‹ Au foyer romand: étrennes littérairesChapitre 10 sur 11 · LOUIS PATRU · texte numérisé non relu

LOUIS PATRU

d'après un portrait peint par lui«même.

battre. Les voici réunis et fixés comme ils se succédèrent et s'envolèrent au fil de jours souriants ou tragiques, mélancoliques ou apaisés. Les jours défunts, les jours vécus eurent cette couleur, et ex-

halèrent ce parfum. Leur suite fut une série de tendres images, et de pures émotions. Ici, dans ces portefeuilles et contre ces parois, toute l'histoire d'une âme se déroule.

Elle était si charmante, émue d'une poésie de qualité si délicate ! Dans l'atelier désert, où les atomes dansent et dont il ne franchira plus le seuil, je l'évoque. Aux portes de la ville, je revois la vieille maison de campagne encapuchonnée de tuiles brunes et plantée de roses trémières. Des haies vives la préservaient du voisinage des cités. Contre la grange de la ferme il y avait un vieux mûrier, et je revois le banc dessous la clématite. Dans le verger, les pommiers s'épanouissaient au mois de juin en floraisons subites; dans le jardin, les chrysanthèmes jaunes fleurissaient en automne; le long des allées, deux époux aux cheveux gris allaient en se donnant la main. Oh! combien nous avons couru sur cette herbe, et aux nuits d'été, quelle douce mélopée faisaient les grillons autour de notre jeunesse! C'est là qu'il était né. C'est de là qu'il partit.

Il était, le petit adolescent, déjà silencieux devant la beauté des choses. Il grandissait en regardant d'un regard ingénu et ravi. Quoi qu'il rît comme la gaîté, cependant il était grave. C'est de là qu'il partit pour le monde, n'ayant pour l'affronter que ce souvenir de poésie, que cet exemple

rustique, et que cette amitié qui lui était née au cœur pour les branches, pour les feuilles, pour les morceaux de ciel qu'on voit derrière les feuilles.

Jusqu'à la fin il devait rester fidèle à la souche campagnarde dont il était issu, et garder dans son âme comme une étoile de clématite. Entre les murailles de pierre, il éprouvait la nostalgie de ce qui est bleu et vert. C'est en face de la nature qu'il respirait par tous les pores et se sentait lui tout entier.

Il allait à la découverte à travers champs, parmi les bois, sur la montagne ou sur la grève. Le châtaignier rayait la clairière de son ombre mobile, ou la neige tombait sur le chalet en flocons silencieux; l'eau clapotait doucement sur la rive, ou filait en masses grises le long des berges ; le ciel rayonnait comme une gloire, ou s'éteignait en lentes agonies. Calmement, longuement, il communiait avec les choses dont il savait attendre la révélation délicieuse, dont il ne contraignait jamais l'âme subtile, l'âme qui s'effarouche de l'éclat et se dérobe aux violences. Toutes les découvertes qu'il fit dans l'espace ! toutes les fêtes qu'il donna à son esprit charmé ! Contre les parois de l'atelier désert, le souvenir en reste.

Voici la clairière où il jeta sa veste, la coupeuse d'herbes qu'il a vue, le tournant de chemin qu'il a suivi. Ces paysages, dressés de chaque côté de

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sa route inconnue, encadrèrent sa vie. Suis-je ici sous les ardoises chaudes, une après-midi de juillet, dans rimpersonnalité d'une maison locative ? Hé, non, un coup de vent tord un arbuste éploré ; un éclat de cobalt s'allume aux flancs de la montagne abrupte ; un coin d'eau morte miroite entre les roseaux souples. La tristesse me prend de ce crépuscule d'arrière-saison où, après la pluie tombée, l'horizon s'ourle d'argent. Le mystère me gagne de cette nuit de lune sur l'immensité bleue où les amoureux cheminent à pas feutrés. Des odeurs montent , des feuilles bruissent, des souffles passent ; j'entends des abeilles et de doux clapotis, la faux qu'on aiguise, le cri d'un appel dans la campagne sonore. La fumée de ma cigarette se nuance à la lumière mauve du couchant. L'heure présente n'existe plus. La chambre qui m'entoure disparaît. Ses parois se reculent, et l'horizon qui se découvre embrasse toutes les heures des saisons et tous les termes d'une vie.

