LES MORTS
Les Morts aimés sont les hôtes aux mains discrètes Qui demandent leur pain quotidien, sans bruit, Ils ne viennent jamais nous troubler dans nos fêtes, Mais veulent partager l'angoisse de nos nuits.
Quand à l'aube un rayon vient déchirer nos brumes,
Ils écartent un peu le voile de leurs fronts,
Leurs grands yeux pleins de paix sondent nos amertumes.
Et s'attristent parfois lorsque nous les pleurons.
Les Morts ne dorment pas couchés sous la poussière, Leur cendre ne gît point dans les urnes d'airain, Le cortège des Morts se déroule sur terre...
C'est la procession des calmes pèlerins.
Isabelle Kaiser.
Beckenried, lac des Quatre-Cantons.
vacances, mais qui y songe ? C'est si long, six semaines, quand on a douze ans et que le cœur chante....
Sous Tœil bienveillant des maîtres, les garçons grimpent aux mâts de cocagne, ou enfermés dans des sacs rivalisent de vitesse à la course; les plus grands tirent au flobert sur des pipes de terre ou des poupées qui font la révérence quand le coup les atteint. Les fillettes, essaim gazouillant, remplissent les allées et les pelouses : robes claires, ceintures roses et bleues, cheveux flottants, longues tresses terminées par un nœud de ruban ; partout la joie de vivre, des bouches rieuses, des yeux 'qui brillent sous des fronts blancs.
De chauds rayons de soleil, où bourdonnent des insectes à travers le feuillage, marbrent le sol de taches d'or. Glissant parmi la foule, les camelots promènent leurs éventaires chargés de jouets : pantins gigotant au bout d'un fil, singes en plomb vêtus de peluche écarlate, qui s'accrochent partout, serpents de carton toujours ondulant quand on les tient par la queue, petits diables sortant à l'improviste de la boîte qui leur sert de gîte, épingles d^aluminium aux armes de la ville, médailles enrubannées. Au-dessus des têtes flottent, captifs, les ballons de baudruche rouges et bleus ; sifflets et trompettes rivalisent d'ardeur, mêlant leurs notes aiguës au bruit confus des voix qui, joyeuse
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rumeur, remplit la place. Par intervalles passent dans Tair des coups de grosse caisse, des ronflements de trombonne, la voix argentine des cymbales. Devant Guignol, la foule pressée regarde en extase Colombine donner des soufflets à Pierrot, et se pâme de rire lorsque celui-ci tombe raide mort pour ressusciter aussitôt et faire un grand pied de nez à son irascible moitié. Des marchands d'oranges crient leur marchandise ; des gamins, avec volupté, sucent de longs bâtons de sucre d'orge; jetés par poignées, les confetti de papier paillettent les chevelures.
Aux accents criards de son orgue, le carrousel tourne, infatigable. Fièrement campés sur leurs chevaux de bois, amazones et cavaliers passent et repassent devanf les mamans qui surveillent les petits assis dans les voitures.
— O mère ! dit une voix dans la foule des spectateurs, j'aimerais tant à faire un tour, moi aussi,
— Mais, mon pauvre enfant, jamais tu ne pourrais te tenir, ça tourne si vite, le vertige te prendrait.
— Oh non ! Des deux mains.... Tu vois, à cette tige de fer où le cheval est suspendu.... Mère, permets, je t'en prie ; jamais encore je n'ai été sur le carrousel.
— Impossible; sois raisonnable. D'ailleurs tu n'as pas de carte.
— Pas de carte, c'est vrai, répond l'enfant avec geste de désespoir. Voilà ce que c'est d'être
ijours malade et de ne pas aller à l'école !
— Allons-nous-en, reprend la mère ; cela te nne trop envie.
— Au contraire, restons encore. Ça m'amuse voir les chevaux tourner ; c'est toujours mieux
e rien. Pourtant... si j'osais, je demanderais une rte à ce monsieur qui porte une cocarde à la bouinière; peut-être me la donnerait-il, puisque us vSommes pauvres.
— Garde-t'en bien, le carrousel n'est que pour écoliers.
L'enfant baisse la tête avec un grand soupir, tan- ; que sa mère, furtivement, essuie deux larmes i perlent au bord de ses paupières humides.
Mères dont les enfants s'ébattent au soleil avec s cris de joie, remerciez-vous quelquefois Dieu vous les avoir donnés si beaux et si forts? Leurs îmbres sont souples, leurs joues roses, et le vent, and ils courent, joue dans les mèches folles de irs cheveux flottants. Ils grandiront, joie de votre !ur. orgueil de vos yeux, deviendront de sveltes mes filles, de fiers jeunes hommes à la mâle jrnure. C'est tout naturel, n'est-ce pas.^ Ce sont s enfants.... D'autres sont contrefaits, bossus, se înent, lamentables, entre deux béquilles, et tout les, avec leur tête de vieux qui souffre, ont le
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sourire navrant de l*honime qui rit pour ne pas pleurer. On dit : « Pauvre enfant ! » avec un frisson de pitié, et Ton passe plus vite. Mais la mère, elle, ne passe pas; sa douleur chaque jour devient plus aiguë avec l'espoir perdu etramertume croissant au cœur de son enfant. Petit, il se savait à peine bâti autrement que les autres ; avec la connaissance vient la révolte, faite d'aigres jalousies et de murmures mal étouffés.
