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DEUXIEME PARTIE

La chaloupe à vapeur stoppa au bas de l'escalier du môle, et un sergent d'infanterie de marine accrocha avec une gaffe l'anneau de l'embarcation, afin de faciliter la descente du passager. Celui-ci se leva de l'arrière, où il était assis près du barreur, et dit en anglais :

— Attendez-moi, jusqu'à ce que je revienne. Peut-être en ai-je pour longtemps. Que pas un homme ne descende à terre.

— Très bien! master Christian.

Tragomer, vêtu de coutil blanc, coiffé d'un casque colonial en liège, sauta lestement sur les dalles mouillées de l'escalier, et prit pied sur le môle. Une bande de canaques, aux cheveux rougis par la chaux, vêtus d'oripeaux sordides, contenus par quelques miliciens coloniaux, se pressait au-devant du voyageur. Le sergent commanda :

— Arrière ! Tas de brutes ! Ou gare à vous !

Et. levant un gourdin qu'il tenait à la main, il sembla disposé à mettre d'accord ses actes avec ses paroles. Les indigènes firent place et l'arrivant se trouva seul en présence du chef de poste.

— Monsieur débarque du petit navire anglais? demanda le sergent.

— Oui, dit Tragomer. avec un fort accent, je débarque, pour cette journée. Je voudrais visiter l'établissement pénitentiaire...

— 11 faut demander une permission au gouverneur...

— Ah! Et où est le gouverneur?

Avec l'habituelle complaisance française, le sergent chercha du regard autour aelui, et, apercevant un surveillant canaque, qui fainéantait, assis sur le parapet de l'estacade ■

— Avance à l'ordre, Dérinho. Voici un étranger, que tu vas conduire au Palais... Vous ne trouverez pas le gouverneur, monsieur : il est en tournée à bord de l'aviso de l'État... Mais son secrétaire vous recevra... Oui, il est dix heures, il sera encore là... Si, par hasard, il était parti, poussez jusqu'au Café de la Cousine...

— Merci, dit, avec un sourire, Tragomer, et ne voulant pas offrir d'argent au brave sergent, il tira de sa poche un étui en paille de Manille, et le tendit au chef de poste :

— Acceptez, je vous prie, un cigare.

— Ma foi, avec plaisir... Matin ! Vous êtes passé, en venant, par la Havane.

Christian vida son étui dans la main du soldat, et, saluant, il suivit le guide qui l'attendait.

— Eh bien ! s'écria gaiment le sergent, derrière le voyageur, si j'attrape, cette fois, le cancer du fumeur, ça ne sera toujours pas avec des mégots !

Et, allumant voluptueusement un cigare de prince ou de banquier, il reprit sa faction un instant interrompue. Il faisait une chaleur violente, à peine tempérée par la brise du large. L'île Nou étendait, à l'horizon de la rade, sa côte basse frangée d'écume, et, sur'le ciel sans nuages, les pitons verdoyants de l'ile des Pins découpaient leurs dentelures agrestes. Un mouvement de chaloupes et de chalands, conduits par des mariniers canaques, animait la baie. Un grand bateau charbonnier emplissait ses soutes, répandant autour de lui, dans la mer, une teinte d'encre, et des navires de commerce, à l'ancre, voiles roulées sur les vergues, cheminées inactives, balançaient leurs masses endormies sur les flots bleus. Aquelques centaines de mètres, affourché sur ses ancres, un yacht blanc, gréé en goélette, bas sur l'eau, taillé pour la course, dressait ses cheminées jaunes d'où s'échappait une légère fumée. Le pavillon anglais flottait a la corne de son mât d'arrière et, sur le pont, un va-et-vient de matelots indiquait que le navire était sous vapeur et prêt à partir au premier ordre.

Par un boulevard planté d'arbres, mais dont la viabilité ne faisait pas honneur à l'administration coloniale, Tragomer entra dans la ville, précédé de son guide. Par le beau temps, une poussière épaisse couvrait le chemin qui, à l'époque des pluies, devait se changer en un fleuve de boue. Des boutiques, tenues par les libérés, s'ouvraient de chaque côté, offrant à la population des objets d'utilité ou de luxe. Les petites popinées canaques, aux chapeaux tressés, vêtues de cotonnades de couleur, passaient revenant du marché, chargées de leurs paniers à provisions, répondant par des rires aux oeillades des soldats de marine. Le surveillant ralentit le pas. Une assez vaste construction, surmontée du pavillon tricolore, se dressait devant Tragomer.

— Palais!... dit avec emphase Dérinho, en crachant un long jet de salive rougie par le bétel.

— - Bien ! répondit Tragomer en avisant le factionnaire qui, à l'ombre de sa guérite, montait la garde appuyé nonchalamment sur son fusil.

Il donna une pièce de monnaie au guide et entra dans le palais. Une corvée de forçats travaillait à réparer la toiture d'un petit bâtiment et le surveillant, assis sur une bille de bois, fumait sa cigarette. Au-dessus d'une porte, Tragomer lut cette inscription : « Administration pénitentiaire. — Cabinet du gouverneur. — Secrétariat général. » Il entra. Un employé somnolait, qui leva la tète, en entendant des pas et dit d'une voix aigre :

— Vous désirez, monsieur ?

— Parler à M. le secrétaire...

— Encore un anglais, marmotta le plumitif et, se levant avec effort, il passa dans une pièce voisine.

— Entrez, dit-il, en reparaissant au bout d'un instant.

Le secrétaire était à demi étendu dans un fauteuil, son gilet ouvert et sa cravate défaite. Il se souleva, en apercevant le visiteur, désigna d'une main lasse un fauteuil, en face du sien, et, avec une mine qui exprimait l'étonnement qu'on vint dans le pays sans y être contraint, il dit :

— Qui ai-je l'honneur de recevoir?

Tragomer prit, dans sa poche, une enveloppe cachetée de rouge, et répondit, avec un salut :

— Sir Christian Fergusson, de Liverpool, et voici une lettre du consul de France à Colombo, qui me recommande à la gracieuse bienveillance de M. le gouverneur.

— Monsieur est Anglais, dit le secrétaire en prenant le papier, avec une aimable indifférence. Oui, nous ne voyons, en fait de visiteurs, que des Anglais ou des Américains. Les Français ne viennent jamais... Ils ne voyagent pas... Du reste, que voir dans ce diable de pays?... L'établissement?... Les camps disciplinaires?... Triste spectacle!... Enfin! Chacun son goût !

Il jeta un regard sur la lettre et reprit :

— Monsieur fait une étude comparative des

divers régimes pénitentiaires, appliqués aux colonies parles États européens?... Travail ingrat! Il faut avoir vu de près les transportés, comme nous les voyons, pour se rendre compte du médiocre parti qu'on en peut tirer pour coloniser... Vilain bétail, monsieur, et difficile à conduire. Ils croient tous, en arrivant ici, trouver un Eldorado. Ils se sont gargarisés avec ces mots : la Nouvelle. Il y en a qui sont dans des maisons centrales, et qui tuent pour être envoyés à la Nouvelle! Ils voient la colonie à travers leurs rêves, et quand la vérité s'offre à eux, il faut déchanter... Ce n'est pas une existence de planteur et de sybarite qu'ils mènent. Il s'en faut!... Ils s'imaginaient qu'ils allaient passer leur temps à se promener, en fumant, au bord de la mer, comme des Parisiens en villégiature... Ils en rabattent quand ils font connaissance avec les bagnes, les dortoirs où ils couchent enchaînés, et les surveillants qui les gardent le revolver à la ceinture... Oh! quand ils se conduisent bien, l'administration est paternelle pour eux. On les prend dans les bureaux, on adoucit leur sort, on les rend presque heureux... Mais combien sont dignes de ces faveurs'?... La plupart n'ont qu'une idée : voler, s'évader...

Le secrétaire respira. Son auditeur l'avait écouté avec une attention qui le flattait. Il se préparait à poursuivre, Tragomer lui posa cette question :

— Est-ce que les évasions sont fréquentes ?

— Assez fréquentes, mais, presque toujours, inu-

tiles. Pour qu'un forçat puisse se sauver, il est nécessaire qu'un navire le recueille. Nous avons eu autrefois l'évasion de M. Rochefort, avec Olivier Pain, qui est restée comme le type de l'évasion bien conduite. Mais pour qu'une telle tentative réussisse, il faut dépenser beaucoup d'argent et avoir des complices au dehors... Généralement, les évadés gagnent la brousse et vivent, là, comme des bandits clans les maquis corses... Au bout de quelque temps, ils sont repris par les Canaques, ou se rendent d'eux-mêmes... Leur seule chance est de s'emparer d'un canot et d'essayer de gagner l'Australie... Mais alors ils risquent de mourir de faim ou d'être mangés par les requins.

— Et d'où s'évadent-ils le plus facilement?

— ■ De l'île Nou... Le dernier qui nous a joué le tour, est parti dans le you-you du surveillant, après l'avoir dépouillé de son uniforme et ficelé comme un saucisson... Mais il a été rejoint en mer et ramené... C'était un ancien instituteur, condamné pour attentat aux mœurs... Oh! un gaillard! lia été gratifié de cinq ans de cellule... Il n'attrapera pas de coups de soleil maintenant !

Le secrétaire rit, avec complaisance, mais devant le calme imperturbable de son visiteur, il se reprit.

— Et quand les' évasions réussissent, qu'est-ce que vous faites ?

— Nous nous arrangeons, avant tout, pour que les journaux n'en parlent pas, afin que le ministre

ne soit pas empoigné... Ah ! monsieur, la Presse!... C'est la préoccupation incessante de l'administration !

— Et y a-t-il, en ce moment, des condamnés qui soient exemplaires parleur conduite, et qui méritent des faveurs, ainsi que vous le disiez tout à l'heure?

— Ah ! je vois que vous faites une enquête sérieuse, dit le secrétaire, en observant Christian avec curiosité.

— Oui. Je dois publier un travail à mon retour en Angleterre, dans le Century Magazine... et je veux être très documenté...

Le secrétaire prit un registre et le feuilleta, puis il dit :

— Nous avons, aux subsistances, un ancien notaire qui a été condamné à vingt ans, pour avoir ruiné toute une ville de province... Il nous rend les plus grands services... Voici encore, à l'hôpital, un médecin, condamné à perpétuité, pour empoisonnement sur sa maîtresse... Il a été admirable, dernièrement, pendant une épidémie de petite vérole... Sans son dévouement, je ne sais pas comment nous nous en serions tirés... Quant à moi, je ne voudrais pas être soigné par un autre que par lui. si j'étais malade... Et il a également la clientèle de la famille du gouverneur...

— Très curieux! fit Christian. Véritablement français !

— Monsieur, reprit le secrétaire, il ne faut pas avoir de préjugés devant le péril, et j'aimerais

mieux guérir, soigné par un forçat, que mourir, traité par un honnête homme.

— Yes. Et en avez-vous encore d'autres?

— Oui. Je signale, tout particulièrement, à votre attention un jeune homme de honne famille, condamné à perpétuité pour le meurtre de sa maîtresse. Il est tombé dans un mysticisme extraordinaire. Il édifie l'aumônier par sa piété. Et si M. le gouverneur lui en laissait la liberté, et si les règlements s'y prêtaient, il se ferait certainement prêtre... On a été obligé de le mettre à l'écart de ses camarades, qui l'accablaient d'injures, de mauvais traitements, et l'auraient certainement tué, sous prétexte qu'il est un « mouton ». On appelle, en langage pénitentiaire, « mouton » un condamné qui espionne et dénonce ses camarades.

— Ah ! oui, un mouchard ! dit Christian.

— Parfaitement! C'est bien cela !

— Et comment s'appelle cet étrange garçon ?

— Il s'appelait Fréneuse. Maintenant il est immatriculé sous le n° 2317.

Tragomer frémit. Une pâleur s'étendit sur son visage et son cœur se serra douloureusement. Il dit pourtant avec flegme :

— Est-ce qu'il me sera possible de voir le notaire, le médecin et cet apVitre ?

— Si cela vous est agréable.

— Cela me sera, je crois, utile.

— Je vais vous signer un permis.

— Vous serez tout à fait gracieux.

Le fonctionnaire écrivit quelques mots et dit :

— Je donne Tordre de mettre à votre disposition le canot de l'administration. Cela vous simplifiera toutes les formalités. Le patron vous accompagnera.

— AU right !

— Mais voici qu'il est onze heures passées. Avezvous déjeuné ?

— Non, je n'ai fait que luncher, ce matin. Si vous vouliez permettre à un voyageur, envers qui vous avez été si complaisant, et qui se trouve seul dans votre pays, de vous prier à déjeuner avec lui, ce serait mettre le comble à votre hospitalité... si française...

— Vraiment, mais c'est moi qui dois vous faire les honneurs...

— Vous me désobligerez, dit Christian avec un sourire.

— J'accepte donc.

Il mit sa cravate, boutonna son gilet, prit son chapeau, et précédant Tragomer, il sortit.

Vers trois heures, le même jour, le canot de l'administration, sous l'impulsion de six paires de rames vigoureusement emmanchées à des poignets de galériens, abordait à l'île Nou, et Christian, sous la conduite du patron, se dirigeait vers l'établissement pénitentiaire. Un bâtiment était adossé au , mur qui entoure le camp des forçats. Sur la porte, étaient écrits en lettres rouges et noires ces mots :

Prétoire disciplinaire. C'est le tribunal, devant lequel les indisciplinés sont amenés pour répondre de leurs incartades. Une estrade, quelques bancs, garnissent la salle, dont les murs sont peints à la chaux.

— Asseyez-vous un instant, milord, dit le surveillant, je vais chercher le 2317 et je vous l'amène... Fumez si vous le désirez... Ça ne sent pas bon ici...

Tragomer inclina la tète sans répondre et s'adossa à l'estrade, du haut de laquelle le directeur, assisté de ses assesseurs, distribue des punitions à ces malheureux qui semblent pourtant avoir atteint le dernier degré de la souffrance. Une angoisse indicible lui serrait le cœur. Il était arrivé au but qu'il avait marqué. Le bagne lui avait ouvert ses portes. Encore un instant, et il allait se trouver en présence de celui qu'il venait chercher, de si loin, et qui vivait dans l'accablement d'un désespoir résigné.

Son état moral, il le connaissait, le secrétaire avait pris à tâche de le lui définir clairement, mais son état physique, quel était-il ? Comment avait-il supporté la terrible épreuve de la vie commune avec des brigands ? Qu'était devenu, après deux ans de captivité, le beau Fréneuse ? La vigueur avait-elle persisté dans ce corps soumis aux rebutants travaux, aux privations de nourriture, et aux ardeurs d'un climat épuisant. Le chagrin ne l'avait-il pas miné et détruit? Était-ce un infortuné, à demi-mort de tristesse et de souffrance, qu'il allait voir paraître, et le

salut, pour lui. arriverait-il encore à temps? Un pas se fit entendre dans le silence, et, la porte rouverte, le surveillant dit :

— Entrez. Voici l'étranger qui a l'autorisation de vous voir...

Tragomer s'était détourné. Il voulait qu'il fût impossible à Jacques de le reconnaître, dès l'entrée. It ne savait pas si le surveillant le laisserait seul avec le déporté. Il craignait un cri. un geste, une parole, qui missent à néant toute sa combinaison. Le surveillant vint à lui :

— 'Milord, voici le personnage. Il est un peu fou. vous savez, écoulez ses bêtises, tant que vous vou-. drez. Quand il vous ennuiera, vous n'aurez qu'à m'appeler. Je reste à la porte.

Tragomer éprouva un soulagement délicieux. Il allait pouvoir parler, librement, à son ami. Il brûlait maintenant de se retourner, de le voir. Il le devinait là, à trois pas, humble et obéissant, attendant des ordres. Du coin de l'œil, il apercevait sa silhouette misérable dans le rude vêtement de toile du bagne. Une ombre boucha la clarté qui entrait par la porte : le surveillant était sorti. Christian aussitôt se retourna, et, mettant un doigt sur ses lèvres, pour recommander la prudence à son ami, il marcha vers lui. en souriant.

Jacques de Fréneuse ne fit pas un geste, ne pro- *■ nonea pas une parole. Une teinte livide s'étendit sur son visage maigre et rasé. Ses yeux s'agrandirent et

s'effarèrent, comme à la vue d'un spectre. Il trembla de tous ses membres, et, les mains jointes, les lèvres balbutiantes, il dit tout bas, craignant sans doutede faire s'évanouir l'heureuse vision :

— Christian! Christian! Est-ce possible? Christian! Des larmes coulèrent de ses yeux tristes et

doux, sur ses joues baves et brunies. Et il resta là, immobile, la poitrine haletante, à demi mort d'angoisse et d'espérance. Soudain il vit son ami venir à lui, il sentit que deux mains affectueuses serraient les siennes et il entendit une voix qui disait :

— Prends garde, le gardien pourrait nous entendre... Et tout serait perdu !... Mon Jacques !... Mon pauvre petit ! Dans quel état je te retrouve- !... Regarde-moi, que je voie tes yeux... Comme tu as dû souffrir pour être si maigre, si abattu !

