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CHAPITRE II COUP d'œil géographique et historique

Géographie générale. — Le climat. — La nature.

— L'homme. — Les Aïnos et les Japonais. — Les premiers temps de l'histoire. — La féodalité. — Premiers rapports avec les Européens.

— Le christianisme au Japon. — La révolution de 1867-68 et ses conséquences.

Le Japon est un archipel qui s'étend à Test de TAsie, du 24"^^ au 51™® degré de latitude septentrionale, entre Formose au sud, et le Kamtchatka au nord, sur une longueur de plus de quatre mille kilomètres, tandis que la plus grande largeur de Tile principale n'atteint pas cinq cent cinquante kilomètres.

Le nombre total des îles japonaises est de plus de trois mille huit cents, sans compter les simples îlots^ mais quatre de ces îles seulement sont de grandes dimensions. Ce sont, à commencer par le nord, Yézo, Nippon, }a plus étendue, à laquelle les Japonais donnent le nom de Hondo, Sikok et Kiousiou. On sait que lô Japon s'est vu forcé de céder à la Russie, en 4872, la grande île de Sakhalien, au nord de Yézo, en échange de laquelle il re-

çut l'archipel infertile des Kouriles. Il faut encore citer au nombre des terres japonaises le groupe des Liou-kieou, au sud de Kiousiou.

I43 superficie totale des trois mille huit cents îles japonaises est de 379^711 kilomètres carrés, soit plus de neuf fois la superficie de la Suisse, et la population de ce territoire atteint trente-huit millions et demi d'habitants, soit environ treize fois la population de notre pays.

On voit par ces chiffres que la population du Japon est fort dense, 107 habitants par kilomètre carré. En Suisse on n'en compte que 69.

Le nom de Nippon que les géographes européens donnent improprement à l'ile principale appartient à l'archipel tout entier. Les Japonais eux-mêmes l'appellent le Daï-Nippon, le Grand Nippon.

Parfois les Japonais donnent aussi à leur pays le nom de Oho-ya-sima, les huit grandes îles. Dans cette supputation, ils ajoutent au Hondo, à Sikok et à Kiousiou, les petites îles de Sado, de Tsou-sima, d'Oki, d'Iki, et d'Avadzi, sans compter Yézo, longtemps considéré par eux comme une colonie et non comme partie intégrante de l'Empire.

L'archipel des Kouriles forme un arc de

cercle régulier de six cent cinquante kilomètres de longueur, s'étendant du Kamtchatka à Tile de Yézo. Les « mille îles, » — c'est la signification du nom japonais Tsisima, donné à ce groupe, — sont d'origine volcanique. 11 ne s'y trouve pas moins de cinquante-deux volcans, dont l'un, l'Alaïd ou Araïdo^ a une altitude évaluée à 3,200 mètres, disent les uns, à 4480 disent les autres.

Cet archipel est d'ailleurs fort peu conmi; il est presque inhabité. Les bâtiments de pèche sont seuls à fréquenter ces parages inhospitaliers. La station de Tomari, siège de l'administration de l'archipel, dans l'île de Kounachir, la principale des Kouriles, n'est qu'un misérable hameau de pêcheurs sans aucune importance.

Yézo ou Hokkaido, la plus grande des îles du Japon après le Hondo, de forme irrégulièrement quadrangulaire, se trouve entre les îles de Sakhalien, aujourd'hui territoire russe, et de Nippon. C'est une région éminemment volcanique, comme du reste tout l'archipel japonais Les sommets les plus élevés, la Solfatare du Diable (Itasibe-oni) atteint 2593 mètres d'altitude. Le Tokatsi-take et le Youvari-take s'élèvent l'un à 2500, l'autre à 2440 mètres. Plusieurs des volcans de l'île ont encore de fréquentes éruptions; les

tremblements de terre sont plus nombreux qu'ailleurs et des vapeurs sortent pour ainsi dire de toutes les anfractuosités du sol.

Le pays est fort peu peuplé, car cette fie, plus grande que l'Irlande, ne compte pas cent mille habitants. Hakodate, sur la rive méridionale, n'est qu'une ville de 28,000 âmes, et Sapporo, création récente du Département de la colonisation, dans l'intérieur de l'île, n'a point pris le développement qu'en attendaient ses promoteurs. Il y a du reste encore maintes régions inoccupées dans Yézo, car, ainsi que l'a remarqué M. Bousquet, c'est une erreur de croire qu'il s'y trouve beaucoup de forêts, il n'y en a qu'une seule, mais elle couvre toute l'ile.

Toute autre est la grande île de Hondo que, pour nous conformer à l'usage établi, nous appellerons Nippon, bien que ce nom désigne l'empire entier pour les Japonais.

