‹ Au foyer romand: étrennes littéraires (volume 2)Chapitre 1 sur 23 · FRITZ PAYOT LIBRAIRE-ÉDITEUR · texte numérisé non relu

FRITZ PAYOT LIBRAIRE-ÉDITEUR

Chronique romande.

'e siècle finit — ou commence — trist( ment par des guerres, des massacres ( d'immenses infortunes. La famine règti aux Indes; la peste est en Europe, sans qu'il y a lieu pourtant de s'effarer; un cyclone épouvai table vient de faire des milliers de victimes Oalveston. Mais notre petit pays reste favorisé, est heureux entre tous. L'été a été beau ; les arbre de nos vergers plient sous le poids des fruits ; 1 vendange s'annonce bien. Nous pouvons encoi jouir de la vie, et nous plaignons ceux qui s'e sont allés prématurément.

M. Fritz Payot qui, pendant huit ans fut l'âme de ce Foyer romand^ ^ est mort dans la force de l'âge. Il a été enlevé à sa famille et à ses amispendant un séjour qu'il faisait à Chésières pour se reposer de ses nombreux travaux, et l'on a pu me« surer la place qu'il occupait à Lausanne et en» Suisse au yide qu'il a laissé après lui.

L'homme privé était ser viable et bon. On a fait entendre discrètement ce qu'il fut pour les siens et pour ceux qui l'approchaient de près. L'homme public avait des qualités remarquables et sera difficilement remplacé. Ce n'est pas que Fritz Payot ait jamais joué un grand rôle politique. Il était seulement membre du Conseil communal de Lausanne, et il n'a été qu'une fois chargé d'une mission officielle, comme délégué au congrès deslibraires à Anvers ; mais il y a d'autres manières de servir son pays que de siéger parmi ses magistrats ou ses représentants. Quiconque a un idéal peut lui être utile, et Fritz Payot en avait un.

Rien en lui ne rappelait le libraire vulgaire, le simple vendeur de papier imprimé. Il avait de sa profession une conception beaucoup plus haute. Il savait que les livres, mieux encore que les mots,, sont « des êtres vivants, » que leurs pages recèlent des forces actives pour le bien, comme pour le mal, et qu'éditer un volume, c'est mettre au monde « quelqu'un » de bienfaisant ou « quel-

* Ce recueil, fondé par M. A. Imer-Cuno en 1886, a été dirigé par cet éditeur durant les six premières années de sa publication.

qu'un » de nuisible. Et il ne consentit jamais à couvrir de son nom honnête et respecté de la marchandise mauvaise.

Tout ce qui est sorti de sa maison n*a pas, sans doute, la même valeur, mais, de cela, on ne peut vraiment le rendre responsable. La faute est aux auteurs. Et, quand il en trouva Toccasion, il ne recula devant aucun sacrifice pour doter notre littérature d'œuvres aussi parfaites que possible. Je mentionnerai seulement les Terres lointaines de P. Seippel, et les Légendes des Alpes vaudoises^ de A. Ceresole. Ces véritables éditions de luxe supportent la comparaison avec les plus beaux livres de France ou d'Allemagne.

M. Payot avait débuté par l'enseignement, et il est resté éducateur toute sa vie. Pendant de longues années il a été l'éditeur du journal pédagogique L'Ecole^ qui a exercé une grande influence sur le corps enseignant primaire vaudois. Il a créé JLe jeune citoyen^ si utile pour nos futures recrues. Il a multiplié les éditions d'ouvrages scolaires, parmi lesquels il faut citer les Manuels-atlas de Rosier.

Ces publications purement suisses ont pour nous une importance toute particulière. Notre pays romand a trop longtemps vécu d'une vie qui n'était pas la sienne propre. Ballotté entre les influences

^ Les Légendes des Alpes vaudoises ont été publiées par l'éditeur Imer en 1885, mais sont entrées plus tard dans le fonds de librairie de M. F. Payot devenu acquéreur, en 1892, de toutes les publications de M. Imer.

française et allemande, il se cherchait sans se trouver. Nous avalions pêle-mêle les vérités d'outre- Jura et les vérités d'outre^Rhin, qui sont parfois contradictoires, sans nous douter qu'il y eût probablement une vérité Suisse. On a beau dire que la science n'a pas de patrie, il n'en est i^as moins vrai que même la géographie peut être tendancielle.

Si nous voulons rester neutres, non pas impuissants, mais impartiaux, pour autant que cela est possible à des créatures humaines, si nous voulons être intellectuellement ce que nous sommes déjà politiquement et ce qui seul fait notre originalité, nous devons absolument dégager notre caractère romand des lisières dans lesquelles il est encore tenu par nos deux grands voisins, et tendre à ce but dès l'école même.

Quand je dis : notre caractère romand, il est clair que je sous-entends: et suisse. Notre nationalisme, — tant pis si ce mot a pris un mauvais sens, il exprime une idée plus nécessaire que jamais aujourd'hui, — notre nationalisme ne peut pas être vaudois, genevois, neuchâtelois, ou même welsche. Il doit être fédéral, et c'est ici la seconde de nos originalités, que, chez nous, ces deux notions de nationalisme et de fédéralisme s'accordent parfaitement.