Il l'avait attiré, dans l'angle le plus éloigné de la salle. De là, il était difficile de les voir du dehors, et il était impossible de les entendre. Ils s'assirent sur un banc. Et Tragomer prit dans ses bras le pauvre martyr, le pressa sur son cœur, pleurant et riant à la fois. Cependant, celui-ci, honteux, essayait de se dégager :

— Je ne te fais donc pas horreur ? dit-il, avec amertume. Regarde mon costume. Vois ce numéro : c'est mon seul nom désormais. Tu embrasses un forçat, Tragomer ! Tu sais pourtant que je suis un assassin !

— Non ! Je sais que tu es innocent ! Et c'est pour

te le dire, pour t'aider à le prouver, que j'ai fait des milliers de lieues. Jacques, embrasse-moi : la dernière bouche qui s'est posée sur ma joue, est celle de ta mère.

— Ma mère ! dit Jacques éperdu. Tu l'as vue. tu viens de sa part, tu m'apportes son baiser? Oh! Christian, voilà un moment qui rachète bien des souffrances !... Le ciel m'a donc pris en pitié ? Mais ne m'écoute pas ! Qu'importe ce que je dis !...Qu'aije à t'apprendre ? Le mot malheur résume ma vie... Parle, toi... J'ai soif de t'entendre.

— Les instants que nous avons à passer ensemble, mon bon Jacques, sont précieux. Je suis entré ici sous un faux nom. On me croit Anglais... J'ai, dans le port, un navire à l'ancre. Marenval, décidé et prêt à tout, est abord et m'attend.

— Marenval, dit Jacques, d'où lui vient ce zèle imprévu ?

— De ses regrets de n'avoir pas assez fait pour ta cause, et de son désir de réparerce qu'il juge, aujourd'hui, une faute.

— Mais que rêvez-vous donc ?

— Ecoute. Tu as, au moment de ta condamnation, protesté de ton innocence, avec toute l'énergie dont tu étais capable. Nul ne t'a cru. Ceux qui t'aimaient le plus ont pensé que tu avais agi dans un moment de folie. Mais ils ont eu la douleur d'être obligés de renoncer à te défendre. Le meurtre était certain, évident, indéniable.

— Oui, dit Jacques, mais ce n'était pas moi qui l'avais commis. Je me suis, dans ma prison, pendant ma détention préventive, pris la tête dans les mains, me sentant gagné par la folie, car, comme tu le dis, l'évidence et la certitude m'accablaient. Cependant, je savais que j'étais innocent. Dans la salle des assises, en face de la cour et dujury, lorsque les témoins défilaient, prouvant tous mon crime, quand l'avocat général a pris la parole, pour m'accuser, je me demandais si ma raison ne m'avait pas quitté. Car ils disaient tous des choses que je ne pouvais ni nier, ni réfuter, et, cependant, je savais que j'étais innocent. Durant la plaidoirie, si remarquable, de mon avocat, je sentais qu'aucun des arguments, fournis par lui et si habilement présentés par son prodigieux talent, ne portait la conviction dans les esprits, et c'est sans étonnement que je me suis entendu condamner. Cependant, j'étais innocent! D'où vient, Christian, que des iniquités pareilles puissent se produire, qu'un malheureux soit livré à des bourreaux, quand il n'a rien faitpour être torturé, qu'on l'insulte, le flétrisse, l'enchaîne, s'il n'y a pas, dans sa destinée, une revanche du Ciel, envers qui il a été ingrat ? Rien ne se produit, dans la vie, sans qu'il y ait une raison déterminante, et le bonheur ou le malheur se méritent par des efforts vers le bien, ou des abandons vers le mal. J'étais né sous une heureuse étoile. Autour de moi, la fortune avait répandu les faveurs les plus précieuses. J'ai tout négligé.

rebuté, gâché. Au lieu de me servir des influences puissantes, pour progresser vers le mieux, je me suis ingénié à en user, pour descendre vers le pire. Le rang social, la richesse, les dons de l'intelligence, les avantages physiques, j'en ai fait des moyens d'oisiveté, de dissipation et de débauche. J'ai affligé les miens par mes caprices, mes excès et mes fautes. Je ne puis comprendre la catastrophe qui a terminé ma vie mauvaise que comme une expiation de cette existence même. Et, ayant bien médité, pleuré et souffert, je me suis courbé sous la main qui m'a frappé et j'espère, par ma résignation dans l'épreuve. mériter la miséricorde.

— As-tu donc renoncé à tout espoir de justification ?

— Comment prouverais-je, aujourd'hui, ce que je n'ai pas pu prouver, il y a deux ans ? Des circonstances mystérieuses se sont rencontrées, pour ma perte. J'avais une dette à acquitter, envers la destinée : je la paie.

— Et si ces circonstances mystérieuses, j'en avais découvert l'arrangement habile et criminel?

— Toi, Tragomer, tu saurais ce que je me suis tué à chercher, sans parvenir à le trouver ?

— Je le sais.

— Comment donc l'as-tu découvert?

— Par hasard.

— Tu connais le coupable.

— Pas encore, mais je sais que ce ne pouvait être toi.

— Tu as surpris le vrai meurtrier de Léa Pérelli ?

— Je n'ai pas surpris le vrai meurtrier de Léa Pérelli, pour une raison très simple, c'est que Léa Pérelli est vivante.

Les yeux de Jacques devinrent fixes, comme si une vision effrayante et lointaine les attirait. Il hocha la tête et dit :

— Je l'ai vue, étendue dans son sang. Elle était morte !

— Et moi je l'ai vue pleine de force et de santé. Elle était bien vivante !

Une ombre épouvantée passa sur le front de Jacques. Il lui sembla que la folie venait de nouveau assaillir sa pensée. Il baissa la voix et dit, avec terreur :

— Christian, es-tu sûr de ne pas délirer ? J'ai, par moments, des retours de doute qui me font croire à un trouble de ma raison. Les témoins, les juges» tout le monde a été d'accord. Je suis ici, sous cette immonde livrée. Regarde mon visage rasé, ma tête sans cheveux. Je suis un forçat, et c'est parce que Léa Pérelli est morte. Que signifierait donc tout ce déploiement de rigueur, cet excès d'infamie, si je n'avais eu à répondre d'un crime certain ? Quelle formidable et monstrueuse mystification aurait été commise ? Et que dire de ceux qui s'y seraient prêtés ?

Il rit sourdement, puis des larmes lui vinrent aux

yeux, il baissa la tête, pour les cacher, et ses lèvres agitées donnèrent à penser à Christian qu'il priait.

— Jacques, je ne puis t'expliquer comment cela s'est passé, reprit Tragomer, je t'affirme que cela est. Une erreur a été commise, je ne la qualifie pas, les termes me manquent pour en exprimer l'horreur, mais elle a été commise. L'innocence, que tu as criée à tes juges, et qu'ils n'ont pas voulu admettre, est certaine. S'il y a eu un crime commis, il n'est pas de ton fait. Je l'ai assuré à ta mère et à ta sœur, dont j'ai, pour un temps, apaisé le désespoir. Je l'ai déclaré à un des magistrats qui ont étudié ta cause et qui l'avaient trouvée insoutenable, et je l'ai bouleversé par mes affirmations. J'ai prouvé à Marenval que tu étais innocent. Ce sceptique, cet égoïste, s'est enflammé d'un tel enthousiasme, qu'il a frété un navire, quitté ses plaisirs, traversé des océans, bravé la fatigue, les dangers, les responsabilités de toutes sortes, pour m'accompagner vers toi. Et quand je suis ici, à t'attester que ce crime, pour lequel tu as été condamné, n'a pas été commis, veux-tu, toi, être seul à ne pas me croire ?

— Mais un crime a été commis ! s'écria Jacques avec épouvante, je vois encore la femme morte, avec ses cheveux blonds, son visage sanglant et informe

— Informe !

— Qui était cette femme, si ce n'était Léa?

— C'est ce que je viens te demander.

Le forçat tordit ses mains, bouleversé par l'angoisse d'une ignorance qu'il sentait mortelle :

— Je ne sais, je ne puis savoir, comment veux-tu que je sache ? Oh ! Tu me tortures. Laisse-moi dans mon abjection et dans mon abaissement. Que vas-tu chercher? Quel courant essaies-tu de remonter! C'est fini, c'est perdu, c'est sans appel. On ne change pas sa destinée. Je suis un malheureux, victime de fatalités inexplicables. Tu ne m'arracheras pas à mon sort. Nul n'y peut, rien n'y peut ! Ne me bouleverse pas la pensée, avec des espoirs irréalisables. Tes idées sont folles. Tu te trompes, tu t'illusionnes. Laisse-moi. Je n'attends plus que la mort, qui me donnera le repos et l'oubli.

— En es-tu arrivé à un tel abandon de loi-même? s'écria Tragomer. Quoi ! l'effet de la misérable condition dans laquelle tu vis depuis deux ans, a-t-il été si prompt, si complet, que tu renonces à te justifier et à confondre les coupables !

— Tu ne sais pas, Christian, quelle vie je mène, et quelles tortures morales j'ai endurées. Maintenant, tout m'est indifférent!

— Même de revoir ta mère et ta sœur?

— Oh! non! Cela seulement! Voilà ce que je souhaite! Mais comment pourrais-tu me donner ce bonheur? Je suis un déporté, je suis un forçat. Si bienveillant qu'on soit pour moi, je ne puis espérer de libération, avant des années et des années. Encore ne pourrais-je jamais revoir la France. Il faudrait

donc que ma mère et ma sœur vinssent ici. Si elles ne sont pas parties avec toi, cette fois, c'est qu'elles ont reconnu que c'était impossible. Et, dès lors, elles ne le feront jamais. Je mourrai et elles mourront, sans que nous nous soyons revus. Voilà ce qui me déchire le cœur. Christian J'endure mon misérable sort, je me résjgne à souffrir, mais je ne puis me consoler d'avoir fait souffrir ceux que j'aime.

Il laissa tomber sa tête sur ses genoux, et les bras abandonnés, plié en deux, son corps amaigri courbé dans le sarrau de grosse toile, il pleura, gémissant comme un enfant. Le surveillant, à ce bruit, s'approcha de la porte, et, voyant Tragomer assis près du malheureux qui se désespérait :

— Ah! Il vous raconte son histoire? dit-il. Et ça lui chavire le cœur?... Ce n'est pas un méchant garçon, quoiqu'il ait fait un mauvais coup... Si nous n'en avions que comme lui, ici, notre métier ne serait pas si dur... On pourrait avoir de l'humanité... Mais le plus grand nombre, milord, des gars qui vous tueraient, si onn'avait pasle revolver à la ceinture... En avez-vous assez de causer avec lui ? Je puis le reconduire....

— Encore un instant, dit Tragomer, avec calme. Jl m'a ému. je voudrais connaître la fin de son aventure...

— A votre gré...

Et le surveillant, allumant une cigarette, regagna la place, à l'ombre, où il attendait, tranquillement assis.

— Tu vois, Jacques, que les instants nous sont comptés, reprit Tragomer. Il va falloir que je te' quitte. Et cependant je ne t'ai rien appris de nos projets. Si tu attends ici que la vérité éclate et que ton innocence soit prouvée, des années peuvent s'écouler. Ta mère peut disparaître sans t'avoirrevu. Toi-même tu peux mourir. De plus, il est impossible que nous établissions les vraies responsabilités, que nous débrouillions le lacis des preuves, enchevêtrées autour de toi , si tu n'es pas à nos côtés, pour y travailler, nous guider, nous renseigner. L'œuvre entreprise sera lente, la justice plus lente encore. Il faut agir et la devancer hardiment.

— Qu'as-tu donc rêvé ? demanda Jacques avec stupeur.

— De te faire évader.

— Moi ?

— Oui... Gela doit se pouvoir. Tu jouis, m'a-t-on assuré, d'une liberté relative. Tu travailles et tu couches dans un bâtiment dépendant des bureaux... A quelle heure le soir es-tu enfermé?

— Je ne te dirai rien, fît Jacques avec rudesse. Tu me tentes vainement : je ne veux pas me sauver.

— Tu refuses la liberté ?

— Je ne veux pas la prendre.

— Crois-tu qu'on te la donnera ?

— Si tu as les preuves démon innocence, poursuis la revision de mon procès...

— Quoi ! Tu ne comprends pas que nous nous

22i LES BATAILLES DE LA VIE

heurterons à toutes les difficultés, accumulées par tes ennemis, que nous devons compter avec le mauvais vouloir de l'administration judiciaire... Commence par fuir. Après nous prouverons, je t'en donne ma parole, que tu n'étais pas coupable.

Jacques releva le front. Dans les paroles de son ami, deux mots l'avaient frappé : tes ennemis. Jusqu'alors il avait accusé le hasard de son infortune. Et cette obscurité impénétrable qui entourait sa pensée, avait contribué à son apaisement. Après s'être exaspéré contre le mystère, il y avait trouvé une cause de résignation. Mais voilà que Tragomer jetait dans son esprit un levain inattendu. Et le calme accablé, dans lequel il s'engourdissait, était troublé, en un instant, comme par une fermentation soudaine. Ses ennemis! Il voulait les connaître et une curiosité ardente avait, maintenant, remplacé son indifférence aveulie.

— Crois-tu donc que ma perte ait été préparée par des gens qui avaient intérêt à me nuire?

— Je n'en doute pas.

— Les connais-tu ?

— Je les soupçonne.

— Nomme-les.

Dans les yeux de son ami, Tragomer avait vu se ranimer la vie morale. Il reconnaissait son regard. Ce n'était plus le forçat déprimé et indifférent qu'il avait devant lui. Jacques de Fréneuse reparaissait.

— Si je te nomme celui qui, à n'en pas douter, a

mené toute l'intrigue, tu vas en frémir d'horreur, tant son action fut basse et lâche. Il n'est pas possible d'être trahi par un être sur lequel on avait mieux le droit de compter, qui n'ignorait rien de vos pensées et de vos actions, qui était plus sûrement maître de vous perdre, puisqu'on s'était complètement confié à lui... Imagine un autre moimême, figure-toi que tu as été livré par un second Christian, cherche aussi près de ton cœur, Jacques, et tu auras trouvé.

La physionomie du malheureux devint terrible. Ses yeux s'agrandirent, comme si un spectacle affreux se découvrait à lui, ses lèvres tremblèrent, ses mains se levèrent pour attester le ciel, et, dans un cri éperdu, il lança ce nom :

— Sorège !

Tragomer eut un rire silencieux :

— Ah ! tu n'as pas hésité ! Ce ne pouvait être que lui. Oui, Sorège, l'avisé et cauteleux Sorège, qui a trahi, vendu, déshonoré son ami !

— Mais pourquoi? s'écria, dans une protestation furieuse, Jacques bouleversé, pourquoi?

— Ah ! C'est ce que nous lui demanderons à luimême, et ce qu'il nous avouera, sois-en sur, lorsque nous le tiendrons, entre nous deux. J'ai déjà vu sa pâleur et son effarement, quand il a compris que je soupçonnais son infamie. Si je n'avais pas craint de lui découvrir nos projets, je l'aurais confondu: j'en avais les moyens. Mais alors il m'échappait et

je ne te sauvais pas. Je L'ai rassuré, au contraire, je l'ai lancé sur une fausse piste, pour conquérir ma liberté d'action. Car, Sorège en éveil, les complices étaient avertis, les preuves disparaissaient et tout était perdu. Jacques, comprends-tu, maintenant, qu'il faut que tu partes, et sans retard. L'occasion est unique. Nous sommes, ici, avec un navire à nous. Demain, si tu veux risquer l'aventure, nous pouvons être en pleine mer, et c'est le salut, la liberté, la réhabilitation.

— Tu me rends fou ! s'écria douloureusement le condamné. En si peu d'instants, tant de pensées nouvelles dans un pauvre cerveau engourdi et lassé. C'est une souffrance, un accablement. J'ai perdu l'habitude de vouloir, je ne suis plus qu'une bête asservie. Que dois-je faire? Aliéner, en un seul jour, tous les gages de résignation, de sagesse que j'ai donnés?... M'exposer, si je suis repris, à passer pour un hypocrite et un menteur ? Tragomer, je ne le puis pas !... Abandonne-moi à ma destinée...

— Jacques, si tu ne pars pas de bon gré, je t'enlèverai de force, dit Christian avec une énergie terrible. Je suis prêt à tout. J'ai juré à ta sœur que je te rendrais à son affection. Comprends-tu, à Marie de Fréneuse, que j'aime, qui ne sera à moi que si je te sauve... Ce n'est pas pour toi seul que je lutte, c'est aussi pour moi-même. Je sais ce que je veux, ce que je dois faire. Je viendrai, à la tête de mes hommes, t'enlever de haute lutte, si lu m'y

obliges. Dans cette bagarre, je jouerai ma vie et la leur. Mais je les paierai, ce qu'il faudra, et ils n'hésiteront pas... A toi de décider...

