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LA DIRECTION

L'allée est d'or...

L'allée est d'or où vont les vierges en silence Dans la lueur d'un beau jour finissant.

Leurs robes à longs plis mollement se balancent ; Le soir descend.

L'automne à pleines mains répand les feuilles mortes

Pour alanguir le rythme de leurs pas.

Uair est chargé de rêve et la blanche cohorte Ne parle pas.

Les arbres font un dôme aux ombres lumineuses.

Et le reflet doré des frondaisons Nimbe le front rêveur des blondes promeneuses. C'est la saison

Où le vent de la nuit, las d'effeuiller les roses,

Retient son souffle alourdi de parfums.

Où s'allume au couchant la brève apothéose Des mois défunts.

Pour mieux se pénétrer du mystère de l'heure, Pour mieux jouir du doux songe innommé, Les vierges une à une ont quitté leurs demeures Aux toits aimés.

Sous la voûte aux tons d'or leur troupe rassemblée,

Evoluant d'un pas harmonieux.

Comme un vivanè symbole en marche dans l'allée Charme les yeux.

Et voyant s'éloigner la lente théorie

Dans la lueur du soir phosphorescent.

Le pèlerin morose à l'âme endolorie D'un mal récent.

Dit à celles qui vont pensives sous les branches,

La bouche close et les bras enlacés:

< Sœurs aux noms inconnus, merci, visions blanches, D'avoir passé. »

Emile Lombard.

Lettre des bords de TArve.

^ENÈVE, — t'écrieras-tu, cousin, — la ville précieuse et si satisfaite d'elle-même que c'en est presque reposant ! La Ville-Lumière, où l'on s'éclaire au pétrole, où le bois de chauffage, le vin doré semblent d'un luxe abominable, où tout logis qui se respecte comporte pour le moins trois alcôves, avec les plombs et les chambres de bonnes sur une courette sans issue ! O petits salons figés à l'instar des grands — avec une grille à coke ! ô infimes coteries où des damettes au bec pincé font du féminisme et du crochet ! ô faubourg de Berlin ou de Londres, ma Genève, ma Genève!

— Oui, cousin, telle est la légende !

Une cité qui dispute et chante, où les étalages confiants débordent le trottoir, où les orchestres ambulants campent à chaque coin de rue, où

chaque jour Ton écoute trois valses gratis et un conférencier pour rien, Où la corbeille d'épinards vaut cinq sous, et quatre si Ton veut, — en vérité, telle est Thisoire!

Une ville pleine de délicatesse, au contraire, où tu verras cette chose écrite en belle ronde sur mainte porte d'entrée : Les personnes sont priées de bien vouloir s'essuyer les pieds, s. v. p,, où les boulingrins publics sont placés sous la sauvegarde des « bons > citoyens, qui ne nie point l'existence des mauvais, de ceux qui négligent de voter et vont à la pêche à l'heure du sermon, qui les réprouve certes, mais les excuse ! Et du reste, où prends-tu qu'on soit ici dépourvu de toute bonhomie? Elle se niche jusque dans les tickets des bateaux à vapeur :

€ Le présent billet, — lisent les promeneurs — n'est valable en ... classe de chemin de fer qu*à la condition de payer un supplément de franc zéro ! » Vas-y voir, et avoue ensuite que si, en France, chacun est un peu de Tarascon, à Genève tout le monde est plus ou moins du canton de Vaud, — tout le monde et les gendarmes !

Pour sentir battre le cœur d'une grande ville, tâter son pouls et noter sa fièvre, il n'existe qu'un moyen, un peu pénible mais combien fécond en

surprises : visiter les petits appartements à louer ! Dame, il s'agit d'en gravir des étages branlants, et à des hauteurs vertigineuses! mais plus on grimpe, plus on a plaisir à grimper. Autour de vous, l'on ne s'étonnera guère, la ville est pleine d'étudiantes de toutes les couleurs, et ce qui semble quelque peu bizarre est porté sur le compte des Russes. On interroge le peuple qu'on croise, et le peuple vous répond ; dames en mantelets de coutil rose, « cabinotiers » à l'œil perçant en dépit de la loupe, et rogues, comme il sied à tout vrai Genevois qu'un compliment n'amadoue guère ^ mais qui se laissera surprendre et intéresser par quelque raison émise sans en avoir l'air. Chez eux, c'est tout plein gentil et tout à fait comme dans Eugène Sue ; des cages pendent aux contrevents, et partout on rencontre les mêmes carpettes en feuilles de drap rapportées. Très informés, avec une mentalité de maître d'école-pince-sans-rire, ils vous fournissent quantité d'aperçus originaux sur les affaires de la cité ou celles du voisin — non pas sur les leurs — : que tel bâtiment public est un four et « voici mêmement pourquoi > ; qu'il y a sur le toit de leur maison une terrasse, où seul le «joli monde» se rend en commun pour prendre le frais les soirs d'été, — et que « c'est d'ailleurs depuis qu'il vient tant d'Anglais dans le pays qu'on a tant de brouillard ! >

