POÈME COURONNÉ PAR L'UNIVERSITÉ LAVAL
“ Nul n'aime Dieu Sans aimer son pays.”
ORSQU'UN hasard béni vers la cité m'appelle, L. Comme j'aime à revoir cette vieille Chapelle (r), Où mon ange connut mes plus secrets soupirs ! Pèlerin du passé, j'’entre et je m’agenouille :
Mon cœur bat, et mon œil d'une larme se mouille : J'ai là tant de chers souvenirs !
(1) La Chapelle du Séminaire de Québec,
so Au foyer de mon presbytère
Elans vers Dieu,—projets parfumés d'innocence |
A cet âge le cœur, ouvert à l'espérance,
Nourrit sous l'œil de Dieu de si fraîches amours !
A quinze ans, l'avenir a des reflets si roses !
‘ Quinze ans ” croit au bonheur comme l'abeille aux roses Comme l'oiseau croit aux beaux jours |
Plus que les souvenirs qui peuplent cette enceinte
Une autre émotion et plus grave et plus sainte
Fait pourtäni tressaillir mon cœur sacerdotal :
C'est qu’un marbre tout bas là murmure à l'oreille :
Enfant, trois fois respect | sous tes genoux sommeille François Montmorency-Laval !
Montmorency-Laval ! quel nom brillant de gloire ! Quel astre au firmament de notre belle histoire ! | 11 ne porta jamais le mousquet du soldat ; Mais, père d’un clergé dont la patrie est fière, Sans peur inscrivons-le sur la noble bannière De son bien-aimé Canada !
Pour trouver de grands noms sur nos humbles rivages, L'étranger qui nous lit ne tourne pas deux pages : Notre soleil a vu bien des lauriers fleurir ! On les moissonne à flots sur nos champs de bataille, . —Au seuil de notre église, avec ta haute taille,
Laval, je te vois resplendir !
Religion et patrie ou Monseigneur de Laval st mens Gloire, gloire à Laval 1—L'enfant du sanctuaire Ne doit pas être seul à bénir sa poussière :
11 doit remplir d'orgueil tout cœur canadien, Que le pays entier le chante et l’éternise ;
Montmorency-Laval ! s’il fut grand dans l'Eglise, 11 fut aussi grand citoyen !
Trop loin pour mesurer ce hardi personnage,
L'histoire a sur son front cru voir quelque nuage,
Mais l’histoire bien vite a compris ce héros.
— Le soleil quelquefois dans la brume se lève :
Mais le vent dissipant la brume comme un rêve, Ses rayons n'en sont que plus beaux !
#* + A son château natal, où tout chante et rayonne, Il préfère joyeux la cabane huronne, Le sauvage wigwam, l'ombre de nos forêts.
Salons—France—château, quels séduisants mirages | Mais il entend gémir des milliers de sauvages : Adieu, castel aux gais reflets !
A travers l'océan son zèle ici l’entrafne Ë
À peine il a touché notre plage lointaine,
Que son cœur paternel se révèle au colon.
Au sein de la bourgade un enfant vient de naître s
O charmes de la foi ! le bon pasteur veut être Parrain d’un pauvre enfant huron !
Gloire, oh ! gloire à ce prêtre ! Il fallait du courage
Pour évangéliser le Canada sauvage !
L'homme des bois, jaloux, n’aimait pas l’homme blanc.
‘ Pourquoi ces étrangers dans nos pays de chasse ?
Traquons-les nuit et jour, sur les eaux, sur la glace ! Dans nos festins buvons leur sang ! ”
ss.
De | Cr"
Et l'ennemi, formé d'innombrables peuplades,
Dans nos vallons pleins d'ombre, au pied de nos cascades,
Pour guetter sa victime était partout caché.
Dans son champ le colon penché sur sa charrue—
Mais prêt à faire feu—ne perdait pas de vue | Son fusil dans l'herbe couché.
