Au jour le jour
Vous me demandez un roman; je suis ùésolë, mais ^ <ous me prenez absolument au dépourvu. Voilà bientôt • . un an que personne ne m''a raconté la plus petite histoire scandaleuse et immorale dont on puisse faire un roman, et en supprimant la moitié 'des vilaines choses dont ^ elle se compose; car vous le savez bien, vous à qui j'ai dit quelquefois à ^oreille Torigine de ces récits qui indignent la probité des fripons, la rigidité des libertins usés et la vertu des femmes qui n'ont plus de vices, vous le savei bien, la féconde imagination des romanciers borne le plus souvent tous ses efforts à ne dire que la moitié la moins hideuse de ce quils savent, à lui prêter des noms convenables, et à rendre vraisemblable la laide vérité qui les entoure. Eh bien! soit que le monde se soit tout à coup amendé, soit que le secret soit mieux gardé, je me trouve parfaitement à sec de ce côté; si je me tourne vers ces touchantes histoires toutes pleines de vertus dignes d'être offertes en exemple à l'univers, je suis bien autrement
embarrassé. Vous ne pouvez vous imaginer avec quel, soin on cache maintenant les bonnes actions depuis qu'ion a établi un concours de vertu à l'Académie Française; les spéculateurs en ce genre ont grand soin de ne rien éventer de leurs droits au prix Monlhyon; sans cela, et si on faisait la plus petite nouvelle sur eux, ils perdraient tout le mérite de la nouveauté; ils gardent à l'^Institut la primeur de leurs sublimes dévoûments. C'est une charité qu'ils font à l'Académie, et l'Académie la leur rend. C'est d'un bon exemple. Que faire donc dans une pareille pénurie? Je ne sais, à moins que vous ne consentiez à ce que je vais vous proposer.
C'est aujourd'hui Noël; je vais ce soir à un réveillon où je ne connais personne, si ce n'est l'ami qui m'y conduit, et où personne ne me connaît. Je regarderai, j'interrogerai, jb tâcherai de devioer, et je vous enverrai le résultat de mes observations* Peut-être Thistoire que je vais chercher durera<4-d!le denx heures, peut-être six mois, peut-être huit jours* Je n'en sais rien. Youlez- Tous en courir le hasard? Si cela vous convient, je suis prêt, je me mets en campagne, et je vous promets votre roman. Mais comme ie^ne sois point du tout ce qui s'y ' passera, comme j'ignore le nom des héros, que je ne connais pafi leurs passions, et que les événements dont doit se composer mon récit n'existent même pa« à rheure o« je vous écris, je ne puis vous donner un titre qui sîg)nifie qudque chose. Cependant il n'y « pas d'histoire sans titre, et eomoie celle-ci s'accomplira au jour le jour, comme elle sera écrite eu jour le jour, je ^ vois^pas de meilleur titre a lui donner que eelui de:
ttMceabn m^
C'était hier soir; le salon de M. Smoo, mowêy éUdl éelairé «^mme pour un bal, et la iMù étail dressée dans |« saUe à manger. Il était dix heures, el cependant pw» soBAe n'hélait encore arrivé. W^ Simùn (iim femne de Irenle-six ans, de bonne mine, de bonne tonrmre et d^one parère fort simple) allait et \;eiait, s'^assnranl de la bonne exécution de ses ordres. Une jeune fill« était assise de« vant le piano et repassait nondialamment quelques contre)»* danses. De temps en temps elle laissait édiappar un léger bâillement, et à chaque fois qu'elle retournait mi des feuillets de la musique placée devant elle, elle jetait un regard dédaigneux dans le salon et murmurait, d'un air de mal élevée, ces mots malséants:
^Quel enutti! mon IHeu, quel ennui P Cette jeune fille était habillée d'ime foçon quable, en ce sens qu'on pouvait dire quelle n'était p^int
assez parée pour une fête et qu'elle était beaucoup trop richement habillée pour une fille de son âge. C'était une fille de seize ans. Elle portait une robe montante de satin grisperle, fermée du haut en bas de boutons de jais blanc; les manches, ouvertes jusqu'auprès du coude, laissaient voir de secondes manches de magnifique dentelle. Son bonnet (elle portait un bonnet), en vieux point de Venise, avait presque la valeur d'une parure tout entière, et enfin elle avait a son bras gauche un bracelet dont l'unique diamant monté avec la plus extrême simplicité, ferait la . fortune d'un honnête bourgeois: on l'estimait à 50,000 francs. Dès l'abord, on eii pu croire que c'était une jeune femme dans* tout l'éclat de ces premières toilettes qui sont la véritable lune de miel des jeunes mariées; mais en la regardant mieux, malgré les airs supérieurs qu'elle affectait, on reconnaissait tout de suite que ni l'amour, ni le mariage n'avaient passé par là. Il y a dnns la double virginité d'une jeune fille quelque chose d^empesé et de sec qui se reconnaît aisément. Son regard est droit, son geste pointu et serré. Quand l'amour vient, il dénoue, pour ainsi dire, ce regard, il le rend flexible, et lui donne ces douces langueurs et ces vifs éclairs qui attestent un cœur qui bat; quand le mariage est venu, l'allure, le geste semblent aussi se dénouer, et la femme marche plus libre, plus souple et plus fière à la fois.