La Suisse au dix-neuvilme siècle, l'ouvrage capital dont le troisième eit dernier volume vient d'être mis en vente, et dont M. Payot a eu l'idée première et la courageuse initiative, restera précisé-

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ment comme un monument de notre unité dans notre variété. Il paraît à la fois en allemand et en français, et cela est bien ainsi. Nous ne pouvons pas plus nous imaginer une Suisse allemande sans une Suisse française, qu'une Suisse française sans une Suisse allemande. Ce ne sont pas deux éléments hétérogènes fondus artificiellement en un seul tout. Ils se nécessitent et se complètent Tun l'autre. Il n'y aurait plus de Suisse du tout si nous étions jamais séparés par le malheur des temps de nos fidèles confédérés d'autre langue. Allemands ou Français, et même indépendants de nom, nous serions fatalement assimilés par nos voisins, et nous pouvons bien penser, entre nous, que ce serait dommage.

Seulement, nous ne devons pas nous dissimuler que les petites nationalités sont terriblement menacées, et que la force même des choses et des intérêts, d'où nous avons vu sortir, en ce siècle, tant d'« impérialismes » divers, paraît se tourner contre elles.

Les grands Etats, et ceux qui parlent en leur nom, se croient, de plus en plus, seuls appelés à faire le bonheur du monde, à répandre la civilisation, à réaliser un idéal de justice et d'humanité. Ils prétendent se charger, seuls, des grandes tâches que le siècle prochain résoudra peut-être.

La Belgique qui avait manifesté le désir de contribuer à la délivrance des légations de Pékin, où son ministre était assiégé tout comme les ambassadeurs des puissances, a été rembarrée par l'Alle-

magne. De quoi se mêlait-elle donc, la Belgique? Le maréchal de Waldersee n'a pas besoin de ses soldats ! On peut sans doute féliciter les sujets du roi Léopold d'avoir été ainsi empêchés d'aller courir cette aventure, mais dans la mise à l'écart d'un Etat européen, qui, pour être petit par son territoire, devrait pourtant compter en vertu de son développement industriel et commercial, de sa culture intellectuelle et artistique, il y a un exemple frappant du mépris que les puissances dirigeantes font de celles qu'elles n'admettent pas dans leur harmonieux concert.

Je ne sais pas si l'on se rend compte chez nous de ce que peuvent ressentir à notre égard la grande majorité des Allemands, des Français^ des Anglais ou des Russes. Nous nous figurons souvent qu'ils nous envient notre qualité de citoyens libres d'un pays libre. Je crois, au contraire, que, s'ils pensent parfois à nous autrement que comme aux aubergistes du monde entier, ils doivent plutôt nous plaindre. Etre Suisse, la belle affaire! Sans doute il y a eu Guillaume Tell, qui d'ailleurs n'a jamais existé, — cela, ils en sont tous sûrs ; — il y a eu aussi le serment du Grlitli. Mais c'est bien vieux. Et maintenant, quoi ? 11 y a une république présidée par un monsieur dont personne ne sait le nom, qui touche un traitement de chef de bureau. Il y a une armée sans généraux commandée par des colonels qui sont avocats, négociants ou agriculteurs. Il y a des vaches et des chalets habités par des pâtres. Il y a un peu d'industrie, si vous

culièremcnt revenue à la mémoire en lisant quel» ques-uns des arguments qui ont été mis en avant^ dans notre propre pays^ pour justifier l'annexion par l'Angleterre des vaillantes petites république» de l'Afrique du Sud. Tous ces arguments, sansexception, pourraient se retourner contre nous, et cela a ému — quelque peu — le véritable « vieux Suisse » que je sens en moi. N'oublions pas, en effet, qu'il ne manque pas de gens qui voudraient faire, malgré nous, notre bonheur au prix de notre indépendance, et demandons-nous, d'autre part, si nous sommes bien certains d'avoir la conscience plus nette vis-à-vis du tiers ou du quarts que les Boers ne l'avaient en face de l'Angleterre ?

Ne pourrâit-on pas, un beau matin, nous reprocher aussi d'être réfractaires à la civilisation ? Il suffirait que nous ne fussions pas d'accord avec l'une ou l'autre des puissances qui nous entourent sur ce qui, ce jour-là, pour elle représenterait le progrès.

Supposez seulement qu'un souffle de réactioa violente passe sur l'Europe monarchique à la suite d'un nouvel attentat aussi odieux que celui dont le roi Humbert a été la victime, il ne serait pas. difficile alors de nous déclarer, en bloc, anarchistes, et de trouver dans notre presse, même la mieux pensante et la plus libérale, des preuves de notre complicité morale avec les assassins, avec les barbares.

Ou plutôt, sachons bien que le jour où une grande puissance aura un intérêt à nous attaquer^

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OU à se faire déclarer la guerre par nous, ce qui revient au même, ce ne sont ni les arguments, ni même les raisons qui lui manqueront. Tout ce que nous pouvons faire, c'est de ne pas prêter maladroitement le flanc, et de nous surveiller pour nous mettre le moins possible dans notre tort, ce en quoi nous ne manquerons pas à notre dignité de peuple libre et fier, et bien au contraire.

