Lafcadio Hearn, Kokoro. Traduction de madame Léon Raynal
guerrières, et de prendre, de leurs sciences, tout ce qui était nécessaire pour les repousser.
Est-ce à dire que le dernier Shogun ait vécu? Non, peutêtre. On peut prévoir que si le Japon se trouvait sous la terreur d'une guerre civile ou la menace d'une invasion, l'empereur, afin de laisser hors de discussion le principe divin dont la pérennité a déjà sauvé la patrie, nommerait un généralissime chargé de prendre toutes les responsabilités et d'accepter la possibilité d'une défaite. Ce serait la résurrection du Shogunat. Si cela devait arriver, souhaitons pour le Japon qu'il trouve alors un homme noble et valeureux autant que le furent Yeyasou et Yemitsou.
Les fleurs, les arbres et les jardins.
Le Japonais aime les fleurs. Pas toutes les fleurs. Celles seulement qu'on lui a appris à aimer depuis son enfance, et qui sont consacrées par la longue vénération des temps écoulés. Il en est qu'il déteste, les camélias rouges par exemple ; tombés, ils ressemblent, pour lui, à des tètes coupées.
Il y a, dans la mythologie japonaise, une déesse, qui réside sur le Mont Fuji, et dont la seule mission est d'assurer la floraison des arbres dans l'Empire du Soleil levant. EUeT s'appelle : La déesse qui fait s'ouvrir les corolles.
Les grandes fêtes populaires de ce peuple extraordinaire ne sont pas des anniversaires glorieux, mais les jours d'épanouissement de ses fleurs préférées.
A Kyoto, au centre d'un grand parc, il est une grande place, et, au milieu de cette place, un énorme cerisier
dont les longues et fortes branches sont solidement étayées. Dès que s'entr'ouvrent ses fleurs, une foule l'entoure. Vingt mille personnes se répandent dans le parc. Des marchands de thé, de saké, de pâtisserie, de souvenirs et aussi d'objets de piété viennent s'y établir. Des restaurants éphémères, faits de cabanes frêles, s'y installent. Sur des tréteaux, mille étagères sont dressées, où des familles viennent s'accroupir pour manger et vivre en regardant les fleurs mauves dont l'énorme bouquet, dans la poussière ensoleillée, a des légèretés de nuage. Pendant tout le jour et toute la nuit, une foule, élégamment joyeuse, circule autour de l'arbre. Des groupes d'hommes, de femmes, d'enfants s'arrêtent longuement devant lui, pendant des heures, et le contemplent en souriant, perdus dans des ravissements que nous ne pouvons pas ^jomprendre. Cela dure autant que les fleurs pâles. Et lorsqu'une pluie violente ou quelques coups de vent les ont arrachées et flétries, lorsque les pétales dispersés couvrent le sol de leur neige délicate et rose, alors, en un seul jour, les étagères sont démontées, et toute la grande place, et le grand parc où, la veille, une fouie se pressait, deviennent subitement déserts et silencieux.
La naissance et la mort des fleurs du grand cerisier ne règlent pas seulement la durée de la j.oie autour de lui. Dans la ville, et dans le plus beau théâtre, des danses somptueuses commencent le jour où elles s'épanouissent et unissent le jour où elles se fanent. Ce sont les c danses des cerisiers » (Miyako-Odori). Elles ont vaguement un caractère sacré, et leur déroulement attire un grand nombre de spectateurs. Cinq ou six séances sont données chaque jour, chacune devant huit cents personnes. Si Ton prend un billet pour les premières places, on est invité à boire une tasse de thé préparé selon les rites
de la cérémonie traditionnelle, dont je parlerai en détail plus tard. Les danses, extrêmement chastes, consistent en simples évolutions. Mais les danseuses sont les GeishaSy et les plus belles de tout le Japon. D'autres geishas composent Torchestre et il est difficile de s'imaginer quelque chose de plus gracieux que ces très jeunes filles somptueusement vêtues. Pendant que les danseuses vont de gauche à droite, puis de droite à gauche avec de jolies attitudes et de gracieux mouvements d'éventails, les petits musiciennes grattent leur guitare au long manche; certaines, armées de deux courts bâtons blancs, frappent un petit tambour. Elles font penser aux petits lapins de nos jouets d'enfants. Rien n'est plus gracieusement comique que leur sérieux. Quelques-unes enfin, non moins graves et charmantes, tapent de la main sur un tambourin, en forme de sablier, qu'elles portent sur leur épaule. Il y a un moment où les petits lapins restent immobiles avec un des deux bâtons levé, et les instrumentistes sont alors plus graves et plus gracieuses que jamais.
Si les fêtes, à propos de la floraison des cerisiers, sont célébrées à Kyoto avec plus d'apparat qu'autre part, le Japon tout entier n'en est pas moins en réjouissances. On vient de loin, parfois, pour voir un arbre renommé pour sa beauté. Plus que toute autre fleur, celle du cerisier est sacrée. Elle est l'emblème du peuple japonais, comme le chrysanthème est l'emblème impérial. Il faut remarquer que ces arbres ne donnent pas de fruits et sont cependant l'objet de mille soins. Le Japon est le seul pays au monde où l'on cultive des arbres uniquement pour leurs fleurs.
La campagne en est pleine. Le Japon, c'est l'archipel fleuri. Avant les cerisiers, les pruniers se sont montrés aussitôt la neige fondue. Après eux, en mai, voici les
pivoines éclatantes, pois les glycines laissant pendre leurs grappes démesurées, qui ont rendu célèbre à Tokio le jardin de Kameido, puis les azalées qui égaient la campagne de leurs couleurs éclatantes. En juin, ce sont les iris; en juillet, les couyoItuIus, et les lotus en août. Viennent enfin les chrysanthèmes. Par surcroît les Japonais considèrent comme des fleurs les feuilles des érables que Tautomne a rougies, et q^i sont la gloire de paysages renommés rien que pour cela. L'ayè^ nement de chacune de ces floraisons donne lieu à une fête. L'apparition de la première lune d'automne est encore une occasion de réjouissances, ainsi que la pre*mière neige.
Miyanoshita est connu de tous pour la splendeur de son printemps. C'est au printemps que nous y sommes arrivés.
Représentez-vous la Suisse. Mais la Suisse avec une profusion folle de fleurs sur les arbres, et l'élégance des petites Japonaises dessous. C'est la Suisse, avec ses cascades, le gazouillis de ses ruisseaux. Et de plus, snt nos tètes, et devant nos yeux, en haut, en bas, et de tous les côtés, un fourmillement de corolles blanches ou roses. On en voit le long des chemins, dans les jardins, au-dessus des toits, on en voit devant les maisons et dans les mains des promeneurs. On en voit encore sous ses pieds, dans les dégringolades des ravins; et, là-bas, sur les montagnes prochaines, ces grandes taches grises qui apparaissent avec des tons de tapis multicolores aux nuances de pastels effacés, ce sdnt toujours des fleurs. Fleurs de pécher, de poirier, de prunier, d'abricotier. On éprouve une certaine gène à
les nommer, à donner à ces fleurs qui sont leur propre fin, des noms de choses qui se mangent. Ici, elles ne seront pas remplacées par des fruits. Elles ne vivent que pour leur beauté. Elles ne se montrent là que pour le charme qu'elles apportent au renouveau, pour le symbole frais et joyeux de la vie qui reprend après la mort passagère de Thiver, pour la béatitude de nos yeux ravis devant leur délicatesse et leur tendre éclat. Elles sont le fond d* un paysage dont la grâce suffirait. Les maisons semblent des jouets tout neufs, et les petits ponts sont si précieux aussi qu'ils donnent envie de sourire.
Partout, de Teau, partout le bavardage des petits torrents courant sur les pierres et parfois happés au passage par des tubes de bambou qui les distribuent dans les jardins.
Je vois encore, dans ce tableau, un groupe de Japonais, coiffés, hélas ! de chapeaux mous ou de casquettes de bicyclistes ; mais dont l'un, un gros bonhomme, tenait une petite branche verte, toute droite dans sa grosse patte. Je vois aussi, plus loin, quatre jeunes filles, portant chacune une branche de fleurs toutes blanches. Elles avaient l'air de saintes échappées d'un vitrail très ancien, retouché par Watteau.
,Et sur les chemins fleuris, des hommes passent, tout semblables à ceux des vieilles estampes japonaises. Us portent des fardeaux à chaque bout d'un balancier qu'ils déplacent d'une épaule à l'autre. C'est le balancier qui geint. Je les aime de tant ressembler aux personnages des « crépons » dont j'ornais ma chambre, il y a trente ans, et de si bien réaliser le Japon que je suis venu chercher et qu'on m'avait dit disparu.
A un certain endroit, le sol était tout blanc de pétales détachés par le vent, et l'arbre semblait n'avoir perdu aucune fleur.
Je n'ai jamais vu, en un seul jour, autant d'hommes et de femmes en état d'ivresse, qu'à Ârakawa, près de Tokio, sous les cerisiers fleuris.
Une digue se prolonge à travers la campagne pendant une dizaine de kilomètres. Elle est, de chaque côté, bordée de cerisiers, de sorte qu'en la parcourant on passe sous un long tunnel de fleurs. Entre les arbres, des éventaires où l'on vend des petites bouteilles de saké. Une foule y circule incessamment pendant la première quinzaine d'avril. C'est une kermesse en longueur, une beuverie ambulante. La plupart des hommes portent à la main un flacon de cette eau-de-vie de riz, et une petite coupe. Et tout en marchant, on boit, on s'interpelle, on offre à boire à un passant, et l'on rit. Il y a quelques masques.
Le Japonais résiste mal à l'alcool. Un petit verre de bénédictine suffit à empourprer son visage. Deux petits verres le mettent en ébriété. Sur la digue d'Arakawa, un homme sur cinq a perdu son sang-froid. Et nombreuses aussi sont les femmes qui titubent. Ce /n'est pas très joli. Ce n'est pas non plus très laid, parce que le fond d'extrême politesse du caractère japonais préserve ceux-là et celles-ci d'une trop grande vulgarité. Une foule européenne qui compterait autant d'ivrognes serait absolument impossible. Ici, les grossièretés gênantes sont rares, et rares aussi sont les rixes. Des kourouma " fermés sont là, tout prêts à emporter les promeneurs qui ne peuvent plus tenir debout. Les autres marchent, la fiole d'alcool à la main, souvent soutenus par leur femme et leurs filles qui n'en sont pas humiliées. Les isolés vont devant eux, se heurtant aux passants, comme des toupies hollandaises. 11 y a constamment des ren-
contres où Ton s'interpelle en riant et qui se terminent par l'échange d'une coupe de saké. De chaque côté de la digue, en contre-bas, des familles, installées sur des nattes, font des repas champêtres. J'y ai vu un bon gros homme, coiffé d'un chapeau mou, et que les efforts de toute sa famille ne réussissaient pas à relever. Il s'en amusait beaucoup lui-môme et, sous son chapeau mou, sa face rubiconde se trouait d'un large rire à chaque tentative sans effet. La môre le prenait sous l'épaule, la femme le tirait par la main, sans parvenir à rien qu'à le faire glisser sur le derrière. Un gamin de sept ou huit ans, le nez morveux — comme tous ses camarades, hélas! — contemplait la scène sans effroi, ni surprise, en levant la tète afin de ne pas être gêné par la visière de son odieuse casquette prussienne. Une jeune fille se tenait à distance, un peu ennuyée.
Au milieu de cette foule en liesse, un groupe d'Européens a pu circuler pendant plusieurs heures sans être l'objet d'une seule manifestation hostile. L'un ressemble à un Américain, à l'ennemi de demain, et l'autre à un Russe, à l'ennemi d'hier. On les regarde, on les raille un peu. Mais le simili-Russe comprend et parle le japonais. Il riposte avec bonne humeur. Immédiatement les figures s'éclairent et il y a comme une explosion de gaieté et de sympathie. Le difficile, ensuite, c'est d'échap per aux amabilités qui durent trop longtemps, et aux eoupes de saké offertes avec insistance.
Mais, mon Dieu! que d'hommes saouls ! que d'hommes saouls pour fôter des cerisiers en fleurs !
— Ce jour-là, me dit un Japonais, nous ne connaissons pas nos parents.
Quand on sait l'importance du respect filial au Japon, on comprend la force de cette déclaration.
LE JAPON â03
Les fleurs, les arbres, les jardins procurent aux Japonais des émotions que nous sommes incapables d'éprouver, de concevoir, de deviner. Ils ont, sinon un sens de plus que nous, du moins un certain sens plus affiné. Pour nous, la disposition des fleurs dans un vase, la formation d'un bouquet comportent certaines lois peu nombreuses et peu compliquées. Pour eux, c'est un art. Et un art qu'on peut apprendre pendant de longues années, sans jamais le posséder à fond. Il y a, à Tokio, un grand magasin de nouveautés qui, < à l'instar de Paris > offre à sa clientèle une attraction à l'ouverture de chaque saison. Ici, c'est une exposition de bouquets, si ce mot de « bouquets », qui évoque une idée de bottelée, peut être employé pour désigner les délicates combinaisons de l'art japonais. Dans un très grand salon, le long des murs, court une galerie à hauteur d'appui, sur laquelle sont posés, assez éloignés les uns des autres, les vases fleuris dont l'ensemble constitue l'exposition de l'art de disposer les fleurs. Presque toujours, il a suffi d'une seule branche ou d'une seule fleur pour créer un petit chef-d'œuvre de grâce, de fragilité, d'élégance. Mais si nous subissons vaguement le charme qui s'en dégage, nous ignorons le pourquoi de notre plaisir. Au contraire, on peut voir des Japonais, hommes ou femmes, campagnards ou citadins, s'arrêter devant un de ces bouquets, et demeurer là, longuement, très sérieux, très intéressés, comme nos critiques d'art devant un tableau. Après un scrupuleux examen, ils se penchent vers leur voisin, lui font part, à voix basse, d'une critique ou lui signalent une beauté, visible seulement pour des yeux avertis. Une usine d'Osaka qui a la prétention d'offrir à ses ouvrières le maximum de
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confortable, a créé pour elles un cours d'arrangement des fleurs, comme chez nous on leur donnerait des leçons de musique.
Et il faut bien reconnaître qu'après avoir familiarisé ses yeux avec ces arrangements subtils, un bouquet européen peut paraître une chose grossière. Nos arrangements, à nous, ne sont guère que des oppositions et des harmonies de couleurs. C'est violent d'effet et un peu barbare.
L'amour des Japonais pour la nature se manifeste même sur la voie publique. A Tokio, j'ai vu devant une boutique, au pied d'un poteau électrique, en pleine rue, un minuscule jardin, avec des allées sablées, des arbres hauts comme un porte-plume... et des poissons rouges dans un bocal. Le tout disposé avec un soin minutieux, entretenu pieusement. Les gamins ne pensent même pas à prendre une fleur, à taquiner les poissons rouges ou à jeter des pierres au bocal. Il en est qui s'arrêtent, fixent sur l'ensemble un long regard de connaisseurs et passent. Inutile de dire que les gamins de Paris et d'ailleurs se comporteraient autrement.
On rencontre, très souvent, de ces jardins minuscules qui reproduisent exactement un paysage célèbre, tout en exprimant selon la fantaisie de l'auteur un rêve, ou même une pensée. Notez bien qu'il en tiendrait au moins quatre dans un mètre carré. Cependant, on y voit des collines, des routes, des rivières et des petits ponts en dos d'âne, des lanternes de pierre toutes petites, et des grèves, imitées par du sable très fin ou par des grains de riz. Il y a aussi des pierres. Les pierres ont, pour les Japonais, beaucoup plus de significations qu'elles n'en ont pour nous. Ils y découvrent, dans les formes et les découpures, des beautés auxquelles nos yeux sont fermés. Il y a des boutiques où l'on vend
de ces pierres, dont certaines se paient très cher. Le dessin et la couleur, non la matière, en font le prix. Nous ne pouvons distinguer, nous, aucune raison de la différence de valeur entre une pierre de cinquante ou de cent francs et une de dix sous. Pour nous, elles se valent. Nous sommes comme des sauvages qui mettraient au même rang une chromolithographie et un tableau de maître.
