CONCLUSION
L'histoire juridique du Japon donnerait lieu à une intéressante étude, car, dans le Daï-Nippon, la notion momie du droit diffère essentiellement de toutes nos idées à cet égard. Le Japonais ne conçoit pas le droit en dehors de l'autorité, et cet idéal de justice absolue que nous avons tous plus ou moins en nous-mêmes lui est parfaitement étranger.
L'idée, élémentaire à nos yeux, qu'on puisse se placer pour raisonner au-dessus des faits et des lois écrites, ne vient pas à l'esprit du Japonais^ qui accepte les lois et les traditions de ses aïeux comme des faits inéluctables.
Sous Tancien régime, tout reposait sur le principe d'autorité. Le mikado avait un pouvoir absolu, au moins en théorie. L'homme du peuple n'avait aucun droit. La liberté dont il jouissait n'était à ses propres yeux qu'une tolérance. Il la tenait du mikado, et le mikado pouvait la lui ôter sans qu'il y trouvât à redire.
On comprend la force qu'un gouvernement absolu peut tirer de semblables principes;
mais il y a aussi là une grande cause de faiblesse. Que le pouvoir vienne à être renversé ou simplement modifié, que les éléments constitutifs de l'organisation de l'empire viennent à changer, comme ce fut le cas en 1867-68, et ce n'est pas seulement une révolution politique que subira le pays, mais un véritable bouleversement social. On l'a bien vu dans les années qui ont suivi la révolution. La secousse morale a été effrayante et l'on n'exagère pas en disant que rien alors ne reposait plus sur rien.
Le gouvernement profita de cette situation spéciale pour accomplir réforme après réforme. Certes, on ne saurait trop admirer les progrès effectués au Japon depuis vingt ans.
Le chemin parcouru dans ce court espace de temps est tout simplement prodigieux. Routes, canaux, voies ferrées, télégraphes, bateaux à vapeur, tout a été établi à la fois, et tout cela ne fonctionne pas trop mal. Jl y a à Tokio une université qui compte des professeurs de grand mérite, une haute école tech* nique, un observatoire météorologique et sismologique, une société de géographie dont les publications mériteraient d'être plus connues, etc. Nagasaki et Nagoya ont leurs écoles de médecine. L'instruction populaire a fait des progrès dignes d'éloges. Le nombre
des écoles primaires est maintenant de plus de vingt-cinq mille, celui des écoles secondaires d'environ quatre cents. L'administration des départements est calquée sur celle de la France.
11 y a aussi, malheureusement, imitation de l'Europe à d'autres points de vue. Les budgets se soldent en déficit ; on voit plus de papier-monnaie que d'écus sonnants, la dette publique s'élève au chiffre énorme d'un milliard et demi de francs, dont il faut payer les intérêts. Les impôts sont extrêmement lourds. L'impôt foncier surtout, nous l'avons vu, est une cause de ruine pour le paysan, qu'il écrase.
Aujourd'hui, le Japon est recouvert de toutes parts d'un vernis de civilisation européenne. Ce vernis s'étend sur tout, mais, au fond, qu'y a-t-il de changé? Les Japonais sont des imitateurs étonnants des choses européennes. Jusqu'à quel point s'en sont-ils véritablement inspirés ?
Un détail caractéristique entre beaucoup d'autres. Après la révolution, le culte du Shinto fut solennellement rétabli. Cependant, la, restauration shintoïste n'ayant amené aucun réveil religieux dans le pays, les hommes au pouvoir eurent l'idée originale d'envoyer en Europe une commission chargée d'étu-
dier les diverses con Fessions afin d'établir une religion nouvelle formée de ce qu'on trouvait de meilleur dans les cultes existants. Inutile d'ajouter que le projet n'aboutit pas, mais rien ne donne mieux l'idée du désarroi qui régnait dans les cerveaux qu'une semblable proposition.
Maintenant, le gouvernement a changé d'avis. Aucun culte n'est plus subventionné.
Le Japon a mis en pratique la séparation de l'Eglise et de l'Etat, et il ne l'a fait ni par respect pour la liberté religieuse, ni par haine contre la religion. C'est simplement par inditTcrence que le gouvernement a procédé à une mesure d'une si grande importance. .
Et les missions, demandera- t-on, n'exercent-elles donc aucune influence? Elles n'en ont malheureusement que bien peu. Les efforts persévérants des missionnaires se heurtent la plupart du temps contre l'indifférence, contre l'absence de sentiment religieux, contre le rationalisme invétéré des Japonais. En outre, il ne faut pas l'oubher, la presque totalité du territoire de l'empire est demeurée jusqu'ici fermée aux étrangers, mais il en sera autrement à l'avenir.
