lui-même, engagé la veille, au montde-piété, tous les bijoux de la pauvre fille.
— Alors pourquoi la tuer puisqu'elle lui avait donné tout ce qu'elle avait ?
— Les reconnaissances valaient certes vingt mille francs... Jacques devait une somme pareille à la caisse du cercle. La dette fut payée à l'heure voulue et les reconnaissances furent présentées, le. jour même, et les bijoux dégagés... Léa Pérelli. à ce moment-là, vivait encore, elle ne fut tuée que le soir... Ah ! cette maudite affaire m'est bien présente à l'esprit.
— Oui, tout ce que vous venez de raconter là est exact, reprit Tragomer; le pauvre Jacques avait engagé les bijoux, mais il a toujours nié avoir vendu les reconnaissances. Il prétendit que ce devait être le véritable assassin, qui les avait volées et qui avait dégagé les pierreries, avant que le meurtre fût connu. Eh bien ! ce dont on accusait Jacques, ce dont il se défendait, ce meurtre, pour lequel on l'envoya en cour d'assises, s'il n'avait jamais été commis, que diriez-vous ?
Cette fois, le beau Christian ne put douter d'avoir empoigné ses auditeurs. Ils se turent tous et leurs yeux lixés sur lui avec une ardeur passionnée, leurs attitudes tendues par une curiosité violente, attestèrent l'intérêt qu'il avait su exciter dans tous les esprits.
— Alors ? demanda enfin Mariette.
— Alors, dit lentement Tragomer, il a été commis là, je crois, une erreur judiciaire, et notre ami
Maugiron parlait, tout à l'heure, avec beaucoup de raison.
— Mais Jacques de Fréneuse et Léa Pérelli ''. demanda Laurence Margillier. Je l'ai beaucoup connue, Léa, c'était une aimable fille et qui chantait délicieusement.
Les autres perdirent patience et, incapables de se contenter à si peu de frais, ils crièrent:
— L'histoire ! L'histoire ! Il y a une histoire ?
— Certes, répondit tranquillement Tragomer. Mais vous n'espérez pas que je vais vous la raconter?
— Pourquoi donc ça ?
— Parce que je sais que j'ai affaire aux dix langues les mieux pendues de Paris, et que je ne tiens pas à ce que mon secret...
— Il y a un secret ?
— A ce que mon secret courre, demain, les rues, les boudoirs et les journaux.
— Oh !
Ce fut un cri de réprobation général. Maugiron lui-même abandonna le parti de Christian et passa à l'ennemi, en criant plus fort que tous les autres :
— A bas Tragomer ! Honte à Tragomer!
Mais le gentilhomme breton les regardait de ses yeux bleus tranquilles, et le coude sur la table, le menton dans sa main, écoutait impassible leurs malédictions. Il les laissa exhaler leur mécontentement, puis il dit de sa voix calme :
— Si M. Marenval veut m'écouter, je vais lui raconter, à lui, ce que je sais.
— Pourquoi à lui plutôt qu'à nous?
— Parce qu'il est allié à la famille de Fréneuse et parce que, comme il le disait tout à l'heure, il a grandement souffert de cette situation. Je trouve donc équitable, aujourd'hui, de lui donner occasion d'en tirer avantage...
— Et comment cela ?
— C'est ce que je me réserve de lui expliquer, à lui-même, dans un instant...
— Très bien! Il nous met à la porte, par-dessus le marche !
— Maugiron, je le pardonne, tu as trouvé ton maître. Tragomer est encore plus assommant que toi !
— Comment! Chanibol, l'inséparable Chambol ne sera pas toléré ?
— Ii est onze heures, dit Tragomer, l'Opéra réclame Chambol, on donne Coppélia. S'il ne paraissait pas, que diraient les petites de la danse ?
— Eh bien ! mes enfants, vous voyez, nous avons beau être charmanls, on ne nous retient pas !
— Non ! Marenval, tu insisterais vainement pour nous faire rester !
— Epargne-toi les supplications. Nous serons inflexibles. Nous "partons ! Marenval, nous partons!
— Allons, ne faites pas les niais, dit Marenval avec solennité. La circonstance, vous le voyez, est grave.
Laissez-moi, gentiment, avec Tragomer. Et, pour votre peine...
— Ah! ah ! Cadeau '! crièrent les femmes.
— Eh bien! oui, là ! Cadeau! dit Marenval, vous recevrez un petit souvenir, demain, dans la journée:
Elles battirent des mains. La générosité de Cyprien était connue. Le souvenir serait de valeur. Maugiron entonna, sur l'air de la marche du Prophète :
— Marenval ! Honneur à Marenval !
Et tous, en chœur, reprirent avec lui l'hymne pompeux, aussitôt interrompu par celui qui en était le héros :
— Silence ! Vous allez faire venir les commissaires du cercle. Soyez raisonnables ! Allez-vous-en sagement. Embrassez-moi, et bonsoir.
Tous les frais visages s'approchèrent des lèvres gourmandes de Marenval, et se frottèrent à ses rudes favoris. Des poignées de main furent échangées, la bande joyeuse passa dans le salon voisin, pour se vêtir. Marenval ferma la porte, et, seul avec Tragomer, il vint se rasseoir, alluma un cigare, et dit au jeune homme :
— Maintenant, parlez.
— Vous savez, mon cher ami, quels liens d'affection m'unissaient, depuis l'enfance, à Jacques de Fréneuse. Nous avions été camarades de collège. Au régiment nous avions servi ensemble. Notre existence s'était déroulée, pareille. Toutes ses folies de
jeunesse, je les avais partagées. Nous péchions par un peu trop d'emportement clans nos plaisirs, et, souvent, nous prêtions à la critique, mais nous étions pleins d'ardeur, de force, et nous méritions un peu d'indulgence.
— Vous, mon cher, vous qui avez toujours conservé, même dans les excès, une tenue et une correction parfaites, mais Jacques...
— Oui, je sais bien. Jacques manquait de mesure, il ne savait pas s'arrêtera temps. C'était un outrancier. Et, dans la joie, comme dans la tristesse, il allait à l'extrême... 'Je l'ai vu repentant, après quelque grosse sottise, pleurer dans les bras de sa mère, comme un enfant, ce qui ne l'empêchait pas de recommencer, le lendemain. Le malheur, en cela, était que la fortune des siens ne lui permettait pas les prodigalités, auxquelles il se livrait, et que bientôt, l'héritage de son père étant dévoré, mon malheureux ami se trouva à la charge de sa mère et de sa sœur.
— Ah ! mon cher, c'est là que j'ai cessé de le comprendre et que je suis devenu sévère pour lui. Tant qu'il n'avait fait qu'entamer son capital je le jugeais imprudent, car je le considérais comme incapable de se suffire à lui-même, mais je ne le blâmais pas. Chacun a le droit de faire de son argent ce qui lui plaît. L'un thésaurise,* l'autre gaspille. Affaire de goût.. Mais imposer des sacrifices aux siens, être à la charge de deux pauvres femmes, et cela pour aller faire la noce
avec des demoiselles de moyenne vertu ? Voilà où je deviens sévère.
— £h ! vous n'èles pas le seul, et tous les conseils qie je lui donnai alors furent conformes aux principes que vous posez très justement. Jacques, emporté p:\r la fougue de ses passions, ne tenait aucun compte de mes remontrances. Il me répondait que la morale m'était facile, car je l'étayais sur cent mille livres de rentes, que les riches avaient beau jeu à prêcher la régularité à ceux qui n'avaient pas le sou et que, certes, s'il pouvait ne pas faire de dettes, il serait le plus heureux des hommes. Il en faisait, j'en sais quelque chose. Il aurait mis ma caisse à sec, si je l'avais laissé y puiser à son gré, mais quoique je l'aimasse tendrement, je dus calmer son ardeur à l'emprunt, parce que je vis promptement qu'il me mettrait dans l'embarras, sans en sortir luimême. Et puis Mme de Fréneuse m'avait supplié de ne plus facilitera Jacques le désordre en l'aidant de mes deniers. Elle en était, la pauvre femme, à croire qu'en serrant la bride à un cheval emporté on arrive à l'arrêter, comme si toute contrainte, toute résistance, ne servaient pas, au contraire, à exaspérer sa folie.
— N'y avait-il pas, à ce moment-là, un projet d'union entre Mnf de Fréneuse et vous?
Tragomer pâlit. Sa physionomie devint dure et douloureuse. Ses yeux s'enfoncèrent sous ses sourcils, et leur bleu s'assombrit comme une eau sur
laquelle passe un noir nuage. Il baissa la voix et dit:
— Vous me rappelez là un des moments les plus cruels de ma vie. Oui, j'aimais, j'aime encore Marie de Fréneuse. Je devais l'épouser, lorsque la catastrophe eut lieu... Je vois encore la mère de Jacques arrivant chez moi, un matin, à moitié folle d'épouvante et de douleuï, se jetant sur un canapé de mon salon, car ses jambes ne la portaient plus, et me disant au milieu de ses sanglots : On vient d'arrêter Jacques... On l'a ramené chez moi, tout à l'heure !
— Le meurtre de Léa Pérelli venait d'être clécouverl...
— Oui, on avait trouvé, dans la chambre de Léa, une femme tuée d'un coup de revolver et dont le visage était rendu méconnaissable par la blessure...
— Une femme ! répéta Marenval, très intrigué par la forme de la phrase et par le ton dont Tragomer l'avait dite. Douteriez-vous donc que la morte fût Léa Pérelli ?
Tragomer inclina la tête gravement :
— J'en doute.
— Mais mon cher, reprit Marenval avec vivacité, pourquoi n'avez-vous pas dit cela plus tôt? C'est au bout d'un an que vous venez avancer une opinion aussi extraordinaire? Qui vous a empêché de parler, au moment du procès ?
— Je n'avais pas, à cette époque-là, les raisons que j'ai, aujourd'hui, de douter.
— Et quelles sont vos raisons ? Sacrebleu ! Vous me faites bouillir, avec votre sang-froid. Vous racontez des choses à bouleverser l'esprit, avec l'air d'un monsieur qui lirait le programme des théâtres ! Pourquoi croyez-vous que Jacques de Fréneuse n'a pas tué Léa Pérelli?
— Tout simplement parce que Léa Pérelli est vivante.
Cette fois-là Marenval fut abasourdi. Il ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit de ses lèvres. Il roula des yeux effarés, et toute son émotion se* traduisit par un hochement de tête, et un claquement de ses mains appliquées sur la table avec force. Mais Tragomer ne lui laissa pas reprendre ses esprits, il redoubla tout de suite :
— Léa Pérelli est vivante. Je l'ai rencontrée à San Francisco, il y a trois mois, et c'est parce que j'ai eu la conviction que j'étais en face d'elle que j'ai abrégé mon voyage et suis rentré en France.
L'enthousiasme dans lequel ce récit jeta Marenval fut [dus fort que son scepticisme. Il se leva, fit un tour dans la salle à manger, disant d'une voix entrecoupée :
— 'incroyable ! Renversant! Sacré Tragomer ! Ah! bien ! je comprends qu'il ait renvoyé les autres. Quel potin ils auraient fait ! En voilà une affaire !
Christian, très calme, le laissait s'agiter, s'étonner,
s'exclamer. Il attendit que son auditeur fut revenu auprès de lui, ramené par sa violente curiosité. Il ne le regardait pas. Il paraissait suivre du regard, très loin, une vision, et un sourire triste passait sur ses lèvres. II dit lentement :
— Quand je pense que Jacques est au milieu de bandits, enfermé dans un bagne, pour un crime qu"il n'a pas commis, une tristesse profonde s'empare de moi. Est-il destin plus épouvantable que celui d'un malheureux, à qui l'on affirme violemment sa culpabilité, à qui on la prouve, que l'on jette dans un cachot, au secret, et qui, pendant qu'on l'insulte dans le cabinet du juge d'instruction, sur les bancs de la cour d'assises, subissant, en public, l'agonie morale et physique du plus atroce martyre, répète aux autres et à lui-même jusqu'à en devenir fou : « Mais je suis innocent ! » et voit accueillir sa protestation par des huées, par des sarcasmes. Les juges se disent : Quel monstre! Les jurés pensent : Quel scélérat endurci ! Les journalistes font de l'esprit, dans leurs comptes rendus, le public entier marche à la suite. Et voilà un homme dont le sort est décidé sans recours possible. La société, par ses juges, l'a estampillé : assassin, il faut qu'il soit et demeure assassin, ^'essayez pas de discuter, la loi est là, et derrière la loi, les juges qui ne se trompent pas, car on nous l'a dit tout à l'heure : il n'y a pas d'erreur judiciaire, oe sont des blagues inventées par les romanciers. Et si, de temps en temps, on réhabi-
lite un condamné, dont l'innocence a fini, le plus souvent quand il est mort, par être démontrée, c'est qu'une faction puissante a su arracher à la justice infaillible l'aveu de son erreur. Encore, est-ce de mauvaise grâce qu'elle se rétracte. Et si, par grand hasard, l'homme est encore vivant, la force publique, au lieu de lui faire solennellement des excuses, de chercher à réparer le tort matériel et moral qui lui a été causé, en lui confiant un poste honorifique et lucratif, en le traitant, en un mot, comme une victime, le fait venir, lui déclare, en rechignant, qu'il est libre, et l'envoie en liberté, comme on envoie au diable, en lui disant, ou à peu près : « Allez ! mon garçon ! Et qu'on ne vous y reprenne plus ! » Belle justice ! Bonne justice ! Bien payée, très décorée, et grandement honorée ! Je t'admire!
Il éclata de rire. Ce n'était plusle tranquille et froid Tragomer, dont les belles filles se moquaient gentiment, parce qu'elles le trouvaient trop réservé. Le sang lui était monté au visage et ses yeux brillaient. Il se tourna vers Marenval qui l'écoutait stupéfait et silencieux :
— Depuis deux ans, Jacques agonise sous le poids écrasant d'une condamnation qu'il n'a pas méritée. Sa mère est en deuil, sa sœur se désespère et veut se faire religieuse. Tout cela parce qu'un coquin inconnu a commis un crime qu'avec une habileté extrême, il a su mettre à la charge de ce malheureux qui semblait, du reste, avoir tout combiné
d'avance, à force de désordre, d'imprudence et de folie, pour qu'on le soupçonnât coupable et qu'à partir de ce moment il lui fût impossible de prouver qu'il ne l'était pas.
Marenval commença à s'agiter. Les commentaire? de Christian, sur la prétendue infaillibilité des juges, avaient laissé son enthousiasme se refroidir. Il trouva que l'intérêt du récit languissait et, avec toute la rigueur d'un critique qui demande une coupure dans le dialogue, il dit :
- — Nous nous égarons, ïragomer, revenons à Léa Pérelli. Vous m'avez déclaré que vous l'aviez rencontrée. Mais où, dans quelles circonstances? C'est là ce que je veux savoir. Voilà le nœud de l'intrigue. Laissons le reste, nous y reviendrons plus tard: mais parlez-moi de Léa Pérelli. Vous étiez à San- Francisco et c'est là que vous vous êtes trouvé en face d'elle. Où? Comment?
— De la façon la plus inattendue et. pourtant, la plus simple. J'étais arrivé la veille, avec Raleigh- Stirling, le fameux sportsman écossais, qui excelle à pêcher le saumon, et que j'avais rencontré sur le lac Salé, entrain de capturer des monstres. Il m'avait suivi, il se proposait de faire quelques prises dans le Sacramento. Moi, j'avais chassé dans le Canada, et tué quelques bisons. Il y avait plusieurs semaines que, lui et moi, nous vivions au désert. Ce fut un agréable changement de nous retrouver au milieu de l'animation civilisée d'une ville, parmi des compa-
gnons aimables. Et, justement, le plus riche banquier de la ville. Sam Peetor. était un parent de mon compagnon de roule. Aussitôt averti de notre arrivée, il nous envoya chercher dans sa voiture, fit prendre nos bagages à l'hôtel, et, moitié de gré, moitié de force, nous installa chez lui. C'est un célibataire de cinquante ans. riche comme on lest dans ces payslà. vivant comme un prince, et ne craignant pas le plaisir. Après un excellent diner, le premier soir, il nous dit : Il y a représentation, à l'Opéra. On donne Otello avec Jenny Hawkins dans Desdemona et Rovelli. le grand ténor italien, dans le personnage du More. Nous irons, si vous le voulez bien, les écouter dans ma loge. Si vous vous ennuyez, nous rentrerons, ou nous irons au cercle Californien, à votre choix. A dix heures nous faisions notre entrée dans l'avant- scène de Peetor, et nous trouvions le public emballé par les chanteurs qui vraiment avaient du talent, mais étaient entourés de malheureux artistes dont la nullité faisait de cette représentation, en dehors des scènes tenues par les protagonistes, un véritable scandale musical.
Jenny Hawkins ne se montra qu' à la fin de l'acte. Et, dès son entrée, je fus troublé par l'impression très nette que je connaissais la femme qui venait de paraître devant moi. C'était une brune, aux traits accentués, aux yeux hardis, à la taille élancée. Elle s'avança vers la rampe, et commença à chanter. A la même seconde, comme si la mémoire
me revenait soudainement, je me rendis compte de la ressemblance qui m'avait frappé. Jenny Hawkins était le portrait de Léa.Pérelli. Mais une Léa aussi brune que l'autre était blonde. Plus grande aussi et plus forte. L'impression que je ressentis fut extrêmement pénible. Je me détournai et regardai dans la salle, pour ne plus voir ce fantôme, qui verrait, au bout du monde, me rappeler les circonstances si douloureuses, à la suite desquelles je m'étais expatrié. Mais si je ne la voyais plus, je l'écoutais et c'était le beau et large chant de l'Ave Maria que sa voix pure apportait à mon oreille. Bien souvent, j'avais entendu chanter Léa, autrefois, quand j'allais chez elle avec Jacques. Et je ne retrouvais plus son organe. C'était cela et ce n'était pas cela, comme le visage de Jenny Hawkins était celui de la morte, et, cependant, en différait par certains détails. Et puis comment cette chanteuse eut-elle été Léa Pérelli, qui avait été tuée rue Marbeuf, deux ans auparavant, et, en expiation du meurtre de laquelle, le malheureux Jacques de Fréneuse était relégué à Nouméa? Folie ! Vision ! Rencontre fortuite, qui ne pouvait avoir aucune conséquence. Sensation qui me troublerait, l'espace d'une soirée, pendant cette représentation, et cesserait dès que la toile serait tombée. Hélas ! Les terribles réalités, auxquelles je me trouvais ramené par cette ressemblance, seraient plus durables et rien ne pourrait faire qu'elles ne fussent pas cruellement et irrévocablement acquises. Je me disais ces choses, en
écoutant chanter l'artiste, et cependant l'émotion que j'avais ressentie, en la voyant entrer en scène, avait été si vive que je voulus la contrôler par un nouvel examen. Je me retournai et regardai la femme. Elle était à genoux, sur un prie-Dieu, sa belle tête appuyée sur ses mains croisées, et les yeux fixés vers le ciel comme pour l'implorer. Je frémis. Pour la seconde fois, mais d'une façon infiniment plus intense que la première, j'eus la sensation que Léa Pérelli était devant mes yeux. Un soir que Jacques la boudait, après une des violentes querelles qu'ils avaient trop souvent ensemble, je l'avais vue s'agenouiller ainsi, près du fauteuil où Jacques se tenait enfoncé. Elle avait posé ses coudes sur le bras du fauteuil, et, la joue appuyée sur ses mains croisées, elle avait regardé son amant avec un tendre et suppliant sourire. C'était la même physionomie, le même geste, le même regard et le même sourire. Était-il possible qu'une pareille ressemblance, je ne dis pas physique, mais morale, existât:'' Celte épreuve affermit ma croyance plus que je n'aurais souhaité. Un trouble extraordinaire s'était emparé de moi. Je me penchai vers notre hôte, et lui demandai :
— Est-ceque vous connaissez celte Jenny Hawkins?
— Certainement. C'est la troisième fois qu'elle vient chantera San-Francisco, et, chaque fois, elle y a eu du succès.
— Lui avez-vous parlé ?
— Plus de dix fois; j'ai soupe avec elle, lorsqu'elle était la maîtresse de mon ami John-Lewis Day, le grand marchand d'or de Saçramento. C'est une très aimable fille.
— Quel âge croyez-vous qu'elle ait ?
— Mais, vingt-cinq ans, peut-être. Elle paraît un peu plus âgée à la ville qu'à la scène, parce qu'elle n'a plus le maquillage, et puis cette existence d'artiste en tournée est très fatigante et fane la beauté d'une femme. Elle est très agréable. En ce moment, elle n'a personne, si elle vous plaît, je vous présenterai.
A la pensée de me trouver en présence de cette femme, mon cœur battit violemment et je dus devenir un peu pâle, car Pector se mit à rire et dit :
— Oh ! êtes-vous si impressionnable, mon cher, ou bien l'abstinence vous a-t-elle donné une telle fringale que la vue de la chair fraîche vous met hors de vous? Le fait est que les squaws des Indiens des lacs ne sont pas régalantes, n'est-ce pas?
La grosse gaité de l'Américain me laissa le temps de me remettre. Je continuai mon interrogatoire :
— Est-ce que Jenny Hawkins parle l'anglais sans accent?
— Elle le parle très purement, mais vous savez que nous autres, en Amérique, nous avons comme vous, en France, diverses prononciations suivant la province où nous sommes nés. Je ne serais pas surpris que Jenny Hawkins fut canadienne. Il y a un
arrière-goût français, dans sa manière d'accentuer certains mots.
— Elle parle étonnamment litalien...
— Oh ! il a bien fallu qu'elle l'apprît, dans l'intérêt de sa carrière. Toutes les troupes qui passent ici chantent en italien ou en allemand....
— Est-elle gaie de caractère ?
— Non. Plutôt mélancolique.
— Et les cheveux qu'elle montre, dans son rôle, sont-ils à elle, ou porte-t-elle une perruque? Estelle brune réellement?
— Êtes-vous bizarre! Qu'est-ce que cela peut vous faire? N'aimez-vous les femmes que quand elles sont d'une certaine couleur? Avec les eaux de teinture, peut-on aujourd'hui savoir si une chevelure est naturelle ? Voulez-vous mon opinion? Eh bien ! je crois que Jenny Hawkins est naturellement brune, mais qu'elle a dû autrefois se teindre en blonde...
— En blonde! m'écriai-je, très troublé. Elle a un léger accent français et elle s'est teinte en blonde !
— Allons ! mon cher, vous verrez que toutes les chances seront pour vous : la Jenny sera une vraie brune et une fausse Américaine ! Mais voici le rideau qui tombe. Allons sur le théâtre, si cela vous plaît : nous parlerons à la prima donna, et nous l'inviterons à souper.
— Encore un mot, dis-je, combien y a-t-il de temps que, à votre connaissance, Jenny Hawkins chante en Amérique?
— Il y a certainement trois ans.
— Trois ans! Et sous le nom de Hawkins?
— Mais oui.
Toutes mes combinaisons se trouvaient dérangée par cette affirmation que la chanteuse était connue à San-Francisco depuis trois ans, et sous le nom qu'elle portait actuellement. Comment aurait-elle pu être Léa Pérelli à Paris et Jenny Hawkins en Amérique, au même moment? Elle avait passé toute une année, sous mes yeux, il y avait trois ans seulement, dans cet appartement de la rue Marbeuf où on l'avait trouvée morte, un matin. Ce dédoublement était inadmissible. L'identité de l'Américaine était clairement établie. Cependant elle était l'image vivante de la malheureuse dont Jacques expiait le meurtre. Et une force plus puissante que le raisonnement, que la vraisemblance, que la sagesse, opprimait ma pensée et je me répétais malgré tout : c'est Léa Pérelli.
Nous étions sortis de la loge, et nous traversions le couloir du vaste théâtre. Une clef, que Pector avait dans sa poche, ouvrit la porte de communication, et nous passâmes de la lumière des lampes électriques aux ténèbres des coulisses. Je suivis mon guide qui évoluait parmi les portants, les décors et les accessoires, avec l'assurance d'un vieil abonné. On, le saluait au passage. 11 rencontra le directeur de la tournée, qui se précipita au-devant de lui, comme s'il était un souverain J'en demandai la raison à Raleigh-Slirling. Il me répondit flegmatiquement
2u LES BATAILLES DE LA VIE
que son parent était un des quatre propriétaires du théâtre, qui mettaient cette magnifique salle, presque gratuitement, à la disposition des impresarii, afin d'assurer à leurs concitoyens et à eux-mêmes des plaisirs artistiques. Le manager nous conduisait maintenant. Nous avions escaladé un étage et nous suivions le couloir des loges d'artistes. Devant une porte nous fimes halte, notre guide frappa et dit :
— Peut-on entrer, ma chère miss Hawkins?
— Qui est avec vous? demanda, à l'intérieur, une voix qui n'était pas celle de la cantatrice.
— M. Pector et deux de ses amis.
— Qu'ils entrent.
La porte s'ouvrit et la servante nous accueillit dans un salon, qui précédait le cahinet de toilette où s'habillait Jenny Hawkins. Parla porte entre-bàillée, une vive lumière, une odeur d'eau de Cologne et de poudre, un bourdonnement de paroles, venaient jusqu'il nous. Une roulade se fit entendre. La chanteuse s'exerçait, insoucieuse de notre présence, tout en changeant de robe.
La femme de chambre était entrée auprès de sa mai tresse. Nous étions seuls dans le salon. Pector et Raleigh s'étaient assis près de la cheminée. Moi, invinciblement attiré vers cette porte entr' ouverte, je m'étais avancé, à pas légers, le nez au vent, l'oreille tendue, aspirant l'air, écoutant les bruits vagues. J'avais le dos à la muraille, et. par l'ouverture de la porte, il était possible de me voir. Soudain j'en-
tendis près de moi une exclamation étouffée et ces mots dits en français, à voix basse : « Prends garde ! » puis mon nom : « Tragomer ! »
Au même moment, la porte se ferma, et le silence se fit. Cependant je n'avais pas rêvé. Cette fois, j'étais bien sûr d'avoir entendu. Les deux mots « prends garde » précédant l'indication de mon nom, avaient été prononcés et, j'en aurais juré, par une bouche d'homme. Toute cette affaire se développait, si mystérieuse, que je fus pris d'une fièvre d'impatience. Sans me soucier de ce qu'en pourraient penser mes compagnons, je fis un pas pour tourner le bouton de la porte, si singulièrement refermée, et pénétrer dans la pièce voisine, quand cette porte s'ouvrit d'elle-même, et, sur le seuil, Jenny Hawkins parut.
Elle s'avançait souriante, le regard assuré. Ses yeux tombèrent sur moi, le premier, et je ne les vis pas se troubler. Il y avait, sur ses lèvres, une grâce insouciante et elle me fit de la tête un signe amical, avec la facilité d'accueil qui caractérise les artistes, habitués, comme les princes qui traversent la foule, à recevoir les hommages d'inconnus. Pector était venu au-devant d'elle et présentait son cousin et moi-même. A l'énoncé de mon nom la cantatrice inclina la tête, ayee une nuance d'intérêt étonné, et dit gaiement à Pector :
. — Ah ! gentilhomme français ! En Amérique, espèce rare! Parle-t-il l'anglais?
— Oui. madame, dis-je, sans plus attendre. Assez mal pour m'exprimer, mais assez bien pour vous deviner.
J'avais appuyé à dessein sur le mot « deviner ». La chanteuse ne parut pas comprendre la portée menaçante que j'avais donnée à ma réponse, elle sourit et me tendit la main en disant :
— Enchantée, monsieur, de faire votre connaissance.
Il faut que j'en convienne. A cette minute décisive, il n'y avait en Jenny Hawkins, que bien peu de chose de Léa Pérelli. Comme ces portraits effacés par le temps, qui ne laissent distinguer que les traits affaiblis du modèle, la ressemblance s'atténuait, et la morte disparaissait chassée par la vivante. Je cherchais, déjà vainement, tous les détails qui auraient pu me rappeler Léa Pérelli, et je ne les retrouvais pas. L'attitude de la femme que j'avais sous les yeux n'était plus la même que celle de la pauvre disparue. La naïve gaité, l'air rieur, les gestes d'enfant, tout ce qui caractérisait l'italienne, était remplacé, chez l'Américaine, par la fierté froide, l'assurance grave, et le ferme maintien de l'artiste sûre du public et d'elle-même.
— Je ne vous garderai pas longtemps auprès de moi, quelque plaisir que j'en aie, dit Jenny Hawkins, il faut que je descende en scène pour le dernier acte. Comment avez-vous trouvé Rovelli? Il a bien chanté, n'est-ce pas? C'est un grand artiste.
— Son succès n'a été qu'égal au vôtre, dis-je, et je le trouve mieux partagé que vous par le compositeur.
— Oui, dit-elle avec une légère inclination de tête. Ce rôle n'est pas le meilleur de mon répertoire. Si vous venez m'entendre chanter la Traviata, je vous y plairai davantage.
— Je ne crois pas, répondis-je hardiment. Il me serait très pénihle de vous voir mourir en scène.
Elle' leva le front, plongea son regard dans le mien et dit :
— Pourquoi ?
— Parce que cette mort me rappellerait de poignants souvenirs.
Elle se mit à rire :
— Ah ! Français ! Impressionnable et sentimental. Qu'a de commun la musique de Verdi avec vos souvenirs'?...
— Je vous l'expliquerai, si vous le voulez...
— Je n'ai pas le temps, et c'est dommage.
— Eh bien ! ma chère, intervint Pector. Voulezvous venir souper avec nous, ce soir, après la représentation?
— C'est très aimable à vous de m'y engager, mais je serai trop lasse. Il faut ménager ma voix.
— Alors, demandai-je, voulez-vous me permettre de me présenter chez vous, demain, dans la journée?
— Bien volontiers. Je loge à l'Hôtel des Étrangers,
place de l'Hôtel-de-Ville; à partir de quatre heures, si cela vous plaît. Vous accepterez une tasse de thé et nous causerons.
Je m'inclinai sans répondre. Elle tendit la main à mes compagnons et à moi-même, nous conduisit jusqu'au couloir des loges et rentra chez elle, en refermant soigneusement la porte.
Une fois hors de la présence de cette femme, je repris la faculté d'analyser, de discuter et de comprendre. Si je n'avais pas entendu mon nom et les brèves paroles adressées à Jennv Hawkins par l'homme qui se trouvait dans sa loge pendant que nous étions dans le salon, j'aurais pu renoncer à établir, entre Léa Pérelli et la cantatrice, un rapprochement, qui se faisait plus vague à mesure que je précisais mes observations. Mais il y avait les paroles et le nom entendus. Qui était l'homme, dont j'étais connu, et qui disait à la Hawkins de prendre garde quand j'apparaissais?
L'identité des deux femmes, détruite par les différences d'allure, d'expression que j'avais remarquées, par toutes les impossibilités matérielles de temps, de condition, de nationalité, relevées par Pector, se trouvait rétablie par la seule intervention de cet inconnu, qui me signalait à Jennv Hawkins, évidemment comme un danger. Je me sentais repris de toutes mes angoisses, emporté par une ardente curiosité. Je ne me souciais plus de la cantatrice. Je voulais savoir qui était son compagnon, ce fran-
çais qui me connaissait, et qui, seulement entrevu, devait m'éclairer la situation.
Arrivé dans la salle, Pector demanda :
— Restons-nous?
— Ma foi, dis-je, j'ai un peu mal à la tête. Depuis six mois, je n'avais pas été à pareille fête. Et toutes les notes de la partition se battent dans ma cervelle. Je ne serais pas fâché de prendre l'air.
— Eh bien ! Je renverrai la voiture. Nous rentrerons à pied.
Après un temps très court, nous sortions dans la rue et, fumant un excellent cigare, nous flânions dans les vastes quartiers de la ville. Le hasard nous avait amenés sur la place, où se dresse le monumental Hôtel de Ville. Je demandai :
— Où est l'Hôtel des Étrangers?
— En face de nous, cette large façade éclairée. Ce n'est pas une maison à dix-sept étages, comme celles de New-York. Nous avons' de la place ici, pour construire. Voulez-vous entrer? Il y a un excellent restaurant...
Pector, avec sa manie américaine de flâner dans les lieux publics, d'aller, dans les bars, manger un sandwich, boire un cocktail, servait ma fantaisie. Je venais de concevoir le projet d'attendre Jenny Hawkins, devant la porte de l'hôtel, pour la surprendre avec son compagnon. Un pressentiment me disait qu'elle rentrerait en sa compagnie, et que là, en une seconde, j'apprendrais le secret de cette
femme. Car il n'y avaïl pas à en douter : elle avait un secret, .le suivis mes deux compagnons dans l'intérieur de l'hôtel, je m'assis, avec eux, devant une table chargée de rafraîchissements composés pour mettre le feu dans le corps. Puis, au bout d'un instant, j'appelai le garçon :
— A quelle heure tinil le théâtre?
— Vers minuit.
— Bien.
Pector me demanda, en riant :
— Est-ce que vous voulez guetter Jenny Hawlcins? Il semblait avoir lu dans ma pensée. Je lui répondis :
— Ma foi, je ne serais pas fâché de voir comment elle est, à la ville, après l'avoir vue à la scène. Les femmes perdent tellement, quand elles abandonnent leur costume et leur fard! Si elle n'en vaut pas la peine, je lui brûle la politesse demain.
— Croyez-moi, elle en vaut la peine.
— Parbleu! Je vais bien voir !
— Faites! Xous vous attendons.
Je partis vite. J'avais obtenu, avec beaucoup de chance, la liberté d'action que je souhaitais. Maintenant restait à obtenir du hasard la faveur de me trouver sur le passage de la chanteuse. Le portier, gratifié d'un dollar, se chargea de me renseigner.
— Milord, la dame descend de voiture sous la voûte, traverse le vestibule, monte par cet escalier.
