LIBRAIRIE NOUVELLE
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25 décembre 1843
C'était hier soir.
Le salon de M. Simon, avoué, était éclairé comme pour un bal, et la table était pressée dans la salle à manger.
Il était dix heures, et cependant personne n'était encora arrivé.
Madame Simon (une femme de trente-six ans, de bonne ffline, de bonne tournure et d'une parure fort simple) allait et venait, s'assurant de la bonne exécution de ses ordres.
Une jeune fille était assise devant le piano et repassait nonchalamment quelques contredanses. De temps en temps elle laissait échapper un léger bâillement, et, à chaque fois <tu'elle retournait un des feuillets de la musique placée devant elle, elle jetait un regard dédaigneux dans le salon et murmurait d'un air de reine mal élevée ces mots malséants : •^ Quel ennui, mon Dieu! quel ennui !
Cette jeune fille était habillée d'une façon remarquable, en <^ sens qu'on pouvait dire qu'elle n'était point assez parée pour une fôte, et qu'elle était beaucoup trop richement habillée pour une fille de son âge.
Cl'était une fille de seize ans.
Elle portait une robe montante, de satin gris-perle, fennéa du haut en bas de boutons de jais blanc; les manches, ouvertes jusques auprès du coude, laissaient Voir die secondes manches de magnifique dentelle. Son bonnet (elle portait un bonnet), en vieux point de Venise, avait presque la valeur d'une parure tout entière, et enfin elle avait à son bras gauche un bracelet dont Tunique diamant, monté avec la plus extrême simplicité, ferait la fortune d'un honnête bourgeois : on l'estimait à cinquante mille francs.
Dès l'abord, on eût pu croire que c'était une jeune femme dans tout l'éclat de ces premières toilettes qui sont la véritable lune de miel des jeunes mariées ; mais, en la regardant mieux, malgré les airs supérieurs qu'elle affectait, on reconnaissait tout de suite que ni l'amour ni le mariage n'avaient passé par là. 11 y a dans la double virginité d'une jeun&lMle quelque chose d'empesé et de see <|ui se reconnait aisément» Son regard est droit ; son geste, poiAta et serrée
Quand Tamour vient, il dénoufi^ pffiur ainsi dire, ce regard, il le rend flexible, et lui donne ces douces langueurs et ces vifi9 éclairs qui attestent un coeur qui bat : quand le mariage est venu, l'allure, le gei^e semhttenl. wm sa dénouer, et la femme marche plus hbre, plus sofupfe et ]^ fière à la foiau
ùa reste, à l'on pouvait tronvea: à critiquer dans sai toilette, il eût été difficile d'm &Lre aulant poux s» perscmne^.
Cette jeune fille était admitabl^oient belle ; car elle l'était à la fois de astte beauté qui vient de l'exacte pureté des traits, et de cette beauté bien plus rare qui tient au charme de la physiononde.
Elle avait particulièrement dans l'ensemble de son visage qmelq«e chose d'^élevé, de résida et d'ini^llligent qui hii eût assuvément été réporochè par ceux, des haainesi qui s'alarmenit ô&i la hbertâ d'idées à laquâlb pcéteodent certaines femmes.
Cependant les exclamations de: la ienna filles Atea à'ahord
d*ime yoix étouffée, s'étaient peu à peu élevées à un diapason td qu'elles frappèrent roreîQe de madame Simon, qui s'ar* réta au milieu du salon.
— Tu t'ennuies, Sabine? dît-elle d'un ton doux et indulgent, mais qui n'avait rien de cette tendresse alarmée qui fait reconnaître une mère à sa première parole. — Moi? reprit Sabine en rougissant d'avoir été ainsi surprise ; non, vraiment. — Que disais-tu donc? — C'est un passage de celte contredanse que je ne puis jouer en mesure, et que j'ai rçcommencé dix fois. — Ce n'est pas cela, mon enfant, tu joues supérieurement cette musique et d'autres beaucoup plus difficiles; mais notre monde t'ennuie, notre maison te parait triste. — Ma bonne amie, dit la jeune fille en se levant vivement et en courant à madame Simon, oh ! vous me croyez donc bien ingrate de me supposer de pareils sentiments?
— Non, Sabine, non, repartit madame Simon, je ne te crois pas ingrate pour cela ; tu nous sais bon gré, j*en suis sûre, de tous nos soins, de notre affection, de notre désir de te voir heureuse ; mais soit notre faute, soit la tienne, nos efforts n'aboutissent à rien. Tu f ennuies chez nous.
Sabine baissa la tôte, et une larme tomba dfe ses yeux.
— Vous avez raison, dît-elle, je ne suis pas heureuse. Madame Simon l'attira sur une causeuse, et moitié tristes,
moitié nant de la prétention de cette belle enfant à être malheureuse, elle lui dit : — • Allons, voyons, Sabine, raconte* moi ce qui te tourmente ainsi. Quelle idée chagrine t'a passé parla tôle? Dis-moi cela, et tu verras que ton malheur s'en ira avec ta confidence.
ta jeune fille se détourna sans répondte, et madame Simon reprit: — Voyons, qu'às-tu donc? — Rien, ma bonne amie, rien. Je souffre, et FMée de m^amuser ce soir me rend triste à mourir. — Mais que te manquât-il? qu« désires-tu?
— Rien^. — Voyons, raisonnons un peu. — Bst<» qu'bn raisonne aiBC" ce qu'(m sent malgré soi?"—* Àhf Ût madame
Simon, voilà une de ces phrases toutes faites que M. Simon déteste, et dont il te ferait une rude querelle, s*il Tentendait.
— Mon tuteur est excellent pour moi, dit Sabine, aussi bon que vous, et c'est beaucoup dire ; mais il ne comprend rien au cœur des femmes.
Madame Simon fit un petit sourire malin qui la rajeunit de dix ans, et reprit : — A mon sens, M. Simon comprend trèsbien le cœur des femmes. Je suis femme, et je Tai aimé. Pavais dix-huit ans quand cela a commencé; j'en ai trentesix^ et cela dure encore. — Vrai! dit Sabine d'un air si naïvement étonné qu'il couvrit l'impertinence des paroles, vrai? vous l'avez aimé d'amour? — Oui, reprit madame Simon en souriant à un charmant souvenir. Oui, je l'ai aimé avec tQut ce qui fait une véritable passion. Je n'en dormais pas ; quand il devait venir le soir chez mon père, je l'attendais depuis le matin. Quand il arrivait, je ne le regardais pas, tant j'avais besoin de cacher ma joie. S'il parlait à une autre, j'épiais son visage, je devinais ses paroles, mon cœur se serrait; puis, lorsque après mille détours il arrivait jusqu'à moi, tout mon cœur se dilatait, il me semblait que tout à coup je respirais' un air plus libre, meilleur à ma poitrine; je me sentais heureuse. — Vraiment!... reprit Sabine du même air étonné, et il était déjà avoué?
La question ainsi posée montrait parfaitement que, dans Tesprit de Sabine, Tidée d'amour et l'idée d'avoué lui paraissaient incompatibles.
— n était déjà avoué. Mais, reprit madame Simon avec un sourire moqueur, il faut bien vous le dire, pour m'excuser de l'avoir aimé malgré son titre, M. Simon n'était pas alors l'homme un peu gros, un peu lourd, un peu gris, que vous connaissez; c'était un beau jeune homme, élégant, sérieux au besoin, plein de gaîté, quand il le fallait, et qui eut l'impertinence de me dire un jour avec le plus profond respect :
— Mademoiselle, je vous aime; si cet amour ne vous
^laft point, je demanderai votre main à M. votre père.
Je devins toute tremblante, et je répondis, je crois, que ce n'était pas ainsi qu'on agissait dordinaire, et qu'il devait s'adresser à mon père ; à quoi il me répondit avec la même impertinence et le même respect : — Je le sais, mademoi* selle; mais, franchement, ne vaut-il pas mieux que, si ma recherche doit vous déplaire, je vous sauve d'abord Tennui qu'elle vous inspirerait, et ensuite les petits chagrins qu^elle pourrait amener entre vous et votre père, s'il l'agréait contrairement à vos vœux?
J'étais fort embarrassée, il s'en aperçut et me dit d'unevoix qui tremblait, malgré l'air déterminé qu'il affectait : — Madame Simon n'est pas ^m joli nom. — Je crois, lui dis-je^ qu'il sera toujours honorable.
Mon enfant, continua madame Simon, il y a de ces émotions qu'on ne retrouve jamais dans sa vie et qu'on n'explique jamais bien. M. Simon demeura immobile, ses yeux s'attachèrent sur les miens, j'ai vu sa poitrine se gonfler ; il était pâle et serrait les dents comme pour contenir tout ce qui lui montait du cœur aux lèvres. Enfin tout ce bonheur se fit jour, une larme roula dans ses yeux... il ne pouvait rien dire de mieux. Je le quittai. Oh ! mon enfant, on aimerait rien que pour l'avou: rendu si heureux... fût-il avoué, fût-il...
— Et vous l'aimez toujours ainsi? dit Sabine, qui écoutait madame Simon comme si elle lui eût fait un conte de fées. — Oh! mon enfant, reprit madame Simon en riant, ce n'est plus la même chose. — Je savais bien, dit Sabine en souriant.
Madame Simon prit un air tout à fait sérieux, et ajouta : '^ Ce n'est plus la même chose, Sabine ; mais c'est aussi bien. Quand on a vécu vingt ans à. côté d'un homme dont la tendresse et la protection ne nous ont jamais manqué, qui s'est fait un devoir de notre bonheur ; d'un bcrnme qui a loyalement dirigé notre vie d'une main ferme et douce k la
fois ; d'un homme dont la bonne réputation vous actompatgnc partouts d'un homme d'un caractère et d'un esywit assez liauts pour laisser à une femme le droit d'être triste ou^e sans raison... quand ^on a tu revenir à «oi, par laconàdération, par la fortune, par les plaisirs, tous les fruits des travaux de cet homme, on Taime, Sabine, d'une tendresse qui n'a plus sans doute les charmantes ivresses d'un jeune amour, mais qui remplit le cœur d'une noble cécurité et d'une joie sérieiKe.
Sabine avait écouté avec attention; elle réfléchit un moment et reprit : — Ah î vous avez été heureuse, vous ! — Et tu ne le seras jamaiB, toi, n'est-ce pas? reprit madame ^mon en se remettant dans sa douce gaité. — Oh! moi, dit Sabine, c'est bien différent.
£t l'expression de son visage montra que sa douleur était véritablement sentie. .
— Tu es orpheUne, mon enfant, et c'est là un bien grand malheur, je le sais; quelque affection que nous ayons pour toi, rien ne remplace une joière, un père...
Sabine devint rouge jusqu'au bknc des yeux... et elle comprima ses lèvres tranblantes, pendant que de grosses larmes tombaient de ses yeus.
— Vous savez bien, reprit-elle, que je ne puis vous ïépondre à ce sujet; vous savez bien que j'ai entendu dans votre maison un homme qui a osé diie : « Mieux vaut pour die être seule au monde, que d'avoir encore un père paml... .et... » — Tu as raison, mon enfant, dit madame Simon eoi la prenant dans ms bras, je t'ai aflligée... j'ai eu toirt, nen parioms plus jamais.
Sabine pleucait toujours.