— Eh bien ! je t'obéirai, dit Jacques avec une résolution subite. Tant de malheurs seront évités, si je puis les empêcher, en m'exposant seul au danger... Mais, même ainsi,, que de risques ! Sortir d'ici n'est rien... Un costume pour que je ne sois pas reconnu en circulant hors du camp...

— Je t'apporterai, dans un endroit convenu, des vêtements pareils à ceux de nos matelots...

— Il faudra que je gagne la plage et que j'attende la nuit, pour que l'embarcation vienne me prendre.

— Je resterai avec toi... Je ne te quitterai pas...

— Mais la barque ne pourra pas aborder, à cause de la surveillance... Elle croisera au large, et il faudra aller, à la nage, la retrouver... Aurai-je la force ?

— Je te soutiendrai, je te porterai, s'il le faut...

— Et les requins? dit Jacques. As-tu pensé qu'ils pullulent, sur ces côtes, et qu'il y a cent chances, contre une, de ne pas leur échapper... Ce sont les meilleurs gardiens de l'île, et l'administration le sait bien... C'est à peine si elle surveille la mer, tant l'évasion est dangereuse...

— Nous bénéficierons de cette confiance... Quant aux requins, nous les braverons. Cinq cents mètres à la nage, moins peut-être... D'ailleurs nous serons armés... Et le canot à vapeur, en un instant, sera sur nous...

— Eh bien! soit! A demain donc. Pars... N'éveillons pas les soupçons, puisque maintenant ma résolution est prise... Séparons-nous...

Ils s'étreignirent, et Tragomer sentit, à la vigueur de l'étreinte, que Jacques ne manquerait pas à son engagement.

— Je pars, mon brave, vous pouvez reconduire votre pensionnaire...

Sur le seuil du bâtiment. Christian parlait au surveillant.

— Il vous a intéressé 1 milord, dit le soldat. C'est un assez bon diable, et tout à fait inoffensif... Il circule en liberté. Il n'y a pas de danger qu'il se dérange, celui-là... On lui laisserait la porte ouverte qu'il ne s'en irait pas... Allez. ï'oll , rentrez tout seul à votre case... Moi je reconduis le milord...

Jacques pencha la tête, pour dissimuler l'animation de sa physionomie. Il balbutia, en saluant Tragomer :

— Au revoir, Monsieur, n'oubliez pas que vous m'avez promis des livres...

— C'est entendu. A demain.

Le forçat s'éloignait. Christian impassible le suivit des yeux :

■ — Il est un peu fou, dit-il au surveillant, mais. je c^ois, comme vous, qu'il est inoffensif...

— Un enfant, milord...

— Où habite t-il ?

— Je vais vous montrer l'endroit. C'est à côté de l'aumônier... Dans un bâtiment qui sert de dépôt à la corderie... L'odeur du chanvre est saine... Il est bien, là... Et puis il peut causer avec l'aumônier... Oh! c'est sa grande ressource, et il parait qu'il a des idées tout à fait à part... Un peu fou comme vous disiez... Voici le gîte...

Tragomer s'arrêta.

— Bon ! j'irai le visiter demain, car je reviendrai pourvoir le médecin et le notaire...

— Ah ! Les Montyons ? dit en riant le soldat. Bon ! Bon !

Et comme son compagnon le regardait étonné,, il répliqua : Nous les appelons les Montyons parce qu'ici ils pourraient concourir pour le prix de vertu. Une plaisanterie, milord, oui, ce sont les honnêtes gens du bagne...

— Retournons à Nouméa, dit Tragomer. Demain, vers la même heure, je reviendrai... Demanderai -je un nouveau permis?

— Oh ! C'est indispensable. Quoiqu'on vous connaisse bien, maintenant...

— Et vous m'accompagnerez ?

— Comme de juste.

Ils étaient arrivés au quai, où dans le canot, les rameurs dormaient étendus sur les bancs, au soleil, bercés par la houle légère, qui venait mourir en battant les marches de l'escalier. Le surveillant tira d'un sifflet attaché à son uniforme un son aigu, et,

arrachés à leur repos, les forçats se redressèrent, les yeux troubles et la face blême.

— Embarquez, milord. Avant partout.

L'embarcation fendit, de sa proue, les lames de la .baie, et Tragomer, perdu dans ses pensées, se laissa bercer au mouvement régulier des avirons frappant la mer.

Une heure plus tard, il gravissait lestement l'escalier du yacht et, par la coupée, sautait sur le pont. Marenval, méconnaissable dans son costume de flanelle blanche, coiffé d'une casquette marine à galons d'or, le visage tanné par le vent et la barbe en broussaille, s'élança au-devant de son ami. et l'emmenant à l'arrière, sous un tendelet de toile qui abritait le pont des rayons du soleil :

— Eh bien? demanda- t-il ardemment. Lavez-vous vu ?

— Je le quitte.

— Tout est-il réglé ?

— Non sans peine.

— Qu'est-ce que vous me racontez-la ?

— La triste vérité. Il m'a fallu presque le menacer, pour le décider à partir.

Marenval eut un geste de stupeur :

— Sommes-nous arrivés trop tard ? Na-t-il plus l'énergie et la force nécessaires pour s'évader ?

— Il a la force. C'était la volonté, qui lui manquait.

— Il préférait restçr ?

AU FOiN'D DU GOUFFRE 231

— Oui. Il était sous l'influence de je ne sais quelles idées de résignation fataliste. Il avait horreur de la lutte, des débats. L'action l'épouvantait. J'ai cru, un moment, que le grand ressort était cassé... Cette effroyable existence est bien faite pour briser les plus fermes caractères. Et plus la trempe d'une âme est fine, plus rapidement elle est détruite, quand on la soumet à de pareilles épreuves... Il a fallu lui révéler la trahison de Sorège, pour le rendre à luimême. Là, par exemple, il a bondi de fureur et hurlé de désespoir... Cette fois, je le tenais !

— Qu'avez-vous résolu ?

— Le plan le plus simple sera le meilleur. Je lui porterai, demain, une vareuse, un béret et un pantalon de matelot. Je resterai, le soir, sous prétexte de visiter l'intérieur de l'ile, le lendemain matin, et j'aiderai Jacques à gagner un point de la côte, où

-dans les anfractuosités des rochers, nous pourrons attendre la nuit. Alors vous viendrez, avec la chaloupe à vapeur, croiser le long de l'ile, en vous approchant le plus possible, dès que l'obscurité tombera, et vous savez que c'est l'affaire de quelques minutes... Nous nous mettrons à la mer et'nous gagnerons l'embarcation... Si je crie, vous forcerez de vitesse sur nous, car alors nous courrons un danger. En quelques instants,, tout sera décidé : notre salut ou notre perte.

— Et le navire ?

— Le navire, demain, demandera ses papiers,

passera à la visite, de façon à se mettre en mouvement, à sept heures du soir. Il faut que nous vous trouvions par le travers de l'île Xou, croisant, et prêts à donner le maximum de vitesse. Car nous pourrons être poursuivis... Il y a un vapeur, dans la rade... Et, si l'alarme est donnée, il faut tout prévoir, nous aurons la chasse, en un instant...

— Rien à craindre, notre yacht marche bien.

— Et si l'on nous canonne...

Marenval se tut. Son regard se dirigea vers les quatre pièces, dont ieslongs colsdecuivre dépassaient le bordage :

— Nous avons de quoi nous défendre, n'est-il pas vrai ? C'est cela que vous pensez, reprit Tragomer.

— Oui, dit .Marenval. Mais alors nous devenons de véritables flibustiers. Et la loi ne plaisante pas avec notre cas. Il faut donc tâcher d'éviter un conflit...

— Si, cependant, il est inévitable?

— Le capitaine et l'équipage obéiront-ils ?

— Le capitaine est anglais. Il ne se laissera pas prendre. Son équipage est discipliné, il exécutera l'ordre donné...

Marenval poussa un soupir. Il avait prévu les difficultés, le danger. Le moment de les affronter était arrivé. Il prit son parti en brave.

— On s'en tirera, dit-il. Jusqu'à présent, tout nous a réussi. Nous avons eu un temps magnifique. La traversée s'est régulièrement effectuée.

Notre yacht est capable de filer dix-huit nœuds, pendant douze heures, sans faiblir. Le résultat dépendra de l'activité avec laquelle nous vous prêterons assistance, demain soir. Les minutes vaudront des heures. Comptez sur moi pour que tout marche à souhait. Je ne quitterai pas la passerelle. Et, foi de Marenval, s'il faut tout risquer, pour aller à votre secours... Eh bien ! On risquera tout !

Le soir tombait. Dans la brume transparente qui s'étendait sur la mer, les feux de l'île Nou s'allumèrent, un à un, et la forme du pénitentier, des camps, des magasins, dessinée par les fanaux qui les éclairaient, se profila dans l'éloignement. Sur cette rade silencieuse, au milieu de l'obscurité venue avec une rapidité soudaine, ce tableau du bagne, révélé par les lumières qui aidaient à surveiller ses misérables habitants, jetait dans la pensée des deux amis une profonde tristesse. Que de regrets, de douleurs, de colères, fermentaient dans cette cité du crime et de la honte. Un cri de haine et de vengeance montait, dans l'air du soir, sous le ciel limpide et semé d'étoiles. Et, parmi cette tranquillité et cette tiédeur, au milieu de cette sérénité de la nature, des hommes, véritables damnés, maudissaient la vie, qui se traînait, pour eux, dans la souffrance et la misère, sans espoir.

Le surveillant, qui avait amené Tragomer, montra la corderie et dit :

— Milord, voici le logis. Si vous voulez entrer, je vais appeler notre paroissien...

Christian se tourna vers un matelot qui le suivait et lui parlant en anglais :

— Entrez avec moi, Dougall.

L'homme, qui portait sur son épaule une petite caisse de bois, toucha son béret de la main et se disposait à passer la porte, quand le factionnaire l'arrêta et dit :

— Il faut laisser votre caisse dehors. On ne peut rien entrer dans les bâtiments, sans une autorisation...

— Voici l'autorisation, dit le surveillant, en sortant un papier de sa poche.

Le marin, suivant Tragomer, entra dans le baraquement, où, assis par terre, le dos à la muraille, et leur chaîne attachée à la ceinture, des forçais effilaient de gros et durs cordages goudronnés. Les têtes

se levèrent avec curiosité, les mains, endolories par le rude travail, s'arrêtèrent. Un grognement s'éleva de ce bétail humain. Mais, à la vue du surveillant qui fermait la porte, le silence se rétablit apeuré. Les trois hommes traversèrent une petite cour, attenant au préau de punition, et, à travers la grille, un spectacle saisissant attira les regards de Tragomer. Un malheureux, la tête couverte d'une cagoule, par les trous de laquelle luisaient ses yeux, tournait autour de la cour, comme une bête fauve. Il marchait lentement et, à chaque pas, sa chaîne, dont l'anneau était remonté jusqu'au genou, tintait lugubrement. Sous le soleil, masqué, solitaire, silencieux, il était effrayant.

— Que fait là cet homme ? demanda Tragomer au gardien...

— Il se promène, pendant une demi-heure. Après, il rentrera dans son cachot. C'est un évadé, qui a été repris. Il a attrapé deux ans de cellule... Il ne voit personne, ne parle à personne et vit dans un cabanon de trois mètres de long sur un mètre de large.

— L'in-pace ! murmura avec horreur Tragomer. Voilà donc le sort qui attend les malheureux qui essayent de s'échapper...

— Ah ! Milord, si on ne les traitait pas un peu raide, il n'y aurait pas moyen d'en venir à bout...

— Il est, cependant, bien naturel qu'un condamné veuille se sauver.

— C'est naturel, mais ça nous cause bien des

embêtements. Aussi n'est-on pas tendre, pour ceux qui nous brûlent la politesse...

Le solitaire, voilé de son capuchon, tournait toujours. Christian frémit, en pensant que, si Jacques retombait aux mains de ses gardiens, un sort pareil lui était réservé. Instinctivement, il tàta dans sa poche le revolver qu'il y avait mis avant de partir. La mort lui parut préférable au supplice de cet emmuré, qui ne sortait de sa cage de pierre que pour tourner, voilé, sans que les rayons du soleil, la brise du ciel, pussent lui toucher le visage.

Ils passèrent devant une forge, où des forçats martelaient, sur l'enclume, les manicles et les chaînes, qui devaient servir à entraver leurs compagnons de misère. Puis une porte s'offrit, sur laquelle était écrite celte indication : Bureau annexe des subsistances.

— C'est là, dit le surveillant.

Dans utie petite pièce, meublée d'une table et de deux bancs, Jacques de Fréneuse assis, copiait, sur un registre, des notes empilées devant lui. Il leva la tête et rougit, en voyant entrer son ami. Il resta, cependant, à sa place, la plume à la main, attendant l'ordre du surveillant.

— Vous pouvez cesser votre travail, pendant que monsieur restera ici... Voici des livres qu'il a été autorisé à vous apporter... *•

Le matelot ouvrait la caisse et en sortait une bible, une histoire des voyageurs, et des paquets de tabac.

— Je pense que vous voudrez bien accepter ces quelques cigares, dit Tragomer au surveillant, on n'en trouve pas comme ceux-ci dans la colonie. Pour le tabac, je vous demande de le laisser à ce pauvre garçon...

— Remerciez, 2317. En voilà pour plusieurs mois, si vous ne vous le laissez pas filouter par les camarades... Allons ! Vous avez du bonheur. Tous les visiteurs ne sont pas aussi généreux...

— Monsieur, je vous remercie, dit humblement le forçat.

— Milord, quand vous voudrez repartir, je vous attends au canot... Vous ne vous perdrez pas en chemin. Moi j'ai besoin de voir le commandant qui loge à l'autre bout du pénitencier... J'en ai pour une heure...

— Prenez votre temps, je ne reviendrai qu'à la dernière limite.

— Six heures... Il fera déjà sombre...

— Emmenez avec vous le matelot. Allez, Dougall, et ne changez rien à ce qui est convenu...

Le marin salua, et, derrière les talons du surveillant, il sortit. Sur le seuil, Tragomer les suivit du regard, constata qu'ils ne prenaient pas le chemin par lequel ils étaient venus. Donc, ils ne devaient pas repasser devant le factionnaire. La chance se dessinait en faveur de Jacques. La porte fermée, Christian se jeta sur son ami et, le regardant jusqu'au fond de l'àme :

— Toujours résolu?

— Résigné à te suivre, puisque tu le veux. Décidé à souffrir, puisqu'il le faut.

— C'est bien. Nous n*avons que peu d'instants à nous. J'ai flâné, depuis deux heures, dans le pénitencier, pour user le temps, écoutant les balivernes d'un idiot, qui a été notaire, et les lamentations d'un gâteux, qui a été médecin. Pauvre ami, voilà ce que dix ans de cette infernale existence auraient fait de toi. Mieux vaut la mort, en essayant de redevenir libre.

En parlant, Tragomer se déshabillait. Sous sa veste blanche, il avait une vareuse de laine bleue, pareille à celle que portait le matelot Dougall. Sous son pantalon, un pantalon de même étoffe que la vareuse. Il sortit, de sa poche, un béret bordé de rouge, puis une paire de souliers.

— Allons, vivement, déshabille-toi... Nous n'avons pas à craindre d'être surpris ?

■ — INon ! Personne ne viendra, si le surveillant est bien parti. Mais comment enlever ma chaine ".'

— Attends !

De sa poche de coté, Tragomer sortit un marteau et une petite scie d'acier montée sur un archet. Il ne put s'empêcher de sourire.

— Des outils de cambrioleur.

Il maniait, déjà, la scie avec adresse, et, sans que le grincement des dents sur le fer se fit entendre, la limaille tombait, comme une poussière. Un quart

d'heure de travail et l'anneau du bras était entamé jusqu'à la moitié de l'épaisseur du métal. Alors avec le marteau il donna un coup sec sur lamanicle, qui se brisa. Pour la jambe, la tâche fut .plus facile et plus prompte. La chaîne tomba sur le sol de la case, et. avec un soupir de joie, Jacques étendit ses membres libres du lien infâme. Tragomer prit la chaîne et, la roulant, il s'apprêtait à la cacher, mais Jacques dit :

— Détache ces deux anneaux, je veux les emporter...

Libre de frapper sur les chaînes, sans crainte de faire du mal au prisonnier, Tragomer brisa les deux manicles, et, pendant que Jacques, rejetant son immonde sarrau fait de toile à sac, s'habillait avec les vêtements apportés, il mit les deux atroces bracelets dans sa poche. Revêtu de l'uniforme, chaussé de souliers, Jacques se montra tout différent de ce qu'il élait, sous sa livrée de forçat. Sa taille parut plus haute, ses épaules plus larges. Il ne semblait plus courbé sous le poids de son infamie désespérée. Seul, le visage glabre du condamné pouvait encore attirer l'attention sur lui et le trahir. Alors Tragomer, de son portefeuille, tira une trousse dans laquelle se trouvaient des pastels et des postiches. Il fit asseoir Jacques, et, «comme sUl le maquillait pour un bal, il lui étendit, sur le visage et sur le front, une teinte couleur de brique. Puis, avec un soin extrême, il lui colla, sur le bas du visage, des poils roux. Et, satisfait

de son ouvrage, il lui tendit une petite glace ronde en disant :

— Tiens. Te reconnais-tu ?

