janvier
M. Simon n'était pas homme à accepter la lettre de 11. de Bellestar sans lui faire une réponse sévère. Le marquis eût-il cent fois raison en disant que la véritable cause de la rupture de son mariage avec Sal>ine ne ve^ naît point des scrupules de la jeune fille, mais de sou ahitmr paur Silvestre; le marquis eût-il la preuve de ce qu'il avançait, cela i^e Tautorisait point à des impertinent ces fort déplacées. Les raisons que lui avait données le tuteur, devaient, à son gré, suffire au marquis, du moment qu'elles mettaient son honneur et sa dignité à Tabri. Que pouvait faire M. Simon de plus que d'iHi|)uter tous les torts de cette rupture, sinon à Sabine elle-même, du moins à sa position et à la juste susceptibilité qu'elle 9ysàt fait naître dans le cœur de la jeUne fille V M. Si*mon avait compté sans la vanité de M. de Bellestar; et le fait d'avoir daigné aimer une petite personne comme M"»^ Durand et de ne pas l'avoir trouvée ravie de cet honneur el de ce bonheur avait exaspéré le marquis. De là l'insolente lettre écrite à M. Simon; de là peut-être aussi cette ^détermination d'épouser M"<^ Aurélie de S . . .
Quoi qu'il en soit, M. Simon trouva que M. le marquis avait été trop loin, et il se résolut à le lui dire. D'une autre part, la réponse qu'il avait reçue de Silvestre lui avait prouvé que la lettre qu'il avait fait déposer à sa porte lui était arrivée; par conséquent, ou bien Ton
savait le lieu de la retraite de de Prosny, ou bien ilétftit revenu chez lui. Dans les deux cas, il y avait quelque chose à apprendre.
Cependant Télat de Sabine devenait de plus en plus inquiétant. Toujours enfermée d^ns son silence, ne rer fusant aucun des soins qu''on lui donnait, comme si elle eût senti qu'ils étaient complètement inutiles, et comme si dans cette pensée elle eût voulu se dispenser de Tennui des insistances qu'ion aurait pu mettre à les lui faire ac-^ cepter, Babiçe était prise d'une fièvre violente; Téclat de sen yeux, la brûlante ardeur de ses malus, l^agitaiiom de son pouls n'annonçat^&ttt pas seuls cet état de miladie active. De temps en temps des mots rapides, pronoi&és à voix basse, des sourires convulajfs attestaient que le désordre moral était encore poussé plus loin que !é déa^ ordre physique.
Le médecin avait -été appelé; le médecin avait été mis dans la confidence des causes de cette violente atteinte; et, comme on lui proposait de faire lire à Sabine la lettre de Silveslre, potar essayer de calmer ce déses^ poir morne et muet, le docteur tivait effrayé M"** Simon en lui disant:
„C'est inutile, eHe serait incapable de la comprendre.
— Quoil s^était écriée la tutrice, en est-elle là?
— Nous marchons tout droit, repartit le dodeur, à une congestion cérébrale. Bxcifèr cette irritation d«âs nn sens quelconque, ce serait donner vue impulsion à la maladie. Il faut d'abord abattre cette pensée qui brûle, et quand elle sera réduite à un degré de feiblesse qui hii retire tout danger, nous virons comment il faut employer le remède so^uverai» que voos avez dans les mains.*
Donc la pauvre Sabioiia fut condamnée à être saignée.
et le doeteinr y mit un tel zèle, que lorsque M. Simon la quitta, sa pupille lut sourit doucement, se pencha vers lui, et réunissant les mains de M. Simon et de sa femm« dans (es sienes, leur dit d'une voix presque éteinte:
^Vous m'aimez, n'est-ce pas.» . vous m'^aimez, vous autres?"
Us l'^emixrassèrent en pleurant, et le docteur, frappant des mains, s'écria:
„Nous sommes sauvés, elle n'en peut plus!
— JEllô est. Wen^ feible," dit M°»« Simon, qui, en voyant Sabine si anéantie, si pâle, si abattue,* trouvait que le médecin Tavait traitée comme un bourreau.
En effet, pendant qu'on saignait sa pupille^ M™^ Simon avait pour ainsi dire pleuré chaque goutte de ce sang qui faisait cette enfant si belle, si forte, si charmante.
„E]le est bien faible, et je crains. . .
— Eh! reprit le docteur avec impatience, ne voyezvous pas qu'elle est sauvée? Elle sent le besoin d'être
aimée."
M°*^ Simon eût embrassé le docteur pour ce mot-'là. Elle lui proposa sur-le-champ de lire la lettre à Sabine; mats ce ne fut point l'avis du médecin.
„Laissez-la s'endormir dans sa faiblesse, dit«-il. Biea^ tôt, plus tôt que vous ne pensez peut-être, la conscience de sa douleur lui reprendra. Alors nous appliquerons le remède définitif.
— Quel remède? dit M™« Simon.
— Eh bien! la lettre du jeune homme, fit le docteur.
Ce docteur est ua honme charmant. Je vous le ferai cdnnaîtire dans une autre occasioiu
Cela se passait hier 5 jamier^ vers neuf heures du îïiaHn. M. Simon, rassnré sur le sort de sa jmpîHe, par-t tît alors, et courut chez de Prottay. En effet, Silveslrf était revenu la veille, et était sorti' de très-grand matim M. Simon monta chez M"« de ProsBy; il ne put rien apprendre de la vieille, sinon que son neveu lui avait annoncé que puisque, grâce à la générosité M**® Durand, elle se trouvait à Tabri du besoin, il allait faire un graii4 voyage ...