— C'est qu'aussi tu n'es pas raisonnable. Tu as seîae ans^ tu es belle comme un ange, tu es bonne au fond, quoique us |)6a igàtée, tu possèdes une immense fortune, et il n'est pas anbomme qui se soit heureux, qui ne soit fier de t'avoir
pour femme. Tu auras un titre si cela te plaît ; tu peux, si tu le veux, choisir parmi les hommes le plus haut placOs dans le monde politique... si tu aimais une gloire pauvre, tu pourrais renrichir; de quelque côlé enfin que se tourne ton cœur, tu n'as pas de refus à craindre, et tu as peur de ne pas être heureuse ? — Oui, reprit Sabme, j'ai peur de ne pas être aimée, et cela pour toutes les raisons qui vous font trouver mon bonhem si facile. On m'aimera parce que je suis belle, peut-être, et ce sera seulement de la vanité... On m'aimera surtout parce que je suis riche, et cela est bien odieux.
Ikdame Simon voulut se récrier, mais Sabine continua y^ vement : ^
— Oh! je ne suis point si Me que vous voudriez me le dire. Depuis six mois que j*ai quitté mon pensionnat, durant tout cet été que j'ai passé avec vous à la campagne, on m'a «dorée, on a dierché à me plaire, et j'avoue que tant que ûo»s étiosfê dans le ssdon, et que je voyais mes pauvres amies abandonnées pour moi que tous vos protégés entouraient assidûment, j'avoue, dis-je, que je m'amusais de ce triomphe... Mais quand je rentrais seule dans ma chambre, je m'en voulais âem<m plaishr comme d'une mauvaise action ; bien plus, j'étais humiliée de mon triomphe. 11 me semblait qu'on me flattait trop pour ui'aimer... Et alors je me demandais lequel avait le mieux fait sa cour à mes cent mille francs. — Oh ! dit madame Simon, il y a des gens pour qui tes cent mille tivns de rente ne seront pas une considération plus importante que mes deux cent mille francs de dot ne l'ont été pour M. Simon, qui était quatre fois plus riche que moi. Ainsi M. de Bellestar, qui possède dix ou douze millions de fortune, a presque le droit de te considérer comme pauvre, et cependant il est de ceux qui t'adoraient. — li a grand tort, reprit Sabine en riant, je ne puis souffrir ce monsieur ; il sent le million d'une lieue, ses rentes sont inscrites dans l'imperti-
uente assurance de son visage... Celui-là... — Celui-là vient souper ici, dit madame Simon ; son impertinence a si franchement sollicité cette invitation de M. Simon, qu'il n'a pu la lui refuser. — Ah ! fit Sabine d*un air particulier, nous aurons du moins un danseur élégant et un bon musicien. — Ce qui veut dire, répliqua madame Simon, que les autres sont des malotrus... — Oh! dit Sabine, quel mot... Mais entre nous, là... soyez juste, des clercs d'avoué, dame... ça n'est pas amusant.
Sabine ne finissait pas sa phrase qu'une voix franche et joyeuse s'écria derrière la causeuse où se trouvaient les deux dames : — Qui est-ce qui dit du mal des clercs d'avoué, dans ma maison? — Àh! fit Sabine en se cachant galment la tête dans ses mains, c'est mon tuteur, je suis perdue î — Les clercs d'avoué! reprit M. Simon en élevant la voix, mais c'est la perle de la jeunesse. Le clerc d'avoué est sobre, patient et rangé ; le clerc d'avoué a, ou doit avoir, ime mémoire immense, un esprit subtil, une inteUigence rapide, ime judiciaire parfaite, une décision prompte; le clerc d'atroué doit savoir parler convenablement à tout ce qu'il y a de plus haut et à tout ce qu'il y a de plus bas dans la société ; il doit être tantôt conciliant, tantôt ferme comme un roc. Le clerc d'avoué sait le monde mieux que le confesseur le plus à la mode ; car celui-ci ne pénètre que dans les péchés qu'où lui avoue, tandis que le clerc d'avoué pénèti'e dans les secrets les plus intimes; il voit les hommes dans l'affreuse nudité du papier timbré ; il tient en main Ses passions les plus'haineuses, et il doit les modérer, les diriger, les gouverner en roi. 11 est vrai qu'il n'a pas besoin d'être spirituel ; mais, comme la loi lui défend de plaider, il a l'avantage de ne pas être avocat, ce qui doit lui être compté pour plusieurs vertus de premier ordre. ^
Après avoir joyeusement achevé cette tirade, M. Simon aUa s'asseoir devant le feu, tandis que Sabine lui répondait :
— S'ils ne plaident pas au Palais, ils s'en dédommagent dans leurs salons, à ce que je vois. — Ah ! Sabine, fit M. Simon, à. tu m'appelles avocat, je te dirai quelque grosse injure. — El, dites-moi, le clerc d'avoué est-il galant? fit Sabine en «'approchant de son tuteur. — Hé ! hé ! dit le tuteur, il y eu a qui le sont... autant qu'un habit râpé et cinquante francs par mois peuvent le permettre. — Et cette pauvre galanterie s'en va tout à fait, dit Sabine en minaudant, quand io clerc est devenu patron? —Hein! fit Simon, qu'ai-je donc fait, je vous prie? — Vous avez oublié que vous ne m'avez pas encore vae d'aujourd'hui! — Et je ne t'ai pas embrassée, dit M. Simon en se levant.
Sabine s'échappa de lui, et s'enfuit au bout du salon en disant : 11 est trop tard... — Si tu veux que je te poursuive pour te ravir un baiser, dit M. Simon en reprenant sa place, je t'avertis que j'ai un horrible froid aux pieds, et que je vais commencer par me chauffer. — Ah! dit Sabine en revenant et en lui prenant la tête dans ses charmantes mains, je sais de vos nouvelles... Vous avez été amoureux... —Ah bah ! — Et je vous aime pour ça, dit Sabine en lui faisant une mine malicieuse. — Heureusement, dit M. Simon, que je n'avais pas affaire à une horrible coquette comme toi. — Moi? dit Sabine d'un air de profonde naïveté, peut-on me calomnier aÎDsi? — Du reste, tout ça finira, dit M. Simon ; j'ai déjà plus de dix demandes de mariage, et... — Ah ! que vous êtes méchant ce soir ! dit Sabine en s'éloignant avec impatience et allant ee remettre au piano. — Eh bien! qu'a-t-elle donc? dit M. Simon en regardant sa femme.
Celle-ci lui répondit par un signe qui voulait dire : — Ca n'est rien; c'est une lubie, un caprice d'enfant.
et on annonça tout aussitôt M. le marquis de Bellestar.
M. le marquis Alexandre de Bellestar était un bel homme, t tète de cheval, très-bien campé sur des jambes musculeuses, déployant, sous un gilet d'un velours orientalement doré, une vaste et large poitrine, et dissimulant mal sous des gants trop étroits la puissance d'une main herculéenne.
Quoique ce ne fût pas la première fois fu'eUe le vit, Satine jeta sur lui un regard plus que curieuXi un de ces regards inconceval^ement rapides et profonds avec lesquels les femmes et les Mes examinent en une seconde Thomme dans lequel dles prévoient un mari.
Le visage de Sabine garda le secret de l'appréciation qu'elle venait de faire de M. le marquis de Bellestar, et elle répondit à son salut avec toute l'aisance et toute la .modestie d'4ine jeune fille bien élevée.
M, Simon, qui avait observé sa pupille, fronça le sourcil, et é sa femme, qui vit son mécontentement, eût pu lui en demander la cause, il eût certainement r^ondu qu'il était fâché devoir urne jeune ^e être à cepoint jnaUresse de ses impressions.
19. le marquis de bellestar se mit à caoaer avec M. Slmoik, ^ profita assez haîbilement de la conversation pour s'adresser à Sabine.
N'ayant aucune raison de penser qn'dle eût dans le cœur plus ou moins que ce que qui occupe la plupart desfenuaoft^ il paria des laDte .dnaes du jonr.
U profita des approches du jour de Tan, et des nombreuses obligations que les étrennes imposent à un garçon fort riche et iort répandu, pour étaler les connaissances les plus variées
daos toutes les futilités élégantes qui peuvent appeler i'attenlîon d^une femme. Voitures nouvelles, vieilles porcelaines, meubles de Boule, tentures antiques et modernes, ncbcs cristaux cse Bohême, cristaux tout nouveaux du mont Cenis, cachemires, dentelles, parures de Marié, il avait tout vu, tout apprécié, et s'il n'avait pas tout acheté, c'est qu'il lui manquait quelqu'un qu'il put entourer de tout l'éclat de ces merveilles.
Malgré tout son esprit, M. Simon n'était qu'un homme, et il trouva cela fort bien débité et heureusement adressé.
Mais il suffisait que M. Simon eût deviné l'intention, .pour que madame Simon, en sa qualité de femme, trouvsU que le prétendant avait' im peu lourdement appuyé sur ses moyens de séduction.
Quant à Sabine , elle demeura dans la plus parfaite im- Ittssibilité.
Mais madame Simcm put juger du mauvais effet qu'avait produit l'étalage de M. de Bellestar, lorsque quelques Amies de Sabine étant arrivées, et l'une d'elles lui ayatit demandé le nom de Tunique jeune homme qui paraissait tenir rang dans le salon , elle lui répondit : — 11 s'appello le marquis de Bric^à-Brac.
Le nom fut répété; on s'enquit de l'histoire qui lui avait mérité ce surnom.
JD y eut un petit conciliabule mêlé de petits rires étouffes, €t le jeune seigneur fut irrévocablement baptisé.
ai nous avons dit tout à l'heure qu'il était l'unique jeune homme qui parût avoir rang dans le salon , ce n'est pas qu'il y fût seul ; mais c'est q'ie les autres se tenaient tellement à l'écart, qu'ils avaient l'air de ne pas s'y trouver à leur aise.
C'étaient les clercs de M. Simon ^ auxquels la présence du patron imposait sans doute, ils s'étaient réfugiés dans un coin.
i2 AU JOUR LE JOUR.
Cependant les remarques critiques ou enthousiastes de ces "messieurs sur les jeunes filles qui étaient d'un autre côté, et les plaisanteries sur Tencolure de M. de Bellestar, commençaient à s'animer, lorsqu'un jeune homme parut.
M. Simon alla viTemcnt à lui.
Le jeune homme lui remit quelques papiers ; puis, après un moment de conversation , il salua M. Simon pour se retirer. -— Comment! lui dit M. Simon, vous ne restez pas. Sylvestre?— Pardon, monsieur, répondit celui-ci; Théure où j'ai l'hahitude de rentrer est déjà passée, ma tante s'alarmerait d'im plus long retard. — Je vais la faire prévenir, puisque vous n'y avez pas pensé, malgré ma recommandation.
Le jeune homme parut embarrassé; il jeta autour de lui un coup d'œil triste et doux, et qui semblait vouloir dire : — Qu'ai-je à faire, moi, au milieu de ce luxe et de cette gadté?
Puis il reprit doucement : — Je suis malade, je souffre, et il vaudrait mieux pour moi... — Hum! fît M. Simon, vous ne seriez pas malade. Sylvestre, s'il s'agissait d'un travail qui dût vous occuper toute la nuit. — Quand c'est un devoir... je sais...— Allons, allons, reprit M. Simon d'unton de reproche amical, vous abusez de ce que vous n'êtes pas à l'étude pour ne pas m'obéir. C'est mal. Hortensc , ajouta-t-il tout haut en appelant sa femme, viens dire è. M. de Prosny que tu ne lui pardonneras pas , s'il n'est pas de notre réveillon.
Madame Simon alla tout aussitôt vers M. de Prosny, et ii fallut bien que celui-ci cédât aux instances gracieuses qui lui furent faites.
