TROISIEME PARTIE
Comme miss Jenny Hawkins rentrait vers dix heures du matin, les bras chargés de Heurs qu'elle venait d'acheter au marché de Covent-Garden, sa femme de chambre, en lui ouvrant la porte de l'appartement, lui dit :
— Il y a au salon quelqu'un qui attend madame...
— Et qui donc?
— Voici la carte que ce monsieur m'a priée de remettre dès que madame rentrerait.
Jenny Hawkins prit le carré de bristol et lut : Comte Jean de Sorège. Elle ne se donna pas le temps d'enlever son chapeau et son collet. Elle donna la brassée de fleurs à sa femme de chambre, ouvrit la porte du salon et entra\ Assis près de la fenêtre, dans la petite pièce meublée massivement et sans grâce, à l'anglaise, Sorège regardait au dehors. Il se retourna vivement, et voyant la jeune femme s'a-
vancer vers lui, fraîche, souriante et animée par sa sortie matinale :
— Votre triomphe d'hier soir, dit-il, ne vous a pas fatiguée, il me semble, puisque vous voilà levée tôt, et si alerte...
Il lui tendait la main. Elle parut ne pas remarquer son mouvement, et, s'approchant d'une glace, elle se décoiffa, arrangea ses cheveux, tout en parlant :
— Vous étiez au théâtre? La représentation a bien marché... Rovelli a été très applaudi... Moi aussi du reste.
Elle revint à lui et s'assit sur une chaise basse, près de la cheminée.
— Oui.j'étais au théâtre, dit-il. et je n"étais pas seul, à vous couver des yeux. Il y avait dans la salle d'autres personnes qui s'intéressaient également à vous...
— Votre iiancée, et l'excellent Julius Harvey, sans doute? dit Jenny d'un ton ironique, et avec un vif regard.
— Oui, certes, miss Harwey et son père étaient des plus empressés à vous admirer, dit Sorège. Ils vous doivent leur tribut d'éloges, à titre de compatriote. Mais ce n'était pas à eux que je faisais allusion... C'était à deux de vos anciennes connaissances : Christian de Tragomer et le père Marenval.
Les traits de la chanteuse devinrent durs. Ses paupières abaissées devant ses beaux yeux gris mirent une ombre sur son visage, sa bouche se crispa. Elle dit :
— lis sont nouvellement arrivés ?
— D'hier matin. Je venais vous avertir, pour que vous ne soyez pas surprise, si vous vous trouvez brusquement en leur présence.
Elle eut un geste lassé :
— Je croyais pouvoir compter sur une plus complète sécurité. Toujours ce fardeau d'inquiétudes et de soucis, qui retombe sur moi, au moment où je croyais l'avoir rejeté définitivement!
— 11 dépend de vous d'assurer, en effet, votre avenir contre toute recherche inquiétante, dit avec placidité Sorège. Vous n'avez qu'à bien tenir votre personnage. Ce que vous avez fait à San-Francisco, faites-le à Londres, et vous écarterez de vous le danger. Que pouvez-vous redouter de Tragomer, ici, où vous êtes connue de tous vos camarades, de votre directeur, du public, des Américains qui vous applaudissent depuis deux ans, et qui tous affirmeraient, s'il en était besoin, que vous êtes bien miss Jenny Hawkins ? Il n'est qu'un seul être, au monde, qui ne se laisserait pas prendre à votre métamorphose et dont vous ne po.urriez affronter, sans danger, la présence. Mais celui-là ne reparaîtra jamais. Nous l'avons enfermé, vivant, dans un caveau aussi sûr que celui où on l'aurait descendu mort. Soyez donc en repos. Seulenîent ayez de l'énergie, comme vous savez en avoir quand il le faut. Vous êtes une vraie femme, Léa, capable de toutes les générosités et de toutes les infamies. Je vous avais devi-
née et c'est pour cela que je vous ai aimée passionnément.
— Non, Jean, si vous m'avez aimée, dit la chanteuse avec tristesse, c'est parce que j'aimais Jacques et que vous le haïssiez. Vous dites que vous me connaissez. Moi aussi je vous connais : et vous avez une âme atroce. Oh ! vous êtes habile et vous excellez à cacher vos véritables sentiments. J'ai été, pendant longtemps, votre dupe. Vous m'avez fait croire à votre dévouement et à votre tendresse. Mais j'ai fini par voir clair dans votre esprit, si ingénieusement fermé pourtant, et j'y ai reconnu la perfidie, la jalousie et la cruauté. Certes, Jacques a été bien indigne, bien traître, bien lâche! Mais que dire de vous, qui avez usé de son indignité, de sa traîtrise, de sa lâcheté, pour m'en traîner à le perdre? Et. qui sait, si vous ne vous êtes pas joué, une fois de plus. de ma crédulité, et si le malheureux n'était pas moins coupable que vous ne me l'avez prouvé? .le me délie de vous, Sorège, maintenant, car je vous ai vu à l'œuvre et je sais de quoi vous êtes capable.
Les yeux que Sorège tenait baissés, suivant son habitude, se levèrent clairs et perçants sur la jeune femme, et l'expression de sournoise douceur qu'offrait son visage disparut brusquement. 11 se dressa décidé, farouche, et tout à fait menaçant :
— Qu'est-ce que cela? dit-il, d'une voix âpre. Des doutes? Dieu me pardonne, peut-être des remords ? Perdez-vous la tète ? Oubliez-vous dans quelles
conditions je suis intervenu pour vous tirer d'affaire, lorsque vous deveniez folle de terreur? Ma chère, allez-vous êtes ingrate ? Ce serait une grande faiblesse et une notable imprudence. >ïous ne pouvons nous tirer d'embarras — car il ne s'agit que d'un embarras, ne l'oubliez point, et non d'un danger — qu'en restant fermement unis. Je ne vous abandonnerai pas, moi, songez à ne pas vous trahir. Par le diable, je vous croyais plus d'estomac ! Ètes-vous capable de lâcher pied, comme une Française, au lieu de tenir bon, en vraie Italienne? On sait haïr, dans votre pays, pourtant, on sait se venger. On a du sang sous la peau. Avez-vous perdu le souvenir de ce que Jacques avait osé, et, aussi, de ce qu'avait fait l'autre?
— Non '. je n'en ai pas perdu le souvenir. Si je n'avais pas eu, pour me soutenir, la mémoire de ce que j'ai souffert, je n'aurais pu vivre. Cependant j'ai passé de terribles nuits avec, sous les yeux, le tableau effrayant de la femme morte...
Elle avait baissé la voix et, cependant, Sorège jeta autour de lui un regard rapide, comme s'il voulait s'assurer que personne n'avait pu entendre. Il alla, d'une allure de chat, jusqu'à la porte, l'ouvrit silencieusement, regarda dans la pièce voisine, s'assura qu'elle était vide, et revint, du même pas souple et comme feutré, vers la jeune femme.
— Il s'agit de ne pas être bête, dit-il avec douceur. Voyons, ma petite Léa, tu ne vas pas te
mettre l'àme à l'envers. Je suis là, pour le défendre s'il y a lieu. Et si Tragomer te tourmente, je me charge de le mettre à la raison. Viens près de moi, ne pense plus qu'à ton succès et fais-moi bonne mine. Nous ne nous voyons pas si souvent... Et tu sais combien je t'aime...
Il lui prenait la main et, l'approchant de ses lèvres, il baisait sensuellement son poignet souple et son bras frais. Elle l'écarta avec rudesse :
— Oh ! pas d'hypocrisie ! Oubliez-vous que vous vous mariez, dans quelques semaines?
Il se mit à rire :
— Qu'est-ce que ea prouve? Vas-tu prétendre. parce que je me marie avec cette planche à bank-notes qui s'appelle miss Uarvey. que je ne t'aime pas ? Mais je fais une affaire, mignonne, tu ne peux l'ignorer. Et quand je serai marie et très riche, tu oublieras facilement le mariage, en partageant la richesse.
Jenny Hawkins resta un moment silencieuse, puis d'un air grave et résolu :
— Écoutez, Sorège, l'heure est venue de nous expliquer franchement. Nous savons trop ce que nous sommes, l'un et l'autre, pour essayer de nous tromper sans utilité. Vous m'avez aimée, c'est vrai, mais de quel triste et honteux amour ! J'ai subi votre volonté et je me suis donnée à vous, parce que vous me teniez dans un danger de mort. Vous avez été féroce. Rappelez-vous la première nuit, passée à
Boulogne, quand je me sauvais en Angleterre sous le nom de Jeanne Baud.Vous m'avez menacée, terrifiée, et si jamais homme abusa d'une femme, c'est vous ce soir-là! Si un viol peut être exécuté, intellectuellement, vous avez commis ce crime. Vous m'avez forcée à vous subir, en me criant : « moi dans ton fit, tout de suite, ou toi en prison, tout à l'heure ! » Si je ne vous avais pas cédé, vous auriez été capable, dans votre fureur, d'aller me dénoncer, avant que j'aie pu prendre le bateau. Est-ce vrai? Et c'est grinçant des dents de fureur, le visage inondé de larmes d'angoisse, révoltée de dégoût et de haine que je me suis livrée. Et vous, monstre, vous paraissiez transporté par mes frémissements d'épouvante et de colère. Plus je vous repoussais, de toute la révolte de ma chair, plus vous étiez affolé de passion. On eût dit que c'était ma résistance que vous aimiez, et que vous jouissiez plus de cette victoire que de votre amour.
Il répondit, impassible et les yeux clos, avec un froid sourire :
— Il y a du vrai, mais tu exagères. Je ne suis pas un amant banal, mais je- ne suis pas sadique, que diable! Et il ne m"est pas indispensable d'entendre des cris de douleur sortir d'une belle bouche, pour avoir du plaisir à la baiser. Seulement, je me permettrai, ma petite Léa' de te faire remarquer combien tu manques de finesse dans le raisonnement, lorsque après m'avoir manifesté ton intention de me refuser toute bonté, tu me montres que tu as com-
pris tout ce dont je suis capable d'énergie diabolique. Voyons, ma petite, coordonne un peu tes idées. Si je - 1 1 i s un gaillard aussi redoutable que tu viens de me le dire, tu as vraiment bien tort de me braver, car alors tu dois être sûre d'avance que je te contraindrai, ou que je te briserai...
Ils se regardèrent, cette fois, hardiment, tous les deux, comme des adversaires qui mesurent leurs forces. Mais Léa baissa les yeux la première, et soit calcul, soit soumission véritable, elle dit :
— >»"e me menacez pas. Vous savez que c*estce que je supporte le moins facilement. C'est votre brutalité première qui m'a toujours animée contre vous. Je ne méconnais pas les services que vous m'avez rendus, mais ne me les rappelez pas si durement. Vous prendriez à tâche de me pousser à la résistance que vnu- n'agiriez pas autrement, à moins que ce ne soit un retour de votre férocité ancienne qui vous entraine à me caresser, comme font les tigres, avec les griffes...
Elle souriait maintenant, mais le sourire tremblait sur ses lèvres. Et si Sorège avait relevé ses paupières baissées, il eût été mécontent du regard de sa maîtresse. Mais peut-être le voyait-il tout de même, car il avait d'étranges facultés. Il dit :
— Très bien! ma chère, vous vous calmez. C'est fort sage. Je suis venu ce matin, pour vous parler seulement des rencontres que vous êtes exposée à faire. Ce soir, je vous rendrai visite, pour autre chose.
Cette Tavistock-street est fort bien choisie, on y est près du centre, et cependant à l'écart. Je reconnais là votre tact habituel. La maison est tranquille, vous êtes à souhait ici.
Il se levait et prenait son chapeau, comme un visiteur prêt à se retirer. Mais avec lui, c'était toujours le dernier moment, qui était le plus important, et la dernière phrase, qui avait le plus de valeur :
— Ah! j'oubliais de vous dire pourquoi j'étais, surtout, venu vous voir... Master Julius Harvey a quelques amis à dîner, après-demain. Il voudrait obtenir que vous vinssiez chanter, dans la soirée...
Jenny Hawkins pâlit et d'une voix tremblante :
— Quels amis reçoit-il ? Quel piège me tendezvous ? Quelle atroce épreuve allez-vous me faire encore subir '.'
Il dit tranquillement :
— La décisive épreuve. Après celle-là vous serez maîtresse" de votre destinée, vous n'aurez plus rien à craindre. Vous pourrez même vous passer de moi, si cela vous plaît. Car vous aurez prouvé, à Tragomer et à Marenval. que vous êtes Jenny Hawkins, et ne serez jamais, pour eux. que Jenny Hawkins. N'est-ce pas la peine de risquer le coup? Soyez ferme, je vous montrerai que je suis vraiment l'homme que je vous ai laissé entrevoir. Viendrez-vous ? 11 faut que je rende réponse à mon beau-père, et surtout à ma fiancée, qui brûle de vous connaître. Elle prétend, dans son enthousiasme à la française, que vous êtes
« épatante»! Epatez-la. plus qu'elle ne l'espère, ma belle, ce sera justice !
Il riait. Elle fut stupéfaite de son audace. Mais elle y puisa de la confiance :
— Soit, je viendrai.
— A merveille. Je vais, de ce pas, commander le bracelet que master Harvey vous offrira. On est talon rouge, quoique cow-boy, et on se fend de cinq cents livres, pour mettre des perles au bras de miss Jenny Hawkins. qui chantera trois morceaux, devant quarante personnes. A ce soir, ma chère.
Il l'attira à lui, posa sur son front un baiser fraternel, et. silencieusement, sortit de son pas glissant. Derrière lui la chanteuse détendit les lignes de son visage et se laissa tomber dans un fauteuil, accablée et morne.
— Quel supplice ! X'ai-je pas trop payé mon salut, au prix d'un pareil esclavage !
Elle posa son menton dans sa main et se prit à rêver douloureusement. En venant annoncer que le déjeuner était servi, sa femme de chambre la trouva à la même place, le regard fixe, et la lèvre crispée, repassant dans sa pensée ses tristes souvenirs.
A la même heure, près du pont de Londres, deux dames en deuil, voilées soigneusement, descendirent d'un hansom,et, non sans inquiétude. jetèrent autour d'elles un regard. L"ne activité bruyante emplissait le quai de la Tamise de travailleurs occupés h décharger les steamers qui se pressaient le long du
port. Le fleuve roulait ses flots jaunes, entre les carènes noires des navires, et, sur le pont de Londres, c'était un défilé incessant de voitures et d'omnibus. Du haut de la berge, la Tour se dressait noire et mystérieuse, et l'entrée des Docks Sainte-Catherine s'ouvrait avec ses amoncellements de marchandises. Amarré près du quai, un yacht, nain au milieu des géants qui l'entouraient, élevait son pavillon tricolore, parmi les jacks bleus d'Angleterre. La plus âgée des deux dames montra, du geste, à sa compagne le petit bateau coquet et fin :
— Voici le Magic... Descendons sur le quai... Par un escalier de pierre, elles gagnèrent la berge,
et se dirigèrent, au travers des travailleurs, des courtiers, des matelots et des mendiants, vers la passerelle qui reliait le yacht à la terre. Gomme elles en approchaient, un grand jeune homme brun parut à la coupée, et s'avança vers elles :
— Voici monsieur de Tragomer, dit la plus jeune des deux dames, en relevant son voile avec une hâte de mieux voir.
Le visage de Mllc de Fréneuse apparut dégagé de l'étoffe qui le masquait, et entraînant sa mère qui tremblait d'émotion, elle l'aida à gravir les planches qui montaient vers le pont.
— - Soyez les bienvenues, mesdames, dit Christian en se découvrant, votre arrivée est passionnément attendue ici...
Marie leva les yeux sur Christian, comme pour
s'assurer que ces paroles ne signifiaient pas plus qu'elles ne disaient. Elle vit la belle figure du jeune homme hâlée par le vent de la mer, brunie par le soleil des tropiques, elle la vit aussi radieuse et triomphante.
— Il est là? demanda-t-elle.
— Dans le salon.
Elle était devant l'escalier. Elle lui tendit la main. Il n'aurait pu dire si c'était pour qu'il la serrât, ou pour qu'il l'aidât à descendre. Mais, pour la première fois, depuis bien longtemps. Christian eut le bonheur de sentir, se donnant à lui. cette main qui l'avait si durement repoussé.
— Venez, ma mère, dit la jeune fille en précédant Mme de Fréneuse.
Elles entrèrent dans la demi-obscurité du pont. Une porte s'ouvrit, un cri étouffé retentit, et. en face d'elles, tel qu'elles l'avaient connu quand il était heureux, beau, jeune et souriant, elles virent Jacques qui leur tendait les bras. Mme de Fréneuse. pâle ainsi que pour mourir, demeura un instant immobile, dévorant du regard ce fils qu'elle avait cru ne jamais revoir, puis, avec des sanglots, elle cacha son visage dans ses mains, comme si elle craignait que cette vision délicieuse s'évanouit. Elle se sentit portée, plutùt queconduiteversun fauteuil, et. quand elle rouvrit les yeux, elle trouva son fils à genoux, qui la regardait en pleurant.
— Oh ! mon cher enfant, c'est bien toi ! balbutia
la pauvre femme. Est-ce possible que ce soit toi? Dieu a fait pour nous un miracle.
— Oui, ma mère, dit Jacques gravement, mais ce sont ces amis fidèles qui l'ont exécuté. Nous leur devons beaucoup. Car ce n'est pas seulement ma vie qu'ils auront sauvé, mais l'honneur de notre nom.
— Comment nous acquitter jamais?
— Oh ! il ne faut pas en parler si vite. La reconnaissance est douce, quand elle s'adresse à des cœurs exquis. Et vouloir s'acquitter c'est se priver d'une grande jouissance. Mais rassurez-vous, notre dette, au moins vis-à-vis de l'un de nos sauveurs, est de celles qui se peuvent payer aisément...
Mlle de Fréneuse rougit à ces paroles de son frère, pourtant elle ne détourna pas son regard et Tragomer eut cette joie de voir sur ses lèvres glisser un sourire. Mais elle revint à Jacques qu'elle semblait ne pouvoir se rassasier de regarder, de toucher, d'embrasser. Marenval adossé à la boiserie assistait, sans essayer de contenir son attendrissement, à cette scène émouvante. Il avait, depuis deux mois, aspiré à ce moment, où il mettrait le fils dans les bras de la mère. Il s'en promettait des jouissances délicieuses. Il avait dit souvent à Tragomer : ce sera une scène extraordinaire! Il dut avouer, depuis, qu'il avait été remué plus qu'il ne s'y était attendu et qu'il avait, lui Marenval. un dur à cuire de la vie parisienne, blasé et sceptique, pleuré comme une vieille bête. Il
se pencha sur Christian et lui glissa dans l'oreille :
— Laissons-les ensemble. IS'ous reviendrons tout à l'heure. Et puis j'ai les yeux qui me cuisent, je ne serais pas fâché de prendre l*air.