Là il travaillait. 11 a manié ces objets, rêvé sur ce divan, accroché cette étoffe. Il ne peut plus les défendre. A les toucher, il semble qu'on le vole.

Il travaillait dans le silence, loin des bruits hostiles, au-dessus des rumeurs passagères de la rue, de l'accident et de la laideur. Dans les ateliers des peintres, n'est-ce pas? on ne voit que le cieh Les ateliers des peintres sont les chambres hautes

de Tesprit. Quel calme ! Et quelle tristesse aussi de rimplacable échéance !

11 planait dans une région supérieure et dans une atmosphère bénie. Il laissait les hommes en bas débattre leurs négoces et jeter leurs petits cris. Il voyait au delà des endroits de campagne et de montagne où des êtres simples accomplissent les gestes éternels. Filtrée par le double éloignement du temps et de lespace, Témotion rapportée des radieux spectacles, s'épurait, se dégageait de toute la contingence qui l'obstruait encore et se recomposait en tableau. Il était fin et grave. Il était recueilli et poète. Il était attentif à la voix intérieure qui chantait en lui et qu'il savait défendre contre la brutalité des insultes méchantes. Il peignait, non pour servir un intérêt de gloire ou un impératif de conscience, mais pour se continuer, se répandre, pour donner aux autres le ravissement qu'il avait en lui et pour mieux se le donner à lui-même. Rien de ce qui était vulgaire n'aurait su l'effleurer, c'est pourquoi il détestait la réclame. Il était modeste jusqu'à la timidité et jusqu'à la fierté de lui-même. De lui il reste une silhouette perdue dans la pénombre, aux lignes de grâce et au profil de distinction.

Depuis très longtemps, il souffrait* La maladie l'avait assailli de bonne heure, crêpant de deuil sa jeunesse, étendant sur la limpidité de son rêve

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une ombre que chaque jour faisait plus obscure et opaque. Jamais il ne récrimina contre elle. Il l'accueillit d'un geste résigné. L'hôtesse ne quitta plus son chevet ni cet atelier où il venait se rasseoir entre deux crises. Quelquefois, il appuyait son front contre la vitre, et il entendait la chanson joyeuse des camarades en belle humeur et en belle santé qui partaient pour l'avenir. Quel serait son avenir à lui ? Quel sort lui réservait la destinée prochaine ? La chanson qu'il ne pouvait pas suivre s'éteignait au lointain ; et il se remettait au travail.

Alors la souffrance lui fut bonne. Elle l'affina et le trempa davantage. Elle l'accomplit de ses mains pures. Elle l'initia à un idéal plus haut encore, plus noble encore de son art. Jadis il était le délicat adolescent qui se complaît aux tendres intimités, aux émotions discrètes, aux douces et longues mélancolies : il était devenu l'homme énergique et conscient de son énergie, qui peut et qui ose, A mesure que cette frêle santé devenait plus débile, une force inconnue était descendue dans cette âme qui la faisait plus forte. On le sentait dans toute la plénitude de son talent et dans tout l'épanouissement de sa maturité. C'est alors qu'il est mort...

Il est mort en faisant le geste du silence, en défendant toute exposition posthume de son

œuvre, en redoutant, eût-on dit, pour après sa mort le bruit qu'il avait fui toute sa vie. Encore quelques jours, et les toiles seront décrochées de Tatelier désert, et plus rien ne restera, ou si peu, du cher enfant qui a tant aimé et tant donné le bon exemple.

Aussi bien ceux qui restent et dont l'heure s'approche se plaignent. Ils souffrent que le monde ignore celui qu'ils ont connu et qui passa si vite. Ils se désolent que quelque chose qui aurait pu ^tre n'ait pas entièrement été. Ils s'indignent que cette trace lumineuse s'inscrive à l'écart et dans Tombre.

Ils l'aimaient sans partage. Ils voudraient que tous pussent l'aimer autant qu'eux. Et ils écrivent vainement.

Philippe Monnier.

N. B. Le tableau dont nous donnons une reproduction p, 837, intitulé Apres la pluie ^ a été peint à Lens (Valais) pendant l'automne 1904. C'est la dernière œuvre de Louis Patru.

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