Rappelons-nous comment, en une heure mémorable, le grand citoyen que nous avons perdu Tannée dernière, Numa Droz, sut faire respecter notre patrie et affirmer son bon droit à la face du monde. Il fut ferme, mais il fut prudent aussi, courageux et décidé, mais modéré et de sang-froid. Je ne sais si tous les détails de Taffaire Wohlgemuth ont été révélés au public, ni si l'histoire complète en a déjà été écrite, mais il est sûr qu'en ces jours d'angoisse Numa Droz parla et agit comme un magistrat suisse doit le faire, et qu'il put sentir tout son peuple derrière lui.

La parfaite correction de notre attitude envers les grandes puissances est la première sauvegarde de notre indépendance, et nous pouvons rendre hautement cette justice à nos autorités fédérales qu'elles en ont toujours eu le sentiment très net. Cette correction est tout l'opposé de la servilité, mais elle suppose une qualité aussi précieuse dans les rapports entre Etats que dans les rapports entre particuliers : le tact.

Jamais, peut-être, un mot plus cruel n'a été dit contre la Suisse que par M^^ de Staël qui, pour-

tant, aimait sincèrement son pays d'origine. C'était en 1815, après Waterloo, au moment où les troupes fédérales venaient de franchir le Jura à la suite des alliés. M"« de Staël, qui était alors à Coppet, blâmait l'entrée des Suisses en France dans un pareil moment. Quelqu'un lui répondit que le seul moyen de soulager notre patrie obérée était de faire vivre son armée aux dépens de « l'ennemi. » Alors, impatientée de cette argumentation, M"»« de Staël prit vivement la parole en se tournant vers les autres personnes de son cercle :

— Un jour, dit-elle, je sentis que des paroles sortaient de dessous mon pied. C'était ma pantoufle qui s'avisait de parler. Je lui dis aussitôt : « Tais-toi, pantoufle »

« Tais-toi, pantoufle ! » Voilà ce que nous ne devrions jamais nous exposer à nous entendre dire. D'abord, parce qu'il est désagréable, en soi, d'être traité de pantoufle, et ensuite parce que celui qui est remis à sa place et même plus bas, mérite assez ordinairement de l'être. Il faut quelquefois se tenir de parler, même quand on en a la plus cuisante démangeaison. Le devoir nous oblige rarement à nous mêler des affaires des autres, et ce sont des consciences en somme peu délicates, que celles qui se soulagent par de vaines remontrances et des protestations indignées, que n'accompagne aucun sacrifice.

Il ne s'agit pas, bien entendu, de garder le silence à tout prix, de fuir égoYstement et lâche-

une petite puissance intervient justement dans un conflit qui ne la concerne pas directement. La Hollande envoie un vaisseau de guerre chercher le président Krliger à Lourenço-Marquez. Et nous voyons les principaux journaux de Londres protester contre la conduite du gouvernement hollandais. Le Standard la qualifie même d'insolente.

Ici, pourtant, la « pantoufle » a raison. Les liens de tout genre qui unissent les républiques sud-^ africaines — devrais-je déjà dire : les colonies britanniques qui portèrent ce nom ? — et les Pays- Bas sont tels que le monde entier à l'exception des Anglais, naturellement, approuve la jeune reine Wilhelmine de l'initiative généreuse qu'elle vient de prendre personnellement, dit-on, et contre l'avis de ses prudents ministres.

Mais, supposez un instant, malgré l'invraisemblable de la chose, que ce fût le Conseil fédéral suisse qui eût frété un navire à Marseille ou à Gênes, pour l'expédier en Afrique et ramener « l'oncle Paul, » la situation ne serait plus la même. Ce bateau monté par nous eût sombré sous le ridicule.

Ce raisonnement par l'absurde ne prouve rien. Je le sais, et, d'ailleurs, je ne prétends pas démontrer quoi que ce soit ici. Cette chronique ne doit qu'effleurer les questions à l'ordre du jour, et il n'en est aucune qui ait préoccupé davantage cette année notre Suisse romande que celle de l'avenir réservé aux malheureux Boers.

Notre chère voisine, la France, paraît plus

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calme que Tannée dernière à pareille époque, et Ton peut espérer qu'elle sortira finalement grandie de la crise profonde qu'elle vient de traverser. Le président Loubct, si violemment attaqué lors de son élection, force, peu à peu, l'estime et le respect par la manière dont il s'acquitte de ses hautes fonctions. Il semble en passe de conquérir mieux qu'une éphémère popularité. Le discours qu'il a tenu récemment aux vingt-deux mille maires banquetant sur la terrasse des Tuileries était un modèle du genre : « Dites enfin, dites surtout, s'est-il écrié, que nous n'avons de haine ni de rancune contre personne, et que notre plus chère espérance est de voir tous les Français fraternellement unis dans un même amour de la patrie et de la république. » Voilà de nobles paroles, dignes d'un magistrat démocratique. Mais il ne faut pas se dissimuler que la France a deux échéances redoutables et prochaines : un changement de ministère, qui semble inévitable, et la liquidation de l'Exposition.