Paul Legrand — ô ironie des mots ! — est un de ces malheureux, sans cou, avec une grande bosse de côté et la tête dans les épaules, trop grande pour le corps grêle; de maigres cheveux collent aux tempes, tout secs comme des cheveux de mort sur une peau sans vie, blafarde, semblable à du vieux parchemin. Les yeux, trop petits, semblent s'ouvrir avec peine ; le menton pointu repose sur la poitrine saillante. Quel âge lui donner? Dix ans, douze ans, seize ans? On ne saurait le dire ; la tête est d'un adolescent, la voix qui en sort celle d'un enfant. Les bossus n'ont pas d'âge ; ils naissent vieux comme l'insecte, tristes insectes rampants sans ailes légères ni vives couleurs.
Les Legrand sont pauvres. La mère va en journées, gagne quelques sous à coudre pour les tailleurs de la ville. Quand l'ouvrage manque, elle donne, vaille que vaille, à son garçon les leçons qu'il ne peut recevoir au collège. On a bien es-
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sayé de Ty envoyer, mais ça le fatiguait d'être assis des heures entières sur les bancs de bois • alors il n'écoutait plus, ne retenait rien et, constatant sa misère, rentrait à la maison en pleurant. Puis c'est trop triste quand on est infirme de voir, aux heures de récréation, les camarades jouer et courir. Ils ont le dos droit, les jarrets solides ; ils jettent, en été, des pierres aux oiseaux et en hiver des boules de neige aux passants; c'est la vie çaî
Le bossu a donc renoncé au collège et essaie de s'instruire un peu dans des livres d'école qu'une voisine lui a donnés, les classes de son fils terminées. Mais lire toujours l'ennuie, et alors il regarde par la fenêtre les toits d'en face, où des chats dorment au soleil et fument les vieilles cheminées grises. Parfois aussi des pigeons s'y posent, et lui, pour s'amuser, cherche à deviner de quel côté ils s'envoleront. Quand il a prédit juste, cela le réjouit pour un instant.
Ils sortent peu. Marcher, le fatigue ; puis au retour, c'est cinq étages à monter sur un mauvais escalier de bois, sombre, avec, en guise de main coulante, une corde crasseuse suspendue au mur nu. Le dimanche, toutefois, lorsque le temps est beau, que le soleil brille, le courage lui vient avec le désir de sentir tomber sur lui ces chauds rayons qui ne coiàtent rien et pourtant n'entrent jamais
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chez eux. Ils vont alors s'asseoir s( de la grande promenade où char ou bien sûr les quais ; ça le distrai le lac aux lointains horizons, les rive, que parcourt sa pensée d'inf ne les verra de plus près.
Mais pour lui le grand jour dar fête de la jeunesse. Longtemps, d'avance il s'en réjouit, pensant à la way, aux musiques, aux chevaux à l'orange que lui achètera sa mère un supplice. Voir tous ces enfants ces visages illuminés par le plais:
tous à laquelle la nature elle-mêi l'inondant de sa belle lumière, c' Puis les gens, quand leurs regar son pauvre bossu, souvent réprime vement de pitié, presque d'hum reux, semblent-ils dire, que viensn'est point ta place ; pourquoi ne ta souffrance ? Quand on est si laid chez soi.... » Et le cœur de la mè dans une inexprimable angoisse. 4 tout, » dit la bêtise des nations ; < de ces souffrances auxquelles une bitue pas.
Le carrousel tourne toujours, e
Legrand, en extase, suit des yeux les gamins qui brandissent leurs poignards pour attraper les bagues, les fillettes en ceintures roses et bleues.
— Allons, viens, mon garçon ; tu te fatigueras trop, répète sa mère.
Lui, au lieu de répondre, pousse une exclamation de joie.
— O mère ! une carte ! j'ai une carte ! Deux cartes ! s'écrie-t-il en lui montrant deux petits carrés de carton aux armes de la ville.
— Tu les as trouvées ?
— Non, quelqu'un vient de me les glisser dans la main.
Elle se retourne vivement. Personne dans la foule ne les regarde. Tous les yeux sont fixés sur le carrousel.
— Bien, reprend-elle d'un ton dans lequel perce plus d'inquiétude que de joie ; mais pourras-tu seulement monter sur un cheval ? Prends une voiture plutôt ; c'est moins dangereux.
— Non, non, un cheval, un cheval! Tous les garçons vont sur des chevaux.
L'orgue, à ce moment, cesse de jouer, la machine ralentit sa marche, tourne de plus en plus lentement et enfin s'arrête. Un cheval gris pommelé, avec une crinière blanche et une bride noire ornée de clous dorés, est devant eux.
— Celui-ci, mère, celui-ci ! Aide-moi.
, Et c*est navraiit de voir cet être .difforme accroché au cheval qui remporte dans ce tourbillon de jeunesse, de santé, de fraîches toilettes, dans cette rumeur de cris de joie, de rires argentins, aux accents de cette musique triomphale :
Toréador ! l'amour, l'amour t'attend, toréador !
Le bossu, les pieds ballants dans le vide, les mains osseuses nouées au fer tutélaire, la face blême, semble Quasimodo enfant égaré dans une ronde de sylphides.