Ils sortirent, sans même que les deux femmes, dans leur ravissement égoïste, s'aperçussent de leur absence. Elles étaient trop occupées à s'indemniser de toutes les tendresses dont elles avaient été privées depuis deux années.
— Et tu es sûr, cher enfant, que tu ne cours ici aucun danger ?
— Non, ma mère, à la condition de ne pas me montrer. Si mes ennemis soupçonnaient ma présence, ils pourraient me dénoncer. Mais cette situation ne se prolongera pas. Et, dans quelques jours, nous n'aurons plus de précautions à prendre pour nous voir.
— Comme tu es maigre et pâle !
— Oh ! j'ai beaucoup changé à mon avantage, depuis deux mois... J'ai des cheveux maintenant et des moustaches, et je ne suis pas trop dissemblable à moi-même. Si vous m'aviez vu. quand je me suis évadé, je vous aurais fait pitié...
— Tu as bien souffert ?
— Oui, ma mère, mais utilement souffert. Enfermé dans cette tombe, avec la quasi-certitude de n'enjamais sortir, je me suis replié sur moi-même, j'ai examiné ma vie passée et je l'ai jugée avec sévérité. J'ai été amené à penser que je payais, durement
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peut-être, mais justement, les fautes que j'avais commises. Une dernière faveur de la destinée avait placé près de moi un prêtre excellent, l'aumônier du pénitencier, qui s'était intéressé à mon malheur, en me voyant si différent de mes compagnons d'expiation. Il s'attacha à me ramener au bien. J'étais révolté et furieux, il me rendit doux et résigné. Il réveilla dans mon âme les croyances de mon enfance innocente, il me montra le ciel comme le suprême recours, et la prière comme l'unique consolation. Pendant de longues journées, les bras occupés seulement par un travail grossier et rebutant, pendant d'interminables nuits brûlantes et fiévreuses, si je n'avais pas eu l'idée de Dieu pouradoucir mon esprit, je serais devenu fou ou je me serais tué. J'en avais pris la résolution, dès mon arrivée. Je venais de passer soixante-cinq jours, enfermé dans une cage, avec le rebut du genre humain, n'entendant que des paroles infâmes, des chants obscènes et des projets de vengeance, vivant sous la bouche d'un canon chargé à mitraille. L'existence me parut impossible à supporter, et je me promis d'y échapper par la 'mort.
— Malheureux enfant! gémit Mme de Fréneuse, en posant ses mains tremblantes sur la tète de son fils. Un suicide...
— Oh! non, ma mère, c'était bien inutile. J'avais été pris en haine, dès le premier jour, par mes compagnons. Ils me traitaient de monsieur, d'aristo, de fils de famille. Car, il y a une hiérarchie, même dans
ce triste et abject monde, et ce sont les plus souillés, les plus infâmes qui sont les plus respectés. Ils avaient, me voyant si peu pareil à eux, la conviction que j'étais un espion, un mouchard, un mouton, comme ils disent dans leur argot, et, un jour que le surveillant s'était absenté pendant quelques instants du chantier où nous peinions sous le soleil, ils se jetèrent à cinq sur moi. Leur projet était simple. .Nous tirions sur la route, pour aplatir les pierres dont elle était rechargée , un lourd cylindre de fonte. Ils avaient décidé de me coucher devant et de faire passer cette masse sur moi. Leur crime devenait un simple accident. Le pied m'avait manqué. Le rouleau, tiré par la corvée, ne pouvait s'arrêter brusquement, et j'étais écrasé...
— Les monstres !
— Oui, manière. C'est aussi ce que je pensai, en me voyant saisi, terrassé, étendu sur le sol et en les entendant s'encourager, avec des rires affreux, à tirer ce pesant rouleau pour me broyer... Je n'avais qu'à les laisser agir, j'étais, suivant mes vœux, exaucé, délivré de la vie... Mais une révolte contre l'acte atroce de ces hommes, je ne sais quel instinct de conservation me souleva en un instant et. au lieu de subir mon dernier supplice, je me défendis énergiquement. J'étais encore vigoureux, malgré les privations endurées, et, d'un élan, je renversai deux des assaillants. Les autres se jetèrent, de nouveau, sur moi, étonnés de ma résistance. D'un coup de ma
chaîne j'en assommai un... À leurs cris, au bruit de la lutte, le surveillant revenait. D'un regard, il se rendit compte de ce qui s'était passé et mit le revolver à la main... Tout rentra dans l'ordre. Mais, le lendemain, le directeur prévenu me retira du milieu effroyable où je vivais, et me plaça dans les bureaux du pénitencier... Là j'eus, sinon plus de liberté, au moins le droit de souffrir seul, de pleurer sans exciter la risée et de prier sans être insulté. C'est alors que mes idées changèrent peu à peu, et que, dans le grand silence de ma vie cloîtrée, je devins un autre homme. Tout ce que j'avais aimé et recherché passionnément : le plaisir, le luxe, toutes les vanités humaines, m'apparurent comme des misères. Je pensai, moi qui n'avais jamais cherché qu'à m'étourdir. Et toute l'inutilité pernicieuse de l'existence que j'avais menée me fut démontrée. Il y avait autre chose à faire, sur la terre, qu'à poursuivre la joie. D'autres hommes souffraient, manquaient du nécessaire, passaient leurs jours à peiner pour un maigre salaire, et leurs ateliers, leurs chantiers, leurs mines, étaient aussi des bagnes. Ceux-là, cependant, n'avaient pas mérité d'être malheureux. Avec un peu de cet argent, que je prodiguais si follement autrefois, il devait être facile de diminuer leur misère, d'alléger leur fardeau, de leur donner du bonheur. Je résolus, si je sortais jamais de ma prison, de me consacrer aux humbles, aux déshé- ' rites, en souvenir de ce que j'avais souffert moi-
même. Je fis part de mes pensées à un prêtre admirable, qui s'était enfermé volontairement au milieu des criminels, pour les moraliser et les sauver. Il m'encouragea, s'attacha à moi, et se convainquit de mon innocence. Ce fut, ma chère mère, un grand soulagement pour moi, quand j'entendis, pour la première fois, tomberd'une bouche humaine ces paroles : « Je crois que vous n'êtes pas coupable. » C'était le représentant de Dieu sur la terre qui me relevait ainsi à mes propres yeux. J'en fus pénétré de reconnaissance. Et ce Dieu, au nom de qui l'œuvre de pitié, de douceur et de confiance, s'accomplissait, je fis serment de me donner à lui.
— Quoi ! Jacques, tu veux...
— Me faire prêtre, oui, mamère. Et, en même temps qu'un acte de repentir, ce sera un acte de sagesse. Xe vous y trompez pas. Dans ce monde, même quand j'aurai fait triompher la vérité et prouvé mon innocence, je ne serai pas moins marqué d'une note infamante. On ne se lave jamais complètement d'une souillure comme celle qui m'a été infligée. Les visages de mes amis se feront froids, malgré tout, à mon aspect, les mains se tendront avec réticence. La tare subsistera toujours et quand même. J'aurai à souffrir de constater, à chaque instant, que, si je suis accueilli, c'est par tolérance et que la sympathie est obligée de se forcer pour aller à moi. Il sera donc plus digne de me retirer d'une société, qui ne me serait ouverte que
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par charité. Et la retraite, que mes convictions m'imposent, ma fierté me l'aurait conseillée. Je resterai près de vous, pour vous faire oublier les chagrins que je vous ai causés, et ma vie s'écoulera à vous payer ma dette de tendresse. Vous retrouverez vraiment votre fils, et qui sait si, dans un temps, comparant ce que je serai à ce que vous m'aurez vu être, vous ne serez pas amenée à penser que ce fut pour me mieux sauver que la providence sembla vouloir me perdre.
— Oh ! non ! cher enfant ! Jamais, quelque douceur qu'il y ait pour moi dans tes promesses, je ne pourrai me rappeler sans frémir l'horrible cauchemar de ces dernières années. Vois mon visage flétri, mes cheveux tout blancs, et le tremblement de mes mains. J'ai vieilli de vingt ans, en vingt-quatre mois, et j'ai l'air d'une septuagénaire. J'avais donc commis de grands péchés, moi aussi, pour avoir été si durement frappée? Car le châtiment, que tu acceptes, a été étendu à ta sœur, à ta mère, et cela ce n'était pas juste !
Le visage de Jacques se crispa et ses regards devinrent tristes.
— Oui, et voilà ce qui me rendra sévère pour ceux qui m'ont poursuivi de leur haine. C'est que des innocents ont été atteints par eux, en même temps que le coupable. Je m'égarais, ma mère, à l'instant, quand je vous parlais de miséricorde, de douceur et de charité. L'heure n'est pas encore venue, pourmoi,
d'être indulgent et secourable. J'ai d'abord à condamner et à punir...
— Es-tu sûr d'y réussir?
— Les coupables ne peuvent m'échapper. Ils sont dans mes mains. Il me suffira de paraître pour les confondre. Leur seule sécurité est faite de la certitude où ils sontqueje ne reviendrai jamais. Mais si je connais leurs crimes, j'ignore les raisons qu'ils ont eues de les commettre. Et c'est en cela surtout que résidera ma justification. Il faut que je prouve, ma mère, non seulement que j'ai été condamné injustement, mais quel fut le coupable, et pourquoi il le fut. C'est l'œuvre à laquelle je consacrerai mes dernières énergies d'homme. Après, je ne veux plus être qu'indulgence et mansuétude.
— Ainsi, dit Mmc de Fréneuse, cette malheureuse femme, pour qui tu avais fait tant de folies et qu'on t'a accusé d'avoir tuée, est vivante...
— Elle est vivante, et elle est en cette ville. Hier soir, elle chantait àCovent-Garden, et avec nos amis j'ai assisté à la représentation. Dans une loge obscure, grimé comme un acteur, afin que nul ne pût me reconnaître, j'ai passé la soirée en présence de Léa Pérelli. Tragomer ne s'était pas trompé. C'est bien elle... Mais la trace de ses remords est visible sur son visage. En dépit de sa beauté, toujours éclatante, elle souffre, j'en suis sur. Je ne sais quel vertige l'a emportée, au moment où elle a commis l'action atroce dont j'ai été rendu responsable. Mais je
ne doute pas qu'elle ne la déplore. Et qui sait, peutêtre est-elle disposée à la réparer? Je saurai tout cela, avant peu, car il faut que je tente auprès d'elle une démarche décisive. De l'entretien que j'aurai avec elle dépendra le succès de notre entreprise.
— Aucune influence autre que la tienne ne sauraitelle avoir de prise sur cette femme, dit M"e de Fréneuse . Ae serait-elle pas accessible à la pitié ? Si j'allais la trouver, pour la supplier...
— Aon. C'est impossible. Ce serait lui donner Téveil sans risquer d'obtenir un résultat. Je comprends bien, petite sœur, que lu crains pour moi et que tu voudrais m'empêcher de m'exposer. Tu penses qu'affolée à ma vue, Léa est capable d'appeler, de faire du scandale et de provoquer mon arrestation. Ne crains rien de tout cela. C'est une femme trop forte pour recourir à des moyens si vulgaires. Entre elle et moi, le débat sera tout moral. Je ne redoute aucune traîtrise, aucun coup de forcé. Oh S je serais moins rassuré si j'avais affaire à mon excellent ami Sorège... .
— Ah! le misérable !
— Oui, le misérable ! Celui-là mérite toute haine et tout mépris. Mais, patience! Attendons de savoir exactement quel rûle'il a joué dans le drame, et il sera puni, je vous en réponds, de tout ce qu'il nous a fait souffrir.
La physionomie de Jacques changea et se fit
souriante, il s'assit entre sa mère et sa sœur, avec un air de soulagement heureux.
— Mais assez parlé de ces atrocités et de ceux qui les ont commises, purifions notre pensée et adoucissons nos cœurs. Dites-moi ce que vous faites, racontez-moi comment vous êtes installées à Londres. Je ne veux pas que vous viviez tristes et recluses, à présent. Plus de robes noires et de voiles sombres. Voilà une petite fille, qui a la gravité d'une aïeule. Est-ce que son esprit ne s'ouvrira plus jamais qu'aux sujets austères, et son cœur est-il insensible pour toujours?
Et comme Marie rougissait et détournait les yeux :
— ïragomer m'a fait sa confession, poursuivit Jacques. Je sais quelle a été sa faiblesse. Je sais aussi quelle a été ta sévérité. Mais il a réparé un instant d'abandon, par des mois de persévérance. Si je suis entre vous deux, mes chéries, c'est à lui que je le dois. Il ne faut pas l'oublier. Vous ne saurez jamais, car moi-même je l'ignore, tout ce qu'il a fait d'intelligent et de courageux pour arriver à me délivrer. Je vous dirai le peu que je sais, et cela suffira à vous remplir d'admiration et de reconnaissance pour mes deux sauveurs : Marenval et Christian. Marenval,je crois bien qu'il trouvera sa récompense dans sa satisfaction même. Il s'est conduit comme un héros. Il s'en rend compte, et cette pen: sée suffit à son bonheur. Mais Christian? Comment le paierons-nous de ses peines, si ma soeur ne se charge pas de notre dette?
M"0 de Fryéneuse leva les yeux sur son frère, et avec un admirable sourire :
— Je savais que je pourrais le récompenser de ce qu'il allait risquer pour nous. Il savait aussi que je lui tiendrais compte de sa fidélité. Je ne lui fais cependant pas l'injure de penser qu'il ait agi uniquement pour me satisfaire. Je crois qu'il entrait autant d'amitié que d'amour dans son dévouement... Mais, sois tranquille, je ferai honneur à l'échéance...
— Est-ce que je peux l'appeler? Il serait juste de lui adresser quelques paroles d'encouragement...
Mlle de Fréneuse acquiesça d'un signe de tète. Jacques pressa le bouton d'une sonnette électrique. Ce ne fut pas le stewart qui entra, ce furent les patrons du yacht, Marenval et Tragomer. Debout dans le salon, sous le jour cru des hublots cerclés de cuivre, M,le de Fréneuse, un peu pâle, regardait venir Christian. L'avait-elle aimé, avant de le repousser si durement? Cette fière et grave fille n'était pas de celles qui disent légèrement les secrets de leur cœur. En ce moment, elle le regardait fixement, et devant elle, ce rude Tragomer, avec sa carrure de géant, ses bras d'hercule, tremblait d'émotion.
— Je voulais justement vous parler, monsieur de Tragomer, dit avec un accent ferme et net MUe de Fréneuse. Il y a six mois, quand vous êtes parti, vous m'avez tendu la main et j'y ai placé la mienne.
C'était, de votre part, me demander d'oublier mes griefs, et, de la mienne, c'était y consentir. Peutêtre n'était-ce pas tout ce que vous souhaitiez, mais c'était tout ce que je pouvais alors vous accorder. Vous avez, depuis, acquis de grands droits à notre gratitude. Mon frère prétend que moi seule je puis vous remercier comme il convient, de l'affectueux dévouement que vous lui avez témoigné. Je ne suis pas de celles qui se montrent ingrates. Je suis pénétrée de reconnaissance pour vous, et s'il m'est possible de vous en donner une preuve, parlez, je sais prête à vous accorder ce que vous désirez.
Les yeux de Tragomer devinrent troubles, ses lèvres tremblèrent. Il voulut parler, il ne put pas Et, comme il restait immobile et muet, la poitrine soulevée par une émotion inexprimable, MIle de Fréneuse, de nouveau, lui tendit ses doigts frêles, et doucement :
— Cette main que vous m'avez demandé de vous tendre, à votre départ, maintenant que vous voilà de retour, voulez- vous que je vous la donne?
Tragomer la prit, la pressa, et, la portant à ses lèvres, courbé comme devant une idole, il dit :
— Oui. Pour toujours.
— Gardez-la donc. Mais souvenez-vous qu'elle ne pourra vous appartenir que quand le nom de celTe qui vous l'accorde sera lavé de toute tache. Je serai votre femme, Christian, mais seulement quand vous pourrez m'épouser avec l'approbation de tous.
AU FOND DL' GOUFFRE 3i>3
— Soyez tranquille, Marie, et vous aussi, madame, ce moment ne se fera pas attendre.
Ils étaient heureux. Marenval exultait. Toute cette joie, il s'en faisait honneur. Les instants passaient rapides et le jour tombait, déjà, quand Mme de Preneuse et sa fille se décidèrent à quitter Jacques. En descendant du yacht, elles se croisèrent avec un homme de visage distingué, qu'à sa tournure il était facile de reconnaître pour un Français. Il s'arrêta pour les laisser passer, salua et s'engagea sur la passerelle du «navire. Sans doute il était attendu, car Marenval, qui se promenait sur le pont, vint avec empressement au-devant de lui et, lui donnant une vigoureuse poignée de main, l'entraîna en disant :
— Venez par ici, mon cher avocat général.
— Chut! fit le visiteur en souriant, pas de qualité ni de nom, mon cher ami, si vous voulez bien.
Et. suivant son guide, il descendit. C'était Pierre de Vesin. Sans doute il ne venait pas pour la première fois à bord du Magic, car il suivit sans se tromper le chemin qui, par les cloisons étanches, conduisait à l'arrière. Là-, dans un petit fumoir qui avoisinait la salle à manger, il trouva Tragomer et Jacques. Il leur serra la main, et s*asseyant :
— ■ Je viens de rencontrer votre mère et votre sœur, dit-il. Elles paraissaient ravies. Les pauvres femmes ! Il était grand temps que leur horizon s'éclairât. Mais les affaires sont en bonne voie et je vous apporte des nouvelles qui vous satisferont. Le
commissaire spécial chargé de surveiller les faits et gestes de Jenny Hawkins est arrivé. Il s'est mis en rapport avec M. Melville. le chef de la Sûreté anglaise, un homme de premier mérite, qui va prendre en main la direction des opérations. La demande de poursuites contre Jenny Hawkins n'a pas marché toute seule... Si nous considérons la chanteuse comme Américaine, il est extrêmement difficile de l'arrêter en Angleterre, à raison d'un crime commis en France, et pour lequel une condamnation a déjà été prononcée. Si nous lui rendons son nom véritable de Léa Pérelli, elle devient Italienne et c'est une complication nouvelle. Si elle était en France, la chose serait simple : un mandat d'amener, et tout serait dit. Ici, dans cette diable d'Angleterre, tout est malaisé... Il n'y a pas de pays où la liberté ait plus de garanties... Gela va jusqu'à la licence. C'est la terre promise des scélérats.
— Eli bien ! que va donc faire votre commissaire spécial? demanda Tragomer.