Son appartement est au premier... Elle ne tardera pas à rentrer...
Je sortis sous la voûte. Je relevai le collet de ma pelisse. Il faisait froid, ce soïr-là, quoiqu'on fût en avril. Et fumant, en marchant, j'attendis. Un grand bruit de piaffements, le roulement des roues sur le trottoir, m'avertirent, après quelques minutes, que la voiture de la diva arrivait. Le portier s'avança pour aider à descendre. La portière s'ouvrit et, tout emmitouflée dans ses fourrures. Jennv Hawkins s'élança, leste, en montrant une jambe charmante. Elle regarda, autour d'elle, m'examina rapidement, ne me reconnut pas, car j'enfonçais ma figure dans mon col et mon cigare fumait terriblement, et s'adressant à une personne restée dans l'intérieur, elle dit en français :
— Allons, ami.
Celui qu'elle appelait s'apprêtait à sortir de la voiture, je m'avançais vers lui. Ace moment précis, j'eus la certitude que je tenais la clef du mystère. Mais l'homme qui penchait la tête, m'aperçut et rentra vivement à l'intérieur. Il dit seulement, d'un ton bref :
— Jenny !
Et c'était bien la même voix qui avait parlé dans la loge. La chanteuse, inquiète, s'approcha de la portière, se pencha à l'intérieur, puis, se tournant vers le cocher:
— Union Square
Elle pivota sur ses talons, entra, en coup de vent dans le vestibule et disparut. La voiture tourna, sortit. Et sans avoir pu voir son mystérieux occupant, je restai seul sous la porte cochère. Le portier s'approcha de moi et me dit :
— Jolie femme, milord. Le monsieur n'est pas rentré, ce soir, avec elle... Si milord veut écrire, je1 puis monter la lettre.
Je donnai un second dollar à ce complaisant serviteur et je regagnai la salle où Pectoret Raleigh savouraient leurs liqueurs nationales.
— Eh bien? demanda le banquier.
— Décidément, vous avez raison : elle en vaut la peine. J'irai demain.
Nous rentrâmes nous coucher. Mais le lendemain à l'heure du déjeuner, comme Pector paraissait dans la salle à manger :
— Mon cher vicomte, vous n'avez pas de chance dans vos tentatives galantes. Je viens d'être averti, par la direction de l'Opéra, que la troupe italienne' ferait relâche ce soir. La Hawkins a attrapé froid, hier soir, elle ne pourra pas chanter. Et, comme elle est attendue, après-demain, à Chicago, elle part tantôt, par le rapide. Adieu le rendez-vous. Du reste, voici une lettre qui vous est adressée et qui vous apporte, sans doute, ses regrets.
J'ouvris l'enveloppe. Sur un carré de bristol, au coin duquel était timbré ce chiffre J. H. entouré de cette devis, : ffeoer more, je lus ces lignes : « Je
suis désolée de manquer votre visite, dont je me promettais un grand plaisir, cher monsieur, mais les artistes ne sont pas toujours maîtres de leur volonté. Aujourd'hui je n'aurais pu vous parler, car je suis enrouée. Je pars pour Chicago et New-York, où je passerai quelques semaines. Si les hasards de votre voyage vous y amènent, je serai heureuse que vous me donniez une revanche. Une poignée de main amicale. Jenny Hawkins. »
Je restai songeur. Mes deux compagnons se moquèrent de ce qu'ils appelèrent mon sentimentalisme. Ils ne pouvaient soupçonner les graves préoccupations, les soucis poignants que me causaitce brusque départ. Après les divers incidents de notre mise en présence, l'indisposition, assurément feinte, de la chanteuse, et son parti pris de me fuir, étaient une confirmation de mes soupçons, presque un aveu.
Je réfléchis profondément à la situation. Si Léa Pérelli, par un enchaînement de circonstances, inexplicable pour moi, vivait, après que Jacques de Fréneuse avait été condamné pour l'avoir tuée, il était évident que ce mystère recouvrait une monstrueuse iniquité. Je pris la résolution inébranlable de l'éclaircir et de réparer le mal qui avait été fait à mon malheureux ami. Mais ce n'était pas en Amérique, vaste continent où Jenny Hawkins errait vagabonde, que je'' pouvais tenter de suivre une piste, de procéder à une enquête, et essayer d'établir la vérité. Là, j'étais seul, sans appui, sans res-
sources, tout à fait désarmé. Le crime avait été commis en France. C'était en France qu'il convenait de poursuivre la revision du procès. Et la première précaution à prendre, la plus élémentaire, devait consister à rompre tout contact avec Jenny Hawkins son compagnon inconnu. 11 fallait les laisser se remettre de leur alarme, leur rendre une complète sécurité, afin de les mieux surprendre quand le moment paraîtrait favorable. Et pour cela, avant tout, il importait qu'ils n'entendissent plus parler de moi.
Cette résolution arrêtée, je m'y tins fermement. Je traversai l'Amérique, m'embarquai à la Nouvelle- Orléans, et, il y a trois semaines, j'arrivai à Paris. Je me suis, pendant ce temps-là, occupé à reprendre pied, à renouer les relations, détendues par une ahsence de dix-huit mois, et à chercher l'occasion d'entamer les hostilités. Cette occasion m'a été fournie ce soir. Je vous ai narré mon aventure, et je vous demande, si vous, Marenval, avec votre grande fortune, votre goût pour les choses qui ne sont pas communes, et la hardiesse que vous montrez à heurter, quand vous le jugez bon, les idées courantes, vous voulez collaborer, avec moi. à réhabiliter un innocent et à confondre un coupable? Et puis, mon cher, voyez-vous, ce ne sera pas banal. 11 y aura une grande maestria à tenter cette œuvre-là. Ce n^est pasàla portée du premier venu. Jacques de plus est votre parent. Vous remporterez, aux yeux de tout
AU FONU DU COUFFl'.E 37
Paris, un vrai triomphe, si vous réussissez. Et je crois que vous aurez une page étonnante dans l'histoire de ce temps-ci, qui se distingue par son égoïsme et sa veulerie. A la fin du xixe siècle, quand personne ne croit plus à grand'chose, n'est pas qui veut un justicier et un redresseur de torts. Et, en conscience, mon cher ami, tenir cet emploi, c'est être sur de jouer un rôle unique.
Marenval avait écouté le récit de Tragomer avec une attention passionnée. Il avait palpité aux épisodes et frémi aux péripéties. Il avoua, plus tard, qu'il s'était senti empoigné comme jamais il n'avait eu l'occasion de l'être, et qu'une voix secrète lui avait murmuré à l'oreille : Marenval, il y a une affaire « épatante » à mener là, et c'est toi qui en auras l'honneur ! Lorsque Christian eut terminé, il retrouva la parole, et éclata comme une chaudière dont les soupapes ont été trop comprimées :
— Eh bien ! Tragomer, je ne regrette pas ma soirée ! Oh ! vous venez de me donner chaud, mon bon ! Quelle histoire ! Vous avez eu un fameux flair de me la raconter. Je suis, en effet, l'homme qu'il vous faut. Nous allons manigancer ça, dans les grands numéros. On ne me'metpas dedans, moi; j'ai l'habitude des affaires, et je connais les hommes. Les femmes aussi î An ! mon brave Tragomer! Vous avez dû vous en faire du sang d'encre, pendant la traversée, quand vous ruminiez toute l'aventure ! Mais, à
partir de maintenant, nous allons mettre les fers au feu. et ca va marcher !
Christian interrompit son impétueux compagnon :
— Surtout de la prudence. Pas une parole prononcée au hasard. Vous ne soupçonnez pas toutes les difficultés auxquelles nous pouvons nous heurter.
— Comment ! Des difficultés ! Mais tout le monde va nous aider. La justice, les pouvoirs publics, le chef du gouvernement... Dès que nous aurons des preuves sérieuses à fournir de l'erreur commise, chacun s'empressera de la vouloir réparer. La seule partie délicate de l'affaire, c'est l'enquête.
— ■ Tout est délicat, dit Tragomer. Ne comptez pas sur le concours de la justice. Sa première pensée sera de se défier, laseconde de résister à nos efforts. Il n'est jamais agréable d'avouer qu'on s'est trompé. Et la justice, par profession, n'admet pas qu'elle soit sujette à l'erreur. Vous savez combien de temp^. de travaux, de vouloir et de puissance, il a fallu pour obtenir les rares réhabilitations qui ont été consenties par la magistrature. Presque toutes ont été arrachées à la justice par la politique. Ne vendez donc pas la peau de l'ours : il n'est pas encore par terre. Nous avons de beaux atouts dans la main : votre immense fortune, vos grandes relations, votre ténacité et votre intelligence. J'ajouterai, si vous le permettez, mon courage et ma volonté. .
— Oui, certes, bon Christian, s'écria Marenval, en serrant les mains du jeune homme. A nous deux,
nous réussirons. Je serai silencieux, circonspect, je vous le promets. Vous n'aurez pas un reproche à m'adresser.
— C'est bien ! Ecoutez-moi encore, pendant quelques instants. J*ai des renseignements complémentaires à vous fournir. D'abord Jenny Hawkins n'est plus en Amérique, elle est en route pour l'Angleterre.
— Pour l'Angleterre ! Elle y chantera?
— A Londres, à Covent-Garden. Je l'ai appris par les journaux anglais, ces jours-ci. Enfin, le hasard m'a servi mieux que je ne l'espérais, et m'a fourni, sur l'homme mystérieux qui accompagnait la chanteuse à San-Francisco, des données précieuses...
— Vous le connaissez?
— Je crois le connaître. L'autre soir, au cercle, je jouais, avec des amis, au bridge, lorsque, à la table voisine de la nôtre, un des joueurs, en allumant sa cigarette au chandelier placé près de lui, renversa l'abat-jour qui prit feu. Son partenaire dit alors vivement : « Prends garde ! » Et je sursautai à ces deux mots prononcés. Je venais de reconnaître la voix, l'intonation, l'accentuation qui m'avaient frappé en ces mêmes paroles, entendues par moi dans la loge de Jenny Hawkins. Je me retournai brusquement, et je regardai celui qui venait de parler. Il m'avait vu me retourner, et lui aussi me regardait. Nos yeux se croisèrent, se fouillèrent. Et, au fond des siens, je lus nettement cette pensée : il m'a reconnu. Il affecta de sourire et dit gaiment :
— .Ne brûlons pas le matériel, n"esL-ce pas Tragomer ?...
— Et cet homme, interrompit Marenval, ce membre du cercle, qui vous traitait si familièrement... C'était ?...
Tragomer devint sombre, l'animation de son visage fit place à une morne pâleur et, baissant la tète, il dit :
— C'était le comte Jean de Sorège, l'ami intime, le camarade de plaisir de Jacques de Preneuse, au temps où il était libre et heureux.
Marenval frappa dans ses mains, fît entendre un sifflement, qui dénotait le plus, complet désappointement, puis, avec une expression désolée:
— Tragomer, voilà le dernier nom que j'attendais. Tout devient obscur, tout est inexplicable. Comment soupçonner Jean de Sorège d'avoir commis le crime? Pour quelle raison ? Sous quel prétexte ? Si quelqu'un est impossible à accuser, c'est bien lui. Et, dès les premiers pas, nous voilà arrêtés.
— Ne vous découragea pas si vite, répliqua gravement Christian. Rien n"est impossible, rien n'est invraisemblable. Vous vous heurtez à la personnalité de Sorège, .et à sa qualité d'ami de Jacques. L'intérêt qu'il a eu à perdre cet innocent, vous échappe comme à moi. Mais ne doutez pas que nous trouvions les mobiles qui l'ont fait agir. Car c'est lui, vous entendez, qui était. à San-Francisco, et c'est lui le coupable. Je le prouverai, avec peine, mais, je n'en
doute pas, d'une façon irrécusable. Pour établir la culpabilité d'un prévenu, il faut des présomptions nombreuses et évidentes. Et, ici, nous n'avons pas à poursuivre seulement un criminel, nous avons à innocenter un condamné. Il faut donc trois fois plus de certitude que pour une affaire ordinaire. C'est ce qui doit nous enflammer, Marenval. Car, plus la tâche est difficile, plus le succès sera éclatant. Êtes-vous toujours prêt à me seconder ?
— Oui, dit Marenval, malgré tout!
Le breton regarda son compagnon avec fermeté :
— C'est bien ! Vous êtes l'homme que je pensais. Nous réussirons.
Il prit sa montre :
— Voilà qu'il est une heure du matin. Assez causé, pour une première fois. Notre pacte d'alliance est conclu ?
— Parole donnée. S'il y a de la dépense à faire, cela me regarde. Et s'il y a du danger...
— Je m'en charge, dit Tragomer.
— Doucement ! protesta Marenval. Vous ne m'avez pas compris : part à deux. Je veux me signaler et risquer le coup, avec vous, en frère.
— Eh bien ! Soit !
Ils se serrèrent la main, et, par la porte intérieure, ils rentrèrent dans le cercle.
Il y a. à Paris, des maisons tristes et des maisons gaies, sur la façade desquelles se lit la mélancolie, ou la joie, qui paraissent faites pour abriter le plaisir ou la douleur, et dont les pierres ont une physionomie comme des êtres vivants. Ces maisons attirantes ou repoussantes donnent envie de les habiter ou de les fuir. 11 semble, pour les unes, que toutes les faveurs de la destinée doivent combler ceux qui y séjournent ; pour les autres, que tous les maux de l'humanité doivent fondre sur ceux qui s'y arrêtent. Le passant, impressionné, hâte sa marche, quand il arrive dans l'ombre inquiétante de ces asiles du malheur, et détournant les yeux, pense à part lui : pour rien au monde je ne logerais dans ce tombeau. Au contraire, quand il se trouve devant un de ces coquets et riants séjours, il s'attarde à regarder autour de lui, comme pour s'imprégner de l'influence favorable, et s'éloigne, à regret, en se disant : ici doit habiter le bonheur.
De toutes ces maisons silencieuses, noires, faites
pour le deuil, la tristesse et la malchance, il n'en est pas de plus lugubre et de plus désolée que celle située rue des Petits-Champs, n° 47 bis, devant la porte cochère de laquelle s'arrêta, de bonne heure, le lendemain de Noël, la voiture de Cvprien Marenval. D'un air important, le visiteur dit à son cocher :
— Pierre, promenez le cheval, au pas, pendant un quart d'heure, il a très chaud... J'en ai pour un peu de temps, ici, et il y a vraiment un courant d'air atroce dans cette rue.
Il remonta le col de sa pelisse, leva les yeux sur la porte cochère, dont la voûte sombre s'ouvrait devant lui, et, déjà morose, rien que d'avoir regardé le rébarbatif passage, il s'engagea résolument dans la cour. Au fond, un hôtel d'aspect monacal, à la façade noircie par le temps, aux fenêtres fermées de leurs persiennes, comme des yeux clos, offrait son entrée, à laquelle on accédait par un perron de quatre marches verdies par les pluies. Marenval sonna, et le coup de timbre retentit dans l'hôtel, troublant le silence, d'un bruit sacrilège. Au bout d'un instant, à travers les vitres, le visiteur aperçut un vieux domestique qui se hâtait, et la porte s'ouvrit. Le serviteur, avec un étonnement joyeux, s'empressa, retirant à Marenval son paletot, disant avec une familiarité attendrie :
— Oui, monsieur, ces daines sont là... Elles vont être heureuses de voir monsieur. Il y a longtemps que monsieur n'est venu...
— Elles sont si tristes, mon brave Giraud... Si tristes, qu'il est difficile de se mettre au même diapason... Si affligé qu'on se sente soi-même, on craint, en essayant de les consoler, d'ofl'enser leur douleur...
— Oui, monsieur, c'est bien vrai ! dit le domestique en baissant la tète. Leur douleur est inconsolable.
— .Mais comment vont-elles '? Leur santé ?
— Bonne, monsieur. On ne peut dire quelle ne soit bonne... Ah ! si l'état d'esprit e'tait pareil... Mais il ne l'est pas. Non ! Il ne l'est pas !
— Enfin, Giraud, il faut espérer. Qui sait ? Ça peut changer.
— Oh ! non, monsieur, il est impossible d'espérer... Mais, pardon, si monsieur veut prendre la peine d'entrer, j'irai prévenir ces dames.
Marenval entra dans un vaste salon, un peu sombre, meublé d'un mobilier ancien en tapisserie. Sur les murs étaient accrochés quelques tableaux intéressants, reste d'une remarquable collection, dont des ventes successives avaient dispersé les plus précieuses toiles. Dans les angles, des vitrines étaient * vides. Epaves d'un grandluxe, brusquement disparu, auquel n'avait survécu que la noble ordonnance d'une habitation jadis somptueuse.
Il était facile de voir que les habitantes de l'hôtel ne se tenaient pas habituellement dans cette pièce d'apparat. Rien ne s'y trouvait des objets- familiers
à deux femmes intelligentes et actives. Tout était correct, froid et lugubre. Une porte s'ouvrit, et le vieux domestique reparut :
— Si monsieur veut prendre la peine de me suivre, madame prie monsieur d'être assez bon pour monter chez elle...
Le grand escalier de pierre à rampe de fer forgé. fut gravi par Marenval,' et sur le palier du premier étage, à l'entrée d'une galerie obscure, une jeune fille, tout en noir, s'avança au-devant du visiteur. Le vieux Giraud s'esquiva sans bruit, et Marenval se trouva, un peu gêné, en face de' M"e de Fréneuse. Elle lui tendait la main, en souriant. Mais quelle navrante mélancolie, dans l'expression de ce beau visage! La délicalesse des traits était empreinte d'une gravité douloureuse. Les yeux noirs, doux et profonds, se cernaient, mortifiés par les larmes. Un front admirable couronné de cheveux blonds, ondulés, noués derrière la tête, sans coquetterie, donnait à cette fière physionomie une incomparable noblesse. Marenval regarda un instant sa belle parente, hocha tristement la tête, et dit d'un ton affectueux :
— Eh bien ! mademoiselle Marie, toujours aussi peu raisonnable ?
— Toujours aussi malheureuse, monsieur Marenval.
— Et votre mère ?
— Vous allez la voir.
Elle introduisit Cyprien dans une petite pièce,
sorte de sanctuaire, où Mme de Fréneuse avait réuni tout ce qui lui rappelait son fils. Portraits, livres, dessins, évoquaient celui qu'elle n'avait jamais cessé de pleurer, malgré ses fautes, et qu'elle regrettait tous les jours de sa vie. Elle se leva d'un fauteuil bas. et, vêtue de deuil, la taille voûtée par le chagrin, le visage blême sous ses cheveux blancs, très douce et très résignée, elle remercia tout d'abord Marenval de sa visite, en femme, non pas heureuse de voir rompre la solitude de son existence, mais touchée d'une démarche qui attestait un souvenir affectueux.
Marenval, après s'être assis, dirigea ses regards sur un magnifique portrait représentant un grand et élégant jeune homme, au visage ouvert et joyeux. Un amer sourire plissa la lèvre de Mme de Fréneuse. Elle laissa le visiteur contempler à son aise la toile, puis d'une voix étouffée et presque sans timbre, elle dit :
— Voilà ce qu'il était. Qu'est-il maintenant ? Qu"en a-t-on fait? Depuis deux ans, il a été impossible d'obtenir qu'il laissât faire une photographie, que nous aurions payée bien cher... Il n'a jamais voulu consentir à ce que nous ayons, sous les yeux, un Jacques, les cheveux et la barbe rasés, portant la veste de bure...
— Avez-vous de ses nouvelles ?
— Régulièrement.
— Dans quel état est-il ?
— Matériellement, il ne se plaint pas. 11 est si jeune, si fort. Et puis il est, paraît-il, bien traité. On l'a mis, dernièrement, dans les bureaux... Il rend des services. Son existence est moins misérable. Mais moralement...
— Continue-t-il à protester de son innocence ?
A cette question, une flamme passa sur le pâle visage de Mmc de Fréneuse, ses yeux étincelèrent et, d'une voix qui recouvrait de la vigueur, elle s'écria :
— Jusqu'à la mort, il déclarera qu'il n'a pas commis ce crime atroce. Il n'a pas pu le commettre. Jamais, vous entendez bien, Marenval. ma fille et moi, nous ne cesserons de le proclamer : il y a eu, contre Jacques, un effroyable accord de circonstances accablantes. Les hommes ont pu se tromper sur son compte et le juger en toute sincérité, mais nous, sa sœur et sa mère, jusqu'à notre dernier souffle, nous répéterons, avec lui. qu'il était innocent.
Marenval regarda les deux femmes d'un air approbateur, puis, redressant sa tête de vieux beau, il dit d'un ton ferme :
— C'est tout à fait mon opinion.
A ces paroles que, pour la première fois, il faisait entendre à la mère désolée, M'"e de Fréneuse se redressa, elle rougit, et, avec une soudaine vivacité :
— Marenval.' qu'est-ce que cela signifie? Jamais vous n'avez été aussi affirmatif. Il y a plus : je vous accusais de ne pas partager notre ardente convie-
*s LES BATAILLES DE LA VIE
tion. Vous nous aviez toujours paru moins étonné qu'humilié de ce qui était arrivé, et. subitement, vous prenez une attitude toute différente. Marie, tu le vois, il n'est plus le même. Il a changé du tout au tout. Oh ! mon Dieu! Est-ce que vohs auriez appris quelque chose d'heureux ? Est-ce que, après avoir tant désespéré, nous pourrions enfin...
— N'allez pas si vite, interrompit Marenval avecun peu de mécontentement, car, en une seconde, il se voyait débordé et craignait déjà d'en avoir trop dit. Vous étiez injuste en m'accusant de n'avoir pas eu foi, comme vous, dans l'innocence de Jacques. Vous n'ignorez pas que je l'ai défendu, avec toute l'énergie d'un homme que le monde englobait, avec malignité, dans la catastrophe dont vous étiez atteinte. Oui. j'ai vu. dans son plein, à cette époque, la canaillerie humaine. Tout ce que l'envie, la bassesse, la méchanceté peuvent inventer, pour éclabousser une personnalité honorable, on l'a tenté contre moi. J'ai souffert de vos malheurs, certes, autant que vousmême, car, dans le monde parisien, pendant plus d'un an, on ne m'a appelé que Marenval « le cousin de Fréneuse ». Ah ! je sais de bons compagnons qui auraient bien voulu insinuer que je méritais le bagne moi-même. Et tout cela, pourquoi? Parce que je suis riche, bon vivant, que j'ai un bel hûtel, une belle chasse, de beaux chevaux et une loge entrecolopnes à l'Opéra. Vraiment, y a-t-il là de quoi vous faire aller aux galères ? Eh bien ! J'ai des amis
qui voudraient m'y voir ! Vous jugez de ce que ces bonnes âmes ont pu dire sur mon compte, au moment du malheur ? Je ne vous ai pas paru héroïque, ma chère cousine, à cette heure périlleuse. Je vous accorde qu'il y a du vrai. J'aurais pu être plus chevaleresque, me ranger, auprès de vous, plus fermement, mais il faut prendre les gens pour ce qu'ils sont. Je suis un peu nouveau, dans le monde où je vis. Il n'y a pas dix ans que je suis sorti des pâtes alimentaires. Et dame, on n'a pas pour moi la considération qu'on témoigne à un Montmorency. Les hommes sont égaux devant la loi. Ils ne le sont pas devant le monde et on me l'a fait voir. Ceci vous explique bien des choses, qui vous étaient demeurées obscures. Je ne crains pas de me confesser à vous, parce que j'ai la conscience de vous être si dévoué, que vous me pardonnerez facilement, un jour, mes défaillances apparentes.
M"R de Fréneuse avait écouté, un peu assombrie, les explications de Marenval. Elle craignit de trouver, dans les tardifs scrupules de leur parent, les raisons de celte affirmation de Finnocence de Jacques, qui l'avait si violemment agitée, au début de leur entre- .tien. Mais les dernières paroles, prononcées par lui, semblaient un retour à cette conviction si inattendue et la pauvre femme se sentit reprise de son anxiété :
— Est-ce simplement pour me faire une profession de foi, dont je suis très touchée, que vous êtes
venu aujourd'hui ? reprit M'"e de Preneuse. Je vous serais très reconnaissante de cette affectueuse démonstration. Les sympathies sont d'autant plus précieuses qu'elles sont plus rares. Et je vous remercierais de tout mon cœur, Marenval, de ne pas nous abandonner.
— Vous abandonner! s'écria le vieux beau. M'en avez-vous cru capable? Je vous prouverai que je suis fidèle, et brave, et...
Il fut arrêté, dans son expansion, par un geste de MUe de Preneuse. Plus calme que sa mèFe, elle avait, depuis le commencement de l'entrevue, étudié l'attitude de leur parent et elle avait été frappée de tout ce qu'elle offrait d'embarrassé. Il y avait, entre les assurances du Marenval présent et les réticences du Marenval passé, un tel désaccord, qu'il fallait bien des paroles pour les rattacher les unes aux autres. Un plus éloquent que l'ancien fabricant de pâtes y eût perdu son temps. Mais, heureusement pour Marenval, la fille, aussi bien que la mère, n'avait retenu de ce qu'il avait dit que la chaleur de son discours. Elles avaient été pénétrées d'une joie secrète. Toutes deux y avaient retrouvé des espoirs depuis longtemps disparus et, en quelques mots, M"' de Fréneuse résuma la situation :
— Mon cher cousin, vous ne croyiez pas, autrefois,à l'innocence de mon frère, et, à présent, pour une raison qui nous échappe, vous y croyez.
Marenval leva, sur les deux femmes, des yeux ravis
et, avec une expression qui leur tira des larmes :
— C'est vrai ! Je crois, à l'heure actuelle, que Jacques est innocent. Mais il ne suffit pas de le croire, il faut le prouver. Que nous, en famille, nous nous consolions avec de bonnes paroles, c'est bien; mais n'oublions pas qu'une réhabilitation éclatante doit être le but unique de nos efforts. Vous avez, certes, pensé à l'entreprendre ?
jyjme je FréneUSe baissa la tête avec découragement.
— Et comment y aurions-nous pensé? C'est la plus dure extrémité du malheur de se voir impuissant je ne dis pas même à démontrer la réalité d'un fait auquel on croit comme à Dieu, mais seulement à eu discuter la possibilité. Nous sommes, depuis deux ans, restées écrasées sous le poids effroyable de la condamnation. Et, oserai-je vous l'avouer, Marenyal, si je n'ai jamais douté de l'innocence de mon fils, il m'a fallu me détourner de l'examen des accusations qui étaient dirigées contre lui, car, à les prendre une à une, elles étaient tellement graves, terribles, prouvées", que j'en venais à nier l'évidence . et c'était, pour moi, un supplice horrible. Je me suis de» ne réfugiée dans une sorte de négation fanatique, qui exclut tout raisonnement, toute clarté, et qui est le cri de mon cœur maternel. Je ne crois pas à la culpabilité de Jacques, parce qu'il est mon enfant, et que mon enfant na pas pu commettre le crime qu'on lui a reproché. A tout ce qu'on a pu m'arguer, me prouver, j'ai toujours répondu, du fond de ma
conscience : C'est mon fils ! Il est innocent! Mais, mon ami. s'il me fallait démontrer cette innocence, comment ferais-je? Où trouverais-je la force d'intelligence nécessaire pour briser le faisceau des preuves accumulées? Comment convaincrais-je les juges? L'avocat de Jacques, lui-même, après la condamnation, cet admirable maître Duranly, qui a défendu le pauvre enfant avec une éloquence si passionnée, m'a dit. quand je l'interrogeais :
— Je ne sais pas. Quand je l'entends crier qu'il n'est pas coupable, je crois. Quand j'étudie le dossier, je doute.
— Eh! ma chère cousine, il est certain que les preuves apportées étaient éclatantes. Moi-même, j'en ai été aveuglé, je puis vous l'avouer, puisque nous en sommes à parler en toute franchise : j'ai cru. pendant longtemps, que le pauvre Jacques, affolé, emporté par le besoin d'argent, avait pu. dans un moment d'irresponsabilité... Oui, j'ai admis qu'il avait pu être aussi criminel. Mais, depuis hier, j'ai changé, du tout au tout, et je suis aussi ardent à affirmer l'innocence de votre iils, que j'ai été disposé à accepter sa culpabilité.
— Et pourquoi, depuis hier ? demanda MUe de Fréneuse. Quel revirement s'est fait dans votre esprit? Et qui l'a causé'? Avez-vous eu connaissance de quelque fait qui éclairerait la situation d'une lumière nouvelle :' Ma mère vous a fait part de ses défaillances de pensée, mais moi je ne les ai pas partagées,
sachez-le bien. Et lorsque tout le monde abandonnait ce malheureux enfant, moi, en toute conscience, je suis restée fidèle à sa cause. J'ai cherché, je cherche encore à expliquer ce qui, pour moi, demeure un mystère impénétrable. Vous pouvez donc parler, vous me trouverez toute préparée pour vous écouter et vous comprendre.
Marenval regarda la jeune fille avec attendrissement :
— ■ Oui, je sais, Marie, que vous n'avez point transigé et que tous ceux qui ont paru ne pas faire cause commune aveô vous, dans cette redoutable circonstance, vous les avez rejetés de votre cœur. Hier soir, je me suis trouvé avec un homme, qui vous aimait tendrement, et que vous avez éloigné de vous, sans pitié...
Le visage de Mlle de Fréneuse devint sombre. Elle se dressa et parut plus grande encore. Un frémissement passa sur ses lèvres, mais elle ne prononça pas une parole. Toute sa physionomie exprimait un douloureux dédain :
— C'est de Christian de Trâgomer qu'il s'agit, ajouta Marenval...
Mais il se tut lui-même, tant l'effet produit par ce nom fut différent de ce qu'il attendait.
— Je pensais bien qu'il s'agissait de M. de Trâgomer, dit froidement Mlle de Fréneuse. Eh bien! mon cher cousin, si vous voulez m'être agréable, ne m'entretenez jamais de lui. Nous l'avons, ma mère et
5i LES BATAILLES DE LA VIE
moi, effacé de noire souvenir, comme il nous avait effacées de son cœur. Il a donné, à l'heure où nous avions besoin de tous nos amis, l'exemple de la défection. C'est lui, je puis vous l'avouer, dont l'abandon, aux heures tristes, nous a le plus affectées. Il était mon fiancé. 11 a rougi de moi. Je ne le connais plus.
— Il vous aime toujours, dit vivement Marenval.
— J'en suis bien aise, répliqua Mlle de Fréneuse avec force. Et puisse-t-il en souffrir!
Elle passa la main sur son front, se tourna vers sa mère qui l'écoutait en silence, et s'agenouillant sur un tabouret, auprès d'elle :
— Je vous demande pardon. J'ai détourné M. Marenval de confidences que vous attendiez avec impatience, pour parler de choses misérables. Cela ne m'arrivera plus.
— Ma chère enfant, dit Marenval, avec bonhomie, nous aurons l'occasion de nous voir souvent, car nous allons entreprendre une campagne qui peut être longue. Ne brusquons donc rien, ni en ce qui touche aux circonstances, ni en ce qui concerne les personnes. Bien des choses seront éclaircies, bien des attitudes expliquées. Vous ne voulez point que je vous parle de Tragomer, en ce moment. Plus tard, vous me demanderez, peut-être, vous-même, qui sait, de vous l'amener. Quand vous saurez ce qu'il a déjà fait et ce qu'il est disposé à faire pour votre service, vous serez plus indulgente. En tout cas, sachez que
si je suis ici, c'est lui qui en est cause. Je ne songeais à rien entreprendre pour le malheureux Jacques, je vous le confesse humblement, lorsque ce diable de Christian m'a bouleversé par des renseignements si inattendus qu'il m'a été impossible de rester indifférent
— Mais, au nom du ciel, qu'a-t-il donc découvert? demanda Mme de Preneuse, avec une telle angoisse que sa fille la prit dans ses bras, s'efforeant de la calmer.
Marenval secoua la tète avec importance :
— Ma chère cousine, ne me demandez rien, je ne pourrais parler. La réussite, possible, ne sera obtenue qu'au prix d'une discrétion absolue. Un mot imprudent peut tout compromettre. Espérez. Jamais les chances n'ont été aussi favorables. Mais consentez à marcher en aveugle, dans la voie que nous allons ouvrir.
— Ah ! Dieu ! Si le salut est à ce prix, je consens à toutes les épreuves que vous voudrez m'imposer. Depuis deux ans je vis dans une tombe. Un faible rayon de lumière y entre, 'grâce à vous. Soyez béni, pour le soulagement que vous me causez.
— Si je ne dois pas vous parler de nos espérances nouvelles, ma chère cousine, cependant il est des choses, sur lesquelles il faut que je me renseigne auprès de vous. Et. dans l'intérêt de notre succès commun, je vous demande de me répondre sans réticences.
— Interrogez. Ma mémoire est bien affaiblie, mais ce que je ne me rappellerai pas. ma fille pourra certainement le préciser.
— Parmi les amis de votre fils, il en étailun, plus . intime, plu? cher que les autres, et qui avait été
élevé avec lui : le comte Jean de Sorège. M"'6 de Fréneuse répondit vivement :
— Oui, Jean de Sorège.... C'était un charmant garçon, de très bonne famille. J'ai beaucoup aimé sa mère. Il la perdit trop jeune, pour son malheur... Il avait grandi avec Jacques. Les deux enfants ne se quittaient guère pendant leur jeunesse. ..Il avait fallu les relations nouvelles, qui ont fait tant de tort à mon fils, pour les séparer...
— Le comte cle Sorège n'était donc point parmi ses mauvais compagnons de plaisirs?
— Bien au contraire, il a tout fait pour le séparer d'eux, et c'est par haine et dégoût de ces gens-là qu'il s'est écarté de mon fils, à mon grand regret; car toute l'influence qu'il avait sur lui ne pouvait être qu'excellente.
— Ainsi vous considériez M. de Sorège comme une bonne connaissance pour Jacques?