Ce petit incident fit remarquer l'enU'je de ce jeune honime , et à la manière dont on l'examina de toutes les parties du salon, il fut facile de deviner que cet homme avait en lui quelque chose qui n'était pas ordinaire.
Les clercs cessèrent leurs plaisanteries, et l'un d'eux
se contenta de dire : — n est encore plus pâle qu'à l'ordinaire !
Les jeunes filles l'examinèrent en dessous.
Et probablement il leur parut mériter une attention particulière; car elles demandèrent toutes à la fois à Sabine : — Quel est ce monsieur? — Je ne sais, repartit celleci; mais je crois que c'est le premier ou le second clerc de mon tuteur. •►
La manière dont les jeunes filles reçurent cette réponse eût suffi pour apprendre à un observateur attentif la position et les espérances de chacune d'elles.
L'une se détourna après un dernier regard qui semblait dire : 11 est fâcheux que ce soit si peu de chose.
Une autre, assez laide, Fexamina assez longtemps, comme si elle pensait qu'il valait bien la peine qu'on lui apportât une belle dot pour qu'il pût acheter une bonne charge.
Une autre enfin, grande fille au nez busqué et à la bouche dédaigneuse, fit une petite grimace et dit â voix basse: n est mis comme un huissier.
Mais le plus éclatant hommage qui pût être rendu à ce nouveau venu, fut l'air supérieurement impertinent dont le regarda M. le marquis de Bellestar.
^'ul homme n'en considère un autre de cette manière, s'il ne lui trouve quelque chose qui lui déplaît; et, en général, ce qui déplaît aux hommes comme H. de Bellestar, c'est de trouver chez d'autres ce qui leur manque absolument.
Or, ce qui manquait à M. de Bellestar, c'était la noblesse inteOigente de la tète, la grâce élégante de la taille, la finesse distinguée des pieds et des mains, et M. Silvestre de Prosny avait tout cela. 11 avait à peine vingt-cinq ans, mais la teinte brune de son visage et la mélancohe sévère de son expression lui donnaient Taspect d'un homme plus avancé dans les épreuves de la vie qu'on ne l'est ordinairement à cet âge.
Quant à Sabine , elle garda cette impassibilité qui ne lais-
6ait pénétrer personne dans ses sentiments; mais un tnoment après , en voyant son regard parcourir rapidement le salon et ne s^arrôter qu'au moment où il rencontra M. de i^osny, on eût reconnu qu'elle faisait plus que tout le monde, car elle le cherchait.
Sylvestre tenait un album dont il examinait attentivement les dessins ; il en passa quelques-uns comme s'ils n'étaient pas dignes d'être regardés, puis il en considéra ^elques autres avec Tattention d'un connaisseur. Enfin il s'arrêta tout à coup comme frappé par quelque chose d'extraordinaire : son front s'assombrit, un sourire orner -et dédaigneux fit trembler ses lèvres , et presqu'aussitôt il releva les yeux comme pour chercher quelqu'un, et Tencontra les regards de Sabine.
Par une cause qui resta inexplicable pour la jeune fille, ISylvestre pâlit comme si Texamen qv.'on avait fait de lui avait été une insulte ; il quitta sa place et s'éloigna si vivement qtf il oublia de refermer l'album, et le laissa ouvert à l'endroit où se trouvait le dessin qui l'avait si vivetaent impressionné.
Sabine reprît sa conversation avec ses amies, mais sans quitter de l'œil l'album ouvert , et lorsqu'elle fut assurée que Sylvestre s'était retiré dans la chambre de madame Simon, qui tenait au salon, efie offrit à ses -jeunes amies 4e leur montrer ses nouveaux dessins , et courut la première s'emparer de son album.
n était précisément ouvert à un feuillet sur lequel elle 4ivaît elle-même peint une aquaielle assez johe.
Cette aquarelle représentait tout simplement la vue d'une maison de campagne et d'un parc qui appartenaient à Sai)ine ; et elle fut on ne peut plus surprise que ce fût un iïe&sîn comme celui-là qoi eût ému si vivement ce jeune bomme.
Cette circonstance était de iiatui*e à être €ominent<!e
AU i^UR LE JOUIL tS
4e imfie aianières^ ^ois^Dent à cause de 8oa insigoifiaace '«g^parenle.; et toute belle £lle qui a remarqué un l)eau jeune homme, ne maQ<|ue jamais de se livrer à ces xeGbsBctes mentales., lorsqu'eUe en « le loisir; mais les amies de Sabine ne lui permirent pas de se livrer à ses léiiexioHS. Elles lui firent tant de complimente sur son ta* ieat de peintre., «t tant de promesses d'augmenter les ri* cbesses de son .allHmi ^ qu^elle oublia i'effet de son aqua* fefle.
détendant on ^mX annoncer que le souper était servi.
On passa dans la salle à manger*
iSnlnne renwrqpia que Sylvestre était k seul qui ne se fût point àiâdé de ivaiir oSm le iras à Tune de ses jeunes amies.
fl demeura 4 l'ôcast, ^et comme, de son cèté, Sabine, en sa qualité de pupille de M. Simon , faisait passer tout le mande devant elle , il en Té&câ.tSL qu'ils se trouvèrent seuls.
Sabine usa de cet empire cruel que les femmes doivent è leor faiUesBe, oeloi qui force les hommes à faire po«r dles œ qu'ils ne feraient povir aucun homme au monde.
Sle s!atièta , m ^elovsma comme tonte surprise de son isolement ; et comme elle avait fait un petit mouvement d'épaules qui voidaît dire : ■• l^sonne n'a pensé à moi, » tâte iHt «enâïlam d'4a96roevoir tout à coup M. de Prosny 9û se tenait à récart, let passa ^rivement'dxns lasalle t mangeren M disaMdim air canfus : — Ah\ pardon, monsieur.
iies f^nta^s «mit impitoyaldes. €e petit mouvement d'é paiiles, cette xAurase si simple , tout cela avait été fait pour dire à oe monsieur : — Yous êtes un malappris, vous n'area pa» eu la petitesse vulgaire de m'offrir votre brc®.
Et pourquoi ce mwivais comphmenft^ Parce que ce jemie hoinme avnit regardé d'un tàt d^hnmeuor un dessin médiocre "de mademoiselle Sabme Durand.
Car cette jeune fille , si belle, si ridhe,'et qui pouvait,
dire de madame Simon , arriver à tout ce qu*il y a de plus élevé dans la société , n^avait pas un plus noble nom que celui de mademoiselle Durand.
Mais ce nom vulgaire était doré de cent vingt Ville livres de rente en terres normandes; et; comme le disait M. Simon, le papier timbré des baux à ferme qui constituaient ce magnifique revenu valait mieux que le plus gothique parchemin, portât-il brevet de marquis ou de duc.
Soit que Sylvestre eût deviné le petit jeu de mademoiselle Durand , soit toute autre cause, il entra dans la salle à manger d'un air fort contrarié.
n aperçut Sabine à une extrémité de la table, et comme s'il eût craint qu'on ne lui offrit une place qui pût le rapprocher d'elle, il s'assit à l'extrémité où il se trouvait, et qui eût dû être celle du plus jeune et du moins avancé de l'étude.
Soit que M. Simon voulût réparer par un mot aimable le peu de convenance de cet arrangement , soit qu'il eût un autre motif, il arrêta sa femme au moment où eUe allait désigner à Sylvestre une place plus convenable , et s'écria : — Cest très-bien comme ça... Les deux enfants de la maison chacun à un bout de la table.
Le mot de M. Simon n'eut aucun succès.
Mademoiselle Sabine fit une moue très-dédaigneuse de se voir mettre au niveau de M. Sylvestre, et celui-ci, qu'eût dû flatter en apparence une pareille assimilation, tressaillit sur sa chaise comme si on lui avait dit ime grosse impertinence.
Cependant M. le marquis de Bellestar avait vu le petit air fâché de Sabine, et lui en avait su bon gré. Il reporta son regard sur le clerc dont l'humeur était manifeste, et dit assez haut à madame Simon, près de laquelle il était placé : — Ce monsieur a dune perdu toute sa famille, pour avoir l'air si désolé? — Toute sa famille, lui répondit froide^ ment madame Simon, et toute sa fortune ! — Et cette foi*
tune?... fit M. de Bellestar du bout des lèvres. — Etait immense ! — Et cette âmille? repnt-il eu s'appuyant sur le dossier de la cliaise pour donner plus de hauteur à la question. — Etait fort noble ! — Vous rappelez? — M. de Prosny, dit madame Simon. — Attendez donc, fit M. de Bellestar, n'ont-ils point ''possédé près de Gaudebec le château de Rieuze ? — Précisémoit, monsieur le marquis. — Oui, dit le marquis, î*ai entendu parler de ça... 11 y a eu une grosse affiûre, ajouta-t-il en baissant la voix et en regardant Sabine, qu'il surprit à l'écouter avec une avide curiosité.
M. de Bellestar lui jeta son regard le plus vainqueur et le plus modeste à la fois. 11 venait d'être persuadé que la belle Sabine était sous le charme de sa présence.
Mademoiselle Durand baissa les yeux et rougit prodigieu** sèment.
Le marquis se sourit à lui-même. Il était cependant bien loin de compte.
Si Sabine l'avait écouté avec curiosité, c'était parce qu'il parlait de Sylvestre, dont elle avait remarqué lamine contrariée; et si elle avait rougi, ce n'était pas d'avoir été surprise écoutant M. de Bellestar, mais écoutant parler de Sylvestre ; et si le marquis eût demandé pourquoi elle devint alors si pensive elle-même, il eût découvert qu'elle venait d'apprendre pourquoi M. de Prosny avait été si ému & l'aspect d'un des dessins de son album.
En effet, ce dessin représentait le château de Rieuze, qui avait appartenu àM. de Prosny ou à sa famille, et qui maintenant appartenait à Mademoiselle Durand.
n y avait là de quoi penser et de quoi réfléchir; mais les interpellations incessantes de M. Simon, les joyeuses querelles qu'il faisait à ses convives sur leur sobriété, l'envie que chacun avait d'être à l'unisson du maître de la maison, firent bientôt drculer la gaité autour de la table.
Au bout de quelque temps, Sabine, placée à côté d'un
iS AU JOUR LE JOUR.
petit clerc de seize ans qui dévorait tout ce qu'on lui offrait avec des extases inouïes, commença par rire de ce turbulent appétit qui n'avait de comparaMe q\*e Fappétit colossal, de M. de Beliestar, et finit par s'amuser de la iîDlle gaîté de ce jeune homme, qui comptait de l'œil tons les morceaux qu'avalait le marquis, et qui les assaisonnait des quolibets les pi us extravagants.
.Quant à Sylvestre, il mangeait peu, buvait peu, quoiqu'il ne mît aucune affectation dans sa sobriété; il causait assez sérieusement avec un voisin, lorsque M. Simon^ le prenant à partie, .lui cria : — Allons donc, Sylvestre, je dis tous les jours à Radinot de suivre votre exemple à l'étude, vous, méritez que je vous dise que vous devriez suivre le sien à fiable. — €'eBt vrai, s'écria le petit Radinot en faisant une grimace du côté de M. de Beliestar... j'ai marquîsement soupe.
Toute la jeune bande éclata de rire, malgfé lies .mines iséirères de M. Simon.
Le marquis, qui achevait alors un dixièiBe verre de vin de Champagne, s'écria :'- Qu'a-t-il.dit?je voiMkaisétredela plaisanterie.
— Vous en êtes, lui repartit un autse clerc.