Du reste, si Ton pouvait trouver à critiquer dans sa toilette, il eût été difficile d'en faire autant pour sa personne. Cette jeune fille était admirablement belle; car elle rétait à la fois de cette beauté bien plus rare qui tient an charme de la physionomie. Elle avait particulièrement dans Tensemble de son visage quelque chose d'élevé, de résolu et d'intelligent qui loi eût assurément été reproché par
eeux des hommes qui s'^alarmeni de la liberté d^idées à laquelle prétendent certaines femmes.
Cependant les ejeclaraations de la jeune fille, dites d'abord d'une voix étouffée, s'étaient peu à peu élevées à un diapason tel qu'elles frappèrent Toreille de M"** Simon qui s'arrêta au milieu du salon.
„Tu t'ennuies, Sabine? dit^lle d'un ton doux et indulgent, mais qui n'avait rien de cette tendresse alarmée qui fait reconnaître une mère à sa première parole.
— Moi, reprit Sabine en rougissant d'avoir été ainsi surprise; non, vraiment.
— Que disais-tu donc?
— C'est un passage de celte contredanse que je uq puis jouer en mesure, et que j'ai recommencé dix fois.
— Ce n'est pas cela, mon enfant, reprit M"*^ Simon en secouant la tête; tu joues supérieurement ceUe musique et d'autres beaucoup plus difficiles... Mais notre monde l'ennuie, notre maison te paraît triste.
— Ma bonne amie, dit la jeune fille en se levant vivement et en courant à M"*® Simon, ohl vous me croyez donc bien ingrate de me supposer de pareils sentiments?
— Non, Sabine, non, repartit M°*® Simon, je ne te crois pas ingrate pour cela; tu nous sais bon gré, j'en sois sûre, de tous nos soins, de notre affection, de notre désir de te voir heureuse; mais soit notre faute, soit la tienne, nos efforts n'aboutissent à rien. Tu t'ennuies chez nous."
Sabine baissa la tête, et une larme tomba de ses yeux. „Vous avez raison, dit-elle, je ne suis pas heureuse.*^ M">® Simon l'attira sur une causeuse, et moitié triste,
moitié riant de la prétention de cette belle enfant à être
malheureuse, elle lui dit:
„Allon$9 YOyofis, SaMne, taeonle*-iiioi ce qai te tear^ mente ainsi... Quelle idée chagrine Ta paafé par la tête? Dis*nioi cela^ et ta verras que Unit ton malhênr s^en ira avec ta confidence.^
La jeune filk se détonroa sans répondre, et M^^^^ Sé«' mon reprit:
„ Voyons, qnras-ta donc?
— Rien,, ma bonne amie, rien* Je soolPre.... et l'idée de m^amuser ce soir ne rend triste à mourir.
— Mais que te manqne-t-il? que désire»"Cis ?
— Bien.
— Voyons , raisonnons un, peu.
, — Est-'ce qu'on raisonne avec ce qu'on dent malgré soil
— ' Ah l fit W^^ Simon, voilà nne de ces phrases ton* tes faites que M. Simon déteste, et dont il te ferait nia rude querelle sHl Tentendait.
— Mon tuteur est excellent pour moi, dit Saliine, aossi bon que vous, et c'est beaucoup dire; mais il ne comprend rien au cœur des femmes.^
11"^ Simon fit un petit sourire malin qui la riyennit éû dix ans, el reprit:
„Voilà ce que je ne puis pas accepter, moi, ma chère enfent. A mon sens, M. Simon comprend très-bien le cœur des femmes. Je sais femme^ et je Tai aimé» J'avais dix-» hait ans quand, cela a commencé) j'en ai trettte*six, M cela dure encore.
— Vrai, dit Sabine d'ua air si naïvement éttonné qu'il couvrit l'impertinence des parole»; y rat, vous l'avez aimé d'amour?
•^ Ouiy reprit M"^* Simon, en souriant à un char-* mant souvenir. Oui, je l'ai aimé avec tout ce qui ùÂi nne
véritable passion. Je n'en dormais pas; ^nand il derail v^inr le soir chez mon père, je l'^attendals de^Miis le malin. Quand il arrivait, je ne le reg^ardais pas, Uni f avals foe* soi* de oaeher ma joie. S1I parlail è une antre, j'^épiaia 8on risëge^ je devinais ses paroles, mon cœur se serrait; p«Î8 lorsqtt^après mille détoars il arrivait josqn^à moi, tout iMon cœur se dilatait, il me semblait que toit à coup je r^pirais un air pins libre, meillenr à «n poitrine; je me sentais henreqse.
-*- Vreâment! reprit Sabine du même air étonné, et i* étail déjà aveué?^
La question, ainsi posée, montrait parfaitement qno dans IMsprit de Sabine Tidée d'amour et rétat d'avoué bé paraisMÎent incompatibles.