A côté de lui, sur le cheval intérieur parallèle au sien, est assise, souple et droite, une belle jeune fille en robe rose, dont l'opulente chevelure noire couvre les épaules rondes. Elle a les yeux bleus, le visage ovale, un petit nez très légèrement retroussé, la bouche rieuse, le cou très blanche regard est franc, avec une pointe de malice, même de crânerie, soulignée par le petit chapeau de paille très nettement incliné sur l'oreille droite et orné d'une plume noire recourbée, comme en portent les chasseurs tyroliens.
Elle peut avoir seize ans, et c'est quelqu'un, évidemment, cette gamine aux longs cheveux, qui regarde autour d'elle la tête haute, le buste fier. Partout on se retournerait pour lavoir encore, mais sur le carrousel, à côté de cet être infirme, on la prendrait pour la princesse d'un conte de
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fée chevauchant avec le nain bossu qu'un mal attache à sa personne. Ah! les contrastes! 1 affreux à voir; elle est la grâce même, av( force; lui grimace, elle sourit dans la spler de sa jeune beauté; c'est Carmen.
O ma Carmen I
Et j'étais une chose à toi....
Carmen, je t'aime....
Soudain le bossu pousse un cri étouffé. Pr vertige, sans doute, ou épuisé par l'effort, il vi sur sa selle et va tomber, mais un bras étendu vers lui et une main ferme le prenani ceinture le maintient en place. C'est la jeune qui, solide sur son étrier, s'est penchée à so cours.
— Aie pas peur, lui dit-elle, je te tiens. I leurs le tour va finir.
Il la regarde et balbutie, tremblant encore frayeur passée :
— Merci, mademoiselle, je n'ai pas l'habi
— Ça se voit, jeune homme, mais c'est jours ainsi la première fois. Cela ira mieux au suivant ; faut tout apprendre, le carrousel co la grammaire.
Ils tournent toujours, elle le soutenant de s tite main solide, lui, devenu courageux, ess2 de redresser sa taille tordue, cherchant des sa mère poiir qu'elle le voie.
riens, dit une voix dans un groupe de jeunes croyez-vous ça, Renée qui a trouvé le chevases rêves. Ah! le beau couple!
It le joli sujet de composition pour la ren-
;^'est soigné, cela, pour une jeune bégueule donne des airs de sainte et traite de malles jeunes gens assez hardis pour la regarh ! eh! M"*' la précieuse, on vous le rappel-
arrousel s'arrête. M™« Legrand, s'approchant fils, veut l'aider à descendre.
3 mère! encore un tour, puisque j'ai une secarte.
Tu tomberas, pour sûr. Allons, viens, j'ai eu »eur. Sans mademoiselle, c'était fait; re- -la et nous partons.
^on, je t'en supplie; je ne tomberai plus, tnquille. Maintenant je sais me tenir, -.aissez-le, madame, intervient la jeune fille ; là et veillerai au grain.
Legrand ne comprend pas ce que signifie au grain, mais l'assurance de la jeune fille lui ose. Elle a l'air si crâne et est si bonne pour rçon. N'est-ce pas une joie de voir une aussi îunesse s'intéresser à lui et de ses grands Dleus le regarder avec tant de cordialité?
ne encore ne l'a regardé ainsi; quel cœur
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sur leur compte. Regardez donc, ils se parlent bas comme de vrais amoureux. C'est pour la vie, hein, noble daïnoiselle .f^ Les autres pouffent de rire.
— Chut, elie nous regarde et Verra que nous nous moquons d'elle.
Elle Ta vu, en effet , mais un imperceptible haussement d'épaules accompagné d'un sourire de dédain est sa seule réponse. Elle le connaît bien, ce trio d'amies intimes qui sont toujours à chuchoter dans les coins. Olga Renouf en est le conducteur spirituel, petit cœur et méchante langue.
L'orgue se tait, la machine lentement s'arrête. Cette fois c'est fini. D'un léger bond la jeune fille a sauté sur le sol, et avant même que M"** Legrand ait eu le temps d'approcher, a aidé l'infirme à descendre de sa monture.
— Le voici, votre gosse, sain et sauf, comme un grand garçon.
— Merci, mademoiselle; Dieu vous garde en joie et vous conserve la santé !
— Très- heureuse, madame, pas la peine; ça me connaît, le carrousel. Adieu, jeune cavalier.
Elle lui tend la main, puis, sans plus attendre, disparaît dans la foule, suivie des yeux par la mère et le fils.
— Oh la bonne ! comme je voudrais savoir son
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nom ! dit celui-ci lorsqu'il eut perdu de vui tit chapeau blanc si crânement posé sur noire de sa protectrice.
Le soleil, cependant, baisse à l'horizon; du soir déjà fait frissonner les sommets d tanes,dont l'ombre s'allonge sur le sol tout d'écorces d'oranges, de confetti et de dé papier. Des bambins fatigués se pendent au de leur mère. Une musique entourée de qui marquent le pas suit la grande allée en la retraite. Un chien perdu, pour retrou maître, va d'un groupe à l'autre, inquiet, il flaire le sol, tantôt, le nez en l'air, dressée, il écoute, immobile, puis repart c ailleurs. La foule, lentement, s'écoule du la ville, et dans cette foule les yeux de V fouillent avidèmment.
— Viens^ lui dit sa mère, la fête est tei rentrons.
Mais lui, pensant à leur sombre logis, 1 à sa solitude près des toits, ne peut se dd quitter la place, le grand air, le carrouf tourne toujours, l'orgue infatigable :
Toréador! Toréador!
C'est donc fini, tout cela? Et son cœur se bien fort.
