Donc 8 à 10 centimes
2. La bonne volonté des Japonais est admirable. Leur désir de bien faire est touchant. Mais souvent, il ne leur est pas possible de réaliser leurs bonnes intentions. Alors, ils s'en tiennent à des réformes... fictives. C'est ainsi qu'en 1911, une loi sur les établissements industriels fut promulguée. Mais cette loi porte la disposi»
Je désirais vivement savoir ce que pensaient les Japonais du travail de la femme dans les manufactures. Ce désir n'aurait sans doute jamais été satisfait si le hasard ne m'avait servi de la plus heureuse façon.
Pour des raisons qu'il serait sans intérêt d'exposer ici, j'avais été amené, à Tokio, à faire devant les professeurs et les élèves de l'Université impériale, une conférence-causerie. Or, au même moment, V Illustration apportait, avec son numéro, le texte de ma pièce, La Femme êeukj représentée au mois de décembre précédent. Dans cette pièce, où j'effleurais cette grave question du travail de la femme hors de chez elle, j'avais été amené à placer dans la bouche d'un de mes personnages le vieil adage ; l'homme à V atelier j la femme au foyer»
Un professeur de l'École deg langues vivantes, professeur de langue française, eut l'idée d'en faire le sujet d'une composition, et il eut, de plus, la gracieuse pensée de m'envoyer les copies de ses élèves, tous Japonais, bien entendu, et dont l'âge oscille autour de vingt ans. J'en vais donner quelques extraits sans en corriger les
tioD additionnelle suivante : « La date de l'entrée en vigueur de la présente loi sera fixée par un décret impérial ».
Alors, pourquoi la promulguer?
Cette loi défend d'employer dans les usines des enfants de moins de douze ans, mais le travail des enfants de dix ans peut être autorisé.
Les enfants de moins de quinze ans ne pourront travailler plus de douze heures par jour (!), mais on pourra porter à quatorze heures la durée journalière du travail.
On ne pourra faire travailler les enfants âgés de moins de quinze ans après dix heures du soir et avant quatre heures du matin, mais cette défense n'est pas applicable quand il s'agit d'un travail dont l'exécution rapide s'impose pour des motifs spéciaux. De même, le repos deux jours par mois est obligatoire... sauf motifs spéciaux.
fautes de langue, fautes d'ailleurs bien excusables, puisque ces jeunes gens n'avaient encore reçu que pendant deux ans des leçons de français.
L'auteur de la première composition n'est pas un partisan des idées nouvelles. Il fait de la femme du monde au Japon d'aujourd'hui, un portrait amusant et assez spirituel. Cependant il ne peut s'empêcher de reconnaître en passant que la femme au Japon, est un peu une esclave, et qu'on pourrait lui accorder un peu de liberté :
c Quelle est la femme du monde japonaise de nos jours?
< C'est la femme qui passe ses soirées à jouer aux cartes, et qui va sur invitation au concert privé, composé de ceux qui peuvent bien jouer de koto ou de schomisen.
< Son visage et ses mains couverts de la poudre blanche tâchent de la faire trouvercharmante. Elle porte le beau costume à la mode. L'éclat de sa lunette en or est celui de sa vanité. La vanité qui la tourmente lors du paiement au marchand d'habits augmente de plus en plus. Elle lit les livres étrangers à travers sa lunette qu'elle est à peine capable de comprendre. Chez elle, elle ne veut ni laver des habits ni cuire du riz, en por^ tant le tasuki entre-croisé sur son dos pour tenir relevées les manches tandis qu'elle joue de l'harmonium ou du violon. Elle n'entre pas dans la cuisine et conQe toutes les affaires de la cuisine à sa servante. De temps en temps la querelle entre le père et la mère se met à commencer en jetant des tasses et des bouilloires quand le mari est revenu chez lui après le travail de la journée, puisqu'il n'est pas encore prêt à prendre repas. Il ne peut ni manger du riz chaud, ni boire du thé et il va dehors, parfois au restaurant. Voilà comme ça la femme du monde japonaise. La vraie Japonaise dans la famille va disparaître peuàpeu, surtout dans la ville. L'ancienne moralité pour les femmes va être battue. Tout cela est la tendance de l'époque contemporaine. C'est vrai que la situation féminine dans la société est un peu esclave au
Japon. Après plusieurs années la Japonaise pourrait se conduire à TEuropéenne. Elle tâche de gagner sa vie elle-même. Elle veut travailler en privant la maind'œuvre des hommes. A l'avenir, la situation de la femme japonaise pourrait être élevée et surpasser celle de l'homme. Avant que la stabilité des hommes et des femmes dans la société soit battue, il faut que d'un côté nous inspirions l'ancienne moralité pour les femmes k la Japonaise, de l'autre côté nous leur donnions un peu de liberté. Et nous aurons la paix? »
Le suivant est le bon sens et la modération mêmes. Il veut que la femme reste au foyer, afin de mieux élever les enfants et d'assurer ainsi la grandeur de la patrie :
« Moi aussi je crois que les femmes, surtout celles qui sont mariées, doivent rester à la maison pour faire le ménage, et si elles ont des enfants elles doivent les élever elles-mêmes. Le plus grand devoir des femmes est d'élever les enfants, non seulement d'élever, mais bien élever.
« Je regrette qu'il y a beaucoup d'ouvriers qui ne peuvent gagner assez d'argent pour supporter leurs familles et que les femmes sont forcées d'aller à l'usine. Mais, même dans cette occasion, je ne veux pas qu'elles vont à l'usine, parce qu'il y a assez de métiers domestiques par lesquels elles peuvent gagner de l'argent. Les métiers domestiques laissent aux femmes le temps pour le ménage et l'éducation des enfants.
€ Les femmes qui travaillent à l'usine perdent leur caractère de femmes et négligent très souvent l'éducation des enfants.
« Ce n'est pas seulement le dommage des enfants on d'une famille, mais aussi une très grande perte de la patrie.
« En un mot, la morale et l'économie ne peuvent pas aller parallèlement; celle-ci veut que les fèmmes travaillent à l'usine, tandis que celle-là ne le veut pas. Et la morale est plus importante que l'économie, donc j'aime mieux qu'on n'emploie pas des femmes à l'usine,
excepté de spéciales occasions, et que les femmes rendent leurs devoirs dans leurs foyers. >
Voici maintenant comment se sont exprimés ceux qui ont été touchés par les idées nouvelles. Le premier est assez timide : c On dit que la femme est le sexe faible. :i
c Et le mot faible signiOe-t-il que la femme est tou^ jours inférieure au mari? Mais non, elle n'est pas Tesclave !
« Alors quels sont les devoirs de la femme? D'après mon avis, les principaux seront de vivre heureusement dans la famille avec le mari et d'élever les enfants avec soin, pour soutenir le bonheur de la famille, la femme doit obéir le mari, mais pas absolument. »
Et l'élève ajoute que si la femme obéit à un mari injuste, le malheur en est la conséquence. Donc, on doit donner à la femme le droit aux remontrances « d'ouvrir la bouche, jusqu'à un certain point, pour conseiller le mari. >
Vous vous rappelez les beaux vers de Hugo :
Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit, ... Ces allés de huit ans qu'on voit cheminer seules? ... Ils vont de l'aube au soir faire éternellement Dans la même prison le même mouvement...
... servitude infâme imposée à l'enfant...