Le signal était donné, et l'on commençait à entreprendre VL de Mlesfiar, ou, comme on dit en argot d'étude et d'ate lier^ on commençait à le faire poser ^ 'lorsque M. Simon lev;a la séance.
En passant près de sa femme, qui s'étonnait ée la brusque jnterruiption du souper, il dit tout bas : — Il Maàt en finir, ils l'auraient écorché vif. ûccupes-les, et organise une cûntodanse.
Gela fut ait
Qi*elqtt*un s'assit au piano, et toute cette jeunessE se mit à danser.
M. de Beliestar s'avança triomphaleDaent vers madetwii- «elle Durand, mais le petit Radiant l'ajrait iivéve&u.
Salttoe^ malgré les airs sérieux qu'elle prenait souvent, était encore une enfant légère et joueuse ; deux fois dans cetlefûicée elle avait été en présence d'une émotion grave et d une ^circonstance pénible, et quoiqu'elle en eût été frappée à chaque Ms, cela n'avait pas tenu contre Tentralnement de la gaité qui s'agitait autour d'elle.
Sabine dansa avec le petit Radinot, elle dansa avec M. de BeUestar^ elle dansa avec d'autres, sans qu'elle pensOtt qu'il y avait dans le salon une autre personne à qui elle avait fait «n moment attention.
Sylvestre s'était assis dansu'n angle du salon, et comme il arrive à ceux qui ont dans le cœur un véritable principe de tristesse, la joie qui l'entourait n'ayant pu le distraire finit par Vaffliger, et lorsqu'il la considérait dans la personne de Sabine, dont le visage rayonnait de cet insouciant plaisir qui est la plus belle couronne de la jeunesse, il paraissait s'en imter..
Cependant, soit qu'il fût dominé par un attrait dont il ne pouvait se rendre compte, soit qu'il é];Hrouvàt ce sentiiaent «qui fait que Thomme se complaît quelquefois dans le tourment qu'il éprouve, Sylvestre ne quittait pas le salon, de fa- 'Con qu'il £'y trouvait encore lorsque la proposition fut£aite >êe laisser re^ser la danse pour mtendie le talent musical 4e -quelques jeunes filles.
Toutes, et particulièrement celles qui comptaient sur un succès, baissèrent les yeux, en déclarant qu'elles n'oseraient Jamais cbonl^ devant tant de monde.
Madame Simon engagea Sabine à leur montrer l'exemple.
«C'était 6on deinoir, elle s'y résolut gaîment, en annonçant fu'^lle oonsentaità bsaver le premier feu de la critique; et elle s'assit au piano, le sourire aux lèvres et le regard presque audacieux. Il semblait qu'une pareille dispo^tion dût la "déterminer à ctenler (fuelque vive ballade; mais la liste des cbants ifue M «vait perms d'apprcadre k xigidité du peu-
«» AU JOtIR LE JOUR.
sionnat ne renfermait point de morceaux de ce caractère, et elle prit le premier qui se présenta sous sa main.
Cette romance, déjà vieille pour hier, s'appelait VOrphelin.
Lorsque la fibre du cœur vibre sous une émotion quelconque, elle est plus près qu'on ne se Timagine de vibrer plus vivement sous une émotion contraire.
Ainsi le chant plaintif de la romance, commencé par une voix tout émue par l'agitation du plaisir, s'empara pour amsi dire de cette émotion, la tourna à son profit, si bien que, lorsque Sabine arriva au refrain de cette romance et prononça ces derniers vers :
Pitié^ madame^ Ponr l'orphelin Qui vous réclame Un peu de pain...
l'accent de sa voix était si animé, si désespéré, que les ap* plaudissements éclatèrent avec transport.
C'était ajouter un mouvement de plus à cette agitation passionnée ; c'était frapper d'un coup de plus cette corde qui résonnait déjà si puissamment.
Sabine contiima, et, se laissant gagner tout entière par le sentiment de ce qu'elle chantait, elle exprima non-seulement par la voix, mais encore par le regard, par l'expression de sa physionomie, la douleur de cette suppUcation qui demande du pain.
Les applaudissements se renouvelèrent; mais avant qu'ils ne fussent arrivés à son oreille, un cri étouffé et douloureux l'avait frappée, et elle avait aperçu Sylvestre, les poings fermés sur ses yeux, refoulant les larmes qui s'en échappaient et ne pouvant calmer les violentes agitations qui soulevaient sa poitrine.
La première pensée fut pour la vanité d'un triomphe si complet, et Sabine continua; mais elle voulut avoir tout le
boDheur de son succès, et elle regarda Sylvestre pendant tout le dernier couplet. Dès le second vers elle rencontra ses yeux; ils étaient fixés sur elle, comme si ce jeune homme eût voulu démentir Témotion qu'il avait éprouvée. ^k mesure qu'elle chantait, le regard de Sylvestre prenait une expression presque menaçante; elle voulut se soustraire à ce regard; mais il lui fut impossible d'en détacher le sien, et telle fut Timpression qu'elle en ressentit, que peu à peu son accent s'afMblit, elle balbutia les dernières paroles du dernier couplet, et sa voix finit par s'éteindre, arrêtée pour ainsi dire à la gorge par un effroi qui la glaçait insensiblement.
On la crut malade, on s'empressa autour d'elle en l'interrogeant sur ce qui l'avait ainsi troublée.
Sabine prétexta la fatigue, la danse, le souper; elle affirma que cela n'était rien; mais elle eut beau faire, elle eut beau danser encore. Sylvestre avait tué en elle toute la gaîtô de cette réunion.
Radinot, dont tout le monde applaudissait la joyeuse folio, lui parut insupportable, et elle ne trouva môme pas le marquis ridicule.
n fallait qu'elle fût bien préoccupée. Sylvestre s'était reliiù au moment où elle avait cessé de chanter, et Sabliio olhIo s'était aperçue de son absence.
Enfin on se sépara, et la jeune fille put roiiUiu d .as .-a chambre. •
BARS I.à. THUX/i
a& décembre 1849
Qui pourra rms révélei. au conteur, longues réflexions^ rèrés tristes et doux, col^e» soudaintes^ larmes solitaires, exclamations brusques, découragements profonds, résolutiona iFiolente&, tiisles soupçons^ letotura désespérés; 6 vous toutes les agitations de deux âmes qui se sont heurtées sans se CQimaltre, et qui, blessées Tuae par Tautre^ éprouvent un secret besom de se retrouver?
Ainsi Toyes, dans la. bhmcbe alcôve où veille une douce lumière, celte jeune fille plus blanche que la tQil& qui la couvre, belle de cette beauté que nul homme ne connaîtra peut-être, la tète appuyée sur sa main, la coude perdu dan» son oreiller, les yeux fixes et ouverts devant elle, immobile et agitée à la fois : la tenture de velonrs violet qui enveloppe sa chambre semble un cadre préparé pour mieux faire ressortir la blancheur aérienne de la fine mousseline qui s'épand en plis nombreux autour da sa couche.
At milieu de cette chambre est une table couverte d'un riche tapis à franges d'or, toute chargée de livres magnifiquement reliés, avec leurs fermoirs garnis de pierres précieuses.
Sur la cheminée sont les bronzes les plus achevés, de saints noms dans de chastes corps.
En face, un dressoir antique tout plein de fantaisies ravissantes de la mode d'hier; puis quelques sièges bas, soyeux» souples, roulant sourdement sur un tapis moelleux.
Auf^ondpendàsacliaine dorée la lasope qui édaiie cet étioU et somptueux réduiL
A quoi donc peut rêver cette jeune personne qui YeiUe là» absorbée dans sa longue et muette rêverie?
Voyez, bien loin de là, au fond de cette cour, cette vaste chambre carrelée : des rideaux, ds calicot blanc pendent aux vitres de ces croisées enfoncées dans un plafond surbaissé.
En Êbce d'une cbeminée cie pierre^ où fume un feu solide, une table de bois blanc, sur Laquelle un jeune homme appuis son bras; au fond de cette chambre,, une couchette de noyer fmide à Fœil, quatre ou cinq chaises de paille, misérables naalgré leur pn^reté^ im papier passé et qui flotte sur le mur, a^ pas Tair qui pénètre par leaais mal joints des fenêtres, et des portes, et dites-moi à qui rêve ce jeune homme, immobile aussi, les yeux fixes et ouverts devant M? car cet csE^pa^e ouvert devant, roedl qui pense,, vide de tcms les objeU^ qui s'y trouvent réellement, se peuple, au gré de rimaginatioa, de mille fantômes, charmants ou hideux, consolafteurs ou désespérants.
A qui donc rêve ce }eune homme si pauvre, dans ce misé* raUe réduit?
11 rêve à cette belle jeune fille que vous regardiez tout à rheure ; eUe, elle rêve t ca pauvre jeune homme que vous voyez maintenant.
— S'aiment-ils donc? — Est-ce que je le sais ?
Ce que le viens de voua raconter s'est passé hier, etpeutr être ne se reverront-ils plus ; peut-être, quand le sommeil aura passé sur cette agitation qui les tient éveillés tous les deux Tun pour Tautre,, peut-être w penseront-ils plus à. c% qulls ont senti, et peut-être que dans huit îours ils seraient Cort embarrassés, de se le rappeler..
Cependant voici ce qu'ils se disaient», àcettabeaua cA se dit tout à soi-même.
Sabine d'abord :
•— « Cet homme me déteste. Je l'ai compris à la dureté de €on regard; cet homme me dédaigne, je Tai vu à la contraction de son amer sourire.
» Est-ce caprice, brutalité, sottise?
» Non, il y a, d^ns son visage, une hauteur calme et sévère qui n'admet pas ces haines puériles qui viennent du caprice.
» Ce n'est pas brutalité; il suffit de voir la distinction de ses manières, d'entendre la sonore douceur de sa voix et l'éloquence de son langage.
» Ce n'est pas sottise ; M. Simon ne le vanterait pas comme un homme du plus vrai mérite, qu'on devinerait l'étendue et la vivacité de son intelligence à l'expression de sa physionomie, à l'éclat de son regard.
» n y a donc à la haine et au dédain de cet homme pour moi (car il me dédaigne, cela se voit), il y a donc une cause qui m'est étrangère.
» Est-ce parce que dans les nombreuses propriétés que m'a laissées mon père il s'en trouve une qui a appartenu à sa famille? C'est un regret qui est facile à comprendre ; mais de là à en vouloir à celle à qui le hasard l'a donnée, il doit y avoir bien loin.
» Serait-ce parce qu'il est devenu pauvre, qu'il éprouve cette basse jalousie qui envie toute fortune? »
Cela ne pouvait pas être non plus, selon la pensée de Sabine ; car, par une sorte de conviction dont rien n'eût su lui rendre compte, elle ne pouvait supposer une mauvaise passipn à ce jeune homme. Plus d'une fois même, l'idée qu'elle pouvait avoir, à son insu, des torts envers lui traversa l'esprit de la jeune fille.
Ne pouvant sortir de ce dédale iaextricable, ells se réserva d'interroger son tuteur, et puis, débarrassée, pour amsi dire, de ce doute, elle pensa tout à fait à Sylvestre, rien que pour luii
Alors il M fat facile de trouver que le sort était injuste gue la fortune et le nom de M. de Bellestar iraient mieux L M. de Prosny qu'à ce gros bellâtre vulgaire qui mentait à son titre.
Et comme Sabine ne pouvait pas douter que M. de Bellestar ne fut venu dans l'intention de se présenter comme futur époux, elle se le figura lui faisant une déclaration d'amour- et* comme elle le trouvait abominablement gauche, laid et pré* somptueux, elle se figura quelle autre tournure, quelle autre passion, quelle autre élégance auraient un pareil aveu, une semblable prière, s'ils étaient faits par ce beau Sylvestre au visage si noble, aux regards si éloquents.