— Comme je voudrais savoir son nom!
livant machinalement sa mère, la tête ; pieds lourds.
range fille, en vérité, Renée d'Aillens, la >n père et le désespoir de sa maîtresse de une gamine de seize ans pleine d'impréeur sur la main, la tête près du bonnet, ns, pour faire sa connaissance, à quelées en arrière.
e est morte qu'elle était tout enfant, catrois frères dont elle a de bonne heure yoûts et les allures. Ils habitent la cam- L vieux château isolé, sans proches voisins e les paysans du village, sans amies de lour cette fillette des champs qui méprise ées et connaît mieux l'élevage du lapin leautés de la règle de trois. Elle prend is, sans doute, avec son institutrice anen tire profit, car elle a l'esprit prompt, re complaisante ; mais sitôt les livres fer- 3ilà partie pour les bois et les vergers, en nids d'oiseaux, de bêtes de toute sorte, laît par leur nom tous les chevaux du voi- Iresse la parole à tous les chiens qui pasind son père et ses frères reviennent de , elle se fait raconter par le menu tous înts de la journée. « Tayaut a-t-il bien libelle n'a-t-elle plus, comme avant-hier.
nsi, si peu fille, garçon en jupes courtes, et M. d*Aillens de justes représentations. Mais i rit, tout fier de sa bravoure, de sa nature e, de son bon cœur.
Laissez faire, dit-il, ça lui passera avec Tâge ; it mes goûts d'ailleurs, goûts excellents pour rps et l'esprit. Préféreriez-vous, par hasard, etites pimbêches en gants glacés qui minaudéjà et se croient de grandes dames parce es manient le parasol et jouent les marquises les rondes d'enfants ? Soyez tranquille, à e ans nous renverrons en ville, las! les quinze ans vinrent; il fallut partir la pension. Adieu les familles de lapins, la î, les courses folles avec Hector, le grand d'arrêt brun. Adieu le jardin zoologique peu- ['oiseaux, d'écureuils, de grenouilles vertes eux d'or ! Adieu tout, pour un an, jusqu'aux ces prochaines ! Renée, du reste, en prit son bravement ; on peut savoir nager sous l'eau oir du bon sens. Elle comprenait bien que vie sauvage ne pouvait durer toujours, de que, reconnaissante de la liberté passée, elle malle, sinon sans regrets, du moins sans ré-
Ne pleure pas, dit-elle à sa vieille bonne î pouvait se consoler de la voir partir, je re-
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viendrai. Et pourtant, c'est vrai, toute ma vie je regretterai le temps où j'dtais encore un garçon.
Ce fut tout. Au dernier moment, tandis que le cocher sortait ses chevaux, elle porta encore une poignée d'herbe fraîche à ses lapins, un morceau de pain à chacun de ses amis du chenil, puis, après avoir gentiment serré la main à tous les domestiques, elle partit la tête haute, trop fière pour laisser voir l'émotion qui lui serrait la gorge.
Les débuts en ville furent durs pour la jeune fille des champs, soumise sans transition aux règles rigides de la pension. Sa maîtresse, M"« Lannois, nouvelle dans la carrière, avait de bonnes intentions, mais l'esprit étroit et peu d'expérience. Ne comprenant pas qu'en faisant appel au cœur de sa nouvelle pensionnaire elle en obtiendrait tout, elle la traita, dès l'abord, à grands coups de sermons bien secs. Erreur profonde; il fallait gagner sa confiance, fermer les yeux sur les peu graves velléités d'indépendance d'une nature généreuse et droite. Au lieu de cela, la comprimant de scn mieux, elle ne voyait de salut qu'en l'éteignoir mis à tout propos sur cette flamme pétillante, qui ne demandait qu'un peu d'air pour luire sans brûler personne. Certaines natures sont comme l'eau, incompressibles, et le poulain vagabond tout de suite se cabra; mais voilà, l'excellente dc-
moiselle Lannois n'avait étudié ni Télevage du cheval ni la presse hydraulique.
Au collège, les choses allèrent mieux. Renée d'Aillens était une élève modèle, studieuse, merveilleusement douée. Elle noua d'agréables relations avec plusieurs camarades, mais pour quelques autres fut, au contraire, prise bientôt d'une invincible antipathie. C'était le trio d'amies qu'on a vu plus haut se moquant d'elle et de sa sollicitude pour le petit bossu du carrousel, trio bavard, riant de tout, très occupé d'amourettes pour son propre compte et pour celui des autres. Olga Renouf, entre autres, séduite par la grâce rustique et le grand air de Renée, trompée aussi par ses allures un peu libres^ crut trouver en *elle une recrue de marque et lui fit toute sorte d'avances. Rende, d'abord, s'y laissa prendre, mais quand elle eut vu de plus près le genre de ses nouvelles amies, leur ton, leurs sujets de conversations, bien vite elle battit froid. Les jeunes gens, ce n'est pas son affaire, des gamins dont pas un ne jetterait l'épervier comme elle ! Et pour qui la prend-on de vouloir lui remettre les billets roses d'un pâle jeune homme qui chaque jour, emprisonné dans un immense faux-col, fait, à la sortie des classes, le pied de grue sur le trottoir d'en face ? Joli garçon, vraiment, avec sa tête de goujon crevé sur une cra-
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vate rose, un gringalet qu'elle tien tendu!... Sans phrases, avec un d'épaules de mépris pour toute rép< tourné le dos à Olga Rcnouf, qui ne pardonné.