Je ne sais si l'auteur de cette autre copie les a lus. S'il les a lus, il s'en est heureusement souvenu :
« Je rencontre toujours sur la route ou dans le tramway des femmes pauvres halées et mal habillées, de jeunes filles qui portent les vêtements spéciaux, noirs, bleus ou roses, et de petites filles pâles, tristes, sans avoir l'air innocent ou naïf. Qu'est-ce que c'est que ces femmes et ces tilles? Où vont-elles? Que vont-elles faire? Ce sont des ouvrières ! Elles vont à la gare, au guichet,
chez le bureau de téléphone, chez le bureau de poste, chez le banquier, dans l'atelier, dans Tusine ou chez quelqu'un, et ils y travaillent pour gagner leur vie.
Les femmes ne peuvent plus être au foyer.
« Est-ce que c'est la faute de leur mari? est-ce que c'est le vice de leur père? Non, je ne le crois pas. C'est la faute ou... le résultat proprement dit de la lutte pour l'existence! »
Et voici maintenant un gentil tableau d'intérieur :
(( Cependant elles ne sont pas toujours si malheureuses. Quand elles sont revenues dans leur cabane et ont revu leur mari et leurs enfants ou leurs parents et leurs sœurs, elles sentent de la douceur, de la joie de l'amour de la vie familiale.
a Les hommes aussi, ils ont le même sentiment quand ils sont revenus chez eux. La femme cuit du riz quand le mari balaie la chambre et les enfants aident leurs parents. Ils s'assoient autour d'une table et sous la douce lumière d'une petite lampe, ils causent les uns et les autres, le mari sourit, la femme sourit et les enfants rient ! Et c'est comme cela ils oublient leur fatigue du jour. >
La conclusion :
« Pauvres ouvrières ! elles portent des fardeaux de la vie sur leur dos! Que faisons-nous pour les sauver? »
Voici, par une autre plume, une opinion analogue :
« Je pense que c'est un homme bouché qui prend la femme nouvelle pour une coquette sans tendresse et sans vertu, n'ayant jamais compris l'opinion et le principe de cette femme. »
Et voici maintenant pourquoi on se marie plus tard qu'autrefois :
€ J'ai entendu dire qu'une femme qui a reçu l'éducation supérieure a prononcé comme ça : « Je ne veux « jamais me marier avec un homme qui ne respecte pas « la personnalité de sa femme et qui prend sa femme pour « une servante. La femme est aussi une personne. "» Mais malheureusement beaucoup déjeunes gens qui viennent de sortir de l'école ne peuvent pas presque toujours gagner beaucoup d'argent, alors leur femme est obligée de ménager comme une servante et de rester toujours au foyer ; ce n'est qu'un exemple mais elle ne peut trouver facilement son mari idéal, par conséquent elle est obligée d'avoir son gagne-pain, et elle vit seule. »
Autre avec des erreurs d'antan :
« Je pense que le système social jusqu'aujourd'hui était injuste pour les femmes; et les femmes ne le savaient pas, mais enfin, par la force de la jscience et la concurrence libre elles surent ce qu'elles étaient dans la situation très injuste. Le monde a perdu sa tranquillité et a tombé dans le grand désordre, et ce désordre continuera longtemps. Alors beaucoup de personnes diverses ont tâché à remettre le monde en ordre, en étudiant des causes et en résolvant des problèmes sur la femme. »
Quelles sont les causes :
« Ces causes sont aussi naturelles, et l'augmentation du et de la célibataire est un produit obligatoire et terrible de notre siècle. »
« On ne croit plus, dit un autre, que la femme soit l'esclave de l'homme.
c Elle est aussi une personne qui a les mêmes droits que l'homme. Les hommes sont toujours égoïstes, ils blâment seulement l'infidélité de leurs femmes sans se reprocher; cherchant toujours à être consolés, ils oublient de consoler leurs femmes qui ont autant de travaux à faire ; ils boivent et fument dès qu'ils trouvent quelque motif, supprimant aux femmes de le faire. Les femmes qui vivaient ainsi depuis longtemps, pouvaient bien cultiver leur persévérance et leur courage. Mainte-
nant c'est le temps d'employer ces qualités-là pour se Tenger.
« Elever une brave nation c'est le devoir le plus important de la femme, et si celle-ci ne reste pas chez elle, comment vont-ils leurs enfants? seront-ils heureux à l'avenir ? »
Et voici même la condamnation de l'égoïsme masculin :
€ Si les hommes voulaient que les femmes restent chez eux il faudrait être plus tempérant et plus économique, et en même temps il faudrait respecter plus les femmes et reconnaître leurs efforts au foyer ainsi que leur personnalité. >
Même son de cloche chez celui qui pense cependant que le premier devoir de la femme est de rester au foyer et d'obéir à son mari.
« Pendant la période de la féodalité de Tokugavtra on considéra la femme comme un être bien inférieur à l'homme. On dit : « La femme doit obéir à ses père et « mère quand elle est jeune, à son mari après qu'elle se c marie, à ses enfants quand elle vieillit. » Cette idée reste encore.
c La femme est ordinairement plus faible que l'homme? Pour être heureuse, la femme doit rester dans le foyer, et c'est en même temps le bonheur de l'homme. y>
Cette composition se termine par ce touchant aveu :
€ Pour protéger ces malheureuses femmes nous devons faire le mieux. Mais comment faire ? Je ne peux pas répondre, cette question est hors de ma portée. >
On appréciera la sensibilité que montre cet autre ^lève :
« Jadis on gagnait facilement du pain, cependant de nos jours c'est devenu très pénible. Car ceux qui le
GÉNéRAIITÉS SUR LE JAPON 279
cherchent devenaient plus nombreux et encore le prix du pain plus élevé qu'autrefois. La douceur familière, amicale, tout disparaissait devant la concurrence de vie. La société devenait un combat acharné, une lutte san^ glante. Que d'hommes s'y souffèrent?Où seront-ils heureux, aisés? Est-ce que les hommes sont des êtres qui viennent au monde pour se souffrir? Non! avant d'être aisé, tranquille, calme et placide, il faut goûter, sentir la peine, le trouble. En proverbe : « Après la pluie, beau temps :i. Et on comprendra ce que c'est qu'une vie dure ou aisée. La concurrence de vie prive les hommes de la joie et de l'intimité de famille, malgré ils l'ont eue autrefois. Ah! j'attends un homme comme Christ ou Bouddha qui assiste ces malheurs humains. >
N'est-ce pas charmant et d'un cœur généreux?
Les deux derniers n'ont pas traité le sujet. Je ne cite^ rai que cette phrase de l'un d'eux parce qu'elle donne une opinion japonaise sur la femme française (j'en supprime ce qui m'est personnel) :
« J'ai souvent lu les romans et les journaux qui m'ont renseigné sur beaucoup de mauvais côtés de Paris, et croyais... que la Française est un peu malhonnête. Mais maintenant... cette pensée s'est effacée complètement et je comprends bien la Française qui aime la vie calme dans la maison. >
Si j'avais eu l'honneur d'être le professeur de ce dernier élève dont j'ai gardé la composition pour la un, je l'eusse morigéné pour sa fantaisie et félicité pour son talent. Je demande la permission de citer tout entière cette charmante page de naïveté et de poésie :
La confession de la femme seule.
« Je suis seule, je suis seule ! J'aime toujours ma vie, pourtant je suis triste.
« Mon passé et mon futur sont une longue navrante histoire. Pourquoi? Voici une confession. La concur-
rence que nous avons faite dans les usines de métallurgie est une seule profession et aussi ma seule, dernière force.