„ll était déjà avoué. Mais, reprit W^ Sinon «toc ' un sourire moqueur, il faut bien vous le dire pour m'ex« Gttser de llrroir aimé malgré son titre, M. Simon n'était pas alors Thommé un peu gros, un peu lourd, un peu gris que vous connaissez. C*était un beau jeune homuie élégant^* sérieux au besoin, plein de gaieté, quand il le fallait , eA qui eut l'impertinence de me dire un jour avec le plus profond respect: ^Mademoiselle, je vous aime; si eet amour ne vous déplaît point, je demanderai votre main à monsieur votre père.^ Je 4evins donte tremblante, et je répondis. Je crois, que ee n'était pas ainsi qu'on agissait d^orcMnalre, ^ ^'il devait s'adresser à mon père; è quoi il me répondit avec la même impertinence et le même respect: „le le sais, madeaMiselle; mais franchement, ne vaut-il pas mieux qoe, si ma recherche doit vous déplaire, je vous sauve d'abord l'enoii qu'eHe vous inspirerait, jet ensuite les petits chagrins qu'elle pourrait amener entre vous et votre père e'il l^agféait coniraffement à nos vceux.^
J'élais fort embarrassé^, il s'en aperçut et me dit d^ooe voix qui tremblait, malgré Tair déterminé qu^il affectait: ^Madame Simon n'est pas un joli nom. ~ Je crois, lui dis-je, qu'il sera toujours honorable.^ Mon enfont, reprit M™^ Simon, il y a de ces émotions qu'on ne retrouve jamais dans sa vie et qu'on n'explique jamais bien. M. Simon demeura immobile, ses yeux s'attachèrent sur les miens, j'ai vu sa poitrine se gonfler; il était pâle et serrait les dents comme pour contenir tout ce qui lui montait da coBur aux lèvres. Enfin tout ce bonheur se fit jour, une larme roula dans ses yeux... il ne pouvait rien me dire de mieux* Je le quittai. Oh! mon enfant, on aimerait rien que pour l'avoir rendu si heureux... fût-il avoué, fût-il...
— Et vous l'aimez toujours ainsi, dit Sabine, qui écoutait M"*® Simon, comme si elle lui eût fait un conte de fées.
— Oh! mon enflant, reprit M"*® Simon en riant, ce n'est plus la même chose.
— Je savais bien,^ dit Sabine en souriant.
W^^ Simon prit un air tout à fait sérieux, et ajouta: „Ce n'est plus la même chose, Sabine; mais c'est aussi bien. Quand on a vécu vingt ans à côté d'un homme dont la tendresse et la protection ne nous ont jamais manqué, qui s'est fait un devoir de notre bonheur; d'un homme qui a loyalement dirigé notre vie d'une main ferme et douce à la fois; d'un homme dont la bonne réputation vous accompagne partout; d'un homme d'un caractère et d'un esprit assez hauts pour laisser à une femme le droit d'être triste ou gaie sans raison; quand on a vu revenir à soi, par la considération, par la fortune, par les plaisirs, tous les fruits des travaux de cet homme, on l'aime, Sabine, d'une tendresse qui n'a plus sans doute les charman-
les ivrçsseg d'an jeune amour, mais qui remplit le ccBor d'aune noble sécurité et d^une joie sérieuse."
Sabine avait écouté arec attention; elle réfléchit un moment et reprit:
^Ahl vous avez été heureuse? vous?
— Et tu ne le seras jamais, toi, n'est-ce pas? reprit IP® Simon en se remettant dans sa douce gaieté.
— Ohl moi,, fit Sabine, c'est bien différent."
Et l'expression de son visage montra que sa douleur était vériti^ement sentie*
„Tu es orpheline, mon enfant, et c'est là un bien grand. malheur, je le sais; quelque affection que nous ayons pour toi, rien ne remplace une mère... un père..."
Sfd)ine devint rouge jusqu'au blano des yeux... et elle comprima ses lèvres tremblantes, pendant que de grosses larmes tombaient de ses yeux.
^Yous savez bie», reprit>-elle, que je ne puis vous
répondre à ce sujet; vous savez bien que j'ai entendu dans
votre maison un homme qui a osé dire: lUieux vaut pour
Md être seule au monde que d'avoir encore un père pa-
'reil... et...
— Tu as raison, mon enfant, dit M"*® Simon en la prenant dans ses bras, je t'ai affligée... j'ai eu tort... n'en parlons plus jamais."
Sabine pleurait toujours.
„C'*est qu*aussi tu n'es pas raisonnable; tu as seize ans, tu es belle comme un ange, tu es bonne au fond^ quoique un peu gâtée, tu possèdes une immense fortune, et il n'est pas un homme qui ne soit heureux, qui ne soit fier de t'avoir pour femme. Tu auras un titre, si cela te plaît; tu peux, si tu le veux, choisir parmi les hommes les plus haut placés dans le monde politique... si tu aimais >
«fte gloire pauvre, tu pourrais i^earkhir; 4le qiielc^« cM enfio que se tourne toa coeur, tu n*as pas de cefiis à oraimirB^ «t tu bs peur de ne pas ête heureuse 1
^ Oui, reprit Sabine, j'ai peur de ne pas être aimée, et cela pour toutes les raisons ^i vous font fcrower mon bonheur si facile* On m'aimera parce que je suis belle peut-être, ei ce sera seulement de la vantiez. On m^Bi# mera surtout parce que je sois riche, et cela esl bien odieux.^
M°>® Simon voulut se récrier, nuis HwMm eentûna vivement:
„Ohl je ne suis point si Colle que vous vondrien ne le dire: depuis aix mois qse j^Ai quitté mon pensionai^ dsrant tout oet été que j'ai passé avec voua à la campagne, on mCml adorée, on a cherché à me plaire, H j'avoue que tant que nous étions dans le salon, et que je voyais mes pauvres amies abandonnées pour moi que tous vos protégés entouraient assidûment, j'avoue, dbtje, q«e je m^amusais de ce triomphe... Mais quand je reotrais sente dans ma chambre, je m'en voulais de non plmsir oomne d'une mauvaise action; bien plus j'étais humiliée de mon * Irionphe... H me semblait qu'on me flattait trop pour m'aimer, et alors je me -demandais leqael avait le mieœc fait sa cour à mes cent mille francs.