Les cours de TEcolc supérieure ont et Renée y a pris sa place après six vacances passées à la maison patcrr maines de liberté, de vie au grand air par monts et vaux avec ses frères. N( cours l'intéressent ; elle se plaît à l'écc la pension. Les professeurs la traitcn selle, tandis que sa maîtresse ne désar traite en petite fille qui ne sait pas C'est là précisément ce qui l'exaspè conscience nette et sentir constamn soupçonneux épier ses moindres ge odieux ; aussi fronde-t-elle autant q autant que le permet la déférence due rite supérieure coiffée d'un bonnet noires. Se faire mauvaise, c'est sa ve M"*' Lannois comprend chaque jour nature si simple, que pourtant elle tro blement compliquée.
Le bossu, lui aussi, a repris sa vi monotone, décolorée, et contemple
t se traînent les brouillards d'octobre, plus courts sont pour lui d'autant plus il sans cesse reparlc-t-il du carrousel et oisellc si gentille. Oh! comme il vouloir !
cs-tu, mère, qu'à la fête prochaine elle jveau là?
n qu'il est seul au logis, il entend mener. Une voix connue, celle d'un enfant )n, dit :
là, sur ce palier, la porte à droite.
s pas encore, puis on frappe, sz.
e s'ouvre. C'est elle, la demoiselle du sa serviette d'dcole sous le bras.
[, jeune homme. Comment va depuis la
is sa surprise, ne sait que balbutier :
:i, mademoiselle, ça va bien.
[1ère n'est pas à la maison?
, elle est allée chercher de l'ouvrage ; il
►eu à cette saison.
le fille regarde ces murs passés à la
is blancs, aujourd'hui de couleur indé-
)auvres meubles de sapin, ces chaises
:e plancher crevassé. Elle a vu dans son
; intérieurs aussi pauvres, plus pauvres
FILLE DES CHAMPS 55
encore, mais la pauvreté là-bas est moins triste. Le soleil y luit, l'air circule plus pur ; on voit des arbres, des prés verts ; on entend chanter les coqs, tous ces bruits gais de la vie des champs.
— Descends-tu souvent ? demande-t-elle en s*asseyant près de Tunique fenêtre ; on ne voit guère le monde d'ici.
— Non, très peu; ça me fatigue de remonter.
— C'est haut, en effet ; nid de martinets ; faudrait des ailes ou les chevaux du carrousel, hein ? ce serait pratique, crois-tu pas ? Tes amis viennent te voir souvent ?
— Je n'en ai point.
— Alors tiens, en voici un qui t'amusera, j'espère. Un ami sincère, qui ne fera pas le bon apôtre par devant pour te mordre par derrière. 11 y a des illustrations ; tu verras ça, Robinson Crusoc avec son apprenti, son chien, ses chats, le perroquet et toute la ménagerie.
Elle tire le volume de sa serviette et le met dans les mains du bossu en extase.
— Merci, oh! merci, mademoiselle; vous êtes trop aimable.
— C'est bon, c'est bon,... chacun n'en dit pas autant. Quand tu l'auras lu, j'en apporterai un autre. En attendant, je me sauve; voici bientôt midi et « l'heure, c'est l'heure, ï^ dit Mademoi-
selle. Adieu, jeune homme, salue ta mère.... Ça doit être si bon d'avoir une mère, et tu es riche sous ce rapport.
Elle lui tend la main, et, avant qu'il ait eu le temps de répondre, s'est enfuie, légère, laissant après elle comme un rayon de lumière dans la pauvre chambre.
La jeune fille est revenue souvent, chaque fois avec de nouveaux livres, des Jules Verne, des Gustave Aimard que l'infirme dévore ; des jeux qu'elle lui enseigne pour qu'il puisse, le soir ou les dimanches de pluie, jouer avec sa mère. Elle lui a appris à faire de la filoche, nasses à poisson ou cerceaux à écrevisses ; manier la navette du pêcheur, elle connaît ça.
— Tu viendras chez nous l'été prochain, lui at-clle dit un jour; je te mènerai à la pêche.
Et les découpages à la petite scie, voilà une occupation pour un solitaire ! Elle lui a apporté les outils, des lames de bois différents, des modèles, lui montrant à confectionner toute sorte d'objets. Paul, ainsi occupé, ne s'ennuie plus, même il rit tout seul ou siffle des airs que son institutrice lui enseigne. Il sait celui de Carmen :
Toréador 1 en garde 1 et cela lui rappelle sa chevauchée du carrousel.
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A la pension, cela va mieux aus fronde plus et devient sérieuse, si M"« Lannois s'inquiète. Que signifi ment ? Quand la pie va fondre sur un oiseaux, soudain elle cesse de jacass subit d'une troupe de gamins to bruyants indique sûrement qu'ils \ mauvais coup. Puis, un jour, une autre est revenue de l'école plus tôt que d professeur, malade, ne donnant pas Renée, elle, n'est pas rentrée.... Q venue pendant ce temps ? Donc M"« I un œil méfiant. On dit toujours ; « femme ; » les maîtresses de pensio cherchent le jeune homme.
Un jour de janvier, en se levant dîner fini, M"« Lannois dit à Renée :
— Montez dans votre chambre, vous parlerC
— Bien, mademoiselle, j'y vais.
Elle monte, très intriguée du ton s
maîtresse, qui ne tarde pas à la bouche pincée, le regard sévère.