— Surveiller étroitement Sorège et la chanteuse, se tenir prêt à intervenir, s'il y a lieu. En tout cas, nous renseigner minutieusement sur ce que vos adversaires feront. Moi, je suis en vacances, je n'agis, en la circonstance, que comme un simple particulier, votre ami, rien de plus. J'ai laissé mon titre et mes fonctions à Paris. Le Carde des sceaux, que j'ai été voir avec le procureur général, s'intéresse prodigieusement aux suites de l'affaire. C'est
un libéral très ardent, qui verrait une gloire pour lui, si la réparation d'une grande injustice avait lieu sous son ministère. On nous a tannés par trop, depuis longtemps, avec les revisions compromettantes, pour que nous ne soyons pas ravis d'en tenter une avantageuse. Le monde entier verrait ainsi, que nous avons l'amour pur de la vérité et de la justice. Voilà ce que notre chef a dit, ou à peu près, et immédiatement il s'est mis d'accord avec la Sûreté pour que tout soit conduit rapidement et silencieusement.
— Mais qu'a-t-il dit de notre opération à Nouméa, le ministre? demanda Marenval, en se frottant les mains.
— Ça, mon cher ami, c'est ce qu'on appelle un cas réservé. Il n'en a pas été question. Le rapport sur l'évasion est arrivé à Paris. Mais il est impossible d'y rien relever contre vous. Les précautions prises par Tragomer pour déguiser son identité ont trompé l'Administration. C'est, suivant le gouverneur, un navire anglais qui a fait le coup et qui a gagné l'Australie à toute vapeur. Si vous ne vous vantez pas de votre rapt, vous êtes couverts contre toute responsabilité. Une fois les preuves de l'innocence de M. de Fréneuse dans nos mains, il suffira à celui-ci de se constituer prisonnier pour que les choses suivent leur cours régulier. Mais ces preuves, voilà le point capital, il les faut matérielles. Et tout dépend de leur production. Si vous
n'obtenez pas l'aveu du vrai coupable, la situation pour M. de Fréneuse devient très grave, et il ne lui reste plus qu'à gagner l'Amérique du Sud, pour y vivre à l'abri des poursuites. En vérité, je n'ai jamais vu d'affaire aussi difiicile et aussi périlleuse. Tout est irrégularité, de quelque coté que l'on se tourne, les règlements et les lois sont outrageusement violés. Cependant, je constate qu'il est impossible d'en sortir autrement.
— Depuis que vous êtes arrivé à Londres, dit Tragomer, avez-vous rencontré Sorège ?
— J'ai dîné, hier, avec lui chez Julius Harvey. On a parlé de vous et il a été d'une impudence magnifique : il a fait votre éloge.
— Patience, il ne le fera pas toujours. Celui-là, je me le suis réservé. Il a un compte à régler avec moi, pour toutes ses perfidies. Je veux lui dire, une bonne fois, ce que je pense de son caractère. A moins qu'il ne se trouve si compromis, en compagnie de miss Jenny Hawkins, qu'il n'y ait plus qu'à le laisser se débrouiller avec votre commissaire.
Pierre de Vesin hocha la tête :
— Ah ! c'est un gaillard trop fort pour que vous puissiez le réduire si facilement. Il a une partie si belle engagée, qu'il se défendra avec fureur. Songez qu'il s'agit pour lui «d'être ou de ne pas être», comme dit si bien Sir Henry Irving. S'il triomphe, il a les*' millions de Julius Harvey, sans compter le bonheur de nous avoir roulés tous, dans le grand style. S'il
échoue... Ah! mes amis, c'est là qu'il sera dangereux. Le tigre acculé, sur d'être perdu, -voudra faire quelques victimes... Prenez garde, à ce moment-là !
— J'ai tué des tigres, dit tranquillement Tragomer. Ça se boule comme un lapin. Vous faites tort à Sorège, il est infiniment plus redoutable.
Jacques avait assisté à toute cette discussion sans prononcer une parole, il paraissait absorbé par ses réflexions. On eût pu croire qu'il n'entendait pas. Cependant il parut écouter, avec intérêt, les dernières paroles de Christian et, posant doucement sa main sur le bras de son ami :
— Nul n'a le droit de disposer de Sorège, sans mon consentement. Il n'appartient à personne qu'à moi. Je ne l'abandonnerai même pas à la justice. J'aurai cette suprême pitié, qu'il n'a pas eue, de le soustraire à la honte. Si son infamie a été telle que Tragomer la soupçonne, je me réserve le droit de le juger et de le punir.
Tragomer baissa la tète en signe de consentement:
— C'est bien ! C'est juste, je n'ai rien à contester.
— Quant à Léa Pérelli, continua Jacques, vous n'aurez pas longtemps à attendre, avant de savoir à quoi vous en tenir sur son compte. Et demain même vous serez fixés.
Vesin et Marenval s'étaient levés.
— Vous venez diner avec moi ? dit le magistrat à son parent.
— Oui, je passe un habit et je vous suis. Nous laisserons ces deux jeunes gens entête à tête
— Où allez-vous ? demanda Tragomer.
— Au Savoy. C'est là qu'on mange le mieux.
— Et le plus cher !
— Vous ne dînerez pas mieux qu'à bord.
— C'est possible, dit l'avocat général en riant. Mais n'oubliez pas que, moralement, les juges ne doivent pas se trouver à la même table que les jugés.
— A huitaine alors, comme on dit au Palais, répliqua Marenval.
— Et en attendant, à demain, chez Julius Harvey.
Le squatter habitait un fort bel hôtel situé Grosvenor-Square. Il avait maison montée, à Londres comme à Paris. Tous les ans, sa fille l'emmenait, pour deux mois, en Angleterre. Souvent un ou deux des fils se décidaient à venir retrouver leur père. Ils avaient moins de répugnance à habiter l'Angleterre que la France. Ils s'y sentaientmoins dépaysés. Les mœurs, les idées, les coutumes, les goûts, leur paraissaient intolérables en Europe. Ces robustes jeunes gens étouffaient dans les limites étroites des convenances. Ils avaient souvent envie d'enlever leur habit, au milieu d'une soirée, et de mettre leur cravate blanche dans leur poche. La vie au grand air des Anglais leur offrait un agrément qui compensait pour eux les tristesses de l'internement dans les salons.
Au sortir d'un dîner, ou d'une représentation, ils partaient sur la Tamise en bateau, ou faisaient cinquante lieues, en chemin de fer, pour aller chasser le renard. Et, ayant cassé quelques avirons, ou cla-
que quelques chevaux, ils revenaient rafraîchis et joyeux. Leur père les enviait, mais il était tenu sévèrement par miss Harveyqui ne lui laissait pas faire tout ce qu'il aurait souhaité.
La société américaine de Londres, aussi favorablement accueillie par la gentry que celle de Paris par le grand monde, rivalise de luxe avec les familles les plus aristocratiques de l'Angleterre. Elle jette l'argent par les fenêtres, avec un abandon plus fastueux encore à Londres qu'à Paris. On dirait que ces parvenus de la fortune, qui ont à peine cent ans d'existence nationale, veulent étonner le vieux monde par l'étalage de leur "vitalité extraordinaire. Les Anglais, tout en jalousant cette expansion de forces et cette réalisation de puissance, ne peuvent se défendre d'un faible pour ces enfants ingrats qui ont frappé leur mère. Ils n'oublient pas que le même sang coule dans leurs veines. Et, comme des ' grands-parents indulgents, ils sourient aux escapades américaines, jusqu'au jour où, avec leur sens pratique, ils comprendront qu'ils ont intérêt à les encourager. Alors l'alliance anglo-saxonne sera faite, dans les deux mondes. L'aigle des États-Unis et le lion britannique chasseront de compagnie.
Pour l'instant, les rapports se bornent à des raouts et des dîners entre millionnaires, préludes de ma-, riages qui croisent le sang des gentilhommes de la conquête avec celui des éleveurs de porcs ou des exploiteurs de mines. La statistique des unions,
qui ont fait entrer les petites misses de Chicago, de New-York ou de Philadelphie dans les plus illustres maisons anglaises, est curieuse. On y voit que l'Angleterre a drainé plus de cent millions de dollars sous forme de dots. Et les journaux du nouveau monde renchérissant sur les agences matrimoniales, publient, pour la facilité des accords, la liste des jeunes filles à marier aux États-Unis avec le chiffre de leurs apports.
Quand l'industrie conjugale est affichée avec une pareille sérénité, l'échange des bons rapports entre contrées productrices de maris, et pays éleveurs de femmes, est singulièrement facilité. La famille Harvey avait donc un pied en France et l'autre en Angleterre. Mais la France triomphait, puisque le comte de Sorège avait été admis comme fiancé. Cependant, depuis que Tragomer était arrivé à bord du Magic, et avait reparu chez le squatter, il semblait que le prestige de Sorège eût diminué. Les deux plus jeunes frères, Philipp et Edward, étaient en ce moment à Londres, et leur enthousiasme pour la large carrure de Christian avait été significatif. Le cow-boy Philipp avait déclaré, sans ambages, à sa sœur que c'était un homme tel que le gentilhomme breton qu'elle aurait dû choisir :
— Celui-là est un des nôtres : il monte à cheval comme le vieux Pew, qui nous a élevés ; il marche, sans voir jamais la fin de ses jambes; il manie la carabine et le couteau ; il a péché dans les grands
lacs... Ma sœur, pourquoi n'avez-vous pas, pour votre argent, trouvé un vigoureux garçon comme le comte Christian, au lieu d'avoir déniché ce triste hibou de Sorège. Puisque Julius Harvey et Sons payait la dot que vous vouliez, il fallait prendre tout ce qu'il y avait de mieux.
— Mais Philipp, avait répondu miss Maud, ce qui est le mieux, dans la prairie, n'est pas ce qui est le mieux dans un salon. Et puisque je suis décidée à Vivre en Europe, peut-être est-il préférable que je sois la femme d'un homme tranquille que d'un casse-cou, comme vous et mes autres frères.
— Ma sœur, c'est pour vous, il est donc juste que vous suiviez votre goût, avait ajouté M. Edward Harvey, mais, si vous pensez à vos enfants futurs, vous avez plus d'intérêt à épouser un good boy, comme Tragomer, qu'un stock-fish comme Sorège. Mais c'est pour vous !
— Eh! dit la jeune fille, rien ne vous prouve que M. de Tragomer aurait voulu de moi. D'ailleurs, il me l'a dit lui-même, son cœur n'est pas libre.
— Ail right ! Il n'y a plus rien à discuter. L'engouement de ses frères pour le simple, fier
et rude Christian, avait assurément influencé miss Maud, car, depuis une semaine que le Magic était amarré au quai de la Tamise, elle était allée deux fois le visiter, elle avait invité Christian et Marenval à dîner chez son père. Elle rencontrait, en outre, les deux Français, presque chaque matin, à Hyde-Park,
où elle allait se promener à cheval, au petit pas, avec ses frères, ce qui mettait ces centaures dans un état d'abattement lamentable. Il ne fallait rien moins qu'une bonne partie de cricket, au lordscricket Ground , pour remettre les deux jeunes sauvages dans leur état normal. Et Tragomer maniait le maillet avec une vigueur, qui n'avait pas peu contribué à lui valoir la faveur des frères de Maud.
La veille même du jour où les dames de Fréneuse étaient venues à bord du yacht, Marenval et Tragomer en faisant leur promenade ordinaire, sur les bords de la Serpentine, avaient rencontré miss Maud qui marchait, suivie d'un valet de pied et de sa voiture :
— Où donc sont vos frères, miss Harvey, dit Christian, aussitôt les shake-hands, vous ont-ils abandonnée?
— Ils sont au cercle des Archers, à suivre un match des plus intéressants, paraît-il. Marchonsnous?
— Marchons.
Ils se rangèrent de chaque côté de la jeune fille, et prirent son pas. Au bout d'un instant de silence, Christian dit d'une voix discrète :
— Vous rappelez-vous, miss Maud, une conversation que nous avons eue, il y a six mois environ, le soir où votre père m'a fait l'honneur de me présenter.
— Oui, parfaitement, et j'y ai pensé, depuis, avec
un intérêt particulier. 11 s'agissait de votre ancien ami, Jacques de Fréneuse, et ce que vous m'aviez raconté, à cette époque, m'avait impressionnée vivement. Vous paraissiez si confiant en l'innocence de ce malheureux que je me suis, à différentes reprises, demandé ce qu'on pourrait faire pour s'en assurer.
— Vous l'aviez bel et bien indiqué, ce soir-là, reprit Christian avec un sourire. Et même vous m'aviez fort malmené, parce que je ne tentais rien en faveur de mon ami. Moi, vous écriiez-vous, si un de mes frères était frappé d'une condamnation injuste, je ne m'arrêterais devant rien pour le délivrer. Sorège même, à ce propos, vous plaisanta agréablement, mais sans vous calmer. Vous étiez très montée contre moi. Heureusement vous vous êtes adoucie depuis et nos rapports n'ont pas souffert de cette première impression.
Miss Harvey regarda Christian et très nettement :
— Pourquoi revenez-vous sur ce sujet, puisqu'il ne vous a pas été favorable? Je vous connais assez, maintenant, pour comprendre que ce n'est pas sans raisons? Y a-t-il donc du nouveau pour votre ami? Auriez- vous acquis la preuve certaine de son innocence ?
Tragomer continua à marcher, la tête penchée et sans regarder la jeune fille :
— Est-ce qu'on peut vous parler en toute confiance, miss Harvey? Les femmes de votre pays
savent-elles être discrètes, quand on le leur demande? Ce serait une grande supériorité sur les femmes d'Europe, qui sont incapables de résister à l'envie de parler, et qui feraient couper le cou à leur meilleur ami pour le plaisir de lâcher ce qu'elles ont au bout de la langue.
— Les femmes d'Amérique, sous ce rapport-là, sont des hommes, dit miss Harvey. Vous pouvez leur confier votre secret, elles se laisseraient tuer sans le trahir. Nous sommes des sauvages encore, comprenez-le bien. Et nous avons, en même temps que les défauts, les vertus des sauvages.
— Eh bien! Alors j'aurai confiance en vous et je vous mettrai de moitié dans mes projets... Je vois à la figure de Marenval qu'il aimerait autant que je sois plus réservé, mais, tant pis, je me risque...
— Risquez-vous, cher ami, ditCyprien, seulement commencez par prévenir miss Harvey des conséquences que peut avoir notre entreprise pour certaine personne qui lui tient de près...
Maud s'arrêta brusquement et pâlit :
— Est-ce de M. de Sorège que vous voulez parler? Tragomer hocha la tète :
— Marenval a bien fait de poser, tout de suite, la question comme elle doit l'être. Vous voyez comme, dès le premier mot, vous êtes troublée, miss Harvey, et comme il est périlleux à moi de mettre aux prises votre sincérité avec votre intérêt.
Le sang revint aux joues de la jeune Américaine. Elle se remit en marche, et d'un ton décidé :
— Donc, c'est bien M. de Sorège qui est engagé dans l'affaire en question ? Mais ne croyez pas que je sois de caractère à vouloir m'illusionner, en ce qui le concerne. Quelle fille serais-je, si pouvant savoir la vérité sur le compte d'un homme dont je dois porter le nom, je refusais de la connaître? S'il a commis une mauvaise action, parce que je l'épouserai, l'en aura-t-il moins commise ? Se boucher les yeux, pour ne pas voir, c'est imiter l'autruche qui se cache la tête, croyant éviter le daîiger. M. de Sorège est mon fiancé. Il n'a point de fortune, il n'a pas de génie, il n'a pas une instruction hors ligne, il n'a que son nom. Si ce nom n'est pas sans tache, je n'en veux pour rien au monde.
Ce fut net et sec, comme un coup de cravache. Il n'y avait pas à douter de la bonne foi de la jeune fille. La franchise éclatait dans ses yeux.
— Eh bien ! voilà donc la vérité, puisque vous voulez la savoir. Au lieu d'aller nous promener sur les eûtes d'Egypte et de Syrie, Marenval et moi, nous avons traversé l'isthme de Suez, gagné la mer des Indes, passé à Batavia, et abordé à la Nouvelle-Calédonie. Sous un faux nom et avec de faux papiers, je suis descendu à terre. J'ai vu Jacques de Fréneuse, et, le lendemain, Marenval et moi, au travers d'une bagarre épouvantable, nous l'avons enlevé de vive force.
— Est-ce possible ? s'écria miss Harvey avec saisissement. Quoi! M. Marenval et vous? Des Français! Des hommes du monde! Vous avez fait cela? Oh! si Edward et Philipp le savaient ! Ils perdraient la tête !
— Chut! Il ne faut justement pas qu'ils le sachent, interrompit doucement Tragomer.
— Et alors, le pauvre garçon, vous l'avez ramené ?
— Il est à bord de notre bateau.
— Sur la Tamise ?
— Devant les Docks. Sa mère et sa sœur vont le voir demain. Elles sont arrivées secrètement à Londres. Nous les cachons avec soin, car leur présence ici donnerait grandement à penser, et nous ne pouvons réussir, dans notre entreprise, qu'à la condition d'agir mystérieusement.
— Les chères femmes! Comme elles vont être heureuses ! Ah ! je voudrais assister à leur joie. Mais dites-moi, car cette aventure me passionne, vous avez fait des milliers de lieues, par amitié pour M. de Fréneuse?... Vous avez quitté, vous des Parisiens, votre ville, vos plaisirs, vos habitudes, et navigué pendant si longtemps, risqué votre vie...
— Marenval l'a parfaitement risquée, en effet, dit Christian. Il a failli être tué d'un coup de revolver... Et si vous l'aviez vu, dans ce moment-là, il était superbe !
Miss Harvey tendit la main d'enthousiasme et, avec
une vibration dans la voix, qui remua Cyprien jusqu'au fond du cœur :
— Eh bien ! je ne pensais pas que jamais vous deviendriez un héros ! Mais les Français sont capables de tout! Et vous ne me dites pas ce que vous faisiez, pendant ce temps-là, vous M. de Tragomer...
— Lui, répondit Marenval, il était à la nage avec Jacques, le soutenant, l'encourageant, sous une grêle de balles, et dans des parages infestés de requins... Oui, miss Harvey, l'épisode a été vif!... Nous avons dû couler le canot de l'administration, pour arrêter sa poursuite. Mais nous n'avons pas tiré un coup de feu, même pour nous défendre, car Français, nous ne pouvions oublier que nous avions affaire à des Français... Ah! nous l'avons échappé belle ! Et je vous assure que le soir à bord, filant à toute vitesse,
'nous avons dîné de bon appétit!
— Voire ami était près de vous, sauvé par vous. Votre joie devait être vive, et sa reconnaissance à lui devait être profonde.
— Il était comme fou. Mais peu à peu il a repris sa lucidité. Nous avons mis en commun ce que nous avions découvert et ce qu'il savait. Il en est résulté, pour nous, la preuve de sa non-culpabilité.
Miss Ilarvey réfléchit un instant, puis d'un ton grave :
— Et cette non-culpabilité, M. de Sorège, suivant vous, la connaissait?
— Nous n'en pouvons pas douter.
— Vous le prouverez?