La population y est dense ^et le pays en général bien cultivé ; ce n'est pas que les chaines de montagne n'y soient nombreuses; il y en a partout et elles s'alignent en rangées plus ou moins parallèles, dans la direction générale du N.-N.-E. au S.-S.-O. Le sommet le plus élevé, la montagne sainte du Japon, le Fouzi-yama ou Fouzi-no-yama, a une altitude de 3769 mètres, dépassant ainsi

d'un millier de mètres la plupart des autres cimes de Tîle de Nippon. Pendant dix mois de l'année son cratère est recouvert de neige. Sa base,de forme à peu près circulaire, n'a pas moins de 450 kilomètres de tour.

Le Mi-take a plus de 3,000 mètres et le Tate-yama en a 2820. Plusieurs autres sommets s'élèvent à 2,600 mètres.

Les cours d'eau sont très nombreux au Japon ; plusieurs d'entre eux se ramifient en une quantité de bras ou de canaux latéraux comme le Tone-gava, qui se jette dans la baie de Tokio; mais aucun n'atteint une grande longueur.

Les lacs ne manquent pas non plus dans ce pays de montagnes, et l'un d'eux, le lac de Biva, d'une superficie plus grande que celle du lac de Genève auquel on l'a souvent comparé, est justement réputé pour le site pittoresque de ses rives boisées. Le lac de Hakoné, beaucoup plus petit, n'est pas moins beau, et celui de Tsiusenzi est plus célèbre encore, grâce au voisinage du fameux sanctuaire de Nikko.

Nippon est l'ile la plus vaste et la plus peuplée: 27,836,067 habitants, soit 424 âmes par kilomètre carré. C'est le Japon le plus japonais. C'est là que se trouvent les plus grandes cités: Tokio, Osaka^ Kioto. C'est"

également Nippon qui a le principal port de commerce par lequel l'empire du Soleil Lor vant communique avec l'occident, Yokohama.

La côte sud de Nippon est baignée par ce que l'on appelle la « Mer intérieure du Japon », sorte de Méditerranée que limite au noid la grande île, au sud Sikok et Kiousiou. Le détroit de Shimonoseki la fait communiquer à l'ouest, avec le canal de Corée, et trois autres passes y donnent accès depuis l'océan Pacifique, au sud et à l'est.

L'ile de Sikok, terre schisteuse, n'a pas de volcans en activité et son plus ha*.it sommet ne dépasse pas 1,400 mètres. Kiousiou, plus étendue, est une région tout à fait volcanique. C'est dans cette île que se trouve la ville de Nagasaki, qui fut pendant longtemps le seul port par lequel le Japon eut quelques relations avec l'Europe.

Au sud de Kiousiou se trouvent de nombreuses petites îles sans importance et, enfin, plus au sud encore, l'archipel des Liou-kieou ou Riou-kiou, longtemps vassal de la Chine et du Japon, et définitivement incorporé à ce dernier Etat à partir de l'année 4874.

Tels sont, esquissés à très grands traits, les principaux caractères géographiques du Japon. On pourrait les résumer ainsi : Terre volcanique par excellence ; îles et îlots secoués

par des tremblements de terre, peut-être plus fréquents que partout ailleurs, les îles de la Sonde exceptées ; pays montagneux, très boisé, cultivé avec soin jusque dans les moindres recoins partout où il est possible de le faire. Population très dense, surtout celle de la côte orientale de Nippon.

Que dire du climat du Japon? On conçoit qu'il n'est pas aisé de généraliser lorsqu'il s'agit du climat d'un pays de montagne qui s'étend sur plus de vingt-cinq degrés de latitude. Les Kouriles sont sibériennes, les Liou-kieou sont tropicales.

Cependant, grâce à l'influence toujours modératrice de la mer, le Japon n'a point les extrêmes de froid et de chaleur qu'on remarque en Chine. Un courant marin, le courant noir, venant de la Malaisie et des Philippines, baigne la côte orientale du Japon et son influence est assez grande pour qu'on puisse constater, à latitude égale, une élévation de quelques degrés dans la température de la côte est, par rapport à la côte ouest. Le climat du Japon est plus chaud que celui du continent asiatique voisin, mais, toujours à latitude égale, il est de cinq à ^x degrés plus froid que celui d'Europe.