Dans le miroir, Jacques vit paraître l'image d'un vigoureux matelot, brûlé par le soleil des tropiques, et non plus la face de misère et de découragement du pauvre 2317. Tragomcr lui tendit un revolver et, avec un air de résolution :

— Maintenant, prends cette arme. Car il est bien entendu, n'est-ce pas, qu'on ne te reprendra pas vivant? Je te défendrai, s'il le faut, jusqu'à mon dernier s&uffle.

— Sois tranquille ! dit Jacques avec un sourire. La dernière balle sera pour moi.

— Eh bien, prends cette caisse sur ton épaule, comme la portait Dougall, et allons-nous-en.

Jacques se tourna alors vers Tragomer et, avant de passer la porte de celte misérable case, où il avait tant souffert, il se jeta dans les bras de son ami et dit :

— Quoi qu'il arrive, merci, Christian.

— C'est bien ! dit Tragomer, maintenant, assurons la physionomie et en avant !

Ils sortirent, traversèrent la cour, où se trouvait la petite forge, entrèrent dans la corderie, où les forçats continuaient à déchirer leurs doigts contre les rudes torons des câbles goudronnés, et arrivèrent à l'entrée du bâtiment, où était posté le factionnaire. Adossé à sa guérite, appuyé sur son fusil, à l'abri

du soleil déjà oblique, le soldat paraissait n'avoir pas bougé. Il jeta un coup d'œil sur les deux hommes, reconnut le visiteur étranger, le matelot qui portait la caisse, et ne sourcilla pas. Tragomer, blême d'émotion et le cœur battant, porta la main à son casque de liège et dit en passant :

— Bonsoir.

— Bonsoir, répondit le factionnaire.

Jacques était dans la rue, mais pas encore sorti du pénitencier. Il fallait franchir encore l'enceinte. Mais Christian n'avait plus peur. Dans sa poche, il serrait le permis à son nom et au nom de Dougall. Il était fort de son premier succès, prêt à tenir tète au surveillant, à forcer le passage si besoin était. L'ne exaltation, faite de ses émotions passées, lui montait au cerveau. Il se sentait la force de dix hommes. Il avait, maintenant, la certitude de réussir. Ils arrivèrent à la grille. Là, par chance, ils tombèrent dans un défilé de corvée, qui revenait au camp. Le surveillant était fort occupé à compter ses pensionnaires, et jurait comme un païen, parce que deux forçats venaient de renverser, devant la porte, un tonnelet de brai liquide, qui empuantissait l'atmosphère.

— Ah ! les tonnerre de Dieu de salauds ! Ils l'ont fait exprès, hurlait le surveillant. Huit jours de cellule et de pain sec!... Qu'est-ce qui va nettoyer leur cochonnerie? Pas moi, bien sûr! Brigadier, faites-moi rester ces animaux-là, jusqu'à ce que tout

soit remis en état ! Et s'ils ne peuvent pas l'enlever avec les mains, qu'ils le torchent avec la langue !

Il vit Tragomer et son matelot qui s'avançaient pour sortir.

— Ah ! Voilà les Anglais maintenant, grogna-t-il. Bon ! Passez! Nous n'avons pas le temps de causer...

Il s'était rejeté sur les forçats, sur le brigadier et sur le brai. Tragomer et Jacques étaient dehors.

— Marquons deux points, dit Christian, avec un accès de gaîté, nous n'avons plus que trois chances contre nous. Maintenant, il faut gagner la plage et nous mettre à l'abri, puis atteindre la chaloupe sans accident et arriver à bord. Tournons à droite.

Ils tournaient le dos au quai et au quartier, se dirigeant vers la mer. Des canaques, des libérés, des soldats, passaient les regardant curieusement. Au détour d'un hangar, Jacques jeta sa caisse. Et, libre de ses mouvements, il marcha auprès de Christian. Ils passèrent derrière un bouquet de tamaris, qui croissaient dans la dune, et se trouvèrent seuls. A perte de vue, la brousse, qui venait jusqu'à cent mètres de la ceinture de récifs sur lesquels se brisait le flot, bancs de coraux couverts d'une végétation d'algues qui les verdissait et donnait à l'eau calme des relais de mer une teinte d'émeraude.

— Regarde, dit Tragomer, en montrant à Jacques l'étendue liquide qui bleuissait à perte de vue, le yacht...

Traînant, dans le ciel, la noire fumée de ses che-

minées, le navire croisait, à/un kilomètre de la côte, comme il avait été convenu la veille. Sous le soleil incliné déjà vers la mer, la coque blanche, très rase sur l'eau, apparaissait découpée nettement. Les moindres détails se distinguaient, et il sembla à Christian voir deux hommes sur la passerelle en arrière du rouf. L'un devait être Marenval.

— Hàtons-nous, dit Tragomer. Dans une heure le jour va tomber brusquement, et il faut que nous soyons cachés. Car le surveillant vam'attendre inutilement au canot, me chercher, et ton évasion pourra être découverte. A ce moment commencera le danger.

Ils étaient seuls, sur la dune, parmi les lentisques, les jujubiers et les herbes jaunes. Derrière eux, dans le lointain, le pénitencier profilait ses masses sombres. Et, sur la mer, régulier, tranquille, le yacht filait, louvoyant. Tout à coup, une fumée blanche monta sur le flanc du navire et une faible détonation parvint, au bout d'un instant, aux oreilles des fugitifs.

— Ils nous ont vus, 'dit Tragomer. C'est un coup de fusil, pour attirer notre attention. Ils nous observent, sans doute, avec une lunette, mais ils ne sont pas sûrs d'avoir affaire à nous. Répondons-leur.

Il prit, dans sa poche, une longue écharpe blanche et, cassant une branche, il l'attacha au bout, de façon à en faire un drapeau. Puis, il l'agita, par trois fois, dans l'air transparent. De nouveau, une fumée

monta du bateau et une détonation apporta aux deux amis l'assurance que leur signal avait été compris. Raffermis par la certitude d'être en communication avec le yacht, ils avancèrent le long des récifs, avec plus de hâte, s'éloignant de la zone dangereuse, mettant, entre eux et une poursuite possible, le plus grand espace à parcourir et à fouiller.

Ils étaient, maintenant, parmi les rochers. Une sorte de promontoire s'avançait au large, formant une langue de corail, battue de tous côtés par la mer. Ce cap sortait, de près d'un kilomètre, des terres et s'étendait, comme un serpent endormi, sur les flots. Ils s'y engagèrent. Il n'avait pas plus de deux cents mètres de largeur. De tous cotés, il était couvert par les dunes. Une butte de rochers le terminait. C'était vers cet amoncellement, formant un abri, que Christian et Jacques se dirigeaient. Soudain, ils tressaillirent. Un coup de canon venait de résonner, dans la direction du port, puis un second, et enfin un troisième, tirés à intervalles égaux. En même temps, le vent léger qui venait de la terre, leur apporta Le roulement du tambour battant la générale, et une rumeur confuse, faite de centaines de voix, dans le lointain. lis se regardèrent en pâlissant :

— ■ Tout est découvert ! dit Jacques.

— On est à nos trousses ! ajouta Tragomer.

Il lança un regard autour de lui. Le soleil, comme un globe de feu, incendiait les flots, dans lesquels il allait s'abîmer. Encore une heure, peut-être, et la.

nuit venait, instantanée, envelopper leur fuite de ses ténèbres seeourables. Mais il fallait attendre une heure. Et, déjà, les meutes de gardiens canaques lancés sur la piste du fugitif devaient battre la dune. On avait vu passer Tragomer, des indices certains, sur la direction qu'il avait prise, étaient, en ce moment, donnés aux traqueurs du gibier humain.

— Gagnons la pointe du promontoire et cachonsnous dans les rochers, dit Christian.

Ils avancèrent rapidement, et, dans une petite grotte, ils se trouvèrent, pour quelques instants, libres de respirer, d'écouter et de voir.

— Regarde, dit Tragomer, voici le yacht qui vire et, en même temps, il met le canot à la mer... Ils ont compris le danger. Ils viennent à nous.

Le canot embarquait ses hommes et filait rapide sur les flots, poussé par son hélice. La distance, qui le séparait de la terre, diminuait à vue d'œil. Déjà l'œil perçant de Tragomer distinguait Marenval, assis à l'avant. Mais la tentative hardie faite pourles sauver, brusquement attirait sur eux un mortel danger. Une escouade de police,' battant la brousse, venait d'apercevoir le canot, et soupçonnant qu'un rapport secret existait entre la fuite du forçat et la marche de cette embarcation vers la cùte, les canaques poussant des cris' pour se rassembler, marchaient dans un demi-cercle menaçant vers la bande de rochers qui abritait les deux malheureux.

Tragomer jeta un rapide coup d'œil autour de lui.

Il vit sur la mer la barque qui apportait à Jacques la délivrance, derrière les rochers la troupe armée, prête à toutes les violences pour reprendre le captif. Douze cents mètres séparaient la pointe de corail, de la barque. Cinq cents mètres séparaient les poursuivants de leur proie. Il n'hésita pas. Il jeta bas sa vareuse, sa chemise, enleva ses chaussures, et ne garda que son pantalon, dans la ceinture duquel il passa un solide coutelas, et se tournant vers Jacques qui l'avait imité :

— Nous risquons d'être pris, si nous restons ; nous risquons d'être tués, si nous fuyons. Il n'y a pas à hésiter. D'ailleurs, c'était convenu : à la mer, ami, et à la délivrance, s'il plait à Dieu!

Ils s'embrassèrent une dernière fois et silencieusement se laissèrent couler dans l'eau. Ils nagèrent. Pendant deux cents mètres, garantis par la masse des rochers, ils ne furent pas aperçus par les policiers canaques. Mais un grand cri, bientôt, les avertit qu'ils étaient découverts. Un feu de salve, le sifflement des balles, autour d'eux, leur prouvèrent que, par tous les moyens, leurs poursuivants étaient décidés à les empêcher de se sauver.

— Plongeons, dit Tragomer, ils vont encore tirer.

Mais la décharge attendue ne se produisit pas. Une barque, commandée par un surveillant et montée par douze rameurs canaques, débouchait de la côte et venait de se placer entre les fugitifs et ceux qui

les fusillaient. En même temps, le canot à vapeur du yacht, risquant tous les dangers, forçait sa marche dans la direction des nageurs. Il y eut, pendant quelques minutes, une lutte silencieuse et poignante entre les deux hommes qui défendaient leur liberté et leur vie, et ceux qui essayaient de la leur reprendre. Dans le silence, la voix du surveillant cria rauque et furieuse :

— Halte ! Du canot î au nom de la loi ! Halte ! Une voix ferme répondit, celle de Marenval :

— Avant partout !

Les deux barques n'étaient pas à cinquante mètres l'une de l'autre. Les nageurs, entre elles, et aussi près d'être saisis par les bourreaux, que recueillis par les sauveurs.

— Halte ! hurla, de nouveau, le surveillant, ou je vous coule !

— Passez dessus ! répliqua Marenval, qui se dressa à l'avant, comme pour donner plus d'autorité à son commandement.

— Go ahead! cria le barreur.

Le surveillant fit feu deson revolver sur le canot ; la casquette blanche de Marenval, emportée par la balle, vola dans la mer. Au même instant un craquement terrible retentit. Le canot à vapeur, lancé de toute sa vitesse cofttre la chaloupe, venait de l'ouvrir par le milieu du bordage. Il y eut un grand cri, puis tout s'abîma et, sur les flots, il ne resta plus de visible que le canot du yacht.

— A nous ! cria Tragomer, en se dressant au-dessus des flots.

Autour des nageurs, le surveillant et ses canaques, tombés à l'eau, reparaissaient accrochés aux débris de leur embarcation. Des bras secourables se tendirent et, suffoqués, haletants, presque évanouis, les deux fugitifs furent attirés dans le canot.

— Take care ! dit l'homme de barre.

Les matelots se couchèrent. Une volée de balles, envoyée par les canaques de la police, siffla dans l'air. En même temps, une seconde chaloupe parut, faisant force de rames, vers les naufragés.

— Au yacht! cria Marenval. Nous nous embrasserons tout à l'heure !

Le canot vira, et, fendant les flots, se dirigea vers le navire. Le soleil, à cette minute même, tomba, comme une boule rouge, dans les flots et s'y éteignit. Le crépuscule s'étendit sur la mer et, seuls, dans le lointain, sur la plage, les cris d'appel des canaques se firent entendre. Un matelot tendit à Jacques et à Christian des vêtements préparés pour eux. Et grelottants encore de leurs efforts, autant que du froid de l'eau, ils jetèrent leurs pantalons trempés et s'habillèrent. Pas un mot ne s'échangea, jusqu'à ce qu'on fût bord à bord avec le yacht.

— Eh bien? demanda le capitaine, penché sur le bordage.

— Tout est bon ! répliqua Tragomer.

Par l'échelle de corde qui pendait le long des

flancs du navire, ils montèrent. L'embarcation fut hissée sur ses pistolets, et, reprenant sa marche un instant interrompue, le navire frémissant sous l'impulsion de son hélice, mit le cap sur le large.

— Libre ! Mon bon Jacques, dit alors Marenval, en saisissant le jeune homme et en le regardant avec des yeux de tendresse. Pauvre garçon, il était temps que nous arrivions. Comme vous êtes changé!

Lavé par l'eau de mer, sans maquillage et sans postiche, le visage amaigri de Fréneuse se montrait émacié et mélancolique.

— Merci, mes amis, dit-il avec une vive effusion , merci de votre dévouement et de votre courage. Je voudrais vous dire mieux toute la gratitude qui est dans mon cœur. Mais les mots me manquent. Pardonnez-moi... •

Des larmes roulèrent sur ses joues. Il les effaça du revers de sa main, étouffa un sanglot et, avec un geste farouche, s'écarta, marchant vers l'arrière du navire. Là, il s'assit sur un rond de cordages et. laissant tomber sa tête entre ses mains, il médita profondément.

— Il faut le laisser seul, dit Tragomer. Il a besoin de se reprendre. La transition, entre son anéantissement désespéré et son retour à la vie, est trop brusque : il en est accablé/ Demain, il sera plus calme. Les idées se seront classées et nous pourrons l'interroger avec fruit. Mais je vous fais mes compliments, Marenval. Vous avez résisté aux autorités

de votre pays, avec une maestria superlative. Vous voilà hors la loi, mon ami...

— Sacrebleu ! Avez-vous vu que ce brigadier a.\ essayé de me tuer ? Il me canardait avec un entrain remarquable. Une de ses balles m'a enlevé ma casquette. Un centimètre de plus, il me cassait la tète.

— Mais vous, vous ne l'avez pas raté. Il n'a pas été long à tomber à l'eau !

— Cher ami, dit gravement Marenval, il fallait de la décision. J'ai vu que tout allait se gâter, sije ne coulais pas leur sacré canot. Ma foi, je n'ai pas hésité.

— Et vous avez joliment bien fait. Sans vous, Marenval, tout était perdu.

— Je le sais. Et je ne suis pas mécontent de la façon dont j'ai mené cette affaire-là. Mais, figurez-vous que ce n'était pas encore des gardes-chiourme que j'avais le plus peur pour nous et pour vous. Depuis notre départ du yacht, le canot était suivi par un énorme requin qui semblait guetter le moment où quelqu'un tomberait à l'eau. C'est un miracle qu'il ne soit pas intervenu dans la bagarre...

— Le mouvement des barques, les cris des canaques et la promptitude de l'action, l'auront dérangé. Moi aussi je craignais l'arrivée d'un squale, et je m'étais muni d'un coutelas, bien décidé à ne pas iue laisser dévorer sans résistance.

— J'espère, dit froidement Marenval, qu'il aura

pu se payer un morceau du gros brigadier, qui voulait absolument me massacrer...

— Vous devenez féroce, cher ami.

— Voilà comme je suis, moi, quand on me sort de mes habitudes. A propos, et le bon Dougall?

— Eh bien, suivant le plan arrêté, Dougall a dû aller à l'embarcation de l'administration, comme s'il ne se doutait de rien. Il a, certainement, été gardé par le surveillant qui me conduisait.

— Etait-ce le gros brigadier?

— Non! 11 n'était pas de la poursuite. J'en suis bien aise. Car c'était un brave homme, et j'aurais été fâché qu'il lui arrivât du mal. Il avait une si comique façon de m'appeler : « Milord », car vous savez, Marenval, que rien n'ôtera de l'esprit des autorités coloniales que ce sont des Anglais qui ont fait le coup.

— Vous avez pris toutes vos précautions pour qu'il en soit ainsi. Mais que croyez-vous qu'il advienne de notre matelot?