— Qu'est-ce cela ? demande-t-elle bule, en montrant du doigt un obje coupé posé sur la table de travail.
— Un porte-montre, mademoisell
— Je le vois bien que c'est un porte-montre, et vous prie de ne pas plaisanter, nous ne sommes pas ici pour ça, entendez-vous ?... Je vous demande qui vous Fa donné?
La jeune fille devient rouge comme une cerise, mais ne répond rien.
— Voyons,... j'attends, parlez donc... Ce pourrait être votre frère, mais vous n'avez, que je sache, reçu aucun envoi de la maison ces derniers jours, et cet objet se trouve sur votre table depuis hier seulement. D'où vient-il, ou plutôt de qui vient-il ? Je veux le savoir, car c'est le travail d'un jeune homme.... C'est fort mal cela. Renée.
La jeune fille s'est redressée, et regardant sa maîtresse en face :
— Je n'ai rien à me reprocher, mademoiselle.
— Dites la vérité ; votre rougeur vous trahit.
— Je vous assure que je n'ai rien fait de blâmable.
— Alors, avouez-moi qui vous a donné ce porte-montre, sinon je ne vous croirai pas et aurai le droit de tout soupçonner. Depuis trop long^temps vous cachez quelque chose ; ne dites pas non, je le sais. Vous employez on ne sait où ni comment les heures blanches que précédemment vous passiez à la salle d'étude du collège. J'attends vos explications.
mier rang, ses cahiers fermés devant elle, regarde, immobile, les yeux fixes, la muraille d'en face.
— Voyez un peu la belle Renée, murmure une voix moqueuse ; qu*a-t-elle donc à fixer aii^si cette carte d'Afrique?
— On dirait Corinne méditant au Capitole.
— Elle a peut-être des peines de cœur.
— Attendez, intervient Olga Renouf, je lui ai justement préparé une surprise. Nous allons voir si Son Altesse daignera remuer.
Elle sort de sa poche un papier plié en deux, puis s'approchant avec un mauvais sourire :
— Voici pour vous, mademoiselle, un message dont on m'a chargée.
Elle pose le papier devant la jeune fille et prestement regagne sa place.
Renée ouvre le billet et devient blême. Après un instant de réflexion elle se lève et s'avance vers Olga Renouf, le papier à la main.
— C'est vous qui avez écrit cela? demandet-elle la voix étranglée par l'émotion.
— Oui, c'est moi, j'attends la réponse.
— Eh bien, la voici !
Et levant le bras, elle lui applique de toute sa force un soufflet qui la renverse entre deux tables, le visage inondé du sang qui lui jaillit des narines.
yGo©gIe
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— Ce scandale n'a pas de nom, mademoiselle, dit le directeur des études à Renée d'Aillens debout devant lui. Je vais réunir le Conseil de l'Ecole, qui prononcera sur vous. Avez- vous une excuse quelconque à faire valoir?
— Je vous répète, monsieur, qu'elle m'a insultée.
— Insultée... insultée,... voilà un bien gros mot, et je ne puis admettre, entre jeunes filles bien élevées, une insulte assez grave pour justifier pareille violence. D'ailleurs, on ne se fait pas justice à soimême, et si vous aviez à vous plaindre de votre camarade, vous deviez tout d'abord vous adresser soit à la surveillante soit à moi.
— Cela m'aurait obligée à entrer dans les détails de l'affaire.
— Mais, précisément, pourquoi ne pas me la dire ? Voyons, que contenait ce billet ? Cela demeurera absolument entre nous, si vous le désirez, je vous en donne ma parole. M"« Renouf reste muette.
— Elle a raison.... Excusez-moi, monsieur, je ferai comme elle, mais non par honte, croyez-le bien. Je vous demande pardon du scandale causé ; j'aurais dû, je le sens trop tard, attendre la sortie de la classe et gifler cette créature dans la rue, mais la colère a été la plus forte, et si c'était à re-
je Je ferais encore. Si vous saviez tout, j'en •e, vous me comprendriez, ilors, une dernière fois, pourquoi ne pas î dire ?
î ne le dirai à personne ici.
ous êtes décidée ?
>ui, monsieur.
i le déplore, et cette affaire me fait une très îine, car vous étiez, jusqu'ici, une élève , et le Conseil, je le crains, vous... vous a de l'Ecole. Il se réunira ce soir, je supn tout cas, ne revenez pas qu'il n'ait statué, ision sera immédiatement communiquée à nnois.
geste il indique que l'audience est levée, et e fille se retire, t minutes plus tard elle entrait chez l'in-
)ortant un superbe rosier en pleine florai-
'iens, lui dit-elle, voici un peu de printemps. ie pas de lui donner chaque matin de l'eau
)h ! les belles, les belles ! Jamais je n'en ai si rouges. Comme je vais les regarder en t à vous!
remercie pas, sachant que cela déplaît à de amie, et se borne à répéter :
^s belles ! les belles !
La porte s'ouvre et la jeune fille paraît, pas contrite du tout, il faut l'avouer, Tair frondeur, au contraire, sa toque de loutre posée en bataille sur son opulente chevelure. M"«Lannois est beaucoup moins calme qu'elle.