Leur discours est chargé de réflexions formulées en axiomes ; avez-vous Pair intéressé, au contraire du Vaudois dont le cœur s'ouvrirait d'emblée, notre homme n'en fera rien paraître ; encore un coup, il en sera flatté, non point conquis.

Ne crois pas, cousin, que je raille ! Une admiration me tient pour cette race qui, comme dit Tœpfier, brûle toujours d'une nouvelle soif de € torque et de rétorque >. Il faut la voir, à l'Aula de l'Université, par exemple ! C'est foule, l'hiver ; un tas de dames, veuves ou « demoiselles » , de chères bonnes poules, de becs menus de moineaux! Et si tu crois qu'elles n'y viennent que pour se chaufier, tu erres ! J'ai suivi toute une saison un groupe d'amies, — capotes fleuries de jacinthes et bavolets, — qui occupait toujours le même banc, très proche de la chaire, parce que la première arrivée gardait la place des autres. S'en faisaient-elles des petits signes réjouis! en grifibnnaient-elles des notes, perdant le fil, se penchant effarées l'une vers l'autre pour recopier! et applaudissant aux clichés touchants, en frappant le sol de leurs ombrelles! et ne se tenant plus d'aise quand M. le conférencier disait leur fait au Sultan et aux puissances !

Un soir, le hasard m'amena à leur côté. Je vis aussitôt, à l'austérité de la coiffure à coulisse, au caractère anguleux du genou et des doigts sous

les mitaines et à d'autres signes certains, que ma voisine était célibataire et d'un abord difficile. Je compris aussi qu'elle possédait cette érudition à œillères, propre à certaines institutrices, à ceux qui marchent entre deux murs, sous le licol, et qui au grand jamais n'imaginèrent de secouer délibérément leurs épaules et d'ouvrir un clair regard sur l'horizon. Alors, comme elle m'intimidait, je pensai lui sourire ! Chose admirable, elle répondit à ce souris, d'une façon retenue, à la vérité, décente, austère et genevoise, mais qui me combla d'orgueil ! Et comme à ce moment tout le clan, ombrelle en main, partait en applaudissements, je m'aperçus que M. le professeur venait de donner carrière à son émotion à propos de la grandeur d'âme d'Emile Zola !

Je me suis laissé dire qu'à Genève, dans le bas ou le haut, du côté de l'Arve ou du Rhône, il brûle à peu près chaque semaine.

L'autre jour, un gros feu de cheminée éclate dans un pâté de bicoques des Rues Basses. Garçons de boutiques accourant en sarreaux, maçons abandonnant leur truelle, artisans la tenaille à la main, c'est une poussée, une bousculade, on siffle aux pompes, en un clin d'œil la rue est bondée ! Mais voilà que de sa cuisine au tuyau de fourneau

incandescent, une tête dé servante affolée fait des signaux désespérés, implorant le secours d'un accent germanique inénarrable. Elle est si comique avec ses grosses joues empourprées par l'émotion, que d'en bas monte un impitoyable éclat de rire, et aussitôt les lazzis de pleuvoir: c Descendra... descendra pas... Descends-tu, ou si je monte! > tandis qu'un beau gendarme gravit impétueusement une échelle dressée contre la fenêtre. Hélas ! trois fois hélas ! la fenêtre est trop étroite ou le gendarme trop beau, car les pans de la tunique s'agitent en détresse dans l'embrasure, et le public se tient les côtes ! Par bonheur, de la cheminée ne sortent plus que quelques flammèches isolées, quand soudain un remous se produit dans la foule, un hourrah s'élève, c'est... c'est un pompier! vraiment, un pompier tout équipé, un zélé, un unique, qui arrive au pas de course, — puis stoppe, ahuri, riant jaune. En un tour de main, l'imprudent est happé, hissé sur les épaules d'un fort gaillard, qui le promène fièrement à la vue du peuple dont l'enthousiasme tient du délire !