Puis lorsqu'il approchaït, le soir, de sa demeure, S'il entendait la voix de son enfant qui pleure, Son cœur, n'en doutez pas, respirait soulagé. | Car s’il trouvait le soir, scène presqu'étonnante, Sa cabane debout, sa femme encor vivante,
C'est que Dieu l'avait protégé !
Mi resunee
Heureux était l'oiseau, qui dans les bois voyage Sans effleurer le sol, sans toucher au feuillage : Lui seul eût pu tromper l'enfant de la forêt ! —Quel pied a dû plier cette herbe, dans la plaine .... Le sauvage arrivait, scrutait l'herbe, et sans peine A l'herbe arrachait son secret !
Religion et patrie ou Monseigneur de Laval 53
etre.
ne
Le blanc, pour attirer la loutre dans un piège,
À force de calculs faisait mentir la neige :
Mais il était un œil à qui n'échappait rien !
Le castor vigilant pouvait ne pas connaître
Qu'un canot sur son lac était passé peut-être : Mais l’Iroquois le savait bien !
Il fallait être au guet : sa marche était rapide ;
Et la gorge tendue à son couteau perfide,
Le pauvre blanc devait dans la forêt dormir.
Au fond d’un ravin noir, au bord d’une savane,
Oh ! combien de Français se sont dans leur cabane Endormis le soir pour mourir !
Mais l’héroïque apôtre aspirait au martyre.
| Sur son lit de sapin vous l'eussiez vu sourire | Comme un juste qui dort sous le regard de Dieu. Par la marche brisé, pauvre missionnaire, Sous sa tête pesante il plaçait son bréviaire Et jusqu'au jour dormait un peu.
M ns
Appuyé sur sa crosse—au premier arbre prise |—
Il essuya les pleurs de sa naissante Eglise
Du golfe à nos grands lacs, et du nord au midi.
A son lointain rivage, à la merci des lames,
L'enfant du lac Champlain a vu ce chasseur d’âmes Attacher son canot hardi,
nn.
Il parcourait joyeux son diocèse immense :
‘Dans son pauvre palais, sa plus grande souffrance tait de ne pouvoir visiter son troupeau.
L’habitant de Gaspé, voisin de l’Atlantique, A vu sur les rochers de son bassin féerique S'asseoir cet apôtre nouveau.
Loin dans le nord, malgré cette double barrière . Qui paraît Lisoler du reste de la terre, L'enfant de Tadoussac a pu baiser sa croix.
Et le noir Saguenay, qui donne un frisson vague Au bouleau qui se penche au-dessus cle sa vague, A pu tressaillir à sa voix.
Héroïque vieillard ! lorsque sur tes raquettes,
—Aventurier qui marche à d’étranges conquêtes—
Tu parcourais nos bois de frimas panachés,
Pour consoler ton âme et lui donner des ailes
Voyais-tu sur tes pas, dans ces forêts si belles, Jaillir des milliers de clochers ?
Aux feux d’un soir d'été, dans le lointain des âges,
Voyais-tu resplendir ces cités, ces villages,
Où l’on chante aujourd’hui l'éternel hosanna ?
Voyais-tu, bénissant ton église prospère,
Soixante autres pasteurs fêter un jour leur mère Dans les murs de Stadacona ?
Religion et patrie ou Monseigneur de Laval ss
Oh ! si ton ange alors, en soulevant les voiles
Qui font de l'avenir une nuit sans étoiles,
T'avait au loin montré ce phare colossal,
Cette Université, foyer d’or qui rayonne !...
Plus que son dôme encore un beau nom la couronne : C’est le nom pompeux de Laval !
Oui, ton nom-la couronne, et ce nom qui l’honore N'a pas été pour elle un nom vide et sonore, — À Comme un joyau muet stérilement porté !
Pour elle, ton grand nom fut une voix bénie, Ensemble voix de Rome et voix de la patrie :
Voix qu’elle écoute avec fierté !
Par d’étranges efforts, 6 Laval, 6 grand homme,
Resserrant le lien qui nous attache à Rome,
Tu formas un pays catholique de cœur.