— Oh! dit M°^<^ Simon, il y a des gens p<nr qni tes cent jmlle livres de rente ne seront pas une oonsidérafion pbis importante q«e mes deux cent raille Iraocs de dot ne l'ont été pour If. Simon, qn était quatre fois plus rîehe qno moi. Ainsi M. de Bellestar, qui possède dix on ^uie maliens de fortune, a presque le droit de te oon«f sidérer eonme pauvre, et cependant il est de ceux qui t^dorent.
-^ 11 a grand tort, reprit Sabine en riant, je ne puis KHifinr oe monsieur; il sent le million d^une lieue, ses traites sont inscrites dans Mmpertinente assurance de son viaage... Celui-là...
— Celui-*là vient souper ici, dit M*« Simon; son impertinance a si franchement sollicité cette invitation de M. fiiaion, qnHl n'^a pas pu la ki refuser.
^ Ahl fit Sabine d'un air particulier, nous aurons en moins un danseur élégant et «n bon musicien.
•»- Ce qui vent dire, répliqua M™® Simon, que les autres sont des malotrus...
-« Ohl du Sabine, quel mot!... mais, entre nous, la... soyez juste, des elercs d'avoué, dame! ça n'est pas anttfant.^
Sabine ne finissait pas sa phrase qu'une voix franche et joyeuse s^éctia derrière la causeuse où se trouvaient les deux, dames:
r,Qm est-ce qui dit du mal des clercs d^avoué dans mt maison?
— Ah! fit Sabine en cachant gaiement la tête dans a^s m«iHS, c'est mon tvteur. Je suis perdue!
•— Les okrcs dévoué! reprit M. Simon en éleranl là voix, mais c'est la perle de la jeunesse! Le clerc d^avoué e8t«ohte, patient et rangé; le derc d'avoué a, ou doit avoir, une mémoire immense, un esprit subtil, une inteffi- ^61106 rapide, une judiciaire parfaite, und décision prompte; le clerc d'avoué doit savoir parler conveneblemeit à tout œ qu*il y a de plus hatkt et à tout ce qu^il y a de plus* bas dans la société; il doit être tantôt conciliant, tantôt ferme ciNiime «H y5c; le clerc d'avoué sait le monde mieux que le confesseur le plus à la mode; car celui-ci ne pénètre que les péchés qu'on lui avoue, tandis que le dero d^avo\ié
pénèlre de vive force dans les secrets les plus intimes; il voit les hommes dans l'aiîreuse nudité du papier timbré; il tient en main les passions les plus haineuses, et il doit les modérer, les diriger, les gouverner en roi. Il est Yrai qu'il u''a pas besoia d'être spirituel; mais comme la loi lui défend de plaider, il a Tavantage de ne pas être avo* cat, ce qui doit lui être compté pour plusieurs vertus de premier ordre.''
Après avoir joyeusement achevé cette tirade, M. Si** mon alla s'asseoir devant le feu, tandis que Sabine lui répondait:
^S'ils ne plaident pas au palais, ils s'en dédommagent dans leurs salons, à ce que je vois.
— Ah! Sabine, fit M. Simon, si tu m'^appelles avocat, je te dirai quelque grosse injure.
— Et, dites-moi, le clerc d'avoué est-il galant? fit Sabine en s'approchant de son tuteur.
— Eh! eh! dit le tuteur, il y eh a qui le sont... autant qu'un habit râpé et cinquante francs par mois peaveut. le permettre.
'— Et cette pauvre galanterie s'en va tout à fait, dit Sabine en minaudant, quand le clerc est devenu patron?
— Hein! fit M. Simon, qu'ai-je donc fait, je yons prie?
— Vous avez oublié que vous ne m'avez pas encore vue d^aujourd'hui!
• — Et je ne t'ai pas embrassée,'' dit M. Simon en se levant.
Sabine s'échappa de lui, et s'enfuit au bomt du salon^ en disant:
' „11 est trop tard...
— Si tu veux que je te poursuive pour le ravir un baiser, dit M. Simon en reprenant sa place, je t^avertis que j'^ai un horrible froid aux pieds, et que je vais commencer par me chauffer.
— Ahl dit Sabine en revenant et en lui prenant la tête dans ses charmantes mains, je sais de vos nouvelles... Vous avez été amoureux...
— Ah bahî
— Et je vous aime pour ça, dit Sabine en lui faisant une mine malicieuse.
— Heureusement, dit M. Simon, que je n'*avais pas affaire à une horrible coquette comme toi.
— Moi? dit Sabine d''un air de profonde naïveté; peut-on me calomnier ainsi?
-^ Du reste, tout ça finira, dit M. Simen; j'ai déjà plus de dix demandes en mariage, et...
— Abî que vous êtes méchant ce soirl dit Sabine en s'^éloignant avec impatience et allant se remettre au piano.
— Eh bien! qu'a-t-elle donc?" dit M. Simon en regardant sa femme.
Celle-ci lui répondit par un signe qui voulait dire: ,)Ce n'est rien; c''est une lubie, un caprice d'enfanl;" et on annonça tout aussitôt M. le marquis de Bellestar.
M. le marquis Alexandre de Ëellestar était un bd homme, à tête de cheval, très-bien campé sur des jambes mnscnleases, déployant, sons un gikt de velours orientalement doré, une vaste et large poitrine, et dissimnlani mal sons des gants trop étroits la puissance d'aune main herculéenne. Quoique ce ne fût pas la première fois qn^elle le vît, Sabine jeta sur lui un regard plus que curieux, un de ces regards inconcevablement rapides et profonds arec lesquels les femmes et les filles examinent en une seconde Thomme dans lequel elles prévoient un mari.