Trois jours auparavant, j'avais été témoin, à Zurich, de l'incendie d'une filature. Les pompiers s'activaient en silence, des ouvriers se rendant au travail stationnaient à peine, les cloches sonnaient le tocsin, la Sihl coulait dans le soleil, ;et seul le sifflet du capitaine-sapeur vibrait strident ; « à

gauche, à droite, en avant ! » C'était une hâte tranquille, sûre, détachée, et qui ne vous laissait pas même ce frisson à fleur de peau, cette pitié dr mots ou de gestes qui secoue l'apathie ou la morgue quotidienne et qui donne peut-être au malheur quelque chose de moins irrémédiable!,..

Et dans notre amicale Genève, les groupes stdispersent, la mine hilare, Testomac dilaté comme après le spectacle ; je parierais qu'ils en gardèrent de la bonne humeur jusqu'au soir! — cBen, c'est égal, » résume un gamin avec l'accent qu'on connaît, «c'est égal, la maison y aurait mêmement pu passer... si les secours n'étaient pas venus! *

Ces secours me laissent rêveuse.

Des « chemins montants, malaisés » et tous> semblables escaladent la vieille Cité. Après mille détours, l'on débouche sur une placette pavée que commande une église, la Madeleine. Toute mignonne, posée en contrebas, et quelque peu romane, avec sa grande rose comme un œil vigilant, elle compose, avec les boutiques d'alentour, un coin si encadré, si monacal, d'un dessin si achevé, qu'on dirait d'une pointe sèche du seizième siècle,

Une échoppe de brocanteur étale ses ors et ses soies, ses bahuts et ses bibles à images ; quel flair commercial et iscariote a présidé à son établisse-

ment dans ce milieu archaïque ? Une vieille passe avec un grand bonnet tuyauté, et tandis qu'on la suit d'un regard charmé, voilà qu'un ronron d'orgue vibre et s'élève, qu'un chant emplit tout le ciel : Ah ! mon Dieu, on dirait du Bach ! Quel est donc l'artiste ignoré et modeste, à la vaste redingote, à la lèvre imberbe, aux cheveux bouclant sur le col de velours et qui s'élance ainsi sur les ailes du rêve ? On pénètre dans le chœur ; la salle est proprette et ombreuse ; il ferait doux être pour un dimanche dans la mantille d'une vieille dame et venir ici somnoler un moment aux accords du psaume cxvii!

Alors, avisant une fillette qui rentre de l'école avec son cartable et sa corde à sauter : « Qui donc joue ici, ma petite ?» — « Oh ! c'est peut-être bien M'sieur Barblan ! > Maître Otto Barblan ! l'auteur du Festspiel de Calven^ de six morceaux d'orgue, et — oui, ma foi, — du psaume cxvii lui-même f Mais il porte la longue lévite, M. Barblan, et la lèvre rasée, et... il est modeste!... Mais c'est charmant ! et — la célébrité de l'artiste en plus — ne dirait-on pas que le songe continue ?

Ne dis plus tant de mal de ta Genève, cousin, l'on pourrait te prendre au mot et tu serais dépité! Tu ressembles à certains maris tout fiers de leur

femme et qui ne font que la taquiner en public. Viens voir la ville comme je Tai vue, aux matins, dans l'ombre claire des rues, toute résonnante des appels des verduriers, des marchands de « séraces > € régalez- vous, mesdames! » des vitriers qui déambulent, accrochant des éclairs de soleil, et de l'immortel petit vieux qui crie La Suisse — « toute sèche ou toute fraîche, » suivant la température ! Les cochers s'avancent le geste arrondi, tandis que les poissonniers trimbalent leurs « balladeuses, » avec cette mélopée dont je voudrais pouvoir te noter ici le récitatif:

Ohé le jo...li-ca-bilIaud-la lotte-la féra-du-lac... Ho... vivant, vivant, vivant... antl...

et que je ne puis entendre sans revoir aussitôt les quais feuilles de neuf et le frisson bleuissant du lac entre les platanes, tellement vivant, lui aussi, que le cœur en bondit d'allégresse !