« Il y a si longtemps que je ne déjeune plus avec ma famille. Une famille agréable que j'ai vue dans la campagne était si gaie et si charmante^ Oh ! j'aime mieux rester chez moi, mais, après avoir quitté ma profession, qui me donnera mes besoins ? Aller aux usines est ma seule profession. A présent il n'y a plus moyen de vivre. ciel ! ayez pitié d'une pauvre femme. A quoi bon la vie sans le bonheur? La vie mystérieuse est quelque chose. Et le bonheur est un mystère. Je suis aveugle, aveugle pour la vie. mon cher jeune homme ! ayez pitié d'une pauvre aveugle. Pourquoi êtes-vous charmant et agréable pour moi? Mon cher, est-ce vrai, mon Dieu! que vous êtes venu pour moi? Est-ce vrai que vous m'aimez ?
« Pourquoi êtes-vous calme et insensible? Pardonnezmoi, je suis tombée dans un torrent d'amour. Voir votre attitude et entendre votre parole sont trop gais pour moi. Jeune homme, êtes-vous allé au café? Oui ou non, répondez-moi. Tout le monde aime mieux aller au cabaret. Êtes-vous allé au...? Il faut qu'on mange à la maison. Quand je suis allée à la campagne, j'ai visité une auberge. Dans cette auberge il y avait beaucoup de gens qui s'amusent avec une fille légère qui soigne le repas des hommes. Tout le monde était rouge, mais quant à moi, j'étais pâle. Tout à coup quelqu'un dit : « Allons! Allons ! « encore une bouteille ! » Un homme dit : c Que c'est bon ! > avec la paupière à demi close mais presque sans plaisir. C'était minuit au mois d'août. En regardant tout cela j'étais triste. Ces diables d'ivrognes ! je l'ai vu déjà. Et moi, je suis seule. Triste et pénible la vie! n'estce pas ?
c II faut qu'on mange à la maison ! »
J'éprouve le besoin de répéter que les élèves dont on vient de lire les devoirs n'ont que deux ans d'étude de langue française. Et s'il faut admirer leur intelligence, il convient encore plus de féliciter leur professeur.
M, P.-L.-F. Jaconlet, à qui j'adresse ici tous mes remerciements.
On voit que les idées européennes ont déjà fait quelque chemin dans l'esprit des Japonais. L'un d'eux, M. Fukuzawa^, écrivit en 1899 une réfutation du Code de Kaïbara et rédigea lui-même le nouveau statut féminin. Il n'y demande rien moins que : 1® La séparation des parents
1. Un aimable et ërudit japonisant me communique, sur Fnkozawa, le note suivante :
Fukuzawa, dont le nom n'est guère connu jusqu'ici que d*un trèe petit nombre d'Occidentaux, n'en reste pas moins l'une des figures les plus curieuses et les plus sympathiques du Japon moderne. Gomme à peu près tous les hommes de cette grande ère du Meiji, il appartenait à une simple famille de samuraï. Fukuzawa Tukichi naquit en 1835, dans ce midi qui devait tant contribuer à la Restauration mikadonale de 1868. Après avoir appris à Osaka le hollandais, la seule langue européenne alors étudiée au prix de mille difficultés de toutes sortes, il se rendit à Yedo, capitale shogunale en 1853. Sept ans plus tard, il fut attaché à une ambassade, mais dès son retour il renonça à toute fonction officielle pour se consacrer à son rêve, non pas d'européaniser son pays, mais de le mettre à même de s'assimiler intelligemment les choses occidentales capables de lui assurer une vie propre. Dès 1866, avant la grande année de rénovation, il publia un ouvrage qui fit sensation : Condition de V Europe. Deux ans après il ouvrait une école qui allait grandir au point de ne pas pâlir auprès de l'Université impériale de Tokio. On peut dire que Fukuzawa fit de cette école un véritable laboratoire d'énergie et de pensée où puisèrent même en quelque sorte les hommes déjà rompus aux affaires. Non content de cette fondation, il créa un journal, le Jiji Shimpo, qui est encore considéré aujourd'hui comme l'organe japonais des grands problèmes intérieurs et extérieurs. Tout en menant dB fï*ont ces deux absorbantes institutions, il ne cessait d'écrire. Il donna environ cinquante ouvrages dont les plus connus sont les Cent Essais (1897), V Autobiographie (1899). Fukuzawa Yukichi, qui mourut en 1901, exerça une influence considérable sur son époque; plus de la moitié des hommes qui dirigent les affaires japonaises depuis près d'un demi-siècle, furent formés par lui. Les Japonais, à qui sa mémoire reste chère, l'appelaient le « Sage de Mita », du nom du quartier de Tokio où il habitait.
et des enfants mariés ; 2<* Tindépendance complète de réponse vis-à-vis de ses beaux-parents ; 3® TEgalité de la femme et du mari ; 4® le droit, pour fa femme divorcée, à un nouveau mariage.
Le Fuji n'en a pas tremblé sur sa base, mais c'est tout juste. Les prétentions de M. Fukuzav^ra ont été rejetées avec indignation d'abord. Mais peu à peu le nombre de ceux qui ne les trouvent pas tout à fait déraisonnables s'est augmenté. Plus d'une femme y voit un idéal, et la fréquentation des femmes européennes, des Américaines surtout aidant, sous l'influence aussi des sermons des missionnaires et de la lecture des livres ou des romans occidentaux, une femme nouvelle est en voie de création. Ses exemplaires sont encore rares, bien entendu, très rares même ; pas assez cependant pour que je n'en aie pas rencontré quelques-uns.
Dès mon arrivée à Tokio, je trouvai, à l'hôtel, un certain nombre de journalistes quêteurs d'interview, et parmi eux, trois gentilles Japonaises qui vinrent successivement, le crayon et le carnet en mains, me poser les questions les plus embarrassantes.
Je me rappelle particulièrement l'une d'elles, si jolie, dont les yeux malicieux brillaient derrière ses lunettes et qui me demanda, dans un perpétuel et ravissant sourire, ce que je pensais du Japon. (J'y étais arrivé depuis quinze jours). Toute une théorie de points d'interrogation suivit : Que pensez-tous du Théâtre japonais ? du théâtre ancien? du théâtre moderne? de la politique américaine? du jeu de nos acteurs? Quel est le plus grand auteur dramatique en Europe ? le plus grand romancier? le plus grand homme d'État? Que pensez-vous de Pierre Loti? Qu'imaginez- vous de l'avenir du Japon?
Heureusement, cette charmante consœur parlait fort mal l'anglais. Je ne le comprends qu'avec difficulté.
GÉNéRAUTÉS SUR LE JAPON 283
Aussi ne fûmes-nous pas longtemps, l'un et l'autre, à reconnaître que la conversation était à peu près impossible entre norts, et que nous ne pouvions guère échanger que des sourires. Nous nous livrâmes à cet exercice pendant cinq bonnes minutes, chacun ne voulant pas céder à l'autre en matière de bonne politesse. De temps en temps, la reporteresse approchait son crayon de son carnet comme pour prendre une note, avait un petit geste puérilement désespéré et repartait à sourire aussi. Enfin, nous échangeâmes sept ou huit profondes révérences (j'avais un peu appris déjà) et nous ne causâmes pas plus avant.
J'ai oublié de vous rapporter sa première question. La voici dans toute sa simplicité :
— Que préférez-vous de la femme française ou de la femme japonaise ?
Je retins un sursaut, et aussi un mot trop facile.
Tout de môme... devant ces jeunes filles journalistes venant causer avec un barbare dans un hôtel européen, j'ai pensé aux mânes de Kaïbara.