Le spectacle que celle-ci a offert à ses visiteurs a été merveilleux, d'un avis unanime. Beaucoup de Suisses s'y sont rendus et une partie considérable de notre activité nationale s'est ainsi portée et développée à Paris. Nos industries ont fait bonne figure à côté de leurs rivales, et nous avons le droit d'être heureux des résultats obtenus. Comme attraction pittoresque, le Village suisse a eu un grand succès. C'était, dit-on, l'un des détails les plus charmants de cette énorme manifes-

tation du génie et du travail de tous 11 faut, sans doute, attribuer à l'I calme plat de notre existence depi mois. Je ne sais si mon impression ( personnelle, mais il me paraît qu'il ; de discussions, moins de votations, nr cette année que d'autres.

Une seule grande question politiq assurances, a été tranchée par le p< énorme majorité, dans le sens libéral tique. Les électeurs ne se sont pas 1 par les apparences humanitaires qu'o ché à donner à la loi. Ils l'ont rejet viction, parce qu'ils ne veulent ni de 1 ni du fonctionnarisme. Les effets bii l'assurance en cas d'accident et de r vent être obtenus autrement. Il s'ag pour nous de rester fidèles aux princip dont l'observation ne nous a pas tr( jusqu'à présent. L'étatisme que Nun énergiquement combattu a subi air échec.

Parmi les questions fédérales qui sor il en est deux tout au moins qui, d'ic couler de nouveau beaucoup d'enci sentation proportionnelle et l'électioi fédéral par le peuple, mais chacun a c fait, ou je me trompe fort, et il est j que de nouvelles discussions puissent opinions de personne. Le peuple se et tout sera dit, probablement pour le

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J'espère qu'il en sera autrement pour la solution, évidemment provisoire, qu'a reçue l'afifaire € des petits chevaux. » Sans être vertuisU le moins du monde, on ne peut que regretter la tolérance dont jouissent ces quadrupèdes peu intéressants et les bipèdes très intéressés qui les font courir et exploitent les naïfs suisses et étrangers, suisses surtout. Mieux vaudrait cent fois supprimer l'article de la Constitution qui interdit les maisons de jeux et installer de véritables roulettes, que de continuer à laisser travailler ces établissements où, quoi qu'on ait pu dire, la banque joue contre le premier venu, avec cette circonstance aggravante qu'elle se réserve quatre ou cinq fois plus de chances qu'à Monte-Carlo. Et qu'on ne répète plus qu'on ne risque et qu'on ne perd que de petites sommes dans nos kursaals. Ce qui constitue l'immoralité du jeu, ce n'est pas la valeur, au reste toute relative, des enjeux, c'est la disproportion des chances entre les parties. Il y a, je crois, un jeu honnête, c'est celui où, théoriquement, les gains et les pertes se balanceraient à l'infini. Quand quelqu'un doit, au contraire, forcément finir par perdre et l'autre par gagner, il y a abus et, tranchons le mot, il y a vol. A ce point de vue et à bien d'autres encore, les petits chevaux ne sont rien moins qu'innocents.

Il faut, à tous égards, on l'a déjà dit, que notre pays se passe d'attractions de ce genre. Nos hôteliers, qui sont gens de ressources, nos sociétés de développement dont l'esprit d'initiative est parfois

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si heureux, sauront toujours amener et retenir chez nous les étrangers. Voyez plutôt ce qui se fait à Montreux depuis quelques printemps. La charmante Fête des narcisses est en train d'acquérir une célébrité universelle. Elle a ses inconvénients, — toute chose ici-bas a ses mauvais côtés, — elle prend beaucoup de temps aux enfants des écoles, elle rend peut-être les petites filles un peu coquettes, mais que d'avantages ne présente-t-ellc pas ? Elle révèle à toute une jeunesse la beauté des formes et des couleurs, elle lui donne le sens des gracieuses attitudes, et le maître peintre, Charles Giron, est là pour réprimer les fautes de goût qui pourraient se produire, aussi bien que pour récompenser les jolies trouvailles d'art.

Cette année, il est vrai, la saison a été peut-être un peu moins bonne, dans certaines stations de montagne, que Tannée dernière, mais c'est la faute de l'Exposition et de la guerre du Transvaal. On a été frappé de voir combien il y avait d'Anglais en deuil. Pauvres gens ! ils auront senti, je l'espère, que les sympathies de notre peuple allaient aussi à eux.

— Ils ont, paraît-il, perdu beaucoup des leurs, me disait tristement un vieux Valaisan en hochant la tête.

Puisse notre belle et sereine nature avoir apporté quelque soulagement à leur douleur ! La montagne est une grande consolatrice. Elle apaise, elle fortifie, elle purifie. Aussi je ne puis pas me joindre à ceux qui protestent contre son envahis-

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"scmcnt. Ils me semblent un peu égoïstes. Je la voudrais, au contraire, accessible à tous. Pardonnez-moi, clubistes, mes frères. En cherchant bien, vous trouverez peut-être encore des coins ignorés •et perdus. Et si la malchance veut que vous tombiez à la cabane d'Orny ou à celle de Barberine -sur tout un pensionnat de demoiselles, eh bien, faites bonne mine à mauvais jeu. Une nuit sans •sommeil est vite passée, et mieux vaut encore •être empêché de dormir par de joyeux éclats de rire que par le sifflet des locomotives.