Et cependant nous éprouvons vaguement, en face de ces œuvres d'art, un sentiment agréable. Leur charme, leur beauté s'imposent confusément à nous. Elles nous attirent, nous retiennent et nous font un petit plaisir. Toutes les figures d'Européens sourient devant elles, comme devant les jeux d'un enfant. Les difficultés commencent lorsque nous cherchons les raisons de notre léger émoi. J'ai vu de ces jardins dans les gares, et il m'est arrivé d'y être assez intéressé pour passer, devant l'un deux, les dix minutes de l'arrêt. On sent très bien qu'il y a là autre chose qu'une reproduction minuscule de la nature. Les jouets de ce genre que nous avons vus chez nous apparaissent tout de suite comme des jouets, rien que des jouets. Après un coup d'oeil, on les a vus, et l'on ne sent pas le besoin de les regarder encore. Certainement, il y a dans les petits jardins portatifs du Japon une pensée, une esthétique que nous ne pénétrons pas, mais qui agit sur notre sensibilité.
Ces mêmes jardins, on les retrouve, reproduits à une plus grande échelle, à l'intérieur des maisons, dans une petite cour large comme une chambre, et je me souviens qu'à Miyajima, nous nous sommes arrêtés bien souvent dans les rues pour regarder la grande pièce d'entrée d'un hôtel de troisième ordre, d'une auberge, où l'on voyait, à côté du large escalier si raide qui conduit aux chambres, des dispositions heureuses de pierres, de
ponts, de petits arbres et de fleurs. On ne connaît, pour ainsi dire, pas d'habitation dont un coin ne soit ainsi arrangé en jardin. Il en est un célèbre à Tokîo, celui d'un marchand de curiosités. Dans un espace qu'on ne peut évaluer, mais qui est très restreint, il y a des collines, des ponts, des bassins, avec des carpes, des arbres nains * et des fleurs géantes. Pour donner cette illusion des lointains, il a fallu une science de la perspective et une ingéniosité admirables.
Le jardin de l'Arsenal, dans ce même Tokio, reproduit les cinquante-trois points de vue du fameux Tokaydo, dont M. de la Mazelière a donné une description si pittoresque. Pour nous, par exemple, ce petit étang, parsemé d'îlots, n'est qu'un petit étang. Quelle erreur est la nôtre : c'est la Mer intérieure du Japon !
Un dîner japonais. — La cérémonie du thé.
Les geishas.
Parmi les nombreux Japonais qui aiment la France, il en est peu qui mettent autant d'empressement à témoi-
1. Les arbres nains sont une des cariosités^ du Japon. Ils ont trente ou quarante centimètres de hauteur : pins, érables, cerisiers même, et sont la réduction exacte, dans toutes ses parties, de Tarbre naturel. On voit de ces nains qui ont cinquante ou cent ans, et en effet paraissent très vieux. Certains ont une valeur qui se chiffre par milliers de francs. Les Japonais ne livrent pas vo* lontiers le secret de cette culture. Ils ont toujours aimé Tésotérisme. J'ai pu savoir cependant qu'il faut greffer une petite branche bien choisie sur une jeune pousse, puis enterrer au-dessus de la greffe, dépoter chaque année, couper certaines racines et certaines branches, et arroser, alternativement avec de la soupe aux haricots et du jus de poisson (sic). Il ^st d'ailleivs des jardiniers spéciaux qui prennent ces petits arbres en pension lorsqu'ils commencent à dépérir. C'est la maison de santé ou l'hôpital des arbres.
gner leur sympathie que M. Inabata, le riche industriel de Kobé. M. Inabata parle français comme un Parisien, et ses deux jeunes filles, qui sont catholiques, ont reçu une éducation française, ce qui ne les empêche pas, au contraire, de porter le costume national avec une grâce parfaite.
En l'honneur de la France et de TAcadémie, il donna un grand dîner purement japonais auquel nous fûmes conviés.
A la porte extérieure, un vieux domestique nous attendait, et nous fit faire quelques pas dans le jardin où le maître de la maison vint nous souhaiter la bienvenue. Des eaux vives courent partout, et sur des pierres plates irrégulières, on traverse un petit lac bordé de rochers. Les yeux sont charmés par des paysages artificiels qu'égaient des lanternes de pierre. On nous indique un petit pavillon où va être célébrée la cérémonie du thé, et nos hôtes, qui, selon l'étiquette, doivent s'y trouver avant nous, nous quittent après mille saints. Dès que nous approchons de la porte indiquée, les panneaux s'en écartent. Deux charmantes Japonaises, déjà à genoux, se prosternent, le front contre terre, puis nous invitent à retirer nos bottines. Nous commençons à avoir l'habitude des usages locaux, et comme il convient, nous rendons aux jolies domestiques leur joli salut, nous nous déchaussons et nous pénétrons dans une toute petite pièce où nous sommes priés de nous asseoir.., à la japonaise. C'est se mettre à genoux et s'asseoir sur la plante des pieds. Pour les Européens, cela devient un supplice intolérable après quelques minutes. On a pitié de nous, on nous apporte, non pas des chaises. Dieu
merci! mais des coussins où nous serons moins incommodément, et qui nous permettront de ne pas profaner la cérémonie par des attitudes trop barbares.
Bientôt entre une geisha — j'allais dire une prêtresse — avec sa suivante, telle un enfant de chœur. La cérémonie du thé qui consiste, sans plus, à la préparation d'une tasse de thé, va être célébrée avec des gestes rituels, codifiés il y a trois ou quatre cents ans, et qui doivent être scrupuleusement reproduits. La personne qui y procédera avec la lenteur d'usage, gardera jusqu'à la fin une gravité hiératique et ressemblera à un prêtre à l'autel pendant l'office. Les assistants seront recueillis au moins autant que les fidèles, et ils se sentiront envahis par ce respect qui se dégage toujours d'une cérémonie très ancienne, longtemps vénérée.
Elle ne comporte rien de plus, il faut bien le répéter, que les gestes nécessaires à la préparation d'une tasse de thé. Mais chacun de ces gestes est hiératisé, commenté, pour ainsi dire, et considérablement ralenti. Le Japonais pour nommer le thé, l'eau chaude, dit O-cha ou 0-you ce qui signifie l'honorable thé, l'honorable eau chaude. Le vase qui contient le thé est pris comme un vase sacré, à deux mains, avec un écartement déterminé des doigts et des mains. C'est très lentement qu'on l'enlève de cette place pour le mettre à cette autre. La cuiller qui servira à prendre quelques feuilles, est saisie avec la même douce lenteur, à cette distance des extrémités, et non plus haut ou plus bas. On l'élève devant ses yeux, comme pour lui adresser une oraison. Elle est reposée. Puis on déplie, avec la même religieuse lenteur, un petit tissu précieux, et l'on fait le geste stylisé d'en essuyer la cuiller. Il en est de même chaque fois qu'on utilise un des nombreux ustensiles nécessaires. Il semble, à lire cette description, que le spectateur européen doive
bien vite sentir s'échapper son attention. Il n'en est rien, et pendant la demi-heure, l'heure peut-être, que dure la cérémonie, les regards ne quittent pas les mains pieuses de l'officiante ni son visage empreint de gravité.
Après, l'on s'en fut dîner.
Il faut longtemps à un Européen pour ne plus avoir de surprise en entrant dans une salle à manger japonaise. Cette pièce est très grande, rectangulaire, et, ce qui nous surprend encore, elle ne contient aucun meuble. Elle est vide, vide, vide. Seuls sur trois côtés, le long du mur, des coussins sont rangés, avec une petite pancarte qui porte le nom du convive. Nous sommes une trentaine dont sept ou huit Français. Et lorsque chacun est assis de son mieux, notre amphitryon va se mettre à genoux, au milieu du côté de la salle laissé vide, et où se trouve l'entrée. Puis, dans un français très pur, il improvise un toast chaleureusement applaudi, et célèbre la gloire de la France et de l'Académie Française. Il dit, avec éloquence, son désir de voir de plus en plus étroitement unis son pays et le nôtre, et en termes si heureux que nous en sommes doucement émus. Un de nous répond, et ces politesses échangées, M. Inabata va s'asseoir à sa place, celle du maître de la maison, c'est-àdire la plus humble, et il dit, en japonais, une courte phrase dont le sens est sans aucun doute :
— Que la fête commence !
Alors les geishas entrèrent.
Et ce fut un spectacle d'une incomparable grâce.
Les geishas sont de toutes jeunes filles, presque des enfants, toutes petites, choisies parmi les plus jolies des Japonaises, et vêtues de robes aux couleurs à la fois vives et harmonieuses.
Elles ont Tair de poupées précieuses, et à cause du gros nœud de leur ceinture et de la masse de leurs cheveux noirs, paraissent, par contraste, encore plus menues qu'elles ne le sont. Leurs chaussures, fixées aux pieds par une bandelette qui passe entre le pouce et les autres doigts, ne leur permettent d'avancer qu'à une allure tenant à la fois de la glissade et du trottinement*
Leur visage est si fardé qu'il demeure sans expression, lorsqu^on les voit d'un peu loin. Seules, elles sont debout dans la grande pièce, et, si petites qu'elles soient, elles paraissent les plus grandes, les convives étant assis à terre. Et de les voir ainsi, de bas en haut, comme au théâtre on voit les actrices, elles semblent plus distantes, plus inaccessibles, immatérielles. Il faut un effort pour les croire « vraies. » On dirait encore des petites bonnes femmes en sucre, des produits de confiseur, tant elles sont roses et blanches, d'un blanc et d'un rose artificiels.
Elles arrivent de là-bas, derrière le paravent, les petites fées. Chacune porte à deux mains une caissette contenant des fruits et des feuillages d'où s'élève une branche fleurie de cerisier. Elles glissent, elles s'approchent à petits pas et, devant chacun de nous, elles posent à terre leur joli fardeau, s'agenouillent et font la plus profonde prosternation, à laquelle il est, d'ailleurs, de bon ton de répondre en s'inclinant aussi, très bas. Elles sont six ou huit pour assurer le service; elles doivent donc aller plusieurs fois au dehors chercher les plats, et cela provoque là-bas, au fond de la salle par où elles entrent et sortent, un va-et-vient de couleurs et d'élégances qu'on ne se lasse pas de regarder.
Il en est, et ce sont les plus jolies, qui demeurent devant les invités que l'on veut particulièrement honorer, et vous avez alors cette petite frimousse artificielle en face de vous, de l'autre côté de la dînette de poupée qu'on vous a apportée. Devant un Japonais elles sont tenues d'être spirituelles. Elles ont d'ailleurs reçu une éducation spéciale — ô Athènes ! — et appris par cœur de nombreux poèmes dont elles savent, parait-il, placer la citation avec beaucoup d'à propos. En même temps, elles doivent veiller à ce que le dîneur ne manque de rien. A l'affût de tous ses gestes elles devinent les moindres désirs et les préviennent. D'elles-mêmes, elles remplissent de saké les petites coupes blanches et vous les offrent en souriant. Pour nous, qui, hélas, n'entendons pas le japonais, leur bonne volonté qu'on voit chagrine de ne pouvoir se manifester toute, se borne à des petites mines, à des rires, à des invitations fréquentes à boire le léger alcool de riz, à des saints profonds et plus souvent répétés.
Tout cela se passe le plus honnêtement du monde, et le convive ne cesse d'être séparé de sa délicieuse servante par la petite table basse qui porte les mets. La geisha est chargée de charmer, d'exciter l'esprit et de verser à boire. Rien de plus. Et qui s'y tromperait passerait pour un barbare, et ferait beaucoup de chagrin à cette pauvre enfant, dont la physionomie, cependant, ne cesserait pas d'être éclairée par un sourire.
Après quelque temps, le premier appétit satisfait, on voisine. L'amphitryon vient prendre, devant l'hôte qu'il veut honorer, la place de la geisha, et après un grand salut, naturellement, il lui dit :
— Voulez-vous me faire l'honneur de me laisser boire un peu de saké dans votre coupe?
On doit alors tremper sa coupe dans le bol d'eau qui
a été donné à chacun pour cet usage, la donner au visiteur et la remplir. Puis on demande à son tour de boire dans la même coupe. C'est d'un symbolisme charmant. Seulement comme chaque convive se croit obligé de faire la même visite de politesse à celui en l'honneur de qui est donné le repas, il en cuirait vite à ce dernier si l'usage ne permettait de se borner au simulacre. On s'en tient alors à une causerie, et ce défilé d'interlocuteurs n'est pas sans agrément. Ensuite, on va soi-même rendre des visites ; après quoi, dans le fond de la salle, paraissent les danseuses.
Elles ne nous donnent pas le spectacle des danses ordinaires. Par une délicate pensée de M. Inabata, ce fut une fête franco-japonaise qui nous fut offerte. Il n'y eut pas un numéro où les couleurs des deux pays ne fussent associées, et les cœurs de tous les Français présents se dilatèrent à la vue de nos trois couleurs si gentiment agitées aux mains délicates des danseuses, et saluées de vifs applaudissements par les mains plus robustes de toute l'assemblée.
On but avec chaleur et sincérité à l'amitié des deux pays, et, lorsque le moment de se quitter fut arrivé, le maître de la maison, suivant l'usage, fit faire un gentil paquet de la corbeille de fruits apportée au commencement du repas, puis en lit présent à chacun, en y joignant des petits drapeaux, des courojines et des éventails.
Dans un grand cerisier en fleurs qu'on avait traîné au milieu de la salle, les lampions aux couleurs japonaises et françaises s'éteignirent successivement.
Et dans le jardin, des lumières électriques et de grands feux brillaient, projetant des ombres fantas-* tiques sur les ponts minuscules, sur l'étang et sur la verdure des arbres voisins.
M. Inabata ne se contente pas de témoigner ses sympathies françaises par des fêtes comme celle-là. Il sait en donner des marques plus durables. Dans son jardin, mais au bord de la route, on voit une grande stèle de pierre noire, sur laquelle sont gravés en français ces mots :
a la mémoire de léon durt Ses amis et ses admirateurs.
Le prix de cette stèle fut payé par une souscription publique à laquelle participèrent exclusivement des Japonais.
Qui donc était ce compatriote jugé digne d'un tel honneur?
Léon Dury fut consul de France à Nagasaki, de 1860 à 1866. Il remplit ses fonctions de la manière la plus louable. C'est pourquoi on le nomma consul... à Madagascar. Mais Dury aimait le Japon, il sentait qu'il y pouvait servir utilement la France, il refusa d'aller à Madagascar et revint au Japon, en simple particulier. Le gouvernement japonais le nomma directeur d'une école de Kioto où il enseigna la langue française. Il remplit ensuite les mêmes fonctions à Tokio, et en 1877, il eut la mission d'accompagùer en France un groupe d'élèves que le gouvernement y envoyait pour achever leurs études.
«... Dury a contribué pour une large part à l'œuvre d'éducation qui répondait alors à l'un des besoins les plus essentiels et les plus urgents du Japon. Professeur, il ne s'était pas contenté d'enseigner le français à ses élèves, mais leur avait ouvert, pour qu'ils y puisassent à pleines mains, le trésor de sa vaste érudition; appelé par le
gouvernement japonais à la haute et délicate mission de diriger les études des jeunes gens envoyés en France, il ne fut pas seulement pour ceux-ci un Mentor éclairé et indulgent, mais sut leur faciliter leur tâche et la rendre plus féconde. Il se révéla, en un mot, un éducateur dans Tacception la plus large du terme et exerça une influence prépondérante sur le développement intellectuel de toute une génération d'hommes dont beaucoup, à l'heure actuelle, occupent au Japon, dans la politique, dans l'administration, dans la magistrature, dans la diplomatie, dans l'armée, dans l'industrie, de hautes situations, et ont contribué, chacun suivant sa condition, à l'agrandissement de leur pays.
« Ce sont des hommes qui, unis dans une commune pensée de pieuse vénération envers leur ancien maître, ont voulu lui consacrer, au Japon même, un monument durable qui attestât et ses mérites et leur gratitude*. »
Sur ce monument, on lit ces mots :
c II aima le Japon et le fit aimer. » C'est une épitaphe que j'envie et que je veux mériter.