Le Japon n'en est pas encore aux suffragettes. Je ne le crois pas du moins. Mais dans ce pays on va vite. Toujours est-il que le théâtre représente déjà des vaudevilles à thèse où les c femmes nouvelles » sont maltraitées, à la grande joie de l'auditoire. Celui que j'ai vu mettait en scène des jeunes filles qui, se déclarant les égales des hommes, allaient à une fête de banlieue et prétendaient y prendre part à des courses à l'aviron. Elles éprouvaient les pires déboires, et au dénouement, des jeunes hommes indignés se chargeaient de les ramener à la raison, et y réussissaient, en les menaçant (tout au moins) de les battre. Rien que ce moyen (qui était loin de soulever aucune protestation) indique que s'il est, au Japon des femmes qui désirent s'émanciper, il est un
plus grand nombre d'hommes qui entendent les en empêcher par des moyens démodés, chez nous, depuis pas mal de lustres.
Le touriste doit se résigner à ne connaître, àe la femme japonaise^, que les sourires des bonnes d'hôtels et la grâce des geishas. C'est insuffisant pour porter nn jugement sur elle. Mais ceux qui ont vécu la vie japonaise, comme le grand et malheureux Lafcadio Heam, et d'autres, épuisent pour la dépeindre tous les modes de l'éloge. Ayant eu deux fois, à des dîners officiels, l'honneur d'avoir pour voisines des femmes de la haute société japonaise, j'ai éprouvé l'impression d'être en présence d'êtres vivant dans une atmosphère de noblesse, de sérénité, dans une habitude de délicatesses extrême* ment anciennes, extrêmement savantes et artistes. La simplicité de leur costume, leur effacement volontaire, leur timidité et leur suprême distinction font qu'on les respecte infiniment, et qu'on les regarde comme on regarderait un bel objet d'art d'une grande fragilité ; on les devine si sensibles à des froissements, sur des points ignorés de nous, barbares, qu'on ose à peine leur parler. Et devant celles qui avaient séjourné en Europe, j'étais un peu honteux à l'idée de ce qu'elles avaient pu voir et entendre dans nos capitales.
Pendant plusieurs jours, notre bonne étoile nous a donné pour compagnons de voyage un diplomate japo* nais et sa femme, tous deux parlant français à la perfection, et qui revenaient d'Europe. Madame *** était alors vêtue à l'européenne, nous l'avons revue à Tokio dans son costume national et nous avons pu constater qu'elle savait être, ici et là, un modèle d'élégance et de distinction.
Et voilà tout ce quo, par moi-même, je sais de la femme japonaise. Mais j'ai eu, à plusieurs reprises, Thonneur de causer avec des Françaises établies là-bas depuis lon^emps, et qui la connaissaient bien, notamment avec'une femme d'une grande intelligence, mariée depuis vingt-cinq ans à un officier supérieur japonais.
D'après ces conversations, et d'aulres encore, il m'a semblé qu'une évolution profonde était en « devenir » dans l'âme des femmes de ce beau pays. Je crois qu'un grand mouvement s'annonce en faveur de la monogamie. L'exemple, d'ailleurs, est parti de haut. La femme commence à sou^rir non seulement de la présence, à son foyer, des femmes de second rang, mais encore des^ libertés que les maris, jusqu'ici, étaient autorisés à prendre au dehors et même devant elles.
Une institution nationale du Japon me parait menacée — oh! à longue échéance — celle de la geisha.
La geisha n'est pas une prostituée. C'est une femme dont la mission est de plaire, qu'on fait venir à la fin des repas, pour réjouir les convives par sa beauté, son esprit, ses connaissances de l'étiquette, du beau langage et de la poésie, — et par des danses. On affirme aux étrangers que les choses ne vont jamais plus loin qu'une causerie. On m'a affirmé aussi le contraire, et j'ai tout lieu de penser que lorsqu'on est entre soi, ou en compagnie d'un Européen depuis longtemps connu, et qu'on a pour ainsi dire adopté, la tenue, à la fin du dîner, après l'échange des coupes de saké, manque parfois de réserve. Et si, par hasard, les femmes légitimes ont été invitées, il arrive qu'elles voient leurs maris prendre sur les genoux une petite geisha, avec des attitudes qui n'ont de paternel que la diflFérence des âges. Le mari se livre à ces divertissements devant sa propre femme, et l'immense majorité des japonaises, jus-
qu'à présent du moins, ne songeait pas à s'en formaliser.
Mais, même en admettant que, ce soir-là, on ne fasse qu'échanger des bons mots, on sait comment se retrouver le lendemain et « le diable n'y perd rien >. Seulement le mari y perd souvent sa fortune.
La geisha est extrêmement séduisante. Dès Tàge de sept ans, elle a été soumise, dans une école spéciale, à un enseignement dont le but unique est la mise en valeur de son charme. La discipline y est sévère et les leçons nombreuses. Les petites y apprennent à jouer de la guitare japonaise pendant de longues séances qui ne finissent que lorsqu'elles ont l'extrémité des doigts en sang. Pour placer leur voix sur le registre convenable, on emploie des procédés aussi cruels. Bref, jusqu'à quatorze ou quinze ans, la geisha est soumise à un véritable entraînement. Elle doit encore apprendre par cœur, et retenir un grand nombre de poésies; on l'exerce à la répartie spirituelle et prompte ; on lui enseigne la danse qui est faite non de pirouettes, mais d'une longue série d'attitudes, rituelles pour ainsi dire, transmises de générations en générations depuis de longs siècles, et qui doivent être reproduites avec une exactitude scrupuleuse. Que leur apprend-on encore? Je ne sais, mais rien que ce qui peut charmer.
L'épouse japonaise, élevée, comme nous l'avons dit, à être une ménagère soumise et ignorante des événe* ments extérieurs, ne peut lutter contre la geisha. Elle n'y pensait pas jadis, et n'en souffrait pas. Elle y pense aujourd'hui, et elle pleure. Elle pleure, mais lorsque rentre le mari, à quelque heure que ce soit, il la trouva toujours à la porte, souriante, le saluant à genoux, les mains et le front touchant le sol.
Plus d'une n'agit plus ainsi qu'à contre-cœur et je
GéNÉRALITÉS SUR LE JAPON 287
crois bien qu'avant peu, le mari japonais entendra des phrases que peu de maris européens ignorent, telles que celles-ci : « D*où viens-tu ?... Est-ce une heure pour rentrer? Je suis la plus malheureuse des femmes!... Tu ûe m'aimes plus!... Tu me trompes... oui, tu me trompes !... Je sais ce qui me reste à £aire!... Va la retrouver !... Ne me touche pas, tu me dégoûtes, etc., etc. >
Mais bien des neiges fondront sur le flanc du Fuji avant que les Japonais comprennent que la même femme peut réunir à la fois le charme de la geisha, la dignité de l'épouse et la tendresse de la maman.
Ce qu'ils auraient de mieux à faire, pourtant, ce serait de le comprendre tout de suite, attendu que beaucoup de Japonaises commencent à s'en douter.
Paroles d'un ami.
Même de sensibilité moyenne, la plupart de ceux qui ont visité le Japon sont captivés par le charme de ses paysages, séduits par la politesse et l'éducation de ses habitants. Je ne crois pas qu'on ait pu jeter un regard sur son passé sans être émerveillé par sa vitalité, sa noblesse, par le talent de ses artistes et le courage de ses soldats. D'autre part, on est déconcerté et un peu gêné par son orgueil. Et, sans douter de son avenir, on est cependant troublé en pensant aux aventures tragiques qui lui sont promises, aventures non dépourvues de grandeur, ni de dangers, et dont il faut qu'il sorte triomphant.