Les chemins de fer gagnent toujours plus de terrain. On en fait sur les montagnes, on en fait -dessous. Le grand tunnel du Simplon avance.

Toute une bourgade italienne s'est élevée entre Brigue et Naters. Les marchands de vin et les politiciens y guettent ceux des ouvriers qui n'ont pas la sagesse de se délasser de leur dur et dangereux labeur par l'innocent jeu de boules. Ils ont fomenté •en novembre dernier une grève qui, heureusement pour les travailleurs, n'a pas duré, grâce surtout à l'attitude du gouvernement valaisan qui n'a pas îîésité un instant à mettre des troupes sur pied.

Cette grève a pourtant fait, peut-être, une victime, et une victime déplorable entre toutes. L'in- ^génieur en chef de l'entreprise du tunnel, M. Alfred Brandt, a été frappé d'une prostration subite quelques. jours après qu'elle eût pris fin, et il est mort, •on peut le dire, de fatigue et d'épuisement. Cet homme énergique et bon s'était donné tout entier à l'œuvre du Simplon qu'il croyait appelée à rap-

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prochcr les peuples. Il ne lui a pas e'té accordé d'en voir le couronnement.

La ligne de Bcx à Gryon, qui sera prolongée jusqu'à Villars, le funiculaire Vevey-Chardonne- Pèlerin n'ont pas d'ambition internationale. Le but qu'ils ont atteint est plus modeste, mais il ne manque pas non plus d'dlévation. Nos Alpes vaudoises sont belles, nos préalpes sont charmantes. Montons-y aussi souvent que possible ; nous en redescendrons meilleurs. La montagne peut être pour nous tous une école. Il faut lire vraiment la conférence que M. le pasteur Henrioud a donnée, le 20 février dernier, dans la chapelle de Martheray, à Lausanne, et qui a paru dans VKcho des Alpes, numéro du mois d'août 1900. Jamais on n'a mieux fait ressortir le caractère moral des jouissances que procure l'alpinisme.

Après quoi, s'il est vrai que nous allions à la montagne, comme le dit M. Henrioud, « parce que nous y trouvons des émotions, des jouissances, des impressions grandes et fortes, saines et bienfaisantes ; parce que les ascensions nous font mieux connaître et aimer davantage notre patrie, dont les Alpes sont le rempart et le symbole; parce que nous trouvons là-haut la lumière, le silence et la grandeur, comme aussi l'indépendance et la liberté, avec le sentiment d'une vie rendue plus intense par l'action; enfin, parce qu'il y a dans ces régions solitaires une source abondante de poésie, en bas comme en haut, dans les prairies comme dans les glaciers, dans les vallées

comme sur les pics sourcilleux, » si cela est vrai, il est vrai aussi que la nature n*est jamais que le reflet ou la projection de nos Ames, et que c'est nous-mêmes que nous trouvons en elle.

Mais, précisément, la manière dont nous la sentons est instructive et révélatrice. On distingue immédiatement un Suisse français d'un Français à la façon dont ils se comportent, Tun et Tautre, en face du Mont Blanc empourpré par les rayons du soleil couchant. Je ne m'occupe, bien entendu, que de ceux qui ont la précieuse faculté de pouvoir jouir de ce sublime spectacle. Neuf fois sur dix le Français s'agitera, parlera, s'exclamera, tandis que le Suisse deviendra, de plus en plus, immobile, silencieux, recueilli. Lequel des deux admire le mieux, je n'en sais rien, mais je crois bien que l'un admire surtout avec ses yeux et l'autre avec son cœur, que l'un est séduit par la beauté extérieure des choses, et l'autre par leur beauté intérieure, ou, si vous prêterez, que l'un a des impressions esthétiques et l'autre des impressions éthiques.

Cela revient à dire que les Français sont plus « artistes > que nous, et il y a beau temps que nous devrions en être convaincus. Reste à savoir si nous devons nous épuiser en vains efforts pour tâcher de les imiter, ou si nous devons, nous étant reconnus foncièrement différents d'eux, tâcher d'être nous-mêmes. Grave problème qui, sous d'autres formes, a déjà été discuté plusieurs fois ici.

L'exposition préliminaire des œuvres d'artistes

suisses destinées à l'Exposition universelle de Paris, qui a eu lieu à Genève, aurait pu être examinée à ce point de vue. Est-ce que je me trompe en .disant qu'elle n'a été qu'à demi satisfaisante? Nous avions tous espéré, après l'Exposition nationale de 1896, l'éclosion d'un art vraiment suisse, exprimant notre vie particulière, je ne sais trop quoi, mais du nouveau, remontant peut-être très loin dans le passé. Je n'ai rien trouvé de pareil, sans doute parce que je n'ai pas su voir. Nous avons de très bons peintres français, allemands ou italiens, très sages, très consciencieux, mais, parmi les exposants, en est-il un seul qui nous ait révélé quelque chose de nous-mêmes à nous-mêmes ? Et, par conséquent, en est-il un seul qui ait montré aux foules accourues à Paris que nous existions aussi en peinture ? Je me le demande encore.