Les rapides de Hodzou.
Tout près de Kioto, il est une promenade classique que ne manque aucun touriste ; c'est la descente des rapides de Hodzou. On affirme même que des jeunes Américaines la font tous les jours afin de se procurer un petit € excitement ».
On l'éprouverait, le «petit excitement », si toute l'excursion n'était organisée, surveillée, et défendue dès que le niveau des eaux permet de redouter le plus petit danger.
1. Extrait d'une conférence de M. De Lucy-Fossarieu à la Société franco-japonaise de Paris.
On remonte le torrent en chemin de fer, à mi-flanc de la colline au bas de laquelle il coule. On est assez haut, pas trop, et l'on s'invite d'avance à frémir à la vue de l'écume soulevée par les vagues qui se brisent sur les rochers, à la vue des chutes que tout à l'heure on sautera en bateau.
A l'arrivée, des kourouma attendent les voyageurs et les transportent aussitôt dans de grands bateaux très longs, tout plats, qui ne servent à rien autre qu'à amuser les touristes. On pense aux attractions de Luna- Park. Une fois sur la rivière, elle paraît plus large et plus profonde que lorsqu'on la regardait du haut des wagons. £t si l'on n'était pas certain, encore une fois, qu'il n'y a aucun danger, on pourrait ressentir quelque inquiétude à deux ou trois passages où le déniveilement est de quatre ou cinq mètres sur deux longueurs de bateau.
On arrive en boulet sur le rocher qu'un coup de bambou donné à temps fait éviter. Le plancher du bateau est flexible. C'est une condition de la possibilité de cette course, les planches très longues cèdent et ne se brisent pas. Au début, la sensation qu'on éprouve à sentir, sous ses pieds, les poussées de l'eau, est assez inquiétante, mais on s'y fait rapidement.
On rencontre des trains de bois, avec des hommes qui, eux, ne € font » pas le rapide pour s'amuser, et dont le courage et l'habileté sont admirables. On croise aussi d'autres bateaux qui, ayant descendu des touristes, remontent pour en prendre d'autres. C'est le plus joli du spectacle. Trois ou quatre hommes baient le bateau par des cordes très minces qui ont l'air de ficelles. Ils bondissent sur les rochers, et, tirant parfois dans des directions différentes, arrivent ainsi, après un travail qui dure de très longues heures, à remonter le rapide.
— Tant de mal, dit une bonne âme, pour le plaisir de quelques-uns!
— Non. Il n'y a pas à s'apitoyer. Ces gens gagnent trois ou quatre fois plus qu'en labourant la terre. Cette descente quotidienne des rapides est une école de courage et d'adresse, un débouché d'énergie et l'occasion d'un bon salaire. Comparez d'ailleurs leurs figures avec celles des ouvriers d'usine.
Cette petite partie de plaisir, cette descente sur l'eau dure une heure ou deux. Lorsqu'on arrive en bas, dans un bief calme, on se trouve dans un paysage animé par des canotiers nombreux et par des cabarets qui, sur les rives, sont remplis d'une foule en liesse... On a la sensation très vive d'être à Bougival. C'est aujourd'hui jour de fête, en efifet, jour de fête des fleurs. Tout le long de la rivière, des marchands ont installé des tentes ouvertes, sous la toiture desquelles des familles assemblées déjeunent et boivent du saké. Tout ce monde a toujours l'air d'être installé sur des étagères.
Plus loin, nous tombons dans la foule, nous constatons que plusieurs Japonais sont ivres et comme ils le prouvent par quelques marques de grossièreté, le Japonais distingué qui nous accompagne me dit avec mépris :
— Ce sont des marchands.
Le Fuji.
Depuis longtemps, dans le train, je le guettais. Ah! ce Fuji! M'a-t-il fait assez rêver! J'ai sa silhouette obsédante devant les yeux depuis quarante ans. C'est vers 1875 que l'art japonais fut révélé en France au grand public, et qu'on vit alors chez nous des milliers et des milliers de dessins où le Fuji montrait presque toujours sa silhouette.
Qu'est-ce que le Fuji?
C'est une montagne unique au monde. Aucun sommet, si ce n'est l'Olympe, n'a été autant aimé, autant célébré par les hommes. Tous les artistes japonais en possèdent le profil € dans la main ». Chacun l'a répété, et l'on ne peut imaginer tous les artifices inventés pour offrir, de cette montagne, un aspect nouveau. Aucun paysage n'a été reproduit par le dessin à tant d'exemplaires. C'est un phénomène, en réalité, cette montagne de quatre mille mètres qui se dresse toute seule au milieu de collines qu'elle dépasse de presque toute sa hauteur ^
La pureté de ses lignes est aussi un sujet d'émerveillement. Elles représentent presque géométriquement un cône tronqué à large base. On peut dessiner le Fuji de deux traits, par deux lignes obliques : un accent circonflexe épointé. Ces deux lignes embrassent l'espace de tout un pays. Elles s'élancent l'une vers l'autre et vers le ciel et ne se rejoignent pas, car le Fuji, dans une explosion, rejeta son sommet, se projeta lui-même.
Il est là-haut, tout blanc de neige éternelle et dans ce ciel bleu, il est pur, simple, schématique. Certes, le Mont-Blanc est aussi haut, mais à côté de lui le Mont- Rose est presque son égal (ah! le Mont-Blanc et le Mont-Rose!) et comme il est encore entouré de nombreux sommets, on n'en peut voir le proUl. Le Fuji, lui, est seul, comme un Dieu !
Il paraît une sublime et grandiose bizarrerie, une exception, une monstrueuse fantaisie de la nature, une poussée sans seconde de la terre. C'est lui qui pourrait être fier de sonsplendide isolement! Et comme on comprend que l'imagination des hommes en ait été frappée,
1. Sauf une, qui a surgi pendant un cataclysme, il y a deux siècles, et qui est maudite par tous les Japonais parce que sa présence est un attentat à la majesté du Fuji.
plus peut-être qu'elle ne put Têtre par FHimalaya. Le Fuji est seul. On conçoit qu'il soit devenu pour tout un peuple Temblème même 4e la Patrie ! Il est au centre du pays; nulle part sur la terre il n'y a rien qui lui res-^ semble ; depuis la période la plus lointaine, l'homme d'ici, dès qu'il a pu lever les yeux, a été ému devant ce géant. Pour nous-mêmes, qui sommes venus de si loin, il est émouvant, parce que beaucoup d'hommes ont été émus devant lui. Je le cherchais depuis longtemps derrière les vitres de r observation-car, dans le ciel un peu couvert. Tout à coup, se sont montrées, beaucoup plus haut que je ne les attendais, deux grandes lignes blanches obliques : c'était lui. Il est symbolique : on a envie de le saluer.
Dès que je le signale à l'employé du train, celui-ci se précipite, court avertir les voyageurs en criant : Le Fuji! Le Fuji ! Tout le monde se réveille, se lève et vient contempler le mont sacré. Aujourd'hui seulement je puis dire que j'ai vu le Japon. Du train, où nous sommes, nous allons, pendant des heures, le voir, l'entrevoir, le perdre et le retrouver. Nous semblons l'atteindre, passer devant lui, le laisser derrière nous, puis tout à coup le voici qui surgit de l'autre côté, tout près, cette fois, blanc sur bleu, avec un nuage autour de ses flancs, comme une écharpe grise.
On comprend l'obsession qu'il a exercée sur les artistes japonais. On peut être orgueilleux d'être né à son ombre et à sa clarté. Des hommes primitifs auraient pu se reconnaître comme parents, rien qu'en traçant sur le sable cet accent circonflexe épointé, tout blanc au sommet, et gris ou vert à sa base.
En raison de sa hauteur, il ne change guère suivant les saisons, et non plus pendant la vie d'un homme. Il parait donc immuable et éterneK
... Et il est le lieu où règne la Déesse qui fait s'épanouir les fleurs...
Un Mont Salnt-Mlchel japonais.
Cest le Mont Saint-Michel sans monuments, mais c'est le Mont Saint-Michel tout de même, puisque c'est un rocher pittoresque habité, qui devient une île à marée haute.
Il s'appelle Enoshima, et il est situé près de Tokio. Un long pont de bois fragile, où ne passent que les piétons, le relie à la terre. Ce pont est long, long, long, sans être rectiligne. Son plancher accroché Taille que vaille à des bambous de hauteurs inégales, est &nimé par un incessant va-et-vient. On y voit tout ce qu'un ancien dicton énumérait au sujet du Pont-Neuf. On y rencontre des pèlerins, des prêtres, des soldats, des pécheurs et des Japonaises de toute classe. Les pèlerins ont des grands bâtons, des chapeaux en abat-jour et des clochettes au cou ; les prêtres ressemblent à tous les prêtres, et les Japonaises sont gracieuses comme à leur habitude. On est ravi : on reconnaît les estampes !
Si l'on regarde devant soi, on voit toute une dégringolade de maisons pimpantes. Et, comme la pente du rocher où elles sont construites est raide, elles ont l'air d'être bâties les unes sur les autres. Il y a un hôtel dont les trois corps de logis sont ainsi superposés. Les fondations du second sont plus élevées que le toit du premier, et de même pour le troisième.
De chaque côté de ce pont fragile où l'on passe cependant sans inquiétude, on voit sur le sable, à marée basse, des instruments de pêche comme je n'en ai encore jamais vus. Ce sont d'énormes paniers semblables à des
touries gigantesques, à des ballons. Un brancard y est fixé de chaque côté, et il faut quatre hommes pour en porter un. Et comme il y en a beaucoup, leur ensemble, à côté des bateaux, produit un effet bizarre. Des hommes affairés circulent tout autour, chargés de hottes, chargés de filets, de mâts, de voiles, d'avirons. Des femmes aussi s'empressent à aider le père ou le mari. Des bateaux échoués sont remis à la mer, et chacun emporte un ou deux de ces énormes paniers, plus gros que soi. Et à cause de tout cela, on met très longtemps à passer sur le pont japonais d'Enoshima.
Il conduit à une rue, à Tunique rue du village et du rocher. Mais quelle rue! C'est, par endroits, une échelle; par d'autres, un escalier et il arrive aussi qu'on y trouve quelques passages à peu près plans. Là non plus le touriste ne pense pas à aller vite. La rue est bordée de boutiques. Mais quelles boutiques ! On y vend exclusivement des objets de piété et des souvenirs d'industrie locale. Or, comme l'industrie locale vient de la mer, ce sont des produits de la mer qu'on voit aux étalages. Du corail rose surtout et des coquillages. Mais quels coquillages ! La nature ici est aussi fantaisiste, aussi surprenante, aussi élégante, aussi spirituelle, allais-je dire, que le sont les Japonais. Les coquillages ont l'air d'autant de défis à la routine, à la régularité, à nos habitudes. Et comme si ce n'était pas assez, on les a assemblés pour en faire les objets les plus invraisemblables. On vend aussi des poissons. Mais quels poissons ! Ils servent de lanternes et ressemblent aux paniers inattendus des pécheurs. Ce sont des fougous; il en est de différentes tailles, depuis celle d'un moineau jusqu'à celle d'une poule. Le fougou, lorsqu'il est vivant et poursuivi, possède la faculté de se grossir considérablement. Il ressemble alors à un jouet d'enfant, à un ballon qui
aurait des nageoires, une queue et un bec d'oiseau : un tout petit bec, armé de dents ânes. Ajoutez qu'il est de couleurs vives. Les Japonais en mangent, mais il parait que c'est un poison pour les étrangers. On le vide, on souffle sa peau, on la vernit, on la perce d'un trou et voilà les lanternes que l'on vend dans la rue en cascades d'Enoshima.
On y vend aussi des pierres pour orner les jardins minuscules, et aussi beaucoup d'algues de mer, qui sont comestibles. Qu'y vend-on encore ! Des éponges, et mille articles de toilette faits de choses brillantes dont nous ignorons l'origine... et encore bien des objets que je ne puis nommer parce que je ne sais de quoi ils sont faits, ni à quoi ils seront employés.
Sur les petites places, sur les paliers, on voit des auberges, et, par leur porte ouverte, des jardins comme ceux dont j'ai essayé plus haut de donner une idée, et des maisons de thé, et des petits temples, et des petits autels sans prétention, mais tout de même vénérés.
De temps en temps, la file des boutiques s'interrompt. Alors, on a la vue de petits précipices de rien du tout, et des échappées sur la côte lointaine. On subit une série d'à-coups de grandeurs et de miévrevies... Et tout le long du chemin, le sourire des passants et les sourires des marchandes, les appels de celles-ci, leurs invitations à l'achat, qui savent s'arrêter avant l'indiscrétion. Puis on descend, pour remonter sur un autre mamelon où l'on retrouve la même fête des yeux dans la même atmosphère de douceur et de gaieté.
Il faudrait répéter incessamment ces mots : charmant, gracieux, élégant. On n'est pas encore au bout de sa promenade qu'on se promet de revenir dans cet adorable village ; on pense sérieusement même à ne pas le quitter, et à finir ses jours au milieu de ce peuple qui parait
n'avoir d'autre préoccupation que de jouir du plaisir d'admirer et d'aimer la nature dans ses beautés menues et dans ses caprices.
Et comme on comprend que la divinité de ce lieu béni soit Benten, une des divinités bouddhiques du Bonheur ! Cette bonne déesse, jadis, ayant appris qu'un monstre dévorait les enfants d'Ënoshima, sortit de terre, et mit fin aux crimes du monstre. Savez-vous comment ? En l'épousant. Peut-on rêver ici d'un châtiment qui ne comporte pas l'idée de quelque tendresse ?
Devant chaque petit point de vue, on trouve un banc, ou un abri qui semble avoir été orienté, disposé avec sollicitude, comme pour quelqu'un d'aimé. J'ai le souvenir d'une clairière grande comme un drap, et où se résume la mélancolie de certaines places désertes et abandonnées de petites villes italiennes déchues et la paix d'un cloître, avec le charme d'un intérieur disposé par une tendresse attentive. Et il n'y a rien autre que des arbres, des pierres moussues, des bouddhas chenus, qui ont l'air heureux, apaisé, calme, comme des invalides au premier soleil d'été. Mais tout cela élabore, rayonne, crée une atmosphère d'une invraisemblable tranquillité, d'un calme qui enveloppe. On se sent non seulement à l'abri des vents, des tempêtes, mais encore loin, bien loin des passions, des haines, des turbulences de la vie ûèvreuse dont apparaît toute la vanité.
Tout en haut, — oserai-je le dire ? —j'ai passé un des plus doux moments de ma vie. Grâce à quoi, je ne sais. On respire ici, avec chaque gorgée d'air, un bien-être attendri, un apaisement qui ne laisse d'autre force que celle de sourire. Et d'où cela peut-il venir, si ce n'est de l'air même qu'on respire ? Nous nous sommes tout simplement, tout prosaïquement assis, en plein air, devant une maison de thé, et nous y avons mangé des zazaïy
c'est-à-dire de gros coquillages que l'on sert bouillants, dans leurs coquilles hérissées. Seulement, nous étions sous des arbres, on voyait la mer à travers leurs troncs, et le ciel à travers leurs branches. Des servantes passaient en claquant leurs sandales de bois, et souriaient. Sur une étagère, près de nous, un couple japonais se tenait immobile, ayant Tair d'accepter le bonheur et de se laisser, comme nous, pénétrer par la douceur attiédie d'une brise parfumée qui faisait tomber des fleurs sur la terre, lentement, très lentement.
On voudrait ne jamais s'en aller, et l'on sent la folie de ceux qui s'agitent.
On descend, cependant, dans le mystérieux silence du crépuscule, et on échange sans motif des sourires avec les passants.
Matsoushima.
Ce Japon est désespérant.
Lorsque, non sans mélancolie, on quitte un de ses paysages, on se dit : € Je ne verrai rien d'aussi beau >. Et l'on va plus loin, et l'on est tout surpris de trouver sinon mieux, tout au moins aussi bien et différent.