11 pleut beaucoup au Japon; à Yokohama, par exemple, il ne tombe pas moins de 479

centimètres de pluie par an, à Nagasaki 424, et à Hakodate 434. Comme points de comparaison je rappellerai qu'à Genève il ne tombe que 78 centimètres de pluie, à Lausanne 402 et à Montreux 428. Il pleut donc deux fois plus à Yokohama qu'à Genève. La répartition des pluies y est d'ailleurs fort différente. Au Japon, il ne pleut guère que durant la saison chaude, alors que la mousson, vent périodique et régulier, souffle du sud-ouest. L'hiver, qui correspond à la période de la mousson du nord-esl, est au contraire généralement fort i sec. Grâce à l'alternance des moussons, de six mois en six mois, les saisons ont au Japon une régularité parfaite.

Ce renvei'sement de la mousson, en automne et au printemps, ne s'opère pas en un jour et, à ces deux époques de l'année, l'on conçoit les dangers qu'offre la navigation.

C'est par excellence la période redoutable des typhons, ces vents tournants qui dans leur mouvement giratoire engloutissent tout ce qu'ils rencontrent. Les typhons ne se produisent guère que dans les mers de Chine, à la latitude des Liou-kieou et jusque sur la côte de Kiousiou. La côte de Nippon en est généralement indemne. Il est impossible de se figurer ce fléau si l'on n'en a vu les traces. A trois années de distance, Hongkong et Ma-

cao se ressentaient encore de l'un de ces cyclones. A Hongkong, des maisons entières avaient été balayées par la vague furieuse et un gros navire à vapeur jeté en pleine ville comme une nacelle soulevée par la tempête. A Macao, des pierres de taille de plusieurs mètres cybes formant l'angle d'un fortin portugais avaient été descellées et roulées au loin comme des galets sur la grève.

La faune du Japon est très pauvre ; sauf en ce qui concerne l'ornithologie. Les oiseaux divers y abondent. Parmi les gros carnassiers il n'y a guère que l'ours, le loup et le renard. Quant aux animaux domestiques, on peut citer le chien, le cochon et le cheval ; encore ce dernier est-il si rare que c'est à peine si on peut le compter. Les autres animaux domestiques viennent de Chine et n'existent qu'en très petit nombre au Japon, où ils sont réservés au service des Européens. 11 ne faut pas oublier de mentionner le ver à soie pour lequel la culture du mûrier a lieu sur une grande échelle.

La flore du Japon est extrêmement riche, tant en plantes indigènes qu'en plantes importées du continent voisin. On y compte environ 3000 espèces réparties en 4035 genres et 454 familles. Chacun connaît le rôle que jouent le riz et l'arbuste à thé dans l'agricul-

ture japonaise. Les cryptomérias et les bambous qui atteignent jusqu'à vingt mètres de hauteur font la gloire du pays. Les conifères et en général les arbres à feuillage persistant abondent dans tout Tarchipel. La plupart des essences d'origine japonaise s'acclimatent d'ailleurs facilement en Europe où elles sont déjà fort connues.

Les richesses minérales ne sont pas moins grandes au Japon.

On y trouve de l'or, de l'argent, du cuivre, du fer, de l'étain, du cobalt, de l'antimoine. Les exploitations les plus considérables sont celles des mines de fer et d'argent. Mais ces filons, quoique importants, ne sont rien à côté des gisements de houille de l'ile de Yézo qu'on évalue au chiffre prodigieux de quatre cents milliards de tonnes : assez, remarque M. Elisée Reclus auquel nous avons emprunté plus d'un des renseignements qui précèdent, pour subvenir pendant vingt siècles à la consommation actuelle du monde. Ces immenses richesses sont presque inexploitées.

Nous avons parlé de la densité de la population du Japon, surtout de celle de la côte orientale de Nippon.

Qu'est-ce que cette population ?

11 n'y a guère de pays, il n'y en a peut-être point qui soit habité par une race aussi ho-

mogène que celle qui peuple le Japon. A l'exception des Ainos qui se trouvent au nombre de quelques milliers dans l'ile de Yézo et dans les Kouriles, les trente-huit millions d'habitants du Japon, du nord au sud de l'empire, ont des traits communs frappants, parlent la même langue, ont les même»

mœurs et se sentent frères dans toute l'acception du terme, frères de race, de sang et d'idées.

J'ai excepté les Aïnos, qui forment, en, effet, un peuple à part. On ignore leur origine. Ils prétendent descendre du grand chien blanc (du grand ours blanc), et s'en vantent. Les Japonais, eux, les traitent avec un grand mépris comme une race inférieure née d'un chien. Les Aïnos diffèrent des Japonais, surtout en ce qu'ils ont l'encéphale beaucoup plus développé, le teint moinsjaune, et la paupière fendue horizontalement comme dans la race caucasique. Ils sont étonnamment velus* Les poils de leur corps, formant parfois un vrai duvet, ont souvent jusqu'à trois et quatre centimètres de longueur. Ce sont, d'ailleurs, en quelque sorte des sauvages, habitant des huttes de nattes et de roseaux, et vivant surtout du produit de la pèche. Leur civilisation n'a guère progressé depuis l'âge de la pierre dont on pour-