J'écris ce dernier chapitre quatre mois après mon
retour, quatre mois pendant lesquels j'ai étudié l'histoire de l'admirable pays qui m'a conquis. Jamais, jusqu'ici, hors de France, je n'avais subi une telle emprise; jamais je ne m'étais senti à ce point captivé, attaché, assimilé. Deux ou trois fois la pensée m'est venue de bouleverser mes projets, d'oublier la date fixée du retour, et de rester là longtemps, indéfiniment. Je l'eusse fait. Je ne me serais pas résigné à quitter le ciel et la terre du Japon si ce n'avait été pour retrouver la terre et le ciel de chez nous. Depuis que la Grèce a perdu ses arbres et ses habitants, il n'est douceur de vivre qu'ici et là-bas.
Le vieux mot: «Tout homme a deux patries, la sienne et la France » est encore vrai pour le Japon. Je m'y suis attaché comme à un parent qu'on aurait retrouvé et qu'on aurait choisi.
Mon cas n'est pas exceptionnel. Au contraire, il est la règle. A peu près tous ceux qui ont visité le Japon déclarent qu'ils l'ont quitté avec chagrin et qu'ils n'ont pas vu fuir ses rives sans un serrement de cœur, comme s'ils s'éloignaient d'une patrie. Ceux qui ont résisté à son enchantement le dénigrent au contraire avec une violence qui ne peut s'expliquer que par le dépit. C'est de l'amour qui refuse de s'avouer, je ne sais pourquoi. Cette révolte contre des charmes trop puissants est une autre forme de l'aveu. Il faut douter de la tranquillité du cœur d'un homme qui dit trop de mal d'une jolie femme.
Axiome : Tout Japonais est plus civilisé que n'importe quel Européen d'une classe correspondante.
Cette différence saute aux yeux dès les premiers pas qu'on fait dans la rue. Les hommes dont la situation
sociale est égale à celle de nos cochers et de nos charretiers sont polis. La langue japonaise, m'a-t-on dit, n'a pas de mots pour exprimer des injures. Qui voudrait y être grossier en paroles ne le pourrait pas. Pendant près de deux mois passés le plus souvent sur 1er routes et dans les rues, je n'ai pas vu une ûgure courroucée ni entendu une voix proférant des invectives.
A Kioto, au croisement de deux rues, deux bicyclistes se heurtent et tombent. Vous savez ce qui se serait passé autre part. Ici, j'ai vu chaque bicycliste se relever, s'ébrouer, ramasser sa machine. Puis, ils sont allés l'un vers l'autre, se sont fait des révérences, et, après avoir échangé des sourires, ils ont parlé de l'accident. Je me demandais, en partant, comment je pourrais, à Paris, revoir nos charretiers l'écume à la bouche, se menaçant du fouet, et hurlant des injures faites d'obscénités. Ici, la politesse est de règle chez les plus humbles. Ici, dans la rue, on s'interroge directement, sans excuses préalables (qui, au fond, sont l'expression d'un doute), on se demande un renseignement comme si on se connaissait, sans penser qu'il puisse être refusé. Et l'on fait de grands saints même à l'agent de police qui vous l'a donné. En quittant le pousse-pousse, on ne doit pas se contenter de payer le kouroumaya, on doit le remercier. On répond aux saluts des serviteurs comme on répond aux saluts des égaux. Et leur profession s'en trouve relevée. Dans les musées, en entrant dans une salle vide, on en salue le gardien, qui, d'ailleurs, s'est levé à votre approche, et avec qui vous pouvez causer, car c'est un homme non seulement de bonne éducation, mais instruit, peut-être un étudiant.
En France, nous sommes en République, et c'est au Japon qu'est l'égalité sociale. En France, surtout dans les grandes villes, l'inférieur vous considère toujours comme
un ennemi. Il a l'air de vous rendre responsable de son sort qu'il juge indigne de lui. Il accepte des gratifications avec trop de servilité ou trop d'indifférence. Ici, même à une servante d'auberge, il vaut mieux donner un faible pourboire dans une enveloppe, et avec un salut, qu'un gros pourboire tout nu et tout sec. Souvent, un pourboire mal présenté est poliment refusé. Il y a très peu de temps encore, le paiement de la note, dans les hôtels de province, était réglé par la générosité seule du client. On était supposé avoir donné et reçu l'hospitalité gratuitement. Au départ, l'hôtelier remettait au voyageur un petit éventail, en échange de la rétribution qu'il en recevait et qui s'appelait « argent pour le thé. » Cette coutume existe encore. Mais elle se perd depuis que beaucoup d'étrangers voyagent.
En Europe, les classes sont séparées moins par l'orgueil des riches que par la vulgarité des pauvres. La différence d'éducation éloigne plus que la différence de fortune. Nulle part je n'ai vu aussi peu de contraste entre les hommes. Tous sont bien élevés. Ce terme de c bien élevé » peut être inattendu s'il s'applique à un homme aussi humble qu'un traîneur de pousse-pousse. Il est exact, cependant. A Sendaï, un de ces kouroumaya qui nous servait de cicérone, nommait les divinités bouddhistes et les héros disparus, et cela, non avec la sécheresse ignorante d'un guide, mais comme quelqu'un qui sait, et à qui on pouvait toujours poser de nouvelles questions sans qu'il restât court. On emploie, en parlant à un porteur de bagages, le mot Kimi, le même qu'emploient les étudiants les uns envers les autres. Si vous vous arrêtez chez quelque marchand de curiosités, le traîneur de kourouma entrera avec vous, regardera en connaisseur les objets exposés, examinera ceux que vous marchanderez, et cela d'une façon si naturelle, avec
une telle réserve dans la familiarité, que vous ne penserez pas à vous en étonner. La foule elle-même est polie. En voyageant sur la Mer intérieure, j'ai vu des paysans, qui allaient prendre le bateau, se faire des politesses avant de monter sur la passerelle.
Il n'est pas besoin, ici, de wagons réservés aux dames seules^ aûn de soustraire les voyageuses à la grossièreté possible des voyageurs. En voyage, un monsieur et une dame japonais s'adressent la parole sans formules préalables de politesse, comme s'ils étaient de la même famille, sans gène et sans galanterie. On se quitte en échangeant une ou deux petites courbettes, et c'est tout.
Aux arrêts des trains, on vend des bento, c'est-à-dire des paniers-repas. Le papier de soie qui enveloppe la boîte de bois qui ne sert qu'une fois, porte ces mots : « La préparation de ce bento est indigne de vous, acceptez-le cependant, par bonté. »
Les enfants d'ici, comme les nôtres, adressent des chansons aux petits animaux avec lesquels ils jouent. Lafcadio Hearn nous a donné les traductions suivantes de quelques-uns de ces refrains japonais :
... f Viens, ver luisant, je te donnerai à boire. Là-bas, l'eau est amère, et Teau d'ici est douce. »
. . . < Escargot, escargot, sortez un peu vos cornes ; il pleut 6t le vent souffle, sortez un peu vos cornes; rien qu'un petit ïûoment! »
... < Papillon, petit papillon, viens voler sur la feuille de ^; mais si tu n'aimes pas la feuille de na, viens, je te prie, voler sur ma main, i
Comparez avec la stupidité de notre :
Hanneton, vole, vole, vole,
Ton mari est à Técole,
Il a dit si tu ne voles..., etc.
Tous les Japonais savent lire et écrire, presque tous sont capables de composer ces petits poèmes de trente et une syllabes qu'oti appelle outa ou tanka. Pendant la dernière guerre, une société faisait distribuer aux combattants des grandes enveloppes contenant des chaus* settes, du papier à lettres, des brosses à dents, du tabac, des bonbons. Sur chaque enveloppe était mentionné le nom du donateur, et le bénéficiaire remerciait souvent par une petite poésie.