Et si j'ai voulu t'écrire ces petites choses, c'est que tu prétendis ne plus trouver à ton chez-toi de caractère. D'abord, qu'en as-tu fait, de ton « chez toi >?

Tu es l'homme qui, avec un joyeux orgueil, prêta son logis à ses amis pour y faire la fête, et qui n'ose plus les en déloger! Nigaud, qui casses la croûte que ces amis te tendent, pendant qu'ils dégustent tes fromages ! Eh ! tu n'as pas besoin de

vin vermeil, Genevois à la langue dorée! Débarrasse-toi donc, à la fin, de John Bull qui t'amène le brouillard, du magistral Joseph Prudhomme, et de toute la bande des larbins tudesques, et une fois que tu auras tué la poule aux œufs d'or, — tu sais bien, la fameuse c poule > qui est une € vache à lait >, — ce monstre, une fois que tous tes hôtes ne mettront plus dédaigneusement la main à la poche, tu verras comme tu seras content de pouvoir à ton tour, chez toi, leur tendre amicalement la dextre !

Et € Ho! vivant, vivant, vi-vant... ant! >

Berthe Nicollier.

La moisson.

kANS un pays vivait un Seigneur extrêmement riche. 11 possédait des champs immenses. Tout ce qu'on pouvait découvrir de la tour la plus haute de son château lui appartenait, et la limite de ses terres touchait le ciel à l'horizon. Il avait borné le monde à ce qu'il voyait et croyait le posséder tout entier. Il vivait heureux, mangeant bien, buvant mieux, et faisant beaucoup travailler les autres. L'été, quand on fauchait les champs de blé, l'or semblait, à pleins chars, s'engouffrer dans la large porte de ses granges. L'automne, tant de vin nouveau fermenmentait dans ses caves, que toute la maison tremblait du bouillonnement des cuves débordantes.

De temps en temps, quand il avait trop mangé, il pensait à la mort. Mais cela ne lui arrivait que

très rarement, car il avait Testomac solide. Sa gaieté était grasse et sa graisse joyeuse. Quand, par hasard, la vie lui pesait, il faisait ramasser sur la route quelque pauvre diable tombé de fatigue, de faim ou de froid. Il le faisait asseoir à sa table, mais ne lui donnait rien à manger. Lui seul se servait des plats les plus succulents. Et quand il voyait les narines du misérable se dilater aux fumets, ses yeux s'agrandir d*envie folle, ses dents claquer, tout son corps trembler et se tordre d'un frisson formidable de désir, il disait en se renversant dans son fauteuil : « Décidément, il fait bon manger; il y a encore d'agréables moments dans la vie!... » — Et quand il avait fait mettre, l'hiver, le pauvre diable à la porte par ses valets et par ses chiens, il se plaisait, les yeux demi-clos au coin de son feu, à le suivre de sa pensée vague le long des chemins où le vent souffle, où les pieds se tordent aux ornières durcies, où la neige tombe.... Son large ventre, présenté à la flamme qui l'illuminait, tressaillait de temps en temps aux remous capricieux et sonores d^une tiède digestion, et ses mains croisées sur sa panse avaient alors de petits soubresauts grassouillets et joyeux....

C'est ainsi qu'il se rendait la vie savoureuse en établissant solidement son bien-être sur la misère d'autrui.

Or, un jour, à l'époque des moissons, il s'était assis sous un arbre, au bord du chemin, pour voir passer èes chars, car il trouvait toujours plaisir à les compter. Et les chars passaient sans fin au pas lent des bœufs qu'enveloppe le bourdonnement des mouches acharnées. Ils cahotaient pesamment aux ornières avec un grincement d'essieux surchargés et un bruissement de paille chaude qui se froisse. Le Maître, dans l'ombre fraîche, regardait couler la sueur sur la nuque brune des moissonneurs. Ceux-ci, haletants, un pied dans le fossé, marchaient à côté des chars dont ils devaient soutenir, en y plantant leur fourche, la masse chancelante aux secousses.