— Pour la meilleure qu'il pût avoir.
— Ce jeune homme était-il riche ?
— Non. Et c'est justement pour cette raison qu'il s'est éloigné de mon fils, ne pouvant pas faire les mêmes dépenses que lui, et ne voulant pas s'endetter pour mener un pareil genre de vie, il a rompu
avec Jacques... Ce fut le commencement du désastre.
— Pardonnez-moi si j'insiste d'une «façon un peu particulière, mais cela est de toute nécessité. Lorsque votre fils connut cette malheureuse femme qui l'a conduità la folie... cette Léa Pérelli, M. de Sorège était-il encore en relations avec lui?
— Assurément. Il y eut même des scènes très vives, entre M. de Sorège et Jacques, à propos de cette femme. Le comte Jean a fait tout au monde, pour le décider à rompre avec elle. Jusqu'à lui écrire qu'elle le trompait et lui offrir les moyens de la surprendre.
— La lettre dont vous me parlez existe ?
— Elle a été remise, par moi, à la justice, et doit figurer au dossier. Elle avait été trouvée par notre vieux domestique, en entrant, dans la chambre de Jacques... Il y eut, à la suite, enlre mon fils et son ami, une violente altercation... Ils faillirent se battre... Ce furent des amis communs qui arrangèrent l'affaire.
— Jamais votre fils n'a-t-il manifesté quelque sentiment de rancune ou d'hostilité contre son ancien ami, depuisle fatal événement? Ne l'a-t-il jamais soupçonné de mauvaises intentions à son égard?
— Pas que je sache. Mais si la confiance que j'avais en M. de Sorège était complète, si je n'ai jamais eu que des sympathies pour lui, je dois reconnaître que, dans ma maison, tout le monde ne pensait pas de même.
— Et qui donc lui était défavorable?
— Ma fille, d'abord, à qui il a toujours déplu, et le vieux Giraud, mon domestique, qui n'a jamais pu le souffrir.
— Ah ! M11' Marie trouvait l'ami de son frère sujet à caution?
— Ne me faites pas dire ce que je ne pense pas, répliqua vivement MUe de Fréneuse. Sous aucun prétexte je ne voudrais porter tort dans votre esprit au comte de Sorège. Il avait un caractère qui ne m'était pas agréable, voilà tout.
— Et quel caractère vous paraissait-il avoir, M"e Marie?
— Il se montrait hautain et railleur, et j'ai peine à supporter cette façon d'être. Il calculait froidement et n'agissait jamais à la légère. C'était un homme pratique, avant tout. L'envers du pauvre Jacques qui ne réfléchissait jamais et se jetait au travers des difficultés, sans savoir comment il en sortirait. Je blâmais l'étourderie de l'un, mais je regrettais la prévoyance de l'autre. Il y avait excès, des deux parts. Et si mon frère paraissait fou, M. de Sorège semblait trop habile.
— Habile jusqu'à la rouerie?
— Je n'en sais rien, mon cher cousin, ce que je vous traduis là n'était qu'une impression. Je n'ai jamais su comment M. de Sorège se conduisait dans la vie, autrement que par ce qu'en racontait mon frère, et, devant moi, il ne pouvait parler librement.
Cette impression n'est donc confirmée par aucun fait. Mais elle s'est établie très nette, dans mon esprit, et elle y est restée telle.
Marenval regarda M™e de Fréneuse et dit :
— On ne peut considérer ce jugement comme défavorable, dans le temps où nous vivons. Et un monsieur trop habile paraîtrait, assez justement, doué d'une façon exceptionnelle pour réussir aujourd'hui. Mais j'entends bien que ma belle cousine juge M. de Sorège, à un point de vue spécial, celui d'un gentilhomme et non d'un homme d'affaires. Et c'est ce qui rend son blâme parfaitement compréhensible. Enfin résumons-nous. Pour Mme de Fréneuse, M. de Sorège était un galant homme qu'elle a regretté de voir brouillé avec son fils. Pour MUe de Fréneuse, M. de Sorège était un gaillard froid, décidé à tirer son épingle du jeu, en toutes circonstances, quitte à piquer un peu le voisin, en opérant.
— Mais pourquoi ces questions? demanda Mrae de Fréneuse.
— On nous a dit que nous serions questionnées, chère mère, dit la jeune fille, mais non que nous serions renseignées. Ayons de la patience.
Mnie de Fréneuse eut un sourire résigné :
— Nous en avons l'habitude.
Marenval se levait :
— Ma chère cousine, dit-il du ton le plus affectueux, je vous quitte, mais je reviendrai vous voir prochainement. Nos conférences seront fréquentes.
60 LES BATAILLES lit: LA VIE
Cela sera nécessaire et j'espère que cela ne vous paraitra pas désagréable. J'ai hâte de pouvoir vous éclairer sur la situation, mais il faut d'abord que je m'éclaire moi-même. Je vais, en descendant, si vous le permettez, causer avec le bon Giraud.
Comme .Marenval avait serré la main de M de Preneuse. Marie sonna, et, ouvrant la porte, elle conduisit elle-même l'allié inattendu, à travers les pièces démeublées et tristes, jusqu'au vestibule. Là, le vieux domestique accourant, elle dit à Marenval, avec un clair regard :
— Je vous remercie, quoi qu'il puisse advenir, mon cousin, du réconfort que vous nous avez apporté. Je n'oublierai jamais que, le premier, vous aurez partagé avec nous la conviction que noua conservions de l'innocence de mon frère.
Il bocha la tête :
— Ce ne serait pas juste, dit-il, ma belle cousine ; car celui qui. le premier, aura partagé avec vous cette conviction, ne s'appelle pas Marenval, il se nomme Tragomer.
M de Fréneuse fronça le sourcil, eut un dernier geste affectueux et. sans ajouter une parole, rentra dans les appartements.
(jiraud tendait à Marenval sa pelisse.
— Un instant, mon brave, dit l'ancien fabricant de pâles, il faut que je vous dise quelques mots, avant de partir. ' tu -crons-nous le moins dérang'
— Si monsieur veut entrer dans le petit parloir,
il n'y a pas de risque qu'on vienne y voir. Non ! personne ne vient jamais... La Mariette est dans sa cuisine, et la femme de chambre de ces dames au second, dans la lingerie. Je suis aux ordres de monsieur... Ah ! non, on n'est pas dérangé ! Le service de la porte est une sinécure, ici... Un tombeau. Un vrai tombeau !
Marenval s'adossa à la cheminée, pour ne pas s'asseoir en laissant debout, devant lui, le serviteur à cheveux blancs. Le bourgeois enrichi avait de ces délicatesses. Toujours il se montrait doux aux humbles. Il dit :
— Giraud, je veux vous parler de votre jeune maître et d'un de ses amis... Il y a des choses que les parents ne savent jamais et que les gens de la maison connaissent... J'ai questionné ces dames, mais je veux vous interroger aussi. Répondez-moi, en toute franchise, et sans rien omettre.
— Ah! monsieur peut être' bien tranquille, je raconterai tout ce que je sais. Je n'ai rien àcraindre, ni rien à perdre. Quel tort pourrait-on me faire, plus grand que celui qu'il m'a fallu endurer, le jour où j'ai vu enmenerM. Jacques. Un enfant que j'avais élevé, un gamin qui me grimpait sur les genoux quand il était petit, que j'allais chercher tous les dimanches au collège, quand il faisait ses études. Ah ! monsieur, il y a de bien grandes infamies, dans ce monde... Et ce ne sont pas les braves gens qui sont le mieux traités.
— Vous aussi, alors, vous êtes convaincu de l'innocence de M. de Fréneuse?...
— Convaincu, monsieur? C'est peu dire. Mais je mettrais ma tête sur le billot qu'il n'était pour rien dans l'affaire... Il n'y avait qu'à le voir, dès le premier instant, quand cette espèce de sauvage de commissaire de police l'a ramené ici, pour être sûr qu'il n'avait rien fait, et qu'il ne savait même pas ce qu'on lui voulait. Si je n'avais écouté que mon premier mouvement, nous l'aurions, moi et Michel, le cocher, empoigné votre commissaire, jeté à la cave, comme un paquet, et gardé là jusqu'à ce que M. Jacques se soit mis en sûreté. Libre, il aurait bien su se défendre, prouver qu'il n'avait pas tué la femme... Lui, monsieur, tuer une femme? Ma garçon qui se serait précipité à l'eau, pour sauver un chien en train de se noyer. On n'a pas idée d'une stupidité pareille. Tuer, cette femme? Pourquoi? Elle l'aimait. Pour la voler? A quoi bon? Elle lui avait donné tout ce qu'elle possédait. Oh! Elle était assez jalouse de lui. Un soir, qu'elle est venue ici, pour lui parler, elle paraissait folle, tant elle avait de chagrin. Elle est restée dans le vestibule, assise, près de la grande banquette, pendant plus d'une demi-heure, à pleurer comme une Madeleine, et elle m'offrait ce que je voudrais, sa bourse, une bague en diamant pour que je la laisse monter chez M. Jacques. J'avais beau lui dire : « Mais, madame, il n'est pas à la maison. A quoi ça vous servirait-il
de voir sa chambre? Vous pouvez rencontrer une de ces dames, sa mère ou sa sœur. Quel scandale. Non ! Vous n'y pensez pas. » Elle disait en sanglotant : « Oh! j'aimerais mieux me tuer ! » Elle a dit ça. Oui, monsieur, elle a dit ça! Et j'ai toujours été convaincu qu'elle s'était tuée elle-même. Je l'ai raconté au juge d'instruction. Il a levé les épaules. Ils ne sont pas polis ces gens de justice. Il parait qu'à lui ce n'était pas son idée. Et, comme je revenais à la charge, expliquant mes raisons, il m'a .sèchement interrompu, en m'indiquant bien qu'il considérait que je rabâchais. Je ne rabâchais pas, monsieur, et, vrai comme je vis, depuis soixantecinq ans, sans avoir jamais fait de tort à personne, M. Jacques n'avait pas tué la femme. Non ! Il ne l'avait pas tuée !
Marenval avait attentivement écouté le domestique. De son ancienne profession il avait gardé de la patience. Il ne brusquait jamais rien, ni personne. Il avait dû attendre le client. Il savait qu'après des tâtonnements et des hésitations, tout d'un coup, les affaires se décident. Il guettait un détail imprévu, une circonstance nouvelle, dans le récit passionné du vieux Giraud. Tout ce qu'il venait d'entendre, il le savait déjà. Il se décida à aborder le sujet qui, pour lui. était intéressant à élucider :
— Quelle influence, pensez-vous qu'ont pu avoir, sur la conduite de Jacques, les amis dont il s'entourait?
— Oh ! monsieur, c'est bien difficile à juger. M. Jacques était dans des conditions particulières. Il vivait chez sa mère, qui était veuve, et il y avait une jeune fille dans la maison. Il ne pouvait donc pas recevoir beaucoup de monde ici... Ses amis, on ne les connaissait pas, sauf M. de Tragomer ou M. de Sorège. Les autres, il les voyait au cercle, au théâtre, aux courses, dans le monde. Vous savez que M. Jacques était» très répandu. Si aimable et si beau garçon, on l'attirait partout. Et il ne se faisait pas prier, quand il s'agissait de rire et de festoyer... Il avait de l'ardeur. Oh! trop d'ardeur. Toute cette folie, qui l'emportait et qui l'amené si loin, c'était de son père qu'il la tenait. Un homme terrible. M. de Fréneuse. le père! Vous l'avez bien connu, pendant ses dernières années. Ah ! monsieur, on peut dire que la pauvre madame n'a pas eu d'agrément dans la vie. Et si M"e Marie, qui est une sainte, n'avait pas racheté la faute des autres, par sa douceur et sa tendresse, madame aurait été une vraie martyre.
Marenval. doucement, revint à ce qui lui tenait au cœur.
— Je ne vous interrogerai pas sur .M. de Tragomer, c'est un homme qui n'a rien de caché pour moi et qui est tout à fait recommandable. Mais je voudrais avoir votre opinion surM. de Sorège.
Giraud hésita un instant. Mais il avait promis de dire ce qu'il pensait, il tint parole :
— Sauf le respect que je dois à un maître, monsieur, celui-là est une canaille.
— Sur quoi vous appuyez-vous pour le traiter si durement? demanda Marenval, avec un peu d'étonnement devant tant de véhémence.
— Sur rien, monsieur. Je ne l'ai jamais vu commettre une action répréhensible, je ne l'ai jamais entendu dire une chose vilaine. Mais ça n'empêche pas que, pour moi, c'est une canaille.
— Mais enfin, Giraud, pourquoi êtes-vous si sévère, sur le compte de ce jeune homme, qui, vous l'avouez, n'a jamais rien fait pour justifier un tel jugement.
— C'est instinctif, monsieur, cane se discute pas. Il y a, dans la rue à côté, un marchand de tabac, chez lequel j'allais, depuis dix ans, acheter mon cornet de tabac à priser. Jamais je n'avais pu me faire à sa figure. Il avait essayé de me donner la main, malgré moi j'avais retiré la mienne. Tout le monde l'estimait, il était bien vu dans le quartier. Eh bien ! monsieur, il y a trois mois, il a levé le pied, en emportant l'argent du gouvernementales fonds du titulaire du bureau, et on a découvert, après, des horreurs sur son compte. Ça n'a été qu'un cri dans tout le quartier, on n'en revenait pas qu'un si honnête homme pùt(être un si affreux gredin. Monsieur me croira s'il veut, il en a été, à mon point de vue, pour M. de Sorège, comme pour le marchand de tabac. Il s'est montré toujours poli, même prévenant
avec moi. ce jeune homme, mais il avait, dans la physionomie, un je ne sais quoi qui m'éloignait, et qui me fait dire, aujourd'hui, sans hésiter : celui-là est une canaille, et on s'en apercevra bien, un jour.
— Yenait-iTsouvent ici?
— Oui, monsieur, dans les premiers temps, et même cela m'avait donné de singulières idées. J'avais pensé qu'il songeait à épouser MUe Marie. Mais ses assiduités ne tardèrent pas à changer de forme et il se retira devant M. de Tragomer. La vérité, voyezvous, c'est qu'il voyait la fortune fondre rapidement. Il était assez au courant des folies de son ami, il les encourageait trop, peut-être, pour avoir la moindre illusion sur l'avenir de ces dames. Il ne doutait pas qu'elles ne fussent mises sur la paille, par le fils de la maison. Car, si je crois à l'innocence de M. Jacques, je ne suis pas aveugle, monsieur, et je sais bien tout ce qu'il a fait de répréhensible. Le pauvre enfant, toutes ces dilapidations, tous ces écarts lui ont été assez reprochés, au jour du malheur! Son passé a pesé d'un poids bien lourd sur lui, quand ila eu à se justifier. Le Sorège savait bien que madame et mademoiselle donneraient jusqu'au dernier sou, pour ne pas laisser compromettre leur nom dans des affaires louches. Et, comme le malheureux M. Jacques était devenu la proie des aigrefins, son sort était facile à deviner. Hélas! monsieur, il n'a pas eu le temps de ruiner ces dames. La destinée a mis bon ordre à sa conduite. Et cependant je suis bien sûr,
moi, que sa mère et sa sœur aimeraient mieux se voir à la mendicité que de savoir ce pauvre enfant où il est.
— Cela n'est pas douteux, Giraud. Mais, pour en revenir à M. de Sorège, les relations entre Jacques et lui étaient moins suivies, dans les derniers temps. Ils se voyaient moins.
— Ici, mais au dehors,, comment le savoir? Pour moi, monsieur, le comte de Sorège, avec son apparente bonne conduite, a été le mauvais génie de mon maître. Il l'a jeté dans les difficultés, dans les embarras... Il lui a donné les pires conseils. Oh! j'en suis bien sûr. Il se réjouissait de le voir s'enfoncer. Pourquoi? Je n'en sais rien. Mais il avait une raison de désirer la ruine et la perte de monsieur. Ce n'est pas un pauvre domestique, comme moi, qui peut pénétrer les pensées des maîtres. Mais quand on est toujours à attendre les ordres, à s'empresser pour le service, on voit bien des choses, on entend bien des paroles. Et, quand on réfléchit après, quand on rapproche les phrases, quand on se souvient des physionomies, il y a des convictions qui se font dans l'esprit, et qui deviennent invariables. Un soir, monsieur, que les affaires de ce pauvre enfant allaient tout à fait mal, M. de Sorège était avec lui, dans son fumoir, j'étais descendu pour leur chercher du thé. Quand je rentrai, ils étaient si animés qu'ils ne firent pas attention à moi. Et puis, M. Jacques ne se cachait guère de ce qu'il faisait.
Ce n'était pas un sournois comme l'autre. Et j'entendis mon jeune maître qui disait avec emportement : « Oui, cette existence-là devient impossible. Je partirai, ou je me ferai sauter. » Alors, si vous aviez vu la figure de M. de . Sorège ! Ses lèvres s'étaient pincées, comme pour désapprouver, mais ses yeux brillaient de joie. Oui, monsieur, il avait le' contentement qui lui sortait par les yeux. Et son ami lui disait qu'il était à bout de tout ! Ob ! Ce soir-là, j'ai senti la haine qui couvait dans ce cœur. Pourquoi détestait-il mon maître? Qu'est-ce que M. Jacques lui avait fait? Il était si léger, si imprudent, si fou, qu'il pouvait très bien blesser un ami. sans le vouloir, sans le savoir. J'aurais bien désiré entendre la suite de leur conversation, mais M. Jacques attendit ma sortie pour parler de nouveau. Il se promenait, pendant que je rangeais le service à thé sur la table, il allait, dans le fumoir, de long en large, comme un tigre. Il était tout pâle et crispait les poings. Oh ! il y avait quelque chose de bien sérieux, ce soir-là, car M. Jacques, prenait d'habitude, les choses en riant, et il en fallait, pour e faire sortir de son insouciance! Comme je fermais la porte, M. de Sorège reprit l'entretien et dit : «Tu es fou. mon pauvre garçon. Tu as déjà Léa, vas-tu t'en mettre... » Il fallut fermer et renoncer à entendre le reste. J'ai eu bien envie, cette fois, la seule de ma vie, monsieur, d'écouter à la porte, quoique ce ne soit pas un procédé convenable pour un serviteur
qui se respecte. Mais les habitudes de discrétion l'emportèrent, et je m'en allai, sans savoir ce qu'il était peut-être si intéressant de connaître. Car il s'agissait de cette Léa, qui a perdu M. Jacques, qui était folle de lui. Et, si j'ai bien compris, sur le moment, ce que M. de Sorège voulait dire, mon jeune maître aurait été engagé dans une nouvelle intrigue, avec une aatre femme. Il avait déjà cette Léa, il songeait à s'en mettre une seconde sur le dos. Seigneur Dieu! n'était-ce pas assez de l'Italienne? Cette gueuse, qui fondait l'argent comme du beurre dans une poêle, qui avait rendu M. Jacques joueur, pour profiler du gain et lui laisser l'embarras de la perte. Ah ! monsieur, la mauvaise femme ! Si on savait où une mauvaise femme peut conduire un pauvre garçon faible et vaniteux ! Nous l'avons appris, nous, pour notre malheur.
— Et quelle a été l'attitude de M. de Sorège, au moment de la catastrophe?
— Très bonne, monsieur, trop bonne !
— Comment cela?
— Oui, monsieur, il n'a pas paru assez bouleversé. Il est arrivé, dès le premier moment, pour se mettre aux ordres de Madame. Et calme et froid. Son maintien sentait la préparation. Rien de naturel. On eût dit un acteur, morfisieur. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre.
— Parfaitement.
— M. de Tragomer, lui, était comme fou. Il ne trou-
vait pas un mot à dire. Quant à M. de Maugiron, il pleurait toutes les larmes de son corps. Ils avaient tous perdu la tête. Mais M. de Sorège avait gardé la sienne. Il me demanda les clefs et chercha, longtemps, dans les tiroirs de monsieur. Mais la perquisition avait été faite par le commissaire de police et il n'y avait plus rien à glaner. C'était surtout une photographie qu'il s'acharnait à trouver. Il me demanda des renseignements : une grande carte, qui était dans le tiroir à cigares de monsieur, et que j'avais bien dû remarquer. Je lui dis que je savais où elle était. M. Jacques l'avait justement prise la veille et mise dans son nécessaire de voyage. Il n'eut pas de cesse que je ne la lui eusse montrée. Il sauta dessus, c'est le cas de dire, et crac, crac, en vingt morceaux, le temps de le faire, sans que j'eusse pu l'empêcher... Mais je n'y songeais guère. Une photographie de femme! Comme c'était rare, chez nous, et précieux, quand tout s'écroulait, quand ces dames étaient à demi mortes, et que les journaux jetaient des pelletées de boue sur mon malheureux maître ! J'ai, depuis, pensé à cet empressement de M. de Sorège à détruire le portrait, et j'en ai été tracassé. Biais je n'ai pu arriver à comprendre quel motif il avait d'agir ainsi. Peut-être, après tout, était-ce dans l'intérêt de M. Jacques? Peut-être était-ce aussi dans un intérêt personnel? Cela, je n'ai pu le découvrir. Après ces preuves de sympathie, dès le premier moment, données à M"10 de Preneuse, peu à peu M. de '
Sorège s'écarLa de la maison. Je ne le lui reproche pas. Il a fait comme tous les autres. Il a déposé au procès, avec beaucoup de chaleur, en faveur de mon maître. Il a cherché, autant que j'ai pu savoir, car je n'étais pas présent tout le temps, à l'innocenter, ou à atténuer sa responsabilité. Enfin tout le monde l'a approuvé, et madame l'a remercié. Grand bien lui fasse ! Depuis, nous ne l'avons plus revu. Il y a deux ans de tout cela. Ma pauvre tête s'est bien affaiblie, dans la solitude et le chagrin. Sans doute j'oublie des circonstances, et puis je ne sais pas très bien mettre mes idées en ordre. Mais ce qui domine tout, voyez-vous, c'est que M. de Sorège n'était pas un ami sincère, qu'il jalousait monsieur, et que, le jour où il l'a vu perdu, s'il s'est donné des airs de vouloir essaye* de le sauver, c'était parce qu'il avait la certitude de ne pas y réussir.
Le vieillard se tut. Ses mains tremblaient d'émotion et de grosses larmes mouillaient ses joues. Il resta devant Marenval, qui songeait profondément. Enfin voyant que l'industriel ne lui adressait plus de questions, il se hasarda à lui en poser une :
— Si Monsieur me permettait de lui demander pour quelle raison Monsieur se met en tète de revenir sur ce triste passé ? Ce n'est certainement pas par curiosité et pour le plaisir de remuer tant de mauvais souvenirs. Est-ce que monsieur espérerait un changement dans la situation ?
Marenval sortit de sa méditation, il regarda le
domestique avec un intérêt qu'il ne lui avait jamais manifesté, il lui posa la main sur l'épaule :
— On ne sait jamais ce qui peut arriver, mon brave Giraud. Rien n'est définitif, en ce monde, que la mort. Votre maître est vivant. On dit même qu'il se porte bien.
— Ah ! monsieur, il était si jeune et si vigoureux. Mais le chagrin, le repentir. Ça use. Et le climat !
— Pas mauvais, Giraud, pas mauvais du tout. Quant aux informations que je suis venu prendre ici, sur M. de Sorège, elles m'étaient indispensables. Il s'agit d'un mariage pour ce jeune homme.
— Un mariage ! Ah ! Par exemple ! Un mariage pour M. de Sorège ! Tenez, monsieur, je ne suis qu'un pauvre homme, et M. de Sorège est comte, il a de la fortune et des relations, et tout. Eh bien ! si j'avais une fille... j'aimerais mieux la voir coiffer sainte Catherine que de la lui donner!
Marenval se mit à rire :
— Rassurez-vous. Je crois bien que l'affaire est manquée. Merci pour vos confidences, Giraud. Tout ce que vous m'avez raconté pourra servir.
Il mit son paletot de fourrure, adressa un geste amical au vieux domestique, et reconduit par lui jusqu'à la porte, il sortit dans la cour. Il regagna sa voiture et donna l'ordre de le conduire chez M. de Tragomer. Il était quatre heures. Au trot cadencé de son cheval, le coupé roulait et Marenval, pelotonné
dans l'angle de la voiture, réfléchissait à tout ce qu'il venait d'entendre dire de contradictoire sur le personnage qui l'intéressait.
D'une part, Mrae de Fréneuse tenait M. de Sorège pour un parfait galant homme, qui n'avait exercé qu'une favorable influence sur son fils. De l'autre, MUe Marie déclarait que l'ami de son frère lui avait toujours déplu, qu'elle le jugeait plus habile que loyal. Enfin, plus grave, et vraiment impressionnante, au travers de tous ses rabâchages de vieux, l'opinion émise par le domestique de confiance. Celui-là avait été, comme il le disait, bien placé pour voir et pour juger. S'il n'est pas de grand homme pour son valet de chambre, à plus forte raison n'est-il pas d'apparente sagesse, de factice bonté, de sincérité de commande, pour le serviteur qui voit et entend tout.
Forcément Giraud avait été un fidèle observateur et de son maître et des amis de son maître. Tous avaient passé au crible de ses quotidiennes remarques. Et la conviction, qu'il avait dû se faire, était assurément la plus justifiée. D'ailleurs, que de détails vraisemblables dans ce qu'il rapportait des rapports de Sorège avec Jacques. Que de petites lueurs qui éclairaient la conduite de l'ami, étant donné ce que Marenval soupçonnait. Il n'était pas possible de comprendre encore, mais, déjà, les grandes lignes de l'aventure apparaissaient.
Sorège, à n'en pas douter, y était mêlé. Gomment?
A quel titre? C'était là l'obscur, ou mieux, c'était là l'aventure même. Dans ce qui s'était passé, deux ans auparavant, il y avait eu des circonstances difliciles à expliquer, même quand l'identité de Léa Pérelli n'était pas contestée. Mais maintenant ? C'était l'incompréhensible. Et des protestations, que Jacques avait fait entendre, et dont on n'avait tenu nul compte, revenaient à la mémoire de Marenval. Lorsque Jacques avait été arrêté, il se trouvait au Havre. Jamais il n'avait pu expliquer, clairement, ce qu'il était allé y faire. Mais on n'avait pas su établir pourquoi il y était resté vingt-quatre heures, au lieu de prendre le paquebot et de partir pour l'Amérique. Qui attendait-il? L'accusation disait : un complice. Mais quel complice? Il avait été impossible d'en trouver un. Était-ce Sorège ? Marenval se le demandait, et il ne trouvait pas une réponse acceptable. Si Sorège avait été un complice, alors qu'était la femme trouvée morte rue Marbeuf? Car il ne fallait pas perdre de vue qu'un crime avait été commis, en réalité, et que, si Léa Pérelli était vivante, une autre avait été tuée à sa place.
Alors quelle autre, et par qui? Voilà où le problème devenait insoluble. Car si, à la rigueur, on apercevait l'intérêt que Jacques avait pu avoir à frapper Léa. il n'était plus possible de comprendre pourquoi il aurait frappé une autre femme? Le bon Cyprien, qui n'avait jamais brillé par les facultés
inventives, se cassait loyalement la tête à chercher l'énigme, mais il ne la trouvait pas. Il enrageait. Il devinait bien qu'il y avait un mystère, mais il ne se sentait pas de force à le découvrir.
Un retour de son esprit pratique lui mit, alors, devant les yeux toutes les difficultés auxquelles il allait se heurter, de gaité de cœur, et tous les ennuis qui, pour lui, pourraient en résulter. Quoi ! A son âge, quand il avait tout pour vivre heureux : une immense fortune, une bonne santé, une société agréable, des amis empressés, et toutes les femmes qu'il voulait, il rêvait de se jeter dans le casse-cou d'une réhabilitation, fort problématique, parce qu'un audacieux lui avait monté la tête et montré un beau rôle à jouer. Mais le beau rôle, n'était-ce pas de vivre aussi agréablement que possible, en écartant de soi toutes les complications ? L'existence était douce, fallait-il la rendre insupportable par des alertes et des secousses ? Ne valait-il pas mieux se laisser descendre mollement, au courant du fleuve, que de ramer furieusement, pour aborder sur des rives semées d'embûches et de dangers ?
Marenval, pendant ces quelques minutes où sa raison d'homme de plaisir lui donnait de si égoïstes conseils, se vit bien perplexe. Il eut, sur sa destinée, un regard U'une netteté parfaite. Il jugea tout ce qu'il risquait et, à son grand honneur, il se décida pour le péril, quand il n'avait qu'un mot à dire pour assurer sa tranquillité. Un beau mouve-
ment l'emporta. La mère et la sœur de Jacques, irrémédiablement désolées dans leur retraite, s'évoquèrent telles qu'il venait de les quitter, et, en même temps, le malheureux Jacques, relégué à des milliers de lieues, souffrant, outragé, courbe sous le fardeau dune honte imméritée.
Puis, comme par enchantement, tous les amis du club, tous les camarades de la vie facile, les belles jeunes femmes de l'aristocratie qui n'avaient, pour lui, que des regards indifférents, semblant estimer fort peu le richissime épicier qu'il avait été, les ravissantes filles, qui le tutoyaient gentiment, et qui le traitaient comme un oncle généreux, mais sans la déférence émue qu'il aurait voulu constater chez elles. Tous ceux el toutes celles qui composaient la galerie, pour l'admiration de laquelle il se démenait, avec tant d'ardeur, depuis qu'il était retiré des affaires, se groupèrent devant lui, ainsi qu'en un tableau, et il lui sembla que tous ces arbitres du succès, de la renommée, dirigeaient leurs regards vers lui, comme pour demander :
■ — « A quoi va-t-il se. résoudre ? Prendra-t-il en main la cause des opprimés, ou sacrifiera-t-il l'innocence à son oisiveté ? Aurons-nous l'occasion de le ranger parmi les personnalités qui attirent l'attention, dès qu'elles paraissent quelque part, ou continuerons-nous à le traiter, par-dessous jambes, comme un parvenu? Enfin serâ-t-il un héros, ou un pleutre? »
A cette conclusion, Marenval bondit sur les coussins de son coupé. Un flot de sang lui monta au visage, il serra les poings et dit, tout haut, comme répondant à tous ces personnages curieux, railleurs ou bienveillants, qui le guettaient, pour le juger en dernier ressort :
— On m'a plaisanté, on m'a dédaigné, eh bien, on verra de quoi Marenval est capable. Quand le diable y serait, j'irai au fond de cette affaire, et je l'éclaircirai, comme si c'était un compte de marchandises.
La voiture s'arrêtait, au même moment. Il pensa : Il n'y a plus à reculer, maintenant. Je me suis donné parole, à moi-même. Voyons ce que Tragomer va penser des nouvelles que je lui apporte. Et il descendit.
De son côté, l'allié de Marenval n'était pas resté inactif. Depuis qu'il était revenu de son voyage autour du monde, il avait été fort pris par les soins de sa réinstallation. Un garçon riche, bien apparenté, membre des principaux cercles, ne campe pas comme un étranger, qui vient passer six mois à Paris. 11 avait fallu trouver un appartement, le disposer à son gré, y placer son mobilier, chercher des chevaux, et engager des domestiques. Tragomer, pendant ces quelques semaines, avait vécu en camp volant, s'occupant de ses affaires, mangeant au cercle, voyant ses parents et quelques amis intimes. Le dîner, où il s'était rencontré avec Marenval, était sa première apparition dans le monde joyeux. Il avait été amené par Maugiron, et ne se doutait pas de l'étrange suite qu'allait avoir ce repas, auquel il avait pris part sans arrière-pensée.
Mais réfléchi, calme et tenace, le gentilhomme breton, à partir de l'instant où il avait lié partie avec Marenval, n'avait plus eu qu'une pensée : réus-
sir dans l'entreprise proposée. Et, dès le lendemain, il s'était mis en campagne. Depuis deux ans, il ignorait tout de Sorège. L'intimité avait cessé, tout naturellement, après la condamnation de Fréneuse, puisque Jacques était le lien qui les rattachait l'un à l'autre. Il avait vu le comte très affecté, en apparence, du malheur de l'ami commun, déplorant les folies qui l'avaient conduit à cette catastrophe, le défendant, avec une généreuse ardeur, contre le blâme des indifférents. Puis il s'était éloigné de Paris, de la France, et ce qu'était devenu Sorège, il ne le savait pas.
Au cercle, ils se rencontraient : bonjour, bonsoir, la main, et puis chacun tirait de son côté. Une froideur de glace existait entre ces deux hommes, qui avaient vécu pendant des années côte à côte, qui se tutoyaient, et qui maintenant avaient peine à se parler, comme s'ils se haïssaient. Tragomer, cependant, ne se sentait pas de sentiments hostiles à l'égard de Sorège. Il ne l'avait jamais aimé, dans le temps même de leur camaraderie. La franche et vive nature de l'un ne s'accordait point avec le tempérament froid et calculateur de l'autre. Toujours Sorège avait été sur la réserve vis-à-vis de Tragomer, et lorsque celui-ci en faisait la remarque à leur ami commun, cel,ui-ci répliquait en riant :
— Laisse donc, il faut prendre Jean comme il est, tu ne le changeras pas. C'est un diplomate. Il ne dit jamais ce qu'il pense.
C'était, justement, cette certitude où il était, que jamais Sorège ne parlait franchement, qui éloignait de lui Tragomer. Bien souvent il avait dit à Fréneuse qui lui reprochait de se tenir à l'écart :
— Que veux-tu "? C'est plus fort que moi. Il m'est impossible de prendre du plaisir avec ce garçon-là. Il me semble toujours me trouver en face de quelqu'un qui a un masque.
— Alors c'est un compagnon tout trouvé pour le bal de l'Opéra! avait répliqué gaiement Jacques, qui riait de tout, et dans sa turbulence, ne trouvait pas le loisir d'observer le caractère de ses compagnons de plaisir.