rai t' les croire contemporains. Ils sont profondément ignorants et ne connaissent pas même récriture. Ils étaient jadis beaucoup plus nombreux qu'aujourd'hui et répandus dans tout l'archipel japonais. Confinés maintenant à Yézo et dans les Kouriles, ils ne sont plus que seize mille en tout et vont diminuant d'année en année. C'est une race qui disparaît. On ne sait du reste que fort peu de choses sur eux, les Aïnos se refusant à répondre aux questions des étrangers qu'ilîs croient de mauvais augure. Ils offrent ainsi encore un vaste champ d'étude aux anthropologistes, et, comme on Fa remarqué, il n'est pas d'attaché de légation qui se rende à Tokio, pas de touriste qui puisse aller au Japon sans qu'on lui demande de rapporter quelques crânes d' Aïnos, promesse toujours faite mais jamais tenue, vu la grande difficulté, pour ne pas dire la quasi-impossibilité, de s'en procurer.

A quelle famille humaine se rattachent les Japonais proprement dits? Sont-ils d'origine malaise? Sont-ils d'origine mongole?

11 est difficile de le dire. Ce qui est certain, c'est qu'à une époque antérieure aux temps historiques, une colonie étrangère s'établit au sud du Japon, s'étendit vers le nord, oîi elle refoula graduellement les indigènes, Aï-

— Sonos ou autres, aujourd'hui relégués à Yézo, à Sakhalien et dans les Kouriles.

La plupart des anthropologistes leur donnent une origine mongole ;mais onreconnait nerement l'influence du type aïno avec lequel ils doivent avoir eu un nombre infini d'alliances. Aujourd'hui la race a une homogénéité parfaite et, sauf les difl*érences qu'on remarque entre le type du noble et celui du paysan, ditïérences accentuées par la séparation des castes, rien ne ressemble autant à un Japonais qu'un autre Japonais.

Ils sont en général de petite taille : Im. 50 à im. 55 pour les hommes, et les femmes en proportion. Leurs cheveux lisses sont toujours noirs. Ils ont la barbe peu abondante, le teint jaune clair, parfois olivâtre, les yeux écartés et obliques, plus ou moins voilés sous la paupière. Ce sont des gens a'mables, doux, gais, rieurs et polis, surtout polis. C'est peut-être là leur trait caractéristique. Avec eux jamais de gros mots ni d'éclats, ni d'empoitements. Cette politesse, toute d'étiquette d'ailleurs, se retrouve dans les diverses classes de la société et témoignerait à défaut d'autres preuves, de l'ancienneté de la civilisation japonaise.

S'il faut en croire la tradition japonaise, la dynastie régnante remonte directement à

Jim-mu, le premier mikado et le conquérant du pays, en l'an 660 avant l'ère chrétienne, qui Jui-méme aurait été le fils de la déesse du soleil. L'empereur actuel, Moutsou-hito, serait le cent-vingt-troisième mikado et sa famille occuperait donc le trône du Japon depuis vingt-six siècles^ c'est-à-dire depuis une époque contemporaine de Nabuchodonosor et de TuUus Hostilius. Tout en faisant la part de la légende et en n'ajoutant à ces récits que l'intérêt qui s'attache aux vieux mythes, il est certain qu'aucunemaison souveraine n'a une généalogie qui puisse approcher, même de loin, de celle des mikados. Sans doute, les annales chinoises, égyptiennes ou Israélites remontent à une antiquité bien autrement reculée ; mais combien de fois la chaîne des temps n'y a-telle pas été brusquement rompue?

Jim-mu aurait vécu cent trente-sept années.

Ses successeurs se distinguent également par une longévité extraordinaire. Rien à signaler du reste dans cette première période de l'histoire du Japon, si ce n'est la conquête graduelle de l'archipel, l'assimilation des aborigènes et le refoulement au nord de ceux qui ne s'assimilèrent pas ; puis, surtout, l'expédition victorieuse contre la Corée, province tributaire de la Chine, expédition entreprise

en l'an 860 de la chronologie japonaise, (l'an 200 de l'ère chrétienne). Cette expédition eut des résultats considérables. Les Japonais vainqueurs soumirent les Coréens à un tribut, mais il en fut de la Corée qui, sous l'influence chinoise, avait atteint un développement remarquable dans les letties, les sciences et les arts, comme de Tancienne Grèce lors de la conquête romaine, Ferum capta victorem cepït. Le vaincu civilisé conquit son vainqueur barbare. La religion chinoise, le bouddhisme, envahit rapidement le Japon. C'est à cette époque que remonte l'écriture japonaise et, par conséquent, c'est à cette époque aussi que l'histoire se dégage de ces langes plus ou moins légendaires qui l'enveloppent à ses origines. Dès lors le pays subit l'influence des idées chinoises dont aujourd'hui encore le Japon ne s'est pas absolument dégagé.