— Lille résultera clairement de l'épreuve que nous allons tenter et pour laquelle votre concours nous est nécessaire. Voici ce dont il s'agit. Nous dînons, après-demain, chez votre père, avec quelques-uns de ses amis... Manifestez, dès ce matin, le désir d'avoir. pendant la soirée, la Jenny HawMns, qui chante en ce moment à Covent-Garden. Sorège la connaît. Il sera votre intermédiaire, si vous savez l'exiger, et il vous amènera la cantatrice.
— Bien ! cela sera fait. Ensuite?
— C'est tout. Le reste nous regarde. Seulement, soyez prudente, ne dites pas une parole de trop à Sorège. Vous avez des amis à divertir, vous avez entendu la belle Hawkins au théâtre, et il vous plairait de la faire chanter dans votre salon. S'il présente des objections, insistez, mais ne nous découvrez pas.
— Soyez tranquille.
— Je vous demanderai seulement une invitation pour un jeune Anglais, de nos amis, qui viendra, si vous l'y autorisez, prendre une tasse de thé chez vous, dans la soirée.
— Il se nomme?
— Pour tout le monde, il se nommera sir Herbert Carlton. Pour vous, il se nomme Jacques de Fréneuse.
— Mon Dieu ! que préparez-vous donc? demanda miss Maud. avec inquiétude.
— Vous le verrez. Puisque cette affaire vous passionne, vous allez assister à une de ses plus impor-
tantes péripéties. Vous m'avez poussé à risquer tout, pour sauver mon ami, miss Harvey. Il faut que vous m'aidiez, maintenant, à arriver au but, quoi qu'il en puisse résulter.
— Je vous y aiderai loyalement, monsieur de Tragomer. et si quelqu'un a des reproches à se faire, tant pis pour lui. Avant tout il faut s'oceuper de défendre les honnêtes gens.
— Quand Jacques de Preneuse paraîtra, dit Christian, regardez bien la Jenny Hawkins etSorège. Si maîtres qu'ils soient d'eux-mêmes, ils nous livreront leur secret, par l'égarement de leurs yeux et la pâleur de leur visage. Vous avez vu jouer Macbeth. miss Harvey, et vous savez quelle est répouvante de l'assassin couronné, quand il voit se lever, au milieu du festin, l'ombre de sa victime. Examinez la chanteuse et votre fiancé : ils vous donneront la comédie. Mais nous avons affaire à des gens très forts. En une circonstance à peu près pareille, la Hawkins a eu une admirable contenance. Peut-être essaiera-t-elle de se dérober. Sous aucun prétexte, ne la laissez communiquer avec Sorège, devant vous, ne la laissez sortir du salon. A partir du moment où Jacques de Fréneuse sera en présence de ses adversaires, c'est lui qui doit les combattre, sans aide, à sa guise, et vous n'aurez qu'à les empêcher de l'éviter.
— Je vous engage ma parole qu'il en sera ainsi.
— C'est bien ; maintenant, quittons-nous et à demain.
Miss Harvey remonta dans sa voiture, et les deux Français continuèrent leur promenade, admirant, comme s'ils n'avaient aucun sujet de préoccupation' l'élégance des attelages qui commençaient à circuler le long des pelouses verdoyantes.
L'hôtel Harvey est une fort belle demeure de style Louis XVI, bâtie par le duc de Sommerset, et que l'Américain a payée un bon prix. L'aménagement intérieur est luxueux. Miss Maud a eu le bon goût de respecter la décoration ancienne des salons toute en tons clairs, à trumeaux contournés, surmontés de jolies peintures camaïeu. Une salle à manger admirable, ornée d'une cheminée de pierre, dans le rétable de laquelle est encadré un panneau de Gainsborough, peut contenir quarante convives.
Ce soir-là, comme les dames venaient de se lever, une quinzaine de gentlemen, parmi lesquels Christian et Marenval, fêtaient, suivant l'usage, des flacons de choix. Les jeunes cow-boys, à la gêne dans l'habit noir qui emprisonnait leur torse solide, se dédommageaient de la dure contrainte que leur imposait la correction mondaine, par l'absorption de quelques verres de whisky. Les Français, depuis le commencement du dîner, avaient à peine touché leurs verres. Julius Harvey, qui était très sobre, à cause de la goutte menaçante, faisait assez tristement les honneurs de la table. Sorège était engagé dans une conversation, qui paraissait l'intéresser vivement, avec Geo Seligman, le grand lanceur des mines d'or sur
le marché européen. Il était dix heures, et déjà l'atmosphère commentait à devenir épaisse dans la salle à manger, lorsque Julius dit à ses hôtes :
— Si vous avez envie de fumer, sortons d'ici, car ma fille va, certainement, nous prier bientôt de venir au salon...
— Nous irons même,Tragomer et moi, l'y rejoindre tout de suite, si vous le permettez, dit Marenval.
Sorège leva la tète, mais ne fit aucune tentative pour suivre ses compatriotes^ Son plan de conduite devait être arrêté, et il n'était pas homme à le modifier. Tant que Jenny Hawkins ne serait pas arrivée, il n'avait rien à craindre. Il pouvait donc se donner du répit, et réserver ses moyens d'action pour le moment où il serait utile d'en faire usage. Marenval et Christian, traversant une serre remplie des plus belles plantes des tropiques, et rafraîchie par une vasque de marbre où. d'un rocher tapissé de lierre, coulait une eau limpide, entrèrent au salon.
Sous l'éclat de la lumière électrique les femmes en grande toilette, groupées autour de miss Maud, offraient le plus charmant tableau. Quelques jeunes misses Américaines, à la fraîche carnation, au menton un peu lourd, cheveux blonds, larges épaules et tailles longues, babillaient dans un anglais sifflant et guttural. Leur conversation avait pour objet la chanteuse, dont la présence annoncée offrait aux hôtes de Julius Harvey un attrait peu
ordinaire. Quelques-unes lavaient entendue en Amérique, d'autres l'avaient applaudie récemment â Co'vent-Garden, toutes la connaissaient. Aucune ne l'avait vue de près. Et la grande réputation de l'artiste, la beauté éclatante de la femme, faisaient de son apparition, dans le salon de miss Harvey, un événement sensationnel.
L'arrivée de Marenval et de Tragomer fut accueillie avec faveur. Ces Français étaient sympathiques dans le milieu américain de Julius. On les savait voyageurs, riches, on les connaissait aimables, on était disposé à leur pardonner de n'être pas de race anglo-saxonne. On leur tolérait gentiment cette infériorité. C'était une grande preuve de bienveillance. Miss Gower était en train de raconter une visite qu'elle avait faite la semaine précédente au château de Craig-y-Nos, chez la Patti, et elle avait capté victorieusement l'attention de l'auditoire :
— Figurez-vous qu'il y a un théâtre sur lequel on peut jouer des opéras entiers. N'est-ce pas prodigieux ? On y a représenté, la semaine dernière, un ballet, dans lequel la grande cantatrice mimait le principal rôle...
— C'est bien la peine d'avoir la plus jolie voix du monde !
— Ou ne s'imagine pas le luxe de cette maison. Les invités y trouvent chevaux de selle, voitures à leur disposition. Ceux qui veulent pêcher ont le lac et la rivière, ceux qui préfèrent la chasse sont libres
dans les bois et dans la plaine. C'est un train royal ! . . .
— Les artistes ne sont-ils pas, dans notre siècle, les rois de l'univers. On ne les détrône pas. eux, on ne les chasse pas à coups de fusil, on ne les insulte pas dans les journaux. Il n'est grâces qu'on ne leur prodigue, hommages qu'on ne leur rende, louanges qu'on ne leur adresse. Et leurs listes civiles ne sont jamais discutées. Quand ilsvieillissent.on les honore, et quand ils meurent on leur fait des funérailles solennelles. Voilà des gens enviables ! Et qu'ont-ils donné à la foule en échange de cela?
Une voix ironique répondit :
— Presque rien : leur génie !
Tous les regards se tournèrent vers celui qui avait parlé. C'était Pierre de Yesin qui entrait. L'avocat général, souriant, s'approcha de miss Maud et lui baisa la main, il salua le groupe gracieux des femmes, et s'adossant à la cheminée :
— Le tableau qui vient d'être tracé est aimable, mais il a un pendant, quil faut montrer. Dans la carrière artistique, comme dans toutes les autres, il y a du bonheur. Et si certains finissent dans l'opulence et dans la gloire, d'autres disparaissent effacés et misérables, comme un astre qui, après avoir longtemps brillé, s'obscurcit et s'éteint. Vous avez eu Garrick, qui a laissé des millions à ses héritiers et est enterré à Westminster. Nous avons eu Frédérick- Lemaitre, qui mourut endetté et qui dort sous une
humble pierre payée par ses derniers admirateurs. N'enviez pas la destinée des artistes. Ils souffrent, même dans leur triomphe. Et l'éclat, dont quelquesuns sont resplendissants, est largement compensé par les amères tristesses de beaucoup d'autres. Ils donnent, en somme, beaucoup plus qu'on ne leur rend, et si vous mettiez dans une balance d'équité, d'une part, le talent de l'artiste, de l'autre, les bravos et l'argent des spectateurs, ce serait certainement le talent qui pèserait le plus lourd.
— Vous avez parfaitement raison, dit miss Harvey. Et, en Amérique, on dételle la voiture de Sarah Bernhardt.
La conversation fut interrompue par l'entrée des fumeurs que ramenait le maitre de la maison. Un personnage, portant sous son bras des cahiers de musique, se montra à l'entrée du salon. Julius se pencha vers sa fille :
— C'est l'accompagnateur, sans doute. Notre étoile ne va pas tarder à paraître.
Miss Maud déjà s'approchait du musicien et le conduisait vers le piano qui occupait tout un angle du salon. Quelques invités étaient arrivés et une cinquantaine de personnes se groupaient au gré des sympathies. C'était l'élite de la colonie américaine. Les millions de tous ceux qui se pressaient ce soir-là chez Julius Harvey auraient suffi à payer la dette d'un État européen. Il y avait les rois des chemins de fer, les princes des mines d'argent, les hauts sei-
grieurs de l'élevage du moulon,du cheval et du porc, sans parler des suzerains du pétrole et de la construction des wagons. Tout iin Gotha de lagrande industrie, du haut commerce et de la finance triomphante.
A l'écart, Marenval, Vesin et Tragomer s'étaient placés. Ils occupaient l'embrasure d'une fenêtre, entre la porte d'entrée et le piano. Rien, de ce qui allait se passer dans le salon, ne pouvait leur échapper. Sorège était auprès de la belle duchesse de Blenheim et causait, avec une imperturbable sérénité. Une porte cependant venait de s'ouvrir et la voix d'un valet avait prononcé, dans le murmure des conversations, ces trois mots, qui avaient amené un immédiat silence :
— Miss Jenny Hawkins.
Sur le seuil, grande, svelte. fière, un peu pâle, mais le sourire aux lèvres, la chanteuse parut. Elle était vêtue d'une robe de damas blanc, ornée de dentelles d'or. Un collier de perles seul entourait son cou et un peigne de diamants étincelait dans sa chevelure châtaine. D'un regard impérieux et presque menaçant, elle parcourut l'auditoire, comme si elle y cherchait ceux qui se préparaient à l'attaquer et celui qui avait promis de la défendre. Ses yeux passèrent sur Marenval. Vesin et Tragomer, sans s'arrêter et se fixèrent interrogateurs sur Soi' Celui-ci. souriant toujours, se leva, et traversant le salon avec une admirable aisance, il alla offrir son bras à la chanteuse.
Tous deux seuls debout, au milieu de l'assistance, semblaient braver le sort. Le front altier de Jenny Hawkins ne se baissa pas et, d'un pas ferme, elle entra dans ce salon où elle savait que son avenir devait se décider. Miss Maud et Harvey s'avançaient au-devant d'elle et, déjà, la remerciaient de la bonne grâce qu'elle avait mise à les satisfaire. Et du coin où ils étaient réunis, les trois Français ne pouvaient se défendre d'admirer le courage, le sang-froid et l'orgueil supérieurs, avec lesquels cette femme tenait son rùle. A peine un soulèvement plus rapide de sa poitrine de neige, un clignement nerveux,de ses yeux charmants, témoignaient de l'angoisse qui la torturait. Elle était, en apparence, aussi tranquille, aussi à l'aise que la plus insouciante des invitées de Julius Harvey.
Tragomer choisit ce moment pour se lever et aller saluer la chanteuse. Elle le vit s'approcher et un frisson courut sur sa chair satinée, mais elle ne tourna même pas la tète. Ce ne fut qu'en l'entendant lui adresser la parole, en anglais, qu'elle fit un mouvement de surprise, si parfaitement exécuté que Christian en demeura saisi d'admi ration.
— Ah! Monsieur de Tragomer, je crois ? dit-elle . Elle lui tendit une main, qu'il serra, et avec sa superbe tranquillité, la voix pure et calme :
— Nous avons fait du chemin, l'un et l'autre, depuis le soir où nous nous sommes rencontrés...
— Vous avez remporté de nouveaux triomphes, dit Tragomer.
— Et vous, fait de nouvelles explorations. Avezvous été heureux dans vos découvertes?
Cette phrase, à double entente, fut détachée avec une si belle ironie que Christian trembla. Il pensa : quelle garantie de sa sûreté peut-elle avoir, pour me railler ainsi, et dans de pareilles circonstances? Puis, il jugea que, peut-être, elle essayait de l'intimider. Il riposta :
— Je compte vous en faire juge, si cela peut vous intéresser.
— Vous n'en doutez pas.
Elle adressa un signe de tête au jeune homme et gagna le piano, conduite par miss Harvey. Sorège était ailé s'asseoir près de la cheminée, et là, ses paupières closes, il paraissait s'absorber dans une attente religieuse. Mais il ne perdait point de vue la chanteuse. Un silence profond s'établit. Le pianiste préluda et, comme pour accentuer le défi qu'elle avait porté à Tragomer, Jenny Hawkins chanta Y Ave Maria de l'Otello, que le jeune homme avait entendu à San- Francisco, pendant la soirée mémorable. Elle détailla délicieusement les angoisses et les supplications de Desdémone. Sa belle voix si pure semblait avoir gagné en souplesse et en étendue. Un murmure de plaisir passa sur l'assistance et, sans crainte de manquer de distinction, les hôtes de Harvey applaudirent avec enthousiasme. Les cow-boys, eux-mêmes, avaient
été saisis par le charmede l'inspiration, et, stupéfaits des sensations éprouvées, ils demeuraient immobiles, dans un angle du salon, re pensant plus à se réfugier au fumoir, comme ils en avaient formé le projet. • De nouveau le piano résonna et, radieuse dans sa blanche toilette, debout au milieu de l'auditoire, le fascinant par sa beauté autant que par son talent, Jennv Hawkins promena un long regard de domination sur ses auditeurs. Elle chantait, maintenant, les douloureuses plaintes de la Ti:aviata,q\iaxiâ la pauvre femme sent la mort l'effleurer de son aile. Les adieux à la vie, au bonheur, à l'amour, s'échappaient de ses lèvres, en phrases déchirantes et mélodieuses. Soudain, au moment où Jenny Hawkins prononçait les paroles dernières et égrenait, avec un sentiment poignant, les notes de la cadence finale, ses yeux demeurèrent fixes, une pâleur s'étendit sur son visage, son bras se leva et traça, dans le vide, un geste épouvanté, la voix expira sur ses lèvres et, adossée au piano, comme pour y prendre un point d'appui afin de ne pas tomber en arrière, la chanteuse demeura immobile, effrayante, dans sa pose de tragique terreur.
Un homme venait de paraître dans l'encadrement des portières de soie d,u salon. Et triste, pâli, maigri, spectre redoutable et douloureux, elle venait de reconnaître Jacques de Fréneuse. Les auditeurs, saisis par ce spectacle, bouleversés par l'attitude de la chanteuse, attribuant à l'inspiration ce qui n'était
que l'effet de l'épouvante, éclatèrent en transports d'admiration. Mais, déjà, miss Harvey s'était approchée de Jenny Hawkins et lui prenait les mains, la questionnant :
— Qu'avez-vous, madame, souffrez-vous?
— Rien! balbutia la chanteuse... Rien!
Et, de son regard terrifié, elle indiquait, à la jeune fille, l'étranger debout, immobile dans l'encadrement des portières de soie. Celui-ci souriait, maintenant, sûr de son pouvoir. Il ne regardait plus Jenny Hawkins. Ses yeux s'étaient fixés sur une autre morne figure, dont il suivait avec une âpre joie les grimaçantes déformations. Debout, lui aussi, Sorège se demandait s'il perdait la raison, ou si quelque miracle avait fait sortir de la tombe celui qu'il y avait enfermé vivant. Lui aussi, il avait suivi le regard de Jenny Hawkins et avait aperçu le formidable visiteur.
Il passa une main sur son front et fit un pas en arrière, comme pour fuir, mais brusquement il vit Tragomer et Marenval qui l'observaient. Il eut la force de penser : Je me perds. Un peu de résolution et je vais échapper à ce danger. Que peuvent-ils contre moi? Et moi, je peux tout contre lui! Au même moment, l'étranger salua de la tête Tragomer qui se levait pour aller à sa rencontre, et tous deux, traversant le salon, s'avancèrent vers le piano. Là se tenaient miss Maud et Jenny Hawkins. Vers laquelle marchaient-ils d'un pas si tranquille? Etait-ce vers
la maîtresse de la maison, pour la saluer, ou vers la chanteuse, pour la perdre ?
Voyant ces deux hommes aller à elle, Jenny Rawkins laissa échapper une sourde plainte. Il lui sembla que son cœur cessait de battre et que ses yeux venaient de s'éteindre. Elle ne regardait plus et ses oreilles ne percevaient que de vagues bruits. Elle entendit confusément Tragomer qui disait :
— Miss Maud, permettez-moi de vous présenter un de mes amis, sir Herbert Cari ton...
A ces mots, Jenny Hawkins éprouva une impression de soulagement délicieux, une lueur d'espoir rendit la clarté à son cerveau. Elle recommença à penser, à comprendre. N'avait-elle pas été le jouet d'une illusion? Pourquoi ce jeune homme, qu'on nommait Herbert Carlton, serait-il Jacques de Fréneuse? Ne pouvait-il y avoir là une ressemblance extraordinaire et terrible? Elle en avait failli mourir. Elle n'osa cependant pas regarderie nouveau venu, qu'elle devinait à deux pas cVelle. Elle dirigea ses yeux vers Sorège et, avec terreur, elle le vit aussi bouleversé, aussi tremblant qu'elle. .
Dans l'angoisse de sa physionomie, elle pressentit le désastre imminent. Il croyait donc, lui aussi, que la victime avait pu s'échapper malgré toutes les précautions' prises, les infamies consommées, les crimes commis? Il n'admettait pas que le prétendu Herbert Carlton pût être un autre que Jacques de Fréneuse. Elle souffrit tellement de ne
pas savoir, qu'elle voulut, au risque de se perdre, voir l'homme, le voir en face, jusqu'au fond du cœur, pour découvrir sa pensée véritable. Elle leva les yeux et regarda.