Et je n'oublie pas le triomphe de M. Hodler. Il est sacré grand artiste. Les Zuricois eux-mêmes conviennent maintenapt que ses toiles décoratives dans la salle des armures du Musée national sont d'un superbe effet. Mais son symbolisme nous ditil quelque chose de non encore entendu ? Ou bien est-ce précisément parce qu'il ne nous dit rien que tous nos esthètes se pâment devant lui ? Entre l'incompréhension du public et l'enthousiasme affecté des snobs, il y aurait peut-être encore place pour une étude sincère. Si massive que soit l'œuvre de M. Hodler, elle ne constitue pas un bloc dont il soit interdit de rien détacher pour la critique ou la louange. Ce qu'on peut admirer, je crois, sans

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réserve, c'est rapplication hautaine avec laquelle l'artiste, sûr de lui, poursuit sa voie imperturbablement.

Tous les journaux ayant publié la liste des récompenses que nos peintres ont reçues, on me pardonnera de ne pas la reproduire. Chose du reste triste à dire, on ne rend pleine justice qu'aux morts. Ernest Vulliemin était-il suffisamment connu de son vivant ? Baud-Bovy était-il apprécié comme il méritait de l'être avant l'exposition posthume de son œuvre au Musée Rath ?

Pour beaucoup d'entre nous cette exposition fut une initiation. On nous disait qu'il n'y avait qu'un peintre de la montagne, qui s'appelait Segantini, et voilà que nous en découvrions un — il y en a d'autres encore — qui la voyait avec les mêmes yeux que nous, dans la même lumière et non pas pointillée et auréolée d'or. Nous avons reconnu nos Alpes et nos pâturages, et nous avons été touchés. En quelques lignes, M. Ph. Monnier a parfaitement défini le talent de son compatriote. « Il faudrait votre Rambert, écrivait-il à la Gazette de Lausanne^ pour dire avec des mots ce qu'il a su dire avec des images, toutes les émotions qu'il prolonge, tous les coins d'âme et de vie qu'il découvre. Ces deux Suisses sont pareils. Là-haut ils vont ensemble. » Et je ne considère pas cela comme un mince éloge.

M. Cornut est aussi de leur famille ; mais pourquoi ne regarde-t-il plus vers la montagne? Son Inquiet voudrait que nous le prenions pour un

Français de naissance. Il est pourtant bien Suisse et même bien Vaudois. Il cherche toujours un peu trop ses mots. Il nous parle d'yeux « noirs comme des bigarreaux, » d'âmes plus « fermées que le roc, » de la « javelle pauvre en épis » qui « broie la tête » de la petite glaneuse, etc. Ces impropriétés de langage — et l'on en pourrait citer bien d'autres — correspondent à un certain vague de la pensée. On ne voit pas toujours très bien ce qu'il a voulu dire. Quand il nous parle, par exemple, d'une passion «* plus pure que l'amour, plus fraternelle que la pitié, plus désintéressée que la tendresse maternelle, » j'avoue que je ne comprends pas. J'aimerais que M. Cornut fît un peu plus attention à son style ou, peut-être, tout au contraire, qu'il le travaillât moins laborieusement pour ne pas tomber dans le pathos. Dans Chair et fuarbre^ il nous avait montré « des maisons chevauchant les unes sur les autres, » une « perspective s'inclinant pour expirer en ondulations, » et même « des immenses tibias où flottaient des manches trop larges.... » Voilà ce que c'est que de courir après l'écriture artiste quand on est de chez nous. Tâchons plutôt de rester simples. Il y a de certaines grâces qui ne nous conviennent absolument pas. Et quand on a le talent de M. Cornut, quand on sent aussi profondément que lui, mieux vaut encore s'exprimer en bon français de Suisse qu'en français douteux à l'instar de Paris. Sa formule du roman « suisse-français » impliquait, je crois, une erreur et une contradiction. Il est

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vain de prétendre croiser nos qualités de fond i les qualités de forme de nos voisins. On ne < pas une littérature par métissage. Attachons-r aux représentants de la race pure.

Les Scènes valaisannes de M. Courthion, bliées par Pavot, et les Récits de naguère et a jourcthui^ que M. Jules Cougnard a fait par^ chez Eggimann, sont deux livres délicieux, différents, ils ont cependant un air de famille, premier est d'un montagnard de la vallée de gnes à peine dégrossi, — c'est un éloge ; — le cond est d'un citadin genevois. En bon Vaud je me sens autant de sympathies pour l'un pour l'autre. Le confédéré de droite et le co déré de gauche m'ont parlé le langage du Leur entretien m'a rappelé telle ou telle de conversations que, nous autres Suisses, nous a^ quelquefois le privilège d'entendre le soir, là-1 dans un chalet, au coin du feu. Le Valai quand une fois nous sommes en confiance i lui, nous raconte des légendes; le Genevois o Neuchâtelois des souvenirs, et le temps passe ! qu'on s'en aperçoive. Les diversités de nos pc patries cantonales se fondent dans un enscn harmonieux, où nous découvrons notre trésor c mun. Et nous rions de bon cœur, nous som émus, nous vibrons ensemble : sensation exq et rare. Laissez les sceptiques se moquer, les 1 rateurs hausser les épaules. Nous devons, en< une fois, être reconnaissants à ceux qui nous n lent à nous-mêmes ce que nous sommes.