Alors aussi prirent naissance les castes, ce redoutable élément d'immobilisation qui encadre en quelque sorte les sociétés de l'Orient. Alors se séparèrent les kugés ou nobles de cour de race impériale, les samuraïs, guerriers à la solde de plus riches qu'eux^ et les paysans. Quelques familles prirent bientôt une influence prépondérante, entre autres les Fudjivaras, qui, occupant peu à peu toutes

les fonctions importantes, ne tardèrent pas à dominer les empereurs eux-mêmes. Les mikados qui jusqu'alors n'avaient eu d'autre résidence que leur camp, se fixèrent à Kioto en l'an 794 de notre ère. Leurs descendants devaient y résider pendant plus de mille ans, soit jusqu'en 1868, date mémorable qui fut le 1789 du Japon.

Les rivalités de quelques grandes familles qui se disputaient le pouvoir que les faibles mains des mikados ne savaient pas retenir ensanglantèrent longtemps le Japon. Enfin, en 1192, le jeune Yoritomo, dernier représentant de la famille des Minamoto, vainqueur des partisans de ses rivaux, parvint à rassembler sous sa bannière tous les mécontents et fonda la ville de Kamakoura dont il fit sa capitale militaire, rivale de Kioto, la capitale des mikados.

Telle fut l'origine de cette séparation du pouvoir militaire et de l'autorité civile qui a fait croire si longtemps à l'existence de deux empereurs au Japon, l'un temporel, l'autre spirituel. Nous n'entrerons pas dans les détails de cette période de l'histoire japonaise : aussi bien l'isolement dans lequel était ce pays, par rapport à notre Europe, ne lui donne-t-elle pas un intérêt assez général pour qu'il soit nécessaire de nous y arrêter

longuement. Notons seulement que la féodalité devint bientôt toute-puissante, qu'elle couvrit le pays de sang et de ruines et qu'au milieu des guerres de daïmio à daïmio, la civilisation ne put que rétrograder et que le pays semblait retourner peu à peu à l'élat sauvage.

Au seizième siècle, un homme énergique et intelligent, Nobunaga, s'empara du pouvoir et fit sortir la féodalité japonaise de l'anarchie dans laquelle elle était tombée. Après lui, HidéyosLîhi (Ta ko-Sama) continua son œuvre et bientôt Yéyas, homme de haute naissance dont la famille, du nom de Tokungava se rattachait à la race des Minamoto,nommé shogun en 1603, transporta sa cour à Yédo qu'il transforma et dont il fit une vraie capitale. C'est à Yéyas que l'on doit entre autres la construction du Si,'o^ ce château-fort, qui fait toujours l'admiration des étrangers de passage à Tokio.

Le shogunat atteignit alors son apogée et devint héréditaire dans sa maison. Les Tokungava devaient exercer cette autorité jusqu'à la révolution de 1868 qui restaura le pouvoir impérial et amena une transformation complète dans les rapports du Japon avec les Européens.

Ce fut Marco-Polo, le célèbre voyageur vé-

nitien qui, au treizième siècle, révéla à TEurope l'existence de cet'empire du Soleil Levant qu'il appelait de son nom malais, Zipang ou Zipangu, et dont nos pères ont fait Japon Japnn, Giappone, etc.

On sait avec quelle ironique incrédulité ses contemporains accueillirent les récits de ses merveilleux voyages qu'ils prirent pour des contes.

Trois siècles durant, la nuit se fit en Europe sur le pays de Zipang où, au dire de Marco-Polo, les palais étaient recouverts d'or et dallés du même métal. Plus tard, au seizième siècle, un aventurier portugais, Mendez Pinto y aborda en 4542 ou 1543, et l'accueil qu'il y reçut engagea d'autres de ses compatriotes à aller à leur tour dans ces parages.

C'est donc aux Portugais que revient l'honneur d'avoir les premiers fait connaître le 'Japon à l'Europe, car l'odyssée de Marco-Polo n'avait été qu'un incident sans suite. Aux marins portugais succédèrent en 4549 des missionnaires catholiques.

Des jésuites venus de Macao avec quelques aventuriers ne tardèrent pas à y fonder des établissements qui atteignirent rapidement un haut degré de prospérité. Le premier séminaire jésuite fut installé à Founaï,

dans l'île de Kiousiou, et ses progrès furent si rapides qu'en 4582 on ne comptait pas moins de deux cents églises au Japon et cent cinquante mille indigènes convertis, — au moins nominalement, — au catholicisme.

