‹ Au jour le jour (volume 2)Chapitre 2 sur 9 · DANS LA NUIT · texte numérisé non relu

DANS LA NUIT

26 d^tmbre 1845.

Qui pourra vous révéler au conteur, longues réfle* jtions, rêves tristes et doux, colères soudaines, larmes solitaires, exclamations brusquas, découragements profonds, résolutions violentes, tristes soupçons, retours désespérés, 6 vous toutes les agitations de deux âmes qui se sont heurtées sans se connaître, et qui, blessées Tune par Tautre, éprouvent un secret besoin de se retrouver!

Ainsi voyez, dans la blanche alcôve où veille une donce lumière, cette jeune fille plus blanche que la toile qui la couvre, belle de cette beauté que nul homme ne connaîtra peut-être, la tête appuyée sur sa main, le coude perdu dans son oreiller, les yeux fixes et ouverts devant elle, immobile et agitée à la fois: la tenture de velours violet qui enveloppe sa chambre semble un cadre préparé pour mieux faire ressortir la blancheur aérienne de la fine mousseline qui s^épand en plis nombreux autour de sa couche.

An milieu de cette chambre est une table couverte d^un riche tapis à frange d''or, toute chargée de livres magnifiquement reliés, avec leurs fermoirs garnis de pierres précieuses. Sur la cheminée sont les bronzes les plus achevés; de saints noms dans de chastes corps. En face, un dressoir antique tout plein des fantaisies ravissantes de la mode d^hier; puis quelques sièges bas, soyeux, souples, roulant sourdement sur un tapis moelleux. Au plafond, pend à sa chaîne dorée la lampe qui éclaire cet étroit el somptueux réduit.

A quoi donc peut rêver cette jeune fille qui veille là, absorbée dans sa longue et muette rêverie?

Voyez bien loin de là, au fond de sette cour, cette vaste chambre carrelée: des rideaux de calicot blanc pendent aux vitres de ces croisées enfoncées dans un plafond surbaissé. En face d^une cheminée de pierre, où fume un feu sordide, une table de bois blanc, sur laquelle un jeune homme appuie son bras; au fond de cette chambre, une eouchette de noyer froide à Tœil, quatre ou cinq chaises de paille, mbérables malgré leur propreté, un papier passé et qui fiotte sur le mur, agité par Tair qui pénètre par les huis mal joints des fenêtres et des portes, et dites-moi à

^iii rêve ee jeilne homme immobila aussi les yeux fixes et onverta devant lui? Car cet espace ouvert devant Tceil qià pense, vide de tous les objets qui s^y trouvent réeUementy se peuple, au gré de rimagination, de DiUle fkntômeft oharnaots ou hideux, consolateurs ou désespérants* A qui donc rêve ce jeune homme si pauvi^e, dans ce miftérahle réduit?

U rêve à cette belle jeine fille, que vois regardiez tout à rheure; elle rêve à ee paavre jeune honune qne vous voyez maintenant.

S'*aimentMls donc?

Est-ce que je le sais? Ce que je viens de vous ra«* coBter s'est passé hier, et peut-être ne se reverront-ils plus; peut-être quand le sommeil aura passé sur cette agitalion qui les tient éveillés tous les deux, Tun pour Tautref peut-être ne penseront-ils plus à ce qu'ils ont senti, et peujt-être que dans huit jours ils seraient fort embarrassés de se le rappeler.

Cependant voici ce qu'ils se disaient à cette heure où Ton se dit tout à soi-même; Sabine d^abord:

„Cet homme me déteste. Je l'ai compris à la dureté de son regard; cet homme me dédaigne, je l'ai vu à la oontraction de son amer sourire, Est-ee caprice, brutalité, sottise? Non y il y a dans son visage une hauteur calme et sévère qui n'admet pa» ces haines puérile^ qui vienoeftl du caprice. Ce n'est pas brutalité^ il suffît de veàr la distinction de ses manières, d'entendre la sonoret douceur de sa voix et Téloquence de son langage. Ce n'est pas sottise, M. Simon ne le vanterait pas coan» on» homme du plus vrai n»érite, qu'on devinerait l'éteodue et la vivacité de son intelligence à l'expression de sa physionomie, è Nclat de son regard. 11 y a denc à la haine et

au éédain de cet homme pour noi (car il me hail, H ne dédaigne, cela se voit), il y a donc une cause qui m^esl étrangère. Est-ce parce que dans les nombreuses propriétés que m''a laissées mon père il s''ea trouve une qui a appartenu à sa famille? G^est un regret facile à comprendre; mais de là à en vouloir à celle à qui le hasard Ta donnée^ il doit y avoir bien loin. Serait-ce que parce qu'il eel devenu pauvre, il éprouve cette basse jalousie qui envie tottte fortune?'^