Avec cela, il était impossible de ne pas rendre justice à Sorège, et Tragomer ne songeait pas à contester que l'ami de Jacques ne fût un homme parfaitement élevé, instruit, de bonne tournure et d'agréable visage, très brave, il l'avait prouvé en diverses occasions, et de bon conseil, quand on le consultait sur une affaire difficile. Il atteignait la trentaine, était de moyenne taille, les cheveux châtains, la barbe taillée en pointe et claire, les moustaches retroussées, et les yeux très couverts par la paupière, ce qui donnait à sa physionomie un aspect fermé. Quand il restait silencieux, avec son regard voilé, qui glissait imperceptible entre ses cils, il était impossible de savoir ce qu'il pensait.
Tel Tragomer l'avait quitté, tel il le retrouvait au bout de deux ans, avec la même contenance froide et
assurée, le même parler précis et réservé. Il cher- * cha auprès de qui il pourrait se renseigner sur celui qu'il suspectait, sans craindre d'éveiller la curiosité ou de provoquer une indiscrétion. Maugiron lui parut tout indiqué. C'était un de ces furets parisiens, qui se faufilent partout, connaissent tout et devinent le reste.
Camarade d'enfance, à ne se gêner d'aucune façon avee lui, et sûr d'un accueil chaleureux, Tragomer se mit en route, vers onze heures et demie, et, de son appartement de la rue Rembrandt, il descendit à pied jusqu'au boulevard Malesherbes, où, presque au coin de la place de la Madeleine, demeurait Maugiron. C'était un principe invariable pour le jeune viveur de déjeuner toujours chez lui.
— Si vous voulez, même au milieu des excès de table les plus suivis, conserver votre estomac, prétendait-il, déjeunez tous les matins chez vous. Vous y mangerez médiocrement, c'est ce qui vous sauvera.
Bien que résolu à ne jamais manquer à cette règle, il ne poussait pas la sagesse jusqu'à déjeuner seul. Toujours, à midi, on était sûr de le rencontrer. Aussi la sonnette chômait rarement, et, presque tous les jours, une voix d'homme, ou de femme, disait gaîment : ,
— Un couvert, Maugiron, je viens médiocrement manger avec toi !
Le sage hygiéniste, alors, faisait monter les meil-
leurs vins de la cave, et, comme par hasard, il y avait un menu délicat et copieux auquel sou. ou sa convive faisait fête avec lui. C'était ce qu'il appelait se conserver l'estomac. Ce malin-là « c'était fête à la Tour )>, comme s'exclama Mariette de Fontenoy, quand, en entrant avec Laurence Margillier. elle aperçut Tragomer. qui fumait une cigarette, dans le cabinet de Maugiron :
— Où est le patron? dit Laurence, en jetant son chapeau, à la volée; sur le divan et en embrassant gentiment Tragomer.
— Il met une fleur dans ses cheveux... Eh bien! Mariette, voilà tout ce que vous me dites ? Je vous ferai remarquer que votre amie a été singulièrement plus expansive que vous.
— Hlle est de la maison. Elle en fait les honneurs. Mais du reste, mon petit Christian, s'il ne faut qu'un baiser pour vous satisfaire, dit la belle fille, j'ai toujours tout ce qu'il faut sur moi.
Elle sauta au cou du breton, puis pirouettant sur ses talons :
— Cette chair d'homme, ça donne faim !
— Alors, mes petits enfants, à table! s'écria Maugiron. en -oulevant une portière. Les œufs brouillés aux truffes viennent de paraître. Ne les faisons pas attendre. Nous nous dirons des politesses au premier service.
Ils passèrent dans la salle à manger, où le luxe bien compris du bon vivant se révélait par l'ordon-
nance d'un couvert étincelant de fins cristaux, de, belles porcelaines et de riche argenterie.
— Bonjour, mon petit Gigi, fit Laurence, tu as bien dormi par-dessus ton agitation d'hier soir. Tu étais joliment paf, mon cher époux, après le dîner.
— Moi ! dit Maugiron, j'étais frais, comme une rose. C'est Tragomer qui était parti. Nous en a-t-il raconté, ce monstre-là.
— Oui, parlons-en de ce qu'il a raconté. Il a fait ses confidences à Marenval. Quant à nous... balai de crin !
— Plains-toi, nous avons fini la soirée à l'Olympia. C'était délicieux. La Rustigieri a dansé avec sa gorge et chanté avec ses pieds. Evviva l'Italia ! J'en ris encore.
— Qu'on nous rende la Loïe Fuller !
— Oh ! non ! Elle fait mal aux yeux.
Il y eut une silence : on dégustait un château Yquem, sur lequel Maugiron avait attiré l'attention de ses convives, et qui paraissait la retenir. Tragomer, qui, à l'ordinaire, buvait de l'eau, dit au maître de la maison :
— Ton cidre est assez bon... Dis donc, j'ai rencontré Sorège, hier, il m'a paru bien grave. Est-ce qu'il lui est arrivé des malheurs?
— Tu peux le dire, vieil ami. Il se marie. Il y eut une exclamation générale :
— Oh! que c'est vieux jeu de blaguer le mariage. Oh ! Maugiron, tu baisses.
— Le mariage, dit Mariette, est une institution qui doit être soigneusement conservée. D'abord, parce que. sans lui. il y aurait une quantité de célibataires, ensuite parce que les décavés de bonne famille ne sauraient plus comment se refaire, et enfin parce que les demoiselles d'Amérique perdraient un sérieux débouché.
— Cette Mariette est étonnante. Pourquoi n'écristu pas à la Vie Parisienne ?
— Par pitié pour la rédaction.
— Alors Sorège se marie? reprit Tragomer, qui ne voulait pas laisser dévier la conversation.
— C'est un bruit qu'on répand, depuis quelque temps.
— Et avec qui?
— Avec une de ces américaines, dont Mariette se préoccupe à si juste titre. Avec Miss Maud Harvey. de Minneapoîis. Le père est le grand éleveur de bestiaux, qui a fait une si grosse fortune, et dont les fils continuent le commerce.
— Mais Julius Harvey habite Paris. C'est lui qui a fait construire ce bel hôtel, avenue du Bois-de-Boulogne.
— Il a le moyen. Dans les journaux d'outre-mer on parle de sa fortune comme d'une des plus sérieuses du Nouveau-Monde.
— Et miss Harvey, comment est-elle?
— Petite, maigre, brune. Il y a du sang mexicain dans la race. On dit que la mère était une métisse que Harvey a épousée à son quatrième enfant. Elle
reste à Minneapolis, on ne la voit pas à Paris. Quant à la jeune personne, c'est une excentrique. Le froid Sorège aura de la besogne avec elle.
— Et quand ce mariage a-t-il été décidé ?
— Oh ! il y a déjà longtemps que les négociations sont engagées, mais ça a traîné beaucoup. Il y a plus de six mois que Jean tourne autour de cette ponette noiraude. Mais elle parait difficile au montoir. Il a fallu le voyage d'Amérique, pour mettre les choses au point.
— Le voyage d'Amérique ?
— Oui, le père Harvey a emmené Sorège dans ses propriétés, l'été dernier. Il lui a dit : Venez voir mes bœufs. Et notre Jean a pris le paquebot avec la demoiselle.
— L'embarquement pour Cythère. quoi !
Tragomer ne poussa pas plus avant ses investigations. Il savait l'important : Sorège était allé en Amérique. Ce fait capital était acquis. Au moment où il avait cru reconnaître sa voix, dans la loge de Jenny HaAvkins, à San-Francisco, Sorège était en Amérique, donc sa présence devenait vraisemblable, et toutes les conjectures qu'elle entraînaità sa suite. s'affirmaient avec une force soudaine. Tout ce que Tragomer avait espéré se réalisait. Les soupçons, conçus par lui, n'étaient plus chimériques. Ils reposaient sur un fond réel : Sorège était présent en Amérique. Donc plus d'alibi. Vainement l'Amérique était grande. Pour Tragomer, il suffisait que Sorège
eût traversé l'Océan, pour que la certitude qu'il était l'inconnu de San-Francisco, s'imposât indiscutable. Il n'y avait point un autre Français ayant pu prononcer son nom, dans de semblables circonstances.
Mais là s'arrêtait l'encbaînement des déductions de Christian. De ce que Sorège avait passé par San- Francisco, à la même époque que lui, de ce qu'il avait été surpris par lui dans la loge de Jenny Hawkins, il ne résultait pas qu'il fût un criminel. Et pourtant, si Jenny Hawkins était Léa Pérelli ? Arrivé là, Tragomer se trouvait en face d'un grand trou noir, qu'il essayait en vain de sonder. Il devinait la profondeur du gouffre, les horreurs qu'il cachait, mais il ne distinguait rien. Des ténèbres épaisses l'emplissaient, qu'il ne pouvait percer.
Il pensa : cette tâche est l'affaire du temps. Yais-je prétendre, du premier coup, élucider un problème aussi ardu, aussi compliqué, et. sur lequel des hommes de bonne foi, des juges compétents et sages se sont déjà escrimés sans en trouver la vraie solution. Si Sorège est coupable, s'il est complice, si, seulement, il est en possession de la vérité et l'a laissée fausser si outrageusement, c'est qu'il a eu un grave intérêt à le faire. Et. maître de lui-même, comme il l'est, habile et calculateur par excellence. il a dû prendre toutes ses précautions pour se garder d'une surprise. Il sera donc extrêmement difficile de le démasquer. Mais il est allé en Amérique. Il a passé par San-Francisco et attachait un grand
prix, non pas peut-être à ne pas y être rencontré par moi, mais à ne pas être vu en compagnie de Jenny Hawkins. C'est donc cette femme qui tient la clef du secret que nous pressentons. Il fut interrompu dans ses réflexions par les convives.
— Eh bien ! Est-ce que c'est le mariage de Sbrège qui te jette dans la mélancolie? Te voilà tout baba.
— Mon petit Christian, on n'a pas voulu vous faire de peine.
— Vous l'aimez tant que ça, Sorège ?
— Ça n'est pourtant pas un gars bien sympathique.
— Il est beau garçon.
— C'est un beau froid.
Tragomer reprit :
— Lui avez-vous connu des maîtresses ?
- — Oh ! ce n'était pas un monsieur à aimer dans notre milieu, dit Laurence. Il lui fallait des liaisons discrètes et économiques. Il m'a toujours fait l'effet d'un rat consommé...
— Avec ça que les femmes du monde ne coûtent pas aussi cher que nous, s'écria Mariette. Demande à Maugiron, pour combienil a payé, chez Doucet, et chez Worlh, quand il était honoré des bontés de la belle Mmc de...
— Pas de nom propre ! interrompit Maugiron.
— Oh !... Comme si Paris entier ne le savait pas. Tu avais beau te cacher, mon pauvre Gigi, tu ne faisais illusion à personne, et au mari encore moins qu'à tout autre. Tu m'as avoué, toi-même, que la dame
t'avait rincé tellement à fond que tu t'étais mis avec moi pour faire des économies.
— À ta santé, Laurence, tu es une petite femme qui n'entraînes pas...
— Dis donc, malhonnête.
— Au point de vue de l'argent, s'entend, car en ce qui concerne le cœur...
On se levait de table. Les deux couples passèrent dans le salon où, comme trois heures sonnaient. Tragomer prit congé, afin de rentrer chez lui pour attendre Marenyal. Ils s'étaient donné rendez-vous pour mettre en commun leurs informations. Chacun devait revenir de sa chasse aux nouvelles et renseigner son collaborateur. Tragomer achevait de s'habiller, pour aller dîner au cercle, lorsque Marenval sortant de chez Mme de Fréneuse, arriva rue Rembrandt. L'industriel avait un air grave et presque solennel.
— Eh bien ! dit Christian, vous voilà avec une parfaite exactitude. La volonté n'a pas fléchi depuis hier? Vous êtes toujours décidé à marcher de l'avant?
— Plus que jamais. Ce n'est certes pas ce que j'ai vu et entendu chez Mrne de Fréneuse qui me découragerait. Ces deux femmes, mon ami, sont admirables de patience et de courage. Elles, non plus, elles ne doutent pas. Ah! je leur ai causé, par mon intervention, une bien vive joie. Elles ne sont pas gâtées, les pauvres créatures, et on peut dire qu'elles ont été gaillardement lâchées par tout le monde.
Trogamer eut un geste de protestation.
— Oh ! je ne parle pas pour vous, cher ami, dit avec bonhomie Marenval, mais pour moi. Je sais que vous avez été mis, pour ainsi dire, à l'écart par Mlle de Fréneuse. Mais je n'ai pas été éloigné, moi; je me suis bien éloigné, de mon propre mouvement, et cela n'a pas été joli, joli, ce que j'ai fait là. Un chevalier eût agi autrement. Je n'étais pas un chevalier, j'étais un millionnaire, à peine décrassé de son commerce et qui craignait pour ses relations nouvelles. Je me suis repenti de ma conduite et je veux la réparer... Morbleu ! j'y réussirai, grâce à votre concours, et après, nous verrons si quelqu'un osera me blâmer.
Christian avait écouté Marenval avec une visible impatience. Une question se pressait sur ses lèvres :
— Mlle de Fréneuse a-t-elle parlé de moi ?
— Oui.
— En quels termes?
— Ecoutez, Tragomer,' nous ne sommes pas là pour nous faire des politesses, n'est-ce pas ? Mais pour dire carrément la vérité. Eh bien ! Marie est sévère pour vous. « Il nous a abandonnées, ma mère et moi, je l'ai effacé de- mon souvenir, comme il m'avait effacée de son cœur. » Voilà textuellement ce qu'elle a répondu aux assurances de dévouement et d'affection que je lui donnais de votre part.
Christian baissa le front avec tristesse.
— Elle n'est peut-être pas sans droit de me traiter si durement, dit-il, mais elle manque d'indulgence. Dans le paroxysme de sa douleur, elle s'est enfer-
mée, elle a refusé de voir même ceux qui voulaient rester fidèles. Elle a ainsi facilité l'abandon. Sous ses yeux, je n'aurais jamais été si faible. J'aurais puisé de l'énergie dans son désir de résister à la mauvaise fortune. Nous nous serions encouragés l'un l'autre. Mais son chagrin farouche a, dès le premier moment, jugé sans recours ceux qui ne se sont pas déclarés hautement en faveur de son frère. Je n'ai pas eu ce beau dédain du qu'en dira-t-on, je m'en accuse humblement. Mais si elle voulait réfléchir, elle comprendrait combien j'ai de circonstances atténuantes.
— Eh! sa mère vous défend, vous excuse... Elle même, — c'est affreux! — cette pauvre femme avoue que tout en étant convaincue de l'innocence de son fils, elle se voit dans l'impossibilitéde l'établir. Alors, comment ne pas pardonner aux étrangers un peu d'hésitation? Surtout quand ils s'offrent, pour tâcher de réparer leur faute.
Christian eut un douloureux hochement de tête, et changeant la conversation :
— Ainsi, dans la maison, ils n'ont pas varié dans leur conviction.
— Ils sent plus fermes que jamais, seulement ils ne savent rien sur le compte de notre homme, ou si peu de chose que ce n'est pas la peine d'en parler. Des impressions morales, et c'est tout. Autant dire que je reviens bredouille.
— Moi, je suis plus renseigné. J'ai appris que So-
rège était fiancé à miss Maud Harvey et qu'il était allé en Amérique.
— Voilà donc pourquoi, pendant six mois, il avait disparu? Quel cachotier! Et il épouse la petite Harvey ? Jolie fortune ! Le père vaut certainement quarante millions de dollars. Mais il y a. au moins, six enfants. Et les fils sont toujours avantagés, en Amérique. N'importe ! C'est un gros sac. Mais comment conciliez-vous les projets matrimoniaux de ce gaillard-là et ses relations avec Jenny Hawkins?
— Je ne les concilie pas, je les mets en présence. Et j'étudie les faits. Une liaison, avec Jenny Hawkins, n'exclut pas un projet de mariage avec miss Harvey, au contraire. Si la maîtresse veut de l'argent, elle doit encourager Sorège à épouser une fille riche. Si le mariage est un moyen de masquer ce qu'il peut y avoir de périlleux dans les relations qui existent entre Sorège et la chanteuse, il est admissible que Jenny Hawkins, surtout si elle tient à son amant, y prête les mains. Enfin, si Sorège a formé le projet de s'expatrier et d'aller habiter à New-York, par exemple, pour se mettre à l'abri des investigations, le mariage est tout expliqué.
— Tout cela est juste, dit Marenval. Le diable, c'est qu'il faudrait savoir ce qu'est exactement Jenny Hawkins.
— Il n'y a que Sorège qui pourrait nous l'apprendre et il s'en gardera soigneusement. Ou bien... •
— Ou bien ?
— Ou bien, Jacques de Fréneuse.
Marenval fit entendre le sifflement qui lui servait, habituellement, à exprimer ses doutes :
— Oui, mais, cherche! Il est loin.
— Peuh ! fit Tragomer. Vingt jours de traversée avec un navire qui marche convenablement.
Marenval eut un haut-le-corps :
— Quoi ! vous songeriez à aller en Nouvelle-Calédonie '?
Le breton regarda tranquillement Cyprien ;
— Pourquoi pas? Si c'est nécessaire.
L'ancien commerçant jeta un regard d'épouvante sur son associé. Il pensa : Bon Dieu! Dans quel guêpier me suis-je fourré ? Ce garçon est terrible. Il ne reculera devant rien. Il parle d'aller à Nouméa, comme de prendre le train pour se rendre à Marseille. Il villégiature aux antipodes avec une facilité inouïe. Il en revient, il y repart. Crac ! Mais moi? moi, Marenval, retiré des affaires, pour jouir de la vie. Ne suis-je pas fou ?
Christian ne lui laissa pas le temps de conclure :
— Ce serait une occasion inespérée puur vous, cher ami, de vous montrer sous des dehors vraiment sport, en masquant habilement, de ce voyage d'agrément, les causes véritables et si graves de notre croisière. Voyez, mon bon Marenval, comme les Vanderbilt viennent facilement d'Amérique en France et Gordon Bennett n'est-il pas. avec la Namouna. plus souvent à Nice qu'à Newport ? Je ne vous pousserai
pas jusqu'à acheter une île dans l'embouchure du Saint-Laurent, comme votre concurrent, d'ailleurs très chic, et qui fait de sa fortune un si bel emploi. Il vous suffirait d'annoncer d'un air négligent aux amis du cercle, que vous partez avec moi pour une expédition à Alaska, par exemple. Vous verriez l'effet! Les journaux s'empareraient de la nouvelle, on la ferait mousser adroitement, vous seriez le personnage .en vedette, au moins pendant une semaine. Dès lors, vous entreriez dans le grand état-major des sportsmen pour qui la distance n'existe pas, qui commandent à la mer, et qui sont, en somme, les vrais Princes de notre époque embourgeoisée. Y a-t-il là de quoi vous déplaire, et n'auriez-vous pas, à l'âge que vous paraissez, fort et vigoureux comme vous Tètes, l'estomac de risquer une semblable partie ? Marenval, un peu effaré, avait passé par plusieurs sentiments contradictoires, pendant l'exposé de Tragomer. D'abord il s'était senti bouleversé à l'idée d'un séjour prolongé sur un navire. L'inconstance des vents, l'agitation des flots lui inspiraient une sage frayeur. Il frémissait,' en pensant qu'il coucherait, la nuit, dans une étroite cabine contre la pardi de laquelle les vagues viendraient battre, sans trêve, menaçant de défoncer les bordages. Quel sommeil résisterait à ces« émotions '? Puis, il avait été chatouillé dans son orgueil, en se voyant mettre au rang des grands seigneurs modernes, qui domptaient les difficultés matérielles par la puissance de l'argent.
Après tout, ce que les autres faisaient, ne pouvait-il l'essayer? Etait-ce donc si aventureux, d'imiter leur exemple ? Et ses terreurs n'étaient-elles pas du même ordre que celles des petits bourgeois qui écrivaient leur testament, autrefois, 'avant de monter en chemin de fer? Le progrès avait tout simplifié, facilité, agrémenté. Les voyages sur mer étaient des parties de plaisir, réservées seulement aux millionnaires. Ceux que Tragomer lui avait cités, parmi ces hôtes de la mer, étaient renommés pour leur goût du luxe et du confort. Ils n'avaient donc pas à souffrir, pendant leurs fréquentes traversées, et ils n'auraient certainement pas dépensé tant d'argent pour se procurer un désagrément assuré.
Enfin, il n'y avait pas à le nier, leur nom était dans toutes les bouches, et le Roi des sports, le plus coûteux, le plus rare, le plus brillant, c'était le yachting. Alors, pouNpuoi ne se rangerait-il pas, lui. Mare aval, parmi les dix ou douze souverains maîtres de l'Océan ? A "en avait-il pas les moyens ? On ne savait pas assez combien il était riche. Et, cette fois, on ne pourrait pas douter que sa fortune allât de pair avec les plus grandes, en le voyant jeter l'argent à pleines mains.
Il eut, cependant, un retour de crainte. Jamais il n'avait navigué que pour aller du Havre à Trouville et de Calais à Douvres. Il avait même eu le temps d'être très malade. Pourtant, de ces malaises, dans la fièvre qui réchauffait, il ne se souvenait pas.
Mais l'acquisition d'un navire, son organisation, le choix des hommes et du capitaine. Que de difficultés, pour lui, insurmontables. Il pensa, vaguement : c'est trop difficile, cela sera impossible à réaliser. Et il eut un soulagement délicieux. Il regarda Tragomer en essayant de rire :
— Mais, cher ami, dit-il, vous ne connaissez pas d'obstacles. Pour naviguer il faut un navire. Un navire ne se construit pas si vite... . — Peuh ! fit le breton, on en trouve à louer, tant qu'on veut. Les ports du Soient sont pleins de yachts excellents, qui sont à la disposition des amateurs. Si le cœur vous en dit sérieusement, en quinze jours, vous trouverez un steam bien aménagé, bon manœuvrier, avec un équipage d'élite et un capitaine parfait. C'est une industrie anglaise. On loue des yachts, de l'autre côté de la Manche, comme on loue des maisons de campagne. Il y a même du choix.
— Ah ! dit Marenval, frissonnant. C'est si simple que cela?
— Tout est simple, avec de l'argent. Dans l'ordre matériel, il n'y a guère de l'imites. Il n'y a que dans l'ordre moral qu'on trouve des bornes. Il y a encore des consciences qu'on n'achète pas, des loyautés qui sont sans prix, et des vertus qui défient l'enchère. Disons-le bien vite, à l'honneur de l'humanité. Pour le reste, frappez sur votre gousset, d'un certain air, et vous aurez ce qui vous plaira. Mais ne vous mettez pas en route si promptement.
cher ami, nous avons encore beaucoup à faire ici, en admettant même que nous ayons jamais besoin d'entreprendre le voyage. A l'heure actuelle, nous avons à pousser nos démarches préliminaires. Moi ie compte voir Sorège et lui parler.
— Quoi ? Vous allez démasquer nos batteries?
— Elles le sont, n'en doutez pas. Il faut donc que j'aie l'avantage de savoir comment notre homme prétend se défendre. J'agirai prudemment, soyez tranquille. Mais il est nécessaire que j'essaie de lire dans son jeu.
— Et moi, que ferai-je ?
— V ous, vous devriez essayer d'apprendre ce qu'est Jenny Hawkins, d'où elle vient, ce qu'elle fait. Et puis peut-être serait-il bon de causer avec un magistrat d'un rang élevé, de la possibilité d'une erreur commise par la justice. Connaissez-vou- le procureur général ?
— Non, mais un des neveux de Chambol, Pierre de Vesin, est avocat général. C'est un garçon très distingué et qui peut nous donner un bon avis. Je l'ai connu gamin... Il m'aime beaucoup. J'irai le voir.
— C est au mieux.
Marenval eut une hésitation, puis il demanda :
— Alors, vous êtes satisfait de moi ?
— Vous m'étonnez, tout simplement. Je ne vous aurais pas cru capable d'une endurance pareille. Je me disais : Marenval est parti en guerre, tout de suite, parce qu'il a une âme généreuse. A l'idée
qu'un malheureux souflre injustement, il a pris feu, mais cela ne durera pas. Aux premières difficultés il se rebutera et me laissera continuer ma tâche tout seul. Car j'étais décidé à poursuivre, quand même. Je suis têtu. Je n'admets pas qu'une entreprise commencée reste inachevée. A moins qu'il ne soit démontré qu'il est impossible daller plus loin. Mais vous n'avez pas reculé, vous acceptez les pires éventualités, avec le calme d'un homme résolu. Votre crànerie est extraordinaire.
Marenval baissa la tête.
— Ne me mettez pas si haut dans votre estime. Il faut que je vous confesse qu'au fond j'ai eu plus d'une hésitation. Je ne suis pas né téméraire. C'est à force de volonté que je me mettrai à la hauteur des circonstances. S'il y a des risques à courir, ne vous étonnez pas de me voir trembler un petit peu. Ce sera la nature qui se manifestera. Mais j'espère que j'arriverai à la dompter par le raisonnement. Car vous l'avez fort bien dit. tout à l'heure : un malheureux souffre injustement, et si je ne faisais pas tout ce qui dépendra de moi pour le sauver, je ne pourrais plus avoir une heure de tranquillité dans la vie. Mais je suis content de vous avoir confié mes faiblesses. S'il le faut, vous me prêterez la main pour en triompher et, Dieu aidant, nous ne resterons pas en route.
Tragomer ne répondit rien, il était sincèrement ému. Il se dit : « Voilà un des hommes les plus cou-
rageux que je connaisse. Car il sait qu'il est poltron et il marche tout de même. » Il ne voulut pas confier ce qu'il pensait à Marenval. il craignit de l'épouvanter, en lui faisant comprendre à quel point il le jugeait digne d'estime. Il lui tendit la main :
— Et bien, cher ami, séparons-nous, et, ce soir. au petit Cercle, si vous n'avez rien à faire. Nous conviendrons de nos faits, pour demain.
— C'est entendu. .Mais je vous vois tout habillé. Voulez-vous que je vous jette quelque part?
— Soit. A la .Madeleine.
Ils partirent, très contents l'un de l'autre. Marenval parce qu'il se sentait grandir à ses propres yeux. Tragomer parce qu'il concevait l'espoir d'arriver à se réhabiliter aux yeux de M"e de Fréneuse.
Sorège était au cercle, lorsque Tragomer, vers sept heures, entra dans le salon. Adossé à la cheminée, le comte causait, au milieu d'un groupe d'habitués, et la conversation lui laissait cette physionomie froide et fermée, qui masquait si bien ses impressions. Il parlait, les yeux à demi clos, sans que rien trahît sa pensée intime. Visage de diplomate, aux lignes détendues et sournoises, qui pouvait être aussi un visage de traître. Tragomer ne s'approcha pas du groupe. Sorège ne fit pas un mouvement pour aller à lui. Ces deux hommes connaissaient depuis vingt ans. ils avaient vécu, l'un près de l'autre, dans une intimité complète. On eût dit deux ennemis.
Tragomer prit un journal illustré sur la table, mais il n'eut pas le temps d'en tourner deux pages. Maugiron lui frappa sur l'épaule :
— Tu dines?
— Oui, avec toi, si tu veux ?
— Je le crois bien. J'ai une table avec Frécourt.
— Bon ! j'ai justement un renseignement à lui demander.
Frécourt, dit « la clef du caveau », est un des musiciens amateurs les plus érudits de Paris. Il connaît toutes les partitions, toutes les écoles, tous les chanteurs, et il n'est pas jusqu'au plus petit pontneuf, dont il ne puisse indiquer l'origine. Il est précieux, quand on monte une revue dans le cercle. Il suffit de lui montrer un couplet, ou de lui lire un rondeau pour savoir sur quel timbre il pourra être chanté.
— Ça, mon petit, c'est fait pour l'air de Calpigi;... ou bien : Il faut ajuster ça sur l'air de La pipe et les bottes.
Il était inépuisable. De là son surnom : la clef du caveau. Il avait connu tous les chanteurs et toutes les chanteuses, depuis trente-cinq ans. Il parlait avec attendrissement des débuts de la Patti et racontait les «commencements d'Yvette Guilbert au Divan Japonais. Son éclectisme était absolu et il s'étendait, avec autant d'enthousiasme, sur le compte de Paulus que sur celui de Reszké. Il disait :
— Evidemment, il y aune hiérarchie des genres, mais chacun d'eux est remarquable à un degré égal.
Il chantait, lui-même. d*une voix de fausset à écorcher les oreilles les plus complaisantes, et, c'était une partie de plaisir dans le monde, après dîner, de lui faire dire quelque chansonnette. Il se vengeait en jouant du Gluck, du Spontini, ou du Stradella. puis il finissait par le Régiment de Sambre-et-Meuse. Il était bon garçon, et vivait avec une petite danseuse de l'Opéra dont il avait deux enfants.
Le maître d'hôtel passa dans le salon, disant :
— Ces messieurs sont servis.
Et chacun s'achemina vers les salles à manger.
Il y avait une moyenne habituelle de quarante à cinquante convives. Une grande table de vingtcinq couverts, de petites tables, dans les coins, et dans la salle voisine. Beaucoup de généraux en retraite, des célibataires qui, par hasard, n'étaient point invités à dîner en ville, et des passants comme Tragomer.
— Frécourt. mon vieux, tu vas nous faire le plaisir de nous parler de tout excepté de ta satanée musique.
t? était Maugiron qui. dès le potage, lançait à son camarade ce sévère ultimatum.
— Oui, mon bon, dit Frécourt, nous savons que lu n'es pas mélomane. Veux-tu que je te parle cuisine, stratégie, peinture, politique ?
— Ne parle pas...
— Rose, je t'en supplie... Air de Sylvain, Dragons de Villars, acte deux, scène..., dit Frécourt en riant.
— Là ! Voilà mon animal parti !
— Laisse donc Frécourt tranquille, intervint Tragomer. Moi je trouve sa musicologie très digestive. Au Texas, les chefs indiens se font chanter des airs pendant leurs repas.
— Tu entends, Frécourt : les sauvages !
— Oh ! depuis que la civilisation existera musique a été l'accompagnement obligé des festins...
— Tu vas demander des Tziganes ?
— Regarde le tableau des Noces de Cana. Il y a des musiciens qui raclent le boyau, en costumes somptueux, pendant que les convives vident les amphores où l'eau s'est changée en vin... Ce sont les Tziganes du temps.
— Est-ce qu'ils enlevaient déjà les princesses ?
— C'est bien probable. Alain Chartier fut baisé sur les lèvres par une reine, et ce n'était qu'un poète.
— Juge un peu s'il avait été musicien.
— Oui, dit Tragomer, mais les ménades ont tué Orphée.
— Elles étaient ivres. Et puis qui sait ? Il n'avait peut-être pas voulu leur jouer un petit air.
— Un p'tit air.de mirliti... un p'tit air de mirliton ! fredonna IVÎaugiron.
— Ah ! Maugiron, je t'y prends, s'écria Frécourt. C'est toi qui chantes.
— A l'amende. Fais apporter du Champagne.
— Ces musiciens, quels hérétiques ! Du Champagne. Pourquoi pas de la limonade ? Tu vas goûter un Château-Laffitle, comme on n'en trouve nulle part. C'est moi qui l'ai procuré au cercle. Car je puis vous le dire : le commissaire des vins n'y connaît goutte.
Le diner se poursuivait, et. dans les autres salles. peu à peu, le ton des conversations montait. C'était l'heure bienfaisante où les estomacs contentés répandent dans tout l'être une béatitude. Maugiron était bienveillant, il ne taquinait plus Frécourt. Sorège, lui-même, assis à la grande table, assez loin des trois amis, souriait, moins énigmatique. On apportait l'entremets, Tragomer qui était depuis un instant silencieux se tourna alors vers Frécourt. et d'un air indifférent :
— Vous qui connaissez tous les chanteurs de l'univers, qu'est-ce que c'est que Jenny Hawkins ?
— Ah ! Jenny Hawkins. dit le mélomane, celle qui fait des tournées à l'étranger avec Rovelli?... Eh bien ! mais, c'est Jeanne Baud.
Tragomer à cette déclaration ne put retenir un mouvement.
— Jeanne Baud ? C'est un nom français.
— Tout ce qu'il y a de plus français. Jeanne Baud a chanté l'opérette aux Variétés, dans une reprise de la Périchole, elle n'était pas en vedette, la brave fille, elle jouait le rôle d'une des suivantes de la princesse de Mantoue. Jolie, bien faite, et une voix
qui promettait. Mais il fallait travailler, et ma Jeanne s'amusait trop pour avoir le temps de piocher le solfège. Cependant moi, j'avais prédit son avenir...
— Mais, interrompit Tragomer, est-ce qu'elle chantait sous son nom !
— Elle se faisait appeler Jane Baudier. Oh! vous n'avez pu la connaître, vous, Tragomer. Vous ne vous occupiez pas de théâtre... Et puis elle était totalement ignorée, si ce n'est comme jolie fille.
— Quel âge peut-elle avoir?
— Une trentaine d'années.
— Au physique comment était-elle ?
— Ah ! une belle brune, les traits réguliers, des yeux noirs magnifiques, une assez grande bouche, mais des dents comme des perles... Un beau matin, elle a filé et on n'en a plus entendu parler que sous le nom de Jenny Hawkins, qui fait infiniment mieux, pour les Anglo-Saxons, que Jeanne Baud ou Jane Baudier, convenez-en. D'abord ils la croient leur compatriote. Et ça les flatte.
— Combien y a-t-il de temps qu'elle est partie ?
— Peut-être trois ans... Mais si cela vous intéresse, il y a un homme qui vous renseignera très exactement...
— Qui ça?
— Le correspondant dramatique Campistron.. C'est lui qui recrute toutes les troupes de tournées, il en connaît parfaitement les sujets... Même ceux auxquels il n"a pas affaire...