— Dougall est un garçon très intelligent. Il ne sait pas un mot de français. A toutes les questions, il répondra : je ne comprends pas, menez-moi devant le consul d'Angleterre. Voilà les instructions que je lui ai données. Une fois devant le consul, il est tiré d'affaire. Il n'a participé} en rien, à l'évasion. Il n'a prêté les mains à quoi que ce soit. Il m'accompagnait, mais il s'est séparé de moi, au moment où il aurait pu être compromis. Je l'ai abandonné,

preuve qu'il n'était pas du complot. Il appartient à l'équipage de Y Albert- Edouard, du port de Southampton. Les autorités maritimes de Nouméa ont nos papiers. Arrivé au large, V Albert- Edouard redevient le Magic, et on peut chercher. Pendant ce temps, avec les cent livresque j'ai données à Dougall, notre brave garçon prend le bateau pour Sydney, et, croyez-moi, il arrivera en Angleterre avant nous, car il n'aura pas à traverser ce diable de canal de Torrès, qui est semé de récifs dangereux.

Mareuval hocha la tète en signe d'assentiment, puis :

— Pensez-vous que nous serons poursuivis ?

— Nous le saurons dans une heure. Mais je ne m'en inquiète guère. Nous marchons comme le vent, et ce n'est pas un aviso de l'État qui peut faire la pige avec notre bateau. Ces Anglais savent construire, il n'y a pas à le nier. Et voilà un bâtiment de plaisance, qui file comme un torpilleur.

— Maintiendrons -nous cette vitesse -là longtemps ?

— Tant que nous ne serons pas sortis des eaux françaises. Une fois dans les eaux neutres, nous reprendrons notre allure de promenade.

— Et quand serons-nous hors d'atteinte ?

— Vers minuit.

— Alors, Tragomer, si nous allions dîner.

— Ma foi. je ne demande pas mieux. Ce bain m'a creusé.

— Ferons-nous avertir Jacques ?

— Non, laissons-le tranquille. Un stewart lui portera un plateau. Il mangera, là où il est, s'il a faim. La solitude est bonne pour cet esprit trou-blé.

Ils descendirent. Jacques seul, à l'arrière, sous la voile gonflée par le vent, appuyé au bordage, accablé de fatigue par les efforts qu'il avait imposés à son corps affaibli, étourdi par son miraculeux retour à la liberté, laissait sa tête appesantie se balancer au roulis du navire, et, dans la douceur de la nuit, dans la tiédeur de la brise, éprouvait, pour la première fois depuis bien longtemps, un apaisement délicieux. Sous ses pieds, il sentait le pont vibrer du tournoiement vertigineux de l'arbre de couche. Le bouillonnement des flots battus par l'hélice, berçait son oreille. Et il pensait : chaque tour de machine, chaque mouvement du navire, m'éloignent de la captivité, et me rapprochent de ceux qui m'aiment et n'ont cessé de me pleurer.

Une torpeur alourdissait ses membres, mais sa pensée, peu à peu, se dégageait, comme d'un brouillard, et il la retrouvait lumineuse et active. Ses yeux se portèrent sur l'étendue, et, au loin, déjà perdue à l'horizon de mer, la lumière du phare lui apparut telle qu'un petit point pâle, décroissant, prêta disparaître, comme le malheur. Il était libre, il était entouré d'amis, il allait vers son pays et vers sa famille. Mais en même temps, il allait vers la lutte.

Un pli creusa son front. Sa liberté lui imposait

lô

de terribles devoirs. Il fallait la justifier par la découverte du vrai coupable. Il ne pouvait trouver d'excuse à son évasion que s'il envoyait le criminel impuni le remplacer dans la petite case de la corderie, à côté de la forge où les forçats martelaient eux-mêmes leurs chaînes. Instinctivement il étendit son bras et. avec joie, il le sentit débarrassé de la dure manicle. A son poignet, le calus fait par l'anneau de misère, se voyait et se verrait longtemps.

Toutes les horreurs de sa vie infamante lui revinrent à la pensée, et l'image de l'aumônier, qui seul avait essayé d'adoucir sa misère, s'évoqua devant lui. C'était ce saint homme qui lui rappelait, pour l'exhorter à la résignation, les souffrances du Sauveur, et qui lui montrait, dans les tortures imméritées qu'il lui fallait endurer, l'expiation de ses fautes anciennes. Il les jugeait bien graves et bien nombreuses. Et dans son repentir, il élevait ses regrets vers le ciel., et priait Dieu de les accepter comme un rachat de sa vie passée.

Il n'espérait pas, alors, que sa destinée changeât. Il se voyait enfermé pour jamais dans cette enceinte effroyable où s'agitaient la misère, le crime et la douleur, et c'était d'un cœur fervent et résigné qu'il acceptait son épouvantable destinée. Un élan de reconnaissance emporta sa pensée, il leva les yeux, et, dans ce grand silence de la mer déserte, sous le firmament constellé d'étoiles, pénétré de douceur,

sûr que c'était à la grâce divine qu'il devait son salut, il pria avec ferveur.

Le stewart put s'approcher de lui, placer, à portée de sa main, l'en-cas que ses amis lui envoyaient. Il ne l'entendit pas, ne le vit pas. Il resta plongé dans sa méditation. La nuit noire l'enveloppait. Le yacht avait éteint ses feux pour échapper plus facilement à une poursuite possible. Et, sur la mer libre, dans la rapidité de la fuite, l'esprit de Jacques rasséréné et fortifié, se reposait en une sécurité absolue. Il ne doutait plus de faire éclater son innocence, par des preuves irréfutables.

Le doute qui l'avait torturé si longtemps, jusqu'à l'inciter à croire que, peut-être, dans une sorte d'ivresse dont il ne se souvenait plus, il avait commis le crime auquel il se disait étranger, une conviction ferme le remplaçait. Il se sentait une autre conscience, il redevenait un autre homme. L'accablement de la claustration qui le déprimait, l'anéantissait, au point de faire de lui une créature privée de sensibilité matérielle, était remplacé par la fierté lucide 'd'un être libre de son corps et maître de sa pensée.

Il demeura, toute la nuit, à la même place, songeant. Le pas de l'homme de garde, arpentant le pont dans sa marche régulière, ne l'arracha pas à ses réflexions. Il ne tourna pas les yeux vers le capitaine, debout sur sa passerelle, veillant avec une double attention sur la direction de son navire.

Il était dans une sorte d'exaltation qui abolissait, pour lui, toutes les sensations extérieures, pour ne le laisser sensible qu'aux impressions intimes. Et celles-là étaient exquises,, car il y retrouvait tout le trésor île sa délicatesse, de sa foi, de son honneur, qui lui avait été brutalement ravi, pendant ces deux mortelles années.

L'aube blanchit, les étoiles pâlirent. Le vent fraîchit, et la première corvée des matelots parut sur le pont. Jacques poussa un soupir, il comprit qu'il lui fallait sortir des sphères immatérielles où son esprit s'était reposé et purifié pendant les heures de celte veille, et rentrer dans le courant de la vie positive. Il se leva, comme le jour brusquement succédait à la nuit. Autour du navire, la mer était vide. A deux lieues, sur la droite, un gros vapeur s'avançait lourdement dans la direction des îles Loyalty. A l'arrière, pas un point suspect. A l'avant, le large, sans une voile, sans une fumée.

— Eh bien ! Jacques, dit la voix de Tragomer, nous voilà hors de peine. Maintenant nous pouvons respirer.

Fréneuse se retourna. Tragomer sortait du rouf et venait vers lui. Il lui tendit la main en souriant :

— Pardonne-moi, ami, de t'avoir quitté hier soir. J'étais comme une bêle sauvage qui a fui de sa, prison, et que le grand air et l'horizon large ont effarée. J'avais besoin de me cacher, de chercher un

coin d'ombre. Je n'étais plus habitué à vivre libre. Maintenant me voici remis... Le pli de la servitude est, vois-tu, difficile à faire disparaître. Surtout <|uand elle a été aussi lourde que celle subie par moi.

Tragomer posa sa main sur l'épaule de son ami.

— Tu as deux mois devant loi, pour reprendre possession de toi-même. C'est en cela que le voyage va l'être excellent. Pelit à petit, tu rentreras dans tes habitudes de dignité et, quand tu arriveras en Europe, tu seras le Jacques d'autrefois.

Une ombre passa sur le front de Fréneuse.

— Le Jacques d'autrefois? Jamais plus. Il est mort, celui-là. Je l'ai laissé au bagne, avec la défroque du forçat. Le Jacques que tu ramènes, n'aura plus qu'une préoccupation dans sa vie : faire oublier à ceux qui l'aimaient tout le chagrin qu'il leur a causé.

— Cela, je l'approuve, dit Chrislian. et ce sera justice. Mais viens avec moi dans ta cabine. Tu te vêtiras, en attendant que Marenval se lève, car il est moins matinal que moi.... Et, d'ailleurs, les émotions et les fatigues de celte terrible journée l'avaient brisé... Mais il est content, va, et fier. Il ne donnerait pas sa croisière,- pour le double de ce qu'elle lui coûte... Son seul regrçt, c'est de n'avoir pu rapporter la casquette, que la balle du garde-chiourme a enlevée . Quel trophée pour un homme pacifique! Mais il gardera d'autres souvenirs! Ah ! voici notre capitaine...

Un jeune homme blond, la figure rasée et rose, s'avançait vers eux. Tragomer dit :

— M. Edwards, je vous présente mon ami le comte de Fréneuse. En' ce moment, il est assez mal tourné, mais vous le verrez tout à l'heure à son avantage...

— Je suis heureux, Monsieur, dit le marin, avec un accent anglais très prononcé, d'avoir contribué à vous tirer d'affaire... Ce que mes patrons m'avaient raconté m'a rendu facile et agréable le service que j'ai rempli viâ-à-vis d'eux... Nous avons risqué, hier, quelques petites choses, ajouta l'Anglais, avec un sourire, Mais, ce matin, nous n'avons plus à compter qu'avec ce qui porte ce pavillon-là...

Et du geste, fièrement, le capitaine montrait le Jack britannique, qui flottait à la corne de son mât d'arrière.

— Alors, vous êtes tout à fait tranquille ? demanda Tragomer.

— Je suis sur la mer qui appartient à tout le monde, maître à mon bord, et si quelqu'un voulait me parler, je lui répondrais avec cela.

Il frappa un petit coup amical sur une des longues pièces de cuivre qui s'allongaient paresseusement sur le pont. Puis il ajouta, avec une belle assurance nationale :

— Et. toute l'Angleterre serait derrière moi.

— Où sommes-nous, en ce moment, et vers quel point nous dirigeons-nous ? demanda Tragomer.

— Nous sommes par le travers de Bowen, Australie, et nous avons le cap sur la Nouvelle-Guinée. Je vais faire ralentir notre marche, car il est inutile que nous vidions nos soutes à charbon. Nous ne pourrons plus les remplir qu'à Batavia. Nous allons donc nous servir de nos voiles...

— Faites comme vous l'entendrez, capitaine. Nous avons tout intérêt à nous laisser conduire.

Ils descendirent par l'escalier, dans le salon, et gagnèrent les cabines. Pour la première fois, depuis bien longtemps, Jacques retrouvait le confort et le luxe auxquels, dès l'enfance, il avait été habitué. Une large cabine meublée d'un lit, d'une armoire à glace et d'une toilette, lui avait été préparée. La propreté anglaise y brillait, dans tous les détails de l'aménagement, et, avec une joie d'enfant, Jacques trouva les brosses, les flacons, les ustensiles, tous ces menus objets qui constituent la recherche et l'élégance de la vie.

Il se laissa tomber dans un fauteuil et resta à regarder autour de lui, comme s'il ne pouvait se rassasier de ce qui frappait ses.yeux. Soudain il pâlit. Au chevet de son lit, dans un cadre d'or, il venait d'apercevoir deux portraits : ceux de sa mère et de sa sœur. Vêtues de noir, tristes et amaigries, elles semblaient pleurer l'absent. La veille du départ de Southampton, Marenval avait reçu ces photographies destinées à Jacques. Et c'était, avant le retour, une première promesse de pardon.

— Elles sont bien changées ! dit, après un assez long silence, Jacques à son ami.

— • Et cependant, à ce moment-là, elles commençaient à espérer.

— Comment leur ferais-je oublier tout ce qu'elles ont soufTert pour moi ?

— Oh ! bien facilement ! Les mères et les sœurs ont des trésors d'indulgence. Il leur suffira de te revoir. Ce qui leur a fait le plus de mal, ce n'est pas de te croire coupable, mais de te savoir malheureux.

— Dis-moi quelle a été leur existence depuis deux ans.

— Celle de deux recluses, de deux parias volontaires. Elles ont fui le monde qu'elles accusaient de ta perle, et se sont confinées chez elles, pour pleurer à loisir. Tout ce qui n'était pas toi leur est devenu étranger. Tout ce qui ne partageait pas leur foi dans ton innocence et leur désolation de ton martyre a été systématiquement écarté par elles. Moi-même...

— Toi, Christian? s'écria Jacques avec surprise.

— Oui. moi, pour avoir, dans le premier moment de stupeur, courbé la tête sous la sentence qui te condamnait, pour n'avoir pas, assez promptement, réagi contre l'infamie qu'on l'imposait, j'ai été repoussé par ta mère et par ta sœur... Par ta sœur, que j'aimais et que j'aime toujours, par Marie, plus durement encore, que par ta mère... J'ai été consigné à la porte, comme un importun, comme un ennemi... Et, malgré mes efforts, je n'ai rien pu

obtenir.., Il a fallu, après dix-huit mois d'absence, que je revinsse avec les premiers indices de l'erreur dont tu avais été victime, pour que Mme de Fréneuse consentît à me voir... Et tu ne peux te figurer l'intransigeance farouche de ta sœur... C'est à la dernière minute qu'elle a enfin paru devant moi, et si elle m'a tendu la main, c'est parce que je lui affirmais que j'allais risquer ma vie pour te sauver.

— Chère Marie ! Et toi, pauvre Christian, tu as donc été malheureux, aussi, à cause de moi?

— Mais je prendrai sur elle une éclatante revanche. Quand je te pousserai dans ses bras, il faudra bien qu'elle consente à reconnaître que je ne suis pas un ingrat et un indifférent. Sa fierté s'humanisera, Jacques, et je la reverrai, comme jadis, souriante et affectueuse.

Jacques redevint grave et, parlint avec lenteur, comme s'il pesait les paroles qu'il prononçait :

— Depuis vingt-quatre heures, Christian, j'ai réfléchi à ce que tu m'as révélé. La nuit qui a précédé mon évasion, et lorsque je tremblais devant les conséquences que pouvait avoir ma tentative, si elle échouait, cette nuit enfin, quand je me suis trouvé libre sur le pont du navire, seul sous le ciel et sur la mer, en présence de Dieu, j'ai songé à ce qu'avait d'étrange ton récit et j'ai résolu de poursuivre la preuve du crime commis envers moi. Il m'a semblé que ce qui primait tout devoir c'était l'œuvre de ma réhabilitation. Ma mère et ma sœur

ont pleuré, pendant deux ans. J'ai enduré des tortures inexprimables et les vrais coupables se réjouissaient de ma perte, riaient de ma honte. Ce sont des monstres et je veux les punir. Si Léa est vivante, si Sorège est le complice de sa disparition, si une victime inconnue a été substituée à celle que bon m'accusait d'avoir tuée, il faut que la vérité éclate, qu'on sache à quels mobiles ils ont obéi, comment ils ont réussi à tromper la justice et moi-même. Il faut que nous débrouillions bécheveau, habilement emmêlé, des preuves accumulées contre moi. Il est indispensable que tu me dises ce que tu sais et que je te raconte ce que tu ignores. Car, devant les juges, je n'ai pas tout dit, je ne pouvais pas tout dire. Il y a des mystères que j'ai contribué à ne pas éclaircir. parce qu'il aurait fallu compromettre des personnes que je jugeais étrangères à cette affaire. Mais, quisait, maintenant, sije ne me trompais pas? C'est de la mise en commun de ce que tu as découvert et de ce que j'ai caché, que va probablement jaillir la lumière. Quand nous aurons rétabli les faits, dans leur vraisemblance, sinon dans leur réalité, alors nous conviendrons de la façon dont il faudra agir, pour obtenir le résultat cherché.

— Enfin, les voilà ces paroles que j'attendais, que je prévoyais, s'écria avec feu Tragomer. Tu n'as pas tout révélé au juge d'instruction, tu n'as pas tout dit devant le jury? Tu as craint de compromettre, qui? Ceux, peut-être, qui te perdaient ! Mais nous allons,

enfin, comprendre ! Et cette énigme, sur laquelle j'ai pâli vainement, nous livrera son mot. Mais attendons Marenval. Il a le droit de savoir, en même temps que nous. Il s'intéresse assez à ta cause pour que nous ne lui dérobions rien de ce qui lui prouvera qu'elle était bonne et juste.