M. Ed. Rod a parfaitement compris le charmedos scènes de M. Courthion. Il a présenté celui-cî* aux amis des Alpes et du Valais en une courtepréface très intelligente, je veux dire une préface où le critique n'a plus pensé uniquement à ses confrères, mais aux gens d'esprit simple, à l'art, maisà la nature : « Ce volume, dit-il, n'a point ce que j'appellerai « l'odeur professionnelle, > il est dépourvu des petites habiletés de composition dont trop de personnes connaissent aujourd'hui trop bien les recettes ; il est écrit dans une langue qui,, pour être parfois incorrecte, n'en dit pas moins ce qu'elle veut dire avec une saveur particulière. »■ C'est, en partie, pourquoi je le goûte autant.

M. Jules Cougnard a d'autres mérites. Il est poète. Il a la plume facile; il chronique pour le Journal de Genève et d'autres périodiques. Les sujets qu'il aborde sont nombreux et divers. A lui seul, il fait la besogne de plusieurs collaborateurs du Journal des Débats, Il conte une pêche aux écrevisses comme M. René Bazin pourrait le faire ^ Il prend la défense des vieilles pierres et des monuments vénérables contre les Vandales modernesen des termes que ne désavouerait pas M. André- Hallays. Il parle de la montagne avec autant d'amour que M. Le Braz de la Bretagne. Et si je cite les noms de ces fins écrivains, ce n'est pas pour dire que M. Cougnard leur soit sup)érieur, égal ou inférieur, c'est simplement pour indiquer la variété de ses récits, l'abondance de son talent^ la multitude de ses aperçus et de ses sensations*

Je n'ai pas besoin d'ajouter que M. Cougnard ne pose ni pour le philosophe, ni pour le moraliste. Il est modeste, ce qui est toujours preuve et marque d'esprit, et s'il plaisait à quelque balourd de le traiter de superficiel, je suppose qu'il ne ferait qu'en rire. Il cause de tout ce qu'il sait, et il sait et comprend beaucoup de choses, avec un tact et une modération qui n'excluent pourtant ni l'admiration, ni l'enthousiasme, ni même, à l'occasion, un peu de colère et de mépris. Et je crois bien qu'on se tromperait fort en ne voyant en lui qu'un conteur de bluet tes. Nous pouvons attendre encore beaucoup de M. Cougnard ; j'ai trouvé dans son volume une digression sur les belues, que nous nommons en vaudois les rcbibcs, qui nous permet d'espérer qu'il a quelque grande œuvre sur le chantier.

Dans un tout autre genre, M"* Eugénie Pradez a publié le roman le plus original, à mon avis, et le plus nouveau qui ait paru chez nous depuis bien des années. La Revanche du passé a été fort discutée et, il faut l'avouer, généralement peu goûtée. Cela ne veut pas dire que M"« Pradez ait eu tort. Un sujet extrêmement douloureux et délicat s'est imposé à elle, et elle l'a traité avec la tranquille audace et a franchise implacable des cœurs ingénus. Entendons-nous. Il n'y a pas un mot osé ou risqué dans la Revanche du passé et la morale en est inattaquable, mais l'enchaînement logique des faits y paraît si cruel, les conséquences lointaines d'une faute oubliée s'y montrent si poignantes qu'on

s'est un peu révolté. Les bonnes gens, vous savez, ces gens qui pardonnent si volontiers à Pierre ce que celui-ci a fait à Paul, n'ont pas voulu admettre qu'une fille pût en vouloir toujours à sa mère d'avoir été mise au monde dans des circonstances irrégulières. Ils n'ont pas compris qu'il y a des choses qui ne s'effacent jamais et qui doivent être expiées jusqu'à la mort. En regard des idées larges qu'ils voudraient voir les autres pratiquer, ils ont trouvé étroites ces conceptions du péché, du châtiment, de l'honneur et du devoir qui font des deux héroïnes de M^^<= Pradez des personnalités si marquées. Ils n'ont pas remarqué à quel point ces deux femmes sont différentes de celles que nous trouvons dans les romans français. Et enfin, ils n'ont pas senti l'inspiration profondément protestante de l'œuvre. Parce que l'auteur n'a point voulu faire de déclamations, ni de phrases, parce qu'il n'a point affiché sa pitié ni sa charité, parce qu'il n'a pas verbeusement excusé la première coupable, ni, comme il convenait probablement, blâmé la première victime, on a trouvé son œuvre inhumaine ! M^^<= Pradez peut s'en consoler, je crois. Son roman est triste, triste comme la vie, mais il est vrai, juste et bon. Et ce n'est pas non plus une œuvre de métier ; il ne fleure pas la littérature ; il a ce parfum naïf des œuvres d'art véritable où l'on sent une conviction, une conscience.