— Et où demeure-t-il, ce correspondant?
— Campistron? Rue de Lancry. 17. Mais tout le monde connaît Campistron.
— Espèce de fou, toi, tu le connais, intervint Maugiron avec humeur, parce que tu vis dans un sale monde de cabots, mais, Tragomer, comment connaîtrait-il ton placeur de rossignols ?
— Quand il ne le connaîtrait que pour l'avoir vu au cercle. Il y est venu, assez souvent, pour traiter d'un spectacle, quand on sentait le besoin de donner un peu d'embêtement à tout le monde, en organisant une soirée de Menus-plaisirs. Mon Campistron tient de tout, depuis le grand premier rôle jusqu'au tireur de carabine qui casse des œufs sur la tête de son enfant, comme Guillaume Tell, en passant par le montreur de chiens savants et le briseur de chaînes... C'est du reste un type étonnant. Il a chanté les forts ténors en province.
— Ah! tu ne vas pas nous raser avec ce cabot déraciné, n'est-ce pas? interrompit furieusementMaugiron... Tu assommes Tragomer...
— Mais non, il m'intéresse, au contraire, dit doucement Christian. Toi. Mauairon, quand on te sort de la dégustation des vins, tu ne connais plus rien. Ecoute ce que nous disons, en finissant ton Laffitte... Alors vous. Frécourt, vous l'avez connue, cette Jeanne Baud ?
— Oui, mon ami. je l'ai connue au Conservatoire, dans la classe d'Achard. Elle avait une charmante
voix de mezzo. Mais elle faisait une noce échevelée, et rien n'est plus mauvais pour les cordes vocales. Elle arrivait faubourg Poissonnière, clans un coupé, attelé d'un cheval décent cinquante louis... Alors vous voyez la tète du père Ambroise Thomas... Décadence et corruption, monsieur! Il en levait les bras au ciel. Ma gaillarde rata son prix et n'eut qu'un accessit. Encore faillit-il y avoir une émeute, dans la salle, à' cause de la toilette avec laquelle elle concourait, et des perles qu'elle avait aux oreilles. C'était Salveneuse qui l'entretenait, à cette époquelà : il flanqua des coups de canne, sur le boulevard, à Armand Valentin, qui avait fait une chronique féroce sur sa bonne amie. Ma Jeanne Baud lâcha la carrière musicale, pendant cinq ou six ans, fit la fête avec les gars les plus dans le train... Puis, un beau matin, elle parait aux Variétés, où elle montre dans une Revue la plus jolie paire de jambes, et la gorge la plus solide qu'on eût vues depuis longtemps.
— Vrai, Tragomer, est-ce qu'il te divertit, ce vieux monsieur de l'orchestre ?
— Mais, oui, je fume,' je me repose, je suis bien.
— Moi, je le trouve antédiluvien, avec sa Jeanne Baud et son Salveneuse. que je vois encore pincé dans son corset, les fawris teints et un monocle carré à l'œil; il me semble qu'il me raconte les histoires de mon grand-père... Il va nous parler de Valentino, tout à l'heure, et de Markowski.
Tragomer se mit à rire :
— Allons ! jeune vieillard, un peu d'indulgence pour les vieux jeunes gens. Narrez, Frécourt, je suis suspendu à vos lèvres.
— Ah ! mon cher ami, si les histoires de cette époque vous amusent, j'en sais d'autres bien étonnantes.
— Non. protesta le breton avec inquiétude, restons-en à Jeanne Baud, celle-là est entamée, finissons-la.
— Qu'est-ce que cette Jeanne Baud peut te fiche? grogna Maugiron. C'est inouï comme tu es stupide, ce soir.
— Tu ne comprends pas, Maugiron, dit gravement Tragomer. Un jour, je te donnerai des explications, et tu seras stupéfait.
— Alors, vieux Frécourt, marche, puisque décidément tu es palpitant.
Et Maugiron, allumant un cigare, se mit à fumer d'un air de mauvaise humeur. On servait le café, et déjà quelques dîneurs étaient sortis des salles à manger. L'intimité du lieu devenait plus grande. Frécourt hasarda un coude sur la nappe, et poursuivit :
— Notre demoiselle, si elle avait su se tenir, était en route pour la grande fortune . Elle eut un hôtel rue de la Faisanderie, et son train devint somptueux. De ià date sa liaison avec Woréseff, mais aussi sa passion pour Sabine Leduc.
— Vlan ! Toute la lyre ! Elle était complète ta Baud. Mon Dieu! que j'ai horreur de ce genre de femmes-là!
— Tu n'es pas le seul. 11 est probable que YVoréseff était de ton avis, car il lâcha brusquement la belle, qui vécut, pendant un an, des épaves de son luxe, puis serrée de près, par ses créanciers, sans doute,* s'éclipsa pour reparaître à l'étranger sous le nom de JennyHawkins... L'hôtel fut vendu, après son départ, et, depuis, on n'entendit plus parler d'elle que par les journaux et elle ne remit pas le pied à Paris, comme si elle gardait rancune à la grande ville de sa déconfiture.
Ils s'étaient levés, en même temps que Frécourt achevait son récit, et se dirigeaient vers les salons. La moitié des dîneurs étaient déjà partis. Sorège, étendu dans un fauteuil, paraissait digérer avec une satisfaction complète. Tragomer, quittant ses compagnons, s'approcha du jeune homme, et, par-dessus le haut dossier du siège, lui' touchant l'épaule :
— Bonsoir Jean, tu vas bien?
Les yeux de Sorège s'ouvrirent et lancèrent de bas en haut un rapide regard sur Tragomer, puis les paupières voilèrent de nouveau les mystères de la pensée. Un vague sourire passa sur les lèvres minces, et. d'une voix tranquille, il dit :
— Tiens, Tragomer, tu étais là? Pourquoi n'as-tu pas dîné à la grande table avec nous ?
— Maugiron m'avait gardé une place à sa table.
J'y ai même appris une nouvelle importante pour toi. Il paraît que tu te maries?
Un léger frémissement agita le coin de la bouche de Sorège, mais il continua à sourire :
— Ah! on t'a parlé de ce projet...
— Projet ! N'est-ce donc pas assuré ?
— Eh ! Sait-on jamais?
— C'est une Américaine, que tuas choisie?...
— Oui, une charmante personne, miss Harvey... La connais-tu ?
— Je n'ai pas cet honneur. Mais j'espère que tu voudras bien me présenter à elle ?
— Avec plaisir, quoique tu sois un compagnon dangereux, toi, Christian, avec ta carrure et ton aspect de vigueur... Ces primitifs d'Amérique ont un culte pour la force...
Tragomer observait Sorège avec toutes ses facultés tendues et en éveil. Il écoutait les intonations de la voix, guettait les mouvements du visage. Rien ne trahit l'agitation du comte, excepté le petit tremblement de la bouche, qui pouvait être nerveux. Alors couvant de son regard celui qu'il soupçonnait. Tragomer dit, en appuyant sur les mots, jusqu'à prendre un ton menaçant :
— Est-ce pendant ton voyage en Amérique, que tu as connu miss Harvey?
Sorège ne leva pas les yeux, il resta fermé et impassible, mais il se redressa lentement, se mit sur ses pieds, prit une cigarette et, allant à la cheminée,
il l'alluma, comme s'il voulait se donner le temps de réfléchir, puis il dit :
— Non, je la connaissais avant. C'est son père qui m'a emmené en Amérique.
Tragomer fut décontenancé. Il avait espéré que Sorège, brusquement attaqué^ prendrait peur, perdrait la tête, et nierait le voyage, ou tout au moins paraitrait troublé par la question qui lui était si inopinément posée. Mais son adversaire ne perdait pas la tête si facilement et n'avait jamais peur. Christian en eut aussitôt la preuve. Sorège ouvrit les yeux tout grands, montra son regard bleu, d'une inquiétante clarté, et se mit à rire franchement :
— Et toi as-tu été content de ton déplacement ? Tu ne paraissais pas beaucoup l'amuser, à San-Francisco, dans la belle loge où tu écoutais Otello.
Ce fut Tragomer qui perdit pied. Il ne s'attendait pas à cette audacieuse riposte. Non seulement Sorège ne se dissimulait pas, mais il allait audevant des explications.
— Tu m"as donc vu "? demanda le breton, avec une âpre curiosité.
— Dame ! Le moyen de ne pas te voir, dit le comte gaiement. Tu viens me bloquer dans une loge d'actrice, au moment où j'avais le plus besoin de conserver mon incognitQ.
— Et comment ?
Sorège s'assit, à califourchon, sur une chauffeuse, de façon à avoir dans le dos la chaleur et la clarté
du foyer, puis, comme Tragomer s'était placé, stupéfait, sur un fauteuil à côté de lui, il reprit, avec une tranquillité admirable.
— Imagine-toi que j'étais à San-Francisco, avec M. Harvey et ses fils, lorsque le hasard me fit rencontrer une ancienne amie, que je n'avais pas vue, depuis trois ou quatre ans qu'elle courait le monde en quête de la fortune...
— Jenny Hawkins '?
— Oui, Jenny Hawkins. Ma foi, je ne vais pas faire de rigorisme avec toi. Le père Harvey me trimballait, depuis deux mois, dans ses ranchos. C'était plutôt monotone. La belle fille me faisait un accueil chaleureux, et l'occasion, l'herbe tendre... Je me suis décarèmé de toute cette àméricainerie, avec un bon souper à l'européenne...
— Alors, tu étais dans la loge, quand j'y suis entré ?
— Avec tes deux Yankees, oui. Tu penses comme j'étais pressé de me montrer. Tu te serais jeté dans mes bras, il aurait fallu me laisser présenter aux indigènes. Ils auraient parlé de notre rencontre, dans la ville. Harvey et ses fils auraient pu apprendre que j'étais en partie fine et, la pudeur anglo-saxonne aidant, je me trouvais dans une fichue passe... J'ai préféré te brûler la politesse. Tu m'en veux?
Tragomer s'était remis. Il réfléchissait maintenant.^. Certes, l'explication de Sorège était acceptable, elle était même vraisemblable. Mais il y avait, pour un
esprit aussi prévenu que celui de Christian, excès d'habileté dans ce récit. C'était trop bien amené, trop bien établi. Et, dans ce soin minutieux de l'agencement, la préoccupation de tromper se révélait. Il voulut pousser à bout cet admirable comédien et le forcer à montrer tout son talent.
— Je ne t'en veux pas du tout, puisque tu avais intérêt à agir comme tu l'as fait. Mais Jenny Hawkins me connaissait donc, elle aussi ?
— Pourquoi ?
— Au moment où la porte s'est fermée, tu lui as dit à voix basse : Prends garde, Tragomer!
Sorège fronça imperceptiblement le sourcil. Peutêtre se sentait-il un peu rudement pressé et en concevait-il de l'humeur. Il répondit d'une voix sèche :
— Ah ! tu as entendu ? Matin ! tu as l'oreille fine. Eh bien! oui, elle te connaissait. Et d'une façon très simple. Je L'avais vu, de ma baignoire, dès ton entrée, mais elle, en artiste intéressée à se renseigner sur la composition de la salle devant laquelle elle chante, découvrant tes amis, elle t'avait remarqué et deviné étranger. Elle m'avait, aussitôt que j'étais arrive dans sa loge, parlé de ton hôte et de son compagnon : un Français, j'en jurerais, dit-elle. — Et un Parisien même, répondis-je. — Tu sais qui c'est? — Parbleu l c'est un de mes amis. — Amènele-moi. — Tu veux rire. Si Tragomer te plaît, attendez que je sois parti. Elle me déclara que j'étais bête. Je ne pouvais lui raconter que, si je ne
voulais pas être vu avec elle, c'était parce que j'allais me marier. Je m'en tirai en lui faisant une scène de jalousie. Voilà comment, à ton entrée, je m'empressai de fermer la porte, en jetant à Jenny Hawkins, en guise d'avertissement : ton nom, et, en manière de menace, ces mots : Prends garde.
Tragomer ne discuta pas le récit. Il avait hâte d'éclaircir les faits dans leur entier :
— Et, alors, c'était toi qui revenais en voiture, avec elle, après la représentation ?
— Naturellement. Tu nous as bien contrariés, va. par ton apparition soudaine, devant la porte, au moment où je m'apprêtais à descendre. Nous revenions pour souper ensemble.
— Et vous vous êtes quittés là, sans vous revoir?
— Tu ne l'aurais pas voulu ! dit Sorège avec un joyeux abandon. Dix minutes après, quand tu te fus décidé à rentrer dans l'hôtel, Jenny ressortit, vint me rejoindre, dans la voiture où je l'attendais, et au lieu de souper à l'hôtel des Étrangers, nous allâmes à Golden-House. C'est même, en sortant de là, à deux heures du matin, que la charmante fille prit froid et se trouva enrouée, le lendemain, ce qui fit contremander la représentation et amena son départ pour Chicago.
— Où tu la revis ?
— Tu penses. Nous nous sommes même fortement dédommagés de tous les embarras que tu nous avais causés. Mais, maintenant, à ton tour, veux-tu
AU FOND DU GOL'FFRE 113
m'expliquer quelle fureur t'a pris d'espionner cetle pauvre Jenny, comme tu l'as fait?
— Eh ! Tu es bon, toi. Je l'avais trouvée charmante, et je m'apercevais qu'un personnage mystérieux occupait la place que j'ambitionnais de prendre. J'ai voulu en avoir le cœur net, voir s'il y avait quelque chose à faire, ou non. J'ai été fixé promptement.
Sorège, les yeux clos, fumait, en souriant. Il dit d'un air bonhomme :
— Tout cela est très simple. Nous avons été rivaux, pendant vingt-quatre heures. Sans mon diable de beau-père et ses cow-boys de fils, je t'aurais joliment présenté, moi-même et de grand cœur, et tu aurais partagé ma bonne fortune. Cela se doit, entre amis, surtout en voyage.
Tragomer laissa passer un petit moment, puis, comme s'il était repris d'une curiosité nouvelle :
— Mais où l'avais-lu connue cette Jenny Hawkins?
— Ah! cela te tracasse? Eh bien! sois heureux. Je l'avais connue à Londres, à l'Alhambra, où elle chantait et dansait, sans laisser prévoir qu'elle pourrait jamais devenir une étoile.
— Est-ce que ce n'est pas une Italienne ? demanda brusquement Tragomer.
L'œil de Sorège S'entrouvrit et, de cette voix, dont la soudaine sécheresse seule traduisait un peu son émotion :
— Pourquoi Italienne? Parce qu'elle chante en
italien? Oh! toutes les chanteuses de tournée savent chanter en italien. C'est indispensable. Mais cela s'apprend en vingt leçons...
— En tout cas elle n'est ni Anglaise, ni Américaine, nos hôtes de San-Francisco me l'ont affirmé,
— Si tu le sais, ami, pourquoi me le demandes-tu? ■ — Afin de savoir si tu l'ignores.
— Je pourrais l'ignorer sans inconvénient, car le passé de cette aimable enfant ne m'intéresse guère, mais je ne l'ignore pas, mon bon Christian. Je me renseigne par goût, sur toutes les personnes que je fréquente, même en passant... Et je suis tuyauté, très suffisamment, sur Jenny Hawkins...
— Qui ne se nomme pas Jenny Hawkins?
— Non, dit froidement Sorège, elle se nomme Jeanne Baud, dite Jane Baudier, et elle est Française. Es-tu content, Tragomer?
Il y eut, dans le ton dont ces paroles étaient dites, un tel accent de sarcasme, que Christian en serra les poings de colère. Son interlocuteur semblait si bien lui dire : Cherche, va, mon pauvre garçon, tu n'es pas de force. Tu ne me prendras pas en défaut. Je te roule, à ma guise, et continuerai tant qu'il me plaira. Voilà une heure que je te promène, en te racontant des mensonges, pour t'amènera la découverte de Jeanne Baud, qui est un personnage réel; sur l'authenticité duquel tu vas te casser le nez.
A cette minute même, Tragomer eut la certitude que Jenny Hawkins n'était pas Jeanne Baud, et que
là était le nœud de l'affaire. 11 fallait découvrir, sous Jeanne Baud, Léa Pérelli. Car le masque, dont la couvrait Sorège, était double, à n'en point douter. Mais le comte avait levé celui de Jenny Hawkins et montré Jeanne Baud. Il n'y avait rien à attendre de plus. Christian avait un intérêt capital à ne pas tendre ses relations avec Sorège. Il prit un air jovial et répondit :
— C'est parfait! Je vois que tu es toujours le même : très avisé, dans tout ce que lu fais. Et, par le temps où nous vivons, ce n'est certes pas une mince qualité.
— Je tâche de raisonner un peu. Il y a tant de gens qui vont droit devant eux, comme des hurluberlus. Ah! Dieu! Il y a assez d'occasions de se casser le cou, sans s'amuser à choisir les mauvais chemins.
— Est-ce que tu iras habiter l'Amérique, quand tu seras marié ?
— Le ciel m'en préserve! L'Amérique, tu l'as pu voir, est un pays impossible. Autant vivre dans une manufacture de province, au milieu de l'agitation des affaires, et sans aucune ressource de distractions. Les Américains qui se sont fait un sac le savent bien que leur pays est inhabitable autrement que pour y gagner de l'argent. Aussi s'empressent-ils de venir se fixer en Europe. Et si on voulait leur jouer un bon tour, on les obligerait à vivre dans leurs United States. Ils mourraient de chagrin.
— C'est pourquoi leurs filles manifestent une propension très vive à épouser des gentilshommes anglais ou français.
— Si le cœur t'en dit. il reste dans l'entourage de Harvey de charmantes misses, très blondes, avec la taille longue et les jambes courtes, et le menton un peu massif, qui ont des dots confortables. Il faut croiser les races, Tragomer.
— Oui ! Ce sont les nouvelles croisades ! Je n'y ai pas le goût, pour le moment. Mais je complimenterai volontiers ta fiancée, sur le choix qu'elle a su faire.
— Eh bien ! Je te mènerai chez Harvey un de ces soirs. On y offre des liqueurs extraordinaires. Tu ne t'étonneras pas trop.
— Et je ne boirai rien.
Ils riaient, avec une sécurité parfaite, en bons garçons, sans arrière-pensée. A les voir et à les entendre, il eût été impossible de se douter de la gravité des paroles échangées et de l'importance des intérêts débattus. Cependant quelqu'un, qui eût touché le cou de Sorège, se fût aperçu que, si calme, en apparence, il était trempé de sueur, comme s'il venait d'achever une longue course. Les deux amis se levèrent et, familièrement appuyés l'un sur l'autre, ils passèrent dans la salle de jeu et s'approchèrent de la table de baccara.
— Est-ce que tu joues à présent? demanda Tragomer.
— De temps en temps, pour passer une heure.
— Et gagnes-tu ?
— Quelquefois.
Tragomer regarda Sorège et tristement :
— Alors tu n'es pas comme le pauvre Jacques. Lui, il ne gagnait jamais.
Si maître de lui qu'il fût, Sorège tressaillit, en entendant ce nom. Une pâleur s'étendit sur son visage et, presque à voix basse, il répliqua :
— Au jeu qu'il jouait, il était impossible de gagner.
Tragomer alors secoua la tête et dit avec fermeté.
— Surtout quand on a affaire à des adversaires qui biseautent les cartes.
Ils restèrent en présence, un instant, sans parler.
Les yeux de Sorège se montrèrent, élincelants. ses lèvres tremblèrent, comme s'il allait se laisser entraîner à quelque déclaration imprudente. Mais il parvint à se dominer. Il lit trois pas, pour s'éloigner, puis il revint vers son ami et dit :
— On n'est jamais perdu par les autres, Tragomer, dit-il, c'est faiblesse de le prétendre. Chacun est maître de sa destinée. Si le malheureux Jacques était là, il te l'attesterait, lui-même.
Il releva la tête orgueilleusement, adressa, de la main, un geste d'adieu à Christian, et s'éloigna.
L'agence dramatique Campistron est située rue de Lancry, au troisième, sur la cour. C'est là que, retiré de la scène, après une carrière mouvementée dans les théâtres de province, l'ancien premier ténor s'occupe de fournir à ses ex-directeurs des sujets pour tous les emplois et dans tous les genres. Mme Campistron, plus connue sous le nom deGloriette, a eu son heure de réputation comme chanteuse de café-concert. Elle aide son mari à donner des auditions, à monter des spectacles coupés, à conseiller des amateurs. Car Campistron ne se borne pas à placer, dans tous les départements, les laissés pour compte des théâtres de Paris, il se charge aussi de fournir aux maîtres de maison dans l'embarras des spectacles tout faits : comédies, revuettes, opéras-comiques, pantomimes, et, généralement, tout ce qui se voit, s'écoute, se siffle ou s'applaudit.
Ses affaires sont prospères. Il a loué l'autre appartement du troisième, pour y faire établir une scène minuscule, où il donne les leçons et les répé-
titions, et qu'il appelle pompeusement son Conservatoire. C'est que Campistron n'est pas un simple fournisseur dramatique, c'est un novateur. Il a inventé une méthode : il fait chanter du ventre.
— On ne respire pas avec la poitrine, déclare-t-il d'une voix tonnante, — sa voix du Prophète un peu éraillée, — on respire avec le ventre !
Il a déjà, par son procédé, changé nombre de barytons en basses, et de ténors en barytons, sans parler de ceux qu'il a rendus aphones. Mais peu lui importe ! Il continue son massacre vocal, imperturbablement. Il vit de son état de correspondant, mais il le méprise. Il n'a, de son état de professeur, que des déboires, mais il s'en enorgueillit. Les malins, qui veulent de bons engagements, connaissent bien sa marotte : ils prétendent chanter d'après la méthode Campistron, et, aussitôt, ils sont prônés par le vaniteux correspondant, comme des phénomènes.
C'est devant le numéro 17 de la rue de Lancryque, suivant les indications de Frécourt, Tragomer et Marenval descendirent, un jour, vers quatre heures. La concierge, qui récurait- un poêlon sur le seuil de sa loge, interrogée par Marenval, répondit d'un ton rogue :
— Vescayer en face. Si c'est pour un engagement, au troisième.' la porte à gauche; si c'est pour des leçons, la porte à droite.
Comme les deux hommes paraissaient hésitants, elle ajouta :
— Pas moyen de se tromper... Quand vous entendrez gueuler, vous serez arrivés.
Tragomer se mit à rire et dit :
— Merci, madame.
— De rien.
Elle continua à gratter son coquemar et Marenval l'entendit qui grommelait :
— Encore des cabots, qui ont des paletots de fourrure sur le dos, et pas le sou dans la poche !
— Mon cher ami. dit Marenval, en grimpant l'escalier puant et humide, je ne vous cacherai pas que cette pipelette, très physionomiste, nous a pris, vous sans doute, pour un jeune premier, et moi probablement pour un père noble, en quête d'un directeur. Elle a même exhalé son dédain, en phrases peu correctes...
— Il faut vous blaser sur toutes ces impressions, Marenval, nous en verrons bien d'autres...
— Je ne me plains pas, cher ami, je constate. Aussi bien, cela ne me trouble nullement.
Tragomer s'était arrêté au second. Des vociférations violentes s'élevèrent au-dessus de leur tête.
— On gueule, comme dit la dame de la loge, nous approchons.
Ils gravirent un nouvel étage raide comme une échelle.
— Ouf! dit Marenval. Voilà un troisième qui peut compter pour deux. Laissez-moi souffler, Tragomer. Vous grimpez comme un chamois...
Ils s'arrêtèrent devant une porte, sur laquelle, peintes en lettres noires, se lisaient ces inscriptions : Campistron, correspondant dramatique. Leçons de déclamation et de chant. Méthode vocale. Sur un papier, attaché avec quatre pains à cacheter, cette mention écrite à la main : Sonnez fort. La recommandation n'était pas inutile, car une tempête de cris caverneux se déchaînait, dans la profondeur de l'appartement, comme si quelque opération chirurgicale, très douloureuse, y était pratiquée sur un patient bien éveillé.
— Voyons, nous sommes devant la porte de droite, celle des leçons, dit Tragomer, il faut donc sonner à la porte de gauche, celle des engagements...
Sur cette porte les inscriptions noires étaient autres et on y lisait : Agence Campistron. Engagements, Renseignements, Représentations en tous genres, de 10 heures à 5 heures, t. l. b.
— t. l. b. dit Marenval, cela veut dire tournez le bouton.
Il fît ainsi qu'il était indiqué. La porte s'ouvrit et une pièce triste, tendue de papier fané, coupée dans toute sa longueur par une balustrade de bois, s'offrit à eux. Derrière la balustrade, deux employés, l'air minable, écrivaient. Assis sur des banquettes usées, des hommes et des femmes attendaient. Un des employés leva la tête, posa sa plume, regarda les deux visiteurs, reconnut en eux des clients peu ordinaires, et, se soulevant sur son siège :
— Vous désirez, messieurs?
— Parler à M. Campistron, dit Tragomer.
— Il est occupé, pour le moment, mais si ces messieurs veulent parler à madame ?
Marenval et Tragomer se consultèrent du regard:
— Va pour madame, répondit Marenval.
L'employé ouvrit une barrière ménagée dans la
balustrade et traversa l'antichambre. Il frappa à une porte et entra, avec des airs de mystère. Puis il revint au bout d'un instant et dit :
— Si ces messieurs veulent me suivre.
Un murmure s'éleva, parmi les gens qui attendaient sur les banquettes, sans doute depuis longtemps, peut-être sans grand espoir, et des regards de protestation, contre le passe-droit qui s'opérait brutalement sous leurs yeux, s'échangèrent entre ces sacrifiés.
— Toujours la même chose! Nous poserons jusqu'à la fermeture, et on nous dira de revenir demain. Campistron n'était pas si fier, à Perpignan, quand il chantait avec moi la Favorite...
.Marenval et Tragomer n'en entendirent pas davantage, ils étaient entrés dans un cabinet, sévèrement meublé de reps vert, où, devant un bureau à cylindre, une petite femme grassouillette, trop blonde, achevait de signer un engagement avec une très jolie fille, fort maquillée et qui sentait violemment le musc. M'"e Campistron dit aux visiteurs en leur montrant un canapé :
— Asseyez-vous, messieurs, je suis à vous. Puis à la jolie fille :
— Voilà. Vous partez demain, et vous débutez à la fin de la semaine. Vous aurez cent francs le premier mois, et cent cinquante le second...
— C'est entendu, ma petite madame Campistron, et je vous enverrai du sucre de pomme pour que vous pensiez à moi... Est-ce une ville où on trouve ses facilités, Rouen ?
— Ville de garnison, mon enfant, renommée pour sa richesse et son goût artistique... Les hommes y sont un peu rats, mais c'est du solide. On peut compter sur eux... Quant au public... il est, comme le cidre du pays, tantôt doux, tantôt aigre... Ça dépend des années ! Bon voyage, ma belle, et soyez exacte dans vos paiements.
La jolie fille adressa à Tragomer une vive œillade, un gracieux sourire à Marenval,et, pliant son acte, elle le glissa dans son corsage en montrant la batiste de sa chemise. Mais ce fut peine perdue. Et laissant, derrière elle, l'atmosphère saturée de parfum, elle partit. Mme Campistron s'était assise auprès des deux visiteurs :
— Messieurs, qu'est-ce qu'il y a pour votre service? dit-elle avec une mine engageante.
— Mon Dieu ! madame, la démarche que nous risquons est assez délicate, commença Tragomer. Nous sommes, monsieur et moi, à la recherche d'une chanteuse qui court le monde dans une troupe
lyrique, et nous avons eu l'idée de nous adresser à M. Campistron, dont les connaissances, nous a-t-on affirmé, sont uniques en ce genre, afin de savoir où peut se trouver la tournée dont il s'agit.
— Vous n'avez pas trop présumé de notre compétence, monsieur, dit avec emphase la placeuse, et je serais bien surprise, si nous ne pouvions vous renseigner exactement. Nous avons, ici, le répertoire et la marche de toutes les tournées qui se montent soit à Paris, soit à Londres, et souvent les familles des artistes viennent nous demander où il faut adres ser leurs lettres pour qu'elles parviennent à destination. Nous nous empressons de déférer à leur désir. De quelle troupe s'agit-il?
— De la troupe Rovelli.
— Ah! Ruvelli? reprit avec une mine dédaigneuse, M"e Campistron. Une voix blanche!... Charmant ténor, pour ceux qui aiment le veau... Ces voix-là ne plaisent pas en France. Il faut du timbre... Et le timbre, ce n'est pas en faisant passer la voix par le nez que cela s'acquiert... Si M. Campistron était là, il vous expliquerait sa méthode.... Il sait donner du timbre, lui, M. Campistron... Mais pardon... Comment s'appelle la personne qui vous intéresse?
— Miss Jenny Hawkins.
A ce nom, la figure de Mme Campistron changea,, brusquement, ses joues se gonflèrent, son menton s'avança, ses sourcils peints se rejoignirent, bar-
rant son front dune ligne redoutable, elle frappa ses mains l'une contre l'autre, "et, d'une voix amère :
— Ah! Ah! Jenny Hawkins ! Il y avait longtemps que je n'avais entendu parler de cette personne. Jenny Hawkins! Il est fort heureux que M. Campistron ne soit pas présent. C'eût été pour lui une émotion douloureuse.
— Et comment cela, madame ? questionna Marenval.
— M. Campistron a eu de grands déboires, avec l'artiste dont vous venez de m'entretenir... Mais, pardon, ceci importe peu. Sans doute, messieurs, l'un de vous s'intéresse à cette demoiselle?
— Nullement, madame, répondit Tragomer qui voyait avec ennui la placeuse couper court aux confidences à peine commencées. Il s'agit tout simplement d'une affaire de succession.
— Elle hérite ? s'écria la grosse blonde, avec un accent indigné. Elle hérite! 11 n'y a que ces péronnelles-là, pour avoir une chance pareille. Oh! tant pis! Il faut que j'appelle Campistron. Vous permettez, messieurs?
La placeuse saisit un tuyau acoustique, souffla fortement, puis parlant dans le porte-voix :
— Monsieur Campistron, il faut que tu viennes un instant. J'ai ici des personnes qui vont t'apprendre des choses curieuses...
Elle porta l'appareil à son oreille, écouta, puis répliqua avec vivacité :
— Laisse donc ce gros imbécile à ton répétiteur, et viens. Je te dis que cela en vaut la peine. Qu'il fasse des gammes en t'attendant.
Un pas pesant ébranla le plancher, une toux sonore se fît entendre, dans la pièce voisine, et Campistron, brun, barbu, moustachu, entra, l'air noble. Il s'inclina avec un sourire, la main à la poitrine, comme un chanteur qui reparaît, rappelé par le public, et dit, parlant d'une voix qui modulait les mots comme des notes :
— Messieurs, je suis votre serviteur. De quoi s'agit-il?
— Ah! Apprête-toi à pâlir, Campistron, dit la grosse blonde. Ces messieurs cherchent Jenny Hawkins, pour un héritage.
Campistron prit la pose d'Hippocrate refusant les présents d'Artaxercès. Il ferma les yeux, détourna la tète, étendit le bras. On eût dit que c'était à lui qu'on offrait la succession. Puis il dit, dans le grave :
— J'espérais ne plus entendre parler de cette ingrate.
— Vous voyez, messieurs. Qu'est-ce que je vous avais dit? Campistron, domine-toi. Il s'agit de répondre à ces messieurs. Ils veulent savoir où est la troupe Ilovelli.
— Ah ! Ah ! Rovelli, ricana dédaigneusement l'ancien ténor. Oui, c'est pour chanter avec ce polichinelle napolitain, qu'elle m'a quitté. Une fille que j'aurais fait entrer à l'Opéra, si elle avait voulu m'é-
coûter. Mais non! Elle s'entêtait à chanter de la poitrine. Elle chante de la poitrine! Dérision! Eh hien ! non ! messieurs, en dépit de tout, mon enseignement a eu son effet : malgré Rovelli et la méthode italienne, elle chante du ventre!
Était-ce avec le ventre, ou avec la poitrine, que Campistron venait de parler, Marenval et Tragomer ne se le demandèrent pas. Ils frémirent et les vitres tremblèrent, au roulement formidable qui sortit des lèvres de l'ancien ténor. Mais Campistron fut vite calmé. Ses colères étaient de théâtre, elles ne duraient que le temps de produire un effet. Il redevint souriant et dit :
— Du reste, messieurs, elle ne s'appelle pas Jenny Hawkins, mais Jeanne Baud. J'ai beaucoup connu sa mère...
Mme Campistron se fâcha, et, avec une aigreur qui impressionna son tonitruant époux :
— Ah ! Tu sais, parle de la fille, mais pas de la mère. J'ai eu assez d'ennuis avec cette femme-là. Elle t'a assez couru après. Et sa fille, j'ai toujours pensé que tu y étais pour quelque chose. Messieurs, cet homme-là a été magnifique. Il l'est encore. Et toutes les femmes... oui, toutes, étaient comme des furies après lui... Allons, parle à ces messieurs et ne raconte pas tes histoires
Campistron ouvrait un registre et, frappant sur les folios, avec le plat de la main:
— Voici, messieurs, la marche des grandes tour-
nées dans tout l'univers. Voulez-vous savoir où est M. Lassalle?...
Il tourna plusieurs pages et dit :
— Le 17 de ce mois, à Bucharest... le 21 à Budapesth... le 23 à Vienne, le...
— Mais Bovelli?... interrompit Mme Gampistron.
— Rovelli et sa troupe se trouvent, en ce moment, à la Vera-Cruz... Ils vont de là à Mexico, Tampico, puis gagnent la Guyane... descendent aux Indes Néerlandaises, touchent à Colombo, et reviennent en Europe, au printemps, pour faire la season de Londres...
— Ah! dit Tragomer. c'est exact? Jenny Hawkins ira à Londres?