C'est ce qui m'est arrivé à Matsoushima, un des trois sites sacrés du Japon. Les deux autres sont Miyajima et Amano-Hashidaté. (Je ne vous ai pas parlé de ce dernier qui ne m'a pas enthousiasmé. C'est fort joli, on a une belle vue du sommet de la colline, mais je n'y ai rien trouvé d'extraordinaire, si ce n'est une digue qu'il faut regarder, de là-haut, entre ses propres jambes, et en lui tournant le dos, par conséquent. Pour cela, on monte sur un banc. Japonais, Japonaises et touristes n'y manquent pas; les jolies Américaines surtout.
Et cela peut donner quelques horizons assez pittoresques, mais qui ne sont pas spéciaux au Japon.)
Reyenons à Hatsoushima. Lorsque j'ai découvert le paysage sacré du point où il faut le voir, je n'ai pu retenir un cri d'admiration ou, mieux, de ravissement.
Mais je dois vous dire d'abord comment on y arrive, car cela importe beaucoup. On couche à Sendaï, la ville du grand Date Masamoune, où se vendent de curieux bibelots en bois fossile ; on prend de bonne heure le train pour Shirogama et, là, on frète un petit bateau.
Le patron de celui que nous avons pris ressemblait à saint Pierre. Il nous conduisit parmi le fourmillement d'ilôts de la baie. Nous n'y trouvâmes que déception. Les îlots sont bizarres, mais c'est la baie d'Along, vue par le plus gros bout de la lorgnette. Le programme comporte une partie de pèche. On nous conduit le long d'un grand filet fixe, et qui se termine par une chambre à peu près semblable aux « cœurs » des plages normandes. On puise là-dedans avec un filet emmanché d'un long bois et on en tire beaucoup de poissons qui ne sont pas aussi différents des nôtres que je l'espérais. Je commence à mal augurer de la journée et je fais demander à l'interprète s'il ne serait pas possible d'aborder à l'une de ces îles où l'on voit des maisons. Mais ces maisons, paraît-il, sont des hôtels, bondés en été, vides aujourd'hui en avril.
— Peu importe, dit saint Pierre, on y trouvera toujours du riz et du thé, et du bois pour faire cuire quelques poissons.
On oriente la voile, on vogue, on aborde, on débarque, on grimpe la rue d'un village désert dont les habitations sont fermées de volets, on arrive à l'hôtel, on frappe —et nul ne répond.
Saint Pierre ne désespère pas, il part et revient bien-
tôt avec le propriétaire de Thètei qui nous fait les mille gracieux saluts d'usage, ouvre sa porte, nous prête un fourneau, des verres, des assiettes, des couverts et se réjouit de nous voir nous empresser à disposer la table en plein air, tandis que saint Pierre, qui a trouvé de Teau, vide et lave quelques poissons, et allume le feu. Il est superbe et puissant, saint Pierre, quand sa silhouette se découpe sur le ciel et sur la mer. Il a des délicatesses charmantes lorsque, de ses grosses mains, il dispose les poissons sur le gril. Il a l'air de s'amuser autant que nous, et son œil malin rit au coin de la paupière. Voici le propriétaire de l'hôtel qui revient, il est allé chercher du riz dans une maison voisine, et parait tout heureux de son succès. Transportez la scène dans un de nos « petits trous pas chers » et représentez-vous la façon bien différente dont seraient accueillis des étrangers. Peu à peu, des habitants sortis des demeures qui semblaient vides nous regardent manger avec une curiosité sympathique. Ils assistent même à notre départ et nous accompagnent jusqu'à notre bateau. Nous avons toute une suite où grouillent les gamins morveux, à côté de grandes sœurs de six à huit ans qui portent dans le dos le tout petit frère. Ces « enfants à deux têtes », comme dit le frère Yves, sont ce qu'on voit le plus souvent au Japon.
Et nous voilà repartis, naviguant entre les rochers aux contours bizarres. Il y en a, parait-il, huit cent huit. C'est sans grand intérêt et je me résigne à la déception.
Je me résignais trop tôt.
Nous abordons enfin à Matsoushima. Des porteurs d'hôtel sont au débarcadère ; ils s'emparent des valises, de nous aussi et nous emmènent plus qu'ils ne nous conduisent. Nous ne voyons rien de ce qui nous entoure, car il faut regarder où l'on marche, dans ce raidillon
encombré d'embûches par des travaux d'aménagement. Enfin, on arrive à Thôtel, sur une plate-forme, on se retourne et c'est alors qu'on jette un cri de plaisir et de surprise.
Toute la mer a l'air en fête. Les petits îlots, si quelconques quand on passait auprès, forment, vus d'ici, par leur nombre et leur bizarrerie, par leurs silhouettes drôlichonnes, reflétées dans l'eau bleue, le spectacle le plus-imprévu et le plus charmant.
La raison de notre surprise et de notre plaisir, c'est que chacun de ces Ilots porte des arbres. Chacun, même le plus petit. Alors, on dirait une flottille de bateaux pavoises. Les arbres sont les mâts, et les feuilles, la décoration. On a l'illusion que toute cette flottille heureuse vient vers soi, pour rentrer au port. Au loin, il y a six ou sept rochers plus gros que les autres, à peu près de la même taille, l'un suivant l'autre, à la queue leuleu, et plus bas sur l'eau : on dirait une escadre en manœuvres.
Mais ce qui fait pousser un « oh! » plus fort et plus prolongé que les autres, c'est de voir, à gauche, un bouquet d'arbres, tout près, tout près de terre, autour d'un petit temple. A dix mètres du rivage, une presqu'île où l'on accède par deux petits ponts laqués rouge. J'en donnerai mieux une idée en poursuivant ma comparaison : c'est un bateau qui s'est échoué depuis longtemps sans doute, mais certainement c'est un bateau, puisqu'on voit son beaupré qui est un pin poussé tout au bord, obiquement, et surplombant la mer. Et puis, il avait six, huit ou dix mâts qui ont repris racine et auxquels il a poussé des branches et des feuilles. Gomme il est échoué depuis des années et des années, et non renflouable, on Ta relié à la terre par un petit pont afin d'en faciliter l'accès! Voilà.
On ne peut se décider à s'en aller. On ne se lasse pas de regarder cette mer bizarre, tous ces bateaux de verdure, on se demande comment il est possible que, sur ces rochers, les arbres qu'on y voit aient pu trouver de la terre pour vivre. Puis on ne cherche plus l'explication de tant d'étrangetés^ on les accepte, on regarde à droite et à gauche ; et partout, aussi loin que la vue peut porter, ce sont les mêmes bouquets verts sur l'eau. La ressemblance avec une foule de bateaux en fête est si grande qu'on s'étonne qu'il n'en vienne pas jusqu'à soi des bouffées de musique, et qu'on s'attend à les voir s'approcher.
Ici encore, on se sent enveloppé de douceur. Ah! comme les tempêtes sont loin!... Pas tant! Derrière les dernières îles, c'est l'Océan Pacifique, ironiquement nommé.
Sur Matsoushima, les récits de voyage et les guides sont peu prodigues d'éloges, et même de descriptions. Le lieu vaut cependant d'être vu. Non seulement pour son joli paysage marin, mais encore pour son temple.
Evoquant l'allée de sphynx qui relie au Nil les merveilles deKarnak, ici, une large avenue, plantée decryptomerias géants, conduit du bord de la mer à un grand temple bouddhique, fort intéressant par ses appartements, ses bois sculptés qui rappellent Nikko, et ses grands panneaux peints, presque aussi beaux que ceux du Palais des shoguns à Kyoto ; par la belle image du Date Masamune, par le flambeau de cristal qu'un de ses ambassadeurs rapporta de Rome, par les reliques, les masques et tant d'autres choses, par des statues candides et des portraits précieux. Mais ce qui rend ce temple particulièrement digne d'une visite, ce sont les grottes gigan-
tesques ouvertes en plein roc, naturelles certainement, car leurs dimensions repoussent l'idée d'un travail humain, mais appropriées par la piété des fidèles, et transformées en tabernacles cyclopéens. On sent que dès qu'il y a eu des hommes sur ce coin de terre, ils ont été confondus par tant de grandeur et que l'épouvante les a jetés à genoux. Certainement, bien des dieux se sont succédé dans ces profondeurs mystérieuses, et sur cette même pierre qui sert d'autel, des images ont été vénérées et bientôt renversées pour faire place à celles de nouveaux dieux. Sur des parois lisses, hautes comme des collines, des signes dont nul maintenant ne peut dire la signification ont été profondément creusés. On les attribue aux Aïnos, ces premiers habitants du Japon, dont il ne reste plus que quelques spécimens que nous irons bientôt voir à Yeso. Tout cela émeut, quand on pense que, depuis des milliers d'années, des hommes ont cherché ici, dans la prière, l'oubli de leurs misères. Tout difi^érents de nous qu'ils aient été, nous éprouvons, devant les grottes géantes et le paysage délicieux, des émotions que nous sentons du même ordre que les leurs, ce qui nous donne avec eux, si étrangers, une sorte de parenté. On se sent écrasé sous le poids des siècles et de l'inconnu, et rattaché cependant à ces morts lointains par des liens à la fois directs et très subtils.
Mais quel est le charme de ce pays qui fait qu'on n'y peut quitter aucun site sans un regret, et sans se consoler en disant : « Je reviendrai »...
Je reviendrai!...
Cette promesse n'est peut-être qu'un mensonge qu'on se fait à soi-même, mais ce mensonge est nécessaire pour adoucir la tristesse du départ.
LE HOKAIDO - LILE DE YESO
Chez les sauvages.
Je crois décidément que chaque pays comporte une bonne blague qu^)D fait aux étrangers. Celle du Japon, c'est, dans Tîle die Yeso, Piratori et les Aïnos.
Ah! ces Aïnos» comme ils étaient intéressants... à Paris !
— Ne manquez pas d'aller voir les Aïnos !
— C'est bien loin.
— Qu'importe ! Ny manquez pas! Ce sont les derniers sauvages... Et puis, dépêchez-vous, il n'y en aura bientôt plus. Ils cèdent, devant le flot de la civilisation... ils meurent fièrement dans leurs montagnes... Ils ont r « orgueil > de leur isolement...
— Vous les avez vus ?
— Non. Mais je sais. D'ailleurs, lisez les récits de voyage.
J'ai suivi le conseil, j'ai lu.
Je ne puis pourtant pas, ici, en dire trop de mal, de
ces sortes d'ouvrages, puisque moi-même... mais enfin, dans les récits de voyage, il y a, comme on dit, à prendre et à laisser. Non pas que Fauteur veuille vous tromper ! Seulement, parfois, les circonstances et son imagina^ tion lui font voir la nature, les monuments et ?es hommes autrement qu'un autre les verra. De plus, quand on a eu beaucoup de mal à posséder une chose, c'est un peu « rentrer dans son argent » que de la trouver admirable. On ne veut pas avoir été dupe. D'autre part, si l'on n'est pas ému, où d'autres l'ont été, c'est donc qu'on a moins qu'eu^ de sensibilité, d'esthétique, de savoir ? On se suggestionne, on admire, avec une réserve qu'on refuse de s'avouer à soi-même, et, plus tard, en écrivant ses souvenirs, on amplifie, afin de plaire à son lecteur ; on cherche des effets de style, et Ton s'y complaît si on en trouve. Voilà comment, perdant longtemps encore, il y aura des braves gens qui iront à Piratori.
Ce n'est pas très commode. Enfin! on se doit à son métier de touriste.
Nous sommes partis de Matsoushiaa à six heures du matin ; nous avons fait deux heures de kourouma sous une pluie battante... Mais nous avions encore dans les yeux du soleil de la veille. Nous avons pris le train, et à six heures du soir nous arrivons à Aomori, où nous allons monter sur le paquebot. Lorsque nous nous embarquons dans le petit vapeur qui doit nous y conduire, il fait nuit noire et la mer est démontée. On a entassé des centaines d'émigrants, dans un chaland, qu'on prend à la remorque. Et comme les vagues déferlent sur le pont, on nous met dans la cale. Tout à coup, un arrêt, des cris, les coups de timbre répétés de la manœuvre, des sifflets... Les amarres du chaland se sont rompues... vite, vite à sa recherche I Elle n'est pas facile, tant l'obscurité est grande. On le retrouve. Pour
LE HOKAÏDO •— l'ILE DE YESO 231
l'approcher, nous nous mettons en travers de la lame, ce qui nous fait rouler bord sur bord. Je cherche à regarder au dehors : on n'y voit pas plus que dans une cave. Mais on entend des cris tout près de nous, on distingue une lumière, puis des appels, des sonneries, des bruits de pieds nus sur le pont. Ensuite, plus rien que le vacarme du vent sous lequel la terre et la mer semblent gémir. On repart. L'amarre casse une fois encore, et l'on recommence la même manœuvre. Enfin, nous atteignons le paquebot. Embarquement mouvementé. Du bastingage, on suit des yeux les valises et les manteaux qui passent d'un bord à l'autre, sous la lumière du projecteur électrique. Gomment n'en tombe-t-il pas la moitié à la mer, c'est un mystère... Par chance, tous les bagages sont là. Alors, on pousse un soupir et l'on assiste à l'embarquement des émigrants qui sautent du chaland dans le paquebot par une porte basse. Il en est d'eux comme des valises : c'est un miracle qu'il ne s'en perde pas en route. Le chaland s'éloigne, on boulonne la porte d'entrée. On va partir. Non. La mer est trop forte. Mais le vent tombera dans quelques heures, et, aussitôt qu'il sera possible, on lèvera l'ancre. Allons nous coucher.
Au réveil, nous sommes en vue de l'île d'Yeso, dans laquelle sont les Aïnos. Nous avons manqué le premier train, mais nous pourrons prendre le second. Nous arrivons à minuit à Sapporo où nous avons la joie de trouver un excellent hôtel japonais avec bain possible. Le lendemain, départ à cinq heures du matin, en chemin de fer. Arrivée à onze heures à Tomakomaï.
Après déjeuner, nous montons dans un petit train d'exploitation de la forêt. De place en place, tout près de la voie, des arbres écorcés, des pièces de bois énormes ont été apportés et Ton stoppe pour les charger sur
wagonnets. La plaine est tellement large que les proportions sont faussées : ce petit train a Tair d'un passant qui s'arrête sur la route pour ramasser des allumettes perdues.
A quatre heures nous sommes arrivés.. • Entendonsnous : arrivés à l'endroit où nous attend la voiture qui nous conduira à Piratori, où sont les Ainos. Nous avions déjà eu quelque peine depuis le départ. Ce n'était rien. Le plus dur nous attendait.
Ah! cette voiture! Il m'en souviendra. Pas de ressorts, et une route... Non! — ne disons pas une route. Il est impossible de déshonorer le nom de route en l'appliquant à cette piste, coupée de torrents, de crevasses, de fondrières, et qui, par endroits, laisse sortir de terre des îlots de rochers, comme les os d'un cadavre, îlots qu'on doit contourner ou franchir à pied et sur lesquels glissent les sabots des chevaux. Dix fois, il nous faut descendre de cette caisse turbulente où nous sommes encaqués.
Tout cela n'est pas sans nous procurer quelque plaisir, car nous trouvions dans chaque difficulté une promesse de nouveauté et d'intérêt. Il est certain, disionsnous, que les routes qui conduisent chez les sauvages ne peuvent pas être comme celles qui partent de l'Arcde-Triomphe... Certes, le chemin que nous suivons est en dehors des itinéraires Gook. Sachons souffrir, nous en serons récompensés.
Voici que la voiture s'arrête. Nous n'en sommes pas surpris. On nous invite à descendre. Cela encore ne nous surprend plus.
— Dans combien de temps serons-nous à Piratori ?
— Dans une demi-heure.
— Allons, tant mieux.
Je regarde autour de moi, je vois des maisons de bois.
LE HOKATOO — l'île DE TE80 233
dans un paysage désolé. (Nous avons constamment roulé vers le Nord, et ici c'est encore l'hiver.)
— Tenez! Voici un Alno...
— Où? Où? Où?
— Sur la route...
— Mais c'est un Russe !
— Non, c'est un Aïno.
L'Aîno est un homme de belle prestance, vêtu., pas tout à fait comme vous et moi... mais comme tAut le monde ici... Ce qu'il avait de plus remarquable, c'était une belle barbe blanche. Les yeux pas bridés, le teint clair... On pense à Tolstoï.