Le visage de Sabine garda le secret de Tappréciation qu'elle venait de faire de M. le marquis de Bellestar, et elle répondit à son salut avec toute Paisance et toute la modestie d^nne jeune fille bien élevée. M. Simon, qui avait observé sa pupille, fronça le sourcil, et si sa femme, qui vit son mécontentement, eût pu lui en demander la cause, il eût certainement répondu quMl était fâché de voir nne jeune fille être à ce point maîtresse de ses impressions.
M. le marquis de Bellestar se mit à causer avec H. Simon et prçfita assez habilement de la conversation pour s'*adresser à Sabine. N'*ayant aucune raison de penser qu^elle eût dans le cœur plus ou moins que ce qui occupe la plupart des femmes, il parla des mille choses du jour. Il profita des approches du jour de Pan et des nombreuses obligations que les étrennes imposent à un garçon fort riche et fort répandu, pour étaler les connaissanœs les
JS
plus vnriées dans toutes les futilités élégantes qui peuvent appeler rattention d'une femme. Voitures nouvelles, vieilles porcelaines, meubles de Boule, tentures antiques et modernes, riches cristaux de Bohême, cristaux tout nouveaux du mont Cenis, eadiemires, dentelles, parures de ALarlé, il «voit tout vu, tout apprécié, et s'il n'avait pas tout acheté, c'est quHl lui manquait quelqu'un qu'il pût entourer de tout éclat de ces merveilles,
Malgré tout son esprit, M. Simon n'était qu'un homme, et il trouva cela fort bien débité et heureusement adressé. Hais il suffisait que M. Simon eût deviné Tintention, pour que M^^ Simon, en sa qualité de femme, trouvât .que le prétendant avait un peu lourdement appuyé sur ses moyens de séduction. Quant à Sabine^ elle demeura dans la plus parfaite impassibilité. Mais M'"* Simon put juger du mau* vais effet qu'avait produit l'étalage de M. de Beliestar, lorsque quelques amie§ de SabiAe étant arrivées, et l'une d'elles lui ayant demandé le nom de l'unique jeune homme qui paraissait tenir rang dans le salop, elle lui répondit:
„îl s'appelle le marquis de Bric-à-Brac.''
Le nom fut répété; on s'enquit de l'histoire qui lui avait mérité ce nom; il y eut un petit conciliabule mêlé de petits rires étouffés^ et le jeune seigneur fut irrévocablement baptisé.
Si nous avons dit tout à l'heure qu'il était l'unique jeune homme qui parût avoir rang dans le salon, ce n'est pas qu'il y fût seul; mais c'est que les autres se tenaient tellement à l'écart, qu'ils avaient l'air de ne pas s'y trou- Tej à leur aise. C'étaient les clercs de M. Simon, auxquels la présence du patron imposait sans doute. Ils s'étaient réfugiés ilans un coin: cependant les remarques critiques ou enthousiastes de ces messieurs sur les jeunes filles qui
ëlaient d^un autre côté, et les plaisanteries sur Pencolure de m. de Belleslar, commençaient à s'animer, iorsqu^m jeune homme parut; M. Simon alla vivement à lui. Le jeune homme lui remit quelques papiers; puis, après un moment de conversation, il salua M. Simon pour se retirer.
^Comment! lui dit M. Simon, vous ne restez pas, Silveslre?
— Pardon, monsieur, répondit celui-ci: l'heure où j'ai rhabitude de rentrer est déjà passée; ma tante s'alarmerait d'un plus lon^ retard.
— Je vais la faire prévenir, puisque vous n'y aves pas pensé malgré ma recommandation.^
Le jeune homme parut embarrassé; il jeta autour de lui un coup d'œil triste et doux, et qui semblait vouloir dire: ^Qu'^ai-je à faire, moi, au milieu de ce luxe et de cette gaieté?" Puis il reprit doucement:
^Je suis malade, je soutire, et il vaudrait mieux pour moi...
— Hum! fit M. Simon, vous ne seriez pas malade, Silveslre, s'il s'agissait d'un travail qui dût vous occuper toute la nuit.
— Quand c'est un devoir... je sais...
— Allons, allons, reprit Simon d'un ton de reproche amical, vous abusez de ce que vous n'êtes pas à l'étude pour ne pas m'obéir. C'est mal. Hortense, ajouta-t-il tout haut en appelant sa femme, viens dire à M. de Prosny que tu ne lui pardonneras pas s'il n'est pas de notre réveillon."
M"^ Simon alla tout aussitôt vers M. de Prosny, et il fallut bien que celui-ci cédât aux instances gracieuses qui lui furent faites. Ce petit incident fit remarquer l'entrée de ce jeune homme, et, à la manière dont on Texa-
mina de tontes les parties du salon, il fut facile de deviner que cet hommer avait en lui quelque chose qui n'^était pas ordinaire. Les clercs cessèrent leurs plaisanteries, et Tun d^eux se contenta de dire:
„ll est encore plus pâle qu'à Tordinaire!''
Les jeunes filles Texanfiinèrent en dessons, et probablement il leur parut mëriter une attention particulière, car elles demandèrent toutes à la fois à Sabine:
aQuel est ce monsieur?^
— Je ne sais, repartit celle-ci; mais je crois qne c'est te premier ou le second clerc de mon tuteur."