Le commerce avait suivi la propagande car les jésuites menaient de front le trafic et la religion. Puis, la politique s'en mêla, et la nouvelle religion devint le ralliement de tous ceux qui luttaient contre le shogun Taïko- Sama. On connaît la réponse que le p^te d'un navire espagnol naufragé au Japon fit au shogun qui lui demandait avec admiration :

€ Gomment donc ton souverain a-t-il pu s'emparer de tant de pays divers? — Par les armes et la religion^ dit le marin ; nos prêtres nous fraient la route en convertissant les peuples au christianisme. Ce n'est plus ensuite pour nous qu'un jeu de les soumettre. »

Cette réponse donna à penser à Taïko- Sama. 11 comprit le danger et, dès 1587, les jésuites reçurent l'ordre de quitter le pays. Le décret ne fut pas exécuté rigoureusement, car dix ans après on trouve les missions des jésuites en lutte contre celles des franciscains. Les persécutions commencèrent et en 1638, après un essai de soulèvement de la part des chrétiens indigènes, tentative qui

fut impitoyablement réprimée, l'exercice de^ la religion chrétienne fut interdit sous peine de mort. Toutes les fomilles dans lesquelles il y avait eu des chrétiens furent soumises à des mesures d'exception et à une surveillance de police spéciale. Le christianisme avait passé, — le mot n'est pas de moi, — comme une bourrasque, ne laissant après lui d'autre trace que l'intolérance inconnue jadis aux Japonais, l'usage du tabac et des armésàfeu^ ainsi que la recette des easiera^ pâtisserie espagnole qu'on désigne encore aujourd'hui au Japon sous son nom castillan.

11 y a plus qu'une boutade dans cette réflexion. Nulle part peut-être la religion chrétienne ne fit des progrés aussi rapides, au moins en apparence, et nulle part elle ne laissa si peu de traces. Depuis le seizième siècle, les Japonais ont une aversion instinctive pour tout ce qui est chrétien. J'ai vu moi-même il y a quelques années les avis au public rappelant que l'exercice de la religion chrétienne était puni de mort.

Seuls^ les Hollandais ayant n'^ussi à persuader les Japonais que leur religion n'avait aucun rapport avec celle des Portugais, puisqu'ils étaient les adversaires du pontife romain, obtinrent de se rhaintenir dans l'îlot de Décima, situé dans la rade de Nagasaki, d'où

ils continuèrent leur trafic avec le Japon.

Encore durent-ils pour cela se soumettre à des vexations et à des humiliations sans nombre, consentir au paiement d'un tribut annuel et limiter leur commerce à faire venir d'Europe et à n'y renvoyer qu'un seul navire par an.

Les Anglais avaient essayé d'entrer aussi en relations avec l'empire du Soleil Levant dès le commencement du dix-septième siècle. Diverses causes empêchèrent de pousser ces négociations et ce ne fut qu'en 1673 que Charles il envoya au Japon une mission qui échoua complètement et cela, pour une raison à laquelle la diplomatie britannique n'avait certes pas songé. Le shogun fit répondre qu'il ne pouvait pas entrer en relations avec le roi d'Angleterre, puisque celui-ci avait épousé une fille du roi de Portugal, l'ennemi du Japon, et qu'il donnait vingt jours aux Anglais pour quitter le territoire de l'empire. A tort ou à raison, les Anglais demeurèrent convaincus qu'ils devaient leur échec aux intrigues des Hollandais de Nagasaki, jaloux de conserver la situation privilégiée qui leur permit d'exploiter, deux siècles durant, le monopole du commerce entre le Japon et l'Europe.

Nous ne nous arrêterons pas aux quelques

tentatives des Russes et des Espagnols pour forcer cette porte toujours fermée du Japon.

Rien n*était changé à la situation que nous avons indiquée lorsqu'on 1854, le commodore Perry parut avec une escadre américaine dans la baie de Yédo.

On n'avait alors que des notions très imparfaites sur l'organisation .du Japon. On savait seulement ou l'on croyait savoir qu'il y existait un régime féodal, que le pays était divisé en principautés héréditaires gouvernées par des daïmios, sorte de grands vassaux de la couronne qui avaient eux-mêmes des vassaux, les samuraïs, petite noblesse d'épée entièrement à la dévotion de ses maîtres.

Au-dessus de la hiérarchie féodale, deux souverains, l'un temporel^ le shogun, ou siogoun, à Yédo ; l'autre spirituel, le tenno ou mikado, à Kioto, se partageaient le pouvoir suprême.