Et voici une femme Aïno. Elle a les lèvres bleues, comme barbouillées de raisin noir.
C'étaient des mûres qu'elle a mangées.
Mon Dieu, mon ami...
Non. Ce n'est ni du raisin, ni des mûres. Mais les femmes ici, se font tatouer des moustaches en bleu.
Eh! Eh! Voilà qui commence à devenir intéressant! Que sera-ce à Piratori ?
Nous regrimpons dans la voiture, nous délectant à l'avance du spectacle qui nous attend.
Nous sommes de nouveau secoués pendant une heure. Un peu plus durement, mais qui oserait s'en plaindre!... 11 faut au contraire s'en féliciter, car c'est une preuve... (voir plus haut). La voiture s'arrête, nous en avons encore pour une heure, pensons-nous, car nous savons ce qu'est une demi-heure de cocher. Et je redemande doucement :
— Dans combien de temps serons-nous à Piratori ?
— Nous y sommes.
Je regarde autour de moi. Je vois des Japonais, des
maisons japonaises qui ont Fair tout triste, dans ce climat sibérien. Je réclame :
— Et les huttes ?
— Les huttes? Quelles huttes?
— Les huttes des Aïnos, parbleu !
— Ah! c'est vrai!... En voilà une...
En effet, voici une construction primitive... Mais je la reconnais ! Je l'ai déjà vue au Jardin d'Acclimatation.
— Il y a en a encore d'autres, plus loin.
Je hoche la tète sans rien dire. Je suis dans cet état spécial ou l'on hésite entre un cri de rage et un éclat de rire. Je ne prends pas parti... J'essaie de me raisonner. On m'avait promis des huttes. En voici une et il parait qu'il y en a d'autres plus loin... Et les sauvages?... Je ne puis demander qu'ils soient tout nus par le froid qu'il fait... De plus, il ne faut pas s'emporter ou se mettre à rire avant d'avoir été plus loin. Allons plus loin.
Et notre petite troupe avance vers les huttes promises.
De là-bas, on nous a aperçus, et nous voyons s'agiter des silhouettes.
Un naturel s'approche de nous. Celui-là aussi est extrêmement barbu, comme tous les Ainos. Il est très beau, la tète est noble, le teint blanc, et n'était le nez un peu écrasé, on dirait Dieu le Père, Gharlemagne ou quelque patriarche.
Il se passe les doigts dans la barbe avec des gestes onctueux. Il porte une robe sombre, ornée de dessins blancs en carrés qui ne retiennent pas autrement l'attention. Sur la tète, une coiffure de paille avec des morceaux de drap. Les longs cheveux tombent sur les épaules. Il n'a pas l'air sauvage du tout. C'est un père noble, du répertoire. Et comme on voit qu'il a l'habitude des toaristes, et qu'il joue un rôle! Ah! le vilain cabot!
LE HOKAÏDO — L'iLE DE YESO 235
Je rage! Alors, c'est pour voir cela que j'ai quitté le Japon, fait quatre heures de chemin de fer, dix heures de bateau, et encore quatre heures de chemin de fer et quatre heures de voiture! Nous avançons, accompagnés par rindigène prodigue de salutations. Nous marchons sur une large route, de chaque côté de laquelle sont des maisons de bois banales et toutes basses... Voici trois ou quatre huttes, perchées sur des pilotis, elles sont en paille, avec un toit à deux pentes et rappellent les temples dise. (Ai-je dit que les Aînos sont les premiers occupants du sol, chassés peu à peu jusqu'aux confins du Nord par les Malais envahisseurs qui sont devenus, croisés de Chinois et d'Européens, les Japonais d'aujourd'hui?) Isolées, ces cabanes peuvent faire illusion. J'en photographie deux de mon mieux, avec mauvaise foi» Je fais replacer l'échelle qui donne accès à celle-ci. J'y campe, en l'isolant, notre « sauvage » ! Ça fera très bien. Voici maintenant deux femmes avec leurs moustaches en tatouage. Et beaucoup de Japonais. Et encore un Âïno plus barbu que les précédents... Ah! le beau salut qu'il nous fait, les mains ouvertes, puis sur le cœur, puis dans la barbe. C'est bien. C'est trop bien, c'est de la mise en scène d'opéra-comique. Je ne dérage pas et je fais d'un ton rogue, à l'interprète :
— Il veut dix sous, cet homme-là?
— Oh! monsieur! Oh! comment pouvez-vous penser? C'est un fermier des environs. Il est venu vous saluer*
— Pourquoi?
^ Il a su que...
— Je vous dis que c'est un mendigot... Et même... Mais il est saoul! Je vous dis qu'il est saoul... Et si les Aïnos viennent saluer les touristes, pourquoi n'en voiton qu'un!... Et ce salut... Ça, un salut de sauvagel C'est un salut d'acteur. Je m'y connais..
L'interprète cause assez longuement avec le sauvage et revient me dire :
— Il est allé en Amérique.
— Ce n'est pas une explication suffisante.
Après bien des circonlocutions, j'apprends que non seulement il est allé en Amérique, mais encore qu'il faisait partie d'une troupe exhibée à l'Exposition de Saint-Louis, et que ces saints, en effet, lui ont été enseignés par son barnum, ancien régisseur à l'Opéra de Chicago.
Il n'y a plus qu'à rire.
— Alors, continue l'interprète, quand il voit des étrangers, il tient à venir leur dire qu'il les aime.
— Je vous dis qu'il veut dix sous.
— Non. Vraiment, non.
Je mets ma main au gousset, et voilà le Père Eternel qui me tend la sienne, qui joint les deux siennes en forme de coupe et reçoit ma pièce comme on reçoit un tribut qui s'est fait attendre.
Un Japonais vient à nous. C'est notre hôtelier. Il m'apprend que le lendemain, on organisera des danses en mon honneur, et que je verrai aussi des tisseuses et des femmes à cheval, car les femmes Ai'nos, telles les amazones, montent à cheval. Toutefois, on me prévient que si je veux passer pour un homme bien élevé, je dois donner vingt-cinq francs (dix yens) et si je les donne d'avance, je serai considéré comme un homme de la plus haute éducation.
Je donne les dix yens... Je ne pouvais pas avoir fait tant de chemin, et m'en retourner sans avoir rien vu... ni laisser aux Ai'nos une trop mauvaise opinion de mon savoir-vivre.
LE HOKAÏDO — L'iLE DE TESO 237
La nuit était venue, et Theure de rentrer à Thôteî qui ressemblait à tous les hôtels japonais toitheuropéanaccomodation.
Dimanche 4 mai. — De grand matin, par la fenêtre, je vois passer, sur des dos, sur des têtes — devinez quoi? — des chaises de velours rouge avec des clous dorés!..* oui, madame, comme on en voit chez nous sur les estrades des comices agricoles, et des tables avec des tapis verts. C'est pour nous. Je regarde si nul ne porte un brassard avec ces mots : c Thos Cook and son. » Personne. Un oubli, sans doute.
Nous sortons à l'heure fixée — huit heures du matin — nous faisons deux cents mètres, et, en face d'une boutique, je retrouve les chaises de velours rouge qui nous sont destinées. Près des sièges, sur des nattes, cinq Âinos costumés — - (oh! que le magasin d'accessoires est mal tenu, ici !) Us sont assis, sourient et montrent de très belles barbes. L'ivrogne d'hier est, ce matin, plus discret. Et je reconnais des figures que j'ai vues sur des cartes postales.
On s'assied? Non. Pas encore. Nous nous assoierons tout à l'heure pour regarder les cérémonies et les danses. On m'avait promis hier de nous montrer une femme aino à son métier de tissage. Allons, c'est bien : marchons. Peut-être verrai-je un intérieur pittoresque. On m'arrête : inutile de nous déranger. La femme va venir tisser devant nous. Je comprends, c'est le premier numéro du programme dont l'ordre doit être observé. Voici la personne. Le métier qu'on lui apporte est primitif, en effet. Les fils en sont tendus au moyen de cailloux qui restent suspendus sur le côté. Mais évidemment depuis bien des années, ce métier-là ne sert que pour les représentations.
Elle n'a pas peur de l'appareil photographique, la
tisseuse! Et elle en a l'habitude à un point que je ne pouvais prévoir. Elle attend le déclic, s'arrête après ravoir entendu et me regarde en me disant — j'en jurerais ! — « Voulez- vous faire encore une épreuve ? > Ah! on n'éprouve pas de difficultés à les arranger en groupes, les Aïnos ! Ils s'y mettent d'eux-mêmes, et sous le bon éclairage. J'avais été frappé de leur insistance à se placer ici plutôt que là... je finis par m'apercevoir qu'ici ils sont devant un « fond de huttes. » Ces gens sont corrompus non par les touristes, mais par les photographes. Sans doute, les premiers porteurs de chambres noires qui sont venus ici se sont donné beaucoup de mal pour les grouper dans les conditions les plus favorables. Et maintenant, probablement sans en savoir la raison, nos sauvages vont d'eux-mêmes au bon endroit. C'est plus commode, mais on aimerait peut-être y prendre un peu plus de peine.
— Maintenant, madame et messieurs, vous allez voir la femme à cheval.
Et en effet, dans un clos voisin, je vois une femme qui finit de s'habiller — de se costumer — et un cheval qu'on apprête. La voici qui enfourche la bête. Mais le cheval — est-ce une doublure? — refuse de passer la clôture. Il ne sait donc pas, lui? On apporte un enfant qu'on place à califourchon devant la dame. A la bonne heure! C'est le cheval qui avait raison. Maintenant qu'on est au complet, il s'arrête. Lui aussi connaît Tendroit oà l'on a de jolis lointains. Et aussitôt que j'ai impressionné deux plaques et fait mine de remettre mon véras* cope dans son étui, on reprend l'enfant, la femme dégringole et le cheval rentre à l'écurie. Décidément, c'est trop bien réglé et cela en devient agaçant.
Je ne hais rien tant que la fausse naïveté. Aussi les cérémonies et les danses qu'on nous a montrées ensuite
LE HOKAIDO — L'ILE DE TESO 239
ne m'ont-elles procuré qu'un faible plaisir. Nous avons YU boire les cinq patriarches accroupis sur les nattes. Chacun se servait d'une sorte de coupe-papier dont il relevait sa moustache pour ne pas la tremper dans 1^ coupe (Très pratique.) Puis on nous présente quelques gestes sans doute réglés par le régisseur de l'exposition de Saint-Louis, et derrière lesquels on pouvait vaguement deviner les attitudes dont ils sont une sorte de traduction à l'usage des globe-trotters. Les femmes dansèrent ensuite. De même que le saké avait été nécessaire pour les libations de leurs époux, elles réclamèrent comme accessoires indispensables un certain nombre de gâteaux. Je donnai quelque monnaie pour qu'on allât les acheter. Mais, justement, ils étaient là, tout prêts. Ne doutant pas de ma générosité, on s'en était procuré d'avance. Les braves gens ! La danse consista en quelques simagrées, suivies bientôt du partage des gâteaux, et pour terminer, ces dames se mirent à tourner en rond, sans se donner la main, chacune se balançant avec violence tout en tournant.
Toutes ces cérémonies cependant ne sont pas, je dois le dire, à l'usage exclusif des touristes et Ton devine bieiv que leur origine lointaine correspond à des gestes qui furent sincères. Elles nous eussent certainement impressionnés si nons les avions surprises, si ceux qui les représentaient les avaient célébrées pour eux-mêmes et non pas pour nous. Autrefois, c'est certain, le repas dont on nous a montré la parodie était le prélude d'une orgie qui commençait par des prières et des gestes rituels. Les femmes venaient ensuite et se mettaient en transes par des danses violentes, des tournoiements rapides. La fête devait unir par des sauvageries. Peut-être, pendant les quatre ou cinq mois de l'hiver rigoureux qui les isole du reste du monde, les Aînos s'y livrent-ils encore.
On n'en sait rien. Mais on sait qu'ils célèbrent une certaine Fête de Vours qui lui ressemble beaucoup. Au sujet de cette fête de l'ours j'ai eu beaucoup de mal à recueillir sur place quelques renseignements. Par contre, j'en ai trouvé d'abondants dans un article signé de M. Frédéric Sharr, professeur d'anthropologie à l'Université de Chicago et publié par le Japan Magazine, D'après ce que j'ai vu, ce qu'on m'a appris, et ce que j'ai lu, je vais vous la raconter.
J'avais remarqué dans le village, perchée comme les autres sur des pilotis, faite de planches grossièrement assemblées et non jointes, une hutte toute petite et bizarre.
— C'est la cage à l'ours, me dit-on.
Les Aïnos ont fait un dieu do l'ours dont ils avaient peur et, chaque année, on fête ce dieu de la manière que voici :
Dès le premier printemps, les chasseurs se mettent en route, n'épargnant aucun effort pour s'emparer d'un tout petit ourson vivant qu'ils apportent en grande joie à leur village. L'ourson, placé dans la cage que j'ai vue, devient alors l'objet de tous les soins et des plus tendres attentions. Les femmes lui apportent du lait, les hommes des gâteaux de millet ; il a un nourrisseur attitré. Son sevrage est l'occasion d'une fête et l'on vient à plusieurs reprises faire des libations devant lui et l'adorer.
L'hiver venu, on fixe le jour de la cérémonie et les préparatifs commencent. Dans la hutte du chef, ou même en plein air, l'ours est conduit en grande pompe, solidement attaché. La femme qui avait été particulièrement chargée de prendre soin de lui, le suit en pleurant, et en donnant les signes de la plus grande douleur, tandis que
LE HOEAÎDO — L'iLE DE TESO 241
ses compagnes s'efforcent de la consoler en lui offrant des gâteaux et des morceaux de laine noire bizarrement découpés. On attache Tours. Sa c nourrice » reste seule avec lui. Mais bientôt arrivent les trois plus vieux Aïnos du village, en grand costume, c'est-à-dire coiffés d'une couronne de paille, vêtus de robes bizarres.
Us font devant la porte de longues prosternations accompagnées chacune de l'absorption d'une coupe de saké ou de bière de millet. Les libations d'ailleurs seront fréquentes pendant toute la cérémonie : les Aïnos sont les pires des alcooliques.
Peu à peu, et dans un certain ordre, tous les hommes du village s'approchent du dieu enchaîné et de larges rasades de saké sont encore versées à chacun. Les femmes entrent ensuite, elles dansent une ronde autour de l'ours, puis, se lâchant les mains, elles se mettent à tourner sur elles-mêmes, tout en continuant leur course circulaire, comme des toupies. Elles jettent des cris stridents, s'excitent mutuellement. Tous les assistants, debout, injurient celle qui donne des marques de faiblesse... Une à une, les femmes tombent, et sont entraînées derrière les hommes accroupis.
On apporte, avec des arcs, des flèches émoussées qui ne servent exclusivement qu'à cet usage. Elles doivent être lancées de façon à rester fichées dans la peau de l'animal, sans entamer sa chair. Chacun des trois vieillards en décoche une. Puis, sur un signal, les jeunes gens se rassemblent et une vingtaine de flèches sont jetées au-dessus de leurs têtes. Ils se battent pour s'en emparer, et avec une telle ardeur que les accidents sont fréquents. C'est un honneur apprécié et récompensé par les belles Aïnotes, que d'avoir saisi une des flèches sacrées.
Et alors, les Ainos s'appliquent à mériter ce titre de
Î4â AU JAPON
sauvages qu'ils déshonorent pendant la saison des touristes. Successivement, chaque jeune homme décoche sa flèche sur Tours-dieu. La malheureuse bète hurle et s'agite. On s'arrête de temps en temps pour lui demander pardon et lui expliquer qu'on le tue noblement ainsi qu'on doit tuer un dieu, et que tout à l'heure ses adorateurs le mangeront non pour se nourrir, mais pour s'assimiler ses qualités, pour que chacun, en s'incorporant sa chair divine, devienne lui-même un peu dieu. Et avant de reprendre le jeu barbare, on boit de l'alcool.