De temps en temps, la voix du Maître s'élevait, nette et calme, sûre de l'obéissance. Ses intendants lui étaient fidèles : ils avaient tous quelque vilaine chose à se faire pardonner. Il les avait ainsi choisis que, tous, se sentant la corde au cou, lui étaient reconnaissants de n'y pas faire donner le dernier tour. Le Maître disait : c Fouettez les bœufs, ils s'endorment! — ou bien : Cet homme a l'air trop faible, qu'on le renvoie^ il ne gagne pas ce qu'il mange..,. — Fouillez les femmes, qu'elles n'emportent rien dans leur tablier.... — Laissez bien tranquillement les glaneurs faire leur petite gerbe : vous la leur prendrez quand elle

sera finie. Ce sont des ouvriers qui ne me coûtent rien.... >

Peu à peu il s'assoupit, car il n'y a pas de chanson qui berce mieux ceux qui ne font rien, que le bruit du travail des autres. Un petit reflet de lumière dorée glissait sous ses cils au passage de chaque char ; il les comptait encore, inconsciemment. Toute la plaine crépitait sous l'ardeur du soleil; dans les champs moissonnés, la terre privée de l'ombre légère des épis se crevassait. La profondeur du ciel sans nuage engloutissait les sons ; ce n'était plus qu'une immense trépidation de l'atmosphère surchaufiFée. Il semblait que l'étincelle allait jaillir au choc des faucilles sur les tiges et que chaque craquement annonçait la flamme qui embraserait tout. Les sueurs et les respirations montaient dans l'air avec un bruit de vapeur qui s'échappe, et le rayonnement de la lumière partout reflétée enlevait aux objets leur ombre en les environnant de clarté.

Le Maître dormait. Soudain, il y eut dans la succession régulière des bruits comme un arrêt. Le long roulement des chars s'interrompit; un bruit de voix s'éleva; des huées, des cris moqueurs. On se bousculait. Le Maître ouvrit les yeux. Un groupe de moissonneurs et de valets poussait vers lui, à coups de manches de râteaux

et de fourches, un grand diable maigre qui ne résistait pas, mais qui semblait très las d'avoir longtemps marché.

Quand ils l'eurent amené devant le Maître, ils le lâchèrent et se retirèrent un peu, formant le cercle en arrière. Un premier valet s'avança seul pour répondre aux questions. Des femmes, des enfants, d'autres moissonneurs, poussés par la curiosité, arrivaient de tous côtés et remplissaient la route. Le silence se fit.

Le premier valet, — un homme aux mains velues, à la mâchoire de brute, — expliqua :

— Maître, nous avons trouvé cet homme assis sur une gerbe. Il prenait des épis, les écrasait dans sa main et en avalait le grain. Au lieu de fuir, quand nous nous sommes approchés, il nous a regardés tranquillement venir. Je l'ai saisi au poignet en lui disant : «Je te tiens, voleur! » — Il a eu Pair de ne pas comprendre et m'a répondu:

— € Qu'ai-je fait de mal? » Je l'ai envoyé rouler sur le sol d'un coup de poing : — « Ce n'est donc pas assez que d'être voleur, il faut encore que tu sois insolent, misérable gueux I » — Quand il se fut relevé, il me dit: — « Que tu m'aies frappé et que tu m'injuries, cela ne me prouve pas que j'ai mal fait! » Je me contenais à peine : — « Voleur, tu l'es, car tu prends le bien du Seigneur, mon maître ; et impudent, car tu le braves en bravant celui qui

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exécute ses ordres. > — « Ton maître n'est pas mon maître, m'a-t-il répondu, et tout ce qui est sur la terre m'appartient! » — J'ai mieux aimé rire à ce propos que de me fâcher : — « Vraiment, ai-je dit, ce blé est à toi ? > — c Oui, » m'a-t-il répondu en me regardant en face.... Alors j'ai vu que ses yeux étaient sérieux et étranges, et j'ai compris que j'avais affaire à quelque fou qui errait par la campagne. Nous avons jugé cependant qu'il fallait te l'amener ; car, si fou qu'il soit, il a vdé. De plus, nous avons pensé, Maître, qu'il te divertirait un moment.

L'homme, debout, tremblait, non pas de peur, car il semblait indifférent à tout ce qui se passait autour de lui. Mais il était faible et très las. Son âge était indécis. La fatigue avait creusé ses traits et la poussière empêchait qu'on vît la couleur de sa barbe et de ses cheveux. Mais dans cette face ternie et usée s'ouvraient des yeux merveilleusement limpides. Ils étaient profonds, car, ne s'arrêtant pas aux choses rapprochées, ils reflétaient en eux l'étendue lointaine.

La vue du pauvre diable mit le Seigneur de bonne humeur. Il le jugea, du premier coup d'œil, particulièrement propre à son amusement. Il lui demanda, avec la bonhomie d'un bourreau jovial :

— Hé, beau garçon, comment t'appelles-tu?