Et voilà qu'en s'écoutant le faire parler, elle Bentit son cœur battre si violemment, qu'elle y porta la main, et qu'elle se cacba la tête dans son oreiller en disant d'un ton mécontent : — Allons, il faut dormir.
Et, de son côté, que se disait le pauvre Sylvestre?
n accusait le sort. 11 a tout donné à cette jeune fille, disaitn, la beauté, l'esprit, et la fortune, qui double la beauté et resprit. Et cette fortune dont le monde l'absoudra lui vient d'une source infâme, et elle en sera vaine. Rien ne lui pèse à cette heureuse héritière, pas môme le nom de son père, qui était un malhonnête homme. Devant qui pourrait-elle en rougir, lorsqu'elle m'a pour ainsi dire affronté dans ma misère, qui est le résultat de sa fortune? Non qu'elle l'ait voulu non qu'elle ait eu le parti pris de m'insulter par le chant qu'elle a choisi; mais elle sait, elle doit savoir qui je suis et éfle tf a pas pensé à moi... elle n'a pensé à rien. Légère, déjà vaine, bientôt insolente, quand ce rustre titré, qui était là pour elle, lui aura donné son nom, elle écrasera du faste de sa honteuse richesse celui à qui son père l'a volée ; elle le raillera B'il la rencontre, elle s'amusera de son nom, si jamais elle daigne le savoir. Oh! que de malédictions je voudrais appeler sur sa tête! - Et pourquoi ne les appelles-tu pas,
2rt AU JOUR LE JOUR.
jeune horamu .• — C'est que,je ne sais par quel charme elle m'apparaît comme une candide et blanche image tout entoa^ rée de honteux lambeaux qui ne la touchent pas ,. c!est que sa voix, qui m'a fait pleurer et crier, est dans mon oreille comme une harmonie inconnue et qui m'enivre ; c'est que l'éclair de ses regards est dans mes yeux comme un feu qui les a inondés; c'est qu'il me semble...
Et peut-être Sylvestre allait-il dire en lui-même le motif de la colère qu'il éprouvait, lorsqu'une voix acre et chagrine, sortie d'une pièce voisine, lui cria: — Allons, Sylvestre^ éteins ta chandelle; il faut dormir; tu t'es assez aouisé oe soir.
Cette voix était celle de sa vieille tante, mademoiselle de
Prosny.
Elle avait jadis confié toute sa fortune à son frère, le père
de Sylvestre, et la même main qui en avait dépouillé M. de
Prosny avait aussi réduit sa sœur à la misère. C'était la main
du père de Sabine.
Sylvestre fut arrêté dans sa rêverie par la voix de sa tante, comme s'il eût été surpris dans une mauvaise action ; il gagna son lit glacé, et il murmura tout bas : — Oh f non, ce ne serait pa& seulement une folie, ce serait une lâcheté!... AKons, il faut dermir.
fit tous les deux, Sabine et Sylvestre, veillèrent longtemp»cHcore.
LB JOim DE' NOËL
Céttfft c«core "hier; et cette fbis-cî, hier c'était le.j[pur de (fenDaâssczrTwxff régfiise Saint-Vincent de Paul, nw misé-
▲U JOUR L£ JOOll. il
■aUe grange dont on & Mt une église, fiour remplacer cpiel-
que église dont on aura fait une grange?
C'est à :|ieine si le jour est laTë, et déjà Tétroite enceintf^ iu temple eat envaliie, cor la Fiance ne demande pas mieux •que d'élre retigieuae, À k condition que les prêtres ne s'en .fiièkront pas trop.
Quelques pas après la porte d'entrée, vous eussiez pu vûr une vieille femme vêtue de noir, avec un lx»inet de percale iritemche, garnie d'une mousseline pauvrement brodée.
La prière agitait d'un mouvement rapide ses lèvres minces etldanches, et lorsque son œil quittait un moment son livie, elle jetait autour d'elle un regard dont il semblait que rien ne pût mod^r l'ardeur baineuse, pas môme la pnôre qu'elle adressait au Dieu qui est grand par sa miséncorde.
A oftté d'elle était Sylvestre, les genoux appuyés sur une ^es deux cbaises qu'il oceupail;, le front incliné vers la teorre, nn livre de messe dans la main.
De temps en temps sa taate, qu -ii avait accompagnén à iV^^iee^ le regardait d'un air mécontent. La prolonde médi- 'iBtion dans laqudle était plongé Sylvestre lui déplaisait; car te ivdeiUe «Cmme jne camprenaât .pas que le cœor pût prier sans faire entendre ce petit bredouillement sourd qui permet aux dév«tsée inemplir ieors devoin religieux en pensant à 40ttte autce cbose.
•Cependant % Ivestre était, à vrai dire, en ce moment, ânearplus clans les voies du Seigneur que mademoiselle sa tante.
Tandis qj^'^de débitait, d'un train de dix lieues à l'hemie, Ja jiEièse técnte qàkHA/d savait depuis quelque soixanote ans jiasséSt etquixi'AVâit Jamais piobaMement parié i son ftme, âil«;esti8<>eberGhait ài8#][diquer à l'beure présente de sa vie les saiots principe&de la IcÂ. Il ùasA reconnaître qu'une pensée ^lus^ue mondaine se mêlait à cette pensée rdigîeuBe.
n rév^t de Satene ; mm^ ùornam tous les esprits impies-
m AU JOUR LE JOUIL
sionnables, 0 y réyait dans le sens des choses dont il était entouré.
^ Pourquoi lui en Youdrais-je, se disait-il, parce qu'elle est riche d'une fortune que son père a dérobée au mien? Estelle coupable d'être née de parents coupables? et ne dois-je pas lui pardonner, à elle qui est innocente, lorsque je viens invoquer ici le Dieu qui ordonne de pardonner à ceux-là mêmes qui nous ont offensés?
Certes, on serait difficile d'exiger des sentiments plus chrétiens que ceux-là, et la vertu de Sylvestre se sentait assez forte pour les mettre en pratique ; maÎB, au delà de ce sacrifice, cette vertu n'était plus que faiblesse.
11 supportait difficilement la pensée de se trouver encore en présence de mademoiselle Durand. 11 sentait que le res sentiment qu'il pourrait dominer loin d'elle se réveillerait malgré lui à la première rencontre, surtout s'il se trouvait que M. de Bellestar y assistât.
Gomment se faisait-il que M. de Bellestar fût, pour ainsi dire, le? plus grand tort de Sabine ^aux yeux de Sylvestre? Ck)mment, si indulgent pour, elle lorsqu'il la considérait toute seule, la trouvait-il inexcusable si elle associait sa vie à celle du marquis?
Celui-ci ou les siens avaient-ils été pour quelque chose dans la ruine du père de Sylvestre? n est inutile de dire qu'il n'en était rien, et il est même probable que Sylvestre eût plus fa« cilement pardonné ce crime à M. de Bellestar qu'il ne lui pardonnait d'avoir la prétention de devenir le mari de Sabine.
A tout ce tumulte de pensées qui a^taient de Prosny, se! mêlait cependant la pensée sérieuse des devoirs qui lui restaient à remplir, et à plusieurs fois son cœur s'était dégagé de tous ces intérêts pour s'élancer vers Dieu et lui demander sincèrement la lumière qui devait le guider, et la force né* cessaire pour marcher dans le droit chemin.
AU JOUR LE JOUR. f9
Biem ne se déadait encore dans son cœur, lorsque ces réflexions furent interrompues par un mouYement qui se faisait derrièire lui.
On s'écartait comme pour faire place à quelqu'un ; Sylvestre se retourne à ce bruit, et se voit face à face avec ma« demoiselle Durand, qui, accompagnée d'une vieille gouvernante, cherchait des yeux une chaise libre dans Tenceinte.
Pour tout autre que Sylvestre, la plus médiocre politesse lui ordonnait d'offrir sa place à une femme inconnue; pour un clerc de l'étude de M. Simon, c'était un devoir de la c^er à la pupille de son patron ; mais pour M. de Prosny, c'était nne action énorme, compromettante, pleine de suites très* graves, de remprds peut-être.
Le trouble de Sylvestre fut extrême, et ce fut précisément parce qu'il fut confondu de cette soudaine apparition, qu'il fît, sans s'en douter, le mouvement machinal que lui avaient appris ces habitudes de politesse. U s'écarta, montra les deux chaises à mademoiselle Durand, et se recula en s'indinant et sans prononcer une parole. Sabine le remercia par une légère salutation, sans paraître l'avoir reconnu, et prit sa place.
A ce mouvement, mademoiselle de Prosny s*était retournée et avait attaché son regard fauve et bilieux sur la voisine que lui donnait son neveu. Elle ne vit qu'une jeune et belle fîUe; mais c'était assez pour que ce regard devint plus acre et plus jaune, et le coup d'œil qu'elle lança à Sylvestre l'eût cruellement averti de sa faute, si, déjà de lui-môme, il n'eut pas été horriblemenl fâché de ce qu'il venait de faire.
A ce moment, il voyait se dresser devant lui toutes les fureurs de sa tante, si elle venait à apprendre la lâcheté qu'il venait de commettre en étant poli avec la fille d'un homme dont mademoiselle de Prosny ne parlait jamais qu'en termes tellement exaspérés, qu'elle ramassait les plus maines épithètes de la langue pour lui en faire un cortège.
30 AU JOUU LE JOUJÎ.
Quelle ifffialte ne Terrak^Ue pas dans cevi»i^i]$ffocheiDait opéré par son neveu/d? elle, madtemeiflelie de P*âsny,.la victime, avec la fille de son bourreau, avec la Me du Yd^ttr^ du brigand, du Bcélérat Durand?
Imnais honime'placé entre deus. rivales^do&t Tune est^car paiDlft-^s dernières extrémités, n'a été plus tremWajnt^ii'a suivi d^un œil plus inquiet chaque mouvemont de celle dont la moindre parole peut amener une liorrible explosion.
Pour cette fois, il faut le dire, la colière de Sylveslxe contre Sabjne fat si»oève et réelle.
.Cette femme ■fi^'était iulroduite dans ses pensées, dans ses rêves ; c'était déjà beaucoup. Mais eUe se jetait étourdiment dans sa vie pour ajouter de nouveaux chagrins à ses douleurs, des misères insupportables à sa misère... à.une misère dont die était la cause.
Bt pois voilà qu'une idée traverse tout à cov^ la tète de Sylvestre .; car l'explication de cette politesse faite à mademoiselie Durand va se présmter si naïve et si simple à. tous ies esprits, que personne ne manquera de Ja. dDuner comme il suit : — Comment vouliez-vûus qu'il fit autrement? Certainement, il est impossible qu'il ait oublié par quelles infâsoes saletés le père de oîadesiûiselie Durand ^a .réduit le 'siea jk k misère. IMais elle est pupille de son patron, qui adore cette jeune fiiie. M. SÂmm n'est pas liomme à soufirir tiue ^earsonne ^nanque d'égards envers elJe^
a Piœny s'en était avisé, ilien eût eu trop à soulîrir pour «e pas y regarder à deux fois; et le pauvre garçon n'a pour mre et pour faire vivare sa étante que Jes quinze .cents francs t(U'â;@agne chez M. Simim. âhl dame! quand on en esit.réduit là, il faut bien coucher la tête.