En face de l'Européen qu'il ne connaît pas, le Japo* nais est souvent très réservé, un peu inquiet, mais si, par le moindre geste de politesse, vous lui faites com* prendre que vous ne lui êtes pas hostile, il devient subitement aimable, empressé, prévenant. Exemple : à une station, deux trains se croisent et s'arrêtent. Le compartiment des premières classes de l'un est en face des troisièmes de l'autre. Dans celui-là des Européens, dans celui-ci des gens du peuple japonais. On se regarde, les visages fermés. Soudain, du côté des Européens, part un signe de sympathie : un petit mouvement de la main et un sourire à un enfant. Aussitôt, c'est de l'autre côté, un déchaînement, une explosion d'amabilités, et au départ mille saints charmants. Pendant l'arrêt, le chef du train, descendu, cueillait une fleurette entre les rails.
Depuis deux cent cinquante ans, le Japon vivait et se développait tout seul. Il n'avait conservé de relations avec le reste du monde que par l'intermédiaire des Hollandais parqués dans le petit îlot de Deshima, relations dont on pourrait ne pas parler tant elles étaient difficiles, rares, surveillées, réservées à quelques-uns. On peut dire que le Japon s'est gardé sous cloche pendant ces deux siècles et demi. Les Blancs ont levé la cloche
et ils ont eu la grande surprise de trouver dessous non des sauvages, mais un peuple d'artistes et de héros, qui, avec une facilité un peu humiliante pour nous, s'est assimilé bien vite les sciences de l'Europe, non qu'il l'admirât, cette Europe, mais parce qu'il avait vu, du premier coup d'œil, qu'il ne pourrait lui résister qu'en l'imitant. L'Europe fut un peu vexée de voir ces Japonais si rapidement lui ressembler, et par dépit, elle déclara que le Japon était un peuple de singes, capables d'imiter, incapables d'invention. Et cela revient à reprocher au Japon de ne point nous avoir dépassés, puisqu'on voudrait qu'en cinquante ans, non seulement il eût appris tout ce que nous savons, mais encore qu'il eût innové, c'est-à-dire trouvé ce que nous n'avons pas trouvé encore. Nous considérons comme négligeable qu'il nous ait égalés, et nous lui reprochons de ne pas nous être supérieurs. C'est beaucoup le flatter, sans intention, du reste.
Le Japon, lui, n'est pas encore revenu de sa surprise. Nous lui étions apparus tout d'abord comme des êtres presque surnaturels, et de voir qu'il a pu si vite apprendre tout ce que nous savons, cela l'a porté à nous mépriser un peu. Et il en a, de plus, conçu de luimême une opinion excellente.
Un journaliste japonais reprochait sérieusement à ses compatriotes de n'avoir pas encore un auteur mondial. Cela ne peut durer. Qu'on se hâte! Il n'y a qu'à y penser, n'est-ce pas !... Et des inventeurs surgissent en effet, pour disparaître le lendemain. On cherche autre chose. On veut à tout prix étonner le monde. Et s'il n'a encore produit Hérodote, ni Tacite, le Japon possède cependant un historien qui c prouve » que les Japonais sont les ancêtres des Grecs, et que c'est le frère de leur premier empereur qui éleva les pyramides d'Egypte.
Leur surprise d'avoir vaincu les Russes est marquée par l'abondance des monuments élevés depuis dix ans pour perpétuer ces victoires. Il semble que l'histoire du Japon n'ait rien produit de mémorable avant cette date. Et ces monuments, un peu puérils, sont, en général, un défi au bon goût. A Nagoya on a dressé sur une place un énorme obus en pierre. A Tokio, non loin du Palais impérial, un trophée est fait... d'un réservoir d'eau élevé par les Russes en Mandchourie, et qu'on a rapporté ici, à grands frais, parce qu'il a été percé d'un obus japonais. A Miyajima, il y a aussi (dans cette île sainte!) des tourelles de cuirassés déchirées et des obus... Dans d'autres villes, on voit les statues de bronze des héros de la même guerre... Et là, il faut bien reconnaître que, du premier coup, le Japon nous a dépassés. Tout de même, la laideur de nos statues ne va pas jusque-là.
Le comte Okuma écrivait simplement, à propos de cette guerre russo-japonaise : « Ce petit pays civilisé qui s'appelle le Japon attaque le grand pays barbare qu'est la Russie. » Et à Tokio, on parlait sans rire d'aller signer la paix à Saint-Pétersbourg. Dans un ouvrage récent, Fifty years at new Japon^ on lit des phrases comme celle-ci : c A eux (les Japonais) est dévolue la mission de mettre en harmonie les civilisations de l'Europe et de l'Orient, et ainsi de diriger le monde entier vers un plan plus haut * ».
1. Je trouve dans les Mélanges japonais d'octobre 1905 une bien jolie page sur la timidité japonaise. On me saura gré de la reproduire ici.
« Mais il est un côté du Japon patriote, dans ses relations avec les puissances étrangères, qui a échappé à beaucoup d'Européens, je veux dire la timidité. Que cette timidité se résolve en dernière analyse à de l'orgueil impuissant, je laisse la question à trancher aux psychologues. Le Japon a craint, craint peut-être encore l'Europe et TAmérique plutôt rogues à l'endroit des arrivistes. Il
Cet orgueil n'est pas, comme celui des Chinois, haïssable.
Le Japon a payé de son sang — et largement — le droit d'être orgueilleux. Et d'ailleurs, cet orgueil est de bonne foi, candide même, mais généreux ; il est grave, sympathique et touchant.
est circonspect dans ses relations ; craignant de manquer de tact, il a eu en maintes circonstances des allures gauches, embarrassées, qui ont fait croire à de la fourberie quelquefois, et, dans certains cas particuliers, à de la poltronnerie. Pour donner une idée de ce côté tout spécial du Japon au regard de l'Europe, et du Japonais dans ses relations avec l'étranger, je le comparerais volontiers à un jeune militaire qui fait sa première entrée dans un salon. Dans la solitude de sa chambre, il a minutieusement fait tous ses préparatifs, d'après les derniers codes de politesse, a passé, repassé devant sa glace ; mais le moment de l'épreuve est terrible. Sa démarche est gauche et timide, il semble avoir les jambes en trop, les bras en trop. Il veut faire trop bien, plaire à trop de monde, et ses louanges sont outrées, son shakehand est hésitant ; il salue trop ou trop peu, se retire trop tôt ou trop tard, et sa sortie est un désastre. Intelligent, l'épiderme sensible, il n'a pas plutôt ft'anchi le seuil qu'il ressent au cœur, comme des lames d'acier, le contre-coup des rires narquois que son imagination vive lui fait entendre derrière la cloison; courageux, il voudrait revenir sur ses pas et faire rentrer dans la gorge des insolents les mots injurieux que peut-être ils n'ont pas prononcés. Formaliste à outrance, le Japon ne s'est pas encore fait à la forme européenne, ce qui ne veut pas dire que tout Japonais qui entre en relations avec les Européens soit gauche ou stupidement prétentieux, gentleman à la façon dont Thackeray ridiculise certains de ses compatriotes. Le Japonais a même sur certains peuples l'avantage, d'aucuns diraient la faiblesse, de sentir qu'il n'est pas tout à fait à l'aise dans son nouveau monde. Les &mes sensibles sont rarement conquérantes et la sensibilité a été la qualité ou le défaut du Japon dans ses relations avec TEurope : le qualificatif ici est une question de latitude. Mais qu'arrive-t-il ? Un jeune homme ridiculisé prend parfois en haine un monde qui le fascine ; le Japon prendrait-il en haine l'arrogante Europe? » — F. H.
Rien, à mon avis, ne caractérise n^ieux une des faces de Fàme japonaise que Thistoire suivante qu'on pourrait intituler : l'Histoire de deux Samuraï et d'un petit bateau à vapeur.