— Mais, quand part-il? dit M. Simon.
— Je ne sais pas, avait répondu M'^ de Prosny.
— Mail il doit revenir, vous faire ses adieuxV
— Peut-être . . .
— Comment, peut-être!
— Attendez donc ... fit la vieille en s'arrachant à une pensée qui semblait exclure toutes les autres . . . Oui, il me semble qull m'a fait. ses adieux. . . oui, il m'a dit: „Si je ne vous revois pas, ne m'en vmiillez pas, et . . * Enfin il m'a dit tout ce qu'on dit en pareil cas.
— Et vous ne vous êtes pas informée où il allait? s'écria M. Simon indigné.
— A propos, lui dit 1"« de Prosny en le regardant,, savez-vous radresse de M. P..., n«tre ancien notaire? 11 faut que je le retrouve: c'est le seul homme auquel j'aie confiance."
M. Simon s'aperçut que M"« de Prosny avait le cceur si plein de ses quatre-vingt mille francs que rien n*y avait plus de place; il se détourna avec dégoât, et quitta la maison de Silvestre pour se rendre chez M. de Bellestar.
Les inquiétudes de M% Simon, bien que très-réelles, n'étaient pas cependant complètement arrêtée. Il avait
Ul
bien quelque idée d^un duel possible entre de Prosny et le marquis; mais comme, par un hasard assez facile à comprendre au milieu des soins actifs qui avaient occupé les précédentes journées de M. Simon, il avait ignoré la visité de M. de Bellestar à Silvestre, il ne pouvait s'aimaginer comment ce duel avait pu arriver. La lettre du marquis disait assez clairement qu'il aurait réparation d^une insulte reçue. Mais il y avait eu insulte le jour de la scène du 1^' janvier, et peut-être le marquis ne parlait-il que d'une réparation à demander. D'autres fois M. Simon craignait un parti désespéré de Silvestre, un suicide, mn départ. Quoi qu'il en fût de toutes les suppositions qui se heurtaiet dans la tête de M. Simon, il allait chez le marquis de Bellestar avec la résolution fort bien arrêtée de donner une leçonde politesse à ce monsieur; et quoique notre avoué n'eût aucune ^vie de faire le coup d'épée pour une affaire de mariage, il ne se sentait nullement disposé à céder d'un pas aux impertinences qu'il prévoyait, fallût-il les suivre jusqu'au bois de Boulogne. Il y avait même des moments où , lorsqu'il pensait que M. de Bellestar pouvait s'être battu avec Silvestre, et pouvait l'avoir tué . . . il se sentait pris d'une rage belliqueuse, au point que, dans un de ces mouvements de fureur interne auxquels il se livrait, il se laissa aller à dire tout haut:
„Mais si cela était arrivé,... je le tuerais comme... ^ L'^étonnement du cocher qui menait le cabriolet de M. Simon arrêta la fin de l'exclamation, et l'avoué, honteux de sa sortie, se fâcha contre la lenteur avec laquelle on le conduisait.
Enfin il arriva chez M. de Bellestar. Le marquis était sorti de fort grand matin. La concordance de cette
AV JOUA KB JOOB. T. H» U
IM
^or^e motinale avec celle de Silve^ixe ne laissait plu» guère aucun doute à M. Simon sur la réalité d^ duet gu'il soupçonnait. Sous le prétexte, facile à trouver poiic un avoué, d^une aifaire très-importante et qui exigeait hi présence immédiate du marquis, M. Simon put faire *tou— l»s les questions possibles pour savoir où il pourrait ren*> cpntrer son client; mais rien de ce qu'il apprit ne pufe Ten instruire, et les détails qu'on lui donna lurent ni4iiie^ 4e nature à lui faire croire qu'il s'était trompé. .
,6.n effet, M. de Bellestar était sorti avec deux de s«« amis. (Tétait, à la vérité,. le nombre voulu pour un duel. Mais ces messieurs étaient partis en costume é^ (fh^^e. Une voiture chargée de chiens et deux piqueurs les avaient suivis; les fusils avaient été emportés: on de-* yait aller chasser chez l'un de ces messieurs, mais per-^ poni^e «te savait chez lequel. Or l'^un possédait de très* h.^ux bois attenant à la forêt de Sénart, et l'autre un^ immense propriété aux environs de Mantes. A supposer qne les précautions eussent été prises pour cacher le lieu dw rendez- vous, de quel coté aller? M. Simon ne déses-^ péf a point cependant de retrouver les traces du mardis», Voici comment il raisonna: Le marquis n'était pas homme à exposer ses chevaux à une rouie si longue par le temp& affreux qu'il faisait; il les estimait trop pour c^. Il s'était donc probablement fait conduire à la première po^ ste de ta jroute qu'il avait prise, et probablement aussi leç al^evaux rentreraient dans la matinée avee les cochers» A^B il connaîtrait la route suivie par la marquis. €'é* tdit une heure ou deux à at<tendre. Mais .cette heure, g^ deux heures, il fallait les occuper. Voici ce qu'en> fit H» Ji^j^iftn. U alla an i^bjE^nin de fer de Rouen, ponr i^voir ^ par ^sai;4 tfPis ehaseeurs, isnij^i^ de c^eo» et 4» fi***
im
fneurs, ne se sèment poini fait transporter, eux et !ew» À]uipâges, j«squ''à Mantes. On n'avait rien vu de pareâ^ ©u chemin de fer 4e Rouen, il alla à celui d'Odéans* Là, il api^it que la partie de chasse n'hélait point un pré-texte. On avait vu partir deux piqueurs et six chiens^ Quant aux maîlrcs, on ne pouvait en répondre, on n'*avait pas regardé le costume, de tous les voyageurs. M» Simon insista, supplia pour savoir s'*il n'hâtait pas été pris trois places sous un même Bom, et par ce même convoi.
