ARRIVÉE AU JAPON
^n pleine mer. — On revoit la terre. — Le Fouziyama. — Arrivée à Yokohama.
Je ne crois pas qu'il y ait d'impression <3omparable à celle qu'on éprouve en revoyant la terre après une très longue traversée en pleine mer. On a hâte, dès que la côte ■est en vue, de quitter la mouvante prison dans laquelle on s'est senti trop longtemps <5aptif, de voir d'autres visages et de frayer avec d'autres gens que ceux avec qui l'on a tait route. On croit les prairies plus vertes, les rues plus animées, les femmes plus jolies qu'au moment du départ : on soupire en un mot après le vulgaire « plancher des vaches» . Cette impression n'est pas toujours durable.
Les rumeurs de la ville m'ont fait souvent
regretter les solitudes de la haute mer. J'aime le bruissement des vagues et le sifflement du vent dans les hunes, et ce n'est jamais sans émotion que je me rappelle les nuits étoilées, où, sur le tiliac d'un navire, coquille de noix perdue sur l'immensité de l'océan, je laissais flotter ma rêverie, bercé par l'ineffable harmonie des mers. Je n'en ai pas moins éprouvé une joie presque enfantine chaque fois que j'ai vu la terre après une longue traversée. La côte la plus aride paraît alors riante et laisse, pour peu qu'elle soit vraiment belle, un souvenir qui ne s'eflace plus. Tel est en particulier le cas de l'arrivée au Japon lorsqu'on vient d'Amérique.
C'était le matin du 30 novembre. V Alaska de la Pa^yific Mail Steamahip C^ avait quitté San-Francisco le l®'^, et nous n'avions plus vu, dès lors, que le ciel et l'eau. Ceci à la lettre, car sauf les Farallones, à quelques milles au large de San-Francisco, il n'y a aucune île entre la côte de la Californie' et celle du Japon. Nous n'avions pas aperçu le moindre navire, vapeur ou voilier, durant tout le voyage. Nous n'avions pas même rencontré, comme c'est le cas d'ordinaire, le paquebot venant du Japon, ce bâtiment ayant encore suivi l'itinéraire d'été, à deux ou trois degrés de Jatitude au nord de notre route.
Le vent soufflait du nord-ouest depuis le 29 au soir ; il avait fait rage pendant toute la nuit, mettant ainsi une fois de plus à l'épreuve la solidité de la dunette où se trouvait ma cabine. Le bruit de la rafale doublé par le silence et l'obscurité de la nuit m'avait longtemps tenu éveillé. Je ne dormais que depuis peu, lorsque je fus brusquement réveillé par la voix du premier mécanicien criant que la terre était en vue. Je m'habillai à moitié, j'enfilai un manteau et je m'élançai sur le pont. Je courus sur le gaillard d'avant, où s'étaient déjà réunis les officiers du bord et deux passagers en pantoufles.
A bâbord, on voyait à une assez grande distance, en mer, uneîlepittoresquement découpée et boisée dans toute son étendue; dans le lointain, juste en face de nous, à peine visible dans la brume matinale, une pyramide énorme paraissait émerger de l'eau^ la distance ne permettant pas encore d'apercevoir la côte. C'était le Fouzi-yama, la montagne sacrée des Japonais, volcan éteint dont le cratère, recouvert de neige, s'élève à plus de trois mille sept cents mètres dans les airs.
Tout à coup, le soleil sortant de l'océan vint inonder le Fouzi-yama de ses premiers rayons et fit bientôt resplendir à nos yeux le sol mystérieux de l'empire du Soleil Levant.
Un cri d'admiration s'échappa de la poitrine des passagers qui peu à peu s'étaient rassemblés sur le pont. C'était beau comme un rêve.
En approchant de la terre on distingue de nombreuses anses aux rives ombragées. Des maisons apparaissent au milieu des arbres qui s'avancent jusqu'à la mer. Tout est vert, malgré la saison avancée, frais, riant et coquet. Nous croisons un grand nombre de jonques aux voiles carrées en nattes de bambou. V Alaska contourne lentement les collines boisées de conifères entre lesquels on aperçoit de riches et élégantes villas, et s'en vient enfin jeter l'ancre dans la rade de Yokohama, à peu de distance d'un quai régulier, bordé de belles maisons. Le paquebot est aussitôt entouré d'une multitude d'embarcations montées par des indigènes en costume national. C'est un tel mouvement, un tel vaet-vient, un tel brouhaha que la Corne d'Or, le célèbre port de Constantinople, semblerait tranquille et morne en comparaison.
Les impressions de l'étranger qui arrive au Japon ont été trop souvent et trop bien racontées pour que je veuille essayer de les décrire à mon tour. M. de Hubner a grand raison : « Tout ce qu'on dit reste au-dessous de ce qu'on éprouve en se voyant soudainement transporté dans un monde absolument
nouveau. On n'en croit pas ses yeux. A chaque pas qu'on fait on se demande si tout cela n'est pas un rêve, une féerie, un conte des Mille et une nuits. Et la vision est si belle qu'on craint qu'elle ne se dissipe !» On ne saurait mieux dire. C'est exactement cela.
J'avais la sensation d'un songe, dans lequel tout est surprenant, tout est bizarre, tout est original et de la plus charmante originalité.
Ces hommes qui ont l'air de grands enfants rieurs, ces femmes^ mignonnes et étranges qui paraissent détachées d'un paravent tout neuf et qu'on voit trottiner sur leurs sandales à semelles de bois, hautes de quinze centimètres, ces petites voitures traînées par des humains à demi vêtus, ces maisonnettes aux toits retroussés, rappelant je ne ?ais quel décor d'opéra, tout cela fait l'effet d'une fantasmagorie absolument invraisemblable.
Mais avant de tendre la main au lecteur, — si j'en ai, — pour le guider à travers les cités, les plaines, les montagnes, les institutions du Japon et jusque dans la vie privée de ses habitants, peut-être ne sera-t-il pas superflu de lui donner quelques renseignements préalables sur la géographie et sur l'histoire de ce pays.