‹ Au jardin de l'infante; augmenté de plusieurs poèmesChapitre 1 sur 58 · SOCIETE DV MERCVRE DE FRANCE · texte numérisé non relu

SOCIETE DV MERCVRE DE FRANCE

XV, RVE DE l'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV

M DGGG XGVII

Was it not Fate, that, on this July midnight Was it not Fate (Whose name, is also Sorrow) That bade me pause before that garden-gate To breathe the incense of those slumbering roses?

(Ahl bear in mind this garden was enchanted!)

Edgar Allan Poe,

Mon âme est une infante en robe de parade, Dont Vexïl se reflète, éternel et royal, Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial, Ainsi qu'une galère oubliée en la rade.

Aux pieds de son fauteuil, allongés noblement, Deux lévriers d' Ecosse aux yeux mélancoliques Chassent, quand il lui plaît, les bêtes symboliques Dans la forêt du Rêve et de l'Enchantement.

Sonpage favori , qui s'appelle Naguère, Lui lit d'ensorcelants poèmes à mi-voix, Cependant qu'immobile, une tulipe aux doigts, Elle écoute mourir en elle leur mystère...

Le parc alentour d'elle étend ses frondaisons, Ses marbres, ses bassins, ses rampes à balustres ; Et, grave, elle s'enivre à ces songes illustres Que recèlent pour nous les nobles horizons.

Elle est là résignée, et douce, et sans surprise, Sachant trop pour lutter comme tout est fatal, Et se sentant, malgré quelque dédain natal, Sensible à la pitié comme l'onde à la brise.

Elle est là résignée, et douce en ses sanglots, Plus sombre seulement quand elle évoque en songe Quelque Armada sombrée à l'éternel mensonge, Et tant de beaux espoirs endormis sous les flots.

AU JARDIN DE i/lNFANTE

Des soirs trop lourds de pourpre où sa fierté soupire, Les portraits de VanDyckaux beaux doigts longs et purs, Pâles en velours noh sur Vor vieilli des murs, En leurs grands airs défunts la font rêver d'empire.

Les vieux mirages d'or ont dissipé son deuil, Et dans les visions où son ennui s'échappe, Soudain — gloire ou soleil — un rayon qui la frappe Allume en elle tous les rubis de V orgueil.

Mais d'un sourire triste elle apaise ces fièvres ; Et, redoutant la foule aux tumultes de fer, Elle écoute la vie — au loin — comme la mer... Et le secret se fait plus profond sur ses lèvres.

Rien n'émeut d'un frisson Veau pâle de ses yeux, Où s'est assis l'Esprit voilé des Villes mortes ; Et par les salles, où sans bruit tournent les portes, Elle va, s' enchantant de mots mystérieux.

AU JARDIN DE i/lNFANTE

L'eau vaine des jets d'eau là-bas tombe en cascade, Et, pâle à la croisée, une tulipe aux doigts, Elle est là, reflétée aux miroirs d'autrefois, Ainsi qu'une galère oubliée en la rade.

Mon Ame est une infante en robe de parade.

D une essence ravie aux vieillesses des roses.

Stéphane Mallarmé.

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