L'employé, fort occupé], rechignait à faire celte re^ cherche, lorsqu'un de ses voisins, ouvrant le re^stre, dit tout haui:
„Trois places au nom de M. de Prosny . . . est-ce là voire affaire?"
C'était de beaucoup trop l'affaire de M. Simon. H ne s'enquit plus de savoir si M. de Bellestar était ' parti par cette voie. Il s'informa de la destination de Silvestre: il avait dû arrêter à Champrosay. M. Simon voulait partir sur-le champ ; mais le premier convoi était direct ; il fallait attendre trois quarts d'heure. C'était plus qu'il n'en fallait pour que les adversaires eussent le temps de i'ëgorger ... M. Simon ne réfléchissait pas qu'il y avait denx heures qu'ils étaient partis, et qu'à l'instant où il croyait encore prévenir le combat, ce combat devait avoir ea lieu. Les employés, en le voyant se démener sûùb fien dire, le prirent pour nu fon. En effet, notre avoi^ «Rflit du bureau où Ton prend les places jusqu'à la porte extérieure ... A ce moment il voulait garder son cabrto^ let pour aHer à Champrosay. Puis il s'arrêtait tout à eeop en se disant <que le ehenun de fer le conduirait ptos vite, malgré l'attente qu'il avait à^ subir. Il revetMdt aM bupeau, H prenaH une ptoce; mi»s, la {ridfce prisse, l'idée
IM
d^ttendre le dévorait, et il calculait qu'yen crevant sou cheval il arriverait peut-être quelques minutes plus tôt, et il retournait vers son cabriolet... Là, il demandait au domestique ce qu'il fallait de temps pour faire la route. Le domestique ne demandait pas plus de deux heures.
„Deux heures! deux heures! s'écriait M. Simon, le chemin de fer vaut mieux.^
Il regagnait encore le bureau.
Ce bon M. Simon avait si complètement perdu la iéte dans ces allées et venues, que^ l'employé eut pitié de lui, et qu'à un troisième voyage à son bureau, où il demandait encore une place, il lui dit:
^ais, monsieur, vous en avez déjà pris deux!^
M. Simon s'aperçut de sa distraction, et, comme il Bi'avait envie d'être la risée de personne, il répondit trèsfroidement au commis:'
„Bh bien! monsieur, je prends tout le convoi si vous voulez le faire partir tout de suite.^
La chose était impossible; mais l'observation de l'employé eut pour résultat de donner avis à M. Simon de mettre un peu plus d'ordre dans ses idées et dans ses réflexions. Ce fut alors seulement que la pensée lui vint que de Prosny et probablement M. de Bellestar étant partis depuis deux heures, il n'arriverait jamais, quelque hâte qu'il pût y mettre, que pour apprendre l'issue de la rencontre. Dans cette conjoncture, et pour ne pas laisser sa femme dans une anxiété cruelle sur sa propre absence, il lui écrivit le petit billet suivant:
„J'ai trouvé la trace de de Prosny; je pars à l'instant pour Corbeil, j'espère vous le ramener ce soir saia etsanf.^ -^
M. Shnon n'avait pas voulu parler du duel ; mais il
ne s^était pas aperça que le dernier mot de son billet, où il promettait de ramener Silvestre sain et sauf, impliquait Hdée d'^un danger. Il envoya ce billet par son codher, et se mit à attendre l'^heure de son départ. Le supplice dura trente-cinq minutes d'*attentel on vous coupe une jambe bien plus vite; c'^est moins douloureux.
Que de malédictions N. Simon jeta durant ce temps sur la mauvaise organisation des chemins de fer , quf n^ont point de locomotives à volonté, comme sont les coucous de la place Louis XV!
Puis, quand- il partit, le convoi ne marchait pas; cette prétendue vitesse des chemins de fer était un leurre stupide; et pas moyen de crier au chauffeur d^aller plus Yite, comme on fait à un postillon! quelle misère! Et tout â coup voilà que, pendant que le convoi vole, un autre convoi le croise; qui sait si Prosny n'*y est pas, revenant à Paris, vainqueur ou blessé? Est-il au monde quelque chose de plus stupide que ces machines qui courent sans qu'ion puisse avoir même le temps de reconnaître les gens qu'on cherche et qu'on peut rencontrer, et, en outre, impossible d'arrêter, de descendre, ou de dire au cocher de détourner bride. Et puis... et puis... et puis...
Je vous jure que jamais les inconvénients du chemin de fer n'ont été si bien supputés et analysés qu'ils le furent par M. Simon durant les quarante- cinq minutes qu'il mit pour arriver à Champrosay. Enfln il arriva, et apprit aisément le débarquement de trois jeunes- gens, et celui des piqueurs. Quant à M. de Bellestar et à ses amis, on n'en avait aucune idée. Notre avoué pensa -qu'ils avaient dA venir de leur côté dans la voiture du marquis. Les piqueurs s'étaient arrêtés dans un cabaret du village, celii ne faisait pas de doute; M. Simon les explora tous. Les
braves gens étaient entrés dans celui qui est à la sortie du YÎHage, et ils y étaient demeurés deux heures. H. Simoft ^infarma au cabaretier de ce qvîils avaient pit dev^r- Celui-ci lui apprit ce qu'ail savait de Tarrivée et du départ des piqueurs. IKaprès ce qu^iis avaient dit entre eux, ils avaient rendez-vous avec les piqueurs du comte de B...^ propriétaire du château, à la Patte d^e, et on devait se mettre en chasse, avaient-*ils dit, quand TaSàiré serait fwle.