Au même moment la porte s'ouvrit, et Cyprien parut. Les mains tendues vers Jacques, il s'avança souriant et heureux :

— Eh bien ! Notre passager commence-t-il à se remettre de ses émotions?

— Votre protégé n'aura pas trop de tout son cœur pour vous remercier de l'avoir sauvé.

— Mon cher ami, nous serons deux mois à vivre cote à côte, nous aurons le loisir de nous congratuler mutuellement. Car, sauvetage à part, nous allons faire, avec vous, Jacques, un magnifique voyage. Et comme nous passerons nos jours à nous pénétrer de votre innocence, nous aurons une admirable sécurité d'esprit.

Avec sa bonhomie, Marenval ramenait au calme l'imagination, déjà trop exaltée, des jeunes gens. Il leur rapportait la notion exacte du temps, la juste appréciation des choses, et les replaçait en équilibre.

— Mon cher Jacques, il faut vous rendre d'abord figure humaine. Le valet de chambre va venir vous barbifier. Vous trouverez, dans l'armoire, du linge, des vêtements à votre taille. Vous vous sentirez plus d'aplomb, quand vous serez lavé et changé. Rien

n'est tel que de se trouver dans son costume ordinaire, pour reprendre ses habitudes. Quand vous serez prêt, vous viendrez à la salle à manger, nous déjeunerons, et puis, après, si cela vous convient, nous causerons.

Le domestique entrait. Marenval et Christian adressèrent un geste amical à leur hôte: et sortirent de la cabine.

En voyant Jacques habillé d'un costume de molleton blanc, coiffé d'une casquette élégante, allongé dans un rocking-cbair, et fumant un excellent cigare, après avoir déjeuné en compagnie de ses deux amis, nul n'aurait pu reconnaître, dans ce jeune yachtman, le lamentable forçat qui traînait, la veille, sa misère dans le bagne de l'île Nou. Les soins du remarquable valet de chambre, que Marenval avait amené avec lui, car il ne pouvait se passer de ses éminents services, un choix dans la garde-robe préparée pour l'évadé, la douche, le rasoir, les brosses, tout ce que la toilette offre de plus méticuleux, avaient opéré cette transformation. C'était un Fréneuse amaigri, basané, émacié, sans cheveux et sans barbe, mais c'était déjà Fréneuse. Il avait retrouvé son regard et son sourire. Il dit à ses compagnons : »

— Il faut maintenant que je vous donne les explications qui vont nous permettre d'étudier le problème, posé par vos affirmations, et de le résoudre,

je l'espère. Et, tout d'abord, j'établirai l'état de mes rapports avec Léa Pérelli. Il y avait près de trois ans que je vivais avec elle, comme vous le savez. Au début, j'avais été très amoureux. De son cùté, elle paraissait m'aimer sincèrement. Quand je l'avais rencontrée, elle arrivait de Florence, d'où le scandale de sa rupture et de son divorce, avec le chevalier San-Martino, son mari, aide-de-camp du comte de Turin, l'avait contrainte de s'éloigner. C'était une admirable blonde, aux yeux noirs, à la haute taille, aux mains patriciennes, dont l'apparition produisait partout une sensation profonde. Très instruite, mais sans esprit, quoique très intelligente, elle avait la fascination sensuelle portée au suprême degré. Il était difficile de l'approcher sans s'éprendre d'elle. Et ses grandes manières, son talent de cantatrice qui lui avait valu, à Rome, des succès éclatants dans les salons aristocratiques, achevaient de saisir l'imagination troublée par sa beauté.

Quandjelarencontrai, elle habitait rue d'Astorg un appartement meublé, et vivait décemment des restes de sa dot, restituée parle chevalier San-Marlino avec une générosité très appréciable, étant donné le traitement assez peu flatteur auquel sa femme lavait soumis. Une camériste et un jeune valet, amenés d'Italie, la servaient plutôt mal que bien. Et le désordre, de l'existence, le sans-faeon des domestiques, l'irrégularité du service, offraient un tableau très particulier de l'incurie et de la facilité italiennes. C'était

un mélange de luxe et de misère tout à fait curieux. J'ai vu, au début de notre liaison, Léa, en peignoir de soie, avec des saphirs de vingt mille francs aux oreilles, déjeuner sur une table sans nappe, mangeant des harengs dans de la vaisselle ébréchée, et buvant du vin de Champagne dans des verres de cuisine. La tenue, l'ordre, la décence de la vie, étaient lettres mortes pour elle. Sa fantaisie, son caprice, voilà ce qui était important et ce qu'elle satisfaisait avant toute chose.

Je l'avais rencontrée à un concert de charité où elle avait chanté, d'une façon charmante, des airs hongrois, accompagnée par Maracksy, et j'avais été sous le charme de sa beauté et de sa grande tournure. Sur l'estrade, au milieu des femmes du monde qui prêtaient leur concours à l'œuvre, elle avait l'air d'une reine. Le marquis Gianori la pilotait et la chaperonnait. Ce vieux beau, teint, sanglé, et qui a une façon si inquiétante de vous caresser les doigts en vous prenant la main, n'était pas un gardien redoutable. Je me fis présenter à la ravissante Italienne et, dès le lendemain, j'allai mettre ma carte chez elle. La réponse ne tarda pas, et, la semaine suivante, je fus invité à venir prendre une tasse de thé, en entendant de la musique.

Je n'eus garde de manquer l'occasion, et, à dix heures, j'arrivai rue d'Astorg, où reçu par le jeune drôle qui se prélassait dans l'antichambre, je trou-: vai une douzaine de personnes de qualité variable,

allant du ténorino, zézayant le français, au diplomate sérieux, et de la jeune veuve évaporée, à la douairière authentique. C'était une sorte de demimonde, où le clinquant se mélangeait au solide, mais où il était facile de voir que le solide allait disparaître, promptement, et laisser la place à la fantaisie, en tout genre. Pour obtenir cette fin et précipiter la désagrégation du mélange, il devait suffire de l'introduction d'un élément nouveau. Mon enlrée en scène amena la solution.

J'avais vingt-cinq ans, j'étais libre, riche, très recherché dans le monde. J'avais de charmantes relations, un luxe de bon aloi. Je pris Léa par le côté extérieur de ma vie, qui était justement celui auquel sa nature italienne la rendait le plus sensible. Ma voiture, bien attelée, attendant sous sa fenêtre, le bon style de ma livrée, le raffinement de ma tenue. la sonorité de mon nom et l'authenticité de mon titre, l'attention qui se fixait sur elle, quand nous sortions ensemble, lui plurent mieux que mes égards, mes soins et ma tendresse. Elle eut, d'abord, pour moi, un amour de tête, qui se changea promptement en un amour des sens.

Au bout de quelques semaines, son existence avait complètement changé. Elle ne recevait plus aucune des personnes que j'avais trouvées chez elle, au début, et, avec une facilité incroyable, elle les avait remplacées par des amis à moi. Si distinguée qu'elle fût par son éducation, elle n'avait pas

le sens des distances sociales. Elle voyait aussi facilement des gens de basse extraction que des gens de haute origine, et la vulgarité des manières ne paraissait pas la choquer. On eût dit qu'elle ne s'en rendait pas compte.

Je l'ai trouvée, souvent, assise en face de sacamériste italienne, une lourde fille de Lombardie, et jouant aux cartes avec elle, toutes deux fumant leur cigarette. Quand je lui en faisais reproche, elle me disait :

— Qu'est-ce que ça fait ? Elle est à ma disposition, aussi bien pour me distraire, en faisant une partie de bésigne, que pour m'empêcher de me baisser, en boutonnant mes bottines. Elle est payée, elle sert, voilà tout. Quant à la cigarette, tout le monde fume, en Italie, même les femmes de la cour.

Son absence de respectabilité était doublée d'une ignorance de l'économie, qui allait jusqu'à l'insouciance la plus complète. Jamais je ne l'ai vue se préoccuper de savoir comment elle paierait ce qu'elle achetait, ni avec quoi elle ferait face aux dépenses de sa Vie courante. Tant qu'elle avait de l'argent, elle en dépensait. Quand le tiroir était vide, elle se privait. Et c'était curieux de voir comme cette femme, habituée au luxe et qui donnait sans compter, avec une largesse princière, avait peu de besoins et se contentait facilement. Je l'ai surprise, avant que je fusse initié aux difficultés de sa position, à vivre avec des mets de son pays, qu'elle

prétendait manger par goût et qui coûtaient à peine quelques sous par jour.

Puis, un beau matin, j'arrivai au milieu dune descente d'huissier, d'une saisie et de toute une avalanche de papiers timbrés, et trouvai Léa en pleurs devant ses bijoux, auxquels elle tenait tant et qui avaient une grande valeur, saisis à la requête de ses fournisseurs exaspérés par son sans-gêne et son mépris des engagements contractés. Mon premier mouvement fut de prendre mon portefeuille et de dire à l'huissier : combien? Léa, avec une furie de désintéressement amoureux, protesta, pleura, refusa. Mais l'officier ministériel avait vu jour à être payé. Il passa outre aux protestations de la débitrice, et, pour la première fois, Léa me coûta de l'argent.

Si je ne lui en avais pas offert, il est probable qu'elle ne m'en aurait jamais demandé. Mais, à partir du jour où j'eus payé, elle trouva tout naturel de continuer à profiler de ma générosité. Ici commence la période vraiment déplorable de mon existence. C'est sur les folies que j'ai faites pour soutenir le train de maison de Léa, que s'est basée l'accusation sous laquelle j'ai succombé. J'avais de quoi vivre très largement, comme garçon, et subvenir à toutes les exigences coûteuses de la vie mon-, daine. J'avais déjà entamé l'héritage paternel, à cette époque. Haie les quelques terres que j'avais vendues étaient de rapport médiocre, et mes rêve-

nus n'avaient pas beaucoup diminué. Je possédais encore quarante mille francs de rente.

Pour fournir aux besoins de Léa et à mes nécessités personnelles c'eût été à peine suffisant, même si une sage économie avait réglé la dépense courante. Mais le désordre, qui régnait chez ma maîtresse, était en quelque sorte constitutionnel, comme une maladie, et moi-même je n'étais pas très prévoyant. Au bout de quelques mois, je me trouvai dans les embarras les plus graves. A quoi bon vous rappeler les détails de cette triste époque? Vous les avez connus, aussi complètement que moi-même. Vous, Marenval, vous m'avez aidé en différentes circonstances à payer des dettes urgentes, dont le nonrèglement m'aurait compromis sans recours. Toi, Christian, tu as essayé de m'arracher à ma débauche et à mon abaissement. Le jeu était devenu ma ressource, et, pour soutenir mes forces épuisées par les nuits passées autour des tables de baccara, je m'étais mis à boire.

Pendant ces années maudites, où vous m'avez vu descendre, degré à degré, jusqu'à la boue du ruisseau, ma raison avait disparu, mon cœur s'était atrophié. Je vivais comme une brute et les lueurs d'intelligence, qui se manifestaient encore en moi, ne servaient qu'à satisfaire mes vices. Car si Léa s'était attachée par la reconnaissance qu'elle avait de mes efforts pour la faire vivre riche et heureuse, moi je commençais à "me lasser d'elle et je la trom-

pais. Il eût mieux valu, sans doute, renoncer à elle, me réfugier auprès des miens, me ranger et recommencer à vivre. J'étais si jeune que c'eût été possible, mais je persistais dans ma liaison, avec une sorte d'entêtement stupide, comme si. en me séparant de Léa. j'avais renoncé à tous les sacrifices que j'avais déjà faits. J'étais, pour tout dire en une phrase, dans la situation d'un joueur qui court après son argent. Elle me coûtait une si grosse somme que je ne pouvais me décider à la quitter. Et puis je craignais son exaltation.

Cette femme hautaine, violente, avait des retours à la fierté de son ancienne condition qui la rendaient redoutable. Je l'avais vue. un jour que cette lourde servante lombarde, à laquelle elle tolérait de si inexplicables familiarités, lui avait répondu d'un ton insolent, se jeter sur elle, la renverser, la frapper, et, s'affolant par sa brutalité même, risquer de blesser cette fille grièvement. Elle assurait que, dans ces moments-là, elle perdait la raison et voyait rouge. Je tuerais, disait-elle, et un homme ne me ferait pas peur. Elle m'avait tant de fois prouvé sa jalousie, tant de fois elle m'avait menacé de sa colère si je la trompais, que je n'étais pas sans souci de ce qui se passerait, si les preuves de mon infidélité lui étaient fournies. A vrai dire, je ne pensais pas qu'elle pût se livrer à des violences contre moi. Elle m'aimait trop. Mais je n'étais pas loin de croire qu'elle pût se frapper elle-même.

— Que me resterait-il, si je te perdais? disaitelle. Ma vie serait en ruines. J'ai tout quitté pour le plaire. Quand je t'ai rencontré, j'étais encore une femme du monde. Aujourd'hui que suis-je? Une fille ! Ma famille ne me connaît plus. Elle ne répond pas à mes lettres. Je reçois la modeste pension qui m'est allouée, par les mains d'un homme d'affaires. J'ai rompu, pour toi, avec mon passé, il faut que ton avenir m'appartienne.

Un soir, qu'elle avait chanté chez des amis, Vignot, l'illustre compositeur, l'entendit et s'enflamma d'admiration pour sa voix et son style. Il lui proposa de la faire entrera l'Opéra pour créer le principal rôle dans l'ouvrage nouveau qu'il avait promis à la direction. Mais Léa refusa. Il avait été convenu, entre elle et sa famille, qu'elle ne chanterait jamais sur un théâtre. Elle avait pris l'engagement de ne jamais se donner en spectacle, et, avec une fidélité à sa parole qu'elle faisait sonner très haut, elle refusait les avantages sérieux qui lui étaient offerts. Je la poussai à accepter les ouvertures de Vignot. J'aurais été content de la voir en état de se suffire à elle-même. Je trouvais lourd le fardeau de mes dettes, sans cesse augmentées. Peut-être, dans l'enivrement du succès, se serait-elle détachée de moi. Elle aurait eu à subir tant de sollicitations, d'adorations, d'enthousiasmes, que, sans doute, elle m'aurait laissé libre de m'éloigner, pour devenir maîtresse de se d/mner à un autre.

Mais son indolence s'accordait avec sa volonté pour refuser ces propositions, et elle restait inactive, vivant dans le désordre et l'insouciance. Elle recevait ses compatriotes, ou mes amis. Je savais qu'elle avait eu à repousser les tentatives de certains d'entre eux. Je n'en avais nul souci. Ils m'auraient rendu service en me l'enlevant. C'était une raison pour qu'ils n'y réussissent point. De tous ceux qui m'aimaient, seul Christian n'avait jamais sympathisé avec Léa. Il avait vu, promptement, où me mènerait cette liaison et combien elle serait féconde pour moi en embarras. Tout ce qu'il avait pu faire pour m'empêcher de prendre la responsabilité de la vie de ma maîtresse, il l'avait risqué. Jusqu'à se brouiller momentanément avec moi, et plus durablement avec elle.

Sorège, au contraire, ne tarissait pas en éloges sur la beauté, le charme, la distinction de Léa. S'il n'avait pas été si expansif, en ma présence, il eût été possible de le croire amoureux. Mais il ne se cachait pas assez de moi pour que je pusse le soupçonner. Il était aux petits soins pour Léa, lui tenait compagnie quand je la laissais seule et jouait le rôl e d'un confident parfait. Il avait été refusé par ma sœur, à laquelle il avait pensé pour en faire sa femme. Il venait beaucoup moins chez ma mère, où du reste j'allais peu moi-même. Son hostilité contre Tragomer, qui, lui, n'était pas assidu auprès de ma maîtresse, se traduisait par de continuelles insinuations et d'habiles sarcasmes.

C'était la troisième année de ma liaison avec Léa, et jamais la situation n'avait été plus grave. Elle devait aboutira une catastrophe. Et si je n'avais pas été impliqué dans la tragique aventure qui m'a conduit au désastre, j'aurais été entraîné aux pires résolutions, car un courant de folie m'emportait. Habituellement Léa ne recevait, chez elle, que des hommes. Elle était convaincue, avec raison, que la société des femmes est inutile et peut-être dangereuse.

— Si j'amène une femme chez moi, disait-elle, et qu'elle soit laide et bête, mes amis n'auront aucun plaisir à la rencontrer. Si elle est jolie et spirituelle, mon amant peut s'éprendre d'elle et je risque de le perdre.

Pour ces raisons de prudence, elle ne frayait pas avec les femmes. Elle ne fit qu'une exception au bout de trois ans de liaison avec moi, et lorsqu'elle me croyait attaché par des liens très forts. Cette infraction à la règle, établie si sagement par elle, fut cause de mon malheur. Elle avait rencontré une jeune femme très élégante, très jolie, chanteuse agréable, qui lui avait plu par la grâce de son caractère et par une attraction mystérieuse et perverse que je ne l'aurais pas crue capable de subir. Car peu vicieuse et très amoureuse de l'homme, jamais Léa n'avait paru disposée à aller à Lesbos. Ce fut sa nouvelle amie qui se chargea de modifier ses moeurs et, avec l'ardeur qu'elle portait en tout, ma mai-

tresse devint aussi jalouse de Jeanne Baud, qu'elle avait pu l'être de moi...