A portée de la main, plus pâle encore de ses émotions contenues, aux côtés de Tragomer grave et attentif, elle reconnut Jacques. C'était lui. Il le lui avouait, par le regard qu'elle connaissait si bien, par le mouvement des lèvres qu'elle avait aimées, par le parfum coutumier qui venait jusqu'à elle. Elle frémit, sûre, cette fois, et, résignée, attendit son arrêt. Elle ne résistait plus à la fatalité. Une force supérieure s'imposait, et ayant tant lutté, tant fui, tant craint, comme la bête traquée qui se voit prise, elle se repliait sur elle-même et. passive, offrait sa gorge au coup mortel.
Soudain, la voix de Jacques s'éleva, et, cette fois, toute erreur était impossible.
— Je remercie doublement M. de Tragorner. puisqu'il m'a procuré l'honneur de vous être présenté, miss Harvey, et le plaisir d'entendre chanter la grande artiste qu'est miss Hawkins.
— Vous habitez Londres, sir Carlton? demanda Maud.
— Depuis une semaine. Je suis un pauvre provincial. J'arrive du fond d'un pays perdu, où des revers de fortune m'avaient contraint à vivre. J'étais seul, abandonné, malheureux. Mais des amis se sont souvenus de moi, et m'ont tiré de mon désert. Aussi
jugez de la joie que j'éprouve, ce soir, miss Harvey, et de ma reconnaissance.
La voix était si triste, si douce, si tendre que Jennv Hawkins frissonna de douleur. Mais elle n'eut pas le loisir de s'attendrir longtemps. Avec une audace qui semblait devoir ne reculer devant rien, Sorège venait de se jeter dans la mêlée, et il prenait l'offensive.
— Vous avez chanté divinement, miss Hawkins, dit-il en regardant ses adversaires avec hauteur, et je comprends le bonheur de monsieur...
Il semblait interroger sa fiancée et solliciter une présentation. Miss Maud déféra à son désir.
— Sir Herbert Cari ton, un ami de M. de Tragomer.
— Je m'en doutais, dit Sorège avec une superbe ironie. Mais est-ce que miss Hawkins ne complétera pas notre plaisir, en nous chantant le second couplet de celte exquise mélodie?
— Dois-jevous en prier, miss Hawkins? demanda Jacques.
Tremblante, en assistant à la rapide succession de ces épisodes, la chanteuse avait passé de la crainte à l'espérance, et de l'espérance au désespoir, avec une promptitude faite pour briser toutes les énergies. Cependant elle luttait encore. Elle se tenait droite, dans sa toilette blanche, et aucun de ceux qui la regardaient n'aurait pu soupçonner l'effroyable tempête qui bouleversait le cœur de la malheureuse.
Un groupe était au milieu du salon, composé de trois hommes et de deux femmes, qui causaient avec une aisance et une tenue parfaites. Et les uns et les autres étaient en proie à la terreur ou à la colère. Les gestes étaient arrondis et moelleux. Les paroles étaient gracieuses et douces. Les cœurs grondaient de haine, et les bouches retenaient difficilement les provocations et les outrages.
— Je vais chanter, puisque vous le désirez, dit Jenny Hawkins.
— Messieurs, reprenez vos places.
EtmissMaud, suivant la promesse qu'elle avait faite
à Tragomer, tirant à elle un siège, se posta près du piano, à deux pas de la chanteuse. Tragomer. Sorège et Jacques, comme d'accord, remontèrent vers la porte qui donnait dans la serre. Ils y pénétrèrent. et là, sans hésitation, avec une hardiesse qui stupélia ses deux interlocuteurs, Sorège dit :
— Que signifie cette comédie, Jacques? Pourquoi, ici. sous un faux nom et affectant de ne pas me connaître? Que veut dire cette défiance ? Doutais-tu de la joie que j'aurais à te revoir, et comment t'es-tu fié à Tragomer, plutôt qu'à moi, dès ton arrivée ?
En une phrase, la situation se trouvait nette et débarrassée de toute équivoque. Sorège était audacieux, mais Jacques ne pouvait plus être sa dupe. Il le connaissait maintenant. Il répliqua aussi nettement qu'il avait été questionné.
— Je suis, ici, sous un faux nom, Sorège, parce
que je suis un malheureux, qui ne peut plus porter son nom véritable. Je me défie de toi, parce que je ne suis pas sûr que tu n'aies pas contribué à me perdre, et que tu ne sois pas prêt à me trahir.
— Moi, cria Sorège. moi, ton ami d'enfance, moi, qui ai pleuré ton malheur, comme s'il était mien!
— Et qui continues à ne rien faire pour le réparer, interrompit rudement Jacques. Depuis combien de temps, Sorège. sais-tu que Jenny Hawkins est la même femme que Léa Pérelli ?
Il le regardait en l'ace, l'autre ne sourcilla pas.
— Es-tu fou ? Quoi ! Cette Américaine? Léa Pérelli ! Hélas ! Tu sais bien qu'elle est morte ! Une ressemblance, qui m'a frappé, t'abuse. Oh ! je sais bien qu'il y a une similitude de traits incroyable !
Il fut interrompu par Tragomer qui lui posa sa main sur le bras et dit, avec tristesse, car il le voyait perdu :
— Ne meniez pas, Sorège. Vous savez bien que vous m'avez avoué, à moi. que Jenny Hawkins était Jeanne Baud... Vous ne pouvez plus vous tirer d'affaire que par la franchise. Si vous avez commis une faute, expliquez-la, sans réticences. Peut-être, Jacques puurra-t-il avoir de l'indulgence. Mais n'essayez plus de nier. C'est inutile. Chaque pas que vous ferez, à présent, dans cette voie., vous perdra plus sûrement...
• — Me perdra ! interrompit Sorège avec violence. Mais quel étrange renversement des rôles! C'est moi
qui serai perdu ! Moi qui n'ai rien à me reprocher...
— Tandis que moi, n'est-ce pas, ajouta Jacques, en riant amèrement, j'ai été convaincu d'un crime! Oui, Sorège, tu as raison. Si je suis coupable, tu es innocent !
— Jacques ! Est-ce possible ! Tu m'accuses. Tu me soupçonnes. Mais de quoi ?
— Je vais donc te le dire, puisque tu as l'audace de me le demander, puisque tu n'as pas disparu, en me voyant, pour te dérober à tes responsabilités, et puisque, contre toute évidence, tu luttes encore. Je t'accuse d'avoir connu, dès le premier instant, l'existence de Léa, quand on méjugeait pour l'avoir tuée. Je t'accuse d'être venu, en cour d'assises, sous la foi du serment, déposer sans dire la vérité, ce qui est un crime pour tout honnête homme, mais ce qui, pour toi, Sorège, mon ami, mon frère, comme tu le disais tout à l'heure, est la plus basse et la plus lâche action qui se puisse commettre. Voilà ce dont je t'accuse, puisque tu tiens à le savoir.
Sorège avait supporté celte terrible apostrophe avec une fermeté absolue. Il n'écoutait pas. Il a'avait pas besoin d'écouter. Il savait, d'avance, ce que Jacques allait dire. 11 tâchait de gagner du temps, pour réfléchir. Il pensait : il sait que Léa est vivante, il sait qu'elle s'est substituée à Jeanne Baud. Mais sait-il que c'est Jeanne Baud qui est morte? Tout est là. Si ce point est encore obscur pour lui, rien
n'est perdu. Léa est vivante, mais ce n'est pas un crime de vivre. Et moi, je puis n'avoir appris son existence que plus tard. Yoilà le plan. Avec une rapidité merveilleuse, de la conception il passa à l'exécution.
— Folie ! Folie ! s'écria-t-il. Tu es abusé par des apparences trompeuses. Si je n'ai rien dit, au moment du procès, c'est que je ne savais rien. Tu as reconnu Léa Pérelli dans Jenny Ilawkins. Tragomer aussi l'avait reconnue. Mais j'ai été sa dupe, plus longtemps que vous, et ce n'est qu'à la fin de mon voyage, lorsque Tragomer m'a rencontré àSan-Francisco, que j'avais réussi à découvrir l'identité de la chanteuse. Mais j'ai été trompé, comme vous !
Et. tout en parlant, il continuait de penser. Avec la dextérité d'un habile tisserand, il entre-croisait les fils de son intrigue. Il faut que je sorte indemne d'ici, et que je voie Léa avant eux. Si je puis causer, un quart d'heure, avec elle, je lui ferai comprendre qu'elle doit partir. Elle disparue., je suis sauve.
— Toi ! reprit Jacques, toi, trompé? Non, Sorège, tu n'as jamais été dupe. Pour une raison que j'ignore, tu avais intérêt à ne rien dire. Car je ne vais pas aussi loin que je pourrais aller, comprends-tu, et je ne vois encore, en toi, qu'un ami infidèle, qui m'a abandonné au lieu de me défendre. Mais si, pour ton malheur, tu as été complice...
La physionomie de Jacques prit une expression terrible. Il se leva et, résolu, menaçant, il dominait
ainsi, de toute la tète, Sorège courbé et hésitant :
— Si tu as été complice, il faudra que tu me paies toutes les tortures que j'aurai endurées à cause de toi, les prières de ma sœur désespérée, les larmes de ma mère, dont la vie aura été brisée par ta faute...
Le visage de Sorège se crispa, un pli amer contracta ses lèvres, et, avec une rage qu'il ne pouvait plus contenir :
— Assez de menaces ! J'ai été trop patient ! Si ta sœur et ta mère ont pleuré, c'est sur tes folies, et nul autre que toi n'en est responsable. Si tu as souffert, c'est parce que tu avais commis d'impardonnables fautes. Cesse donc de déplacer les responsabilités. Le bagne fait-il, miraculeusement, un saint d'un malheureux perdu de vices ? Et parce que tu as été condamné, as-tu acquis le droit de juger les autres? Ne perdons pas, plus longtemps, le sens commun. Il y a ici un honnête homme, indignement traité, mais ce n'est pas toi ! Aussi bien, je suis las de supporter tes outrages. Tu prétends avoir le droit de me poursuivre de ta vengeance. Moi je proteste que tu es fou, et je le prouverai si tu m'y contrains. Crois-moi, sois prudent, n'abuse pas du bonheur que tu as eu de t'évader. Le bruit ne convient pas à tout le monde. Et il vaudrait mieux vivre paisiblement, sous le nom anglais dont tu t'es servi, ce soir, que d'attirer sur toi une attention qui pourrait être périlleuse. Tu m'as repoussé, Jacques, et j'étais disposé à te
servir. Je suis dégagé de tout devoir envers toi, maintenant. Adieu!
Il fit trois pasvers le salon, et il touchait déjà, de la main, le bouton de la porte, mais elle s'ouvrit d'ellemême. Marenval et Vesin parurent sur le seuil. Une bouffée de chaleur parfumée, un murmure de voix charmées, un bruit d'applaudissements parvinrent jusqu'à la serre. C'était Jenny Hawkins qui finissait de chanter.
— Fermez la porte, Marenval, je vous prie, dit froidement Tragomer. M. de Sorège voudrait trop audacieusement prendre congé de nous. Mais il nous croit plus naïfs que nous ne le sommes.
— Prétendez-vous me contraindre ? s'écria Sorège.
— Vous contraindre? Quel terme violent! Non, mais nous avons le dessein de continuer avec vous la conversation, devant M. de Vesin, avocat général à la cour de Paris — oh! rassurez-vous, en vacances à Londres et nullement magistrat, en cette occasion, mais simple touriste, — et notre cher Marenval que vous connaissez bien.- Plus il y aura de témoins de ce que nous avons déjà dit et de ce que nous sommes décidés à dire encore, mieux cela nous ira. ISous sommes, à l'inverse de ce que vous conseilliez à l'instant, décidés à faire autant de bruit que possible. Et Jacques ne se changera pas, pour vous être agréable, en sir Herbert Carlton à perpétuité, afin, par cette ingénieuse substitution, de faire pendant à
Jenny Hèwkms. Von, Sorège, nous ne donnerons plus dans vos chausse-trapes. Ce temps-là est passé. Vous êtes percé à jour. Et lorsque Jacques aura eu un entretien d'une heure avec Léa Pérelli, il sera, soyez-en sur, en état de vous confondre et de se réhabiliter.
Sorège fit un geste si menaçant que Tragomer se jeta devant Jacques. Autour de lui, ils étaient quatre, et tout espoir de leur échapper lui parut perdu.
— Misérables! cria-t-il, vous abusez de la force et du nombre, pour me séquestrer...
— Allons donc, monsieur, dit Marenval, vous vous moquez. Vous appelez être séquestré rester dans une serre délicieuse, en compagnie de gens comme il faut. Au surplus, nous allons, si vous le voulez, appeler miss Maud Harvey et la prier de vous garder auprès d'elle, jusqu'à ce que miss Hawkins soit partie, et notre ami Preneuse à sa suite. Dès que cette double sortie sera effectuée, vous aurez toute latitude pour rentrer dans les salons et souper avec les hôtes de monsieur votre beau-père. Ne faites donc pas la mauvaise tête. Et tout se passera correctement.
Sorège pensa :- Si je peux être libre dans une heure, tout sera peut-être encore réparable. Il dit :
— Je n'ai rien à craindre. Vous ferez ce qu'il vous plaira. Je n'avais pas l'intention de m'éloigner d'ici, mais vous m'avez violenté, insulté, et je
AU FOBfiD DU GOUFFRE 361
compte que vous m'en accorderez réparation, si ceux de vous qui ont encore de l'honneur ont un peu de courage.
Il regardait dédaigneusement Fréneuse, en parlant ainsi, et semblait provoquer Tragomer :
— ■ Prends garde à toi, Sorège, s'écria Jacques. N'aie pas trop d'exigences, ce soir, car, demain, il te restera peut-être si peu d'honneur que ce sera te faire une charité que de répondre à ta provocation.
.11 échangea un dernier regard avec son ennemi et, saluant Vesin, il sortit de la serre. Entourée d'admirateurs, Jenny Hawkins, un sourire sur les lèvres; se tenait au milieu du salon. Elle vit de loin Jacques s'avancer vers elle et frémit, mais elle ne bougea pas. Ses bras tombèrent le long de son corps, comme brisés, et son éventail palpita entre ses doigts tremblants, ainsi qu'un papillon blessé. Jacques venait, le regard fixe et impérieux. Il traversa les groupes, et, s'approchant d'elle, il réussit à l'isoler entre miss Ilarvev et lui. Il prononça, d'abord, des paroles banales de félicitations, puis, sûr de n'être entendu que par elle :
— Vous allez rentrer chez vous et m'attendre. Dans une demi-heure, je viendrai. Donnez des ordres pour que je sois reçu.
Elle baissa la tête et répondit :
— Je vous obéirai.
— Bien.
Il recula d'un pas et, tout haut, en souriant à miss Harvev :
— Vous nous avez, ce soir, donné une fête rare, et miss Hawkins a chanté d'une façon divine.
Dans l'appartement de Tavistock-Street, miss Jenny Hawkins était de retour. Debout au milieu du salon, éclairée par les deux lampes de la cheminée, sa sortie de bal tombée à la taille, elle venait de renvoyer sa femme de chambre en lui disant qu'elle se déshabillerait seule, et elle guettait, dans le silence, l'arrivée du redoutable visiteur attendu. Un bruit de roues, dans la rue solitaire à cette heure tardive, un pas rapide dans l'escalier, une main impatiente qui heurtait le bois de la porte d'entrée, et, traversant le corridor obscur, elle alla ouvrir elle-même. Par les portières du salon entrebâillées, une lueur filtrait qui lui permit de reconnaître Jacques, malgré son chapeau baissé sur les yeux, le collet de son paletot relevé jusqu'à la bouche. »
Il entra brusquement, passa devant elle, s'arrêta dans le salon éclairé, sans même se retourner pour voir si elle le suivait, enleva son chapeau et son paletot, puis, s'adossant à la cheminée, il
regarda fixement celle qui possédait le secret d'où dépendait son salut. Elle, bouleversée, mais plus belle encore de son épouvante, dans sa blanche toilette, ses épaules splendides étincelanl à la lumière, attendait, le front baissé, qu'il lui adressât la parole. Il dit avec un accent d'ironie terrible :
— Les. morts peuvent revenir sur la terre, Léa, puisque vous voici vivante, devant moi, après que j'ai été condamné pour vous avoir tuée. Vous vous croyiez bien débarrassée du malheureux Jacques, n'est-ce pas? Et vous dormiez tranquille, me sachant dans une tombe plus sûre que la votre. J'en suis sorti pourtant, moi aussi, et je viens vous demander compte de tout ce que j'ai souffert.
Elle hocha la tète et sourdement :
— Avez-vous été seul à souffrir:' La responsabilité de ce qui est arrivé est-elle à autrui ou bien à vousmême? Est-il possible que vous ayez oublié ce que
.vous avez fait? Ètes-vous sûr que vous soyez en droit d'accuser si sévèrement? Deux ans, quand on souffre, passent lentement et l'on a le temps de réfléchir. Avez-vous examiné votre conduite, en même temps que vous jugiez celle des autres?
— Malbeureuse! Vous me rappelez les heures les plus tristes de mon existence, alors que dans la solitude et le silence de mon bagne, je m'épuisais à chercher les causes de mon malheur. Pouvais-je juger ce que je n'avais pas le moyen de comprendre? J'ignorais tout de ma destinée. Mon infor-
tune était, pour moi, une énigme indéchiffrable. Et si lourdes qu'eussent été les erreurs par moi commises, elles ne pouvaient suffire à justifier l'excès de ma misère. Établir des responsabilités, comment y aurais-je réussi? L'obscurité avait été si habilement faite autour de moi que rien n'aurait pu m'éclairer ' Léa Pérelli morte, pourquoi? Gomment? Et delà main de qui? Je me suis perdu dans le chaos de mes conjectures. Les juges, l'avocat, les jurés, nul n'a pu voir ce qu'il était matériellement impossible de soupçonner : un piège infâme, dans lequel un innocent était pris; et. pendant qu'il s'y débattait fou de douleur et d'ignorance, la prétendue victime fuyait bien vivante, riait de la justice dupée, de l'innocence torturée, et se réjouissait, avec son complice, de ce que l'affaire avait été menée si gaillardement et poussée jusqu'à un dénouement si heureux! Et moi. la tète pleine de ténèbres, ballotté, des juges qui me prenaient pour un scélérat endurci, en m'entendant nier éperdument, aux avocats qui * me trouvaient stupide en me voyant me taire quand il aurait fallu me défendre, objet de risée pour les gardiens, d'horreur pour la foule, traîné dans la fange par les journaux moralisateurs, près de perdre la raison et de croire, moi-même, o mon crime, j'allais, de geôle en chiourme, échouer à Nouméa, parmi les bandits, sous un ciel de feu. Voilà ce que je devenais : le plus lamentable des êtres. Et pourquoi?... Pour avoir eu le malheur d'aimer une créature
féroce, qui se faisait un jeu de mes souffrances, et s'applaudissait de mon abjection !