— Au mois de mai. elle chantera à Covent-Garden...
— Et, monsieur Campistron, à quelle époque, exactement, a-t-elle quitté la France?
— Monsieur, elle est partie il y a deux ans avec Rovelli.
— Deux ans, vous en êtes sûr?
— Sûr et certain. Au mois d'août, elle travaillait encore avec moi, ici... Madame Campistron est là pour le dire, notre accompagnateur peut l'affirmer, tout le personnel de la maison l'attesterait... Mais à quoi bon?
— On ne peut pas savoir, dit gravement Maren val. Il est bon que nous soyons fixés sur ce point...
— Eh bien! messieurs, il y a mieux: elle qui payait,
très exactement, ses leçons, elle est partie sans acquitter les cachets de son dernier mois... Je ne le lui reproche pas, dit Campistron, avec nohlesse, les artistes ne sont pas des marchands... Ils travaillent volontiers pour l'honneur... Je constate seulement ce fait. Je lui ai écrit, pour lui faire des reproches d'être partie, sans m'avoir averti, sans m'avoir dit adieu... Elle n'a même pas répondu... Je ne tenais pas à un autographe, messieurs, j'ai plus de vingt lettres d'elle ici...
— Pourriez-vous nous en montrer un spécimen?... Campistron mit la main sur son cœur et d'un air
digne :
— D'abord, messieurs, assurez-moi que vous ne voulez pas abuser de cette écriture, pour faire du tort à une femme... Jeanne Baud a été beaucoup aimée... Elle était si belle!... Pouvez-vous me donner votre parole qu'il n'y a pas d'affaire de jalousie, sous roche?...
— Je vous la donne, dit Tragomer, pour monsieur et pour moi...
— Alors, monsieur, je vais vous satisfaire... Ma femme, cherche dans le cartonnier à la lettre B... Ici, tout est administratif, monsieur. Sans cela on s'y perdrait.
Mme Campistron ouvrit un meuble et commença des recherches. Tragomer désireux de se renseigner plus complètement reprit :
— Vous avez dit, monsieur, que Jeanne Baud était
fort belle... Auriez-vous un portrait d'elle, par hasard ?
— Sa photographie, avec une dédicace débordante d'effusion... Ma femme, la photographie suffira, il y a de l'écriture dessus...
— La voici, fit Mne Campistron.
Et elle passa à son mari une carte-album, que le chanteur regarda avec satisfaction et colère :
— Oui. la voici. C'est l'ingrate. On peut dire, messieurs, qu'elle avait été douée par le ciel des dons les plus précieux, la taille, la démarche, et l'expression... Ah! l'expression! Mais jugez-en vous-même.
Il tendit à Tragomer la carte, que celui-ci prit avec un sentiment d'anxiété véritable. Il hésita à la regarder. Un coup d'œil allait décider de tout. Si la photographie représentait Jenny Hawkins. telle qu'il l'avait vue, à San-Francisco. la partie engagée était perdue. 11 n'y aurait plus qu'à admettre, entre elle et Léa Pérelli, une ressemblance incroyable. Mais si ce n'était pas la chanteuse... Il leva le portrait à la hauteur de son visage, et poussa un cri :
— Ce n'est pas Jenny Hawkins!
— Allons monsieur, dit Campistron avec un sourire de condescendance, vous vous amusez. C'est Jeanne Baud. et. comme Jeanne Baud est Jenny Hawkins, il ne peut y avoir erreur.
Tragomer ne répondit pas. Il regardait le portrait, qui lui offrait la reproduction d'une belle jeune
femme brune, de haute taille, admirablement faite, bras nus, décolletée, et souriant d'un air rêveur. Pas un trait de la femme du théâtre de San-Francisco. Donc il y avait, à n'en plus douter, erreur sur la personne. Si Jenny Hawkins était Jeanne Baud, il y avait eu une substitution d'état civil et Léa Pérelli, depuis deux ans, vivait sous un nom qui n'était pas le sien. Mais, alors, qui était la morte?
Là- Tragomer se heurtait à des réalités indestructibles. La femme assassinée, rue Marbeuf, était Léa Pérelli. Tout le monde l'avait reconnue. Et Jacques de Fréneuse, lui-même, n'avait pas contesté son identité. A défaut du visage, détruit par les coups de revolver et la furie du meurtrier, sa haute taille, et ses magnifiques cheveux blonds, les vêtements qu'elle portait sur le corps, des bagues qu'on avait trouvées .à ses doigts, tout, enfin, établissait que la femme tuée était bien la maîtresse de Jacques. Et pourtant ce n'était pas elle, puisque, à présent, Tragomer, après avoir eu le soupçon qu'elle vivait, avait la certitude qu'elle portait un autre nom que le sien.
Il regarda de nouveau la photographie. Jeanne Baud était aussi brune que Léa Pérelli était blonde. Mais la taille était pareille, c'étaient les mêmes dents étincelantesi dans une bouche charmante. Et de Léa Pérelli, Tragomer s'en souvenait, tout ce qui se reconnaissait encore, dans le visage broyé, c'était une bouche, qui riait affreusement de ses dents
blanches. Et la même bouche, à Jeanne Baud, qu'à Léa Pérelli. Il dit :
— Voulez-vous me confier cette photographie monsieur, vous me rendrez service "? Je prends l'engagement de vous la rendre avant deux jours. Et pour que vous sachiez à qui vous avez affaire, voici ma carte...
Campistron jeta un coup d'œil sur la carte que lui tendait Tragomer. Il s'inclina plein de déférence :
— Heureux d'être agréable à monsieur le vicomte... C'est, sans doute, pour montrer le portrait au notaire de la succession :'
— Vous l'avez deviné, M. Campistron. Des amis, à moi, sont engagés dans cette liquidation, qui menace d'être épineuse. Et il faut établir l'identité des héritiers. De là l'utilité du portrait et de l'écriture...
— Je saisis...
— Cette demoiselle Ha'.vkins était-elle de caractère agréable ?
— Elle, monsieur, s'écria Mme Campistron, de concert avec son époux, ne m'en parlez pas. La violence même. La poudre. Et la main d'un leste !•
— Ma femme ! interrompit l'ancien ténor.
— Laisse donc ! C'est bien connu. Et le langage, dune! Les halles, monsieur, les halles, quand on s'y dispute. Ah ! elle n'avait pas été élevée sur les genoux d'une duchesse. La mère Baud... Oui. Campistron, tu as beau rouler des yeux terribles, la mère était moins que rien. Et sa fille avait de qui
tenir. Un jour, ici, je l'ai vue gifler Bonnaud, le ténor, parce qu'il ne voulait pas presser le mouvement du duo de Carmen. Non, mais il en est demeuré baba au milieu de sa phrase... Et, jamais, aucun homme n'a pu rester avec elle, tant elle était méchante, et vicieuse, et... Enfin, monsieur, ça n'est pas drôle d'avoir une bonne amie qui court après les hommes et les femmes, et tout cela à la fois!
— Là! éclata Campistron, tu es heureuse, tu as vidé ta poche à fiel sur cette pauvre fille? Oui, monsieur, ce n'était pas une fleur de vertu, mais elle avait une voix superbe, avant Rovelli...
— Pardon, interrompit Tragomer, Rovelli la connaissait-il, avant de la rencontrer en Angleterre ?
— Il ne l'avait jamais vue ?
— A-t-elle chanté en Angleterre sous le nom de Baud, avant départir pour l'Amérique sous celui de Jenny Hawkins?
— Oui, monsieur. Elle avait un engagement pour l'Alhambra. Ce n'était vraiment pas digne d'elle... Mais elle ne s'est pas présentée à la Direction. Il y a même eu procès, condamnation, et Jenny Hawkins a payé.
— Jenny Hawkins a-t-elle chanté en Angleterre depuis deux ans ?
— Non, monsieur, elle y débutera pour la première fois, au printemps prochain.
— De sorte que personne ne se souviendra plus
de Jeanne Baud transformée en Jenny Hawkins...
— Gomme vous dites. On oublie si vite. D'autant plus que personne ne Ta vue puisqu'elle avait résilié avant de paraître en public. Et la brave fille a si peu marqué, avant de prendre la carrière italienne.
— Et y a-t-il des artistes, qui ont fréquenté Jeanne Baud, autrefois, au Conservatoire, par exemple, ou chez vous, par qui elle serait exposée à être reconnue?
— En France, à Paris, oui, il y en a quelques-uns, mais à Londres, ce serait bien un hasard.
— Merci, monsieur, je sais tout ce que je voulais savoir, dit Tragomer. Il nous reste à vous remercier de votre aimable accueil.
— Trop heureux, monsieur le vicomte, trop heureux. Les gens du monde sont sûrs d'être reçus, ici, avec faveur... Si. dans notre modeste spécialité. nous pouvons leur être utiles, nous y mettons tous nos soins... Spectacles de salon, revues, pantomimes, chansonnettes... et tout ce qui divertit, en intéressant l'esprit... Mais, permettez-moi de vous remettre le prospectus de la maison.
Les mains pleines de papiers, et emportant la photographie, Marenval et Tragomer- sortirent, reconduits par le couple Campistron. Sur le palier, après les dernières politesses, ils entendirent la basse, dont la leçon avait été écourtée par làur entretien avec le maitre, qui rugissait des gammes. Et, par l'escalier humide et puant, ils descendirent, retrouvèrent la concierge, qui cette fois épluchait
des oignons, et qui les suivit jusqu'à la porte d'entrée d'un regard dédaigneux.
— Eh bien ! Tragomer, dit Marenval, quand ils furent dans la rue, voulez-vous avoir la bonté de m'expliquer ce que signifie la conversation que vous avez eue avec cette grosse blonde si peinte, et avec son ridicule époux de Toulouse ? Car, sur l'honneur, je n'y comprends rien.
— Réjouissez-vous, Marenval, dit Christian, notre enquête a fait un pas immense. A l'heure qu'il est, j'ai la preuve que Jenny Hawkins n'est pas la femme que l'on croit. ïl faut maintenant causer avec un magistrat, car nous entrons dans la phase la plus compliquée de l'affaire.
— Alors, qu'est-ce que cela va être? s'écria Marenval.
— Cela va être passionnant, Marenval. nous allons lutter, pied à pied, contre l'erreur, pour le triomphe de la vérité. Hier, nous pouvions être exposés à nous casser le nez. Aujourd'hui, nous marchons vers un but visible. Toute la question consistait à se convaincre que Jeanne Baiid n'est pas Jenny Hawkins. J'en ai la preuve dans ma poche. Cette photographie, sur laquelle est la signature de l'élève de Compistron, prouve jusqu'à l'évidence la substitution de personne. Et il faudra bien, maintenant, que la Hawkins nous explique comment il se fait qu'elle n'a plus les traits de Jeanne Baud, mais ceux d'une personne qu'on prétend avoir été tuée, il y a deux
ans, juste au moment où ladite Jeanne Baud s'éloignait d'Angleterre, changeait de nom, se cachait à ceux qui pouvaient la connaître, et se créait, de toutes pièces, une personnalité nouvelle. Comprenez-vous, maintenant, Marenval?
— Je commence. Mais, cher ami, est-ce que nous allons nous mettre à la poursuite de miss Jenny Hawkins ? L'entreprise pourrait nous mener loin, si cette gaillarde-là court le monde.
— Rassurez-vous. Il n'est pas question de partir, pour l'instant. Ce sera pour plus tard, peut-être. Jenny Hawkins doit venir à Londres, elle ne peut nous échapper. On ne manque pas à des engagements, pris avec un théâtre anglais, sans payer un dédit formidable... Elle viendra donc... Et, là, nous pourrons agir. La season de Londres n'est pas pour vous effrayer ?
— Au contraire. Et s'il ne faut que passer le détroit, ce sera tout plaisir.
Ils étaient arrivés sur le boulevard Magenta, où ils avaient pris la précaution de laisser la voiture qui les avait amenés. Tragomer dit à Marenval :
— Eh bien ! maintenant, il faut nous en prendre à la magistrature. Vous m'avez parlé de voir Pierre de Vesin, je suis prêt à l'affronter... Il y a vingt ans que je le connais. En redingote ou en robe, il ne me fait pas peur.
— Quand voulez-vous le voir?
— Le plus tût sera le mieux.
Marenval tira sa montre :
— Cinq heures. Il ne sera plus au palais. Allons chez lui, voulez-vous?
— Excellente idée.
— Rue de Matignon, dit Marenval au cocher.
Quand il avait dit à son compagnon qu'il ne craignait Pierre de Vesin ni en redingote, ni en robe, Tragomer savait de qui il parlait. Le type du magistrat moderne, c'est bien cet avocat général de quarante ans, beau garçon, galant, spirituel, très éloquent, très ferré sur le Code, mais oubliant tout à fait ses graves fonctions, quand il est dans le monde, et ne se préoccupant que de jouir de la vie, au milieu d'hommes spirituels et de femmes aimables. Célibataire, riche, passionné pour les belles choses, rimant des vers charmants, lié avec tout ce que Paris compte de peintres remarquables et d'hommes de lettres célèbres, Pierre deYesin a fait, de son bel appartement, un centre brillant où se retrouvent, le dimanche, dans une intimité précieuse, des amateurs de goût, des artistes de talent.
Les diners de la rue de- Matignon sont célèbres. Ils ne comptent que des hommes, comme convives. Quelques femmes du monde, alléchées par les récits qu'elles en entendaient, ont risqué des tentatives pour y être admises. En»vain. La consigne a été maintenue. Et les Épicuriens, qui fréquentent chez cet hôte éclairé, n'ont pas vu leur tranquillité troublée par l'immixtion des femmes.
Rentré du Palais, depuis une heure, Pierre de Vesin était assis, au coin du feu, en train de lire paisiblement, lorsque son domestique parut, pour lui annoncer MM. de Tragomer et Marenval. Le magistrat posa son livre, passa dans son salon et, allant la main tendue vers ses visiteurs :
— Mon cher vicomte et vous, cousin, soyez les bienvenus. Quel bon vent vous amène ?
— C'est au magistrat que nous nous adressons, dit Marenval, gravement.
— Vous n'espérez pas que, comme maître Jacques, je vais changer de costume, dit l'avocat général en riant. Allons dans mon cabinet, nous y serons plus à l'aise.
Il les introduisit dans la pièce dont il venait de • sortir, et leur montrant des fauteuils :
— Asseyez-vous. Est-ce que vous avez commis quelque crime ? Yois-je, en vous, deux complices?
— Non ! Rassurez votre conscience, répliqua Tragomer, nous ne venons pas vous implorer pour nous. Il s'agit d'un malheureux, au sort duquel nous nous intéressons.
Le magistrat devint sérieux. Sa figure fine, à la barbe noire déjà argentée, aux yeux réfléchis, se fit attentive. Il dit :
• — Je vous écoute.
— Tout d'abord, mon cher ami, vous souvenezvous, dans ses lignes principales, et en gros, du procès de Jacques de Fréneuse ?
— Je m'en souviens mieux qu'en gros, je m'en souviens en détail, dit Vesin. Voici comment. Mon collègue Frémart, qui était de service aux assises et devait occuper le siège du ministère public, dans l'affaire, était souffrant. Il avait la goutte. Et j'avais été chargé par le patron d'étudier les affaires de la quinzaine, de façon à être prêt à suppléer Frémart s'il se trouvait dans l'impossibilité de venir au Palais, au milieu de la session. J'ai donc eu, dans les mains, le dossier Fréneuse. Et je l'ai étudié, avec d'autant plus d'intérêt, que , comme vous tous, j'avais rencontré ce garçon dans le monde, et me trouvais plein de sympathie pour sa famille. Je ne le connaissais pas assez intimement pour me récuser, mais assez pour m'attacher passionnément à éclaircir cette émouvante aventure. Je n'eus pas l'occasion de prendre la parole, et j'en fus bien heureux. C'eût été pour moi une très pénible mission de requérir contre ce jeune homme, et je l'aurais fait sans indulgence, car j'avais acquis la certitude de sa culpabilité.
— Ah ! dit Tragomer. Vous aviez trouvé, dans le dossier, la preuve de la culpabilité de Fréneuse.
— Éclatante, cher ami, et, excepté l'aveu du coupable, il n'était pas possible d'avoir des preuves plus complètes.
— Alors, vous ne doutez pas qu'il ait été condamné justement ?
— Je n'en doute pas. Je n'en peux pas douter. Il
faudrait que je fusse fou pour vous dire le contraire. Et je dois ajouter que Frémart, avec qui j"ai causé de l'affaire, était du même avis. Le procureur général aussi. Et c'est par une concession sentimentale du jury, faite à labonne tenue de l'accusé, àses protestations, à ses larmes, à la dignité admirable de la déposition de sa mère, à l'honorabilité de la famille, que les circonstances atténuantes ont été dues, ce qui a sauvé la vie à ce pauvre diable. Sans quoi, nous allions à une condamnation capitale. La Cour avait une conviction si arrêtée, qu'elle n'aurait pas abaissé la peine et quelle faisait tomber la tète de l'accusé.
— Eh bien ! mon cher, dit Tragomer, elle le regretterait doublement aujourd'hui. Et ceci est un argument bien fort, contre la peiue de mort. Car elle aurait envoyé un innocent à l'échafaud.
— Allons! Allons! Tragomer, dit le magistrat, avec un narquois sourire, ne nous emballons pas. Il est facile de déclarer un condamné innocent, il est moins aisé d'établir qu'il n'était pas coupable.
— C'est cependant ce que Marenval et moi nous avons entrepris.
Pierre de Yesin regarda ses deux visiteurs avec curiosité, redevint grave et dit :
— Ah ! Ah ! Vous deux ? Des hommes du monde qui ne connaissez rien à la procédure, très sincères, à coup sûr, étrangers a toute intrigue. Et pourquoi,
je vous prie, cette résolution? Au nom de quoi? Dans quel intérêt?
Marenval prit la parole, et très simplement :
— Au nom de l'humanité. Dans l'intérêt de la justice.
Le magistrat se connaissait en hommes, il connaissait surtout Marenval. Il l'avait toujours considéré comme un esprit médiocre, sans valeur en dehors du commerce, très terre à terre, et se préoccupant plutôt de jouir de sa grande fortune que de s'en faire honneur. Il l'avait vu se détourner de la famille de Fréneuse, au moment où il aurait fallu se rapprocher d'elle. Et l'absence d'héroïsme de l'ancien fabricant de pâtes n'avait point modifié son opinion sur la générosité humaine. En l'entendant parler si résolument et si noblement, il dressa l'oreille. Pour que Marenval fût, à ce point, affirmatif, il fallait qu'il y eût une base sérieuse à sa conviction toute nouvelle.
— Vous croyez donc à une erreur judiciaire? ditil, en examinant avec soin ses amis.
— Nous y croyons. La famille n'a jamais cessé d'y croire. Le condamné n'a jamais cessé de protester de sou innocence.
— Il en est toujours, ou presque toujours ainsi. Nous passerions not're vie à reviser des procès, s'il fallait ajouter foi aux réclamations des parents et aux dénégations des condamnés. L'aveu est rare. Et, je vais vous étonner. Tout est quelquefois si bizarre,
dans les affaires judiciaires, que nous avons eu des accusés qui s'avouaient coupables et qui ne l'étaient pas. Mais ceci n'est qu'une exception qui, comme dit la grammaire, confirme la règle.
— Cependant, reprit Tragomer, vous conviendrez qu'il peut paraître extraordinaire qu'un homme soit condamné pour le meurtre d'une femme, lorsque cette femme est encore bel et bien vivante ?
Cette fois, l'incrédulité du magistrat se manifesta sans réserve. Il eut un geste de commisération, et très doucement :
— Allons, mon cher ami, ne tombons pas dans les complications romanesques. Comment voulezvous faire admettre à un vieux rat de cour d'assises, comme votre serviteur, qu'un juge d'instruction ait pu envoyer, devant la chambre des mises en accusation, et la chambre des mises en accusation, devant la cour d'assises, un prévenu, s'il n'y avait pas eu un crime de commis. Vous oubliez que j'ai eu le dossier, le procès-verbal de constat du meurtre, le procèsverbal de confrontation, l'interrogatoire de l'accusé, qui n'a pas nié qu'il fût en présence du cadavre de sa maîtresse... Et tout, et toutîYoyons! Nous ne sommes pas des enfants. Ne disons pas des billevesées...
— Il n'y a qu'un mot qui serve, dit Tragomer. On a condamné Jacques Fréneuse pour avoir tué Léa Pérelli, et Léa Pérelliest vivante.
— Vous l'avez vue ? demanda le magistrat d'un air railleur.
— Je lui ai parlé, répliqua gravement Tragomer.
— Oh ! Oh ! fit Pierre de Vesin, et quand cela?
— Il y a trois mois, environ.
— Et où cela?
— A San-Francisco.
— Et elle vous a déclaré qu'elle était Léa Pérelli?
— Non certes ! Elle a fait mieux : elle a pris la fuite pour se soustraire à mes investigations. Si elle était restée, j'aurais pu douter. Mais elle s'est dérobée. Et c'est, pour moi, la preuve la plus concluante...
— Vous avez été dupe d'une ressemblance.
— Non! non! C'était bien elle ! Et le soin qu'elle a pris de changer de nom, de déguiser sa voix, de cesser de parler français, de laisser ses cheveux revenir à leur couleur naturelle, ou de porter une perruque. Enfin cette épouvante, éprouvée à ma vue et qui l'a fait fuir... C'était bien elle !
— Et qui diable, alors, était la pauvre femme qu'on a trouvée morte, et qui a été autopsiée et enterrée à sa place?
— Je vous le dirai un jour. Pour le moment, je ne le sais pas.
— Ah ! voilà la fissure ! s'écria le magistrat. C'est toujours ainsi. Il y a, dans toutes ces affaires de revendication d'innocence, un point où tout se détraque, et où l'invraisemblance de la thèse soutenue se manifeste. Voyez l'affaire Lesurques. En a-t-on fait des efforts, pour obtenir la réhabilitation! Il y a des gens qui croient encore au dédou-
blement de Lesurques. La famille, ou ce qu'il en reste, car tout cela est bien vieux, proteste toujours de l'innocence du condamné, on discute, on étudie, on donne des preuves, tout va bien jusqu'au moment où l'éperon d'argent de Lesurques est trouvé à Lieusaint, et alors patatras : tout casse ! Adieu les preuves raisonnables ! On tombe dans le mélodrame, où il suffit d'attendrir, pour avoir gain de cause. Il en ira de même, pour cette affaire. Vous bâtirez un échafaudage, qui montera convenablement jusqu'à une certaine hauteur, puis il y aura un porte à faux et tout dégringolera.
— Vous êtes terriblement sceptique, dit Marenval impressionné.
— C'est mon état, répliqua Vesin. Nous ne sommes pas là pour gober tout ce qu'on nous présente, nous autres justiciards. Ah ! nous en ferions de belles, si nous nous mettions à croire aveuglément ce qu'on nous raconte. Mais le mensonge est l'essence même de l'humanité. Pensez-vous que ce soit pour rien, qu'on fasse jurer aux témoins de dire toute la vérité, rien que la vérité, sous peine des travaux forcés? On sait bien que, même ainsi, ils ne diront, malgré tout, que ce qu'ils voudront, ou ce qu'ils pourront. Et il faut en prendre et en laisser. Les uns sont imbéciles, les autres mal intentionnés. Quant aux enfants, on peut tout craindre d'eux. Ils sont en proie à une sorte d'hystérie inventive, qui leur fait raconter des histoires, fausses la plupart du
temps. Aussi nous défions-nous d'eux, tout particulièrement. Et le scepticisme, pour un magistrat, c'est le commencement de la sagesse.
— Enfin, vous admettez bien pourtant que la justice puisse se tromper?
— Entre nous, dans l'intimité, je l'admets, dit Yesin en riant. Mais en public je ne l'admettrais pas du tout. Je sais bien qu'on montre la justice, avec un bandeau sur les yeux : mais ce travestissement rentre dans la catégorie des accessoires, qui n'ont de valeur que pour les poètes. La justice, qui est, en somme, un pouvoir arbitraire, doit être immuable et infaillible, sans quoi elle devient impossible à faire accepter. Etvous voyez, tout de suite, où nous allons si le respect de la justice n'est pas la pierre angulaire de la société : à l'anarchie. C'est pourquoi il n'est pas possible d'admettre qu'elle se trompe. Le plaideur, qui a épuisé tous les degrés de juridiction, et qui a succombé, a vingt-quatre heures pour maudire ses juges. Après, il doit se soumettre. Le condamné, dont le pourvoi a été rejeté, n'a plus qu'à se courber sous le poids de la sentence rendue. Voilà l'opinion du magistrat. Il ne saurait en avoir une autre. Ceci vous explique les résistances que l'administration a opposées, de tout temps, à une demande de revision dans l'ordre pénal . Toute constatation d'erreur, si rare soit-elle, est un ébranlement dangereux de l'édifice judiciaire. Les précautions que la loi a prises sont nombreuses et
minutieuses. Il faut qu'une demande de revision passe par une filière, où elle doit forcément rester, si elle n'est pas solide comme l'acier. Et quand elle en sort, c'est après des délais et dans des conditions telles que, pour ainsi dire, on n'accorde rien. Encore la législation, en vigueur actuellement, est-elle beaucoup plus libérale que l'ancienne. Autrefois, à moins qu'un autre accusé eût été condamné, par un autre arrêt, pour le même crime, il n'y avait pas de revision possible. Il fallait, si l'innocence d'un condamné était reconnue, que ce pauvre diable fût gracié. Il n'y avait pas d'autre issue pour le faire sortir du bagne.
— Mais c'était monstrueux ! s'écria Marenval, Comment! Un malheureux, injustement poursuivi, qui avait subi l'angoisse de l'arrestation, de l'instruction, du jugement, qui avait fait une partie de sa peine, ne pouvait bénéficier que d'une mesure de clémence, point d'un acte de justice? On le graciait, on ne le justifiait pas?
— Et c'était déjà une amélioration. Aujourd'hui, il suffit d'un fait nouveau, qui soit de nature à établir l'innocence de l'accusé, pour que la revision puisse être demandée. Dans l'espèce qui nous occupe, ce serait l'existence de Léa Pérelli.
— N'est-ce pas suffisant ?
— Ce serait suffisant, si c'était établi. Mais comment L'établirez-voùs ? Votre déclaration £ne sera appuyée sur rien. Elle ne vaudra que comme une
opinion. Et, comparée à tous les témoignages, à toutes les preuves du procès, elle sera d'un poids bien léger. Vous me demandez mon avis, je vous le donne. Il est décourageant, sans doute. Mais je dois être sincère.
— Vous pouvez tout dire, et avec une entière franchise, reprit Tragomer. Ma conviction est faite. Rien ne la changera. Je pourrai modifier ma façon d'agir, pour atteindre le but Vers lequel nous tendons, Marenval et moi, mais rien ne pourra nous en détourner. Il n'y aurait plus de repos pour nous, si nous abandonnions ce malheureux, avec la certitude qu'il est innocent.
— Vous me paraissez, tous les deux, animés des intentions les plus nobles. Mais, permettez-moi de vous le dire, les plus inconsidérées. Votre conviction, basée sur la ressemblance d'une femme vivante, avec la victime de Fréneuse, est bien fragile, puisque à mes objections vous n'avez d'autres raisons à fournir que des raisons de sentiment : la douleur de la famille, les protestations du condamné. Mais oubliezvous que. lorsque Jacques de Fréneuse a été arrêté, il s'apprêtait à partir pour l'étranger ? Il avait sur lui quarante mille francs, dont il lui a été impossible, tout d'abord, d'expliquer la provenance. Il était notoirement ruiné, criblé de dettes. Il avait payé la veille cinquante mille francs à la caisse du cercle, au moment où il allait être affiché. Et, coïn^ cidence singulière, les bijoux de Léa Pérelli, qui
étaient connus pour leur grande valeur, avaient disparu. On fait des recherches, on acquiert la preuve qu'ils ont été engagés au mont-de-piété, pour cent mille francs. Mais ils ne sont restés en dépôt que deux jours. Le surlendemain, ils ont été igés par une femme qui se cachait le visage, et très probablement pour le compte d'un de ces acheteurs de reconnaissances qui pullulent dans Paris. Preneuse reconnaît que c'est lui qui a engagé les bijoux, qui, dit-il, lui ont été volontairement remis par sa maîtresse. Mais il nie la vente des reconnaissances. Il prétend les avoir remises à Léa Pérelli, avec un billet de cent mille francs que sa famille, assuret— il, aurait certainement acquitté; ce qui, dans sa pensée, le libérait de sa dette vis-à-vis de cette fille. Or le billet a été présenté à l'échéance. Jacques de Fréneuse a donc, évidemment, repris le billet, après le meurtre. Probablement, même, il n'a tué la femme que pour reprendre le billet. Et c'est lui qui l'a mis en circulation, le lendemain même. Car, remarquez-le, un jour s'est écoulé entre la découverte du crime et l'arrestation. Et vous songez, sur la foi d'une ressemblance, plus ou moins certaine, à essayer de mettre en mouvement toute la machine judiciaire ? Mais c'est de la démence ! Vous allez, dès les premiers pas, vous heurter à des difficultés matérielles et à des impossibilités morales tellement sérieuses, que vous serez obligés de vous arrêter.
— Si je voulais discuter, reprit Tragomer, je le pourrais et peut-être plus facilement que vous ne le croyez. Mais à quoi bon? Ce ne serait qu'un échange de paroles vaines. J'aurais beau vous fournir des arguments acceptables, vous ne les accepteriez pas. Ce qu'il faut, c'est vous apporter la preuve que Léa Pérelli existe. Ce qui est important, c'est d'affirmer à Jacques que celle qu'il croit morte est vivante. Car remarquez bien qu'il la croit morte, sur la foi de vos affirmations. Il n'a pas douté de vos preuves. Vous lui avez montré une femme, à demi défigurée, ayant la taille, la cbevelure, les vêtements, les bagues de Léa Pérelli. Et bouleversé par l'angoisse, aveuglé par la douleur, à peine a-t-il laissé tomber ses regards épouvantés sur la victime, étalée sur la dalle horrible de la Morgue. Il a détourné la tète, acquiescé atout ce qu'on lui a affirmé. Comment aurait-il nié l'évidence? Léa, trouvée morte chez elle, était-elle autre que Léa? II ne pouvait dire qu'une chose, et celle-là il la criait de toute sa conscience, c'est qu'il n'était pas l'assassin. Pris dans les embûches de l'instruction, écrasé par un faisceau de preuves où se révèle une main bien atrocement habile, il ne pouvait que protester. Il l'a fait avec fureur, tout le temps, et jusqu'à ^xaspérer les jurés et les juges. Car il paraissait cynique, ce malheureux, qui n'était qu'innocent. Si tous ceux qui avaient à formuler une opinion sur sa culpabilité, n'avaient pas été forts de l'instruction faite, s'ils avaient voulu réfléchir, un
instant, à la ressemblance effrayante qui existe entre la stupeur indignée d'un accusé qui ne peut prouver son innocence et l'insolence endurcie d'un coupable qui s'entête à ne pas avouer son crime, ils auraient reculé, au moment de prononcer le verdict et le jugement. Mais, prévenus, sûrs d'avance d'une culpabilité que leur attestaient des hommes en qui ils avaient une confiance, d'ailleurs méritée, ils étaient tous portés à condamner, et, en toute conscience, ils ont condamné. Quand on leur montrera la femme vivante, il faudra bien qu'ils avouent qu'ils se sont trompés. On cherchera alors qui était la morte. Et il est probable que, cette fois, on se trouvera en présence d'un complot atroce préparé pour perdre un malheureux.
— Mon cher ami, dit le magistrat, tout cela, c'est du roman, ce n'est pas de la réalité. Vous rêvez tout éveillé. Cela passera. Mais permettez-moi d'ajouter ceci, c'est que si. par grand hasard, vous réussissiez à réunir des preuves suffisantes de ce que vous avancez là, si hardiment, vous pourriez vous flatter de produire une sensation qui ne serait pas ordinaire. Le rang social du condamné, le retentissement qu'a eu l'affaire, la personnalité des chevaliers qui redresseraient les torts de la justice donneraient, à la cause une envergure toute particulière. J'assisterais donc, sans ennui, pour ma part, à votre triomphe. Mais n'oubliez pas que je n'y crois guère, et que je vous ai prédit que vous couriez à un échec certain.
— Eh bien ! dit Tragomer, si l'effort est vain, nous aurons au moins essayé de réussir. Et ce sera quelque chose, pour le soulagement de notre esprit. N'est-ce pas, Marenval ?
— Oui, cher ami. Et ce que vient de dire Vesin, me décide tout à fait. J'étais un peu flottant, je l'avoue, même après les assurances que vous m'aviez données. Mais, vraiment, l'infaillibilité de la justice est un dogme aussi impossible à admettre que l'infaillibilité du pape. Personne au monde, ni choses, ni gens, n'est infaillible. Et sapristi, je vais m'appliquer, avec vous, à le prouver. Il y aura des difficultés matérielles. J'ai de l'argent pour les aplanir. Il y aura des impossibilités morales. Vous avez de
'intelligence pour les surmonter. Mon argent et votre esprit lutteront en bons alliés. Et nous verrons bien si, dans le temps où nous vivons, il existe encore des bastilles, au fond desquelles les préjugés, les entêtements, les erreurs sont à l'abri de l'examen et de la discussion. Comment, sacrebleu! le siècle a marché au point que les so- . cialistes ont la prétention, demain, de me prendre ce que je possède, et, seule, au milieu de cet effondrement de tous les droits, de toutes les autorités, de toutes les hiérarchies, la justice serait intangible. Allons donc ! Si elle veut être respectée, il faut qu'elle soit humaine. Sinon, elle sera balayée, comme le reste!