C'était au moment où le Japon, de mauvais gré,ouvrait sa porte. On y sentait déjà le besoin de se servir des mécaniques inventées par les Blancs. Deux jeunes Samuraï, ardents, généreux, ne doutant de riett, ni d'euxmêmes, achetèrent à une maison anglaise un petit bateau à vapeur, avec lequel ils comptaient faire un tour en Europe. Le petit bateau leur fut livré en rade de Yokohama. C'était la première fois qu'ils en voyaient un d'aussi près. Mais, en bons Orientaux, ils se gardèrent bien de montrer leur surprise, et, en bons Japonais, d'avouer leur ignorance.
Les Anglais leur proposèrent de les initier aux mystères de la navigation à vapeur. Nos deux jeunes coqs déclarèrent qu'ils s'en tireraient tout seuls. Les vendeurs n'insistèrent pas.
On recruta un équipage purement japonais qui partageait la confiance des deux capitaines, et leur ignorance aussi. Le lendemain de grand matin, à bord, on alluma les feux. Mais le sifflet de la soupape de sûreté se fit entendre. Les jeunes gens éteignirent et se retirèrent, disant qu'ils ne désiraient pas aller plus avant, et qu'ils avaient voulu simplement se rendre compte de l'état des chaudières. A terre, ils trouvèrent un ouvrier japonais qui avait servi de chauffeur à bord d'un bateau anglais, ils l'embauchèrent, et, afin de ne pas exciter les moquei^îes des étrangers parmi lesquels l'histoire se chuchotait déjà, ils procédèrent, de nuit, à une nouvelle tentative. Us purent chauffer sans danger et mettre même la machine en marche, mais ils ne parvinrent pas à embrayer les roues, de sorte que le petit vapeur fuma, cracha, siffla.
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tressauta sans pouvoir se déplacer. Nos deux Samuraî ne perdirent point courage. A terre, ils déclarèrent qu'ils n'étaient poipt partis avec Tintention de sortir du port, mais qu'ils avaient voulu simplement se rendre compte du bon fonctionnement de la machine et qu'ils en étaient satisfaits. Ils se renseignèrent adroitement, discrètement, se crurent enfin instruits, se réembarquèrent. On alluma de nouveau les feux, la machine gronda, se rembraya, et enûn le bateau se mit en marche... mais en marche arrière* Après beaucoup d'efforts et de recherches on réussit à obvier à cet inconvénient capital, mais la malecbance voulut qu'on ne sut lever l'ancre, et le petit bateau se mit alors à tourner comme un cheval de manège à la longe.
Les deux Samurai n'insistèrent pas.
Le lendemain, ils s'embarquaient pour l'Europe... à bord d'un bateau anglais.
Et cinquante ans plus tard, le fils de l'un d'eux commandait un cuirassé, à la bataille de Tsoushima, où son audace assurait la destruction de la flotte russe.
Parallèlement :
En vingt ans 1^ population de l'empire a passé de trente-neuf millions à cinquante. Celle de Tokio a dou« blé, celle d'Osaka a triplé. (En 1888, quatre cent quarante mille, en 1908, un million deux cent cinquante mille.) Celle de Kobé a également triplé, aussi celle de Yokohama. Celle de Na^saki a quadruplé (quadruplé en vingt ans).
Et pour en unir avec les chiffres, les dépôts en banque ont passé, de 1888 à 1905, de soixante-dix millions à un milliard trois cents millions de yens, et les effets escomptés, de cent quatre-vingt-sept millions à trois milliards quatre cents millions.
Seulement, aujourd'hui, le Japon est au bout de son effort physique. Il paraît épuisé.
Semblable à un adolescent poussé trop vite, il traverse une crise de croissance.
A rintérieur, il est atteint de socialisme, gravement.
Et ses trois voisins : la Chine, la Russie, ^s États- Unis constituent pour lui trois dangers contre lesquels il ne pourra se défendre qu'avec de nouveaux efforts. Ces efforts ne sont pas au-dessus de son courage. Il faut souhaiter qu'ils ne soient pas incompatibles avec ses possibilités matérielles.
Les dépenses militaires de ce pays sont hors de proportion avec ses richesses. Ce n'est que par un véritable héroïsme silencieux, ignoré, volontairement dissimulé par orgueil, qu'il a pu tout à coup ajouter à ses dépenses ordinaires celles qu'il a dû s'imposer pour construire des cuirassés, acheter des canons et des fusils, et entretenir sur le pied de guerre une armée formidable. Ses victoires sur la Chine et sur la Russie ne lui ont pas rapporté d'argent. La guerre est une industrie qui n'a pas fait ses frais. Aussi est-elle devenue très impopulaire.
— Nous en avons assez, m'a dit un homme posé, de nous ruiner pour des militaires qui prennent trop d'autorité et trop d'argent. De l'argent, nous en avons besoin pour l'instruction et pour les travaux publics.
Entendez bien que si l'indépendance du pays était en jeu, tous les Japonais s'offriraient à la mort avec enthousiasme. Mais ils commencent à trouver trop lourds les sacrifices en temps de paix. Le développement de Tindustrie a, ici comme ailleurs, créé le socialisme, et la misère a fait des révoltés. Dans la seule ville de Tokîo, le nombre de gens sans travail dépasse souvent le
chiffire de cent mille. Des hommes qui ne font rien et qni souffrent, et qui sont énergiques, et qui ne craignent pas la mort, sont des malheureux tout préparés pour les crimes collectifs.
Certains signes peuvent donner à supposer qu'un mauvais vent commence à sauffler sur les institutions et les principes moraux qui ont fait la force de ce pays. On a manifes^ devant le Palais impérial. Un coup de feu a été tiré sur un train qui transportait l'Empereur. On a feint de ne pas comprendre certains de ses ordres, et on a combattu des ministres qu'il venait de désigner. Un Japonais promena le drapeau rouge dans les rues de Tokio, en 1908. Deux ans plus tard, un complot fut découvert, qui avait pour but de faire sauter le Palais par la dynamite. Douze des coupables furent pendus. € C'était la première fois, dans toute l'histoire du Japon, dit M., de la Mazelière, qu'il avait été attenté à la vie de l'empereur, descendant des dieux. »
Les vertus militaires sont elles-mêmes compromises.
D'après un journal d'Osaka qui cite les paroles du colonel Ono, en une seule année, plus de 16.000 jeunes gens ont cherché à éviter le service militaire ; d'autres, et à la veille du conseil de révision, se sont créé des maladies.
De mauvais ferments ont passé dans l'armée elle* même, dont la moralité est en baisse. Preuve, cet extrait d'un roman, Plutôt la mort! de Tokutomi Kenjiro :
— ... Non, vraiment, les officiers d'aujourd'hui... Je ne devrais pas médire de mon prochain^ mais tout de même il se passe des choses qui révoltent. A présent ils veulent tous amasser de l'argent. Il ne reste plus rien des Samuraï d'autrefois !
Et encore :
— ... Un officier s'est donné corps et âme à sa patrie,
et son devoir est de la défendre. En dehors de sa profession, exercer on métier secret, prêter de l'argent à la petite semaine, s'entendre avec leê fournisseurs de V armée pour réaliser des gains illicites^ est-ce une chose pardon* nable ? Et puis ce qui m'exaspère c'est leur passion du jeu. Je connais de mes camarades qui s'y adonnent en secret, c'est vraiment déplorable. Vis-à-vis de leurs chefs, ces gens-là ne font que des courbettes ^ors que, par tous les moyens, ils cherchent à soustraire ce qui appartient à leurs subordonnés, je puis certifier ce que j'avance. »
La Foi elle-même est ébranlée. Dans la grande rue de Tokio, on peut voir, chaque soir, une réclame lumineuse qui représente le Bouddha sacré de Kamakura tombé au rang de marque de fabrique.