Cela ne pouvait pas être non pies selon la pensée de Sabine; car, par une sorte de convictioii dont riea n'eût stt lui rendre compte, elle ne pouvait supposer une dmmivaise passion à ce jeune homme. Phis d'une fois mémey ridée qu'elle pouvait avoir, à son insu, des torts envers lai traversa Tesprit de la jeune fille. Ne pouvant sortir de ee dédale inextricable, elle se réserva d'interroger sqa tuteur, et pais, débarrassée pour ainsi dire de ce doute, elle pensa tout à fait à Silvestre, rien qae pour lui* Alors il lui fut facile de trouver que le sort était injuste, que la fortune et le nom de M. de Bellestar iraient mieux à M. ée Prosny qu'à ee gros bellâtre vulgaire qui mentait à son nom et à son titre. Et comme Sabine ne pouvait pas douter que M. de Bellestar ne fût venu dans intention de se présenter comme futur époux, elle se le figura lui faisant une déclaration d'amour; et comme elle le trouvait abominablement gauche, laid et présomptueux^ elle se figura quelle autre tournure, quelle autre passion, quelle autre étéganee aurait un pareil aveu, une semblable prière^ s^ils étaient foits par ce beau Silvestre, au visage si noble^ anx regards si éloquents; et voilà qu'en s'ésoutant le faire parler, elle sentit son cœur battre si violemaient, qu'elle

y porta la main et qu^elle se cacha la tête dans son oreit-" 1er en disant d'un ton mécontent :

^Allons, il faut dormir.^

Et de son côté que se disait ainsi le pauvre Si!-* Testre?

Il accusait le sort*

^11 a tout donné à cette jeune fille, disait- il, la beauté, ^esprit, et la fortune qui double la beauté «t Tesprit. Et cette fortune dont le monde l^absoudra lui Tient d'une source infâme, et elle en sera vaine. Rien ne lui pèse à cette heureuse héritière, pas même le nom de son père, qui était un malhonnête homme. Devant qui pourrait-elle en roug^ir, lorsqu'elle m'a pour ainsi dire affronté dans ma misère qui est le résultat de sa fortune? Non qu'elle l'ait voulu, non qu'elle ait eu le parti pris de m'insuUer par le chant qu'elle a choisi, mais elle sait, elle doit savoir qui je suis, et elle n'a pas pensé à moi... elle n'a pensé à rien. Légère, déjà vaine, bientôt insolente, quand ce rustre titré, qui était là pour elle, lui aura donné son nom, elle écrasera du faste de sa honteuse ri* cfaesse celui à qui son père l'a volée; elle le raillera sMl la rencontre, elle s'amusera de son nom si jamais elle daigne le savoir. Ohl que de malédictions je voudrais appeler sur sa tête!

— Et pourquoi ne les appelles-tu pas, jeune homme?

— C'est que je ne sais par quel charme elle m*appa* ratt comme une candide et blanche image tout entourée de honteux lambeaux qui ne la touchent pas; c'est que sa Toix, qui m'a fait pleurer et crier, est dans mon oreille, comme une harmonie inconnue et qui m'enivre; c'est que réclair de ses regards est dans * mes yeux comme un feu qui les a inondés; c'est qu'il me semble...^

Et pent-élre SilYestre allait-il dire en lai-méme le motif de la colère quHl éprouvait, lorsqu'une voix acre et chagrine, sortie d'aune pièce voisine, lui cria:

,^llons, Silvestre, éteins ta chandelle; il faut dormir; tu Tes assez amusé ce soir.^

Cette voix était celle de sa vieille tante, M^* de Prosny. Elle avait jadis confié toute sa fortune à son frère, le père de Silvestre, et la même main qui en avait dépouillé M. de Prosny avait aussi réduit sa sœur à la misère; c'était la main du père de Sabine. Silvestre fut arrêté dans sa rêverie par la voix de sa tante, comme s'il eût été surpris au milieu d'une mauvaise action; il gagna son lit glacé et il murmura tout bas:

^Oh! non, ce ne serait pas seulement une folie, ce serait une lâcheté!... Allons, il faut dormir,^

Et tous les deux, Sabine et Silvestre, veillèrent longtemps encore.

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