L'homme répondit, les yeux toujours fixés au

loin:

— Ai-je besoin d'un no|n pour vivre ?

— Tu l'auras sans doute oublié dans le fossé où ta mère t'a déposé, mon pauvre garçon ! Et d'où viens-tu ainsi tout seul, par les chemins?

— Je ne sais; un coin du monde ressemble tant à l'autre.

— Tu fais de l'esprit, dis-moi ? Oserais-je te demander, sans indiscrétion, où tu vas?

— Et toi? — répondit l'homme en le regardant soudain en face.

Le Seigneur détourna les yeux et répondit, goguenard :

— Moi? Je m'en vais aller, — pas avant d'avoir vu cependant quelle grimace tu fais sous les coups de bâton, — boire un bon coup de vin frais, car j'ai soif. Tu en ferais bien autant, toi, si tu pouvais, hein?

Et il guetta sur le visage de l'homme cette petite crispation de désir et de haine qu'il se plaisait tant à surprendre chez les autres, parce qu'elle l'excitait à jouir.

Mais l'homme semblait ne pas entendre et ses yeux, de nouveau, regardaient très loin.

Les moissonneurs et les ouvriers, qui avaient attendu une réponse plaisante, murmurèrent, éton-

nés. Les yeux de quelques femmes s'adoucirent de sympathie.

Le Seigneur s'impatienta :

— Eh ! dis donc, l'homme malin, si tu trouves tant de charme au paysage lointain^ pour t'épargnci la peine de monter sur un arbre, je m'en vais te faire pendre à la première branche. Tu pourras contempler la vue à ton aise, et de plus haut.... C'est fait en un instant.

L'homme répondit avec mépris :

— Tu es le plus fort et tu peux me faire mourrir. Mais à quoi cela te servira-t-il de pouvoir tuer les autres, si tu n'es pas capable de te garder toimême de la mort ?

La foule se mit à chuchoter. On n'avait jamais entendu quelqu'un parler si librement au Maître. Au cœur des opprimés, trop lâches pour la moindre résistance, le courage de cet homme faisait naître un peu de reconnaissance et d'admiration. Mais ils feignaient de se moquer de lui, craignant la colère du Maître ; et si l'on avait demandé un homme de bonne volonté pour pendre le pauvre diable, tous se fussent précipités.

Le Seigneur était devenu rouge de fureur. Une veine gonflée barrait son front, et ses yeux, d'habitude voilés par des paupières lourdes, s'étaient subitement agrandis, saillants et rouges. — Il se contint, cependant II voulait avoir le dernier mot

et tenait à affirmer non seulement sa force, mais son intelligence. Car ceux qui ont la force ont Thabitude de se croire intelligents. Ils donnent un petit argument avec un grand coup de poing et, voyant l'homme à terre, en tirent gloire pour leur esprit.

— Beau raisonneur, dit-il, et à quoi te servira, à toi, ton raisonnement, quand on t'aura passé la corde sous le menton ? Quelle différence y aura-t-il entre toi et une poule à laquelle on tord le cou? La poule et toi, vous aurez la même idée, c'est que le moment est dur à passer et qu'il serait agréable de pouvoir filer....

Puis, comme l'homme allait répondre, il lui coupa brusquement la parole :

— Du reste, c'est assez faire l'homme subtil. J'ai soif; je ne veux pas de longues phrases. Pourquoi, non content de m'avoir volé mon blé, — ce qui te vaudra, dans tous les cas, comme je te l'ai dit, quelques bons coups de bâton tout à l'heure, — as-tu osé, avec une insolence vraiment si folle que j'en ris au lieu de m'en fâcher, prétendre que ce blé était à toi ? Si c'est une plaisanterie que tu as voulu faire, elle est mauvaise. Je les aime en général, mais celle-là me déplaît. Toutefois, si tu conviens tout simplement de ton impudence et que tu me promettes de ne plus recommencer, tu t'en tireras encore à bon compte. Je t'écoute, mais sois bref.

L'homme, lentement, redressa sa taille. Il rejeta la tête en arrière et élargit sa poitrine en aspirant ] 'air à longs traits; ses yeux s'illuminèrent, et, étendant les mains, d'un geste immense, il sembla embrasser tout l'horizon, la terre et le ciel :

— Tout ce que je vois est à moi, s'écria-t-il, tout ce que j'entends, tout ce que je sens est à moi!