Léa leva le bras, et, pour la première fois, regardant Jacques de ses yeux encore troubles de terreur :
— Non, pas pour avoir eu le malheur de l'aimer, répliqua-t-elle, mais pour avoir eu l'indignité de la trahir!
À ces mots, première lueur dans l'obscurité qui, depuis deux ans, l'enveloppait, Jacques bondit et, toute son intelligence tendue pour pousser plus avant la pénétration du mystère :
— Ah! tu commences donc à avouer, infâme! Tu voulais te venger?
— Oui, répliqua Léa avec force. Je l'ai voulu, mais tu m'y avais forcée. Et le hasard a été, pour les trois quarts, dans ce qui est arrivé.
— Je vais donc enfin savoir! cria Jacques avec une sorte de délire. Je te tiens là, maudite, et tu parleras, entends-tu, quand je devrais t'arracher ton secret du cœur avec mes ongles! Oh! je serai sans pitié, comme tu l'as été. Ne compte sur aucune grâce. Tu vas tout dire, ou, sur l'honneur, je te tue, et cette fois tu ne ressusciteras pas !
Il se dressait effrayant et son visage exprimait une résolution implacable. Mais Léa semblait devenir plus calme, à mesure qu'il se montrait plus exalté. Elle s'assit lentement sur un siège, près de lui, et avec douceur elle dit :
— Il est inutile que tu me menaces, je suis
résolue à parler. Si tu n'étais pas venu à moi, et que j'eusse connu ta présence à Londres, je serais allée te trouver. Il y a trop longtemps que ce secret pèse sur ma conscience et que le remords me torture. Tu parles de ce que tu as souffert, tu vas apprendre ce que j'ai souffert, moi aussi, et après tu compareras. Ta servitude n'était peut-être pas plus dure que ma liberté. Car toi- tu avais le droit de pleurer, de maudire, et moi il me fallait briller, charmer et enfermer ma douleur en moi-même. Je n'ai pas été seule coupable, mais je crois bien que j'ai été seule à expier,
— Tu avais des complices? demanda Jacques.
— Un seul.
— Sorège?
— Oui.
— Le misérable! Pourquoi m'a-t-il perdu?
— Parce qu'il m'aimait!
Jacques demeura immobile, silencieux, respirant à peine, tant il était oppressé par l'angoisse de ce moment solennel. Enfin il ajouta :
— Mais toi, Léa, pourquoi t'es-tu prêtée à son infamie, pourquoi as-tu contribué à me perdre?
Elle dit d'un ton farouche et désespéré :
— Parce que je t'aimais!
— Et c'est pour cela que tu m'as condamné à un supplice pire que la mort?... Qui donc était la femme assassinée et que t'avait-elle fait celle-là?
— Ce que tu m'avais fait toi-même. Elle me
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trahissait effrontément, elle allait partir avec toi. elle m'insultait de son triomphe, elle raillait ma jalousie. Elle me bravait, enfin!
Jacques frémit, il venait de comprendre. Il murmura, comme effrayé :
— C'était Jeanne Baud?
— Oui, c'était elle !
— Et qui donc l'a tuée?
Elle releva orgueilleusement le front et, avec un air terrible, elle répondit :
— Moi !
— Toi. Léa. malheureuse ! Et comment cela ?
— Tu vas le savoir ;
Un silence s'établit, troublé seulement par la respiration haletante de Léa. Le murmure de la ville endormie s'éteignait, et de rares voitures roulaient sourdement au loin. Jacques s'assit, morne et las. sur le canapé, et, sur d'apprendre, maintenant, ce qu'il avait tant désiré connaître, il s'apprêta, sans hâte, à écouter. La femme, penchée vers lui, le visage mbri par une émotion violente, les coudes sur ses genoux, balançant son corps, dans un mouvement inconscient, d'une voix saccadée, parla :
— Tu sais combien je t'ai aimé et de quelle passion exclusive. Pendant deux ans, tu as été toute ma vii-. Mes habitudes, mes goûts, mes caprices, j'ai tout subordonné à ta fantaisie, et jamais roi n'a été plus complaisamment adulé par une favorite, qui avait tout à espérer de lui. que tu n'as été choyé
par une maîtresse qui n'avait rien à attendre de toi. Je n'étais pas vénale, je ne t'ai jamais demandé d'argent. J'ai vécu de ta vie. et -i ta as dilapidé ta fortune, rends-moi cette justice que je ne t'y ai point poussé, et que je n'y étais pour rien. Tu m'as aimée, toi aussi, et l'amour, c'est toi qui me Tas révélé. Avant toi je n'avais connu que des indifférents : mon mari, des bellâtres de mon pays, qui n'avaient aucun pouvoir sur mes sens. Toi. le premier, tu m'as rendue folle. Et je me suis attachée à toi avec une ardeur égale au bonheur que tu me donnais. Tu m'amenais tes amis, tu paraissais fier de ma beauté et de l'admiration que j'inspirais. Tu n'étais pas jaloux, et tu avais bien raison. Pourquoi l'aurais-tu été, tu savais que j'étais à toi exclusivement, et qu'un autre homme ne pouvait exister pour moi. Tous les compagnons de la vie dissipée m'ont fait la cour, je puis te le dire, tous, excepté Tragomer qui se déliait de moi. Tu l'as su de tous, excepté d'un seul. Car celui là, du premier •joui? où il m'avait parlé, je l'avais jugé, et il me faisait peur...
— Sopège? demanda Jacques.
— ■ Sorège, répéta Lea. Celui-là n'était pas un viveur insignifiant comme les autres. Il s'imposait par l'originalité de son attitude et , l'ironie de sa parole. Il ne pouvait, passer inaperçu et, quand on l'avait rencontré une fois, il fallait se souvenir de lui. fût-ce pour le haïr. 11 ne m'inspira que de la crainte, il s'approcha de moi et, avec des manières
cauteleuses trouva moyen de m'exprimer ses sentiments, sans qu'aucun aveu, clairement fait, vint le compromettre. Il savait se garder contre une révélation et, si j'avais eu l'idée de me plaindre de ses tentatives, il aurait eu le droit de me mettre en demeure de répéter ce qu'il m'avait dit, sans qu'il fût possible d'y relever rien d'incorrect. Je n'osai pas plaisanter avec loi de ses obsessions comme je l'avais fait pour tous les autres. Sûr de l'impunité, il ne se contraignit plus, et me déclara que, par un moyen ou par un autre, il m'obtiendrait. Je lui répondis avec dédain et mes paroles durent le faire atrocement souffrir, car, pour la première fois, je le vis perdre son impassibilité. Il pâlit, et, avec des menaces affreuses, il me jura que, dût-il te tuer, il me rendrait libre«d'ètre à lui. Car, ajouta-t-il, il savait bien que la passion que j'avais pour toi m'empêchait de lui céder de bonne grâce.
— Le lâche, dit Jacques, la figure contractée par la fureur. Pourquoi ne m'as-tu rien dit?
— Parce que tu commençais à te détacher de moi, que je le sentais, et que lui ne manquait aucune occasion de me le prouver. Il jouait le rôle de Iago, avec une science atroce. Seulement c'était Desdémone qu'il assassinait de ses confidences empoisonnées. Tout ce que ta confiance, trop grande, lui révélait de tes affaires ou de tes plaisirs, il accourait me le répéter. J'aurais dû le chasser, car il me torturait. Mais j'avais soif de savoir, et je me prétais à ses délations,
croyant en tirer parti pour te conserver plus facilement. Il riait, cependant, lui, l'atroce personnage, et cyniquement comptait les jours qui me restaient à être heureuse. Nos entretiens étaient des débordements d'injures. Je le chargeais de malédictions, lui m'insultait grossièrement de ses certitudes de me posséder. Et nous nous quittions, chaque fois, plus exaspérés l'un contre l'autre. C'était au moment où notre ménage allait le plus mal. La gêne était venue, les dettes s'accumulaient, les créanciers se faisaient pressants. Et toi, plus fou que jamais, enragé de jeu. passant tes nuits au cercle, tes journées aux courses, tu me délaissais complètement. J étais abandonnée par l'amant que j'adorais, traquée par l'homme que je haïssais, et, sans défense, sans secours, livrée aux inspirations violentes de mon esprit exaspéré. Tout était danger pour moi. À ce moment précis, je fis la connaissance de Jeanne Baud. Elle voulait aborder la carrière italienne, et me demanda de l'aider à corriger sa mauvaise prononciation. J'étais sans occupation, traînant dans l'ennui l'inutilité de mes jours. Je pensai que donner des conseils à cette charmante artiste serait une distraction. Et par exception, moi qui n'avais jamais reçu de femme, je la laissai venir chez moi. Tu te la rappelles, n'est-ce pas, jeune, gaie et rieuse, vivant insoucieuse de tout, avide seulement de plaisir, et s'y donnant avec folie. Jamais je n'avais eu d'amies que des femmes comme il faut, quand je vivais encore
dans le monde. La vivacité des effusions de Jeanne me parut singulière, mais elle était si attentionnée, que je mis sur le compte de l'amitié ce qui devait être attribué à la passion. J'étais malheureuse, j'avais, en cette aimable fille, une compagne de tous les instants, qui comblait le vide de mon existence. Je m'attachai tendrement à elle. Mais je ne soupçonnais pas encore comment elle m'aimait. Ce fût un soir que nous revenions, toutes deux, de l'Opéra et qu'elle m'avait reconduite chez moi, que j'eus la révélation foudroyante de ce qui se passait dans son cœur. Je t'attendais. Nous venions de souper toutes les deux, lorsqu'on sonna à la porte.
— C'est Jacques, m'éeriai-je. Il aura oublié sa clef. Attendez ici. je vais lui ouvrir.
Je gagnai le vestibule et, à travers la porte, je demandai :
— Jacques, est-ce toi ?
Ce fut la voix de Sorège qui répondit :
— Non, c'est moi, j'ai besoin de vous dire un mot, j'entre une seconde, et je pars.
J'avais bien envie de le congédier, mais la présence de Jeanne me rassurait. Je n'avais rien à craindre. J'ouvris. Il entra dans le salon sans se douter que je n'étais pas seule. Il me dit, tout de suite, sans même s'asseoir: .♦
— Vous attendez Jacques? Il ne viendra pas.
— Et pourquoi cela ?
— Parce qu'il est ailleurs.
— Au cercle ?
— Non. Il vient d'en partir.
Il riait, en parlant ainsi, le monstre, sachant bien tout le mal qu'il me faisait. Je blêmis. Il s'en aperçut et me dit :
— Regardez-vous donc dans la glace, Léa-, vovez votre visage bouleversé. Jacques vous fera mourir, si vous ne prenez le parti de le quitter. Il vous trompe cependant assez pour que vous lui rendiez la pareille.
Je criai :
— Taisez-vous, misérable ! Vous savez bien que si je le trompe jamais, ce ne sera pas avec vous.
— Allons donc ! Vous y viendrez, ma belle, et plus tôt que vous ne croyez. C'est mathématique ! Vous serez à moi. C'est Jacques, lui-même, qui y travaille. Yne admirable créature, comme vous, ne se résigne pas éternellement à l'abandon. Être trompée pour des vieilles dames comme laDeverrière et la Trésorier, ou des haridelles, comme...
Je l'interrompis furieusement :
— Jacques fût-il mille fois plus infidèle qu'il n'est, je ne le tromperais pas avec vous. Avec d'autres peut-être! Oui. si je savais que cela pût vous faire souffrir, vous qui vous ingéniez à me torturer!
Il eut un mouvement de colère, et. d'un geste brusque, me saisissant à plein corps, il balbutia :
— Tout de suite, alors ! Je vous tiens et je vous prends !
Il était fort et m'avait jetée sur le canapé. Je me débattais avec rage et je lui crachais ma haine, avec des" injures, en luttant, lorsque la portière de la salle à manger se leva et Jeanne parut disant tranquillement :
— Eh bien ! Monsieur de Sorège, ne vous gênez pas ! Voulez-vous que je vous aide?
L'effet fut immédiat. Il se redressa exaspéré de sa déconvenue, tremblant de ses eTforts, et, sans dire une parole, mais jetant, sur Jeanne et sur moi. un mortel regard, il sortit. Moi, les nerfs tordus, le cœur brisé, j'éclatai en sanglots. Jeanne, à genoux près de moi, s'efforçait de me consoler. Mes larmes coulaient sans fin, et elle les essuyait avec ses baisers. Ses étreintes se resserraient à mesure que ses paroles devenaient plus tendres. J'étais dans ses bras, sans savoir ce que je faisais, et, sans penser à ce qu'elle me disait, je l'écoutais stupide, avec cette sensation unique, que c'était bon d'être aimée et que la douceur des caresses que je recevais valait mieux que l'énervement des attentes d'un amant infidèle. Le temps passait. L'espoir de te voir venir s'éloignait. La tendresse de Jeanne m'engourdissait. Elle m'offrait de rester, près de moi, avec une voix si suppliante, que je ne résistai pas. Et puis, c'était une femme, et il me semblait que je n'étais pas coupable envers toi qui semblais prendre à tache de légitimer mes représailles. J'eus honte le lendemain, je voulus ne plus revoir cette folle, mais elle pleura
à son tour, et je compris que les douleurs que j'avais souffertes par toi, j'allais les lui faire endurer à elle. Et puis, je trouvais doux d'avoir un cœur dévoué à qui confier ma peine, et, moitié par faiblesse, moitié par bonté, je ne la repoussai pas. Six mois se passèrent ainsi, les plus mauvais de ma vie. Je t'aimais plus passionnément peut-être, depuis que je ne t'appartenais plus exclusivement. Il semblait que mes sens se fussent affolés, et, à la pensée que tu pourrais te séparer de moi, j'étais prête à accepter la mort. Tu te souviens de la fin de cette terrible période où tu passais au jeu tes nuits et tes jours, atteint d'un vertige qui te conduisait au gouffre où devait tout sombrer : ta fortune, ton honneur, ta vie. Sorège, qui avait reparu près de moi, comme si rien ne se fût passé entre nous, et que je n'osais chasser dans la crainte que tu t'en étonnasses, me tenait au courant de toutes les phases de la terrible partie engagée par loi. Il était redevenu souriant et ne me parlait plus d'amour. J'aurais dû tout craindre. Mais une sorte d'hébétude m'accablait. Je n'étais vraiment pas, à cette époquelà, en possession de ma raison. Mes nerfs étaient tendus outre mesure, et je vivais dans une absence d'équilibre moral qui me mettait à la merci des impulsions de mon désespoir ou de ma colère. Je te vis arriver, fou d'angoisse, ayant perdu tout ce que tu avais réalisé et devant payer une somme importante à la caisse du cercle, sous peine d'expulsion.
Je te donnai mes bijoux, pour les engager. Je t'aurais donné ma vie. si tu me l'avais demandée, ('/est alors, écoute bien cela, que se produisit cette effroyable péripétie qui, en me jetant hors de moi-même, amena tous les desastre-.
La voix enrouée par l'émotion que lui causait le rappel de ces terribles souvenirs. Léa s'arrêta un instant. Jacques, impassible, ne l'interrompait plus, ,pris par l'intensité poignante de ce récit. Ni les souffrances imméritées de sa maîtresse, ni'ses-joies criminelles, ne lui avaient arraché un soupir. Il était resté muet, devant l'affirmation de la jalousie, insensible aux aveux de la trahison. Il était sans remorels.il avait expié. Sa pitié, il la réservait pour lui-même. Il aurait voulu hâter la fébrile abondance de Léa racontant la tragique aventure. Ce qu'elle disait de Sorège; de Jeanne, d'elle et de lui-même, qu'importait ! Ce qu'il était avide de savoir c'était comment il avait été perdu, et comment il allait pouvoir ?e réhabiliter. Lea passa son mouchoir de dentelle sur sou front humide, et. comprimant son cœur, qui. battait à l'étouffer :
— Voicicequi arriva d'imprévu et de monstrueux. Le lendemain du jour où je t'avais donné tout ce que je possédais, vers quatre heures, j'eus la visite de Sorège. 11 se présenta froid, le visage fermé, comme impressionné par un événement grave. II s'assit et me regarda en silence, avec une expression^ de pitié, que je ne lui avais jamais vue. Enlin il
se décida à parler, et, dès les premiers mots, je criai de fureur. Il venait m'appremlre qu.e tu étais l'amant de Jeanne, et que, sans espoir de te refaire ici, tu avais résolu de partir avec elle, pour Londres, où elle venait, à mon insu, de contracter un engagement. Quoiqu'il fût habitué aux excès de ma colère, Sorège parut effrayé. Il essaya de me calmer, avec sa bonhomie perfide.
— Je vous l'avais bien dit que l'heure viendrait où il vous faudrait compter avec un ami sincère. Vous voyez ce qu'est l'inconscience de votre amant et quelle est l'ingratitude de votre amie. L'un et l'autre vous insultent et vous trahissent: Hésiterez vous à rompre la première avec Jacques, et à chasser cette drôlesse pour qui vous n'avez eu que trop de bontés ?
Je voulus protester, nie débattre : .
— Qui me prouve que vous ne me trompez pas? Vous êtes capable de 'tout, pour arriver à vos lins. Comment n'aurais-je rien soupçonné, rien vu de leur intimité ? Et vous, n'avez-vous pas trop d'intérêt à mentir, pour que je vous croie si facilement!
— Il ne s'agit plus de discuter, dit-il froidement. Vous voyez bien que je ne les charge pas. A quoi bon? Ils sont assez fous et assez coupables. Sachez donc que c'est de Jacques, lui-même, que je tiens les détails (pie je vous donne. Et jugez de leur précision. Jeanne, qui habite un appartement meublé, adonné congé, la semaine dernière. Ses malles sont faites
depuis hier, et elle va les mettre à la consigne à la gare du Nord. Elle se dirige, elle, sur Boulogne. Lui, il partira par une autre ligne, et ira la rejoindre. Est-ce clair?
Il parlait avec un tel calme que je n'essayai plus de discuter. Je ne doutais plus. La vérité m'accablait, et une colère folle commençait à bouillonner dans mon cœur. Je hurlais de rage, dans ce petit salon où j'avais vécu des heures si heureuses, en me voyant doublement trahie. Car je perdais tout à la fois : mon amie et mon amant. Sorège, impassible, sans me donner un encouragement, comme s'il comptait, pour son triomphe, sur l'excès de mon mal, m'écoutait et me regardait. Il dit :
— Mais est-ce que Jeanne ne doit pas vous revoir, avant de partir?
— Je l'attends tout à l'heure. Mes domestiques ont congé, je comptais dîner avec elle. Elle ne viendra pas. Elle n'aura pas cette impudence !