— Montez immédiatement à votre chambre, mademoiselle, dit-elle tremblante de colère. Je suis renseignée sur votre belle conduite, et toute explication serait superflue. Seulement, il ne sera pas dit qu'une de mes pensionnaires a pu se rendre impunément coupable d'un pareil esclandre, et je vous renvoie de chez moi. Je vais écrire à monsieur votre père; en attendant ses ordres, vous garderez les arrêts.... Montez.
Renée s'incline légèrement en guise de réponse, mais à peine arrivée au haut du petit escalier qui réunit les deux étages, reprend Je refrain de Maibrough :
Mironton, ton, ton, mirontaine....
« Horreur ! gémit M"^ Lannois en se bouchant les oreilles. Cette malheureuse n'a donc point de cœur.... Pauvre père! »
Deux jours après, la réponse de M. d'Aillens arrivait : mettre Renée dans l'express du matin ; il viendrait lui-même la recevoir à la gare.
Le train siffle pour Tarrivée, puis bientôt s'arrête. La jeune fille descend, impatiente de se pré-
pleines de tendresse : « As-tu fait bon voyage ? N'as-tu pas eu froid ? Et tes leçons ? tes amies ? » Puis ce bon regard dont il l'enveloppait toute, ces rires de bienvenue, la joie de la revoir débordant de tous ces gestes caressants, du son de sa voix dmue.... Aujourd'hui, pas une fois il ne se retourne; les chevaux seuls semblent l'occuper; à deux reprises il demande à Jean si celui de droite ne boite pas un peu de l'épaule gauche, et le cœur de Renée se serre en une inexprimable angoisse. Voici le château ; la voiture s'arrête devant le perron.
— Va prendre une tasse de thé, dit M. d'Aillens ; Justine te le servira; puis viens me trouver dans mon cabinet, nous avons à causer.
Vingt minutes plus tard la jeune fille est devant son père, la tête basse, les yeux rouges.
— Ah! ça, commence-t-il en lui indiquant une chaise, tu en as fait de belles en ville, paraît-il. Depuis un certain temps tu cachais quelque chose, passant hors de la pension des heures dont tu n'as pas osé avouer l'emploi à M^^« Lannois, recevant des cadeaux de jeunes gens, et pour couronner le tout tu souffletés en pleine classe une de tes camarades.... C'est joli cela!
— O père! Elle m'a insultée... dans mon honneur, et jamais, non jamais, je ne me laisserai dire quelque chose de semblable.
FILLE DES CHAMPS
— Cette insulte?...
— Elle a dit... non, c'est trop affreux, c que... que j'étais amoureuse de Paul Legra sît enfin à bégayer la pauvre fille en écl sanglots.
— Paul Legrand!... qui ça? Le jeune de M^^ Lannois?... Tu vois bien ! Ah ! Rc
— Un pauvre petit infirme bossu, que ji à mes heures de loisir.
M. d'Aillens commence-t-il à compren éclair de soulagement passe sur ses traits tés, et c'est d'un ton plus doux qu'il repn
— Un infirme? Raconte-moi ça, mon e serais si heureux de te voir te justifier.
Elle alors, enhardie, narre toute l'hisl carrousel, l'appui prêté au bossu, la pitié inspire, le plaisir qu'elle éprouvait à lu la vie moins triste. Elle aurait dû en par doute, agir au grand jour, mais précisérr craignait les moqueries, puis le mystère esl sant, si drôle la contrebande.... Elle dema don à M"* Lannois, à l'Ecole supérieure, monde, sauf à Olga Renouf. Ah ! non, ccl le peut pas.... Est-ce donc si mal d'appi siffler à un petit bossu ?
La figure de M. d'Aillens, tandis qu'elle s'est tout k fait éclaircie, et un franc s( cette dernière remarque, lui vient aux lèv
;t tout, Reinette ? demande-t-il encore en
int dans les yeux.
, tout.
tendrement il la prend sur ses genoux
dis, tandis qu'elle, avec de gros sanglots,
, cette fois, — cache sa figure sur sa large
ore une chose, petite folle : que portait : billet?
roici. J'aurais dû le brûler, mais j'ai pensé udrais le voir, et c'était ma seule arme
illens déplie le papier et y lit : « Une
: peut-elle être amoureuse d'un bossu ?
i que ça ! reprend-il en jetant, avec un
légoût, le papier au feu qui flambe dans
ée. Le soufflet était bon ?
; bon : un poignet qui déploie un éper-
ic kilos....
^ien, vrai, elle ne l'a pas volé, cette vi-
s aussi, insulter ma Reinette.... Ah! le
ichemar ! Allons, c'est fini. Demain tu
!"« Lannois pour lui faire des excuses ;
; bien une explication. En attendant le
Ions voir les nouveaux petits de Sibelle,
s couleurs, comme la mère, et coiffés !...
Vols d'oiseaux.
(Sur une mélodie de Schubert.)
DANS les hauteurs du ciel profond, Par les chemins d'azur, Des ailes passent, qui s'en vont.
D'un vol rapide et sûr, Qui vont là-bas aux doux lointains,
D'un vol toujours pareil, Dans la splendeur du clair matin.
Vers l'infini vermeil.
O voyageurs des sentiers bleus !
Ainsi voudraient voler, Yqi,s l'horizon mystérieux,
Nos cœurs, troupeaux ailés.
Nos cœurs, lassés des ciels changeants,
Vainqueurs du sombre exil.
Qu'émeut aussi l'appel troublant
D'un éternel avril.
Henri Warnery.
que JUS vag
ferma successivement toutes les po
train accéléra sa marche.