— Bravo, Marenval, s'écria Vesin, vous vous haus-
sez jusqu'à l'éloquence. Allez, vaillant héros, *ombattez ! Mes vœux vous accompagnent. Vous êtes retiré des affaires, l'entreprise à laquelle vous vous vouez vous occupera. Cela vaut mieux que de jouer au poker, ou de se mettre en banque au baccara. Si même vous avez besoin d'un conseil, je vous le donnerai, en dilettante. Car je serais désolé d'être considéré par vous comme un esprit fermé à tout raisonnement et à toute pitié. Mais la lutte que vous entreprenez là, rappelez-vous bien que je vous l'ai prédit, est celle du pot de terre contre le pot de fer. Je vous ai parlé en ami, adressez-vous à n'importe quel magistrat. Suivant son humeur, il vous dira, avec ironie, de suivre la filière en vous adressant au garde des sceaux, ou vous déclarera, avec indignation, que vous portez un défi à la justice.
— Ce défi, nous le portons, en effet, s'écria Marenval.
— Mais nous ne nous adresserons pas à un autre que vous. Je tenais à causer avec un homme compétent, avant de m'engager à fond dans l'affaire. Je comprends, malgré la bonne grâce de votre accueil et malgré la cordialité de vos paroles, que nous nous heurterons, partout, à une résistance à la fois professionnelle et systématique. La magistrature ne lâche pas sa proie. C'est un principe, pour elle, et pour la société, c'est une sécurité. Tout accusé doit devenir un condamné, et tout condamné doit demeurer un coupable. C'est fort bien. Je sais ce
que je voulais savoir et je vais agir en conséquence.
— Peut-on vous demander ce que vous allez faire ? dit l'avocat général avec curiosité.
— Entendons-nous bien, alors, fit Tragomer. Jusqu'à présent, j'ai parlé au magistrat. Maintenant, je ne veux plus parler qu'à l'homme, à l'ami. Une indiscrétion sur ce que nous allons tenter, Marenval et moi, peut avoir de si grosses conséquences, que nous serions fous de nous exposer à être trahis.
Pierre de Vesin regarda les deux compagnons avec une soucieuse gravité :
— Douteriez-vous donc de moi ? Dois-je vous engager à vous taire, après avoir sollicité vos confidences '?
— Non, dit Tragomer, et la preuve c'est que je vais tout vous expliquer.
— Et moi je vous donne ma parole que j'oublierai, aussitôt, ce que vous m'aurez appris.
Ils se serrèrent affectueusement la main. Tragomer prit une cigarette, et, avec autant de calme que s'il se lut agi d'une partie de plaisir :
— Vous comprenez de reste, que la grande affaire pour nous c'est de ne pas effrayer les vrais coupables. Car si le malheur voulait qu'ils fussent informés de nefs projets, ils prendraient leurs précautions et adieu, nous pourrions courir. Il suffirait que Léa Pérelli disparût, pour que tout fût perdu. Et je suppose que le coquin, qui a machiné le piège
dans lequel Jacques de Fréneuse a été pris, serait parfaitement capable de se débarrasser d'elle, s'il en voyait la nécessité. Donc, toute revendication publique est impossible, pour l'instant. Vous m'auriez montré la machine judiciaire, prête à fonctionner pour reviser le procès, vous m'auriez assuré de la bonne volonté du Garde des Sceaux, que j'aurais renoncé à saisir, actuellement, la justice de l'affaire, et à lui soumettre les faits nouveaux qui peuvent rendre nécessaire la revision. Au premier bruit, toutes nos preuves disparaissaient et nous nous trouvions désarmés. Il faut, avant tout, que nous ayons les coupables dans la main, sans qu'ils puissent nous échapper. Alors nous marcherons. Nous avons donc une enquête à faire, une poursuite à effectuer, et. qui sait, peut-être même des résolutions plus graves à prendre. Mais elles nous seront imposées par les événements. Et. tout d'abord , il s'agit de nous mettre en rapport avec Jacques de Fréneuse, afin de lui apprendre l'existence de Léa Pérelli, et déjuger, avec lui, en causant longuement et mûrement, des conséquences qu'entraîne ce fait inattendu...
— Vous allez donc partir pour Nouméa? s'écria Vesin, en proie à un étonnement qu'il ne pouvait contenir.
— Nous allons partir pour Nouméa, déclara froidement Marenval.
— Là, dit Tragomer, nous nous concerterons avec
Fréneuse, sans que l'administration puisse deviner nos projets. Écrire eût été trop dangereux : on ouvre les lettres que reçoivent les condamnés, et on lit leurs réponses. Ce sera donc de vive voix que nous étudierons la situation et que nous en tirerons telles conséquences qu'elle comportera.
— Tragomer, vous ne me dites pas tout, s'écria le magistrat avec émotion, vous vous défiez encore de moi... Vous voulez faire évader Jacques de Fréneuse ?
Tragomer ne répondit pas, il se contenta de sourire, mais Marenval se redressa, et. avec une énergie extraordinaire :
— Et quand cela serait? Croyez-vous que si nous avons la certitude que ce garçon est innocent nous allons le laisser agoniser dans les horreurs de vos bagnes ? Nous l'enlèverons, pardieu ! Ce sera piquant ! Du moment que nous faisons le voyage, nous pouvons bien nous offrir cette petite distraction !
— Mais il y a des gardes, une garnison, un aviso surveillant, dit Vesin. C'est de la folie ! Vous encourrez des responsabilités effrayantes, si on vous prend. Et. pour vous prendre, on ne ménagera pas votre vie.
— C'est notre affaire! déclara Marenval. Vous pensez bien, mon cher, qu'on ne se jette pas dans des aventures pareilles, sans faire le sacrifice de son existence. Tragomer et moi, d'ailleurs, nous sommes bien décidés à nous défendre...
— Ne me dites pas un mot de plus, je vous trouve insensés. Ce que vous me racontez là, c'est Monte- Cristo. Tous retardez de cinquante ans, mes bons amis. Mais je veux croire que vous vous trouverez, dès les premiers pas. aux prises avec de telles difficultés que vous ne pousserez pas plus loin l'entreprise. Croyez-moi, si vous avez une espérance à concevoir, c'est dans une introduction légale d'instance. Ecrivez un mémoire, adressez-le au ministre. Et une enquête de police, bien faite, peut...
— Tout perdre en un instant ! interrompit Tragomer. Je sais à qui j'ai affaire. Il faut cheminer souterrainement, ou bien nous échouerons...
— Et nous voulons réussir, s'écria Marenval.
— Comment comptez-vous aller en Nouvelle-Calédonie?
— Sur un yacht que nous fréterons. Il faut que nous ayons à notre disposition les moyens d'action les plus étendus et les plus rapides.
— Et vous vous présenterez aux autorités coloniales ?
— Comme des touristes.
— Ah ! ah ! dit le magistrat devenu rêveur. Voilà une des choses les plus extraordinaires que j'aie entendues depuis longtemps. On dit que cette fin de siècle est exclusivement pratique, égoïste et rebelle aux excitations sentimentales. Il y a, là, de quoi donner à penser aux philosophes. Que vont dire ceux qui assurent que l'énergie individuelle se perd en France.
AU FOND Dl! GOUFFRE 157
Nous nous trouvons en présence d'un de ces cas d'exaltation qui ne se voient qu'aux époques ardentes et révolutionnaires. Ce que vous allez tenter est d'une démence telle, que vous êtes capables de réussir. II n'y a que les entreprises invraisemblables qui aient, en somme, des cbances de succès. On prévoit le simple, on se met en garde contre le trantran des événements probables. Mais un coup de flibuste enragé, préparé et exécuté par des gens froids... Eb ! Eb ! Rien ne prouve que cane doive pas aboutir! Et quand comptez-vous partir?
— Mais, le plus tôt possible. Juste le temps de l'aire nos préparatifs et de passer en Angleterre.
— Vous prendrez un navire anglais ?
— Oui. Un armateur et un équipage français partageraient notre responsabilité. Nous voulons bien nous compromettre. Mais nous ne voulons compromettre que nous.
Ils s'étaient levés. La nuit tombait, emplissant d'ombre le cabinet et, dans ces demi-ténèbres, les visages perdaient leur aspect réel. Marenval frissonna. Il lui sembla être en présence de spectres. Un sentiment d'angoisse lui emplit le cœur, et il eut une sorte de vertige, en entendant Vesin dire d'une voix funèbre :
— En effet, le casserait grave. Il y va de la cour d'assises pour ceux' qui se laisseront prendre, et si par malheur il y avait mort d'homme...
— On tâchera d'aller en douceur, chevrotta Marenval.
Ià8 LES BATAILLES DE LA AIE
— En tout cas, si vous ménagez la peau des autres, chacun de vous expose la sienne. Les règlements ne sont pas tendres, dans les colonies pénitentiaires, et les répressions sont terribles.
— Xous savons ce que nous risquons, dit Tragomer. Nous obéissons à des considérations qui ne peuvent être mises en balance avec les dangers à courir.
— Et rien ne nous fera reculer ! balbutia Marenval.
— Parbleu, dit Vesin, si je n'étais tenu par mes fonctions, si j'étais libre, je partirais avec vous, rien que pour faire le voyage. Mais vous m'accorderez qu'un avocat général, dans cette expédition-là, ce serait peut-être un peu vif!
— J'en conviens, dit Tragomer, mais consolezvous, nous vous rapporterons des photographies.
Cette grave conversation finissait plaisamment. Vesin tourna le commutateur de l'électricité, et la lumière inonda la pièce, tirant des reflets éclatants des émaux et des faïences, faisant étinceler les bordures dorées des tableaux. Tout le luxe moderne, qui se révélait brusquement dans la clarté jaillissante, contrastait si complètement avec les projets qui venaient d'être développés dans cette obscurité de songe, que les trois hommes se regardèrent comme s'ils avaient besoin d'en affirmer la réalité. Mais Tragomer souriait, tranquille et résolu. Et Marenval, dans le plein jour, retrouvait tout son courage.
— Nous nous reverrons dans quatre mois, dit Vesin, car vous ne mettrez pas plus de temps pour aller et revenir. Alors, si je puis vous être bon à quelque chose, disposez de moi, je serai heureux de vous servir.
— Cher ami, si nous réussissons, nous aurons les mains tellement pleines de preuves qu'il sera impossible de nous refuser justice.
— Amen, dit le magistrat. Bon voyage et heureux retour.
Il leur tendit la main :
— Peut-être êtes-vous de grands insensés, mais ce que vous allez faire là n'est pas banal et, do toutcœur, je vous admire.
— Mon cher, dit Tragomer, moi je risque l'entreprise parce que j'aime Mile de Preneuse et. en essayant de réhabiliter son frère, c'est pour moimême que je travaille. Je n'ai donc qu'un assez faible mérite. Le véritable héros, c'est Marenval. Car, lui. il se dévoue pour l'honneur.
A ces paroles qui le touchaient au plus profond de lui-même, Marenval pâlit, dés larmes roulèrent dans ses yeux, il fit un effort pour parler, mais il ne put y parvenir, et il resta, tremblant d'émotion, devant les deux hommes. Enfin il agita la tête, poussa un soupir qui ressemblait à un sanglot, et, se jetant dans les bras de son parent :
— Adieu, Vesin. Vous savez à quoi vous en tenir. Si on m'attaque et que je ne puisse plus me défen-
dre, soutenez-moi. Ne me laissez pas traiter de vieil imbécile.
Il répéta d'un air égaré :
— Adieu.
Et, prenant le bras de Tragomer, il sortit, comme s'il marchait à la mort.
Master Harvey possédait un des plus beaux hôtels de la place des États-Unis. Il avait trouvé patriotique de se loger sur cette place, qui portait le nom de son pays. Il disait volontiers : je suis ainsi à la fois à Paris et en Amérique. Il serait, néanmoins, retourné au delà de l'Atlantique, depuis longtemps, si sa fille n'avait pas déclaré énergiquement que, sous aucun prétexte, elle ne consentirait à quitter l'Europe. Le père avait alors dit à sa fille :
— Ma chère, si vous ne voulez faire qu'à votre tète, alors mariez-vous, parce que moi j'ai aussi ma tète, et que je veux vivre, si c'est possible, d'une façon qui ne me soit pas particulièrement désagréable.
— En quoi peut-il vous être désagréable de rester dans des pays où vous trouvez tout pour être parfaitement heureux ?
— Je ne suis pas parfaitement heureux, si je ne vis pas en Amérique, au moins six mois de l'année.
— Je crois que vous êtes toujours un vrai sauvage.
Et Harvey, à cette impertinence filiale, avait répondu avec un indulgent sourire :
— C'est possible ! Je le crois, moi-même.
— Je me marierai donc, puisque cela facilitera la vie pour vous et pour moi.
— Qui épouserez-vous, ma chère? Un Européen ou un Américain ? (
■ — Un Européen, et très probablement un Français.
— Ah ! Un homme du monde, je vois.
— Vous pouvez être sûr. J'ai assez de mes frères, pour être des rustres. Je désire vivre avec un garçon bien élevé.
— Vous êtes libre.
— Je sais. Et vous serez libre, aussi, après.
Le squatter, qui avait déployé tant d'énergie pour fonder sa fortune et créer les ranchos, dont les centaines de milliers de bœufs paissaient dans l'herbe épaisse de la prairie indienne, n'avait jamais pu lutter contre la volonté de miss Maud. Et, comme il était, avant tout, pratique, il avait pris le parti de lui obéir. Cela évitait les discussions et simplifiait les rapports. En Amérique, c'était un spectacle curieux que celui de tous les Harvey, père et fils, marchant au doigt et à l'oeil, conduits par cette brunette, mince et frêle. Il y avait, dans la tète de miss Maud, plus d'idées que n'en auraient pu fournir toutes les cervelles de ses frères. Et la volonté, de cette petite fille rappelait, avec une nuance de nervosité qui accusait raffinement de la race, la ténacité
AU FOND DU GOUFFRE i«3
de son père. Harvey le savait et s'en amusait. Il disait volontiers :
— Mes trois garçons ne font pas la monnaie de ma fille. Si la nature ne s'était pas trompée et en avait fait un mâle, ma fortune aurait été décuplée par elle. Tandis que ces jeunes hommes ne sauront que la partager.
Il avait, pour elle, une haute estime, ce qui est la preuve supérieure de l'affection pour un Américain. Il disait aussi d'elle :
— Ma fille dépense bien l'argent.
Il entendait, parla, que Maud savait être prodigue, quand les circonstances s'y prêtaient, mais se montrait économe, dans le courant ordinaire de la vie. Depuis un an, il était installé avec elle en France, et s'y ennuyait supérieurement. Il ne comprenait rien aux minuties et aux finasseries de l'existence parisienne. Habitué à exprimer, toujours nettement, sa manière de voir, il provoquait l'étonnement par l'étalage d'opinions, aussi singulières que la forme dans laquelle elles étaient énoncées. L'ingénuité morale de ce yankee détonnait au milieu des subtiles hypocrisies de la société où il vivait. Et, quand il parlait, sans se soucier des protestations effarouchées et des petits cris des mondaines qui l'écoutaient, il avait l'air de tirer des coups de pistolet dans une volière.
Il était si riche qu'il avait été accueilli partout, avec empressement. Le grand monde pari-
sien a cessé d'être fermé. Les changements économiques qui se sont produits en France, depuis trente ans, ont à ce point modifié l'assiette des fortunes que l'aristocratie, vouée par sa morgue à l'oisiveté, s'est trouvée dans l'incapacité de vivre de ses revenus et a dû comprendre qu'il lui fallait faire des concessions au monde financier. Une première évolution socialiste, dans le sens du nivellement des castes, s'est effectuée, et n'est que le prélude de la fusion complète et rapide qui va s'opérer entre la noblesse et la bourgeoisie, sous l'influence de l'argent. Il n'y aura, dans un avenir prochain, que deux classes, celle des gens qui posséderont, et celle des gens qui ne posséderont pas. Et c'est entre ces deux classes, en lesquelles se seront unifiées les diverses fractions de la société française, qu'aura lieu la lutte engagée, depuis des siècles, pour la possession de l'autorité, parla richesse et l'intelligence. Dans un monde, aussi ouvert à l'influence de l'argent et où la colonie étrangère est absolument chez elle, Harvey ne pouvait être que très bien accueilli. Il recevait, il avait un yacht, il savait prêter cinq cents louis, sans les réclamer jamais, sa fille était élégante, originale et c.olossalement dotée. Il n'en fallait pas tant pour lui concilier la faveur. Il avait été reçu au Club des Chauffeurs, il faisait partie de !a Société des guides, il était membre inlluent de l'Union des yachts. Mais il s'ennuyait. Pour ce « sauvage », comme l'appelait sa fille, l'atmosphère des salons
était étouffante. Il bâillait à l'Opéra, gagnait et perdait, sans plaisir, au poker et ne se retrouvait lui-même que sur le siège de son mail, avec quatre chevaux du Kentucky sur les bras, ou abord de son yacht de douze cents tonneaux, un vrai transatlantique, servi par soixante hommes d'équipage, et armé de six canons, avec lesquels il aurait pu se défendre, mais qui ne lui servaient qu'à saluer, quand il entrait dans un port.
Dès le premier jour, la personne du comte de Sorège lui avait été antipathique . Ce diplomate circonspect et glacé, qui ne disait jamais que le tiers de ce qu'il pensait et ne regardait jamais les gens dans le blanc des yeux, lui déplaisait extraordinairement. C'était l'antipode de sa nature. Le jour où sa fille lui avait annoncé qu'elle s'était engagée avec le jeune gentilhomme, il s'était hasardé jusqu'à lui faire quelques observations :
— Vous êtes sûr, Maud. que M. de Sorège est l'homme qui vous convient le mieux ? Vous avez observé son caractère, et vous êtes sûre de ne pas regretter de lui avoir donné votre parole ?
Miss Harvey, très tranquillement, avait déduit à son père les raisons qui avaient décidé de son choix.
— Le comte Jean est de très bonne famille. Il y a. mon père, dans ce pays de France, comme partout, du bon et du médiocre, du vrai et du faux. Il est utile de ne pas se laisser écouler de la pacotille.
Nous autres Américains, on sait que nous nous ■connaissons encore mal en toutes choses. Alors on essaye de nous faire accepter des tableaux copiés, des tapisseries refaites, des bibelots truqués, et des gentilshommes sans authenticité. Aussi, il faut regarder de tout près, s'informer, contrôler, pour ne pas prendre du toc. C'est ce que j'ai fait. M. de Sorège est allié à tout ce qu'il y a de mieux, il a une fortune convenable, il est attaché au ministère des Affaires Étrangères, il parle anglais très correctement, et c'est un garçon tout à fait bien élevé... Voilà pourquoi je me suis engagée avec lui.
— 11 ne regarde jamais, il a l'air d'une hulotte de rocher...
— Je vous assure qu'il me regarde très bien.
— Sait-il monter à cheval, seulement? On nfe le voit jamais que dans les salons...
— Assurément, ce n'est pas un gaucho. Mais il ira se promener, avec vous et avec moi, quand nous voudrons...
— Est-ce qu'il chasse ?
— Tous les Français chassent.
— Enfin, je dis : Sait-il envoyer un coup de fusil ?
— Probablement ce n'est pas Buffalo-Bill!.. Mais vous ne pensez pas lui faire poursuivre le bison ou tirer l'ours gris?...
— Je crois que la forcede cet homme-là est toute dans sa tête, dit Harvey avec dédain, et que, pour les bras et les jambes, il ne vaut pas grand'chose.
— Il cause fort bien, et c'est ce qui me plaît. Vous aurez mes frères, pour les exercices du corps, et mon mari pour les agréments de l'esprit.
— Enfui. Maud, vous êtes libre.
Le squatter avait accueilli Sorège avec une parfaite cordialité, parce qu'il n'était pas dans la forme de son caractère de discuter des questions résolues. Il lui donna, sur les genoux, des tapes à ébranler un buffle et constata, avec plaisir, que le jeune homme ne fléchissait pas. L'épreuve des cock-tails fut aussi favorable à Sorège. Il était de ces gens qui boivent sans risque, parce qu'ils parlent peu et ne s'étourdissent pas de leur propre excitation. Il monta sur le mail, sut prendre les guides à propos, lorsque Harvey feignit d'être fatigué, exécuta des tournants impeccables, aux grandes allures, sans avoir l'air d'y toucher.
Conduit au Havre, il visita le yacht et montra qu'il avait le pied marin. Harvey ne put le prendre en défaut, sur aucun point, et dut constater qu'il était un sportsman très complet. Néanmoins il ne se sentait pas porté vers lui par une de ces sympathies qui lui étaient faciles et nécessaires. Entre Sorège et lui, il y avait toujours un voile. Celui de ces paupières qui cachaient habituellement le regard.
Pour éprouver son futur gendre d'une façon plus complète, il prétexta la nécessité de lui faire connaître ses fils, de lui montrer ses propriétés, de lui expliquer ses entreprises et il l'emmena en
Amérique. Quand ils revinrent, les idées d'Harvev n'avaient pas changé. Il avouait ne reprocher rien à son futur gendre, excepté de ne pas lui plaire. Il disait, au retour, à son ami et compatriote Sam Weller:
— Pendant les trois mois que nous avons vécu avec le comte, je ne lui ai pas vu faire une incorrection ni entendu dire une inconvenance. Vous me croirez si vous voulez, Sam, j'aurais donné dix mille dollars pour le surprendre à blasphémer le saint nom de Dieu, ou à prendre la taille à une des femmes de chambre du bord. Mais jamais rien. Cet homme-là est trop parfait. Il me fait peur.
Il est possible que la résistance opposée par son père au fiancé de son choix eût excité miss Harvey à trouver le comte de Sorège plus aimable. Jamais elle ne montra autant d'empressement, pour le mariage projeté, qu'au retour du fiancé. Jusque-là. Sorège avait été, pour elle, aux yeux du monde, un simple flirt. A compter de sa rentrée à Paris, le comte fut déclaré futur mari. C'est alors que la nouvelle de cette brillante union se propagea dans les cercles parisiens, et fut annoncée à Tragomer. Le squatter était trop répandu dans le monde où l'on s'amuse pour ne pas être connu de Marenval. L'ancien marchand de pâtes avait eu, avec Harvey, une entrée en matière, qui avait servi, pendant vingt-quatre heures, de texte aux potins de salons. C'était à un dîner, chez une Américaine bien connue pour son excentricité
de langage et son goût immodéré pour la. musique. Les deux hommes avaient été présentés l'un à l'autre par la maîtresse de la maison :
— Monsieur Marenval. Mon compatriote Julius Harvey...
Les deux hommes s'étaient salués et sir Harvey, tendant la main à Marenval avec un sourire épanoui:
— Ah ! Marenval et C'*\ n'est-ce pas ? Je vous connais tout à fait bien. C'est Harvey and C°, qui fournit, depuis vingt ans. à Chaminade de Bordeaux, tous les sapins, pour vos boites d'emballage... Enchanté !
La figure qu'avait faite Marenval, dont toute l'ambition était de faire oublier les pâtes et le racahout, source de sa fortune, avait causé à l'assistance un précieux moment de joie. De cette rencontre datait l'aversion que Cyprien avait, manifestement, vouée à Harvey, et, au fond, à tous les Américains, qu'il englobait dans le dédain que lui inspirait le squatter. Il avait, pour miss Maud, des regards de commisération, quand elle passait devant lui, brusque, décidée, bruyante, et l'idée qu'on pût songer à épouser une fille à ce point garçonnière, lui semblait le comble de l'incompréhensible. Maintenant qu'il savait que l'heureux élu était le comte de Sorège, il ricanait en disant : '
— Voilà une sélection vraiment trouvée ! Cet hypocrite, avec cette effrontée. Cela fera un joli croisement !
Tragomer et Marenval. au moment où leur départ se préparait, s'étaient rencontrés à diner, chez Mme "Weller, avec Harvey, sa fille et son futur gendre. Sorège passait la revue de la colonie américaine et subissait, philosophiquement, tous les shake-hands des compatriotes de sa fiancée. En voyant entrer Marenval et Tragomer, une légère crispation du sourcil avait seule accusé son ennui. Son sourire était resté amical et il avait écouté, avec tranquillité, son beau-père qui lui expliquait les relations commerciales anciennes qui liaient Harvey and C° à Marenval etCie.
Mais lorsque Sam Weller avait présenté Tragomer à miss Maud, et parlé du voyage accompli récemment par le jeune homme autour du monde, Sorège avait constaté avec ennui que le squatter manifestait, pour Christian, une soudaine sympathie. Après le diner, qui avait été somptueux, rapide et accompagné de musique, ce qui rendait toute conversation impossible et réduisait le repas à une simple manifestation gastronomique, les convives s'étaient répandus dans les admirables salons de l'hôtel \Yeller. Les hommes avaient été emmenés par Sam dans son cabinet pour fumer.
C'est là que sont réunis les plus beaux tableaux de l'école de mil huit cent trente achetés à prix d'or par le fastueux Américain. Le Massacre dans une mosquée, de Delacroix, fraternise avec le Concert des singes, deDecamps. et le Goûter des moissonneurs.
le plus beau tableau de Millet, fait pendant à la Danse des nymphes, de Corot. Le Coucher de soleil. de Diaz, le Bord de la rivière, de Dupré, les Gïï'ands bois rouilles, de Rousseau, disputent l'admiration aux vigoureux pâturages de Troyon et aux précieuses études de Meissonier. Harvey, à peine avait-il allumé un cigare, se dirigea vers Marenval et Tragomer, assis non loin de Sorège, et leur montrant les tableaux de son ami :
— Sam W'eller a une belle galerie. Mais, si vous veniez jamais chez moi, dans le Dakota, vous verriez que mes tableaux valent les siens. Seulement moi je n'ai que des maîtres anciens... Rembrandt, Raphaël, Titien, Yelasquez, Hobbéma.
Marenval regarda Harvey de travers et dit :
— Ce sont ceux que l'on copie le plus facilement.
— Oh ! mais, moi, je n'ai que des originaux.
— C'est ce que prétendent tous les collectionneurs, et les marchands ne leur disent jamais le contraire...
— Mais Sam Weller n'a que des tableaux authentiques?...
— Peuh ! fit Marenval d'un air dubitatif.
— On connaît les peintres qui les ont faits. Certaines gens existent encore qui les ont vu faire...
— Et vos Rembrandt, vos Hobbéma, qui vous les a garantis? répliqua Marenval avec ironie. Peut-être les a-t-on, aussi, vu faire?
— Vous êtes incrédules, vous autres Français, dit Harvey avec calme. Mais moi j'ai acheté ces tableaux, et quand ils seront restés trente ans dans ma galerie, que tous ceux qui me connaissent les y auront remarques, si je veux les vendre, personne ne dira qu'ils pourraient être faux, parce qu'ils sortiront de chez moi et que je suis très connu.
— Hé. lit Tragomer, le raisonnement n'est pas sans justesse. C'est le pavillon qui fait la valeur de la marchandise. Certains tableaux, achetés très cher, n'auraient-ils pas pour seul mérite le nom de leur collectionneur?
— Vous vous moquez de nous, Américains, reprit Harvey, parce que nous sommes des esprits simples. Vous nous considérez, à peu près, comme des sauvages, qui dansent quand on leur montre des verroteries. Il y a du vrai, dans votre jugement. Mais cette naïveté ne durera pas. Nous nous formerons, et le jour où nous aurons pris connaissance de nos propres forces, nous nous passerons de l'Europe, et nous fabriquerons, nous-mêmes, nos faux tableaux. Nous avons fait, depuis vingt ans, des progrès considérables. Et nous nous perfectionnons, chaque année, davantage. Déjà nous vous expédions des cuirs, des bois, des machines, des chevaux, du blé. Nous vous enverrons de tout.
— Et qui sait, peut-être même des coups de canon ! dit Marenval avec aigreur.
— A Dieu ne plaise, répondit Harvey. Nous se
rions des fils ingrats envers leur mère, car nous devons tout à l'Europe, qui nous a créés, et, en particulier à la France, qui nous a donné la liberté !
— Voilà qui est noblement parlé, dit Tragomer.
— Nous aimons les Français en Amérique, reprit Harvey.
— Vos filles les aiment encore plus que vous, interrompit Marenval.
Harvey sourit.
— C'est vrai. Les Français sont aimables, délicats et bien élevés . Ils n'ont qu'un défaut : ils aiment trop leur pays. Ils ne vont pas assez chez les autres... Il faut qu'on vienne chez eux... Je ne dis pas cela pour vous, monsieur de Tragomer, qui êtes un vrai globe-trotter... Mais, vous, Marenval, avec votre fortune, est-ce que vous ne devriez pas voyager ?
La vanité était le péché mignon de Marenval. Il ne put se priver du plaisir d'éblouir Harvey, et, sans calculer la portée de ses paroles, il s'écria :
— Eh bien ! soyez heureux, Harvey, je pars avec M. de Tragomer. Nous allo'ns faire un voyage d'outremer...
Il n'en dit pas davantage. La main de Christian s'était posée sur son bras, et le serrait fortement. Le comte de Sorège, assis dans un fauteuil et qui fumait béatement, sans avoir l'air d'attacher la moindre attention aux paroles qui s'échangeaient auprès de lui, venait de se lever, et de s'approcher du groupe
iT4 LES BATAILLES DE LA VIE
dont Harvey était le centre. Harvey, intéressé par la communication de Marenval. demanda :
— Et où irez-vous. s'il vous plait ?
Marenval, interdit, resta muet. Ce futTragomer qui se chargea des explications :
— Nous avons formé le projet, Marenval et moi, d'aller faire un tour en Méditerranée. Nous pousserons jusqu'à Smyrne et nous reviendrons par Tunis et Alger...
— Ah ! fit Harvey avec indulgence, c'est un gentil petit commencement. M. de Tragomer ménagera Marenval. Avez-vous le pied marin, MarenvaJ?
— Je n'ai jamais navigué, avoua Cyprien, mais je ne crois pas que ce soit plus malin qu'autre chose.
— Pour un homme libre, voyez-vous. Marenval. il n'y a pas de sensation comparable à celle de se sentir maître sur son navire, au milieu de l'Océan, entre le ciel et l'eau. Là, on n'a vraiment affaire qu'à Dieu. Mais dans votre lac intérieur, vous ne quitterez pas les côtes de vue. ou à peine. C'est comme si je me promenais sur l'Ontario ou l'Erié... Venez sur mon yacht, Marenval, avec M. de Tragomer. Je vous mènerai où vous voudrez... 11 y a longtemps que j'ai envie d'aller à Ceylan. Ce sera l'occasion.
— Je vous remercie, Harvey, répondit Marenval, pour une première épreuve, notre lac intérieur, comme vous appelez dédaigneusement la Méditerranée, fort méchante, par parenthèse, me suffira amplement...
— Et sur quoi naviguerez-vous ? demanda Harvey.
— Nous avons un yacht en vue, dit Tragomer. Celui qui a servi à lord Spydell, pour aller au Cap. l'an dernier. C'est un bon petit bateau de soixante mètres de longueur, qui est très marin et qui file ses douze nœuds. L'équipage est de vingt- six hommes. Le gréement comporte deux mâts, ce qui permet de tendre des voiles et de ménager le charbon...
— Il y a même, abord., quatre jolis canons, ajouta Marenval, qui paraissait décidé à parler chaque fois qu'il aurait fallu se taire.
— Et que comptez-vous donc faire avec cette artillerie ? dit une voix railleuse. Comptez-vous bombarder Malte ou prendre Tripoli ?
Tragomer se retourna. Sorège était devant lui et souriait d'un air énigmatique.
— Ma foi, répondit Christian, les canons y étaient, nous les avons laissés. Et puis, qui sait, les parages du Maroc ne sont pas si sûrs ! Tout récemment encore, des pirates y ont pris un navire de commerce. S'il le faut, nous pourrons nous défendre.
— Eh ! M. Marenval serait, en effet, une bonne capture. On le mettrait à rançon. Mais cette idée de voyage vous est venue brusquement. Vous n'y songiez pas, il me semble, lorsque nous avons causé ensemble, l'autre jour?
— Ma foi, c'est Marenval qui m'entraîne, dit Tra-
gomer d'un air insouciant. Moi, je me serais volontiers reposé', tout l'hiver. Quoi qu'en dise master Harvey, la locomotion intensive, pendant un an, est extrêmement fatigante. Mais là, sur les côtes, nous nous reposerons quand nous voudrons. Et nos stations, dans les ports, seront plus longues que nos excursions au large. Qui sait ? Peut-être emmènerons-nous des amis ? J'ai pensé à Maugiron. Nous serions sûrs, avec lui, de bien manger : il s'occuperait de la table.
— Alors, si on va à Nice et à Monaco, demanda Sorège, on vous rencontrera ?
— Mais assurément, cher ami, et si même vous voulez venir nous retrouver à Marseille, dans quinze jours, Marenval et moi. nous nous ferons un plaisir de vous y mener par mer.
A celte proposition, la physionomie de Sorège se détendit. Il hocha la tête et dit d'un ton cordial :
— Je vous remercie vivement de votre amabilité. Mais je ne puis m'éloigner de Paris. Miss Harvey, à bon droit, s'étonnerait de me voir partir, et je n'aurais aucun goût pour le faire. Je vous suivrai donc, en pensée, seulement. A moins que vous ne soyez assez aimable pour m'écrire, auquel cas vous mettriez le comble à ma satisfaction.
— En attendant, mon cher, interrompit Tragomeï, qui se voyait gagné, d'instant en instant, par son rusé adversaire, vous allez me présenter, comme vous me l'avez promis, à Miss Maud Harvey...
— Avec le plus grand plaisir. A moins que M. Harvey ne tienne à procéder, lui-même, à cette petite cérémonie...
— Ainsi ferai-je, dit l'Américain avec flegme. Je crois, monsieur de Tragomer, que ma fille sera contente de vous connaître...