La possâ)ilité de cette explication, cette ex£use ique Todiense pitié du monde allait donner à sa conduite, révolta Sylfestre et Ilimmlia à ses propres yeux; edJe l'hmnilia d*aulanl plus qu'elle .a^ait quelque chose de vçad : c'^^st que
toute.fiaû&44peQâail4elaplaGe ga'il oocupait chei IL Sfr> moQ.
,Qkl 4gaasïù, um a le oœor âevé et lle^prit aiBbitkiix, naît <piâ, piiéfor^k BÛaère, on a teoieemé lûus les élans ésmn âme $Q\a àemajoôei à la pn^té du travail use existenoB médioore, mais régulière ; quand on .a étouffé tous aes jôves pour.se ladre assez peUt pour la petite place que vous doum le Msard, et qu'un hasard comme celui que nous Tenons de dire vient aous montrer notieinOrmité, alors il s'élève dans le cœur des mouvements de rage contre le monde qui yjous a été si dur^ contre .soinuéyaoe, parce ^'on a manqué de courage.
Sylvestre, envahi par ^cette pensée, se méprisait, se détestadt; mieux valait, à cette heure, pour lui, mieux valait la misère, la faim, le suicide, que d'entendre dire : U faut èien qull se Tésigne^, le pauvre igaiçon.!
A ce moment, il eût voulu pouvoir courir chez M. Simon pour lui rendre, sa pla^e^ pour hii .montrer qu'il avait de la fierté dans le cœur. Mais il ne pouvait quitter sa tante...
Et cette simple xéûexion en entraînait mille autres plus cruelles à sa suite. N'était-ce pas elle dont son père lui avait dit à son lit de most : — Hélas! je lui ai fait perdre toute.sa fortune, il est juste ^ue tu lui donnes au moins du pain juçqu^à la fin de ses jours.
Pouvait-il, par un sentiment violent de vanité hles,sée, la priver du patrimoine de son travail? alors même qu'il eût pu le remplacer par un autre, ne savait-il pas que, dans cette existence hesoijgneuse, où chaque dépense est strictement pesée jour par jour au revenu de chaque jour, un mois d'attente était un mois de misère qui pèserait long* temps sur cette pauvre vieille femme?
Oh! que de larmes intérieures gonflèrent le cœur de Sylvestre à cette pensée, et quel véritable ressentiment il éprouva contre celle qui avait si gauchement et si- indiiïé-
n AU JOUR LE JOUR.
remment appuyé sur la blessure endonnie de son cœur !
Cependant l'office s'acheva, et Sabine, s'étant retournée, dit doucement à Sylvestre : — Je vous remercie, monsieur.
Mais sa voix s'arrêta encore h Taspect de ce visage p&le et désespéré, devant ce regard si cruellement menaçant.
Sabine en tressaillit, et baissant la tête avec confusion, elle s'éloigna, plus persuadée que jamais, ou que cet homme avait contre elle des griefs bien cruels, ou que, peut-être, cette étrange expression tenait à la bizarrerie d'un carac* tère déraisonnable.
Du reste, le premier moment de cette rencontre avait troublé Sabine, aussi bien que Sylvestre, durant toute la cérémonie rehgieuse; elle avait beaucoup pensé à son voisin, et l'empressement qu'il avait montré envers elle avait détruit presque entièrement les suppositions qu'elle avait faites durant la nuit, et voilà que tout à coup il lui fallait les reprendre.
Mais voici les événements qui marchent, et à ce propos il faut le faire remarquer :
Il est mille circonstances dans la vie où un mot, un pas, un geste, sont de grands événements, car ils déterminent souvent tout l'avenir de notre existence. Gela est vrai surtout pour les hommes dont le cœur et l'esprit sont à l'abandon, sans passions qui les dominent, qui vivent de la vie qui se p/ésente, privés qu'ils sont de cette sage prévoyance et de cette forte volonté qui choisit et prépare la vie où l'on veut vivre.
- Mademoiselle de Prosny avait pris le bras de son neveu» et le premier mot qu'elle lui dit fut tellement empreint de cette haine querelleuse qui appartient aux âmes aigries par le malheur, que Sylvestre en fut tout épouvanté : — Quelle est, lui dit-elle, cette grande péronnelle pour laquelle tu m'as plantée là?
A une pareille question, faite d'un ton pareil, Sylvestre se
AU JOUR LE JOUR. xg
fClt bien gardé de répondre que c*était la demoiselle Durauii. D sentait trop bien quelle avalanche d'injures et de récriminatioBs lui vaudrait cette réponse; d'ailleurs, il voulait bien avoir le droit de penser mille mauvaises choses de Sabinef il voulait bien Faccuser lui-même de tous les torts que pouvait lui avoir légués son père; mais il eût trop soutleit de les entendre dans la bouche de sa tante. U hésita donc, et répondit d'un air fort embarrassé : — C'est une demoiselle que j'ai vue chez M. Simon. — Âh! fit la tante en dévi< sageant son neveu. — Cest la fille d'un de ses chents. •— Qui vient à l'église sans sa mère? — Je crois qu'elle a perdu la sienne. — Et monsieur son père la laisse aller seule ? — Je la crois orpheline, dit Sylvestre qui voulait échapper aux questions de sa tante. — Et quel est le nom de cette orpheline? dit mademoiselle de Prosny.
A ce moment, Sylvestre repoussa assez vivement une vieille fenune, en disant : — Faites donc attention, vous m'écrasez les pieds!
La pauvre vieille femme ne l'avait pas touché. '
— Où avez-vous appris à parler ainsi à des femmes? Im dit mademoiselle de Prosny. Est-ce parce qu'elle est vieille que vous êtes impoti? Si c'était une mijaurée de la tournure de l'autre, vous lui auriez demandé pardon du mal qu'elle vous aurait fait.
Ceci se disait pendant la sortie, et Sylvestre était dans un état de colère qu'il avait toutes les peines du monde à dissimuler.
11 espérait toutefois que quelque incident inattendu appellerait l'attention de sa tante sur un autre sujet, lorsqu'il se sentit pris d'une nouvelle terreur en apercevant mademoiselle Durand debout sur le irottoir, attendant sa voiture. Un domestique était allé la chercher, et les pauvres tendaient la main avec toute l'ardeur que leur inspirait une femme qui a un équipage.
ai AU JOUR LE JOUR.
Sabine donnait t€Fute sorte de monnaies, lorsque le coupé arriva en fmsant reflner toat 4e monde sur le trottoir.
Sabine monta Tapidoment dans la voiture, et, s'étant retournée powr donner «es ondres au domestique, elle aperçut Sylvestre. Une rongenr kri monta au visage.
Sylvestre s'inclina «ans savoir ce qu'il faisait, et la jeune fille lui répondit cette fois par \me grave salutation.
Sylvestre, en se tournant vers sa tante, vit son œil disgracieux qui semblait vouloir lui arracher le visage.
— Hum ! fit la vieille fille, une orpheline qui a une vmture, qui Tient à Féglise avec une vieille feiimie qui n'est pas sa mère, comment ça s'appeîle-t-îl?...
Sylvestre Feignit de ne «pas a^oir entendu. Hlxm la tante avait des ongles à la langue, et elle continua à écorcher son neveu pour le faire crier.
— C'est xjomme ça de notre temps. N'est-ce pas honteux qne l'on ait donné l'un des noms de la sainte Vierge à ces drôlesses-là?...
Cette fois, Prosnyne tomprit pas du tout; mais madcmoisefie de Prosuy continua: Ça B^appëlle des 'lopeltes... n'est-ce pas?... à cause... — Ha tante, s'écria Sylvestre indigné,' qu'osez-vous dire contre cette jeune fille ? c'est affreux! — Ah ! "C^est bien singulier, cependant, de venir «euie à l'église... mais enfin, puisque tu en réponds... Et comment . fi'appelle-t-eUe cette vertu?
C'était là la question ftmdroyante.
~ Elle s'appelle... je ne me souviens pas bien. — Ah"! In ne sais pas le nom des femmes à qui tu cèdes ta place à côté 4e moi... tune sais pas le nom des fenunes qui te saluent en rougissant... tu ne sais pas le nom des dientes de ton étude, des orphelines qui ont des équipages? c'est bon... (fest bon.., — Mais, ma tante... —Tous comprenez, Sylvestre, dit la Ti^e, qu'il y a des choses que je ne veux pas ,«avoir. — Ha tante... — Pourvu que vos intrigues ne yem
i^êflttBgeat pas da votve trayail... — Hais;, ma tantes, ~ Seulement, une autre fois, prenez vos reodez-voua de nor liiéie à ce que je ne leur serre pas de manleatt.
Il y avait de quoi exaspérer un plus patient qi» Sylvestre, llahandotma brosquement le hnsi da sa tante et fit un pas ea aYaot.
La colère rendit madomoiseUe de Progny îmnMAile.
S]4vestre se maîtrisa et revint : — Ma tante, dit-il d'une voix altérée, je vous prie de ne faire aucune supposition malveillante sur la jeuoie peisonne que vous venez de voir : elle n'est rien de ce qoe vous pouvez penser; et ce serait u&e;i9ifannede répéter de pareils propos.
L!sKcent de Sylvestreétait siasbsoUijetâ smcëxe^ qu*i) ai»» réta le Ilot d'invectives qui bouillonnait au bord des lèpres de mademoiselle de Prosny; mais elle ne se tint pas pour battue, et reprit : — Tant mieux pour elle, si elle est d'une famille honorable.
Sylvestre tressaillit ; car, par un de ces instincts dont la méchanceté est admirablement douée , mademoiselle de V£û8Mf avait enfin trouvé le point par lequel die pouvait véntaUement attaquer l'iBeonoue.
La tante s^UtiertressaiUeinaat de Sylvestre et eooitinua d'un ton ironique : — Tant mieux aussi pour toi^ nH>n garç^
Ce n.'est pas unexhœe saos exemple qu'un clerc d'avoué qni trouve une belle dot. pour s-ajcheter une bonne cluurge, el (giaiid c'est une belle Me qui l'aj^rte, cela vautencore
Ces paroles remuaient un monde dans l'espcit de Sylvestre. SHes Mprésentaient l'idée de son. nom associa avec^celaL de la fiUe de^ L'indig;Q& Durand.
— Ak! s!éen&rt-il avec violence, laissez-là cette fèmme^ jf^voHSjeapne, VDu&JLQ;f«veftpaftle mal que vousme faites
Ge dialogue avait mené Sylvestre et sa tante jusqu'à la porte de leiu: maison.
— n faut que j'aille à Tétude, dit Sylvestre... Adieu, ma tante, adieu...
Mademoiselle de Prosny savait qu'elle ne pouvait retenir son neveu; mais elle avait compris qu'elle avait touché à un sujet qui devait l'intéresser vivement
— Je croyais, dit-elle, que Noël était un jour de repos ; mais je ne veux déranger les rendez-vous de personne.
Sylvestre ne répondit pas, et la tante ajouta en ricanant : — Je parle des rendez-vous d'affaires.
Prosny s'éloigna, et la tante resta un moment sur le seuil de sa porte à le regarder, puis elle dit : — Je saurai ce qui en est, je le saurai.
Sylvestre devait véritablement se rendre chez M. Simon, Bt Thabitude lui fit prendre le vrai chemin ; mais il ne pensait guère ni à ce qu'il faisait, ni aux affaires qu'il avait h traiter.
La supposition étrange de sa tante l'avait bouleversé; ce n'est pas que Sylvestre put croire un moment à la possibilité d'une union avec mademoiselle Durand : sa pauvreté n'eût point été un obstacle insurmontable, que ses ressentiments lui eussent défendu une pareille pensée. Mais eutin cetto pensée, on la lui avait offerte.