Jusque-là, ni Marenval, ni Tragomer n'avaient fait un geste, ni prononcé une parole. Ils avaient écouté Jacques religieusement, ne protestant contre aucune de ses redites, ne tentant d'écourter aucune des parties de son récit, dans l'espoir de saisir quelque indice utile, quelque renseignement nouveau. Mais lorsque le nom de Jeanne Baud fut prononcé, pour la première fois, parFréneuse, tous deux se dressèrent, et, d'un regard échangé, ils se communiquèrent l'impression instantanément ressentie. La lumière commençait à poindre, dans l'obscurité qui les avait entourés jusque-là. L'apparition de Jeanne Baud dans l'existence de Jacques et de Léa, donnait à la découverte de Tragomer une importance décisive. Le lien, entre Jenny Hawkins et Jacques, se montrait et ce premier fil de la trame, dans laquelle le malheureux avait été enveloppé, se dessinait à leurs yeux. Jacques surpris, s'arrêta.

— Qu'y a-t-il, dans mon récit, qui vous étonne particulièrement? demanda-t-il à ses deux amis.

— Ce nom de Jeanne Baud, qui, si nous ne nous trompons, est prononcé par toi, pour la première fois.

— J'avais de sérieuses raisons pour ne pas parler de celte jeune femme. Vous les comprendrez tout à l'heure, quand je vous aurai raconté toute mon aventure.

— Mais avant de reprendre ta narration, un simple détail : Comment était cette Jeanne Baud. Grande, petite, blonde, brune, des yeux bleus ou bruns? Fais-nous son portrait, aussi exact que possible.

— Quand je l'ai connue cbez Léa, car c'est chez ma maîtresse que je l'ai vue, pour la première fois, c'était une ravissante fille de vingt-cinq ans, très blanche de peau, avec des épaules admirables, des cheveux noirs et des yeux gris. Elle formait avec Léa un couple splendide : même taille, même ligne somptueuse, même vigueur. Seulement Léa était aussi blonde que Jeanne était brune. Belles toutes les deux à impressionner, quand elles étaient ensemble. Je crois bien que cet effet extraordinaire qu'elles produisaient fut pour beaucoup dans leur liaison... Elles en étaient hères, et prenaient plaisir à le produire...

— Encore une question, fit Tragomer. Léa Pérelli n'était-elle pas teinte?

— Oui. La couleur blond Titien de ses cheveux n'était pas naturelle. Je ne l'ai jamais connue autrement que blonde. Mais sa couleur naturelle devait être le châtain foncé... Elle se faisait onduler, tandis que Jeanne Baud ondulait naturellement...

— C'est bien, dit Christian. Tu peux continuer.

Il se tourna vers Marenval et, avec un geste de satisfaction :

— Je suis fixé, maintenant...

— Je restai, poursuivit Jacques, assez longtemps

sans soupçonner les raisons secrètes que ces deux personnes avaient de ne se point quitter. Continuellement, je trouvais Jeanne chez Léa, et, quand celle-ci sortait sans moi, c'était pour aller chez son amie. Le point de départ de leur liaison avait été le désir exprimé par Jeanne Baud que Léa lui donnât des leçons de prononciation italienne. La jeune chanteuse voulait quitter la carrière de l'opérette, et utiliser sa jolie voix en chantant le répertoire italien. Le grand talent de Léa, son style, la perfection de sa diction étaient de précieux enseignements pour Jeanne. Et elles avaient commencé à travailler sérieusement.

Elles ne se quittaient plus, et moi, pris par mes occupations, par mes soucis, par mes plaisirs, je ne me doutais pas de ce qu'il y avait d'évidemment passionné dans la tendresse que se témoignaient ces deux femmes. Ce fut Sorège qui, le premier, attira mon attention sur cetle situation. Avec sa prudence habituelle, en procédant par des insinualions sarcastiques, il éveilla mes soupçons et me poussa à les éclaircir. Il paraissait enragé contre les deux amies, il fulminait contre ce vice qui, pour ma part, me laissait très froid, et on eût pu croire, à l'entendre, quil était l'amant de l'une d'elles. Je le vis à ce point exaspéré que je lui demandai s'il était jaloux de Jeanne Baud. Il changea de physionomie, s,e reprit et plaisanta. Ce qu'il en disait, c'était pour moi seul. Lui, en quoi cela lui importait-il? A la

vérité, il haïssait les femmes qui avaient des goûts contre nature. Mais, en l'espèce, il ne voyait que mon intérêt et ne se préoccupait que du ridicule qui pouvait m'atteindre. J'étais, il faut le dire, bien démoralisé par ma mauvaise vie, bien gangrené d'esprit et de cœur. Car l'idée que Léa m'était infidèle, dans ces conditions imprévues, ne m'inspira ni dégoût ni colère. Et la curiosité malsaine de posséder Jeanne Baud s'empara, dès ce moment, de ma pensée. Je les épiai toutes les deux. Et bientôt leur manège devint apparent pour moi. Je découvris leurs habitudes, leurs heures de rencontre. Il y avait un étrange raffinement de vice dans leurs rapports et je reconnus l'imagination emportée de Léa, la fougue de ses désirs, dans la variété des décors, le choix des occasions et l'audace des rapprochements, qui marquaient leur liaison.

Une fois, pendant une soirée où dix de mes amis étaient réunis chez Léa, je faillis les surprendre dans la chambre de ma maîtresse. Un enfantillage étonnant donnait du piquant à leur intrigue. Elles avaient une façon de se fixer des rendez-vous, en ma présence même, sans avoir besoin de se parler. Léa, par badinage, prenait Jeanne dans ses bras et se mettait à danser follement, puis elles se laissaient tomber essoufflées, à demi pâmées sur le divan, où elles restaient ensuite l'une près de l'autre, comme dans une sorte de demi-sommeil. Un jour que j'arrivais chez Léa. vers quatre heures, je la trouvai,

son chapeau sur la tête et l'air affairé. Elle me tendit son front avec distraction et me dit :

— Je suis obligée de sortir pour une heure. Mon père a chargé un de ses amis d'une commission pour moi et il faut que j'aille le voir, au Grand- Hôtel, aujourd'hui, car il part demain pour Londres.

— Alors, je m'en vais. A ce soir.

— Non. reste, au contraire, un instant. J'ai donné campos à mes domestiques. Jeanne doit venir tout à l'heure. Tu la recevras et tu la prieras de m'attendre. Nous devons dîner ensemble.

— Bien.

En un instant, l'idée très nette de m'emparer de l'amie de Léa s'était imposée impérieusement à moi. Une heure de liberté. L'appartement vide. Tout s'arrangeait à souhait. Je laissai partir ma maîtresse et j'attendis Jeanne. Elle arriva souriante, vêtue d'une robe de soie grise, coiffée d'un cbapeau de bleuets qui donnait à sa chevelure brune et à son teint pâle un éclat extraordinaire. Elle ne parut pas étonnée de l'absence de Léa, enleva son chapeau, jeta ses gants sur la table et s'assit près de moi. Je ne sais vraiment ce que je lui dis. Autant qu'il me souvienne, je lui parlai de sa beauté. Sa tète était renversée sur le dossier du divan, tout près de la mienne, et, de cela, j'ai gardé très nettement la mémoire, ma bouche contre son oreille, je lui effleurais le cou avec ma moustache. Elle ne se retirait

pas et je la voyais tressaillir doucement. En profil perdu son visage me montrait un sourire qui retroussait ses lèvres entre lesquelles luisaient ses dents blanches. De son corps émanait une odeur d'héliotrope qui me montait au cerveau. Au bout d'un instant, je passai mon bras autour d'elle, l'attirai à moi, sans qu'elle fit de résistance et, avec une fougue passionnée, elle se donna.

A partir de ce jour, je pris la résolution ferme de quitter Léa. Jeanne était une maîtresse charmante, bien plus femme que Faîtière Italienne. Elle m'avoua qu'elle m'aimait depuis longtemps et qu'elle avait eu souvent l'envie de me le dire. Je ne lui fis aucune allusion à ses rapports avec Léa, mais, chose bizarre, je me sentis plus jaloux d'elle que je ne l'étais de ma maîtresse. L'idée qu'elle cédait à Léa m'était insupportable. Et je me mis résolument à gêner leurs rendez-vous. Je fus le Barlliolo de ces étranges Rosines. D'ailleurs, à des symptômes très frappants, je pus me convaincre que Jeanne se refusait maintenant à Léa. La rage, l'amertume, la rudesse de celle-ci se manifestèrent, avec une liberté incroyable. Si je l'avais poussée un peu, elle se serait plainte à moi de l'abandon dans lequel elle se dévorait.

Elle eut un retour passionné vers moi. Je me vis dans l'obligation de la consoler des trahisons dont j'étais l'objet. Mais mon nouveau caprice était trop vif pour me laisser la faculté d'abuser Léa

sur mes véritables sentiments. Tous les jours je me détachais d'elle davantage. Je résolus de jouer mon va-tout pour me libérer vis-à-vis d'elle. Il me fallait une somme importante, afin de liquider mon passif et de laisser à Léa, en la quittant, de quoi vivre au moins pendant une année. Recourir au crédit, il n'y fallait plus penser. J'étais brûlé autant qu'on pouvait l'être. 11 ne me restait qu'un moyen de sortir de mes embarras. C'était d'aller au jeu et de livrer une décisive bataille.

Je rassemblai tout ce que je possédais d'argent disponible, je vendis mes derniers bijoux, quelques bibelots de valeur, et, pendant deux nuits, je me mis en banque au cercle. Je taillais à banque ouverte, et je réussis à gagner cent quatre-vingt mille francs. C'était de quoi me libérer et me remettre à flot pour un temps. Je ne me tins pas pour satisfait et, si bien traité par la chance, je résolus de la violenter, pour obtenir d'elle le maximum de ce qu'elle pouvait me donner. Une troisième nuit, je repris la banque. J'avais devant moi tout ce que j'avais gagné en quarante-huit heures. Mais il me fallait le double, alin de payer le passif qui m'accablait, de laisser une somme importante à Léa et de mettre à exécution le projet que j'avais formé de partir pour l'étranger.

Le moment qui s'écoula entre la satisfaction que j'éprouvai en me voyant possesseur d'une somme qui aurait suffi à me permettre de liquider ma

situation et de vivre, de nouveau, en sécurité, et la résolution que je pris de jouer quitte ou double, fut le plus important de ma vie. Si, à cette minute-là, j'avais eu le courage d'aller en arrière, tout ce qui m'est arrivé de désastreux pouvait être évité. Ma liaison avec Léa cessait, par la force des choses. Je n'avais qu'un mot à dire à Jeanne Baud pour rompre avec elle. Je rentrais chez moi, je me retrouvais dans la vie de famille et j'étais sauvé.

Mais comment aurais-je pu prendre une résolution si sage? Comment aurais-je eu un retour de conscience? Mes bons instincts semblaient complètement abolis, je n'avais plus en moi que des tendances mauvaises. J'avais oublié ma mère, qui pleurait, ma sœur, qui me suppliait. La satisfaction de mes caprices, l'assouvissement de mes passions les plus misérables, telle était mon unique loi. J'ai été un être bien méprisable et bien lâche. J'ai vu ma pauvre mère, à mes genoux, me suppliant de lui revenir, de ne pas l'abandonner, de ne pas déshonorer sa vieillesse. Je suis resté sourd à ses prières, j'ai ri de son désespoir.

Ah ! que de fois, dans mes nuits de détresse, enchaîné avec mes compagnons de misère et de crime, je me suis rappelé ces scènes affreuses, où j'avais le honteux courage d'opposer aux larmes de ma mère un cynisme ricaneur et féroce. Comme je l'ai regretté cet aveuglement, qui me livrait aux pires conseils de mes flatteurs et de mes parasites et

m'empêchait d'écouter la douce prière des deux anges qui essayaient de me sauver. Mais la fatalité avait décidé. J'étais marqué pour le malheur, et justement, je dois le dire.

La troisième nuit, comme si le sort me poursuivait avec fureur et voulait me faire payer les faveurs dont je n'avais pas su me contenter, je reperdis tout ce que j'avais gagné, plus quarante mille francs, que le garçon de jeu m'avança sur ma signature. Anéanti, hébété, j'arrivai, au jour, chez Léa, et il lui fut facile de voir que j'étais sous le coup d'un malheur que je jugeais irréparable. L\n effet, tout ce que je possédais était aux mains des usuriers.. Ma mère avait payé, pour moi, des sommes importantes. Mes amis, las de me prêter de l'argent, que je ne leur rendais pas, commençaient à m'éviter. J'étais arrivé au dernier degré. Et, dans la crise que je traversais, je n'avais plus que le choix entre deux résolutions : me tuer ou partir.

Me tuer, je n'y songeais guère. Mais partir s'accordait fort bien avec mes projets. Seulement, il fallait pour l'honneur de mon nom, payer ma dette de jeu. C'était quarante mille francs qu'il était urgent de trouver. Là, mes amis, le rouge me monte au visage, tant ce que j'ai à vous narrer est honteux. Tous mes malheurs ont été justifiés par l'indélicatesse de ma conduite. Léa m'offrit ses bijoux pour les engager. Si j'avais refusé, si j'étais allé, une fois de plus, aux pieds de ma mère, je suis sûr qu'elle

se serait dépouillée pour me tirer d'embarras. Mais il aurait fallu donner des gages, me ranger, quitter ma vie infâme, rentrer dans la tranquillité de la vie de famille. Je ne le voulais pas. La mort ou la fuite, mais point l'honnêteté.

J'acceptai l'offre de Léa. Ses perles, ses saphirs, ses diamants, j'emportai tout, et, écoutez bien ceci : avec l'intention arrêtée de ne plus reparaître devant elle. J'obtins quatre-vingt mille francs du Mont-de- Piélé. J'envoyai la reconnaissance à Léa, pour qu'elle put, avec l'argent que je comptais lui expédier avant l'échéance, dégager ses parures, et j'allai payer ma dette. Je passai chez Jeanne Baud, qui s'était préparée à m'accompagner à Londres, et j'obtins d'elle qu'elle me rejoindrait le lendemain au Havre. J'allai demander à déjeuner à Sorège, le seul de mes amis dans lequel j'eusse assez de confiance pour lui révéler mes tourments, ma déconfiture, mon départ.

Sa surprise parut extrême, en apprenant que j'étais arrivé à de telles extrémités. Il blâma l'emprunt que j'avais fait à Léa, mit sa bourse à ma disposition, mais il n'avait pas une fortune suffisante pour m'aider efficacement. Très amicalement il accepta de me servir d'intermédiaire, auprès de ma maîtresse, poui> lui apprendre mon départ. 11 me fit observer qu'il pourrait être dangereux pour moi de renseigner Léa sur le pays vers lequel je me dirigeais. Il m'accompagna chez moi,

m'aida à terminer mes préparatifs et me conduisit au chemin de fer. Là, il m'embrassa affectueusement, me fit promettre de lui écrire, si j'avais besoin de quoi que ce fût. Et le train partit. Je ne l'ai revu qu'à la cour d'assises, quand il vint y déposer, avec une mesure et une habileté qui me furent très favorables.

Vous n'ignorez pas comment je fus arrêté, ramené à Paris et comment s'est dénouée cette tragique aventure. Vous savez maintenant tout ce qui s'est passé, tout ce que j'ai caché au juge d'instruction, aux jurés, à mon avocat, même à ma mère. A quoi m'aurait servi de mêler aux péripéties scandaleuses de ce procès la pauvre Jeanne Baud, qui n'avait commis qu'une faute, celle de m'aimer. Je la laissai, avec une douce reconnaissance de cœur, à l'écart de celle boue et de ce sang. Elle avait dû partir pour l'Angleterre, où un engagement au théâtre de l'Alhanibra l'attendait. Traîné brusquement en prison, et de la prison jeté au silence et à l'obscurité de cette tombe qui s'appelle le bagne, je ne sais ce qu'elle est devenue. Je souhaite que, moins malheureuse que moi, elle ait pris une revanche sur la vie. Il ne serait pas juste que tout ce qui s'est trouvé mêlé à ma lugubre destinée ait été impitoyablement frappé.

Jacques se tut. Le soir venait. La journée s'était écoulée tout entière, prise par le développement de ce terrible récit. Tragomer et Marenval avaient

AU FOiND DU GOUFFRE 287

cessé, depuis longtemps, de fumer, saisis par l'intérêt brûlant du drame, auquel ils étaient mêlés, maintenant, de la façon la plus complète, et dont ils connaissaient, mieux que l'auteur principal, les ressorts secrets. Il y eut un assez long silence, pendant que Jacques se remettait de l'émotion qui, à revenir sur les péripéties de son histoire, avait pâli et creusé son visage. Puis, avec son habituel sangfroid, Tragomer prit la parole :

— Mon cher Jacques, ta confession sincère a eu le mérite de ne laisser aucune obscurité dans notre esprit. Je devine à la satisfaction de Marenval que la vérité lui a sauté aux yeux comme à moi...