Lorsque l'ours, sans être mort, ne bouge plus, épuisé, et qu'il a reçu huit traits sans remuer, une flèche empoisonnée est remise au chef qui achève le martyre de l'animal. La mort est, parait-il, foudroyante. On enlève rapidement le morceau de chair où s'est fixée cette dernière flèche, puis la bête est dépecée, les morceaux en sont mis à cuire pendant qu'on chante les louanges du dieu dont une part est solennellement donnée à chacun : on la mange à genoux, avec les marques du plus pro* fond respect.
Ensuite, les réjouissances continuent. Nul étranger n'a pu assister à la fin de la fête, qui, croit-on, tourne à l'orgie démoniaque.
Rien que la première partie vaudrait un petit dérangement. Hais par un mètre de neige et vingt degrés de froid...
Au retour, nous avons eu une surprise agréable. Nous étions arrivés deux heures trop tôt devant le petit train ramasseur d'allumettes.
Que faire?
— Il n'y a rien à voir, dans les environs ?
LE HOKAÏDO — l'iLE DE YESO 243
— Rien du tout, répond notre loueur de voiture qui ressemblait à Vitellius.
— Rien du tout?
— Rien... Là sur cette petite colline, il y a quelques Aïnos.
— Allons-y... ce sera toujours plus intéressant que de rester ici.
Et après une petite grimpette, nous avons la joie de trouver ce que nous étions allés chercher à Piratori : des naturels... nature.
Pour le moment, il faut nous contenter de regarder les huttes, car le village est désert, sauf quelques enfants qui se sauvent, à notre approche, comme une bande de moineaux. Toutes les cabanes, faites uniquement de paille, sont ouvertes. C'est Tâge d'or. On nous fait entrer dans Tune d'elles et l'on nous explique que cette petite antichambre qui fait angle droit avec la pièce principale est ainsi disposée pour rendre l'accès de la demeure plus difficile aux mauvais esprits. La première porte d'entrée est toujours exposée au midi, et, à l'intérieur, une fenêtre (un simple trou) exposée à l'est, est l'ouverture sacrée.
L'habitation se compose d'une pièce unique. Au milieu est le foyer dont la fumée s'échappe par un trou percd dans le toit. Devant le foyer, une natte, et la place d'honneur. Des bols sont encore là, dans lesquels on a bu la bière de millet. Pendus aux parois (j'allais dire aux murs), des poissons séchés, et, sur une claie, du millet.
A terre, un billot bizarre et un couperet pour tailler les poissons secs, durs comme du bois. Dans un coin, le coffre à riz et la boîte où l'on serre les vêtements. Au fond, un lit dans une niche, comme en Bretagne. Mais ici, il est en paille. C'est tout. C'est peu, pour se garantir des froids de l'hiver — malgré le chaufiage central —
dit quelqu'un en désignant le foyer qui est au milieu de la hutte.
Un de nous a l'idée de laisser, sous un bol renversé, et en guise de carte de visite, une petite somme d'argent.
Nous continuons notre promenade dans le village. Au retour, nous rencontrons un homme et une femme qui se prosternent dix fois devant nous. Ce sont les propriétaires de la hutte où nous avons laissé une offrande, et qui l'ont trouvée. Tant de joie et de gratitude pour si peu nous attriste, nous gène, nous fait un peu honte.
Sur les Alnos.
J'ai eu heureusement d'autres renseignements que mes observations personnelles, et grâce à l'amabilité d'un érudit fonctionnaire japonais, M. Tsunekichi Kono, je puis donner sur les mœurs des Ai'nos quelques détails intéressants et inédits.
Les Japonais ont poussé devant eux ces autochtones qui ne sont plus maintenant qu'une quinzaine de mille, disséminés dans les îles au Nord du Japon proprement dit, et particulièrement dans le Hokkai'do (autrefois île de Yeso). Ils ont gardé (sous la surveillance japonaise) quelques-unes de leurs anciennes coutumes. Ils vivent sous l'autorité, de plus en plus restreinte, d'un chef de village, lequel était jadis l'arbitre, le juge et le chef militaire. Ils pratiquaient notre vieux jugement de Dieu, et l'accusé pouvait prouver son innocence en retirant une pierre du fond d'un vase rempli d'eau bouillante. Le châtiment des crimes était plus souvent l'amende que la mort, et, plus souvent que l'amende, l'ablation du nez ou des oreilles, l'arrachement des cheveux ou la section
LE HOEAIDO -— l'ILE DE TESO 245
du tendon d'Achille. Tout cela, aujourd'hui défendu par le gouvernement japonais, se pratique encore en ca-^ chette.
Les Aînos se marient par consentement mutuel ou par obéissance aux parents. Il arrive même, comme aux Indes, que, dès l'âge de sept ou huit ans, un garçon et une allé sont engagés l'un à l'autre. Le divorce est extrêmement facile, si c'est le mari qui le demande ; il est de règle en cas de stérilité de la femme. Le mari possède le droit (dont il n'use plus guère) de prendre une conçu-* bine.
On voit que les féministes ont à s'occuper ici. La femme est tenue en si piètre estime qu'on ne lui reconnaît pas le droit de s'adresser directement aux dieux pour les prier. Elle doit passer par l'intermédiaire de l'homme. Seules les offrandes lui sont permises. Cela est admirable.
L'Aïno est ivrogne et paresseux. C'est la femme qui non seulement tisse, va chercher le bois, prépare la nourriture, mais aussi laboure la terre. Elle ne formulait jadis qu'un désir, celui que son mari restât tranquillement à garder le foyer.
Ils ne brûlent pas leurs morts, ils les enterrent, et parfois, selon la coutume chinoise, enfouissent avec le cadavre divers objets domestiques. On ne doit jamais parler aux parents de celui qu'ils ont perdu. C'est leur causer de la peine, et si on le fait, on leur doit une indemnité. Leur façon de régler la durée du deuil est assez originale : ils se coupent la chevelure le jour de l'enterrement et cessent d'avoir du chagrin lorsqu'elle a repris sa longueur normale.
Avant l'arrivée des Japonais ils se nourrissaient surtout de poisson et de gibier. Mais le défrichement commencé par les conquérants rendant improductive l^,
pèche et surtout la chasse, beaucoup aujourd'hui deviennent agriculteurs.
S'ils obligent leurs femmes à se tatouer des moustaches, c'est pour qu'elles ne plaisent pas aux Japonais, qui, avant cette précaution, les leur enlevaient. Ils ne pratiquent aucun art. Ils ignorent l'écriture. Leurs connaissances arithmétiques sont tellement élémentaires que pour exprimer le nombre huit, ils disent deux fois quatre. Ils n'ont pas d'instruments de musique, si ce n'est une sorte de guitare composée d'un morceau d^ bambou auquel sont fixées cinq cordes dont ils tiennent les autres extrémités entre les dents, et qu'ils grattent du doigt.
Ils n'ont qu'une vague religion, un animisme rudimentaire. Ils refusent de se convertir au christianisme. Ceux d'entre eux qui sont chrétiens ont reçu le baptême pour toucher en même temps une petite somme d'argent immédiatement convertie en saké.
Les Japonais les obligent à envoyer leurs enfants à l'école. Et ils les y obligent réellement. La proportion des enfants présents est de 92 pour 100 pour les garçons ek de 86 pour les filles. J'ai visité une de ces écoles primaires à Piratori. Les petits Japonais et les petits Aïnos sont élevés ensemble, sans aucune distinction, et j'ai appris, du professeur, qu'il n'était pas de règle que le dernier de la classe fût un Aïno. Ces « sauvages » paraissent donc susceptibles d'éducation et l'on peut prévoir que dans un temps plus ou moins rapproché, ils auront été complètement absorbés par les Japonais.
Malgré sa température, très froide en hiver, très chaude en été, il semble que le Hokkaïdo soit, pour le Japon, une possession des plus précieuses.
LE HOKAÏDO — L'iLE DE TESO 247
La nation japonaise dont la natalité est forte et croissante se trouve posséder à chacune de ses extrémités, avec la Corée et le Hokkaîdo, deux déversoirs pour sa surabondance d'énergie.
Longtemps, Tîle d'Yeso fut méprisée, en raison de son climat. Le Japonais prétendait y vivre dans ses maisons de papier, avec sa petite chaufferette pour toute défense contre les rigueurs d'un hiver sibérien. Il se décourageait vite. Le gouvernement, d'ailleurs, hésita à plusieurs reprises dans le choix des moyens à adopter pour administrer l'île considérée d'abord comme une colonie à exploiter. Et, en effet, on l'exploita. On peut même dire qu'on l'exploita rageusement. Le voyageur en Hokkaîdo traverse pendant des heures et pendant des journées d'immenses cimetières d'arbres. La forêt y a été dévastée, on a coupé les troncs à la hauteur où il était le plus facile de les scier, on a débité, vendu les arbres, et on est parti, avec l'argent produit, sans avoir eu pendant une seule minute le souci de l'avenir du pays. La colonie a été mise au pillage, et pas par les Japonais seuls.
Des temps meilleurs sont venus pour elle. On a compris qu'il ne fallait pas tuer la poule aux œufs d'or. Le gouvernement a donné au Hokkai'do des gouverneurs qui ont pris en main les intérêts de l'île. Le Japonais s'est décidé à mieux adapter ses mœurs au climat. L'émigration devient de plus en plus importante : le Hokkai'do a reçu l'année dernière soixante-dix mille habitants nouveaux. Pendant de nombreuses années encore, cet afflux peut continuer avant que toutes les terres soient mises en culture. On a trouvé, paraît-il, des mines d'or, d'argent, de manganèse, de soufre et de pétrole. La tare du Hokkaido est son hiver de six mois. Avec beaueoup de prévoyance, le gouvernement japonais se préoc-
cupe de favoriser le développement de petites industries familiales qui donneront à la population des travaux et des ressources durant cette longue suite de journées où la neige rend impossible tout effort en plein air. On peut prévoir ainsi que la grande industrie s'y développera rapidement, surtout si, comme on le croit, on y trouve du charbon.
La pudeur japonaise.
Ce qui m'avait surtout décidé à coucher à Noboribetsou, c'est la promesse du guide Murray annonçant que l'hôtel y est pourvu de bains à l'européenne. Et l'interprète me l'avait confirmée avec un certain orgueil.
— De plus, me dit-il, Noboribetsou est un volcan, et l'hôtel est bâti dans le cratère.
— Dans le cratère! Alors, c'est un volcan éteint?
— En tout cas, il est encore fumant, et producteur d'eau sulfureuse, amenée par des tubes de bambous et distribuée dans l'hôtel qui est en réalité un établissement thermal.
— L'habitude des Japonais est de se baigner sans voiles et sans partage des sexes, je crois?
— Oui. Mais ici il y a une cabine fermée, avec une grande cuve d'eau courante, qui a été faite exprès pour les Européens.
— A la bonne heure !
Arrivé à l'hôtel, je demande à voir la salle de bains. Il est onze heures du soir, il fait nuit noire, naturellement. On me conduit à travers de longs couloirs jusqu'à une très spacieuse bâtisse pleine de vapeurs qui empêchent de voir à deux pas devant soi. On m'ouvre une porte, celle de la cabine pour Européens, et je distingue en effet que c'est une chambre close, munie d'une piscine, et dont la porte peut se fermer de l'intérieur, et se fermer au verrou. Je remarque bien mon chemin afin de n'avoir à déranger personne. Le lendemain matin, je me dirige donc vers la cabine que les Japonais avaient eu la complaisance d'édifier conformément aux exigences de la pudeur européenne.
Je reconnais les couloirs traversés la veille. La cabine est là tout de suite à gauche, en tournant. Je tourne, je vois bien la cabine... mais... mais pour y parvenir, il faut passer entre deux rangées de piscines, dans lesquelles se trempent une dizaine de Japonais, dont quatre ou cinq femmes (je ne garantis pas la proportion) et nus, mais nus comme Hassan, nus comme la main, nua. comme... (quelle déplorable citation j'allais faire là). J'hésite... Nul, si ce n'est moi, n'est gêné. Alors, j'ai honte de ma honte et, les yeux fixés droit devant moi, comme un danseur de corde, je me dirige rapidement vers la cabine dont les cloisons sont faites de planches que sépare un intervalle de deux ou trois centimètres. De telle sorte que si la pudeur européenne est ménagée, celle des Japonais est laissée à la discrétion de l'isolé.
Mais ici, on n'a pas sur ce sujet les mêmes susceptibilités que chez nous. On ne comprend pas qu'il puisse venir à l'idée de quelqu'un de regarder un baigneur ou une baigneuse sans voiles, ni que cette vue puisse seau* daliser personne. Et certainement, d'une femme nue qui se baigne sans penser à mal et d'un Européen vêtu
GÉNéRÂLITés SUR LE JAPON 251
qui, au lieu de passer indifférent comme le fait tout Japonais, la regarde avec indiscrétion, l'impudique n'est pas la femme nue, c'est l'Européen habillé.
Les âmes, sur ce point, sont, ici, beaucoup plus simples que les nôtres. Étes-vous tellement accessible à la tentation que ce spectacle si naturel vous incite au péché, diraient les Japonais, s'ils croyaient que cela pût être un péché. Malgré tous leurs efforts ils n'ont pas encore pu comprendre les mines effarées des missionnaires américains devant des choses si naturelles.
•.V II est bien certain qu'on unit par s'y habituer, mais les premières rencontres d'Adams et d'Ëves donnent tout de même un petit sursaut. Je me rappelle quel fut le mien dans les premiers jours de mon arrivée au Japon. C'était sur le bateau, au milieu des îles de la Mer intérieure. Il avait plu toute la nuit, et il faisait un froid de loup. Je ne voulais cependant rien perdre du spectacle; je m'étais aventuré sur le pont, de bon matin, garanti par un gros pardessus. Et je vis, au milieu d'une vingtaine de Japonaises et de Japonais, un homme de Téquipage qui faisait sa toilette. Il se brossait les dents, longuement, et il était nu, vêtu simplement de candeur et d'absence de préjugés.
Après quelques jours dans les hôtels japonais, on arrive soi-même — on y est bien forcé — à ne plus attacher d'importance à voir et à montrer ce qu'il est ehez nous bienséant de cacher.
L'hôtel japonais est, pour cela, un excellent champ d'entrainement. Plus que ses chambres sans meubles, et ses murs de papier, ce qui le distingue, c'est l'absence de toute fermeture, serrure ou verrou.
Lorsqu*est venue Theure de se coucher, deux ou trois petites bonnes, plus souriantes, plus empressées, plus menues et plus charmantes les unes que les autres, tirent d'une sorte d'armoire des matelas de cinq centimètres d'épaisseur, disposent par-dessus une épaisse couverture, et s'amusent beaucoup, le plus gentiment du monde, si l'Européen a pris soin d'apporter avec soi des draps et son oreiller (ce que je recommande). La vue de ces grands linges et de cet appui si mou, pour la tète, les met en gaîté. Elles vous aident de leur mieux. Lorsqu'elles ont fini, et qu'on le leur a fait comprendre, elles s'en vont, à regret. Comme on a constaté l'absence de verrous, on se résigne et l'on commence à se déshabiller. Un des murs s'ouvre alors, en glissant, et une des petites bonnes apparaît, avec autant de sourires et de courbettes que si elle vous voyait en habit et pour la première fois. Elle apporte, je suppose, l'honorable thé, ou du moins l'honorable eau chaude qui sera tenue toute la nuit près de l'ébullition, sur un petit foyer à côté d'une théière. Elle salue, resalue, sourit, resourit et s'en va. Cette fois, vous espérez la paix, et pour vous garder contre une nouvelle invasion, vous imaginez quelque ingénieux moyen d'accrocher au montant voisin le montant du panneau qui, en glissant, laissait entrer vos gentilles tourmenteuses. Vous croyant en sûreté cette fois, vous vous déshabillez. Et au moment où vous désirez le moins d'être vu, un autre panneau que celui que vous aurez condamné s'ouvrira, et toujours souriant et saluant, trottant menu et silencieuse, sans avoir l'air de vous regarder, ni même de vous voir, une petite bonne sera rentrée et vous apportera quelque objet ou même n'apportera rien, et se bornera à vous souhaiter une bonne nuit. On prend le parti de se coucher à moitié vêtu. Et si vous dormez, vous revoyez dans
VOS rêves la petite indiscrète, avec son sourire, ses yeux fins, sa lourde chevelure luisante d'huile de camélia et, sur ses reins, le nœud disproportionné de sa ceinture qui la rend difforme, sans arriver à la rendre disgracieuse.