M"^ Isabelle Kaiser a des dons diamétralement opposés à ceux de M^^e Pradez. Chez elle, l'imagination est tout ; le sens du réel manque. Notre

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Père qui êtes aux deux, son dernier livre, est beaucoup plus un poème qu'un roman. Mais c'est un poème souvent admirable, avec des élans maj>nifiques. Nous sommes si peu habitués, dans notre petit pays de bon sens, à voir quelqu'un agiter des ailes, que l'envolée lyrique des pensées et des sentiments de M"« Kaiser nous surprend toujours un peu. Noussentons probablement autrement qu'elle, en Latins^ non en Germains. Comme Suisse, je ne saurais du reste pas lui en faire un reproche. Au contraire, je lui suis reconnaissant d'établir un lien entre nous et nos confédérés de langue allemande. Je ne la remercie pas seulement de nous avoir appris le nom de J.-C. Heer, en nous traduisant son £au sainte^ je lui suis reconnaissant de nous faire connaître des impressions différentes des nôtres. Et tenez, je ne sais si vous saisirez l'analogie, mais il me semble que je comprends mieux les peintures de Bôcklin depuis que je connais les œuvres de M''<= Kaiser, et réciproquement. Je crois découvrir comme un air de famille entre les créations de ces deux poètes de la plume et du pinceau ; tant pis si je me trompe !

D'autres romans, d'un tout autre genre encore, ont fait grand bruit cette année dans notre Suisse romande et ailleurs. Ce sont ces extraordinaires histoires vécues par un médium de Genève et analysées par M. le professeur Flournoy dans un ouvrage : Des Indes à la planlte Mars, que son collègue lausannois, M. le professeur Millioud, appréciait en ces termes : « Livre singulier et remarquable.

Hardi en plus d'un endroit, net et sincère connme on pouvait s'y attendre, exact jusqu'à la minutie^ on peut le donner comme un modèle d'investigation dans un domaine où tant d'honnêtes chercheurs se sont égarés.

> Spirites et sceptiques y trouveront leur compte : les uns y apprendront à être curieux de preuves, et les autres à douter avec tolérance. Quant à la secte obstinée des gens de goût, qui n'admettent à écrire que les écrivains, ils rencontreront ce qu'ils peuvent espérer de mieux, une originalité, un tempérament, un homme. »

M. Flournoy ne s'est pas borné à écrire, l'année dernière, et il a été aussi goûté, et aussi discuté, comme conférencier que comme auteur. Ses causeries sur la psychologie occulte à l'Ecole Vinet ont vivement intéressé les Lausannois et les Lausannoises. La science établie en a peut-être pris quelque ombrage. 11 faut cependant, n'est-cc-pas .^ que les idées nouvelles fassent leur chemin.

Qui eût dit naguère que nos femmes, nos jeunes filles même pussent jamais s'intéresser à la politique étrangère ? M. Albert Bonnard leur a ouvert de nouveaux horizons. Elles ne sauraient plus se passer du cours ^S* actualités politiques qu'il leur donne, voici le troisième hiver, à cette même Ecole Vinet. Chaque semaine il les entretient avec sa compétence bien connue, sa finesse, son tact et son cœur, des faits à l'ordre du jour. Et qu'on se rassure : il ne risque pas d'en faire des pédantes ou des politiciennes; beaucoup de ses auditrices

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suivent aussi des cours de cuisine. Politique et cuisine, ne sont-ce pas là les deux termes de la mission sociale de la femme dont M"* Vidart nous parlera cet automne ?

Et si nos écoles privées s'efforcent d'élargir les programmes d'enseignement, de fournir de nouveaux aliments à notre vie intellectuelle, il n'est pas besoin d'ajouter que nos écoles officielles, nos gymnases, nos universités ne restent pas en arrière et se développent d'une manière réjouissante, sauf pour la bourse des contribuables.

Neuchâtel a récemment inauguré le bâtiment de son Ecole de commerce qui est en pleine prospérité. Son Académie, qui va peut-être changer -d'étiquette et s'appeler Université, nous rend notre Warnery, mais gagne définitivement M. Ph. Godet. Les mots trahiraient peut-être ma pensée si je disais que ces deux hommes seront ainsi mieux h leur place. M. Godet est si éminemment Xeuchâtelois et M. Warnery si excellemment Vaudois, -que chacun aurait dû être revendiqué depuis longtemps déjà par son canton d'origine, comme M. Georges Renard vient de l'être par la France.

Ce n'est pas précisément le « nationalisme » que ce dernier professeur enseignait à ses étudiants. L'esprit de clocher, qui a tant de bon, lui est totalement étranger. Mais tous ceux qui ont eu l'honneur d'être ses élèves, sans pour cela devenir tous ses disciples, lui gardent un souvenir reconnaissant. Son cours de littérature française était une pure merveille, et s'il a pu parfois se trouver

« exilé » au milieu de nous, s'il s'est rendu compte que certaines de ses idées nous paraissaient trop avancées, il a dû sentir aussi qu'il était apprécié et aimé.

Ch. Burnier.

Ouchy, octobre 1900.

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