Et le général Terrauchi (cité par H. de la Mazelière) a écrit :
c Comme je me suis occupé spécialement de l'éducation dans l'armée, j'ai étudié, sous ses divers aspects, la question de la formation morale des soldats. J'ai fait moi-même examiner combien il y avait d'adorateurs parmi les nouvelles recrues, le matin au lever, et j'en ai fait dresser des statistiques. J'ai pu constater que le nombre des adorateurs diminuait d'année en année et que ces dernières années on n'en voyait pas même l'ombre. »
Le socialisme se développe à un tel point qu'un ministre de l'Instruction publique a dû, il y a six ans, faire rechercher, pour les chasser de l'enseignement, les professeurs qui font profession de socialisme. Il est permis de croire qu'on ne les a pas tous découverts.
Déjà, des troubles ont éclaté à la suite des grèves. En
GÉNiRAUTiS SUR LE JAPON 301
4907, les ouvriers des mines de cuivre d'Ashio se sont ameutés, emparés des magasins, enivrés de saké et ont mis le feu aux bureaux. Le â9 avril de la même année, plus de mille mineurs, employés aux mines <le charbon de Horonai (Hokkaidô), se mettaient en grève, réclamant une augmentation de salaire, lançaient des bombes dans les bureaux de la compagnie, forçaient la police h battre en retraite. A Basshi (Shikokou), plusieurs centaines de mineurs, dans la nuit du 4 juin, employaient la dynamite contre les maisons des directeurs et des surveillants, coupaient les âls télégraphiques et, dans les bagarres avec les agents, tuaient un chef de la police.
Il ne faudrait pas commettre Terreur de généraliser. Ces faits sont exceptionnels. Ils n'en sont pas moins des faits significatifs qui jadis ne se seraient jamais produits. L'avènement de l'industrie a été une calamité pour la Terre entière. Pour le Japon, cette calamité est particulièrement grave parce qu'elle s'y est abattue avec plus de soudaineté. La vie de l'usine est incompatible avec la politesse traditionnelle. La production industrielle, imposant le bon marché, va tuer l'art délicat et personnel du Japon. L'enlaidissement fait des progrès incessants. DansHeti rues, un ami du Japon s'^attriste à voir ces étudiants coifiés de leur odieuse casquette de bicycliste ou de Prussien, s'en aller dégingandés, le nez au vent sous leurs lunettes, balançant à la main leur bouteille d'encre européenne^ et donnant, avec leur jupe grise et \fi\xT veste à pois blancs, l'imprâBsion de grands gamins à qui on a trop tardé à mettre la première culotte. Beaucoup de ces étudiants sont arrogants.
Oubliant que
Quand sur une personne on prétend se régler, C'est par les beaux côtés qu'il lui faut ressembler,
ils croient se donner des airs civilisés en prenant des airs insolents. Ils nous imitent trop, et surtout il9 imitent les moins bons d'entre nous.
c La corruption des étudiants des deux sexes est un fait avéré, dit un journal japonais. Ceux qui ne sont pas corrompus manquent totalement d'énergie et de caractère. Les garçons se complaisent dans les romans, la poésie, un tas d'amusements futiles, courent les maisons de ^aisir, luttent d'élégance, soutirent de Targent de leurs amis, abusent des jeunes filles... » Ils se révoltent contre leurs professeurs, font grève contre eux, et vont jusqu'à les battre.
Les artistes japonais s'américanisent. Une visite dans un des immenses bazars-labyrinthes de Tokio est d'un effet lamentable et remplit de chagrin ceux qui ont aimé les bibelots spirituels, les jouets ingénieux, les estampes vivantes, les dessins admirables de l'ancien Japon.
Si la foi s'en va, si le respect de l'empereur s'en va, si la douceur des mœurs disparaît, si les traditions sont méprisées, si l'art s'industrialise, si les âmes perdent leur noblesse, qu'adviendra-t-il du Japon? Après des révolutions, après des déchaînemenH d'instincts, après des tueries, il ressemblera, par les plus vilains côtés, aux pires des États de la terre, et ce sera une profonde tristesse pour tous ceux qui l'auront aimé.
Il faut lui dire tout cela. On l'a assez louange. On l'a trop louange. S6s véritables amis sont ceux qui, au lieu de le flatter, auront le courage d'encourir sef colères en ne lui cachant pas la désagréable mais féconde vérité.
1^ Les cinquante millions de Japonais sont à l'étroit dans leur archipel.
2® Les grandes villes du Japon, dont la population a triplé en vingt ans, ont besoin de trouver, au dehors, des clients à qui vendre leurs produits.
Ces deux faits détermineront sans doute les grands événements prochains de l'histoire du Japon, événements qui peut-être seront grands pour l'histoire du monde.
Tout à côté du Japon, la Chine offre à la fois des territoires et des consommateurs. Mal organisée, sans idées générales, sans patriotisme, elle est une c prate facile » qui tente en même temps l'Europe et l'Amérique. Seules, les compétitions des puissances ont empêché qu'elle fût démembrée. On lui a arraché des lambeaux.
Le Japon ne peut pas tolérer qu'elle passe en d'autres mains que les siennes. C'est pour lui une question de vie ou de mort. Il l'a bien senti, et, lorsque la Russie a lancé son Transsibérien comme un long tentacule, comme un bras immense terminé par une main avide, le Japon a donné une tape sur cette main ouverte qui menaçait la Mandchourie et la Corée. Il a fait la guerre, il s'est approprié officiellement l'empire du Matin calme, et tacitement la Manddiourie. L'influence russe en Chine est amortie pour quelque temps.
Mais voici qu'un autre danger s'annonce, aussi redoutable. Les États-Unis, depuis plusieurs années, s'intéressent beaucoup à la Chine, et lui font mille coquetterie!^ Les missionnaires américains pullulent dans ses villes et ses campagnes. Les conseils sont prodigués, les encouragements, les offres de toutes sortes. Paciû-
quement, tout au moins, les États-Unis veulent s'assurer cette belle clientèle.
Les Japonais ne peuvent pas permettre raméricanisation de la Chine. Ce serait accepter d'être pris dans la mâchoire des tenailles, ce serait s'y placer et s'offrir à l'écrasement. Us résistent. Or voici qu'un nouveau tentacule, qu'un autre bras, venant de l'Est, cette fois, se prolonge encore vers la Chine, armé d'une main non moins avide, sur laquelle aussi il va falloir taper.
Pour parler plus simplement, l'ouverture prochaine du canal de Panama, en permettant la concentration rapide de toute la flotte des États-Unis dans l'Océan Pacifique, est, pour le Japon, un événement de la même importance qae l'achèvement du Transsibérien.
Le Japon attendra-t-il l'ouverture du canal pour avoir avec les États-Unis une explication que les événements de ces dernières années ont rendue nécessaire? On peut en douter. Si le Japon se sent de force à supporter le poids d'une nouvelle guerre, les prétextes en sont tout trouvés.
* En 1853, le commodore Perrey vint, sous la menace de ses canons, forcer les Japonais à ouvrir leurs îles au commerce des États-Unis. Et, lorsque les Japonais, ayant accepté, veulent, à leur tour, aujourd'hui, faire du commerce en Californie, les Américains émettent la prétention de les en empêcher, ou de les traiter comme des nègces.
Il ne faudrait pas s'étonner qu'avant peu, le Japon se préparât à rendre aux Ëtats-Unis la visite du commodore Perry... peut-être en passant par le Mexique.