Enfin, vers la fin de la nuit, je suppose, vous dormez. Dès le lever du soleil, vous êtes réveillé en sursaut par un fracas épouvantable. C'est simplement qu'on ouvre les volets extérieurs, qu'on les fait glisser dans leurs rainures, pivoter aux angles et rentrer à grand bruit à leur place du jour. A partir de ce moment-là, votre chambre ne vous appartient plus. Vous êtes de nouveau entouré de sourires et de salutations. On entre, on sort, on revient, on s'en va, avec tant de bienveillance et d'empressement qu'il est impossible de se fâcher. Cependant, les entrées coïncident vraiment trop avec les moments où vous voudriez qu'on n'entrât point, pour que cette coïncidence puisse être attribuée exclusivement au hasard.
— Vous voulez faire votre toilette, monsieur? Par ici, suivez-moi.
On suit, et on est conduit dans un couloir, ouvert d'un côté sur la rue, sur les champs, sur la cour intérieure, sur d'autres couloirs; peu importe. Et l'on vous montre, sur une tablette, des cuvettes, et, à côté, un baquet plein d'honorable eau chaude et un autre plein d'eau froide. Un grand gobelet au bout d'un long manche doit vous servir à y puiser. Des serviettes? Il n'y en a pas. Mais voici du sel fin pour vous nettoyer les dents, et une brosse à dents. Rassurez-vous, cette brosse à dents est toute spéciale et ne sert qu'une fois. C'est une sorte de grosse allumette dont une des extrémités a été divisée et forme comme un pinceau aux poils souples. Après usage, on la casse, ainsi qu'on fait
pour les pailles des boissons glacées, au restaurant. On se résigne à se laver le bout du nez. Si une dame européenne demande de Teau dans sa chambre, on lui en apporte, mais on s'assied autour d'elle pour voir ce qu'elle va en faire, et si elle s'entoure d'un paravent, on la regarde avec une gentille pitié, en supposant qu'elle est sans doute affligée d'une maladie de peau ou d'une difformité.
Et si vous, monsieur, lassé de ne vous laver que le bout du nez, vous vous levez un matin avant l'invasion des petites bonnes, et que vous vous glissiez sans bruit dans le couloir, et que vous preniez mille précautions pour ne pas heurter la cuvette ni le réservoir de l'honorable eau chaude, afin de n'éveiller personne, vous réussirez peut-être à faire une toilette plus complète, à la condition de vous être dévêtu avec des prodiges d'habileté silencieuse... Seulement, lorsque vous vous retournerez, vous verrez deux ou trois petites bonnes femmes accroupies comme à un spectacle, qui vous observaient avec la même tranquillité qu'elles eussent mis à vous regarder jouer au billard, et qui échangent entre elles des réflexions suivies de petits rires dont vous êtes, à n'en pas douter, le sujet... Alors!... alors, la patience vous échappe. Il en est qui, sous prétexte d'ablutions, éclaboussent beaucoup d'eau autour d'eux; d'autres en prennent leur parti, et agissent comme s'ils étaient seuls.
Et c'est vous qui avez tort. Vous attachez de l'importance à une chose qui n'en a point. Et avec toutes vos précautions et vos réticences, et votre gêne, vous finissez par donner de vous l'impression que vous êtes un fat ou un monsieur très vilain dont l'esprit est incessamment obsédé de pensées dégoûtantes : une sorte de sadique, de maniaque, d'érotomane, de barbare. Tout
GÂNÉRAUTéS SUR LE JAPON 255
simplement, c La pudeur trop consciente devient nécessairement impudique. » (J.-M. Guyau.)
Et à bien réfléchir... La complète innocence, à la vérité, ne fait pas tant d'embarras, et c'est seulement lorsqu'ils furent déchus qu'Adam et Eve s'aperçurent de leur nudité. Ce n'est pas vrai?
Les Japonais ignorent, à la fois, la pudeur et sa ûlle l'obscénité. Chez nous, les murs de nos rues et de tant de lieux publics sont souillés par des mots ou des dessins orduriers. De ces graffiti, vous n'en trouverez pas un dans le Japon. De même, vous ne verrez à la ville ni à la campagne aucun geste d'intimité amoureuse. Dans les quartiers de chaque ville qui sont réservés à la prostitution, vous ne rencontrerez aucun sujet de scandale. î Au Yoshiwara de Tokio, où quinze mille femmes sont exhibées chaque nuit, vous ne surprendrez pas une seule attitude équivoque. Et les allures européennes — allemandes surtout — des fiancés ne seraient ^ pas tolérées dans cette ville spéciale où chaque maison est un lieu de débauche.
La femme japonaise est vêtue de telle façon que rien de sa féminité n'est révélé aux passants. Comparez sa silhouette, gracieuse pourtant, mais toute droite, avec celle des femmes d'Europe, plus déshabillées en toilette de ville qu'en toilette de nuit, et dont la robe est faite pour attirer le regard sur le buste et sur les hanches. De quel côté est la véritable pudeur? Les Japonais ne peuvent pas comprendre qu'un mari européen accepte que sa femme, la poitrine nue, tourne, sous prétexte de valser, dans les bras d'un monsieur qui n'est pas son mari. Ils y voient de l'exhibitionnisme. Us en voient aussi
dans notre étrange conception de l'art qui nous fait tout rapporter à la beauté féminine, c'est-à-dire à Térotisme. Lafcadio Hearn a dit leur ahurissement devant un tableau représentant une femme nue, dans une Exposition. Si cette femme avait été une Japonaise, le tableau ne serait pas resté exposé pendant dix minutes. Le Japonais admet la nudité réelle, il n'en admet pas la représentation. C'est que la représentation implique une attention fixée, une arrière-pensée sensuelle, un choix.
— La pudeur, pourrait dire un faiseur de paradoxes, n'est qu'une convention.
Elle a été inventée.
— Inventée? Par qui?
— Je vais vous le dire. Par les gens du Nord d'abord. Puis par les femmes coquettes, puis par les femmes laides et enfin par les hommes jaloux. Les gens du Nord avaient froid. Ils ont mis des vêtements et ont pris l'habitude de se voir couverts de tissus ou d'une autre peau que la leur. Cacher sa nudité est devenu la normale. Là, comme sur tous les autres points, on a déclaré solennellement que celui qui ferait autrement que les autres serait un mauvais citoyen, un coupable. Il importe à la collectivité que ce qui convient au plus grand nombre soit considéré comme sacré. Les lois ne sont que les catalogues des habitudes. Honni soit qui veut innover. Celui-là est différent. On le hait parce qu'il est différent, et la haine qu'on lui voue, on déclare que c'est l'indignation de la vertu offensée.
Mais il arriva ceci : les mâles ayant perdu l'habitude de la nudité féminine, entraient en folie lorsqu'un peu de chair leur était révélée. Les femmes laides, se sentant menacées d'indifférence, ont crié que manquer de pudeur était l'abomination de la désolation. Est-ce qu'elles en manquaient, elles, qui étaient le nombre? Non! Alors?
Et les autres, pour se soustraire aux assauts de l'homme de l'âge des cavernes qui persiste au fond de tout homme, s'emprisonnèrent dans des robes comme dans une cuirasse, et mirent entre elles et Tennemi du dehors le triple verrou des lacets, des épingles et des boutons. Et comme cependant cet outrage n'était pas sans leur être tout de même agréable, elles cherchèrent le moyen de s'y exposer sans danger. Trop de sagesse, du côté masculin, n'était pas pour leur plaire. Elles voulurent éveiller la bête chez l'homme sans la déchaîner, et elles y réussirent en inventant la toilette de bal et le costume de bains de mer qui excitent les appétits, mais les excitent en public, c'est-à-dire là où ils se neutralisent mutuellement. Ce que l'on fait devant tout le monde ne saurait être mal. N'est-ce pas?
Croyez-le : la pudeur a provoqué plus de défaillances qu'elle n'en a jamais empêché.
La pudeur est une grande proxénète, bien habile. Que de désirs, en eflfet, ne seraient pas nés si leur objet s'était montré tout d'abord dans sa réalité !
La pudeur n'est qu'un piège féminin : la réticence qui provoque la curiosité. Elle livre peu ou rien pour laisser tout à deviner, et elle s'en rapporte aux imaginations masculines pour ne pas perdre à ce jeu. Elle est la consolation de la laideur. Il est tout naturel que ce soient les femmes laides qui la défendent avec une farouche indignation. Le vêtement dissimule leur propre infériorité. Comme elles ont honte de leur corps, elles désirent que tous les corps soient honteux.
On les comprend. Dans certains cas, et à partir d'un certain âge, la p udeur est une politesse.
... Tout cela n'est pas une raison pour aller se promener sans chemise sur la place de la Concorde. Mais on arrive, en voyageant, à être surpris de la facilité
avec laquelle on perd ce préjugé. Eu Nubie, la Yue d'un homme nu n'étonne plus les Américaines les plus pudibondes, après un certain séjour. Vous me direz que les hommes qu'elles voient sont des noirs, et vous aurez peut-être le mauvais goût d'ajouter que le noir est toujours habillé, mais je riposterai en vous parlant des Japonais d'aujourd'hui et des Grecs d'autrefois.
D'ailleurs, vous auriez raison de me dire que le parallèle est impossible à poursuivre.
La Grèce, en eSèt, avait le culte du nu. Le Japon n'en a que l'habitude.
Les Japonais ignorent la pudeur physique. Mais, ils ont, bien plus que nous, la pudeur morale.
Il y a, pour eux, un point d'honneur à ne pas montrer ses sentiments. Les enfants même doivent se dominer, et, à Tàge où les nôtres apprennent à cacher leur corps, ils savent, eux, dissimuler les mouvements de leur âme«. Et il y a, à l'origine de cette pudeur, les mêmes sentiments qu'à la naissance de l'autre : honte de soi et respect d'autrui. C'est par altruisme, par politesse, par déférence, par humilité qu'un Japonais sourira en vous apprenant qu'il vient d'être atteint dans ses plus chères affections. Ce sourire veut dire : c Ma peine est bien méprisable, et je vous demande pardon de vous la laisser voir. J'ai pitié de moi, à me voir si peu, et je sais bien que je prête à rire en vous parlant, à vous, si haut, et comme si elle pouvait vous intéresser, de ma douleur, à moi si humble. » La colère est invisible au Japon. Je ne dis pas qu'elle ne soit jamais dans le» cœurs : il est bien rare qu'on la voie sur les visages.
Plus que nous ne le sommes par la vue des 1iudité&
physiques, les Japonais sont choqués que nous montrions à tous, sans voiles, non notre carcasse, mais notre âme. £t ils ne comprennent pas comment nous laissons deviner sans vergogne, ce que nous avons véritablement de plus intime et de plus sacré : nos sentiments. Ils ont été révoltés de voir les meilleurs des maris européens donner en public des marques d'amour à des femmes, à des épouses, afficher ainsi par quels liens elles leur sont attachées, et éveiller dans l'esprit de tous l'idée des plaisirs intimes qu'ils prennent avec elles.. •
En un mot, ils voilent leurs âmes et nous, nous voilons nos corps.
La femme japonaise.
On admire beaucoup les Japonais, et on a raison. Mais on ne les admire pas pour ce qu'ils ont fait de plus admirable.
Us ont réalisé beaucoup de choses extraordinaires, c'est entendu. Tout ce dont on les loue n'est rien — vous entendez : rien — à côté de la maîtrise avec laquelle ils se sont assuré le bonheur domestique.
Le Japon a été, pendant des siècles, le paradis des maris. Il Test encore. Hais je crois qu'il ne le sera plus longtemps.
Le statut imposé aux femmes, accepté par elles, est un tel monument d'égoïsme masculin, qu'on peut entasser le Mont Fuji lui-même sur dix Pyramides et cent Himalayas, sans parvenir à son énormité.
Certains peuples enferment leurs femmes, les voilent, en font des esclaves. Le Japonais n'a pas cette barbarie. Tyran redouté, il n'eut pas été admirable. Il a obtenu tout de ses femmes — et plus encore — le respect, la
soumission, le désir de plaire, Tamour, la vertu, la grâce et même de hautes qualités morales (car la femme japonaise possède tout cela) sans qu'elle pensât à se croire une victime. Il n'y a pas eu, sur la terre, d'esclaves plus exploitées et il n'y a pas de femmes plus heureuses. Voilà ce qui mérite l'admiration. On a su les convaincre que leur unique bonheur était de donner du bonheur au mari, que leur existence n'avait pas d'autre but, et qu'elles étaient des êtres inférieurs, infiniment inférieurs aux hommes. Une fois cette conviction installée en elles, la plus petite marque d'attention ou de sympathie les transportait au comble delà joie. Réellement, la femme japonaise, sous le despotisme dont je vais essayer de donner une idée, a vécu dans une paix et une félicité qu'elle ne retrouvera jamais et que les femmes d'aucune autre nation n'ont connue.
Ah ! comme on comprend que les hommes de ce pays nous haïssent! Je parle très sérieusement. L'arrivée des blancs les a obligés à des dépenses folles, dont chacun d'eux supporte le poids avec une grande noblesse d'âme. Outre le courage militaire, les Japonais ont aussi le courage de tous les jours, silencieux, ignoré : celui qui consiste à restreindre ses besoins, à rogner sur ses plaisirs, et même sur sa nourriture, afin de fournir au budget national ce qui est nécessaire pour garder intacte, immaculée, libre, la terre des aïeux. Pour y parvenir, il leur a fallu profaner le sol en y installant des usines, attenter à la grâce divine des paysages, en y tolérant la laideur des cheminées géantes. Ils ont dû envoyer leurs enfants dans ces bagnes. Leur seule richesse était la main-d'œuvre à bon marché. Us ont sacrifié leurs fils et leurs filles et se sont sacrifiés eux-mêmes sur ce champ de bataille sans gloire et sans beauté. La misère en est résultée, la misère devant des roues et dans la
buée des machines. Et aussi la haine injuste peut-être, mais légitime, dont est fait ce qu'on appelle le socialisme.
Ce n'est pas tout. Voici qu'en montrant à leurs femmes les libertés dont jouissent les nôtres, nous allons créer en elles des désirs d'indépendance dont la réalisation est, sans aucun doute, souhaitable, mais qui forceront le Japon à renoncer à une forme de bonheur intime dont il jouissait depuis des siècles sans qu'il en coûtât une souffrance à celles qui l'assuraient. C'est seulement lorsqu'on sait l'existence de la liberté qu'on souffre de l'esclavage. Les Blancs auront montré aux femmes du Japon que l'état où elles se plaisaient est un état que nous considérons comme infamant. Elles vont sentir alors le poids des chaînes que jusqu'ici elles n'avaient même pas vues... La civilisation européenne délivre peut-être les femmes et les enfants du joug familial, mais c'est pour les envoyer à l'usine, à la tuberculose, à l'isolement, à la déchéance morale... Oui... Ils seraient excusables de nous haïr, les Japonais ! Ils seraient excusables, mais ils auraient tort, car nos actes ne sont pas délibérés. Des forces nous poussent que nous n'avons pas le pouvoir de discuter, que nous ne connaissons même pas et auxquelles nous obéissons sans nous en apercevoir. Shiyo ga nai !
Dès qu'il ouvre les yeux, dès qu'il prend conscience de la vie, le petit garçon japonais sent que les femmes sont des êtres inférieurs dont l'unique raison d'être est d'assurer son bonheur. Toutes les femmes qu'il voit sont ses servantes, et heureuses d'être ses servantes. Il ne lui viendra donc jamais à l'idée de douter d'an
devoir accepté joyeuBement, ni d'une supériorité que ne contestent pas celles qui la subissent.