— Parfaitement! interjeta Cyprien. C'est clair comme le jour...

— Mais, reprit Christian, il faut, quelque regret que j'en éprouve, t'apprendre ce que Jeanne Baud est devenue. La pauvre fille n'a pas' eu une destinée aussi heureuse que celle souhaitée généreusement par toi. Car, au moment où tu as été arrêté, elle était morte.

— Morte ! s'écria Jacques avec stupeur. Et comment?

— Mon cher ami, c'est l'évidence. Puisque Léa Pérelli est vivante et court le monde, sous le nom de Jenny Hawkins, après avoir, pendant quelques jours, porté celui de Jeanne Baud, c'est que celle à qui elle s'est substituée, était morte. Et la femme

de la rue Marbeuf, ta prétendue victime, ne pouvait être que Jeanne Baud, et était sûrement Jeanne Baud.

— Mais c'est impossible! protesta Jacques.

— C'est certain ! reprit Tragomer. L'identité de la victime devait être établie par sa présence dans l'appartement même de Léa. Qui donc, autre que Léa, pouvait avoir été tuée rue Marbeuf ? Qui donc pouvait porter une robe à elle, du linge à elle, des bijoux à elle? Oh ! les précautions, pour tromper tous les regards, ont été habilement prises. La femme a été défigurée, son visage est labouré par les balles du revolver. Mais qui donc pourrait douter que ce soit Léa Pérelli? Jeanne Baud a la même stature, la même ampleur de lignes, tu nous l'as dit. Qui donc va soupçonner la substitution? Toi-rnême, tu n'y songes pas. Tu n'as aucun doute. On te montre la femme morte. Tu n'hésites pas à la reconnaître. Et pourtant Léa est vivante, et Jeanne Baud a disparu.

— Mais, dit Jacques, la femme morte était blonde! Et Jeanne Baud était châtain foncé...

— Naïf, s'écria Christian. Ne t'ai-je pas demandé si Léa se teignait les cheveux?...

Ppeneo.se fit un geste d'horreur, ses yeux se creusèrent sous ses sourcils froncés.

— Ah ! Ah ! reprit Tragomer. Tu commences à comprendre ! Tu entrevois l'atroce et funèbre toilette qu'on a fait subir à la malheureuse victime.

Ils avaient un terrible sang-froid, ceux qui ont machiné l'intrigue sanglante, car ils ont pensé à tout. Ils ont habillé, paré la morte, et ils lui ont teint la chevelure, avant de lui tirer dans la tête les balles qui devaient la défigurer. Ils voulaient assurément te perdre, mais ils voulaient aussi se sauver. Car les assassins, ce sont ceux qui ont accompli cette profanation et déshonoré le meurtre même, par ce maquillage de la mort. Mais cesse de te débattre contre l'évidence. Tout est sûr, maintenant. N'a-t-on pas été retirer les bijoux du mont-de-piété, le lendemain même du meurtre? Ce n'est pas toi qui l'as pu faire, puisque tu n'avais pas la somme et que tu avais remis les reconnaissances à Léa. On t'a accusé de les avoir vendues, parce qu'il fallait trouver une explication du dégagement et parce que la justice veut tout comprendre. Mais il est certain que c'est Léa qui a repris ses bijoux avant de partir. Tout était ainsi combiné pour faire de toi un voleur et un assassin. Et l'effet cherché a été obtenu. Vainement tu t'es débattu, vainement tu as montré les quarante mille francs, qui te restaient- de l'engagement, après que tu avais payé ta dette de jeu. Vainement tu as prétendu que, puisque tu étais parti, tu ne pouvais pas avoir dégagé les bijoux. On t'a répondu : Vous avez vendu les reconnaissances. Et, comme il était impossible de prouver le contraire, ta perte a été consommée. Car tout s'enchaînait, alors, dans le crime : tu avais tué Léa, pour lui reprendre les recon-

naissances. Le vol et l'assassinat devenaient logiques. Et c'était ce qu'il fallait, pour la sauvegarde de la société et le triomphe de la justice !

Jacques, morne, le front penché, n'écoutait plus. Il rêvait. Tragomer l'avait convaincu. Les ressorts secrets du piège lui apparaissaient maintenant. Mais ils avaient été si habilement montés, qu'il se demandait, les connaissant, les voyant, en quelque sorte, fonctionner sous ses yeux, comment il aurait pu faire pour leur échapper, et si, même à l'heure actuelle, il réussirait à y prendre les vrais coupables. A cette pensée, brusquement il releva la tête, et le sang aux joues, le regard étincelant :

— Mais qui donc enfin a commis cette action effroyable? Toi qui connais si bien toutes les circonstances du meurtre, Tragomer, connais-tu les meurtriers?

— Ici, mon cher ami, nous entrons dans les hypothèses. Ce qui était certain, pour Marenval et pour moi> après notre première enquête, c'était ton innocence. Les moyens de l'établir étaient beaucoup moins sûrs. Nous avions affaire à des gens tellement forts, qu'il aurait suffi de leur donner l'éveil pour rendre toute investigation impossible. Léa Pérelli, avertie par Sorège, disparaissait et il fallait courir le monde pour la retrouver. En somme, jusqu'à présent, il n'y a que des apparences de culpabilité. Mais elles sont terribles. Elles pèsent sur Léa et sur Sorège, mais quels sont les motifs auxquels

ils ont obéi? Si puissantes que soient les présomp- ' tions morales qui peuvent se déduire de ton récit et de la connaissance, que nous avons maintenant, des relations qui existaient entre Jeanne Baud et toi, ce ne sont que des présomptions. Je soupçonnais bien quelque mystère comme celui que tu nous as révélé. Mais il nous faut des preuves formelles, et c'est avec toi que nous allons les chercher. Voilà pourquoi il était nécessaire de te délivrer. Si nous avions attendu que ton innocence eût triomphé, notre vie et la tienne se seraient consumées en recherches peut-être infructueuses. Nous avons préféré commencer par le dénouement et t'ouvrir les portes de ta prison. Maintenant te voilà maître d'agir. La première partie du drame se termine. La seconde va commencer.

Comme Jacques restait songeur, devant le problème effrayant qui se posait, Marenval prit la parole :

— Voyez-vous, mon cher, ce qu'il y a de particulièrement excitant dans votre affaire, c'est qu'elle est un vrai défi au bon sens. La dénouer paraît si bien impossible, qu'avant de partir nous avons consulté un jeune magistrat des plus éminents. Parbleu, je peux bien le nommer, c'est Pierre de Vesin. Et son étonnement n'a égalé que sa curiosité. Mais il n'a pas mis en doute, un seul instant, que nous ne marchions à un échec. C'est la lutte du pot de terre contre le pot de fer. Que peut-on contre ce

formidable pouvoir qui s'appelle la justice ? Il est blindé par ses codes, retranché dans ses prétoires, défendu par tous ses auxiliaires juridiques et, enfin, il est rendu invulnérable par la nécessité sociale qui impose l'infaillibilité de ses arrêts. Et nous osons partir en guerre contre cette Bastille, plus imprenable qUe la première, car elle contient le palladium de l'ordre, et abrite la souveraine majesté de la raison d'État ! Eh bien, oui ! Nous allons tenter l'aventure. C'est extravagant ! C'est incompréhensible ! Nous avons déjà risqué les galères, Tragomer et moi, pour vous arracher à votre détention, en combattant les agents de la force publique, en nous conduisant comme de simples flibustiers. Et tout ça nous est absolument égal! Nous en avons pris notre parti. Jamais le proverbe : la fin justifie les moyens, n'a été d'une application plus rigoureuse que dans notre cas. Nous voulons réussir à tout prix. Et quand nous aurons apporté la preuve que vous étiez une victime et non un coupable, qu'on vous retenait par suite d'une monstrueuse erreur judiciaire, eh bien, nous verrons s'il y aura, dans le pays de l'audace et de la générosité, des gendarmes pour nous arrêter et des juges pour nous punir. Moi, je n'ai aucun remords, aucune inquiétude, aucune hésitation. Et je suis ravi de mon voyage !

La naïve bonne humeur de Cyprien avait détendu les visages crispés. Le contraste de la gravité extraordinaire des| actes commis, avec la placidité

habituelle de celui qui les commettait, donnait à sa déclaration une piquante saveur de dilettantisme. En cette occasion, Marenval se montrait d'une insouciance sublime. Et il piétinait les lois avec une tranquillité, narguait les pouvoirs publics avec une sérénité, qui ne pouvaient se trouver, à un degré égal, que dans l'àme d'un héros, ou dans celle d'un bandit. Et avec sa physionomie béate, ses joues roses encadrées de favoris poivre et sel, ses bons yeux humides de joie, Marenval ne donnait l'impression ni d'un bandit ni d'un héros. Il avait l'air d'un bourgeois riche, qui voyage pour son plaisir. Et, en effet, sous ce tendelet de toile, dans la fraîcheur de la brise du soir, bercés par le rythme des flots se brisant contre les flancs du navire, éclairés par les obliques rayons du soleil couchant, les trois hommes, assis dans leurs rocking-chairs, sur le pont de ce joli yacht qui filait vers les colonies hollandaises, semblaient plus occupés à jouir de la vie qu'à chercher un secret de mort. — Mais, reprit Jacques, si je vous ai raconté ce que vous ne connaissiez pas de mon aventure, apprenez-moi ce que j'ignore de vos recherches. Tragomer ne m'a rien expliqué de précis, quand il est venu me chercher à l'île Nou. Je désire savoir dans quelles conditions la lutte contre nos adversaires va se présenter, ce que fait Sorège et où se trouve Léa. ' — Mon cher, dit Christian, tu penses que j'avais autre chose à faire, quand je t'ai vu dans ta case, que de te raconter des histoires. Avant tout, il fallait

29i LES BATAILLES DE LA VIE

l'emmener, et tu ne paraissais pas du tout décidé à me suivre. Maintenant, nous avons deux mois devant nous pour discuter et combiner. Aous mettrons le temps à profit. Ce que nous devions redouter le plus, c'était que ton évasion, annoncée par les journaux, ne donnât l'éveil aux coupables. Mais, sur ce point capital, l'administration pénitentiaire, elle-même, a pris soin de nous rassurer. Les évasions sont systématiquement cachées au public. On télégraphiera en France, le ministre saura tout et ne dira rien. Quand le secrétaire du gouverneur m'a laissé entendre qu'on se fiait surtout aux requins et aux canaques pour avoir raison des évadés, je l'aurais embrassé ! Tu as vu qu'on nous a fait les honneurs d'une poursuite spéciale. C'était dû sans doute à la nationalité anglaise que j'avais adoptée. On a risqué des frais pour l'ennemi héréditaire. Mais nous voilà dégagés des entournures. Et nous allons surprendre Sorège de la façon la plus avantageuse pour nous. Ce qu'il importe que tu saches, dès à présent, c'est que Jenny Hawkins reviendra en Europe au printemps, et qu'elle chantera à Londres, pour la première fois, depuis qu'elle a changé de nom. Elle se croit assez sûre de sa transformation, pour affronter le regard de ceux qui l'ont connue autrefois, et il est certain que si, moi-même, j'ai eu de l'hésitation, en la voyant paraître sous sa chevelure brune, pas un de ceux qui l'ont rencontrée seulement, ou peu fréquentée, ne découvrira son

ancienne personnalité sous lanouvelle. Les plus avisés diront : Jenny Hawkins ressemble à cette pauvre Léa Pérelli. Ce sera tout. Elle ne court donc aucun risque. Quant à Sorège, très habilement, il s'est arrangé pour passer la saison, avec son beaupère et sa fiancée, à l'île de Wight et à Londres. Le bon Julius Harveyne se doute pas qu'il conduira, luimême, Sorège au-devant de Jenny Hawkins. Nous allons donc tomber au travers des combinaisons de tes ennemis, qui n'ont pu se concerter et qui vont se trouver dans l'obligation de se défendre, sur un terrain difficile, gênés par toutes sortes d'entraves sociales. Il n'en faudra pas moins pour rendre la partie égale, et nous donner des chances de victoire.

— Donc Sorège se marie ? dit Jacques songeur. Et c'est une Américaine qu'il épouse... Très riche, sans doute ?

— Excessivement riche. Son père est le Roi de la prairie. C'est une espèce de pasteur archi-millionnaire. Un Laban, dont Sorège a rêvé d'être le Jacob. Il a déjà été inspecter ses. troupeaux, avec lui, dans le Far West, l'an dernier. C'est à la faveur de ce voyage que j'ai découvert sa complicité avec Léa Pérelli.

— Et comment est sa fiancée?

— Ah! ça t'intéresse? Tu la verras. C'est une petite Américaine, impétueuse et fantasque, qui ne sera pas commode à mener. Je ne jurerais pas qu'elle

n'ait du sang indien dans les veines. Je ne donnerais pas grand'chose de Sorège, si elle apprend jamais ses vilenies. Elle le scalpera moralement, avec férocité.

— Et tu penses que ni Léa, ni Sorège ne soupçonnent la possibilité de ma réapparition?

— Comment la soupçonneraient-ils? Ils doivent te croire aussi définitivement enterré que la femme morte. Que Sorège ait eu l'inquiétude de me voir faire une enquête sur l'existence de Léa et sur les relations qu'il a conservées avec elle, cela, je n'en puis douter. Son attitude, ses paroles, tout me prouve qu'il a deviné que j'étais déjà maître d'une partie de la vérité. Mais, entre cette partie et le tout, il existe de telles lacunes, qu'il a la conviction tranquillisante que je ne pourrai jamais arrivera déchiffrer l'énigme: Et il n'a pas tort, puisque, même après notre audacieuse tentative, nous sommes encore à la merci des événements et des individus, et qu'il va falloir que tu apparaisses, toi-même, pour le confondre et démasquer sa complice.

— J'y réussirai, sois-en sûr, dit Jacques avec fermeté. Vous n'aurez pas tant fait, pour moi, inutilement. Je suis engagé dans la même voie que vous, et je poursuivrai l'entreprise jusqu'à la dernière limite. Si Sorège, comme tu l'affirmes, et comme je commence à le croire, a joué un rôle abominable dans ma terrible aventure, je te réponds qu'il en sera puni, ainsi qu'il mérite de l'être. Quant à Léa...

Il passa la main sur son visage subitement assombri :

— Je ne sais à quels mobiles elle a obéi en assurant ma perte avec une telle cruauté... J'ai eu bien des torts envers elle... Mais si coupable que je fusse, elle s'est trop vengée... Elle m'aurait pris la vie, peut-être serait-elle excusable... Mais m'accabler sous un tel fardeau d'infamie, déshonorer les miens, et nous vouer tous à une douleur qui ne devait avoir d'autre lin que la mort, c'est d'une âme si affreuse que je me considère comme libre d'agir désormais, vis-à-vis d'elle, sans aucun ménagement. Je ne crois pas outrepasser mon droit, en me défendant, comme on m'a attaqué : à outrance. Vous pouvez donc compter sur moi, mes amis, comme je compte sur vous. Il est nécessaire, pour votre justification, pour ma réhabilitation que nous réussissions. Dans la lutte qui commence, je n'ai à exposer que ma vie. Je n'ai guère de mérite en la risquant, car elle ne vaut plus grand'chose. Mais, telle qu'elle est, je l'estime autant que celle de Sorège. Maintenant, comme le disait fort bien Christian, il n'y a qu'un instant, nous avons devant nous deux mois pour réfléchir. Ne parlons donc plus de rien. Laissez-moi me reprendre à la vie libre, au milieu de vous. J'ai besoin de me refaire' moralement et physiquement, car je veux être à la hauteur de ce que vous attendez de moi.

Il faisait noir sur le pont. La nuit des tropiques

était tombée brusquement, et des phosphorescences éclairaient le sillage du navire.

Dans l'obscurité où les formes des trois amis se distinguaient vagues, la voix de Marenval s'éleva :

— Nous sommes le lo février. En ce moment, à Paris, il fait probablement un froid de loup et on patauge dans la neige. Ici, nous jouissons d'une température d'été. Quand nous serons dans la Méditerranée, le mois d'avril aura ramené le soleil. Nous flânerons sur la cùte, quelques jours, pour qu'on annonce notre présence, puis nous passerons par Gibraltar et nous filerons vers l'Angleterre. C'est alors que l'affaire s'engagera. Jusque-là. vivons en joie. Le temps est beau, la mer est belle, comme dit la chanson. À notre première escale, nous expédierons une dépèche à mon domestique pour qu'il la transmette à M"10 de Fréneuse. Une fois qu'elle sera rassurée sur le sort de son fils, tout sera bien.

— Ces messieurs sont servis, dit le stewart qui parut en haut de l'escalier.

— Eh bien, alors, allons diner.

Ils prirent, chacun, Jacques par un bras, et se dirigèrent vers la salle à manser.

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