Et l’Université, sur le sol d'Amérique
Versant à larges flots la sève catholique, Poursuit ton œuvre avec bonheur !
Qui des deux donne à l’autre encor plus de prestige ? Demandez : Qui des deux,—l’arbre en fleurs, ou la tige, — Fascine le plus l'œil du penseur ébloui ?
—Laval, semeur obscur, mit la graine sous l'herbe, Et l’Université fut l'érable superbe
Aux feux du jour épanoui !
Laval! Laval! comment toucher aux grandes choses
Sous les premiers soleils dans la patrie écloses
Et ne pas rencontxer ton nom gravé partout ?
—Sous un même drapeau, sur ces rives lointaines, .
Qui sut nous rallier ? Nos vaillants capitaines ? —Très bien ! mais le clergé surtout ! !
Ce clergé patriote, ardent, noble milice, À qui le devons-nous ?—A ta main créatrice :
*Ta main l’organisa, lui donna son essor.
—Ce Séminaire (r) enfin, que le pays vénère, Qui garde tes vertus, qui garde ta poussière, Qui le fonda ?—Laval encor !
Un trafic meurtrier, celui de l’eau-de-vie,
Menaçait d’abrutir la jeune colonie :
Comment Laval a-t-il maîtrisé le fléau ?
Car il eut-contre lui le sauvage en démence ;
Ïl eut des gouverneurs armés de leur puissance : Mais il lutta jusqu’au tombeau !
De ces hommes choisis que Dieu même illumine, Et dans ce vil poison voyant notre ruine, Que fait pour son pays cet évêque zélé ?
Il traverse les mers, au pied du trône il vole : La cour prête l'oreille à sa chaude parole, Et Laval revient consolé !
(1) Le Séminaire de Québec.
Religion et patrie ou Monseigneur de Laval 57
haleine miens ii
À travers les lauriers de sa verte couronne, Je vois encor de loin, qui scintille et rayonne, Une perle plus riche et d’un éclat plus doux : Moins tourmentée ici qu’au soleil du vieux Monde, Si l'Eglise a gardé sa liberté féconde
À qui surtout le devons-nous ?
L'enseignement—ce droit de Dieu lui-même émane— Doit être indépendant de tout pouvoir profane : La nature et le Christ au clergé l’ont donné. Malheur, malheur au peuple où ce droit-là chancelle ! À la France expirante aujourd’hui j'en appelle : Ce peuple meurt empoisonné |
L'enseignement, c’est l'eau que boit la race humaine : Si l'Eglise de Dieu n’ombrage la fontaine, Des reptiles en foule y naîtront sous les fleurs. Mais l'Eglise y répand le sel de la sagesse, Et toujours sans danger dispense avec largesse Une eau limpide aux voyageurs.
Quand on veut lui ravir sa mission féconde,
Pour la gloire de Dieu, pour le salut du monde, L'Eglise alors combat ces hommes aveuglés :
Cette fontaine étrange, où tout peuple doit boire Avec la paix, l'amour, les dogmes qu'il faut croire, C'est son droit d'en tenir les clefs !
s8 Au foyer de mon presbytère
Entouré de flatteurs, adoré sur son trône,
Ebloui des éclairs de sa propre couronne,
Louis-Quatorze un jour touche à ce droit divin :
En France, au Canada, dans tous les séminaires,
Le roi veut imposer certains points doctrinaires . ... C'était trop loin porter la main!
‘{ Enseignez l'univers d’un pôle à l’autre pôle !"
À qui le Christ dit-il cette grande parole ?
‘! Sire ! ce fut à nous,” dit hardiment Laval.
‘{ Prélat raide, inflexible. . .” a murmuré l’histoire.
—Quand le devoir le veut, c’est un titre de gloire ! ” Dira tout homme impartial.