La manière dont les jeunes filles reçurent cette réponse eût suffi pour apprendre à un observateur attentif la position et les espérances de chacune d'elles. L^une se détourna après un dernier regard qui semblait dire: „ll est fâcheux que ce soit si peu de chose." Une autre, asseï laide, Texamina assez longtemps, comme si elle pensait, „qu'ii valait bien la peine qu'ion lui apportât une belle dot pour qu'ail dût acheter une bonne charge." Une autre enfin, grande fille au nez busqué et à la bouche dédaigneuse, fit une petite grimace et dit à voix basse: „I1 est mis comme un huissier."
Mais le plus éclatant hommage qui pût être rendn à ce nouveau venu, fut Tair supérieurement impertinent dont le regarda M. de Belleslar. Nul homme n'en considère un autre de cette manière, s^il ne lui trouve quelque chose qui lui déplaît, et en généra], ce qui déplaît aux hommes eomme M. de Belleslar, c'est de trouver chez d'autres ce qui leur manque absolument. Or ce qui manquait à M. de Belleslar, c'était la noblesse intelligente de la tête, la grâce élégante de la taille, la finesse disting'uée des pieds et des mqins, et M. Silvestre de Prosny avait tout cela.
11 avait à peine vingt-cinq ans, mais la teinte brane de son visage et la mélancolie sévère de son expression lui donnaient Taspect d'^un homme plus avancé dans les épreuves de la vie qu'ion ne Test ordinairement à cet âge.
Quant à Sabine, elle garda cette impassibilité qui ne laissait pénétrer personne dans ses sentiments; âoais un moment après, en voyant son regard parcourir rapidement le salon et ne s'arrêter qu'eau moment où il rencontra M. de Prosny, on eût reconnu qu^elle faisait plus que tout le monde, car elle le t^herchait. Silvestre tenait un album dont il examinait attentivement les dessins; il en passa quelques-uns comme sMIs n'étaient pas dignes d'être regardés: puis il en considéra quelques autres avec Tattenlion d^un connaisseur. Enfin il s'arrêta tout à coup conune frappé par quelque chose d'extraordinaire: son fronl s^assombrit, un sourire amer et dédaigneux fit trembler ses lèvres, et presque aussitôt il releva les yeux comme pouf cbereber quelqu'un et rencontra les regards de Sabine. Par une cause qui rejBta inexplicable pour la jeune fille, Silvestre pâlit comme si l'examen qu'on avait fait de lui avait été une insulte; il quitta sa place, et s'éloigna si vivement qu'il oublia de refermer l'album et le laissa ouvert à l'endroit où se trouvait le dessin qui l'avait si vivement ému.
Sabine reprit sa conversation avec ses amies, mais sans quitter de l'œil l'album ouvert, et lorsqu'elle fut assurée que Silvestre s'était retiré dans la chambre de M™^ Simon qui tenait au salon, elle offrit à ses jeunes amies de leur montrer seu nouveaux dessins, et courut la premièrd s^emparer de son album. Il était précisément ouvert à un feuillet sur lequel elle avait elle-même peint une aquarelle assez jolie. Cette aquarelle représentait tout simplement la vue d'une maison de campagne et d'an parc qui appar-
IT
tenaient à Sabine; et elle fut on ne peut plus surprise que ce iûl nn dessin comme celui-là qui eût ému si vivement ce jeune homme. Cette circonstance était de nature à être commentée de mille manières, précisément à cause de son insignifiance apparente: et toute belle fille qui a remarqué un beau jeune homme ne manque jamais à se livrer à ces recherches mentales, lorsqu'elle en a le loisir; mais les amies de Sabine ne lui permirent pas de se livrer à ces réflexions. Elles lui firent tant de compliments sur son talent de peintre et tant de promesses d'augmenter les richesses de son album, qu'elle oublia l'effet de son aquarelle.
Cependant on vint annoncer que le souper était servi. On passa dans la salle à manger: Sabine remarqua que Silvestre était le seul qui ne se fût point hftté de venir offrir le bras a l'une de ses jeunes amies; il demeura à Vécart, et comme de son côté Sabine, en sa qualité de pupille de M. Simon, faisait passer tout le monde devant elle, il en résulta qu'ils se trouvèrent seuls. Sabine usa de cet empire cruel que les femmes doivent à leur faiblesse, celui qui force les hommes à faire pour elles ce qu'ils ne feraient pour aucun homme an monde. Elle s'arrêta, se retourna comme toute surprise de son isolement. Et comme elle avait fait un petit mouvement d'épaules qui voulait dire: ^Personne n'a pensé à moi,^ elle fit semblant d'apercevoir tout à coup M* de Prosny qui se tenait à l'écart, et passa vivement dans la salle à manger en lui disant d'un air confus:
,^hl pardon, monsieur.^
Les femmes sont impitoyables. Ce petit mouvement d'épaules, cette phrase si simple, tout cela avait été fait pour dire à ce monsieur: „VottS êtes un jj^lappris, vous
àM JOVm I.B JOVl, T. L 2
n^yez pM eu la p^fitesso vulgaire de m^offrir TOtre bres.^ Et poarqaoi ce meuvais complimenta parce que ee jeirae homme «vait regardé d'un air d^humeur un dessin médiocre de M*« Sabine Duratid. €ar cette jeune fille, si î)eHe, fii riche, et qui pouvait, au dire de M"** Simon, arriver à tout ce quMl 7 a de plus élevi dans la société, n'avait pas im plus noble nom que celui de M^ Durand. Mais ce n<Hn vulgaire était doré de cent vingt mille livres de rente «n terres normandes, et, comme le disait M. Simon, te papier timbré des baux à ferme qui constituaient ce magnifique revenu, valait mieux que le plus gothique parchemin, portât-il le brevet de marquis ou de duc.