11 y a des mots qui deviennent alTreux dans certaines circonstances. M. Simon ne comprit que* trop ce que voulait dire ce mot: ^Quand l'afTaire sera faite", et it lui sembla quli sentait le spadassin et le bouchcdr.
Il demanda un homme pour le conduire au rendcx^ vous. Cette marche fut cruelle pour notre avoué. A chaque instant il s'arrêtait. Au plus petit bruit lointain qui venait à son oreille, il croyait entendre raboiement d&s chiens ou les appels du cor. ^Sils chassent, se di* sait-il, Cesi qu'ils l'ont tué... On l'aura jeté dana un coin, abandonné dans une cabane!... et ces messieurs au«*> ront passé à un, autre exercice. Oh! cet infôme Bellestar était bien sûr de sa force et de son adresse, lorsqu**!! at'»* rangeait insolemment une partie de chasse à la suite de ce duel où il était bien sur de triompher d'un pauvre garçon qui n'avait jamais de sa vie touché épée ou pistolet.^ Quand ces idées venaient àM. Simon^ il reprenait sa «arche avec une rapidité, une action qui stupéfiaient lo paysan qui le guidait.
Enfin ils n'étaient plus qu'à quelques paa de. la P*tta d'Oie; M. Simon n'entendait plus, n'éeonlaît pins, locsqoe tout à coup son guide s'^arréle et s'écrie:
„Ah! pour le coup, la voilà la chassai"
En effet, eu loin... bien an loin... on entendait léî cris ^^nne meute, tantôt perdns dans ^espace, tantôt apportés par une rafale, et passant dans Tair comme des clameurs plaintives et déaolées.
M. Simon fut saisi d^un horrible tremblement; il.fM obligé de s'^appuyer eontre un arbre* Il semblait que ces bruits lointains lui eussent apporté la certitude de la mori de Silvestre: dans un mouvement désespéré, il prit son chapeau, le jeta à terre, et se mit à crier en levant les inains au ciel:
„0h! pauvre enfant 1 pauvre enfant!"
Les broits de ta chasse s'^approchèrent, et tandis que la voix des chiens venait dans une direction, on entendit d'un autre côté le galop de quelques chevaux.
„En voilà, dit le paysan, qui coupent par Talléo du Roi.«
M. Simon s'imagina qui! allait voir paraître M. de Rellestar; et comme M*® Simon s'était écriée dans son cœur, en voyant souffrir Sabine: „Mais si j'étais sa mère, je ne la laisserais pas souffrir ainsi, ^' de même M. Simon se dît tout bas: „Mais si j'étais le père de Silvestre, je tuerMs cet homme d^nn coup de fusil, et ce sefrait bien
Les chasseurs approchèrent; il s'avtm^ pour les arrêter. Us étaient trois, et M. de Bellestar n'y était pas,
Ifsi passèrent eomme Féclair, sans que M. Simon, trompé dans son attente, eût 1« pensée de les arrêter pour s'informer du marquis. Il restait immtifbile' et incerruin de l'endroit vers lequel il devait se diriger, lotsqu'il rit passer ufr piqueur qui courait à toute bfide du côl^ de Corbeil. Il l'appela, mais celui-ci ne daigna pas même M répondM' H ne savait de quel e6té' tttmrner, lorsqu'il
enteadit rire aux éclats à côté de lui dans une peltie allée sombre. C'était une belle amazone et un gracieux cavalier.
^Comment, lui disait Pamazone en riant... tout à Cdt emporté?...
— Il n^y en a plus, reprit le cavalier.
— Un si beau nez! fit l'amazone en reprenant son rire fou.
— Traversé, déchiré, brisé par la balle du clerc d^avoué , fit le jeune homme en riant encore plus fort.
— Quoi! s'écria M. Simon en s'élançant... et Silvestre..."
Le monsieur jeta un regard fort peu gracieux sur Timportun qui venait interrompre un entretien probablement convenu de longue main avec le hasard.
^Que voulez-vous, monsieur? lui dit-il.
— Savoir ce qu''est devenu Tadversairc de M. de Bellestar...
— Ma foi, fit le cavalier, adressez-vous...
— Allons, dit la dame tout bas, un peu d'humanité... Voyez cette tête effarée, ce doit être le père. Monsieur, ajouta-t-elle en s'adressent à M. Simon, votre Sis est un brave.- et M. de BellesUr est camard pour le reste de ses jours.
— Et vous ne pourriez n'apprendre où je pourrais trouver ce jeune homme?...
— J'ai entendu dire qu'il était retourné à Paris.^
M. Simon salua, et la dame, en s'éloignaot, le re^ farda avec un petit regard très«singulier, et dit à son cavalier:
3,Si, comme vous le dites, le jeune homme est trèf*»
let
beau, nadanie sa mère n^a pas leiia parole à moiaieQr son père: voyez donc la drôle de figure 1^
Le cavaUer était le témoin et Tintime de M. de Bellestar; la belle dame, une jeune liome qne le marquis avait dièrement enlevée an plus riche banquier de la Hollande.
M. Simon, heureux, ravi et inquiet tout à la fois, reprit une heure après le chemin de Paris.
Tjuvier 18*4.