Ils passèrent dans le salon, où ML'"? "Weller, au milieu d'un cercle de femmes et de jeunes filles, expérimentait un extraordinaire phonographe, qu'elle venait de recevoir d'Amérique. C'était le dernier mot du progrès : la reproduction complète de la voix des chanteurs et du son des instruments. Une troupe de minstrels, accompagnait du raclement des benjos, une chanson nouvelle, qui faisait fureur en ce moment dans toutes les villes d'Amérique et dont le refrain était une clameur sauvage, rythmant une danse désarticulée. Et, du pavillon de nickel, sortaient les stridents accords des mandolines nègres. et les cris féroces du chanteur. Tout était reproduit, jusqu'au piétinement épileptique des minstrels. jusqu'aux hurlements et aux bravos du public enthousiaste.
— Maintenant, si vous voulez, dit la maitresse de maison, je vais vous faire entendre la Patti, ou le président Mac-Kinley...
Harvey et Tragomer, pendant la mise en marche de l'appareil, s'étaient approchés de MissMaud, et, comme M. Mac-Kinley commençait à dire : Fellow citizens of the Senate...
Le squatter, montrant à sa fille le jeune homme :
— Je vous présente, Maud, le vicomte de Tragomer, un ami de votre futur mari. Monsieur de Tragomer, Miss Harvey, ma fille...
L'Américaine eut un sourire, qui éclaira son petit visage maigre. Elle montra à Christian un pouff à côté de son fauteuil, et, avec une netteté autoritaire :
— Asseyez-vous là, dit-elle. Je suis contente de causer avec vous. J'ai envie depuis longtemps de vous connaître. Nous avons des amis communs qui ont parlé de vous, souvent, devant moi...
— Votre fiancé...
— Non ! M. de Sorège, au contraire, n'a jamais prononcé votre nom... Je sais, pourtant, que vous êtes amis, depuis bien des années. Il faut que vous ne vous étonniez pas de me voir si bien renseignée. Je suis curieuse... Et je tiens à savoir ce qui concerne les gens avec qui je me lie... Et on ne peut pas se lier plus qu'en se mariant... J'aime donc à rencontrer, intimement, ceux qui ont approché moa futur époux... On juge très bien ce que valent les gens, d'après ceux qui les entourent... Pourquoi M. de Sorège ne parle-t-il jamais de vous ? Est-ce que vous êtes fâchés ?
Tragomer, un peu surpris de cette hardiesse, pencha la tète pour dissimuler son embarras. Il lui répugnait de donner à Miss Harvey des assurances qui fussent fausses, il ne voulait pas accuser le
refroidissement de ses relations avec Sorège. Un mot de la jeune Américaine à son fiancé aurait suffi pour mettre en éveil ce dangereux esprit.
— Nous sommes si peu fâchés, que si Monsieur votre père n'avait pas tenu à me faire l'honneur de me conduire, lui-même, auprès de vous, c'était Sorège qui allait me présenter. ..
— Tant mieux ! Je voudrais que M. de Sorège eût beaucoup d'amis comme vous... Il en a eu de très mauvais, autrefois... Qu'est-ce que c'était que ce M. de Fréneuse, qui a si mal fini ?
A cette question imprévue, une rougeur monta au visage de Christian. Il regarda attentivement miss Harvey. Depuis qu'il avait affaire à Sorège, il se défiait de tout. Il eut le soupçon que la jeune Américaine servait, inconsciemment, d'alliée à l'homme qui ne regardait jamais en face, et que l'épreuve qui lui était ainsi imposée avait été préparée comme un piège. Il voulut aller au fond de la pensée de miss Maud :
— Mon Dieu ! mademoiselle, M. de Fréneuse était un pauvre garçon, que nous connaissions, M. de Sorège et moi, depuis son enfance, et dont les aventures ont été, pour tous ceux qui l'aimaient, un grand sujet d'affliction.
— Pourquoi M. de Sorège a-t-il une extrême répugnance à parler de ces aventures, et de celui qui en fut le héros ?... Je n'ai jamais pu tirer de lui, sur ce sujet, que des réponses vagues et gémissantes.
— Mais, mademoiselle, d'où venait votre curiosité?
— Ah ! j'ai beaucoup d'amis, qui sont de méchantes langues, et qui ne craignent pas de lancer des mots désobligeants sur tout ce qui ne se fait pas par leur entremise. On a fortement critiqué mon projet de mariage avec M. de Sorège... Mais, comme il n'y avait rien à reprendre, paraît-il, sur sa conduite personnelle, on s'est rattrapé sur ses relations... * ainsi que j'ai été amenée à m'occuper de ce malheureux M. de Fréneuse. Certains n'étaient pas éloignés de me faire entendre que le comte, ayant vécu intimement avec un grand coupable, il ne serait pas impossible qu'il devint un grand coupable lui-même. Naturellement, j'ai traité ces absurdités, avec le mépris qu'elles méritaient. Mais j'ai interrogé le comte Jean sur son ancien ami, et lui qui se possède si bien, il s'est troublé et a paru au supplice. Alors je me suis promis de tirer celte affaire-là au clair. Et l'occasion est bonne, puisque vous voilà assis auprès de moi et que nous pouvons causer, à notre aise, pendant que toutes ces femmes perdent leur temps à écouter les sottises que leur débite ce stupide instrument.
— Mon Dieu, miss Harvey. j'ai peine à comprendre qu'une jeune tille, telle que vous, sans inquiétudes et sans soucis, applique son esprit à des sujets aussi douloureux que celui que vous évoquez. Mais si le fait d'avoir été l'ami de Jacques de Fréneuse est compromettant, permettez-moi de vous faire observer que, moi aussi, j'étais son ami.
— Oui, mais vous, vous l'avez défendu, vous ne craignez pas de parler de lui, vous n'êtes pas à la gènp, quand on prononce son nom... Voyez-vous, moi, j'ai l'habitude de penser très clair et de "parler très franc. Il y a, dans cette affaire de Fréneuse, en ce qui concerne M. de Sorège, quelque chose qui me choque... Qu'est-ce que c'est ? Vous devez le savoir Dites-le-moi ?
Christian resta impassible :
— Je n'ai rien à vous dire, miss Maud, si ce n'est que Jacques de Fréneuse n'a jamais cessé de protester de son innocence, et que quelques-uns de ses amis, malgré les apparences, malgré les preuves, n'ont pas cru à sa culpabilité.
— Ètes-vous de ceux-là, vous, monsieur de Tragomer ?
— Oui, mademoiselle, je suis de ceux-là.
— Et vous n'avez rien fait, jusqu'ici, pour prouver que vous ne vous trompiez pas ?
— Et qu'aurais-je pu faire ? La justice a prononcé.
— Et si elle s'est trompée ?
— La justice ne se trompe pas. Elle est quelquefois trompée. Ce qui n'est pas la même chose.
— Dans cette affaire, y avait-il donc quelqu'un qui avait intérêt à égarer la justice ?
— Peut-être.
— Vous le connaissez ?
— Non, mademoiselle, je ne le connais pas.
Au même moment, inquiet de voir l'entretien se prolonger, entre sa fiancée et Tragomer, le comte de Sorège apparaissait à l'entrée du salon. MUe Harvey. avec son éventail, lui fît, assez cavalièrement, signe d'approcher. Et avec toute la fougue primesautière de sa nature :
— Venez un peu ici. Je suis ravie que mon père m*ait présenté votre ami. Il vient de m'intéresser' prodigieusement en me parlant de ce Jacques de Fréneuse, sur lequel on ne peut rien vous arracher. Pourquoi ne m'avez-vous pas dit que vous le croyiez innocent?
— Je voudrais le croire, dit Sorège d'une voix sourde.
— Vous avez donc moins de simplicité d'esprit ou moins d'indulgence que M. de Tragomer, car lui, il admet l'innocence du condamné.
Le comte pencha la tète avec tristesse :
— Il a trop de raisons de vouloir que Fréneuse soit innocent, pour ne pas être entraîné à affirmer ce qu'il désire...
— Et quelles raisons a-t-il donc de plus que vous? demanda avec vivacité l'Américaine. II était l'ami de ce malheureux, comme vous, pas plus que vous...
— Ne vous a-t-il donc pas dit tout ce qui l'attachait à la famille de Fréneuse ?
Miss Maud leva sur Tragomer son clair regard. Le jeune homme eut un sourire triste :
— Il est vrai que j'étais le fiancé de M,le de Fréneuse lorsque la catastrophe arriva, et que tous les projets formés furent brisés... Oh ! par ma faute, je m'en accuse. Je manquai de constance, de fermeté. J'aurais dû mépriser l'opinion publique, la braver... Dans le désarroi des premiers jours, j'ai eu la faiblesse de subir l'influence des mauvais propos, des lâches conseils. Je m'écartai, un peu, de ces pauvres femmes, pour lesquelles j'aurais dû redoubler de dévouement... J'ai fait comme Sorège, comme tous les autres : j'ai fui le malheur. Et quand, honteux de ma conduite, je suis revenu, priant qu'on me pardonnât, j'ai trouvé la porte close, le cœur fermé et le dédain, au lieu de l'affection... Voilà pourquoi j'ai voyagé, pendant dix-huit mois, promenant ma tristesse dans toutes les parties du monde et n'y trouvant pas l'oubli de ma mauvaise action. Voilà mon histoire, Mademoiselle. Gomme vous pouvez vous en rendre compte, elle n'est pas brillante. C'est, avec une cruelle aggravation, celle de tous les amis de Jacques de Fréneuse, et vous devez comprendre, maintenant, pourquoi il n'est pas agréable à Sorège de vous en parler.
— Je lui aurais su bon gré de m'avouer la vérité. Je vous estime beaucoup d'avoir eu la franchise de m'expliquer votre faiblesse... Je comprends la résolution prise par la sœur de ce malheureux... Moi je ne pardonnerais pas un manque de courage moral... Je comprends qu'on soit pris de peur, devant un
grizli ou un puma. C'est un effet physique qu'où n'a pas le temps de raisonner. Mais une défaillance intellectuelle, je le crois bien, me trouverait impitoyable. Vous avez fait, depuis votre retour, une tentative pour voir votre ancienne fiancée, ou sa mère '.'
— Non, dit sourdement Tragomer. Je savais, d'avance, que ce serait inutile.
— Et vous, comte, vous ne les avez jamais revues'.'
— Jamais.
Miss Harvey demeura un instant pensive. Puis, une mélancolie, qui contrastait avec sa vivacité habituelle, passa dans ses yeux.
— Le sort de ces deux pauvres femmes est tout ce qu'on peut rêver de plus triste. Elles persistent à croire innocentée malheureux garçon?...
— Elles persistent.
— Et elles ne font rien ? demanda la jeune Américaine.
— Que voulez-vous qu'elles fassent !
— Si j'étais à leur place, je ferais quelque chose. Il n'est pas admissible qu'on reste en place, à pleurer et à songer, quand on a la pensée qu'une injustice a été commise. Moi, monsieur de Tragomer, si un de mes frères, victime d'une machination, avait été condamné, je n'aurais pas eu de repos avant que son innocence eût été proclamée. J'y aurais dépensé mes forces, mon intelligence, ma fortune. Mais je ne l'aurais pas laissé au bagne, quand j'aurais dû, avec une bande de flibustiers, aller l'enlever de vive force !
A ces derniers mots, Sorège eut un rire qui sonna faux. Son regard passa, entre ses paupières discrètes, et se fixa sur le visage de Tragomer, l'étudiant avec un soin inquiet, puis il dit :
— Vous êtes une véritable amazone, Miss Maud, et vous voilà partie en guerre... Les choses ne se font pas si aisément que vous le croyez, et il y a, pour garder les forçats, de solides troupes, de bons remparts et, enfin, de rapides navires qui croisent sur la côte.
— Vous en paraissez charmé ! interrompit avec vivacité la jeune fille. En vérité, je ne vous comprends pas. Par instant, je croirais que vous avez de la haine pour votre ancien ami...
— De la haine, grand Dieu, non! Mais je le blâme sévèrement, et de toute l'affection que j'avais pour lui, d'avoir gâché si maladroitement sa vie, et bouleversé celle des autres. Il n'avait qu'à marcher droit, dans la route qui s'ouvrait à lui. Et, par amour des chemins détournés, il s'est enfoncé dans un si fangeux cloaque de vices, qu'il a été impossible de l'empêcher de s'y perdre. Je lui en veux, Miss Maud, oui, mais de- cela seulement, croyez-le bien. Et cette rancune c'est de l'amitié encore.
— Eh bien! si vous êtes encore attaché à ce garçon, comment ne partagez-vous pas la croyance de M. de Tragomer? Pourquoi n'essayez-vous pas de discuter la culpabilité du condamné ?
— Ah! cela, c'est impossible. Et on s'y briserait, déclara Sorège avec force. Nier des faits matériels
reconnus, prouver l'invraisemblable, se refuser à l'évidence? Ce n'est pas une besogne pour un être sensé. On peut gémir, on peut regretter, on peut maudire. Mais s'insurger contre le bon sens, combattre la vérité même, à quoi bon?
— Il a raison, mademoiselle, dit froidement Tragomer. Et je l'ai si bien compris que mes convictions sont purement platoniques. S'il y avait eu quelque chose à faire, je l'aurais tenté, soyez-en sûre. Et c'est parce que tout est inutile que je prends le parti de me distraire en voyageant.
— Puisque vous voyagez, pourquoi n'allez-vous pas voir ce malheureux ?
Tragomer tressaillit. Une fois encore il se demanda si l'Américaine n'était pas d'accord avec Sorège, pour le faire parler. Mais l'audace même de la question protestait contre cette supposition. Elle était, tout simplement, emportée par le génie aventureux de sa race, par la méconnaissance des obstacles, spéciale à la grande fortune, et par l'inconscience parfaite des lois et des règlements, qui caractérise la femme.
— Aller à Nouméa ? demanda Sorège de sa voix fau-se. Triste expédition!
— Je n'en aurais pas le courage, dit Tragomer. Voir dans l'abjection un être que j'ai connu beau, brillant, charmant. Ce serait un spectacle trop douloureux. Et comment le trouverais-je, après deux ans de vie commune avec ses ignobles compagnons ? Le
caractère s'abaisse bien vite, le corps s'use, les mauvaises habitudes se* prennent. Et d'un homme intelligent et fort, la vie du bagne fait un être aveuli et dégradé. Je préfère ne pas voir cela. J'en aurais trop de chagrin.
— Cependant, vous le croyez innocent. Et vous vous résignez à penser qu'il vit dans ces misérables conditions. Vous n'essayez pas de l'en tirer ? Vous allez vous promener dans la Méditerranée, en longeant les côtes, de façon à pouvoir mettre pied à terre à Cannes et à Monte-Carlo. C'est hygiénique et réconfortant. Là vous n'aurez pas de spectacles pénibles sous les yeux, si vous savez ne pas regarder les poitrinaires. On m'avait dit que les Français étaient les derniers serviteurs de la Chimère et qu'il ne se commettait pas, dans le monde, une héroïque folie, sans qu'ils y prissent part. Je suis bien aise de voir que le sens pratique leur est venu et que, avant de suivre leur inspiration, ils consultent, maintenant, leur intérêt. Bon voyage donc, monsieur de Tragomer, je suis très enchantée d'avoir fait votre connaissance. Il est probable que vous serez revenu de votre cabotage, au printemps. Mon père et moi, nous irons à l'île de Wight, comme tous les ans; si vous voulez venir nous y retrouver, ce sera un déplacement dans vos goûts. Pas de fatigue, pas d'émotion et de l'agrément.
Elle regardait, en parlant ainsi, le jeune homme, avec un sourire pincé, qui donnait à son mince
lss LES BATAILLES DE LA VIL
visage une expression de dédain extraordinaire. Tragomer en parut accablé. Sorège. l'air paterne, intervint.
— Faut-il être fou, Miss Maud.. pour vous complaire ? Je trouve excessif, que vous querelliez Tragomer, à cause de moi. Pourquoi exigeriez-vous de lui une sublimité dont je ne lui donne pas l'exemple? Ètes-vous en humeur de batailler, ce soir? Alors je suis là pour vous servir de cible. Mais de grâce, épargnez les passants !
Miss Harvey se mit à rire :
— Après tout, comte, vous avez raison, comme disait, à l'instant, votre ami. et lui aussi a raison. Et c'est moi, seule, qui ai tort de partir en guerre.
— Les peuples neufs ! fit Sorège. Ça passera. comme à nous, races fatiguées.
La jeune fille tendit la main à Tragomer. et. avec toute sa bonne grâce retrouvée :
— Je me suis un peu emballée ! Vous me le pardonnerez, j'espère.
— Bien volontiers, dit le breton. D'autant mieux, qu'au fond, c'est Sorège qui a fait les frais de la fête.
Ils rirent. Sorège lui-même daigna égayer son impassible visage.
— Alors maintenant, dit l'Américaine, rien de ce qu'on va faire ou dire, ici, ce soir, n'aura d'intérêt pour moi. Je me retire.
Elle fit signe à son père, et suivie de Sorège elle
s'éloigna. Aussitôt Marenval. qui guettait son compagnon, depuis un assez long instant, se rapprocha et, non sans inquiétude, demanda :
— Quelle diable de conférence aviez-vous donc, tous les trois, dans ce coin? Je vous voyais seulement, et, rien qu'à vos gestes, il me semblait que ce que vous vous disiez devait être grave.
— ■ Vous ne vous trompiez pas. Un peu plus Miss Harvey m'offrait de me conduire, elle-même, en Nouvelle-Calédonie...
— Vous voulez rire ?
— Xon, certes. Ceci se passait devant Sorège. Et j'en ai encore chaud.
— Alors la fille, après le père? Ah! çà, ils ont donc la rage de promener les gens sur mer, dans cette famille-là?
— Elle m'a fait subir un véritable interrogatoire, sur le compte de Jacques de Fréneuse...
— Bah ! Et à propos de quoi ?
— Je voudrais bien le savoir. Un instant, j'ai soupçonné Sorège d'avoir préparé ce traquenard, pour m'y prendre... Mais non. Il était aussi gêné que moi-même... Le hasard a tout fait, peut-être... En tout cas, je compte, à un moment donné, tirer parti de l'incident. Miss Harvey ne saurait rester indifférente à nos efforts, en faveur de Fréneuse. Et, s'il y a' lieu de lui demander son aide, dans une circonstance décisive, je ne la crois pas femme à nous la marchander.
— Même contre son fiancé ?
— Même contre lui.
— Êtes-vous sûr de ne rien avoir laissé deviner de nos projets?
— Rien. J'ai préféré me laisser railler par cette vive et bizarre fille. Elle h, en ce moment, une fichue opinion de moi. Je m'arrangerai pour l'en faire changer!
— Vous partez"?
— Oui. J'ai encore des préparatifs à terminer et de? affaires à régler.
— Où nous retrouverons-nous, demain?
— A trois heures, chez Mme de Fréneuse. Il faut que je tâche de la voir. Je compte sur vous, pour obtenir d'être reçu par elle.
— A demain donc.
Le sombre hôtel de la rue des Petits-Champs parut s'éveiller de son morne silence, lorsque le timbre d'entrée résonna sous la main impatiente de Tragomer. Le vieux Giraud vint ouvrir la porte, il sourit à Marenval et resta stupéfait, à la vue de Christian. Son visage reprit sa taciturnité et, comme l'ancien marchand de pâtes demandait :
— Ces dames sont-elles visibles ?
— Pour monsieur, certainement, dit le serviteur, mais je ne sais pas si M. de Tragomer...
L'accent plein de reproches, avec lequel cette phrase interrompue était dite, troubla profondément le jeune homme. Il avait là, dès le premier pas
dans cette maison, la notion exacte des sentiments qu'on y ressentait, maintenant, pour lui. Et c'était le vieil homme, qui le connaissait depuis son enfance, qui si souvent l'avait reconduit chez son père, le soir, après les journées de jeu avec Jacques, qui lui donnait à goûter, dans la petite salle, voisine de l'antichambre, et veillait à ce que rien ne manquât ni dans les distractions, ni dans les friandises, qui, le front détourné, se demandait si ses maîtres voudraient le recevoir. Le logis se présentait silencieux et désolé, Jacques n'était plus là, le serviteur était voûté, tremblant, triste, et lui, Tragomer, rentrait en étranger dans cette maison jadis riante et ouverte. Il dit :
— Veuillez, Giraud, ne pas annoncer à ces dames ma présence, je vais attendre là, dans la petite salle, où...
En disant ces mots si pleins pour lui de souvenirs, des larmes lui montèrent aux yeux.
— Ah ! monsieur Christian, s'écria le serviteur bouleversé, notre Jacques ne vous y tiendra plus compagnie, comme autrefois... Mais je vois que vous ne l'avez pas oublié... Oui, vous l'aimez toujours! Ah ! Je pensais bien que c'était impossible que vous ayez, comme les autres, abandonné votre ami!... !»
— Non ! Giraud, je ne l'ai pas abandonné. Vous en aurez la preuve. Mais il est important que je parle à Mme de Fréneuse. M. Marenval va monter lui
demander de m'accueillir. Conduisez-le; moi j'attendrai que vous veniez me chercher...
Il entra dans la pièce où Marenval avait si longuement interrogé Giraud, sur le compte de M. de Sorège. Le vieux serviteur et Cyprien gagnèrent le salon où, toujours près de la cheminée, dans sa robe de deuil, l'inconsolable mère traînait sa vie, sans apaisement et sans espérance. Dans l'embrasure de la fenêtre, sa fille travaillait silencieuse. Aucune parole ne s'échangeait entre les deux femmes, autrement que pour le courant de la vie. En dehors de ces détails vulgaires, elles n'avaient qu'une pensée, et sur laquelle elles se savaient si bien d'accord, qu'elles n'avaient plus besoin de paroles pour se comprendre. Leur regard suffisait.
La porte s'ouvrit et, derrière le bonhomme Giraud. Marenval parut. Le visage de MUe de Fréneuse s'éclaira d'un sourire. Elle se leva, tendit la main à Cyprien et le conduisit près de sa mère.
— Je vous avais promis de revenir, à bref délai, mes chères cousines, dit l'ancien commerçant. Me voici, et. avec de meilleures assurances à vous donner que la dernière fois.
— Vous avez appris quelque chose de favorable à notre cause'?... demanda avec trouble Mme de Fréneuse.
— Oui, certes, de très favorable... Mais, avant tout, je voudrais ne pas laisser attribuer à moi seul le mérite de ce qui a été fait. Dans cette affaire, j'ai
un allié habile, persévérant, à qui la plus grande part des résultats déjà acquis, est due... C'est M. de Tragomer...
Le front de Marie de Fréneuse s'obscurcit. Marenval ne se troubla pas :
— Il est indispensable que vous le voyiez. Lui seul pourra bien vous donner les renseignements si importants que nous possédons, car c'est lui qui les a obtenus à force de patience et de sagacité.
Mme de Fréneuse leva les yeux sur sa fille, pour voir comment elle accueillait cette demande. La jeune fille eut un geste de protestation, son visage pâlit, cependant elle concéda :
— Recevez-le, si vous y avez intérêt. Moi je me retirerai.
— Ne peux-tu te montrer moins rigoureuse ?
— Jamais je n'oublierai, ma mère, vous le savez bien.
— Cependant, s'il répare sa faute, s'il travaille, avec nous, à la réhabilitation de ton frère.
— ■ Il faudra mieux que de vaines paroles de condoléance, pour me convaincre, dit la jeune fille avec amertume.
Elle sonna, et comme le vieux domestique paraissait :
— Faites monter, ici, M. de Tragomer.
Et, sans un mot de plus, elle passa devant sa mère et Marenval et sortit.
— Ce pauvre Christian ! dit Cyprien à Mmc de Fré-
neuse. Quand vous saurez ce qu'il a déjà fait et ce qu'il est disposé à tenter, vous plaiderez, je l'espère, sa cause auprès de Marie. Il ne s'agit pas de décourager un homme aussi utile. Diable ! Sans lui que deviendrions-nous ?
Tragomer entrait. Un instant il resta indécis sur le seuil, il chercha des yeux Mlle de Fréneuse. Il ne vit que la mère de Jacques, en deuil, et les cheveux tout blancs. Ses lèvres remuèrent, ses yeux devinrent humides, il ne put trouver une parole, et, avec un respect tout filial, il plia le genou devant cette martyre. Elle lui ouvrit ses bras, et confondant leurs larmes, ils demeurèrent un instant silencieux et bouleversés. Enfin M"* de Fréneuse se dégagea, essuya ses pleurs et, regardant affectueusement le jeune homme :
— Je vous remercie, Christian, d'être revenu. \ ous m'avez rendu le passé, pour quelques minutes. Voyons, maintenant, ce que vous avez fait pour que l'avenir soit meilleur.
Tragomer s'était relevé. Il s'adossa à la cheminée et s'adressant à .Marenval aussi bien qu'à la mère de Jacques :
— J'ai acquis, déclara-t-il, la conviction, pour un peu je dirais la certitude, que la femme, pour le meurtre de laquelle Jacques a été condamné, est vivante.
— Léa Pérelli ! s'écria avec stupeur Mme de Fréneuse.
— Léa Pérelli. H y a eu, dans cette affaire, une partie mystérieuse, que je suis en voie d'éclaircir, et je ne reculerai devant rien pour arriver à ce résultat. Notre ami Marenval m'aidera courageusement. Il est animé du même désir, de la même ardeur que moi. Au bout de notre entreprise est la constatation de l'innocence de votre fils. Voilà ce que nous rêvons et ce que nous allons essayer de réaliser.
— Mais comment?
— Nous partons, demain, pour un long voyage sur mer. Nous sommes censés côtoyer les rives de la Méditerranée. Notre apparition sur les divers points que nous avons fixés : Nice, Naples, Palerme, Alexandrie, donne le change sur notre vrai dessein. Brusquement, nous nous dérobons, nous traversons le canal de Suez, nous entrons à pleine vapeur dans la mer des Indes, nous gagnons Colombo, et nous touchons la Nouvelle-Calédonie. Là, nous sommes au terme de notre voyage. Je descends à terre, je vois Jacques, et je lui pose les redoutables questions qui doivent éclairer complètement l'obscurité si habilement faite sur les réalités du crime.
— Vous allez le voir? dit la mère en joignant les mains, suppliante. Oh! emmenez-moi avec vous?
Le pouvons-nous ? Votre présence, à bord, serait
l'aveu de nos projets. Il faudra, au contraire, que vous preniez sur vous de sortir, quelquefois, pendant notre absence, afin qu'on soit sur que vous êtes à Paris...
196 LES BATAILLES DE LA VI i:
— On? Qui donc a intérêt à me surveiller et à vous craindre ?
— Celui, ou ceux, je ne sais encore, qui sont les complices, ou les coupables eux-mêmes, à la place de qui Jacques souffre et expie... Si nous leur donnons l'éveil, ils peuvent nous échapper... Il faudra que nous tombions sur eux. comme la foudre, pour en avoir raison...
— Est-ce que je les connais? demanda avec angoisse Mme de Fréneuse.
— Ne me questionnez pas, répondit Tragomer, contentez-vous de l'espoir que je vous donne. Après avoir vécu, pendant deux années, dans la douleur et l'anéantissement, reprenez de la confiance et de la joie.
— De la joie, hélas ! en retrouverai-je jamais, même si je revois mon fils? De telles épreuves brisent le cœur pour le reste de la vie. Voyez, je suis voûtée, blanche et ridée, comme une octogénaire, et je n'ai pas cinquante ans. La torture, que j'ai endurée, a été sans nom. Je prie le ciel pour que ceux, qui me l'ont infligée, n'en soient pas trop punis...
— Oh ! madame, ils le seront terriblement, car tout leur a si bien réussi, jusqu'à présent, qu'ils se croient sûrs de l'impunité. Il a fallu un concours de circonstances incroyable, pour que je tombe sur le premier fait qui a commencé à m'éclairer. Et. de recherches en recherches, il a fallu bien du temps et
des efforts pour arriver au point où nous sommes, et rien n'est encore fait, tout esta exécuter.
— Au moins, avez-vous bon espoir de réussir? dit la mère, déjà effrayée par les restrictions de Tragomer.
— Ma chère cousine, dit Marenval, regardez-moi bien. Je ne m'avance pas souvent et, surtout, jamais à la légère. Pour qu'un homme tel que moi, à la fin de sa carrière, posé, heureux, libre, riche, n'ayant plus qu'à se laisser vivre, entreprenne une affaire comme celle où nous nous engageons Christian et moi, il faut qu'il soit joliment sûr du résultat ! Oui, nous réussirons ! Nous réussirons !
Et, comme Mrae de Fréneuse fixait sur Cyprien ses yeux où l'admiration se mêlait à l'étonnement, il ajouta avec bonhomie :
— Tragomer me l'a promis, et j'ai confiance en sa parole.
— Mais comment saurons-nous ce qui se passera, pendant ce long voyage ?
— J'ai tout prévu, dit Marenval. Mon valet de chambre recevra des lettres, qui vous seront portées par lui et dans lesquelles nous vous tiendrons au courant. Vous ne recevrez rien directement. Une indiscrétion d'employé, un bavardage de domestique, pourraient nous découvrir, et il faut que nous cheminions mystérieusement.
— Et moi, pour vous répondre ?
— Par la même voie. Mon valet de chambre est
un homme de confiance, comme Giraud... Vous' pourrez lui donner vos lettres. Il nous les enverra à l'adresse du capitaine de notre yacht...
— Mais, ce que je puis vous demander, dès maintenant, reprit Mme de Fréneuse, avec une vive émotion, c'est d'embrasser ce malheureux enfant pour moi, c'est de l'assurer que mon cœur n'a jamais douté de lui, et que, dans ma détresse, j'ai compté ma propre peine pour rien, en pensant à la sienne. Il a commis bien des erreurs, il a donné prise sur lui, terriblement, par sa faute... Mais il paye sa mauvaise vie, au prix d'un supplice qui le relève et le grandit. Dites-lui tout cela. Car s'il a pleuré, il faut qu'on le console, et qu'avant de lui promettre la réhabilitation, on lui montre que rien n'est perdu en ce monde, même la douleur !
— Je ferai selon votre désir, dit gravement Tragomer, mais si vous pensez que toute erreur peut s'expier , ne daignerez-vous pas être indulgente pour celles que j'ai commises. Ne voudrez-vous pas plaider ma cause auprès de Mlle de Fréneuse ? Avant de partir, il me serait doux de lui dire adieu. Peutêtre, si elle demeure impitoyable, pour ce qui la concerne personnellement, voudra-t-elle m'encourager, par affection pour son frère. Je ne lui demanderai aucun pardon, aucun espoir. Un simple souhait de réussite, et, si de hasard, je ne reviens pas, une prière.
M'ne de Fréneuse se leva et, ouvrant la porte, elle
passa dans la pièce voisine. Au bout d'un instant, très court, elle reparut. Sa fille la suivait. Les deux femmes étaient pâles, et des larmes roulaient dans leurs yeux. Marie s'avança froide et sombre vers son ancien fiancé et, d'une voix assurée, elle dit :
— Vous avez demandé à me voir, avant de partir, monsieur de Tragomer. Je sais que vous allez essayer de sauver mon frère. Je ne puis donc refuser, me voici.
Il resta, devant elle, troublé, tremblant, malheureux. Il eût voulu parler, et il avait promis de se taire. Sa justification lui montait, ardente, aux lèvres, des protestations emplissaient sa pensée et des regrets amers bouleversaient son cœur, en revoyant, après deux années, triste, amaigrie par le désespoir, celle qu'il avait connue rieuse, ardente et forte. Elle lui parut, peut-être, plus belle encore • dans la donleur que dans la joie. Son visage avait pris un caractère de noblesse et de fierté, qui avait remplacé l'air d'insouciance et de naïveté. Elle était ainsi plus femme, et il la jugeait cent fois plus désirable. Il s'avança vers elle, et, sans qu'elle eut levé son regard vers lui, il lui parla doucement :
— Marie...
Elle frissonna, tant il y avait de souvenirs heureux effacés et disparus, dans ce seul nom prononcé par lui. En un instant, tout le passé s'évoquait. Elle revoyait la maison gaie et vivante, sa mère heureuse, son frère présent et aimé, choyé, malgré ses
folies, et elle fiancée, souriante devant l'avenir joyeux.
A ce tableau si doux de la vie ancienne et si bonne, à jamais finie, elle ne put contenir son émotion, et, portant ses mains à son visage, elle éclata en sanglots. Alors Tragomer ne fut plus maître de lui. et avec une véhémence passionnée :
— Oh! Ces larmes que vous versez. Marie, elles me désolent et me ravissent, à la fois. Vous n'avez donc pas tout oublié? Votre cœur n'est donc pas fermé pour toujours? Il se rouvrira pour moi. Je le sens : vous me pardonnerez. Je ferai tant que vous oublierez votre juste rancune et que votre sévérité s'apaisera. Je n'ai pas voulu partir, sans vous avoir revue. Il me semble que j'aurais échoué dans ma tentative, si je n'avais pas puisé de l'intelligence et de la résolution dans vos yeux . Maintenant je n'ai plus aucune inquiétude. Tout ira bien, nous triompherons. Et ce sera, pour vous, sachez-le. que j'aurai fait tant d'efforts. Ainsi, peut-être, me jugerez-vous digne d'indulgence, et, comparant mes torts à la réparation que je vous en aurai offerte, un jour, voudrezvous m'absoudre.
Elle se redressa, calme, forte, décidée, et. montrant à Christian son beau visage transfiguré par l'espérance, elle prononça ce seul mot:
— Réussissez !
Tragomer poussa un cri de joie, et. comme la main de M"' de Fréneuse pendait, le long de sa robe,
il se courba, prit cette main blanche et amaigrie, et la pressa dévotement sur ses lèvres. Puis sinclinant devant Mme de Frêne use :
— Allons, Marenval, maintenant, partons !
— Partons ! répéta Cyprien avec énergie.
Il embrassa chaleureusement les deux femmes et suivit Trasomer.