Pendant qu'il surveillait, sentinelle héroïque, L'héritage sans prix de la ‘oi catholique, Ur autre grand motif le faisait tressaillir : Er plantant sur ces bords le pur catholicisme, Il écoutait la voix d’un saint patriotisme,
Il préparait notre avenir.
Que! ciment doit unir la jeune colonie ? k ‘ Beaucoup plus que le sang—lui répond son génie, — 4 C’est un même symbole au pied du même autel ! ” Pour qu’un peuple soit fort, l’histoire le proclame, Il faut que ce trio—l’esprit, le cœur et l'Âme—
Y forme un concert éternel !
a rernnencneetirenenenneennne cacseemaenmreereaemameseesmenermnrnnrnacrcmnerenemees
Religion et patrie ou Monseigneur de Laval 59
Pauvres colons jetés dans ces forêts immenses, Hélas ! qu’eussions-nous fait, divisés de croyances ? Patriote inspiré, Laval le devina :
De ces braves colons faire un peuple homogène, Où l'Eglise de Dieu serait franchement reine,
Voilà surtout ce qu’il réva.
Conjurant à la fois l'anarchie et le schisme, 11 surveilla jaloux, dans son patriotisme, Chaque rameau nouveau que l’on voulut greffer. Et quand Louis-le-Grand sur l'arche catholique Voulut peser ici d'une main despotique,
Laval fit bien de résister.
Dieu voulut éprouver cette âme paternelle.
Je vois un vieil ami qui lui cherche querelle. Celui qu’il protégea le tourmente aujourd’hui. — L'Etat trop ombrageux souvent ne veut comprendre Que l'Eglise ne peut de son trône descendre Pour plier genou devant lui.
Non ! l’Epouse du Christ, humble mais noble Mère, Comme croit l’insensé n’est pas sottement fière : Elle va simplement et marche à sa hauteur L Devant un gouverneur, devant un roi de France, Tel fut le grand prélat : fier, mais sans arrogance, Digne, loyal, humble, et sans peur.
Le peuple, lui, comprit : quand de Mézy, de rage,
Fit cerner sa maison comme pour le carnage,
Et que le vieux prélat dehors eût apparu,
—Muet, électrisé, les yeux remplis de larmes,
Chaque soldat soudain lui présenta les armes Devant de Mézy confondu !
+ ae A idee tome au AGE nt 4 x
Mais quel fut le secret d'une gloire aussi pure ? Pénétrez avec nous sous cette voûte obscure,
Où git, trésor touchant, plus d’un riche cercueil, À genoux sur sa tombe, où fleurit tant de gloire, [il L'Eglise, l'amitié, la patrie et l'histoire
ji Vont vous répondre avec orgueil :—-
|| Près de notre berceau, la main sur sa houlette, | S’il lut dans l'avenir, s’il lut comme un prophète, 111 L'œil ardemment fixé sur notre beau destin, —
| C’est que de ce prélat Dieu pour nous voulait faire | ni Un de ces grands flambeaux dont la lumière éclaire al Un peuple au loin sur son chemin |!
Citoyen dévoué, s’il aima sa patrie, Comme un père sa fille, avec idolâtrie :
S'il épousa toujours ses revers, ses succès, —
‘1 | Rappelons-nous quel sang coulait dans sa poitrine : 11 Remontons, pour trouver sa superbe origine, Jusqu'au premier baron français !
Religion et patrie ou Monseigneur de Lavat
Son pied foula partout le sable de nos grèves.
Il dut voir bien des fois l’Iroquois dans ses rêves !
Si, brûlant confesseur, il affronta la mort,
C'est qu’une âme d'évêque est déjà grande et belle
Avant même que Rome à commander l'appelle :
Or, l'Esprit-Saint l’enflammme encor !
C'est que l'Eglise enfin, Mère saintement fière,
Pour faire ses prélats ne prend rien de vulgaire :
Elle rejette un cœur grossièrement forgé.
Afin que l'orgueilleux jamais ne les méprise,
Pour faire ses prélats c'est que toujours l'Eglise Choisit la fleur de son clergé !