L'un devait être le chef de l'Etat, Tautre, celui de la rehgion, quelque chose comme le pape et l'empereur au moyen-âge,

Pierre et César en eux accouplant les deux Rome.

Le commodore Perry était porteur d'une lettre adressée par le président des Etats-Unis à € sa Majesté Impériale l'empereur du Japon » qu'il remit aux plénipotentiaires du shogun. A la convention préliminaire conclue

le 34 mars 4854 succéda, en 4857, entre le gouvernement des Etats-Unis et celui du shogun du Japon, un traité formel qui ouvrit quelques ports japonais au commerce américain. D'autres puissances, à commencer par l'Angleterre, signèrent des traités identiques avec le shogun. Le traité d'amitié et de commerce entre la Suisse et le Japon porte la date du 6 février 4864.' iT a été négocié et signé au nom de la Confédération par M. Aimé Humbert, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire du gouvernement fédéi-al à Yédo.

Les conventions avaient toutes été conclues avec le shogun qui, dans les instruments diplomatiques, prit le titre chinois de taicoùn (Grand Seigneur) du Japon et les cabinets étrangers ne doutèrent pas un instant d'avoir traité avec le souverain de l'Empire. Cependant il n'en n'était rien. La diplomatie avait commis une erreur dont il n'y a guère de précédents dans l'histoire. L'empereur du Japon n'était point le shogun mais bien le mikado. Les shoguns n'étaient que de simples daimios les plus puissants de tous, beaucoup plus puissants que les mikados eux-mêmes. Depuis deux cents ans ils gouvernaient l'empire en maires du palais tandis que les mikados, devenus de vrais rois fainéants,

n'avaient conservé de la souveraineté que la qualité de chefs suprôn^s de la religion. Le mikado n'en était pas moins le souverain légitime du Japon. On ne fut pas longtemps sans s'en apercevoir.

L'ouveiture de quelques ports japonais au commerce étranger et la signature de traités diplomatiques par le shogun, agissant comme s'il eût été le souverain, ne tardèrent pas à amener une fermentation dans le pays contre l'autorité du shogun et en faveur du rétablissement de l'ancien pouvoir du mikado.

Une agitation extraordinaire se manifesta bientôt d'une extrémité à l'autre de l'empire. Des samuraïs déclassés, les ronins, gens tarés exclus de leur clan par leur seigneur, se faisaient un jeu de tuer les Européens qu'ils rencontraient lorsqu'ils ne se faisaient pas tuer par eux. On allait droit à l'anarchie la plus complète. Déjà le shogun avait dû dispenser les daimios de l'obligation de résider à Yédo et les seigneurs passaient l'un après l'autre au parti du mikado.

Stotsbachi, qui devait être le dernier des shoguns, entî-a en charge le 6 janvier 1867.

Le prince de Satsuma était l'un des plus puissants et des plus riches parmi les seigneurs féodaux du pays. On prétend que des influences qui n'avaient rien de japonais

ne furent pas étrangères à la détermination qu'il prit d'arlorer le drapeau du mikado avec tout son clan. A cette époque les Français étaient venus nombreux dans les ports, que le traité franco-japonais leur aval t ouverts. Le shogun paraissait faire grand cas des conseils de la légation de France. On assure qu'il n'en fallut pas davantage pour engager le représentant de l'Angleterre à appuyer de tout le poids de l'influence britannique le mouvement qui se dessinait con» re le thogun.

A Yokohama, parmi les résidents européens, on ne doutait pas de la victoire des partisans du taïcoun, beaucoup plus nombreux, mieux armés et plus riches que ceux du mikado. Le prince Aïdzu en particulier était à la tête d'une bonne armée à Hakodate.

Mais dans le camp taïcounal on avait compté sans le prestige de la bannière impériale. 11 suffit de déployer l'étendard des mikados pour voir les soldats se prosterner la face contre terre au lieu de combvttre. 11 y eut cependant quelques combats héroïques.

Certains corps du nord étaient commandés par des Européens, des Français : ce furent ceux qui firent la plus ferme résistance.

Pendant toute la durée de la guerre civile, la

colline qui domineYokohama fut occupée par une compagnie de soldats anglais, — l'occupation dura même bien longtemps après le rétablissement de Tordre. — Du reste, les résidents étrangers avaient organisé entre eux une sotte de garde nationale pour la défense de la factorerie. On faisait des patrouilles à cheval sur les étroites levées de terre que séparent les rizières inondées. Parfois le cheval glissant, le cavalier tombait et faisait le plongeon dans la vase profonde et noire. Les accidents de ce genre étaient si fréquents que les résidents donnèrent le surnom de Horse-plongera (plongeurs à cheval) à leur milice improvisée.