Hier, a cinq heures du soir, le salon de M. Simon itait éclairé comme le jour où cette histoire a commencé; la salle à manger était prête pour un dîner assez nombreux. M. Simon était au coin de son feu, tisonnant, selon son habitude, et de temps en temps regardant la pendule, dont Taiguille ne marchait pas sans doute asseï vite au gré de son impatience; De l''autre côté de la che- Kiinée, Sabine était assise dans un vaste fouteuil. Ce n*élait plus la jeune fille du premier jour, la jeune fille aa regard hautain, au sourire dédaigneux, portant haut sa beauté, et ne cherchant point à déguiser Tennui qu^elle éprouvait; c'était une ^fant pâle et faible, affaisséé^svr flle-méme, avec un doux sourire aux lèvres, le regard
vagoe el eepeaikint radieux; absorbée dans une pensée qni ne laissait plus de plaee à Peunui.
Quant à M"*^ Simon , elle allait et venait comme au premier jour, arran^eattt, ordonnant, Maant sa maison baUe et parée« ]>e temps en temps, et comme le premier jfliitr, elle' s'*arrêlait pour regarder Sabine; mais ce n'était pas ce regard inquiet et méconlent aveo lequel elle arait accueilli ce jour-là les exclamations de sa pupille; c'était un regard tout plein d'une joie sereine, qui se complaisait à voir la joie douce et calme de ce cœur qui avait tant souffert. Alors elle s'approchait lentement de Sabine, déposait un baiser sur son front. La jeune fille relevait les yeux, souriait à sa tutrice avec un doux mouvement de tête. M. Simon regardait cela du coin de l'œil, sa femme allait à lui, lui prenait la main en lui envoyant à son tour un sourire qui voulait dire: Merci, et tous trois reprenaient leur silencieuse «t leur heureuse rêverie.
Cependant l'heure se passait, et les convives arrivèrent bientôt; quelques jeunes filles, dont n'était pas M"^ AuréiSe de S...; quelques amts sérieux, parmi lesquels le iMn do«tenr dont je vous ai parlé. On pariait bas, on se feisait de petits signes d^intallîgence; chacun semblait dans là confidence d'un bonheur dont chacun semblait vouloir réserver la surprise aux autres. Six heures sonnèrenl; •t, à oe mf>menl, Sabine, à son tour, regarda la pendule, e* i\ se glissa une sorte d'inquiétude parmi tout ce monde. Ce fut alors que M^ Simon prit son mari à part e* M dit:
„Es-4u sér que la lettre soit arrivée à SiWxîstre?
' — Allons, repartit M. Btmpn e» s-adressantr au docl#nr qui s'était approché, voilà ma- femme qui va me ftiire Imie^ querelle et me prendre pour un^ imbécile, parce que
irotre grand vainqueur est en retard d^une demi-minufe. Tb sais très^bien, continua M. Simon en s'^adressant à sa femme, qu''à supposer qu'ail n^ ait pas eu un obstacle gros comme un brin de paille, qu^à supposer qu'il n''y ait pa» eo un retard d'une seconde dans les aUëes et Tenues de nos jeunes gens, Silrestre ne peut être ici qu*à sit heures au plus tôt. ^
li™« Simon ne put retenir un pelit moavemettt d'impetianee; elle AYait teltement peur de voir |5râ ter par le plus petit accidetti un bonfaeur si difficilement aeiieté, qu'acné oe put s^empêclier de dire à son mari: . „Le mieux était d'^aller le chercher toi-^meme.
— Je vous en fais juge, dit M. Simon au docteur: D...., Tun des témoins de Silvestre, est venu ce malin, m'^apportant une lettre de de Prosny; la lettre la plus extravagante, où il disait qui! était prêt à se tuer pour le boBbear de Sabine; enfin la lettre d'un fou. D... , aprèv «l'avoir' raconté le détail du combat de notre jeune homme avec le marquis, m'apprend q«e Bilvestre est demeuré à Oorbeil , et qn^il y. attend mes ordres. Il est certain que je pouvais partir avec D...; mais, je Tavowe, j'avais encore le eorps, et la tête, et les jambes brisés de mes coarscv ëiiier; d'ailleurs D... est on charment garçon qui aim« bMueoup Silvestre; je lui dis qu'il faut qu'il meleramèiMi aujourd'hui même, et je lui donne un mot à cet eifet.
— C^t précisément ce qui m'alarme, ëk M«« Simon: que lui as-tu écrit?
— Je loi ai écrit ee que je devais Im éeHre.
— Imaginez*TOtta, docteur, dit M"» Sinon, que TOilà plus de six heures qu'il ne v^ent pas me dire oe que eontenait ee mnikeureux billet. Oh! quand il s'jen'méto, â^eit insupportable!^
Le doetear se prit à rire, et dit à l'avoué:
„Moo cher ami, prenez-y ^arde: la curiosité est m
eas de maladie, et votre discrétion pent vous coAter des
Irais de visites.
— Allons, docteur, dit M"^' Simon, ne plaisantes pas; voyez comme Sabine semble déjà inquiète et attristée.