Soit que Silvestre eût deviné le petit jeu de If'* Durand, soit tout autre cause, il entra dans la salle à manger d*un air fort contrarié.
Il aperçut Sabine à une extrémité de la table, et comme s'il eût craint qu^on ne hii offrît une place qui pût le rapprocher d'elle, il s'assit à l'extrémité où il se trouvait, et qui eût dû^étre celle du plus jeune et du moins avancé de !'*étude. Soit que Hl. Simon voulût réparer par un mot aimable le peu de convenance de cet arrangement, soit qu'il eût un autre motif, il arrêta sa femme an moment où elle allait désigner à Silvestre une place plus convenable, et s'écria:
„C'est très-bien comme ça... Les deux enfants de h maison chacun à un bout de la table.^
Le mot de M. Simon n'eut aucun succès. H'** Sabine fit une moue très-dédaigneuse de se voir mettre au niveau de M. Silvestre, et celui-ci, qu'eût dû flatter en apparence une pareille assimilation, tressaillit sur sa chaise comme si on lui avait dit une grosse impertinence.
Cependa^M. le marquis de Belleslar arail vo le petit
iitr IMé de Sabôie, 0I il M en avait as bon gré^ Il Mfarta son regfard aur le olere dont rhiiiBe«r ëUit manvfefiie^ et dit aaaez iMnl i M""* ^Siaaon, prèa de laquelle il était f kiciéc
f^Ce mottsieur a 4oBie p^do toute $% fiuoiUe, pour avoir i'air ai déaolé?
^ Toute aa famiUe, lui répondît (Iroidement H^* Si*mon, et toate sa fortune 1
-*- Et cette fortune...? fit H. de Bellestar du bout des lèvres.
— Etait immense!
— Et cette famille...?, reprit-il en s^appnyant sur le dossier de la chaise pour donner plus de hauteur à la question.
-* Était fort noble!
— Vous rappelez...?
-^ M. de Prosny , dit M™« Simon.
— «Attendez donc! fit M. de Bellestar , n'ont-ils point possédé près de Caudebec le château de Rieuze?
— Précisément 9 monsieur le marquis.
— Oui, oui, dit le marquis, j'ai entendu parler de ça... Il y a eu une grosse affaire,^ ajouta-t-il en baissant la voix et en regardant Sabine, qu^il surprit à réeonter avec une avide curiosité.
M. de Bellestar lui jeta son regard le plus vainqueur et le plus modeste à la fois. Il venait d'être persuadé que la belle Sabine était sous le oharme de aa f réaenoe. M"<^ Ihnrand baissa les yeux et rougit prodigieusement. Le marquis se sourit à lui-^méme. Il était cependant bien loin de eompto. Si Sabine Pavait écouté avee curioaité, .c'était parée qii^ parlait de Silveatre dcwl elle avait ivenarqué la mine contrariée; et si elle avait rougi, ce n'était paa d'a«-
voir été surprise écoutant M. de Bellestar, mais écoutant parler de Silvestre; et si le marquis eût demandé pourquoi elle devint alors si pensive elle-même, il eût découvert qu^elle venait d'apprendre pourquoi M. de Prosny avait été si ému à Taspect d'un des dessins de son album* En effet, ce dessin représentait le château de Bieuze, qui avait ap* partenu à M. de Prosny ou à sa famille, et qui maintenant appartenait à M''^ Durand.
Il y avait là de quoi penser et de quoi réfléchir; main les interpellations incessantes de M. Simon, les joyeuses querelles quil faisait à ses convives sur leur sobriété, Tenvie que chacun avait d'être à Tunisson du maître de la maison, firent bientôt circuler la gaieté autour de la table. Au bout de quelque temps, Sabine, placée à côté d^un petit clerc de seize ans qui dévorait tout ce qu*on lui offrait avec des extases inouïes, commença par rire de ce turbulent appétit qui n'avait de comparable que l'appétit colossal de H. de Bellestar, et finit par s'amuser de In folle gaieté de ce jeune homme qui comptait de l'œil tous les morceaux qu^avalait le marquis, et qui les assaisonnail des quolibets les plus extravagants.
Quant à Silvestre, il mangeait peu, buvait peu, quoi<* qnUl ne mit aucune affectation dans sa sobriété; il causait assez sérieusement avec un voisin, lorsque M. Simon, le prenant à partie, lui cria:
„Allons donc, Silvestre, je dis tous les jours à Radiool de suivre votre exemple à l'étude, vous méritez qne je TOUS dise que vous devriez suivre le sien à table.
— C'est vrai! s'écria le petit Radinot en faisant une grimace dn côté de M. Bellestar... j'ai marqnisement sonpé.^
SI
Toute la jeoae bande éelata de rire, nalgré les mmei sévères de M. Simon.
Le marquis, qui aoheyait un dijcième verre de vin de Champagne, s'écria:
„<}u'a-t-il dit? je voudrais être de la plaisanterie.
— Vous en êtes/ lui repartit un autre clerc.
Le signal était donné et Ton commençait à entreprendre M. de Bellestar, ou comme on dit en argot d^étude et d'^atelier, on commençait à le faire poser, lorsque M. Simon leva la séance.
En passant près de sa femme, qui s'étonnait de la brusque interruption du souper, il lui dit tout bas:
„Ii fallait en finir , ils l'auraient écorché vif.* Occupeles et orgunise une contredanse.''