De même, la petite fille voit sa mère se prosterner devant tous les hommes de la famille, et il lui semblerait monstrueux qu'il en fût autrement. Elle sait que sa mère a été mariée sans être consultée, et qu'il en est ainsi de toutes les femmes. Comment pourrait-il lui venir à l'esprit de désirer choisir son mari ? Si elle a appris que chez certains peuples, la coutume est différente, elle se félicite simplement d'agir autrement que ne le font ces peuples qui sont des barbares, puisqu'ils n'ont pas, comme le peuple japonais, l'honneur d*ètre les descendants des dieux. Le jeune époux japonais, reçoit donc une esclave fière et contente de son esclavage.
Les devoirs de la femme ont été longuement énumérés, une fois pour toutes dans un écrit publié au xvii« siècle par un grand moraliste nommé Kaibara. Malgré les lois nouvelles, les prescriptions en sont encore observées de nos jours, surtout dans les classes élevées et à part des exceptions dont nous aurons à parler.
Si Arnolphe avait connu ce code, il se serait fait Japonais, car on n'y a rien négligé pour que la femme c se mette dans la tète :
c Que celui qui la prend ne la prend que pour lui. » Encore faudrait-il ajouter : < Et pour ses parents ».
La jeune épouse, en effet, appartient à son beau-père et à sa belle-mère. Elle a changé de famille et ne doit plus faire à la maison paternelle < que de rares visites ». Elle doit à ses beaux-parents plus de respect et d'obéissance qu'à ses parents propres. Le mari n'a qu'à se laisser vivre. Quelqu'un est là, sa mère, à qui il peut s'en, remettre pour diriger sa femme. Cette mère n'a pas perdu le souvenir de ce qu'elle a souffert elle-même
dans sa jeunesse et elle doit considérer < comme un juste retour des choses d'ici bas » le pouvoir qui lui est donné sur sa belle-fille. Celle-ci sait déjà que les seules qualités de la femme sont : c Tobéissance, la douceur, la chasteté, la grâce et la tranquillité ».
Que si, par hasard elle ne les observait pas, le mari demanderait le divorce. Il n'a pas à craindre de manquer de motifs à sa demande, puisqu'elle est agréée dans un des sept cas suivants : Désobéissance de la femme à ses beaux-parents, stérilité, inconduite, jalousie, maladie répugnante, intempérance de langage et vol. Aussi le Japon est-il le pays du monde où on divorce le plus, — après les États-Unis, je crois.
Ajoutez que le divorce n'est pas pour la femme un état souhaitable, car, même si elle trouve à se remarier, elle est l'objet de la réprobation de tous.
Kaïbara dit nettement : c Une femme n'a pas de dieux particuliers, elle doit regarder son mari comme son dieu et le servir en l'adorant. Elle doit le considérer comme s'il était le ciel même. »
Le code de Kaïbara ne dédaigne pas de s'occuper des petits détails de la vie. L'épouse doit se lever la première et se coucher la dernière. Au lieu de faire la sieste, elle doit coudre, tisser et filer.
Elle ne doit, les jours de grande affluence, aller aux temples et dans les autres lieux publics qu'à partir de quarante ans. Elle doit se vêtir avec modestie :
Elle ne doit se parer Qu'autant que peut le désirer Le mari qui la possède.
Elle ne doit pas se laisser aller à d'irrévérentes familiarités avec les dieux, ni se livrer à d'interminables prières. Et, tant qu'elle est jeune, elle doit se priver de
toute intimité avec les amis et les camarades de son mari :
L*édit termine par une gentillesse : « Les pires maladies qui affligent l'esprit de la femme sont : Tindociiité, le mécontentement, la médisance, la jalousie, et la sottise ». Et voici le dernier compliment : « De ces maladies, sept ou huit femmes sur dix sont atteintes, et c'est ce qui fait que la femme est inférieure à rhomme ».
Le livre se termine par une invitation aux parents d'apprendre tout cela à leurs filles, et de leur en faire copier le texte de temps en temps... « car si elles suivent tous ces préceptes, elles auront la paix dans leur ménage. » On l'aurait à moins en Europe, je pense.
Après la mort de son mari le devoir de l'épouse n'est pas anéanti : elle doit se noircir les dents, se couper les cheveux et se raser les sourcils. Et il est plus convenable, pour elle, de ne pas se remarier.
Qu'y a-t-il de changé, depuis Kaïbara? Un écrivain japonais va nous répondre dans le numéro récent d'une revue publiée à Tokio :
« Devant la loi, la femme a aujourd'hui, au Japon, les mêmes droits et privilèges que son mari, son père ou son frère. En ce qui concerne les emplois ordinaires de la vie, elle est aussi libre que sa sœur d'Occident. Mais malgré cela, l'abomination de la répression et de l'oppression de la femme continue à exister dans une large mesure...
« ... La vérité est que, si les lois du pays sont en faveur des droits de la femme, le peuple, dans son ensemble, s'oppose à tout changement. »
L'Européen peut le constater en voyage. Il aura vingt
îos le spectacle d'un Japonais montant en wagon — lui premier — suivi de deux ou trois femmes qui s'empreiseiont de disposer pour le seigneur une couverture moélleune sur la banquette où il s'étendra le plus naturellemen'; du monde. On fouillera ensuite dans les valises, les tacs, les paquets pour en extraire tout ce qui pourra saisfaire les désirs qu'il n'aura pas encore exprimés.
Et j'ai vu encore ce petit spectacle : un wagon est complètement î)ccupé par des voyageurs étendus et dormant. Survimt un nouveau voyageur. Il faut lui faire une place et réveiller quelqu'un. C'est une femme que réveille Temjloyé, et nul ne s'en étonne, pas plus le nouveau venu que les autres.
La plupart les femmes ne désirent pas qu'il en soit autrement. M, André Bellessort a recueilli la confession d'une jeune divorcée japonaise, qui divorça parce que son mari avait voulu la traiter à l'européenne :
< 11 m'obsédait de politesses inaccoutumées. Je ne pouvais descendre de wagon et y monter sans qu'il me tendit la main : c'était risible ! Si je gardais le silence, je devais être souffrante ; si je marchais, j'allais me fatiguer. Il ne me laissait pas le loisir de m'acquitter envers lui des soins que les femmes sont habituées à remplir et dont ma mère m'avait instruite. Je vivais à ses côtés dans un perpétuel désœuvrement. J'étais comqie une princesse qui traîne derrière soi un étudiant amoureux. Cela me donnait parfois un soupçon d'orgueil, mais à la longue, j'en étais excédée. > Toutes ne sont pas ainsi.
Dans les grandes villes, beaucoup de Japonaises ont vu des femmes européennes, beaucoup ont appris par les journaux et par les livres qu'un autre état que celui d'esclaves était possible pour elles.
En même temps, les usines leur ont offert le mo^n de gagner leur vie sans avoir à subir le despotisme marital. Les postes, les télégraphes, les compagnies de ihemins de fer, les banques, les grands magasins oix eu besoin d'employées, et celles-ci ont cessé d'être les servantes des maris. Beaucoup de jeunes ûlles ciaintenant se dérobent et vivent seules, de leurs salaires. Il y a aujourd'hui, au Japon, près de cent mille femmes employées, quarante mille institutrices et cinq cent mille ouvrières d'usine.
Pour se procurer de la main-d'œuvre, les filatures envoient, dans les campagnes, des agents auxquels il est donné tant par recrue qu'ils amènent à la manufacture. Ces agents pénètrent dans les familles, s'adressent plus aux parents qu'à la future ouvrière, offrent à ceux-ci une certaine somme d'argent payable sur-le-champ. Les parents acceptent et sans que l'enfant, naturellement, soit consultée, le contrat est signé. Comment d'ailleurs pourrait-on résister aux paroles mielleuses des racoleurs, au tableau du paradis qui attend l'ouvrière, aux photographies qu'ils colportent dans un album magnifique et qui représentent en effet la vie à l'usine sous les couleurs les plus séduisantes?
J'ai sous les yeux une de ces collections. En tète sont énumérés tous les avantages offerts par la puissante compagnie. Elle offre à ses opératives des écoles professionnelles et ordinaires, des conférences quatre fois par mois, des leçons de maintierij des secours en cas de maladie, des secours après la mort. Il y a, à l'intérieur de l'usine, des dortoirs, des salles de bain, des boutiques où l'on vend des sucreries et des parfums, deux théâtres pour lesquels on a dépensé 300.000 francs. Une caisse
d'épargne est à leur disposition, et elles reçoivent dix pour cent d'intérêt pour les sommes déposées. On leur donne gratuitement du papier à lettres, des enveloppes et des timbres pour écrire à la famille lointaine. Enfin, il y a, à la campagne, un sanatorium pour celles auxquelles le médecin ordonne du repos (lisez : tuberculeuses).
Il faut croire que les Compagnies n'ont cependant qu'une confiance limitée dans tous ces avantages. Afin de conserver leurs ouvrières, elles promettent une prime à celles qui restent trois ans à l'usine, une prime plus forte à celles qui y demeurent dix ans.
La vérité, c'est que les malheureuses, lorsqu'elles sont en face de la réalité, se sauvent, en dépit de la surveillance. Si elles ont le malheur de retourner chez elles, on va les y chercher et on les ramène de force à l'usine, les parents ne pouvant naturellement pas payer le fort dédit stipulé sur le contrat.
Mais ce mode de recrutement à domicile est encore insuffisant. Les Compagnies se volent réciproquement leurs ouvrières, offrent cinq yens (treize francs) par recrue, et s'adressent pour en trouver, aux logeurs, aux coiffeurs de dames, qui vont à domicile, aux diseurs de bonne aventure.
« Ordinairement, la compagnie ainsi privée de ses ouvrières ne porte pas plainte au commissaire de police parce que la punition d'amende n'est que de 1 yen 50 à 5 yens et que cette punition n'est pas bien effrayante. Elle fait frapper les coupables par des gens qu'elle paye à cet effets
< La compagnie à qui on demande de restituer les
1. J'emprunte ces détails et ceux qui suivent à un ouvrage écrit par un Japonais, M. Saïto, sous ce titre : La protection ou" vrière au Japon.
ouvrières qu'elle a détournées de l'usine présente toutes ses excuses, renvoie de suite les ouvrières. Seulemeat, elle a pris le soin de leur recommander d'essayer de débaucher les autres moyennant récompense. »
J'ai sous les yeux le règlement intérieur d'une de ces Sociétés. Naturellement, on n'en donne connaissance aux intéressées qu'à leur arrivée à l'usine, trop tard pour qu'elles puissent se révolter. J'en détache quelques indications :
La durée du travail est de douze heures par jour. Les jours de repos ordinaires sont fixés tous les deux dimanches, « mais ils sont supprimés au cas où le travail est pressant. t> Les jours de repos ordinaires ne sont pas payés. Le retard de moins d'une demi-heure est puni d'une amende égale au cinquième du travail de la journée. Parmi les actes interdits à l'intérieur de l'atelier, figure celui de quitter l'usine sans la permission d'un chef de l'atelier, c et ce, même pour cause de maladie ou pour raison grave. »
L'expulsion, la diminution de salaire ou l'amende sont prononcées dans quinze cas, contre, par exemple, l'ouvrière « qui murmure ou fait la mécontente — qui ne travaille pas sous prétexte de maladie. »
Et voici encore quelques articles :
Celui-ci a rapport aux détériorations de matériel :
« Les dommages-intérêts sont payés par toutes les ouvrières occupées dans la salle où a lieu le délit dont l'auteur reste introuvable. »
On a vu plus haut qu'une Caisse d'épargne était ouverte à l'usine et que les ouvriers étaient invités par le taux de l'intérêt (10 pour 100) à y faire des dépôts. Mais cette épargne peut leur être confisquée par la Société, en tout ou en partie, selon la gravité des infractions aux
règlements. Les cas de confiscation sont ordinairement les suivants :
i^ Expulsion à raison d'actes indélicats.
2® Absence de l'usine sans avoir prévenu (confiscation partielle).
3<^ Absence de réclamation de la somme épargnée dans le délai de trois mois après le départ.
4** Absence de l'usine sans avoir prévenu pendant quelques mois (confiscation totale).
5® Changement de métier sans l'autorisation du patron.
6* Dommages volontairement causés au patron (1).
Et parmi les punitions ordinaires, je relève seulement celle-ci, qui est appliquée pour des fautes légères : < Nettoyage de l'usine après l'heure de travail, sans augmentation de salaire. >
Après le travail! Après douze heures de travail! Et quel travail !
J'ai TU à Osaka des malheureuses petites filles de douze ans qui marchaient derrière le métier pendant cinq ou six pas, refaisaient ces cinq ou six pas en arrière, poussées par la machine qu'elles ne doivent pas quitter des yeux ni des mains, puis revenir, et retourner, et toujours, toujours sans arrêt, sans une seconde de détente ou de repos. C'était effroyable. Il me semblait voir une forme inédite d'un châtiment infligé à des damnés. Ah! les pauvres petites... Et il y a au Japon un chiffre avoué de trois cent cinquante mille ouvrières de moins de vingt ans !
Il m'a été à peu près impossible de visiter, au Japon, des grandes usines. J'entends visiter autrement qu'en
(1) Saïto, op. cit.
invité surveillé. On m'a comblé d'amabilités et privé de documents. Ce que l'on m'a montré, ce qu'on m'a dit était trop beau pour être vrai. Ma défiance a été mise en éveil par le charme excessif du tableau. Et j'ai cherché autre part les renseignements qu'on m'a refusés.
Je trouve dans un numéro récent de VEconomiste Français^ l'article d'un Japonais, M. Ourakami, auquel j'emprunte les détails qui suivent sur la vie de l'ouvrière de filature :
c Les mesures sanitaires qui sont adoptées par la plupart de ces grandes manufactures de coton, des filatures de coton ou de soies, laissent beaucoup à désirer. Des médecins y sont engagés aux services hygiéniques et protecteurs pour nos ouvrières ; mais ces médecins ne leur rendent que peu de services, c'est-à-dire que pour tout ce qui touche au confort de la vie et à l'amélioration de la vie ouvrière, ils n'osent en déclarer l'urgence aux propriétaires ou aux patrons de l'atelier, et ils n'y viennent que pour soigner les malades.
€ L'un des maux les plus effroyables pour la santé des ouvrières de chez nous, c'est de leur laisser partager un lit par deux ou trois filles. On sait qu'au Japon, les grandes filatures de coton ou de soie adoptent toutes les modes de pension et d'ouvrières internes. Elles les logent dans une habitation commune, construite dans l'enceinte même du terrain de l'atelier. La couverture de nuit est toujours insuffisante et leur chambre à coucher, trop petite, manque des moyens de chauffage. En plein hiver,pour se mieux réchauffer, ces femmes sont obligées de se coucher plus de deux sous une même et seule couverture. La propreté ne règne pas dans leur logement privé. Leur lit n*est jamais défait et agité à l'air, à cause du service de nuit qu'elles doivent prendre. Il s'ensuit que celles qui sont relevées du travail de
Buit vont se reposer dans le même lit occupé jusque-là par leurs camarades qui le quittent pour se mettre à leur tour au service; ce sont là des conditions hygiéniques déplorables.
« Le second point important à étudier au point de vue sanitaire de ces ouvrières, c'est le travail extra de nuit que Ton exige d'elles. Actuellement, dans les filatures de coton, en particulier, on les partage en deux groupes qui, à tour de rôle, se soumettent au travail en extra de nuit. Chacun de ces groupes fait ce service une fois par semaine, ou bien tous les dix jours. Sans compter que celles des fileuses du travail de jour doivent rester à filer à Tatelier deux ou trois heures de plus, en dehors des heures réglementaires qui sont de douze par jour.
< Ce travail alternatif de jour et de nuit est pratiqué également dans les grands ateliers de verrerie, de fabrication de papiers (Européens), des manufactures de tabac, de raffinerie de sucre, de Télectricité, de l'alliage des métaux, etc.. où Ton emploie beaucoup de femmes et d'enfants de dix à quinze ou seize ans.
« En dernier lieu, disons que la nourriture que prennent ces femmes leur est donnée à raison de trois à quatre sens le repas (sen : un centième de yen qui est de 2 fr. 60^). Il est impossible qu'avec un tel bas prix, on puisse leur fournir des aliments substantiels, et de plus la quantité de la nourriture même est toujours insuffisante pour restaurer leur santé. 11 y a là une situation qui réclame impérieusement des améliorations. >
C'est incontestable ^.