— Bon, bon, dit le docteur, elle a la main dans la poche de sa robe; dans la poche de sa robe il y a la lettre de Silvestre; ne pouvant pas la relire devant tout le monde, elle la touche, c'est comme un avare qui s^ssure de la présence de son trésor; et si vous la regardez bien, vous devez voir que ses yeux, ses lèvres, son front, tout son être dit tout bas: ^N'est-ce pas, mon Dieul qu'il m^M»e?<^
— Je souhaite, dit IP^ Simon, que tout cela ne lourne pas encore une fois en larmes et en désespoir. Bt pourquoi cela? pour un mot maladroit ou mal comprisf car il ne veut pas dire ce qu'il a éerit.^
^ M. Simon prit la main de sa femme, et lui dit: „Allons, voilà le docteur qui va s'alarmer pour toul de bon de ton état. Puisque tu le veux savoir abaolii*ment, voici ce que j'ai écrit à Silvestre; ce n^st ni long, ni éloquent, mais c'est péremptoire. Mon billet renfermait ces quatre mots: „Yenez donc, malheureux! venes donc!''
— Bt puis, dit M'B^ Simon d^un air stupéfait.
— Et puis?
' — Comment! reprit M"'^ Simon, pas autre chose?
— Pas autre chose de ma main, reprit M. Simon; seulement j^ai glissé sous le pli de ma lettre la lettre de Bnbine que le marquis a eu soin de me renvoyer, et jHn remis à D... la lettre elle*méme de M. de Bellestar^ peor
ItJ
qu^il la montrât à Silvestre. Si après tout cela il ne vient pas, c^est qu^il est perdn ou mort.^
Ce dernier mot, bien que prononcé à voix basse, ■arriva jusqu'à Toreille de Sabine, qui tressaillit et regards^ avec anxiété le petit groupe, où elle comprenait qu^on venait nécessairement de parler d''e\\e.
W^^ Simon vit ce mouvement et voulut aller vers sa ipupille; le docteur ta retint en lui disant tout bas:
— Point de ces enfantillages ; il n'y a rien qui alarme les gens comme de vouloir les rassurer. Seulement il y « eu dans tout ceci une chose fort mal faite. Puisque le grand vainqueur ne pouvait arriver qu'à six heures, il Jallait dire qu'il ne pouvait arriver qu'à neuf.
— Ohl dit M. Simon, empêchez donc les femmes de lire ce qu'elles ont sur la langue. La faute en est à moi qui ai eu le malheur de calculer devant madame combien U fallait de minutes à D... pour aller de chez moi à l'embarcadère du chemin de fer, combien de temps pour aller de Paris à Corbeil, combien de temps pour lire les lettres, combien de temps pour revenir de Corbeil à Paris, et du Jardin-des-Plantes ici. Tout cela nous menait juste à six Ijieures, à la condition, comme je vous le disais, que le cheval du cabriolet aura marché comme s'il avait été amoureux, et qu'il n'y aura pas eu un omnibus qui aura barré le chemin pendant quinze minutes; à la condition, par conséquent, que D... aura pu prendre le premier convoi; à la condition enfin... que sais-je, moi...? Et voilà ma femme qni, dans l'enthousiasme de sa joie, va dire à Sabine que Silvestre sera ici à six heures, comme si c'était Wàe chose aussi certaine qu^il est certain que M. de Bellestar a le nez cassé! Heureusement que Sabine est phia sage qu'elle, et qa*^le m'a parfaitement compris, loraque
It4
je lui ai dit ions les obst«cles qui pouvaient empêolier Silvestre d'arriver à une heure dite.
— C'est égal, fit le docteur^ ce n'est pas heureux; il fallait qu'il fût inapessible qu'il arrivât. Les amoureux ne tiennent pas con^e des obstacles qui vous arrétenty ils ne tiennent compte que des obstacles que l'on surmonte; enfin le mal est fait, et comme il ne faut pas l'aggraver, il ne faut pas avoir l'air d'attendre une arrivée possible.' Faites sei-vir votre dîner, je me charge de dire à Sabine, que Silvestre ne peut être ici avant deux heures.*^
M'"^ Simon quitta le salon paur donner Tordre d» servir, et le docteur s'approclia à sa belle malade.
Sabine ne lui demanda pas de vive voix ce qui ve^ nait de se passer entre lui, son tuteur et sa tutrice, mai$ le docteur s'empressa de répondre à k question que lui faisaient les yeux inquiets de la pauvre enfant. Plus d'one fois Sabine sourit au récit plaisant que fit le docteur de la querelle de l'avoué et de sa femme, et quand il eut fini, elle lui répondit doucement: '
,,lls sont si bonsl et vous aussi, doeteur, et tout le monde I"
— Ahl qu'on est heureux d'être heureux! Vous 1» voyez, tout est beau, tout charme et tout plaît 1
Ou annonça que le dîner était servi. ' Le docteur prit le bras de Sabine et se plaça à côté d'elle; cette ]»faice ne Uti avtit pas été destinée , et comme W^^ Simon liUait désigner celle qui était à sa droite, un signe iisfercep^ Uble «lu médecin lui apprit qn^il voulait rester près «de bt jeune fille. C'était dire à W^^ Simon qu'il croyait sa pré-» senec et son entretien nécessaires à la malade, el celto petHe précaution alarma }i'^^ Simon.
Un Bouveaa signe d^ docteur l'avertit de im parât
its
t^guré&r s» puiÂlIe aveo l'uir d^ inquiétude qui se peignait sur £Qi\ visage, et le dîner conmença.