— Hé ! Hé ! ricana Sorège. C'est une grande et délicate jouissance que d'assister à la notification qu'on a préparée, et de railler la confiance stupide de celle que l'on trompe ! Je ne serais pas surpris qu'elle vînt vous embrasser, une dernière fois, avant de vous emmener votre amant !
— Malheur à elle ! criai-je.
— Bah ! Que pourriez-vous lui faire? dit Sorège, en riant. Vous n'allez pas lui arracher les yeux, ou lui crêper le chignon? Ce serait bien vulgaire.
AU F03D DU GOUFFUE 379
Je ne lui répondis pas. Dans ma tète ébranlée et où mes idées semblaient se heurter, avec un bruit de vagues, des lueurs passaient sinistres. Je me sentais emportée par un vertige de meurtre. Sorège me dit :
— Je regrette beaucoup de vous avoir prévenue. Vous me paraissez en .veine de faire des sottises. Allons, calmez-vous. Je viendrai, après diner, voir comment vous serez. J'espère vous trouver plus raisonnable.
Il partit. Je restai affalée sur un divan, la tête dans les coussins, ressassant, jusqu'à la souffrance aiguë, tout ce que m'avait versé de venimeux dans la pensée, ce monstre, qui, j'en ai eu la conviction depuis, avait tout combiné pour me pousser à un acte de suprême démence. Un coup de sonnette me tira de mon engourdissement et me mit sur mes pieds. Je regardai la pendule. Elle marquait sept heures. J'allai ouvrir. C'était Jeanne. Elle entra gaiement, m'embrassa, dansl'obscurité du vestibule, chantonna, en me suivant dans le salon, et resta stupéfaite en voyant, à la demi-clarté du jour tombant, ma pâleur, mon désordre et mon angoisse :
— Qu'as-tu? me cria-t-elle inquiète.
Je la regardais pendant ce temps-là et je voyais sa robe de voyage, son chapeau rond, son sac de cuir. La certitude que Sorège avait dit vrai s'imposait àmoi, foudroyante. Je repris brusquementmon sangfroid, en présence de tant de duplicité. Je répondis avec calme, presque avec lassitude :
— J'ai la migraine, tu vois, je suis en robe de chambre. Si tu veux, nous ne sortirons pas pour aller dîner: J'ai ici de quoi improviser un bon repas. Nous' resterons bien tranquillement au coin du feu, et tu me tiendras compagnie aussi tard que cela te plaira.
D'habitude. Jeanne accueillait une semblable proposition, en bondissant de joie. Elle resta froide et une ombre passa dans son regard.
— Dîner, oui. avec plaisir, comme je te l'avais promis. Mais passer la soirée avec toi. je ne le pourrai pas. J'ai rendez-vous, pour une affaire sérieuse, avec mon professeurtïe chant, le pereCampislron.il faudra que je te quitte à neuf heures.
Son hypocrisie me mit hors de moi. Je lui dis, en la regardant ironiquement :
— Tu es sûre que c'est chez ton professeur de chant ffue tu va
Mon accent, monattitude. la troublèrent soudainement. Elle recula d'un pas et balbutia :
— Mais qu'est-ce que tu me demandes-là? Pourquoi te tro m p e ra i s - j e ".'
Je marchai vers elle, jusqu'à la toucher, et poitrine contre poitrine, je lui dis :
— Parce que tu m'as trompée, déjà, et que tu me trompes encore, parce que tu es une infâme créature, qui. non contente de me voler ta tendresse, me yole aussi celle de mon amant !
Elle rougit, et, les dents serrées parla crainte et par la colère :
— Qui t'a dit cela?
— Je le sais.
— C'est faux !
— C'est faux? Tu pars avec lui pour l'Angleterre. Tu me l'emmènes, quand tu sais que je ne puis vivre sans lui. tu m'assassines, tu me...
Ma voix s'embarrassa dans ma gorge, et hors de moi, je restai devant elle, sans paroles, comme hébétée. Elle me crut impuissante, écrasée, et reprenant courage, avec un rire insultant, elle dit : — Eh ! tu ne l'aimais pas tant, puisque tu l'oubliais très bien avec moi !
Elle me bravait, me reprochait ce qui faisait mon secret remords, elle me blessait au plus sensible de moi-même. Je reculai et, ne trouvant plus un mot assez flétrissant pour le lui lancer, de toute ma force je la frappai au visage. Elle poussa un cri sourd. devint livide, et, les yeux fous, se jeta sur moi, en grinçant des dents. Je sentis ses mains se nouer autour de mon cou. et je perdis le souffle. Je me défendis, meurtrissant sa poitrine, lui donnant du genou dans le ventre, essayant de la renverser. Nous luttâmes ainsi, sourdement, sans un cri, soufflant la haine et le meurtre. Un brouillard s'étendait devant mes yeux. Je la saisis à la gorge et je la serrai, avec mes doigts, jusqu'à entrer les ongles dans la chair. Brusquement elle cessa de combattre et tomba sur le tapis. Je me jetai sur elle, comme une furie. J'avais perdu la notion de tout. En moi, ne survivait plus que
l'instinct de la brute qui veut tuer pour vivre. Au bout d'un instant, je me lassai, et comme elle ne résistait plus, étendue inerte, je me relevai et les yeux encore hagards, je regardai. Elle était étendue immobile, le visage violacé par les coups, les yeux retournés, la bouche grimaçante, horrible et menaçante, encore. Je reculai. Instantanément l'épouvante entra en moi, avec le retour de ma raison. Je frémis, en voyant cette malheureuse immobile et convulsée. Je la saisis, je la voulus relever. Elle était lourde et molle dans mes bras. Je l'appelai, elle ne me répondit pas. J'allais crier au secours, voulant essayer de la ramener à la vie. La prudence m'arrêta. Je luitàtai le cœur, penchai mon oreille sur sa poitrine. Je reculai épouvantée : aucun battement. Elle était morte! Un désespoir immense s'empara de moi. Était-ce possible que je fusse devenue si criminelle! Sans doute elle m'avait trahie, insultée, frappée. Mais je l'avais tuée. Et. maintenant, qu'allaisje devenir? Toutes les conséquences de mon acte se développèrent, en une seconde, dans mon esprit. Je me vis arrêtée, poursuivie, condamné^. Je fus prise d'une terreur indicible. Je voulus me soustraire, tout de suite, au sort qui m'attendait. Et, sans savoir où j'allais, mais fuyant ma victime, sans songer à me vêtir, sans argent, avec des pantoufles aux pieds, je m'élançai dans l'escalier et me sauvai. J'étais déjà arrivée à l'entresol, lorsqu'une main m'arrêta et une voix me dit brusquement :
— Et bien ! Léa, où courez-vous donc ?
Je restai stupide, sans réponse. C'était Sorège, qui, ainsi qu'il me l'avait annoncé, venait savoir ce qui s'était passé. Mon trouble, le désordre de mes vêtements, lui en apprirent, sans doute, autant qu'il fallait, car il me prit par le bras, et, tout bas, il me dit :
— Êtes-vous folle? Que signifie cela? Remontez avec moi.
Il me fit rentrer dans l'appartement, ferma la porte au verrou, pénétra dans le salon, le premier, car je ne voulais point passer devant lui, et voyant, dans les ténèbres envahissantes, Jeanne Baud étendue, il lâcha un juron et, se tournant vers moi :
— Voilà une fichue affaire ! Vous l'avez exécutée? C'était une grande coquine, mais le procédé est brutal !
Je criai, poussée par un besoin de me disculper :
— Elle me frappait, tenez, voyez mes bras, mon cou, je n'ai fait que me défendre !
Il répondit, avec un flegme effrayant, en une telle situation :
— J'en suis convaincu. Mais la voilà morte tout de même. Et vous êtes perdue !
Je me jetai sur lui :
— Allez-vous m'abandonner ? Que deviendrai-je sans vous? Sauvez-moi!
Et je fondis en larmes. Il me regarda avec tranquillité :
— Vous abandonner, moi ? L'avez-vous cru? Vous ne me connaissez donc pas ? Je savais que vous auriez besoin de moi. à an moment donné. Et je vous ai prévenue que vous me trouveriez. Me voici, prêt à. vous défendre.
— Hàtez-vous ! criai-je, tremblante de fièvre.
— Nous avons le temps. Il est hui! heures. Vos domestiques ne rentreront pas avant minuit, et ils ne viendront, sans doute, pas dans l'appartement?
— Non.
— Jacques seul pourrait venir. Il s'en gardera bien. Et pour cause. Nous sommes donc maîtres d'agir.
Il réfléchit un instant, puis il regarda la femme morte, et répéta plusieurs fois :
— Oui, c'est le seul moyen. Il n'y a que ce parti à prendre. Quoi qu'il arrive, c'est s'assurer le temps de fuir.
Il s'approcha de moi, et, me dominant de toute sa résolution ferme et lucide :
— Il est impossible de faire sortir ce cadavre d'ici. On le trouvera donc, fatalement, demain, quand vous serez partie. Mais on découvrira son identité, et vous serez poursuivie, reconnue et livrée. Il y a ici une femme morte, pourquoi serait-ce Jeanne Baud ".'
— Qui donc à sa place '! demandai-je.
— Vous.
— Moi ! Comment serait-ce possible ? Vous perdez le sens !
Il poursuivit sans me répoudre :
— Jeanne Baud a tout réglé pour son départ , elle disparait, on ne la cherche pas. Il faut que la femme tuée, ici, soit Léa Pérelli. Sous le nom de Jeanne, Léa part pour Londres. Nul ne la connaît. Elle prend passage, sur un bateau, pour l'Amérique, et, pendant ce temps-là, agents de police, magistrats, toute' la clique judiciaire s'escrime à débrouiller l'affaire que nous leur avons laissée sur les bras. Jeanne et Léa ont la même taille, la même allure. Seul le visage et la chevelure diffèrent. Mais le visage peut devenir méconnaissable. Et l'eau, qui sert à Léa, pour se blondir les cheveux, peut servir pour Jeanne. L'identité s'établit avec un flacon de teinture sur la tète et une balle de revolver dans la figure. La tête cassée d'un coup de pistolet, ou bien étranglée, Jeanne est toujours morte. Ce n'est que le genre de meurtre qui change. Peu de chose L'important est de dépister les malins de la Sûreté. Et comment n'y pas réussir ? Une femme est trouvée morte dans son appartement, vêtue de seshabits. Comment douter que ce sOil elle, et pourquoi aller chercher midi à quatorze heures? Léa Pérelli est morte, et Jeanne Baud court le monde. Voilà le problème résolu. Qui donc pensait que cela serait difficile ?
Il rit, dans le silence, devant ma stupeur. J'avais suivi son raisonnement, j'en avais compris la redoutable habileté. Mais je lui criai :
— Et qui donc, si je pars, et si Jeanne Baud disparaît, aura commis le crime?
— Ah! Ah! ricana-t-il. Vous devenez curieuse. Vous voilà prise à mon piège ! Vous demandez qui aura commis le crime? Eh hien! ce sera celui au profit de qui il a pu se commettre.
Je tremblai de comprendre. Il ne me laissa pas le loisir de douter :
— Qui donc est coupable, en tout ceci? Qui donc vous a trahie indignement? Qui donc, avec votre argent en poche, aurait enlevé une autre femme? Qui donc, perdu de dettes, sans espoir, sans crédit, presque sans honneur, peut être moralement jugé capable d'avoir tué sa maîtresse ?
— Jacques? criai-je avec horreur. Oh! Jacques! Jamais! Jamais! J'aime mieux me livrer, être emprisonnée, jugée, tuée. Mais une telle infamie? Non ! Aon !
— Infamie semblable à la sienne ! C'est lui rendre la pareille ! Tout bonnement ! Que de scrupules vous avez, quand il en avait si peu ! Il vous plantait là, gaiment. au risque de vous faire mourir de désespoir et de colère. A-t-il hésité, lui ?
— Moi, je ne veux pas ! Non ! Je ne veux pas ! Laissez-moi !
Il devint alors rude et menaçant :
— Ah ! gà, en voilà assez ! Je suis bien bon de me donner tant de peine, pour vous convaincre. Je cherche à vous sauver et vous tenez à vous perdre.
Libre à vous. Qu'est-ce que cela peut me faire, à moi? Je suis votre dernier ami, le plus sûr. le seul dévoué. Dieu sait quelle responsabilité j'encours pour vous ! Et vous me rebutez ? Adieu !
Il fit un pas vers la porte, et, à la pensée de rester seule avec ce cadavre, je perdis toute énergie. .Ma suprême honnêteté, battue en brèche par les arguments captieux de ce misérable, chancelait, prête à céder. Tout ce qu'il est possible de faire pour corrompre une àme qui résiste au mal et veut se réfugier dans le sacrifice, il le tenta. Et sa victoire fut bientôt assurée. Oh! nuit effroyable! Dont je revois encore les atroces occupations. Il fallut déshabiller la femme morte, lui mettre mes vêtements, mes souliers, mes bijoux. Enfin, à nous deux, nous dûmes accomplir la funèbre toilette de sa chevelure. Les sombres anneaux devinrent dorés, sous nos mains profanatrices. Tableau d'épouvante et d'horreur. Cette eau parfumée coulant sur le front pâle du cadavre. Ce travestissement macabre de la morte, pour le cercueil. Comment ai-je pu supporter cette épreuve sans que. mon coeur se brisât? Le reste se perd dans une sorte de brouillard. J'étais à demi morte . quand Sorège se servant d'un revolver que tu m'avais donné , tira, à bout portant, trois balles dans le visage de la victime , déjà endormie depuis plusieurs heures. Sorège m'habilla, inconsciente, avec la robe de Jeanne, me mit son chapeau sur la tète, un voile épais sur le
visage, et prenant le sac de cuir, qui contenait ses papiers, me fît quitter ma maison . Il n'avait de tout ce qui m'appartenait pris que les reconnaissances du Mont-de-Piété, que tu m'avais rapportées, le matin même. J'ignorais aîors l'usage qu'il en voulait faire. Il me conduisit au chemin de fer. dégagea, avec le bulletin de consigne trouvé dans le sac, les bagages de Jeanne, et me prenant un billet de première, il me mit lui-même dans le train de Boulogne. Là, me voyant en sûreté, il me dit :
— Descendez à l'hôtel du Casino, et attendez-moi. Demain soir, j'arriverai, pour vous donner des nouvelles.
Le train partait. Il m'adressa un dernier signe d'encouragement, et, presque évanouie de fatigue et d'angoisse, je quittai Paris, laissant derrière moi l'horreur d'un double crime : celui que j'avais commis et celui que je laissais commettre.
Jacques immobile, tremblant, regardait Léa avec plus de pitié que de colère. L'horreur de la situation dans laquelle la malheureuse avait été placée, le pénétrait lui-même. Il oubliait les conséquences affreuses qu'avait eues, pour lui, l'acte commis, et ne voyait que l'immédiat danger couru par sa maîtresse. Il dit d'une voix lente :
— Oui, tout était audacieusement combiné et devait réussir. Mon trouble et l'impossibilité, absolue pour moi, de soupçonner le sort de Jeanne, devaient concourir à assurer le secret. La femme
trouvée morte chez Léa, vêtue des vêtements de Léa, pouvait-elle être autre que Léa? Je n'en doutai pas moi-même-. Moins ferme que toi, je détournai les yeux du cadavre quand on me le montra dans la salle sinistre de la Morgue, et ne le maniai pas, comme vous l'aviez fait. 11 faut une grâce d'état, pour examiner, de si près, les morts ! Le cœur me leva, et je ne sus que pleurer, quand il aurait fallu discuter et inventorier. Et tu ne le disais pas tout cela, malheureuse, pendant qiœ les heures s'écoulaient et assuraient ma perte !
— Si, Jacques, je me le disais. Mais Sorège était venu comme il l'avait annoncé. Et, retombée sous l'autorité si rude de mon complice, j'étais hors d'état de résister. Je l'essayai, des la première heure. J'eus une crise de désespoir et de remords. Je le suppliai de chercher un moyen de te disculper, quand je serais à l'abri des poursuites, il ricana et avec une ironie affreuse :
— Que je m'amuse à tremper dans une aussi sale affaire pour innocenter M. Jacques de Fr.éneuae? Allons donc ! Vous êtes folle ! 11 s'est fourré dans la nasse, qu'il y reste !
— Mais sa mère, qui n'a rien fait, elle, et qui va pleurer toutes ses larmes, sa sœur qui est innocente, et dont l'avenir est brisé !
Il changea de visage et abandonnant son calme :
— Ne me parlez pas de sa sœur ! Vous me feriez regretter qu'il ne soit pas plus compromis ! Je les
hais, ces gens-là, entendez-vous ! Et la sœur, plus que tous les autres. J'ai eu la hardiesse de laimer, et elle m'a méprisé, repoussé. Voilà ce que je n'oublierai jamais!
11 était, en ce moment-là, si atroce, si monstrueux, que je perdis la tète :
— Je ne veux pas rester à votre merci. Vous me faites peur. Votre amitié est aussi redoutable que votre haine.* Laissez-moi partir, je deviendrai ce que je pourrai, mais séparons-nous. ■
Il me prit le bras, et, perdant toute mesure, il cessa d'être l'homme bien élevé que j'avais connu, et se montra brutal et grossier :
— Créature stupide. croyez-vous que je vais subir vos caprices? Je suis votre maître, ne l'oubliez pas. Vous m'appartenez. Vous savez bien pourquoi je vous ai tirée de peine. C'est que je vous veux, et voilà tout. Qu'est-ce que cela pouvait me faire qu'on vous coupât le cou, pour avoir tué votre camarade, dans un accès de fureur jalouse? Est-ce que j'ai pour habitude de me mêler des querelles de fillea ? Je me suis donné la tâche de vous sauver, parce que vous me plaisez, que je veux vous posséder, et que je vais satisfaire ma fantaisie, tout de suite.
Il m'avait saisie. J'essayai de résister, mais j'étais trop épuisée, depuis deux jours, par les émotions subies. Je sentis ses lèvres sur les miennes. Je criai :
— Vous me faites horreur!
— Et moi je te trouve délicieuse !
— J'aime mieux mourir!
— On dit ça!
— Lâche !
II desserra son étreinte, et d'un ton furieux :
— Assez de simagrées ! Ou, sur l'honneur, je sonne et je te livre au commissaire de police.
Léa se cacha la tète entre ses mains et, plus honteuse qu'elle n'avait été en racontant le meurtre, elle dit sourdement :
— J'eus peur, je cédai. Devant ma conscience, c'est ce que j'ai fait de plus abominable !