C'était la dernière station suburbs Par la fenêtre de son vagon d
M"« Armand se pencha et guetta la De petites maisons se succédaie
de jardins; des fleurs se desséchai
plates-bandes et les pelouses prenaient des tons de paillassons. Puis vinrent des prés enserrés de haies, et des arbres apparurent tout blancs de poussière et comme las de cet éternel soleil d'août.
N'importe^ c'étaient des verdures, des espaces, et, au sortir des rues étouffées de Londres, M"e Armand s'en ravissait les yeux.
Elle portait, dans une jupe de serge noire, une blouse de soie trop bon marché, fripée déjà, à laquelle une cravate de mousseline donnait un air distingué. Ses cheveux blancs se lissaient en bandeaux soignés sous une capote démodée, regarnie avec des fleurs grises. Elle avait des gants de fil raccommodés.
M™* Armand, joyeuse, souriait. Elle allait chez son fils, qui habitait une bourgade aux environs de Londres. Toujours elle avait refusé d'y passer une semaine, par discrétion, craignant de gêner sa belle-fille anglaise. Elle se contentait d'un après-midi auprès d'eux, le dimanche, de loin en loin, car le train coûtait cher.
Cette fois-ci, Jane, souffrante, allait passer quinze jours chez ses parents et l'avait priée de tenir son ménage. M"»« Armand accourait, heureuse d'être utile et de retrouver un peu de son bonheur d'autrefois, l'exquise intimité à eux deux tout seuls, son fils et elle.
La campagne, la vraie campagne !
On n'avait pas coupé les foins, trop maigres cette année à cause de la sécheresse. L'herbe haute avait jauni sur pied, et dans les prairies blondes les longues ombres des arbres tremblaient, plus bleues et vaporeuses. Des vaches cherchaient leur vie le long des fossés.
M'»^ Armand poussa un cri de joie en apercevant un vaste étang sur lequel un saule renversé se penchait.
« Sutton! Sutton!... »
Elle se leva et, d'un mouvement jeune, sauta sur le quai.
Sa belle-fille courut au-devant d'elle, à la porte du jardin, et l'introduisit dans son petit cottage rose, arrangé avec tant d'amour qu'il prenait des airs élégants malgré sa pauvreté.
Avec quelques draperies, quelques coussins, les aquarelles de son mari encadrées, elle avait su rendre son salon si coquet, si confortable, que sa belle-mère chaque fois s'écriait :
— Qu'il fait bon ici! Vous êtes une petite fée, Jane!
Ce jour-là, Jane étouffa un soupir.
— Ah! si j'avais un peu plus d'argent,... vous verriez alors! Il me faudrait un tapis, des rideaux,... tant de choses
Elle s'arrêta, devinant la douloureuse pensée de sa belle-mère, et il y eut un silence embarrassé. Chacune des deux femmes savait que l'autre songeait à la somme que François, chaque année, détournait de son traitement, et Jane se reprochait d'avoir peiné sa belle-mère.
— Bah! dit-elle bravement, qu'importe! On n'a pas besoin de tapis pour être heureux.
François arrivait de la Cité. Il vint embrasser sa mère et fut navré de lui trouver si mauvaise mine.
— Londres t'éprouve, mère. Il faut que tu te fasses du bien ici !
Le dîner, très gai, fut un vrai gala. Une poule au riz trônait flanquée d'une salade, et des fruits s'empilaient dans les coupes. M"*' Armand n'y fit guère honneur, ayant perdu l'habitude de manger. Les deux jeunes gens causaient et riaient avec entrain, parlant beaucoup d'une surprise qu'ils préparaient à leur mère et qu'ils ne voulaient lui dire que le lendemain pour faire durer le plaisir.
Ils passèrent une douce soirée dans le jardin minuscule, fleuri de dahlias et de tournesols. François arrosait. M™« Armand aspirait les senteurs de terre mouillée, de fleurs et regardait s'allumer les étoiles dans le ciel lourd, ce ciel d'Angleterre où les astres ne scintillent pas.
Elle rentrait et jouissait pleinement d'être maîtresse de maison, elle, qui depuis si longtemps vivait en lodgings. Elle surveillait la petite bonne, époussetait le salon, combinait les dîners et s'en allait aux provisions. L'après-midi, elle peignait un peu, faisait son thé au jardin sous le gros ormeau et recevait les visites au nom de sa bellefille.
Bientôt un peu de couleurs revinrent à ses joues. Son fils la trouva mieux. Lui-même semblait heureux de l'avoir. Mais une barre de soucis, qu'il s'efforçait d'effacer pour elle, traversait son front. M"»* Armand, se rappelant quelques mots échappés à Jane, se persuadait qu'ils avaient des embarras d'argent. Et cette idée la rongeait.
Tous les jours, elle allait revoir le berceau blanc et bleu. Et lorsqu'elle évoquait le cher petit qui reposerait là, cette continuation, à travers son fils bien-aimé, de son mari mort et de son propre être, un tel ravissement s'emparait de son âme, qu'elle demeurait là de longs moments, agenouillée, comme en extase. Puis revenant aux réalités, elle songeait et sa physionomie s'attristait. Son fils remarquait bien que quelque chose la préoccupait. Mais il s'imaginait que c'était l'approche du départ et il comptait bien prier sa mère de rester encore avec eux lorsque Jane serait là.
M»"* Armand s'emparait de tous les journaux