Et, bien que ces paroles n'eussent pas de sens précis pour la foule de ces ouvriers, ils se sentirent soudain dominés par quelque chose de plus grand, de plus fort que la volonté du Maître.

L'homme semblait si beau et il se dégageait de lui un tel rayonnement d'émotion, que des femmes étaient prêtes à se jeter à ses pieds en disant : Le Maître, c'est toi ; que nous importe l'autre !

Il reprit, la voix vibrante, nette, jetée au Seigneur en pleine face :

— Rentre ton blé dans tes granges, entasse tes moissons sous le large toit de tes hangars ; compte tes chars et tes gerbes, compte tes épis et les grains de tes épis, si tu le peux I... Elle est à moi, ta moisson, car je l'ai vue. Fais-en ce que tu veux; cache-la, enfouis-la, anéantis-la; elle est à moi, te dis-je, et tu ne me l'enlèveras plus maintenant!... Combien de gerbes, dis-moi, peux-tu

tenir dans tes bras, combien d'épis dans ta main, de grains dans ta bouche ? Va donc reprendre ce que l'oiseau emporte d'un coup de bec en passant! C'est ton bien pourtant, dis-tu !... Elle t'appartient, ta moisson ? Empêcheras-tu un orage de la détruire, une étincelle d'en faire un monceau de. cendres?... Elle t'appartient? Est-ce toi qui l'as semée ; est-ce toi qui la récoltes ? Chacun de tes hommes en a tenu plus que toi dans ses bras. Et s'ils voulaient, maintenant, te. la prendre, ta moisson ; si chacun s'en allait avec sa gerbe, que ferais-tu, dis-moi, que pourrais-tu faire?... Il n'en est pas un qui ne sache mieux porter uiie gerbe que toi!...

Le Maître, blême, s'était dressé :

— Silence ! cria-t-il, d'une voix qui fit, dans la foule, trembler tous les genoux et courber toutes les têtes. Mais l'homme n'en parut que plus ferme et plus grand au milieu des autres qui avaient peur :

— Je l'ai là dans mes yeux, ta moisson. Oui, je te la vole tout entière d'un regard. J'en prends la lumière pour éclairer mon cœur ; de son or je ferai resplendir mes rêves ; je pourrai, quand je voudrai, me bercer à son mouvement! — Je pourrai, où que je sois, rassasier mes yeux des richesses étalées, prendre les épis à brassées, plonger mes bras dans le grain roux qui coule entre

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les doigte!... Comment donc pourrais-tu me le défendre? M*empêcheras-tu de voir? Elle est à moi, ta moisson!... J'en ai pris le mouvement, les formes, les couleurs ; j'en ai pris la beauté, j'en ai pris la vie!...

Le Seigneur dit, les dents serrées :

— Il est fou, il faut guérir sa folie: elle est dangereuse. Attachez-le à cet arbre et crevez-lui les yeux : cela le rendra sage.

Le premier valet saisit l'homme qui se laissait faire. Les moissonneurs baissaient la tête: aucun ne voulait s'avancer pour aider, et ils craignaient de rencontrer le regard du Maître, qui les aurait fait obéir. Deux se décidèrent enfin.

Quand l'homme eut les mains et les pieds liés au tronc, le premier valet, choisissant sur la route une pierre pointue, écrasa, d'un coup sec, les yeux dans leur orbite.

Le pauvre diable poussa un cri de douleur, et l'on vit, sous la peau mince, les muscles se tendre horriblement. Il haleta un moment, laissant aller son corps que les liens seuls retenaient. Puis, soudain, il se calma, releva la tête et se redressa autant que les cordes le lui permettaient. Et son visage redevint beau, malgré l'affreuse mutilation:

— Réjouis- toi, bourreau, tu m'as fait plier sous la souffrance. Ma chair a crié, car ma chair t'appartient; tes mains peuvent la déchirer, l'écraser,

s'y plonger. Mais malgré la douleur, ma volonté te défie ; tu ne peux rien sur elle !... Tu m'as crevé les yeux. Je ne verrai plus. Réjouis-toi ; tu m'as privé d'une joie infinie. Mais, dans l'ombre où je m'enfonce, les souvenirs remontent et s'animent; mon ombre est pleine d'images, et ces images sont belles comme la réalité...