Le doeteur se mit à causer avec SaMne, lui ordon««iit de manger, le lui défendant aussitôt, la taquinant de mille façons pour la distraire de l'agitation inqui^e qui oom-mençait à s;emparer d'^elle. 11 lui peiîait sans cesse, appelant ses regards sur tous les objets qui se trouvaient sur la table, mms il ne pouvait partenir qu'^à grand''peine à les détacher d'une pendule placée en face d'elle, et sur laquelle Sabine suivait l'heure avec une avide constance. Déjà tout le monde avait renrarqué les efforts inutiles de Sabine pour répondre à la gaieté forcée du médecin. Déjà on avait observé quelques légères tressaillewents nerveux, quelques sourires contractés, quelques exclamations sourdement échappées. L^œil de Sabine se Toilait, la respiration devenait oppressée et haletante^ lorsque tout à coup voilà un coup de sonnette qui éclate, on entend une première porte s'ouvrir et se refermer. Par un mouvement spontané, tout le monde se lève,, excepté Sabine et le docteur; une seco.nde porte s^ouvt*e, Cest Silvestre et son ami qui entrent. Toutes tes voix poussent un cri de joie, toutes les mains se tendent vers le nouveau venu, et lorsque tous les yeux se tournent ver^ Sabine pour lui dbe:
Enfin le voilà!
Gn voit la pauvre enfant renveraée sur sa dmee, pâle et inanimée, et le dooteiar e»«f>ani impitoyablement, avec nn ee«teiHi de table, ceintures, Perdons, etc. eto.
„Ce n^est rien! criait le docteur; de l'unir seulement' et de Teau frakhe."
Silveatre veut ie priiâptier yers Sabine, naia M"*^' Simon le prévient. On s'empresse autour de la jeune fitle,
ITi
on remporte dans le salon, sans qne SiWestre puisse s^en approcher, sans quil paisse l^apercevoir par-dessus le rempart d^amis officieux qui sont venus à son secours. On dépose Sabine sur ce même divan où quelques jours avant Silvestre avait élé déposé: lui frappé d^un coup affreux, elle atteinte d^un bonheur trop attendu.
M'*® Simon, le docteur et quelques femmes restent près de Sabine, et tout le monde rentre dans la salle à manger.
Les uns sont debout, avec leur serviette sur le bras; les autres tiennent encore leur fourchette chargée du morceau qu^ils n'*ont pas eu le temps de porter à leur bouche; on parle, qu s^appelle, on s'alarme. Enfin on s'^adresse à Silvestre, on lui demande pourquoi il n^est pas arrivé plus tôt; mais Silvestre , la tête perdue , Toreille collée à la porte qui sépare la salle à manger du salon , ne répond rien, parce quil n'^entend rien. Alors on s''adresse à Tami qui ^a accompagné, et au moment où il allait commencer le récit de leur voyage, la porte du salon s'^ouvre, et M"*® Simon, passant seulement la tête, dit tout bas:
„Elle va mieux.
— A-t-elle tout à fait repris connaissance? lui dit son mari.
— Certainement, car lorsqu'elle a rouvert les yeux et qu'elle m'*a regardée, je lui ai dit: „I1 est ici;" et elle m'a répondu avec un doux sourire qui prouvait bien qu'elle avait repris toute sa connaissance; elle m^a répondu: „Je Tai vu." Mais elle est encore si faible que le docteur défend que personne, personne entre dans le salon."
Le second ^personne" fut adressé directem^t à Silvestre, qui prit la main de M^ Sinon et la porta à 8t8 lèvres.
A ce moment, il sembla qu^on le remarqua pour la première fois, car W^ Simon se reculant de lui, s'écria en regardant aussi M. D...
„0h, mon Dieu! dans quel état les Toilà tous les deux!"
Bn effet, ils étaient couverts de boue et dans un désordre efHroyable.
— Parbleu! s'écria D... d'un ton joyeux, si vous voas ' éles imaginés jusqu'à présent que dix lieues faites à franc éirier sur d'affreux bidets de poste , à travers la boue et la pluie, rendent un homme présentable pour le bal, VOIS devez perdre, en nous voyant, celte opinion.
— Comment, c'est ainsi que vous êtes venus? dit-on de tons c6tés.
— Ahl peu s'en est fallu, reprit D..., que nous soyons partis à pied.... Il voulait partir, partir, partir.... il B^a^'ait qno ce mot-là à la bouche. J'avais beau lui expliquer comment nous arriverions plus vite en attendant le convoi, en lonant une voiture, il n'entendait rien. Tout Ce que j'ai pu gagner, *c'ost le malhenrenx bidet de poste, et encore est-ce parce que nous passions devant l'établissement, et qu'on n'a demandé qne deux minutes pour nous •aller des chevaux.... Et puis une fois partis, c'était un train, un train.... Je déclare que, l'année prochaine, je me feb jeckey pour les courses du Champ-de-Mars!"
A ce moment la voix du docteur appela W*^ Simon;
elle alla vers sa pupille, qui entendait sans doute la voix
dn narrateur, et qui lui dit:
„fili bien! que £rent-iis? qu'est<*il arrivé?"
M*« Simon lui raconta ce ^ue venait de dire M. D...,
qui, pendant ce temps, eonlinnait son récit dans la salie à
manger, et il fallut que W^ Simon allât àa chevet de sa
AV JOVB LS JOV>. T. U. |2
makde jusqu'^auprès de M. D... ponr écouter ce qil^il di* sait et le rapporter à Sabine. La belle malade voulait tout savoir, et les disputes avec les postillons, et la selle qui avait tourné à Essonne, et le cheval de Silvcstre qui était tombé à la Cour-de-France, et M. D... qui était tombé db son cheval à Juvisy, et les deux jeunes gens renfourchant intrépidement leurs rosses , reprenant leur galop enragée, calmant les fureurs des postillons à force d'^argent, et arrivant à la dernière poste après avoir libéralement jeté à U|i gardon dMçurie leur dernière pièce de cent sous.