Cela fut fait. Quelqu'un s'assit au piano, et toute cette jeunesse se mit à danser. H. de Bellestar s'avança triomphalement vers M"® Durand, mais le petit Radinôt l'avait prévenu. Sabine, malgré les airs sérieux qu'elle prenait souvent, était encore une enfant légère et joueuse; deux fois dans cette soirée elle avait été ej^ présence d'une émotion grave et d'une circonstance pénible, et quoiqu'elle en eût été frappée à chaque fois, cela n'avait point tenu contre l'entraînement de la gaieté qui s'agitait autour d^elle. Sabine dansa avec le petit Radinot, elle dansa avec M. de Bellestar, elle dansa avec d'autres, sans qu^elle pensât qu'il y avait dans le salon une autre personne à qui elle avait fait un moment attention.
Silvestre s''était assis dans un angle du salon, et comme il arrive à ceux qui ont dans le cœur un véritable principe de tristesse, la joie qui l'entourait, n'ayant pu le distraire, finit par l'afiDiger, et lorsqu'il la considérait dans la personne de Sabine, dont le visage rayonnait de cet
jnsoacmttt plaisir qui; est la plad belle oMtonae ée là jeuneFse, il paraissait s'^en irriter.
Cependant, soit qril fût dominé par un attrait dont il ne pouvait se rendre compte, soit quil éprourât ce sentimeflt qui foit que f 'homme sci eomplalt quelquefois dans le tourment quMl ëproute^ Sitvestre ne quittait pas le salon, de façon qu'il s'y trouvait encore lotsque la propo- M6Û fût faite de laisser reposer la ësiise pour entenik^ lé taleiit musical de quelques^ jeuues filles.
Toutes, et particulièrement celles qui eoMptaiént sur un succès, Iraissèrent les yeux en déclarant qu'elles n'oseraient jantais chanter devant tant de monde.
M*"^ Simon engagea Sabine à leur montrer l'exemple. C'était son devoir, elle s'y résolut gaiement, en annonçaiili qn^élle con^ntaît à braver le premier feu de la critique, éi elle iTassit au piano, le sourire aux lèvres et le regard presque aàdacieux. Il semblait qu^UAe pareille disposition dût la déterminer à chanter quelque vive ballade; mais la Kste des chants que lui avait permis d'apprendre la rigi<fité du pensionnat ne renfermait point de morceaux de ce ta^ ractère, et elle prit le premier qui se présenta sous sa main. Cette romance, déjà vieille pour hier, s'^appelaik l'Orphelin.
Lorsque la fibre du cœur vibre sous «ne émotioa quelconque, elle est plus près qu'ion ne se l'imagine de ri-» brer plus vivement sous une émotion contraire. Ainsi W chant plaintif de la romanee, commencé par une voâx tooi émue par l'agitation du plaisir, s^empara pour ainsi dire de cette émotion, la tourna i son profit, si bien que, lorsque Sabine arriva au refrain de cette romance et prononça ces derniers vert:
Pitié, madame, l*our rorpkeMn, Qui vous réclame Un pea de pain,
Taficant de m voix était si anliné, si dése&p^ré, que lea applaiidiâseneDts édatèreot avec traosporU CéUâi ajoutée un. laouveiiieiit d& plus à cette agitation passionaée; c'^était fraf)^er d'un coup de plus cette corde qu^i résonnait déjà si fuissamment. Sabine continua, et se laissant gagner tout entière par la sentimoii de ce qu'elle chantait, eUo Q^q^inui non-seukfflent par U voix, mais encore par le regard^ par l'expression de sa physionomie, U douleur de cette supplication qui demande du paio. Les applaudisse*ments se renouvelèrent; mais avant qu'ils ne fussent arrivés à son oreille, un cri étouffé et douloureux l'avait frappée, et elle avait aperçu Silvestre, les poings fermés sur ses yeux, refoulant les larmes qui s'en échappaient et ne pou- Tant calmer les violentes agitations qui soulevaient sa poitrine.
La première pensée fut pour la vanité d'un triomphe si complet, et Sabine continua; mais elle voulut avoir tout le bonheur de son succès, et elle regarda Silvestre pendant qu^^elle chantait le dernier eotfplet. Dès le second vers elle rencontra ses yeux; ils étaient fixés sur elle, comme si ce jeuiie bonune eût voulu démentir l'émotion qu'il avait éprouvée. A mesure qu'elle chantait, le regard de Silvestre prenait une expression presque menaçante; elle voulut se soustraire à ce regard;, mais il lui fut impossible d'en, détacher le siea„ et telle fut l'impressioa qu'elle en ressentit^ que peu à peu son accent s'aiTaibUt, elle bal- . htttia les dernières paroles du dernier couplet, et sa voix finit pat s'éteindre, arrêtée pour ainsi dire à la goxge par un effroi qui la glaçait insensiblement
On la crut malade, on s^empressa autour d^elle, ob rinterrogeant sur ce qui Tavait ainsi troublée. Sabine prétexta la fatigue, la danse, le souper; elle affirma que cela n''était rien; mais elle eut beau faire, elle eut beau danser encore, Silvestre avait tué en elle toute la gaieté de cette réunion. Radinot, dont tout le monde applaudissait la joyeuse folie, lui parut insupportable, et elle ne trouva même pas le marquis ridicule. Il fallait qu^elle fût bien préoccupée. Silvestre s^était retiré au moment où elle avait cessé de chanter, et Sabine seule s'était aperçue de son absence. Enfin on se sépara, et la jeune fille put rentrer dans 8» chambre.
DL