Depuis longtemps, les puissances européennes demandaient l'ouverture de tout
ie pays. Le gouvernement japonais, sans s'y opposer en principe, y mettait une condition, — ^ fort naturelle d'ailleurs de sa part, — c'est que les étrangers fussent soumis à la juridiction japonaise au lieu de ne relever, comme •c'est le cas actuellement, que de la juridiction des consuls de leur pays. C'était là la pierre d'achoppement qui a longtemps empêché l'ouverture de tout le Japon aux étrangers. De récentes conventions viennent de modifier cet état de choses *, et le jour est proche où il n'y aura plus au Japon de territoire « fermé ».
Entre-temps, le gouvernement impérial a édicté toute une législation civile et pénale traduite des codes français. Il vient même de
* Au moment où nous écrivons ces lignes, quatre nouveaux traités sont déjà signés entre le Japon d'une part, le Mexique, les Etats-Unis d'Amérique, l'Allemagne et la Russie, d'autre part. Ces puissances consentent à renoncer aux privilèges d'exterritorialité de leurs nationaux au Japon qui auront libre accès dans tout le territoire de l'empire. L'entrée en vigueur de ces traités a été fixée aux mois de janvier et ^de février 1890, avec une période transitoire pour la suppression de la juridiction consulaire. 11 est à prévoir que, d'ici là, toutes les puissances auront conclu des traités analogues, afin de riiettre leurs ressortissants au bénéfice de l'ouverture d'un marché commercial aussi important.
promulguer une constitution établissant une sorte de régime parlementaire dans le Daï- Nippon. Il est permis de se demander si Ton n'y a pas mis trop de hâte et si toutes ces innovations, excellentes en principe, ne risquent pas d'accroître la confusion qui règne dans les espi'its déjà passablement désorientés.
Lancé à toute vapeur sur la voie de la civilisation de l'Occident, mais sans que la ligne ait été étudiée préalablement, le train qui emporte aujourd'hui le Japon continuera-t-il sa course sans encombre ?
Au lendemain de la révolution, cela paraissait impossible ; il y a dix ans, c'était bien douteux ; maintenant cela semble probable.
Le gouvernement mikadonal a-t-il dirigé assez longtemps le mouvement pour permettre au pays ébranlé de s'affermir, aux esprits déroutés de reprendre confiance? Toute la question est là. Après avoir détruit en un jour des fondements dont l'origine se perdait danî la nuit des temps, il était de toute nécessité d'y substituer une base nouvelle.
Malheureusement, si l'aristocçatie féodale est morte et bien morte, la bourgeoisie qui aurait dû la remplacer n'est pas encor§ née.
Les hommes de cœur et d'intelligence qui sont à la tète du Japon moderne ont bien
compris le danger de la situation^ et c'est en Europe qu'ils sont allés chercher ce que le pays était impuissant à produire lui-même.
Mais dans ces adaptations ont-ils toujours procédé comme il l'eût fallu? Ont-ils toujours suivi la marche qu'ils devaient suivre ? L'avenir le dira.
Il n'y a plus rien aujourd'hui entre le peuple et l'empereur, et il est à craindre que le prestige dont jouissait le nom du mikado n'ait subi quelque atteinte. En gouvernant avec ses ministres, en donnant des audiences, en présidant des cérémonies publiques, en se montrant dans la rue, en portant le costume européen, Moutsou-hito n'agit plus en potentat oriental, « fils et successeur des dieux », tenant son pouvoir de sa divine origine. C'est un chef d'Etat dans Tacception moderne du mot; et on ne h\\ saura jamais assez de gré de cette transformation. Mais, — et c'est ici que nous posons un point d'interrogation, — la civilisation de l'Occident ayant trois sources principales, qui sont la Grèce, Rome et la religion du Christ, cette civilisation peut-elle exercer sur un pays une influence sérieuse et durable, sans que les idées religieuses, morales, juridiques et philosophiques, qui en forment la base, lui aient tout d'abord préparé le terrain ? Nous conservons des doutes à cet égard.
Quoi qu'il en soit, nous n'en suivons pas moins d*un regard sympathique l'évolution de ce peuple japonais, intelligent, à l'esprit vif et prompt, mais superficiel, et nous faisons des vœux sincèi'es pour que l'ère du Meidji, inaugurée en 1868, soit bien véritablement, comme son nom l'indique, une ère de € gouvernement éclairé », et, par conséquent, de progrès, de liberté et de prospérité pour le pays du Soleil Levant.