Comme une lumière soudaine et brutale, les paroles do sa tante avaient éclairé la sombre inquiétude où Sylvestr© s'agitait ; elles lui avaient montré le but où, pour tout autre que lui, devaient nécessairement tendre les sentiments inconnus que lui inspirait Sabine ; et en se reconnaissant
malheureux, de ne pouvoir môme rêver à cette espérance, il se demanda s'il n'aimait pas la femme qu'il voulait tant haïr.
— Gomment! diront (pielques-uns de ceux qui lisent cette histoire, comment, pour Tavoir rencontrée une fois, sans la connaître, il en était déjà à penser à Faimer ?
le renonce à l'expliquer à ceux qui ne le comprennent pas, à ceux qui demandent pourquoi on aime si fort et si vite; mais ce que je puis attester, c'est qu'il n'y a qu'un homme furieux d'être amoureux, qui devienne tout à coup aussi maussade, aussi brusque, aussi impatient que le fut Sylvestre, lorsqu'étant entré dans l'étude, il apprit qu'il ne pouvait parler à M. Simon.
Bt pourquoi?
Parce que mademoiselle Durand était dans le cabinet de l'avoué, qui avait déjà refusé de recevoir deux ou trois personnes.
n s'agissait donc d'un bien important entretien?
En effet, jamais jusqu'à ce jour Sabine n'avait paru dans le cabinet de son tuteur, lequel, se trouvant à l'entre-sol ainsi que son étude, était complètement séparé de son appartement personnel, qui occupait le premier.
Mais Sylvestre eût été bien plus étonné qu'il ne le fut, s'il eût pu apprendre quel était le sujet de cet entretien
Sabine, à son retour, au lieu de monter directement chez elle, était entrée chez M. Simon; Celui-ci, en l'apercevant, s'était levé avec empressement, et avait dit gaiment à sa pupille: —Eh! mon Dieu! avons-nous un procès, mon enfant, que tu viennes me trouver dans ce sanctuaire de la patrocine, comme tu l'appelles? Sur quelle affaire vienslu me consulter? — Sur une affaire plus grave que vous ne pouvez penser, lui dit sérieusement Sabine. — Je suis tout aux ordres de ma belle cliente, répondit M. Simon oit riant.
Pendant qu'il la faisait asseoir auprès de lui, il Tcsamma et put s'assurer qu'elle était sincèrement préoccupéo d'une chose grave.
n supposa, sur-le-champ, que la plaisanterie qu'il avait faite la veille sur les prétendants qui demandaient la maia de sa pupille, il supposa, dis-je, que cette plaisanterie jointe à la présence de M. de Bellestar, avait alarmé Sabibe, et qu'elle voulait s'en expliquer avec lui; il fuJt donc assez vivement surpris , lorsqu'elle lui dit d'une façon hrusquc et résolue : — Mon ami, il faut que vous me disiez ce que c'est que M. de Prosny? — M. de Prosny... fit le tuteur en regardant Sabine , Sylvestre ? — Oui, M. SylvestEe de Prosny, votre maître-clerc?
n parait que cette question, si simple en apparence, avait une grande portée, car M. Simon, pris à l'improviste. fut très-embarrassé; il s'agita sur son fauteuil, fit une grimace significative, laissa échapper deux ou trois petites exclamations, et finit par répondre : — Eh! il est ce que tu viens de dire : mon maitre-clerc. — Vous comprenez bien que ce n'est pas cela que vous demande. — Oh! fit M. Simon ea se remettant un peu, c'est un brave et bon garçon. — Cest un homme de mérite c: d'honneur, je vous l'ai entendu dire vingt fois. — Eh bienl alors que veux-tu savoir de plus?... Et d'ailleurs, ajouta M. Simon en regardant plus attentivement Sabine, pourquoi cette question? — Vous m'interrogez au heu de me répondre, dit Sabine. .Je veux... oui, c'est le mot, je veux savoir ce qu'est M. de Prosny.
M. Simon se tut et se gratta le front.
— C'est étrange que tu me fasses cette questica, et cependant...
U s'arrêta, et se mit à réfléchir.
— Cette question, ne voulez-vous pas y répondre? dit la jeune fille. — Mon enfant, reprit l'avoué, ceci est trèsgrave... — Je ne m'étais donc pas trompée, reprit madc-
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fiioîsciUe Ihirand; dites-moi Umt... je vous en prie... c'est votre devoir...
!tf. Smcsn prit les mains de sa pupille, et en voyant les kames qui roulaient dans ses yeux, il comprit qu'elle avait touché à la vérité, du moins dans sa pensée.
— Sabine, lui dit-il doucement, je te dirai tout ce que je dois te dire*, mais, avant cela, je veux savoir, moi, pourquoi tu m'adresses cette question?
Sabine Tougit, elle chercha sa réponse; mais enfin elle dit en baissant les yeA : — Peut-être les manières de M. de ProoQy envers mm m'ont-elles forcée à vous la faire... — T'aurait-il manqué de respect? dit M. Simou; t'aurait-il adressé une parole peu convenable?
— M. de Prosny est un homme trop bien élevé pour cela. Mais il n'est pas toujours nécessaire de parler pour laisser voir avec quel déplaisir on rencontre certaines personnes. — n te l'a donc montré? — Il ne Ta peut^tre pas voulu, mais je l'ai vu, moi. — Vous ne me trompez point, Sabine? repnt sévèrement M. Simon. J'aime beaucoup Sylvestre, je l'aime pour ses bonnes qualités; je l'aime aussi peut-être parce qu'il n'est pas à la placé qu'il devrait occuper; mais s'il vous avait montré, de quelque façon que ce fût, l'embarras que peut lui causer votre présence, je ne lui pardonnerais pas. — Ma présence doit donc lui causer de l'embarras, du chagrin peut-être? dit Sabine vivement. — Ma chère enfant, personne n'est à l'abri d'un triste retour sur les malheurs passés. Mais enfin dites-moi, et je vous parle sérieusement comme vous m'avez parlé : qui vous a avertie de... de la position gênée où Sylvestre devait se trouver près de vous? — Personne que lui-même, et quelques paroles que j'ai surprises au hasard.
Sabine raconta à son tuteur l'aventure de l'album, puis connnent eRe avait appris pourquoi la vue de ce dessin
avait dû être pénible à Sylvestre. Elle lui dit aussi reflet siogulier de la romance chantée par elle.
Enfin elle lui dit tout, excepté ce que les femmes ne disent jamais : ce qui fait qu'elles sont femmes, qu'elles sentent, qu'elles comprennent, qu'elles devinent mille choses là où nous ne voyons rien. Elle ne lui dit pas non plus que tout autre homme que Sylvestre eût pu faire tout ce qu'il avait fait sans qu'elle y prit garde.
Et en cela elle ne mentit point, car elle n'en était pas encore à savoir que tout est indifférent de ce qui vient d'un indifférent, Du reste, elle n'avait point de finesses à faire avec M. Simon.
Eclairé sur ce qui avait pu dicter la question de^Sabine, il ne cherchait point à pénétrer plus avant dans l'effet qu'avait pu produire sur elle la conduite de Sylvestre ; il réfléchissait profondément, il méditait la réponse qu'il devait faire;
Enfin, après un assez long silence, il lui répondit : — Sabine, je suis vis-à-vis de vous dans une position on ne peut plus embarrassante. Ce que vous me demandez est fort difficile à vous dire.
Sabine baissa la tête en soupirant.
— La confidence que je vous dois, et que je vous ferai, peut avoir des résultats qu'on me reprocherait indubitablement. Il faut que je réfléchisse; il faut que je prenne des mesures. Je vous demande un mois pour vous répondre. — Pas im jour, pas une minute, monsieur Simon, dit Sabine d'une voix tremblante. Oh! je vous ai compris, j'ai toutcompris... Je sais tout maintenant : M. de Prosny a été ruiné par...
Gomme elle allait prononcer ce nom qui est si doux à dire pour tous les enfants, et qui lui était si cruel, on frappa à la porte du cabinet, et Radinot, le seul clerc qui eût osé troubler cet entretien, annonça à son patron que plusieurs clients
auxquels il ayait donné rendez-yous l'attendaieiit depuis longtemps.
Radinot fut trompé dans la douce espérance qu'il avait eue de mettre son patron en colère en Tinterrompant; et H. Simon, ravi de n'être pas obligé de répondre à Sabine, ordonna qu'on fit entrer ceux qui attendaient.
Puis il renvoya Sabine en lui disant : — Nous reparlerons de cela demain.
Sabine, pour regagner son appartement, était obligée de traverser le cabinet de Sylvestre et Tétude des autres clercs.
Lorsqu'elle entra, il semblait occupé à compulser un dosâer, mais il était tellement absorbé dans ses réflexions, qu'il ne vit point celle à laquelle il pensait à cet instant même.
Elle s'arrêta à le considérer. La résignation douloureuse etamère qui était peinte sur le visage de ce jeune bonmie lui serra le cœur... Elle lit un pas vers lui...
n l'entendit, et en la voyant il laissa échapper une sourde exclamation; mais presque aussitôt il se contint, se leva et la salua profondément.
Sabine s'éloigna, mais avec un mouvement d'impatience douloureuse, et elle se dit en son cœur : — Ah ! si j'avais été un homme, je lui aurais tendu la main, et je lui aurais dit : Voulez-vous partager en frères?
Lorsque M. Simon fut libre des rendez-vous qu'il avait pris, il réfléchit longtemps à l'événement qui venait d'arriver dans sa maison, car pour lui c'était un grand événemeQt, et voici pourquoi :
M. Simon n'avait point élevé sa pupille en tuteur de comédie, n ne s'était point borné à lui faire donner cette instruction dangereuse qui fait de la plupart des femmes de nos jours des peintres médiocres ou des musiciennes prétentieuses, quand elle ne les pousse pas jusqu'à écrire leurs impressions de cœur, assaisonnées des rêves creux de leur'
esprit. •
Notre svooé avait veillé sur réducation morale de Sabine^ mais il n'avait pas borné cette éducation à lui inspirer cette retenue sévère qui met les femmes àTabn de beaucoup de dangers, en les sauvant de beaucoup d'attaques, n ne lui avait pas enseigné seulement cette noble pudeur, ce sévère respect de sa personne, sans lesquels la femme n'est plus <pie le compagnon féminin de nos plaisirs, et descend du cbaste autel où il est permis de l'aimer comme une idole. H' ne lui avait pas dit que toute l'étendue des devoirs d'une fopune consiste dans la cbasteté de la jeune fille et dans la fidéliité de l'épouse ; il l'avait plus sérieusement initiée cpi'ou ne le fait d'ordinaire à ce qui fait la véritable vertu.
Sabine, à dixrhuit ans, devait se trouver maîtresse d'une gsande fortune, maîtresse d'elle-même, c'est-àrdbre maîtresse de se choisir un nom,.un mari^ un maître peu&étre. Il était donc possible qu'elle échappât à l'inOuence que lui, son tuteur, devait garder sur elle ; et dans cette préviâon, il avait chfflpché à mettre dans le cœur de sa pupille les principes, vigilants qui la protégeraient contre les moufem^ts passionnés que révélait déjà son enfonce.
Mssâi^ jamais M. Simon n'avait laissé arriver jusqu'à sa pupille les plus innocentes plaisanteries sur ce qu'on est convenu d'appeler les folies de la jeunesse.