Et j'entends! je l'entends, ta moisson! Son bruissement m'enveloppe délicieusement. La vague des sons qui roulent sur les champs immenses vient s'étaler à mes pieds! Que m'importe la vue? J'ai pour bercer mes songes la plus sublime des chansons, la plus merveilleuse des harmonies, l'hymne des bois, des eaux, de l'air ! Tu ne peux rien sur moi, te dis-je!...

— Coupez-lui les oreilles, dit le Seigneur, rendez-le sourd comme cette borne !

On lui trancha les oreilles, on enfonça des bâtons pointus dans les deux trous sanglants... L'homme cria :

— Je te brave, je te défie! Tu es impuissant! Mille voix chantent en moi, tu ne les feras pas taire! Je suis encore plus riche que toi. C'est toi qui es le misérable, le gueux! Je te plains vraiment!

Puis, se tournant vers les moissonneurs :

— Vous tous qui m'entendez, vous que la cruauté de cet homme a rendus lâches, sachez

qu'il n*én est pas un de vous qui ne puisse être plus grand que lui !... Ouvrez vos yeux et vos oreilles au monde, et vous posséderez le monde L.. Il parlait encore. Le Seigneur rugit :

— Arrachez-lui la langue ! J'aurais pu le faire tuer tout de suite, mais son insolence est vraiment trop grande; il faut qu'il souflfre avant de mourir !

Tous les moissonneurs j les yeux agrandis, la gorge étreinte d'une émotion inconnue, regardaient l'homme.

Quand on eut jeté sur le sol sa langue, informe petit morceau de chair rouge, suffoqué de sang, il fit un efifort violent. Les liens de ses bras se rompirent ; alors il étendit les mains et répéta son geste, ce geste immense où il saisissait le monde.

Et les moissonneurs, sentant passer cette main sur eux, plièrent comme les blés sous un coup de vent. Les femmes, à genoux, pleuraient,...

— Tuez-le, achevez-moi lestement cette canaille ! dit le Seigneur, les poings crispés.

Ce fut vite fait. On délia le corps qui s'affaissa, lamentablement replié, sur le sol. Le Seigneur, l'ayant repoussé du pied, reprit, s'adressant aux moissonneurs :

— Et maintenant, à l'ouvrage, fainéante, et que cela vous serve de leçon !...

Puis il remonta, lentement, vers son château.

Le soir venait. Sur le ciel rouge montaient, des fermes basses, de lentes fumées bleues. Dans Tor bruni des blés des ombres violettes s'allongeaient. Le Seigneur, sur sa tour, regardait ses domaines. Il voyait au loin, comme mille petits points mouvants, se hâter les moissonneurs qui quittaient l'ouvrage. Ils accouraient de tous les points de l'horizon; d'abord éparpillés, ils se réunissaient peu à peu sur les chemins que leur foule assombrissait. Ils étaient innombrables. Le Seigneur lui-même était surpris d'en voir autant.... Et par tous les chemins qui convergeaient de la plaine au château, ils s'avançaient, longues files noires ondulant aux détours de la montée. Une rumeur s'éleva, toujours plus forte. Le Maître sentit soudain l'inquiétude l'étreindre. De tous côtés c'était un bruit de foule immense qui marchait, de voix menaçantes dont le grondement roulait vers lui par vagues inégales, tantôt sourde tantôt exaspéré. Il lui sembla que son château entier tremblait de l'ébranlement de ces voix, de ces pas. C'était une trépidation formidable de charge, un tumulte d'assaut. Des cris, maintenant plus distincts, se détachaient de la clameur confuse. Ils éclataient soudain très rapprochés, jetés par le vent, frappant, comme des coups, en plein visage. La foule noire où des torches s'allumaient battait les murs.

270 Atf FOYER ROMAND

c La moisson est à nous, à nous! > criait-on. « Mort, mort au tyran, à celui qui a tué Thomme! » Le Seigneur se sentit perdu. L'angoisse lui tordit les membres, la lâcheté lui coupa les jarrets. Il chancela et, comme tout tournait autour de lui, il lui sembla, à la dernière lueur du couchant, voir ses champs immenses rouler comme des flots chassés par la tempête et plonger dans un abîme d'ombre....

Mais les champs impassibles dormaient dans la nuit bleue. Et les moissonneurs, non plus, n'avaient pas compris l'homme.

Edmond Gilliard.

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