Dans le silence, Jacques et elle demeurèrent immobiles, pénétrés d'horreur. Enfin la malheureuse releva son front humilié et, d'un élan désespéré, se jetant aux pieds de celui qu'elle avait perdu :
— Oh! Jacques, pardonne-moi, je t'en supplie. J'ai été infâme ! Mais tu vois bien que c'est lui qui a tout fait. N'est-il pas cent fois plus criminel que moi, quoiqu'il n'ait pas exécuté le meurtre? Il l'avait préparé, assuré, presque conseillé. Oh! pardonne-moi! Je t'aimais tant et je t'ai fait tant de mal! J'ai été lâche. J'aurais dû écrire aux juges, te disculper, me livrer. Je n'ai pas eu cette vertu. J'ai tremblé, j'ai fui, et, pendant ce temps-là, tu expiais ton infidélité par le supplice le plus douloureux que puisse endurer un homme. Jacques, je suis à ta discrétion, fais de moi ce que tu voudras. Ce Sorège, je l'abhorre. Il m'a violentée encore, hier, et j'aimerais mieux mourir
o(r2 l.ES BATAILLES DE LA VIE-
que d'être à lui, surtout maintenant que je t'ai revu. J;i<ques, tu es toujours le même, toi, lu n'as pas changé, tu es toujours généreux et bon. Tu ne m'as pas dénoncée, quoique tu aies deviné mon crime. Je te tiens là, près de moi, je te sens, comme autrefois. Et je le comprends bien, même quand je le poursuivais i!e ma haine, je. t'aimais toujours. Jacques!... Jacques!
Elle se roulait à ses pieds, sur ses genoux. Elle levait vers lui sa belle figure inondée de larmes et toute sa chair frémissait. Sa face souriante et enfiévrée <e haussa jusqu'au visage de Jacques et, dans un mouvement de folle ardeur, les yeux fixes, elle lui tendit ses lèvres. Il l'éloigna doucement, se d gea et la laissa devant lui, accablée de cette froideur qu'elle avait espéré vaincre :
— Il est tard, Léa, dit-il. la nuit s'avance. Il faut sorigerà demain'. Je te sais gré de ta franchise. Je n'en abuserai pas pour te perdre. Je ne suis pas un Sorège, moi. Mais il faut que je me disculpe. Il faut que j'aie la preuve matérielle de mon innocence. Et cette preuve, toi seule peux la fournir.
— Je te la donnerai. Je n'hésite pas. J'ai trop souffert. Je ne puis plus vivre ainsi. Ces aveux que je viens de te faire, veux-tu que je te les écrive? J'y suis prête!
Une ombre passa sur son visage et elle eut un sourire navré :
— Mais Sorège sait que tu as tout découvert II
sait que nous sommes enfermés ici et que je vais parler... Prends garde à toi, Jacques!
Il eut un geste d'indifférence :
— Je ne le crains pas.
— Tu as tort.
— Il ne peut rien contre moi. Je ne fais pas un pas, dans Londres, sans être suivi par les gens de la police française. On me surveille et on me protège, en même temps. Il ne l'ignore plus.
— Alors c'est moi qui suis perdue. Pour m'empêcher de l'accuser, il essaiera de se défaire de moi. Pour me punir de l'avoir abandonné, il me frappera.
— Il aura bien assez à faire de se défendre contre moi. Nous avons un terrible compte à régler ensemble. Tu peux m'en croire, pauvre femme, il est plus en danger que toi.
Jacques se recueillit un instant :
— Tu m'as offert de me donner ta confession par écrit. J'accepte. Sois tranquille, je ne m'en servirai que quand tu seras en sûreté: Reste enfermée chez toi. Défends ta porte. Ne revois plusSorège, et je me
. charge de t'en débarrasser.
Léa hocha la tète douloureusement.
— Tu ne le connais pas. Il m'atteindra à travers la muraille, si je reste ici, à travers l'espace, si je fuis. Il est terrible et frappe toujours autrement qu'on ne le prévoit. Veille sur toi-même, Jacques. Il te hait mortellement. De moi, il adviendra ce qu'il en peut
advenir. Peu importe! Mais tu as une revanche à prendre, publique, haute, éclatante. Ne la compromets pas par une imprudence.
Il répondit gravement :
— Ma vie est finie. Léa. et la poursuite de ma réhabilitation, ainsi que la punition de Sorège. sont les derniers actes d'homme que j'accomplirai. J'ai vu le momie el je l'ai jugé. Ses joies sont vaines, ses douleurs sont réelles. Je m'en retirerai. Si je n'avais pas le devoir de dégager mon nom. à cause de ma mère et de ma sœur, je n'accepterais rien de toi. J'irais frappera la porte d'un couvent, et je passerais ma vie dans la méditation et le silence.
— Quoi ! Jacques ! Jeune, riche encore, avec l'espoir du bonheur, tu veux fuir le monde ?
— Oui, Léa.
— Le ressort de ton âme est-il donc brisé? X'as-tu plus de désirs, n'as-tu plus de rèvj
— Je connais la vie. maintenant. J'en ai épuisé les joies et les douleurs. Rien ne vaut la peine que les hommes prennent pour tuer l'ennui par le plaisir. A peine a-t-on commencé de vivre, que la vieilli arrive, et puis la mort. C'est une misère. Je lâcherai. en adoucissant le sort des malheureux, d'expier le mal que j'ai fait.
— Ne te reverrai-je pas. Jacques '.'
— Si. une fois encore, pour que tu me remettes ta^ ssion et que tu me dises adieu.
— Ce soir, si je suis encore vivante, dil Léa avec
un pâle sourire, je chante Roméo et Juliette. Ce sera mon dernier triomphe. Assistes-y, Jacques, si tu es libre. Les couronnes qu'on me'donnera seront comme des hommages funéraires. Plus jamais on ne m'entendra sur cette belle scène, où hier encore j'oubliais mon infamie, au milieu des acclamations et des louanges. Il faut quitter tout cela; l'art, qui m'a refait une personnalité et qui m'a soutenue dans mes plus dures épreuves, l'ivresse du succès, qui me procurait, pour une heure, l'engourdissement de mes souffrances, l'idolâtrie de la foule, qui me permettait de m'illusionner sur ma dégradation réelle. Je rentrerai dans l'ombre... Qui sait si ce ne sera pas l'ombre éternelle? Mais ce ne sera que justice.
Elle fit un geste de hautain mépris :
— Je suis folle ! Tout ce clinquant ne vaut pas un .regret.
Elle montra à Jacques la fenêtre que l'aube blanchissait et, avec un sourire, où toute sa grâce ancienne reparaissait :
— Tu me pardonneras, Jacques, n'est-ce pas? Il voulait répondre, elle lui imposa silence :
. — Non. Ne dis rien. Attends à ce soir... Adieu! Elle le conduisait vers la porte. Dans le vestibule obscur, Jacques sentit le bras de Léa le frôlant doucement, comme pour le guider, puis une gorge palpiter contre sa poitrine et, sans qu'il pût s'en défendre, une bouche mordante se posa sur ses
lèvres. Il frémit, repoussa vaguement ce fantôme de l'amour disparu. Il entendit un douloureux soupir. La porte s'ouvrit et se referma. Il était seul. L'escalier s'ouvrait devant lui.
Sorège rentré. à son hôtel, après la terrible soirée où Jscques était apparu pour le confondre, se plongea dans une méditation sévère. Il n'était pas homme à s'attarder aux sentimentalités. Il allait droit au but pratique. Toute la question, pour lui. était de savoir ce qu'il pouvait craindre ou espe'rer de Léa et dans quelle mesure elle armerait Jacques contre lui. Qu'elle le haït, il n'en pouvait douter. Elle le lui avait dit et redit, cent fois. La veille encore, sa fureur de le subir s'était épanchée en violences et en injures, qui la lui rendaient encore plus désirable. Il était de ces monstres qui aiment à entendre les cris de leur victime età se délecter de ses larmes. L'amour, chez lui, se doublait de cruauté. Il désirait Léa, mais il l'exécrait. Il se donnait, en l'asservissant à ses caprices, la volupté de la dégrader davantage.
Que cette femme, qu'il avait traitée comme une esclave, prit sur lui, lorsque l'occasion s'en présentait, une revanche terrible, cela était dans l'ordre. Il l'eût fait, donc l'idée ne lui venait même pas que
Léa hésitât à le faire. Dès que Jacques et elle vont s'être avoué leurs torts réciproques, pensait-il, leur alliance contre moi seraaccomplie. Mais que peut Léa? Son champ d'action est limité parle souci qu'elle aura de ne pas se compromettre. Me perdre, bon. C'est tentant pour elle, mais, le diable, c'est qu'elle se perd du même coup. Et quelle parité y a-t-il. entre le dommage qu'elle me cause, et celui qu'elle subit? Aucune. Elle peut m'accuser de duplicité, de mensonge. Elle doit, en même temps, reconnaître qu'elle a commis un meurtre. Et. si elle m'accuse, qui a le moyen de me convaincre? Aucun témoin. Son seul témoignage. Vis-à-vis de Jacques, et de sa séquelle d'amis, il a quelque valeur. Devant un juge, il n'en aurait aucune. Donc, résultat matériel nul. Mais le tort moral que cette misérable peut me faire, serait suffisant pour sa vengeance. Elle me disqualifierait, me compromettrait sans rémission et c'est ce que je ne supporterai à aucun prix. Comment éviter cette conjoncture? Il réfléchit longtemps. Il avait allumé un cigare et fumait. Dans les spirales de fumée bleue qui de ses lèvres montaient, lentes, vers le plafond, il voyait passer incertaines les images de Jacques et de Léa. Tantôt il les discernait mornes et lasses, tantôt actives et triomphantes. Mais toujours l'une près de l'autre, unies dans le même dessein, liées par le même intérêt. Brusquement, il se leva, d'un geste effara cette vision avec la fumée dispersée, et se mit à marcher dans la chambre. Il laissait échapper
de brèves paroles, fuites de sa pensée bouillonnante,comme les jets de vapeur d'une chaudière.
— Qu'est-ce que je risque? Un duel avec Jacques ou avec Tragomer? Je ne les crains ni l'un ni l'autre... Une accusation pour faux témoignage devant la cour d'assises?... Niaiserie! A quoi cela les conduirait-il ? Ils ne peuvent rien contre moi... Mais moi je peux beaucoup encore. Il faut que je voie cette stupide Léa, queje sache d'elle ce qu'elle a avoué à Jacques... Et surtout que j'obtienne qu'elle n'écrive rien... Enfin, il est indispensable qu'elle disparaisse.. ^ Je la terrifierai, s'il le faut... Elle me craint, elle m'obéira... Une fois partie, je jouerai mon jeu hardiment... Je ne puis m'en tirer qu'avec de l'audace... Mais, avant tout, il faut prendre des forces. Il se coucha et dormit jusqu'au jour.
A l'heure oùSorôge ouvrait les yeux, ayant reposé comme s'il avait une conscience pure, Jacques revenu au yacht, était enfermé dans le rouf avec Marenval et Tragomer. Le jour gris et fumeux, qui éclaire les matinées de la capitale anglaise, se levait. Le mouvement des barques^ sur le fleuve, le labeur des ouvriers, sur les quais, commençaient. Mais l'attention des trois hommes n'était pas attirée par le spectacle de cette activité méthodique, incessante, qui est la marque du travail anglais. Rien de ce qui passait autour d'eux ne les intéressait. Ils étaient tout au récit que leur faisait Jacques de son entretien avec Jenny Hawkins.
— Tout ce que nous avions deviné, dit Tragomer, se trouve donc exact. Et nous en aurons la preuve irrécusable.
— Elle doit me la remettre ce soir.
— Nous touchons au but, dit Marenval avec enthousiasme.
— Nous tenons le monstre à l'hallali, reprit Tragomer, mais soyez sûr qu'il fera une belle défense. Vous avez vu par son audace, hier soir, quand il n'était qu'imparfaitement découvert, ce que nous pouvons attendre de lui. aujourd'hui que toute la vérité est connue. Il faut donc l'attaquer, avec la dernière vigueur. Si nous ne lui cassons pas les reins tout de suite, il se retournera et nous aurons à subir un choc suprême. Avant tout, c'est une question d'honnêteté, il faut prévenir Harvey. Si nous le laissions dans l'ignorance de ce qu'est l'homme qu'il a accueilli dans sa famille, il aurait le droit de nous le reprocher. D'ailleurs, j'ai pris l'engagement de tout dire à sa fille.
— Voilà qui va porter un coup à l'engouement nobiliaire en Amérique, dit Marenval. Si, pour son argent, on ne peut même plus se payer des maris de tout repos! Autant rester filles!
— Il faudra aussi prévenir Vesin. Il nous a été d'un puissant secours, il est juste qu'il soit, des premiers, à apprendre le succès de nos efforts.
— Enfin, dit Jacques, il faut annoncer à ma mère que tout est en bonne voie...
AU FOND DU GOUFFI1E 40i
— J'irai, si tu le veux bien, chez Mmc de Fréneuse, dès ce matin, dit ïragomer.
— Oui. boa Christian, répondit Jacques avec un sourire. Cela t'est dû. Car c'est toi l'initiateur, c'est toi qui as, le premier, vu dans l'obscurité criminelle et qui as montré à notre cher Marenval la petite lumière, si lointaine et si faible, qui te guidait.
— Quand je pense à ce qui s'est passé, depuis six mois, déclara Cyprien avec un naïf épanouissement, il me semble que je rêve. Je me vois encore dans la salle à manger du club, après le départ de Maugiron et des petites femmes, lorsque ïragomer entama son récit. Ce qu'il me racontait me parut d'abord impossible, puis je fus saisi par l'émotion de la vérité entrevue et, enfin, je me sentis comme fou. J'avais une envie incroyable d'entrer dans l'affaire et, en môme temps, je ressentais une peur terrible des complications que j'allais affronter... Ah! je dois l'avouer, sans l'ascendant que Tragomer prit sur moi, dès cette soirée, j'aurais lâché pied. Mais il m'emballa, il n'y a pas à dire ! Et une fois le petit doigt pris dans cet engrenage, ce fut fini. 11 fallut que le corps entier y passât. La visite à M""- de Fréneuse, les confidences du vieux Giraud, et l'entrevue avec le père CampistronT.. Ah! mon cher Jacques, c'était bien extraordinaire. A chaque pas que nous faisions dans la voie où nous étions entrés, nous voyions un peu plus clair. Jamais plus attachante aventure n'a été courue par deux hommes. Aller à
la recherche d'un Nansen ou d'un Andrée, n'était rien, en comparaison de l'intérêt de notre expédition. Car nous, nous n'allions pas seulement au secours d'un homme, nous marchions à la découverte de la vérité. Vesin l'avait bien senti, lui, quand il nous disait, avec son dilettantisme de magistrat sceptique : « Vous ne réussirez pas, mais je vous envie de faire cette tentative, et si je n'avais pas une situation officielle, je partirais avec vous! » Eh bien! nous ne nous sommes arrêtés devant rien, nous avons été contre vent et marée, c'est le cas de le dire. Et aujourd'hui, nous voilà au port, avec Jacques devant nous, et la vérité dans notre poche. C'est une belle réussite! Et dont on parlera, j'ose le croire !
— La vérité, dit Jacques, n'est pas encore dans notre poche, mais elle y sera ce soir.
Tragomer secoua la tête d'un air soucieux :
— Tant que je n'aurai pas, dans la main, ces preuves matérielles : l'aveu confirmé de la coupable? je ne serai pas tranquille.
— Eh ! que craignez-vous donc encore, cher ami ? demanda Marenval avec impatience.
— Que Sorège fasse disparaître Jenny Hav\ kins, avant qu'elle ne se soit exécutée. Je connais l'autorité despotique exercée par ce drôle sur la malheureuse fdle. Il la fascine, l'étourdit, l'épouvante. Il me l'a escamotée, sous le nez, à San-Francisco, avec une adresse prodigieuse. Il est homme à trouver un moyen de l'éloigner. Et après, cherche !
— Eh ! mordieu ! Prévenez la police anglaise s'écria- Marenval, avec la fougue d'un homme à qui on conteste une victoire qu'il considère comme remportée. Ne nous laissons pas battre, à la dernière seconde , par ce scélérat. On se moquerait de nous.
— Soyez sans crainte, dit Jacques, j'ai pris mes précautions. Léa s'est engagée à rester enfermée, chez elle, et à ne recevoir qui que ce soit, jusqu'à ce soir. Demain, elle sera partie. Et Sorège n'aura plus à compter qu'avec nous. Agissons donc comme il a été convenu. Toi, Christian, va porter la bonne nouvelle à ma mère. Vous Marenval, allez chez Vesin. Moi, j'irai chez miss Harvey, et nous nous y retrouverons tous.
Dès son réveil, qui fut parfaitement lucide, après avoir déjeuné, Sorège prit un cab et se dirigea vers Tavistock-Street. Jamais il ne faisait les choses à moitié. Il avait bien dormi, bien mangé. Il se sentait sur de lui. L'important était de parler à Jenny. S'il parvenait jusqu'à elle, il ne désespérait pas de la rallier à sa cause. Avant tout, il fallait savoir ce qui s'était tramé entre elle et Jacques. La voiture, en s'arrêtant net, devant la maison, le tira de ses combinaisons. Il sauta sur le trottoir, et, entrant vivement sous la porte, il s'engagea dans l'escalier.
Un vieux gentleman, vêtu d'un pantalon troué, d'une redingote historiée de taches sans nombre, le chapeau de soie sur la tête, était occupé à laver
consciencieusement le carreau du vestibule. Sorège l'examina d'un coup d'oeil et passa. Mais dans l'attitude, daus la physionomie, dans le costume exagérément misérable, il releva des détails qui le mirent en éveil. Il soupçonna un détective. Il regarda, par-dessus la rampe, en montant lentement. L'homme avait cessé de laver, et la tète levée le suivait des yeux. Arrivé au second, Sorège sonna. Nul bruit à l'intérieur, aucun battement déporte, pas le moindre glissement de pas. Un silence d'appartement vide. Il sonna de nouveau et attendit, le cœur frémissant. Rien ne bougea. La certitude que Jenny était chez elle, et qu'elle ne voulait pas ouvrir, s'imposa à Sorège. La conviction aussi qu'elle entrait en lutte avec lui et qu'elle était gagnée à ses adversaires. Il pâlit de colère, mais résista à l'envie qu'il avait de jeter la porte, en dedans, d'un coup d'épaule et de pénétrer de force. Le gentleman en haillons et chapeau haut de forme, qui ne lavait plus, lui donna à réfléchir. Si je fais du bruit, si , cette idiote de femme appelle, je puis être mené au bureau de police. Ne risquons pas d'explications. 11 demeura, encore un instant, immobile, collé au bois de la porte, écoutant, et il lui sembla, de l'autre côté de la porte, entendre comme un vague soupir. Il eut la pensée que Jenny écoutait, elle aussi, guettant anxieusement son départ. Et parlant comme à une ombre, il souftla à voix basse :
— Jenny, vous êtes là, je le sais. Folle! Ouvrez-' moi. II y va de votre salut... Je ne vous veux que