Cependant, le parti du mikado grossissait de jour en jour. Il avait pour chefs Sanjo, Saïgo, Ivakura qui est venu à Genève en 1873, alors qu'il était à la tête d'une ambassade japonaise accréditée auprès des principaux Etats d'Europe, les princes de Satsuma, de Tosa et d'autres qui adressèrent au mikado un mémoire demandant le rétablissement de la Constitution impériale, si l'on peut ainsi parler, telle qu'elle existait avant Yoritomo. Le shogun Stotsbashi résigna ses fonctions le 9 novembre 1867. Il ne fut pas remplacé. Son règne avait duré neuf mois.

Entre-temps, son frère s'était rendu à Paris

à l'occasion de Texposition universelle, et y avait fait sensation. Les meneurs remplacèrent les gardes du palais encore partisans du shogun par des gardes de daïmios dont la cour était sûre. Le shogunat fut supprimé.

Le mikado, Moutsou-hito, jeune homme de dix-sept ans, chargea du gouvernement le prince Arisnugava-no-Mya, Ivakura et Sanjo (3 janvier 1868).

La bannière impériale était, nous l'avons dit, toujours acclamée des populations livrées à elles-mêmes. Les opposants, c'est-à-dire les partisans des Tokungava, firent en maint endroit une courageuse résistance, mais ils furent partout vaincus.

Le jeune empereur déclara solennellement ouvrir un nouveau « nengo, » c'est-à-dire une ère nouvelle, celle de « Meidji » — ou du gouvernement éclairé, et c'est de cette ère-là dont le nom est significatif que date la chronologie japonaise actuelle. Mais ce n'était pas encore assez, il fallait un nouveau cadre aux grands événements qui s'accomplissaient. L'empereur et ses conseillers le comprirent, et quittant Kioto, résidence des empereurs depuis mille ans, et où depuis deux siècles et demi ses prédécesseurs régnaient en rois fainéants dans l'ombre mystérieuse du Gk)sho, le jeune empe-

reur, rentré dans la plénitude du pouvoir impérial, vint se fixer en 1868 à Yédo môme, dans la capitale des shoguns.

La transformation de Tantique organisation féodale en une monarchie unitaire s'o- . péra d'une manière qui tient presque du prodige. 11 n'y eut pas une goutte de sang répandu. Le prince de Satsuma s'était assuré de l'assentiment des principaux daïmios.

Le décret publié fut partout exécuté. On incorpora les troupes des daïmios dans l'armée impériale; défense fut faite aux princes d'avoir des hommes armés à leur solde.

La féodalité fut abolie, les clans furent supprimés et le territoire de l'empire, autrefois gouverné par des daïmios héréditaires, fut divisé en départements ou préfectures {ken) au nombre de soixante-et-douze, réduits plus tard à soixante-cinq, — on en compte aujourd'hui quarante-quatie, — auxquels il faut ajouter les trois villes impériales (fou) Tokio, Kioto et Osaka. La restauration impériale était achevée, disons mieux, le coup d'Etat ou plutôt la révolution était accomplie.

La restauration du pouvoir mikadonal était due en très, grande partie au réveil de la haine nationale contre les étrangers. L'indignation suscitée dans tout le pays par les traités

conclus par le shogun avec les barbares avait été la meilleure carte qu'eussent dans leur jeu ceux qui ne rêvaient de faire ce coup d'Etat que pour se saisir de l'autorité. Néanmoins les traités indûment conclus par le shogun furent maintenus. Le nouveau gouvernement ne put pas les répudier et il les observa fidèlement.

Le premier soin du gouvernement impérial après l'heureuse réussite des événements de 1867-68, et voyant l'impossibilité de se débarrasser des étrangers, a été d'entrer en bons rapports avec eux. Il lui fallait faire bonne mina à mauvais jeu et il le fit. Il est d'ailleurs fort possible, il nous paraît même évident, qu'au début le rêve des meneurs de la révolution a été d'emprunter aux c barbares » leurs armes afin de s'en servir pour les chasser. De là, cette fièvre d'imitation qui s'empara du gouvernement japonais.

Puis, devant l'impossibilité de revenir en arrière, c'est-à-dire de chasser l'étranger, on comprit qu'à la vieille civilisation japonaise absolument bouleversée, il fallait substituer quelque chose de nouveau. On prit alors l'Europe pour modèle et la transformation politique du Japon fut suivie de sa transformation sociale. Nous reviendrons sur ce sujet, mais pour bien apprécier la situation ac-

tuelle, il nous faut nouer plus ample connaissance avec le pays et avec ses habitants.

C'est ce que nous ferons dans les chapitres qui suivent.

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