Les voilà donc bien empêchés, et ils n^eussent pu continuer leur route si la montre de D... n'avait répondu du payement des chevaux pris, etc., etc., etc.
Comme nous Tavons dit, à mesure que Tami de Silvestre racontait toutes ces circonstances avec cet esprit familier que donnent la joie qu''on éprouve et le plaisir avec lequel on est écouté, 9^ Simon allait et venait, rapportant à chaque fois une bribe de ce récit à Sabine, qui récoutait avec avidité, reportant du côté de Silvestre les mots échappés au bonheur de Sabine; •messagère du bonheur de ces deux cœurs heureux qu''elle aimait, et que le docteur s'obstinait à ne pas mettre encore en présence.
Bientôt Tordre fut donné que Ton eût à se remettre à table, et M°>® Simon annonça que dès que le désordre de la toilette de Sabine serait réparé, elle viendrait repreii-t dre sa pkce parmi les convives.
Par une prescription secrète de M°*® Simon, la plaee de Silvestre fut marquée assez loin de celle de la midade, contrairement à Tavis du docteur; elle ne voulait p$S qu'ils pussent se parler de manière à n'étire entendus de personne. M"^^ Simon avait invoqué le décorum, mais au fond elle savait bien qu'elle ieor sauvait à tons denx ua
embarras cruel. Quand on a tout à se dire, il vaut mieux ne pouvoir se dire rien que d'essayer d^un mot et de le Yoir aussitôt arrêté par les regards curieux dont on est entouré. Quelques minutes après que le dîner eût repris son coi^rs, Sabine rentra toujours appuyée sur le bras de son médecin. Au moment où elle passa près de Silvesire qui s'était levé et qui voulut parler à Sabine, le docteur le repoussa doucement de la main , en lui disant :
^Très-bien, très-bien, jeune homme, nous parlerons de cela plus tard."
Le dîner continua. Sabine et Silvestre se regardaient à peine, et se voyaient toujours. Ils ne se disaient rien, et ils s'entendaient tous deux. La joie était franche, animée, bruyante; Sabine riait avec le docteur, Silvesire écoutait complaisamment les plaisanteries de M. Simon, auxquelles il ne comprenait rien de tout. Enfin le dernier service du dîner arriva, et avec ce dernier service un énorme gâteau sur un immense plat, car j'ai oublié de vous le dire, c'était hier le jour des rois, et l'on devait tirer les rois chez M. Simon.
Lorsqu'on procéda à cette auguste opération, les conversations, éparpillées autour de la table, se concentrèrent toutes sur le magnifique gâteau. Qui aura la fève? Chacun la demande, chacun l'espère, chacun fait de magnifiques promesses si la 'royauté lui échoit, comme s'il s'agissait d'une véritable royauté. Enfin les parts sont distribuées, et à un signal donné, chacun se met en quête d'éplucher le morceau qu'il a reçu, pour découvrir la fève royale. Mais personne ne l'a, personne ne la trouve, et Ton commence déjà à accuser quelques-uns des grands prometteurs de la réunion de l'avoir soustraite pour ne pas tenir leur parole, lorsqu'^une voix douce et faible dit tout bas :
„C'e3l moi qui Tai.''
Étaii-ce sc^yleoient le hasard? était-ce un déek de M"*<^ Sim>n qui avait destiné cette préféreii«e à sa papille ? toujours est-il que c'était Sabine qui avait la fève. Et tout aussitôt voilà que, selon Tintimité des gen^^jui par* laient, voila mille cris qui s'élèvent tout autour de la table, disant:
,,C'est Sabine! c'est Si"« Durand! vivQ Sabine! vive il"« Durand I^
Et tous ensemble:
„Vive la reine l^
Puis tout à coup M. Simon s'écrie de sa voix d'au* dience la plus sonore « quand il s'agit de dominer le murmure d^un nombreux auditoire:
^Mais à cette reine il faut un roi!
^ Un roi! un roil^^ orta-t-on de toos côtés.
Et de tous c6tés aussi on se poussa du eonde, et de tous côtés aussi les regards coururent de Sabine à Sîlvestre, de Silvestre à Sabine.
La jeune fille les vit et les comprit; elle baissa les yeux, et une subite rougeur lui monta au visage.
Silvestre tenait aussi les yeux baissés sur son assiette. Sabine n'osait ni parler ni regarder. Elle ne se sentait pas la force d'obéir à celte désignation, faite par tous» et qu'avant tous avait déjà faite son cœur... N'était-ce pas jeter l'aveu de son amour aux yeux de vingt curieux? elle hésitait. Enfin elle profita du silence qui se faisait autour d'acné, et, prenant la fève dans sa main tremblante, elle se leva doucement, elle la tendit à Silvestre en lui disant d'une voix presque éteinte:
„Voulez-vous être mon roi?''
Les cris, les bravos, les trépignements couvrirent la réponse de Silvestre, qui poussa le docteur de côté, et se jeta à genoux devant Sabine. M. Simon courut les embrasser, et M"'^ Simon aussi, et tout le monde aussi, et. .
£t c'est ainsi que finit cette histoire, commencée au réveillon de Tannée dernière, et achevée le jour des rois de la présente année 1844.
Mille amitiés. FRiniRic SouLii.
P. S, J'espère, mon cher Armand, que vous ne manquerez pas à la noce; c'est le samedi 10 février qu^ils se marient à Téfflise Sainl-Vincent-de-Paule,
vGoogle
4t. Si. * <A