A une époque où la conversation joue avec toutes choses avec le vice, avec le crime, avec le vol, jamais le sévère tu teur n'avait permis qu'un de ces mille récite qui amuseni l'oisiveté des salons fût légèrement fait devant sa pupille.
Elle n'était point habituée à entendre lice des spéculateurs qui volent adorablement leurs actionnaires, des jeunes gens qui font de charmantes dettes, et des filous qui déploient un génie plein de portée dans l'enlèvement des montres et des bourses.
Sdon M. Sim^n, toutes ces improbités se tiemient par 1» main, et quand on permet à l'une de s'introduire dans l'es-
prit SOUS une excuse quelconque, les autres dohrcnt suivre nécessairement.
Comme nous l'avons dit, Sabine était exposée à tfayoir qu'elle-même pour décider de sa destinée. (Test pour cela que M. Simon, craignant Thabileté des séductions qui powraient l'entourer, lui avait fait de l'inconduite, de l'improbité, de l'indélicatesse môme, des objets d'aversion et de mépris tellement odieux à son esprit et à son cœur, quH était certain que jamais un homme à qui l'on pourrait reprocher la moindre action douteuse ne prendrait ou ne garderait d'empire sur les sentiments de mademoiselle Durand.
Certes, il était difôcile d'accomplir avec une plus noble prévoyance les devoirs de la tutelle; mais, par une circonstance particulière, cette sévérité de principes qu'il avait donnée à Sabine avait été pour lui la cause de plus d'un ennui, et le jetait dans un véritable embarras.
Iktiheureusement Sabine était la fille d'un homme dont la fortune avait eu pour point de départ des opérations honteuses, quoiqu'il eût su les mettre toujours à l'abri des poursuites judiciaires.
La mère de Sabiae, sans avoir été compromise activement dans les spéculations indélicates de M. Durand, les avait partagées, en se faisant le gardien d'une fortune indignement acquise. Séparée de biens avec son mari, elle se trouvait toujours plus riche à chaque nouvelle faillite qu'il organisait. Quoiqu'elle eût subi la volonté de son mari' sans l'aider jamais ni de ses désirs nj de ses conseils, elle était morte avec la réputation d'avoir été sa complice.
Il en résultait que, lorsque Sabine interrogeait M. Simon ou sa femme sur ce qu'avaient été ses parents, l'un et l'au^ ire lui faisaient le plus souvent des réponses evasives, et re^ mettaient à un temps éloigné les explications que demandait leur pupilte.
Comme on a pu le voir, malgré toutes ces précaution»»
malgré mille Téticences, la Yérilé s'était fait jour jusqu^à Sabine ; mais cette vérité ne lui était encore arrivée que comme une appréhension vague, générale, et sans application personnelle.
Or, voilà que tout à coup, presque certaine d'être riche d'une fortune dont l'origine était méprisable, voilà que Sabiae rencontre un homme qui lui parait avoir un droit di* rect à s'indigner de cette richesse mal acquise, un homme estimé de tout le monde, fier dans sa pauvreté, et qui peut dire, peut-être, qu'il n'est pas une obole de cette fortune magnifique qu'il ne paie, lui, d'une privation et d'un labeur pour lequel il n'était pas fait.
Que devait faire Sabine en présence de cet homme, et avec les sentiments que lui avait inspirés M. Simon? Précisément ce qu'elle avait fait.
C'était là que commençait l'embarras du tuteur.
En effet, se disait-il, lorsque je lui aurai révélé la vérité, lorsque j'aurai fait une certitude de ses soupçons, que ferat-elle? Voilà ce qui alarmait M. Simon.
Restituerait-elle de sa propre volonté la fortune ravie?
Certes, c'eût été une noble et belle action; et, si elle eût été accomplie par un homme, il n'y eût eu sans doute que des applaudissements pour lui et pour le tuteur qui lui avait donné les sentiments qui auraient dicté sa conduite.
Hais d'une femme tout se discute : sa faiblesse présumée la livre trop> selon le monde, aux influences qui l'entourent, pour qu'on n'eût pas dit que M. Simon avait aidé à cetie restitution; que ses conseils, ses exigences peut-être, basées sur son intérêt, que les méchants auraient coté à un chiffre considérable, avaient déterminé mademoiselle Duland.
L'amitié qu'il avait toujours montrée à Prosny, l'asile qu'il lui avait donné chez lui, expliquaient admirablement cette opération d'un nouveau genre^ et M. Simon était trop bon-
AU JOUa LE JOUR. 15
néte homme pour ne pas avoir beaucoup d'emiemis <pu D'attendaient qu'une occasion de dire qu'il ne| Tétait pas.
.Jusqu'à ce jour, notre ayoué avait compté que sa pupille se marierait avant que rien la forçât à prendre un parti à ce sujet. 11 l'avait toujours tenue éloignée du contact des gens qui pouvaient l'éclairer ; elle avait passé la plupart des belles saisons à la campagne, et depuis un mois qu'elle était à Paris, les prétendants se présentaient assez nombreux et assez distingués, pour que M. Simon n'eût pas craint une rencontre de quelques heures avec M. de Prosny.
Le hasard en avait décidé autrement, et il se trouvait en lace d'une difficulté presque insoluble.
Dans cette perplexité, il chercha à atteindre tout de suite le but qu il avait en vue, et il écrivit immédiatement à M. de Bellestar, en le priant de passer chez lui dès le lendemain.
Gela fait, il remonta chez lui, espérant trouver Sabine près de sa femme ; mais il» apprit que sa pupille, prétextant un violent mal de tête, s'était enfermée chez elle. Il comprit pour quelles pensées elle avait ainsi recherché la solitude, et voulut la faire appeler; mais sa femme l'arrêta en lui disant : — Est-ce qu'il s'est passé quelque chose entre toi et Sabine? — Je te conterai cela, lui dit M. Simon ; mais je veux d'abord que tu la forces à sortir aujourd'hui, demain, pendant quelques jours. Voici l'époque des étrennes, c'est aussi sa fête à la un de cette semaine; fais-lui un prétexte de tout cela pour l'emmener partout où tu voudras, dans les magasins les plus curieux. Je t'ouvre même un crédit de dix mille francs pour ne rien lui refuser de ce qui pourrait lui plaire.
— Mais, fit madame Simon, je dois te dire une choE e sur laquelle Sabine m'a demandé le plus profond secret, secret que je lui ai promis, tant ce qu'elle m'a demandé m'a paru bizarre et sans raison. — Et que t'a-t-ellQ donc demandé?
— Une chose qui doit avoir cgaelque rappoi^t ayec 1» ocâdit éaonne que tu m'ouwes pouc satisfaire ses caprices ; eUe mfa dit tout simplement ceci : — Est-ce que, ai je demandai» cent mille francs à mon tuteur sm ma fortune, il me les donnerait? — Ah! fit M. Simon en frappant dn pied, nous y iwilà ! J'avoue, dit maduoie Simon tout étonnée de Tair aé^ neux dont son mari écoutait cette nouvelle^ j'avoue que j& me suis mise à rire à cette folle question, et que je lui ai ré^ pondu que tu ne le devais pas et que tu ne poui?aiB pas le faire. — C'est vrai, dit M. Simon^ je ne le doi9, ni ne le pui»... Et c'est après ce refus qu'elle s'est retirée dans sa chambre?
— Peu d'instants après,, mais sans avoir Pair blessée et £ftr chée de ce que je lui avais dit.. Seulement elle m'a priée^ elle m'a suppliée de ne pas te parler de cette folie ; et, en vérité, j'y mettais si peu d'importance, que je ne l'eusse pa8> fa^ sans ce que tu viens de me dire.
M. Simon raconta rapidement à sa femme ce qui s'était dit entre sa pupille et hii, et la pria d'aller près de Sabine.
Madame Simon.revint presque aussitôt. Sabine n'était pas chez elle.
On fit chercher dans toute la maison, et Ton finit par ap^ prendre du concierge que sa gouvernante avait été chercher un fiacre, et qu'elles étaient sorties ensemble. Dans les habi* tudes de Sabine, c'était une chose inouïe que d'être, sertie avec cette femme sans prévenir madame Simoa :
M. Simon, quoiqu'il pensîit que cette sortie avait raj^ort au sujet dont il avait été question entre lui et Sabine, se perdait en conjectures sur ce qu'avait pu vouloir faire sa pu> pille. ' .;»
Cependant toutes les questions de M. Simon aux gens de sa maison avaient été faites de manière à montrer cette sortie comme approuvée par lui ; il fit môme quelques plaisaateries sur la prétention qu'avait Sabine de faire des surprises pour le premier jour de l'an ; mais il fut tout surpris Imsquft
AU JOUR LE JOUR. m
quelqu'un M dit qu'a^ast de sortir, la goaTemante était feime s^informer à l'office de Tadresse de M. de Pnmy.
Sans pouvoir supposer qiie cet avis fût donné avec mm intention malveillante, madame Simon fat cependant iHeo vivement fâchée de cette circonstance; il faut à peu de chose pour donner un prétexte à une méchante parole; et de a bas qu'elle parte, elle trouve si aisément des écfaoa^ que la bonne dame se promit bien de gronder la jeune imprudente.
Mais M. Simon exigea de sa femme qu'elle parût complètement ignorer la démarche de Sabine, ou que du moin elle n*eût pas l'air d'y attacher d'importance, et lui promit desavoir bientôt la cause de sa sortie.
Une heure ne s'était pas écoulée que Sabine rentra.
Madame Simon lui laissa croire qu'elle avait trompé sa vigilance, et ce ne fut qu'une demi-heure après son retour qu'elle alla chez la jeune fille. Au premier regard, madame Simon devina qu'il avait dû se passer quelque chose d'eoEp traordinaire ; Sabine était rayonnante, une satisfaction intérieure brillait dans ses yeux.
Madame Simon, sachant que la joie est d'ordinaire asseï conmmnicative, dit alors à sa pupille : — Tu es tout à fUt guérie de ton mal de tête? — Toul à fait. — C'est probablement à la promenade que tu viens de faice que tu le dois?
— Bh bien! oui, dit Sabine joyeusement. Il y avait un si naïf contentement dans cette réponse, que
madame Simon ne voulut pas arrêter l'élan de cette joie, de peur de refouler en même temps la confidence qu'elle espérait obtenir. — Tu as donc fait de bien belles choses? dit-elle à Sabine. — J'espère en avoir fait une bonne, répondit celleci. — Et pent-on la savoir? — Vous la saurez le premier jour de Fan, dit la jeune lîlle ; c'est une surprise que je vous ménage, à vous et à mon tuteur.
La réponse de Sabine semblait faire allusion à unediost
â yraisemblable, c'est-à-dire à un cadeau qu'elle préparait pour ce jour-là (lo jour de Fan), que madame Simon pensa qu'elle et son mari avaient peut-être donné des raisons bien extraordinaires à une démarche toute naturelle.
Cependant elle fit quelques instances pour apprendre quelle était cette saiportante affaire; mais Sabine demanda si gracieusement et si instamment qu'on lui laissât son secret, que madame Simon fut à peu près convaincue que la sortie de sa pupille n'avait eu d'autre motif que des emplettes à faire.
Gela n'expliquait point cependant le grand fait de l'information qu'avait prise la gouvernante sur la demeure de Sylvestre. Mais il se pouvait que cela fût une démarche personnelle à la gouvernante, et d'ailleurs M. Simon s'était réservé le droit de pénétrer ce mystère, et madame Simon ne poussa pas plus loin ses questions.
Le reste delà journée se passa conune tous les jours qui avaient précédé ces deux derniers jours ; il n'y eut que quelques mots échangés à ce sujet entre le mari et la femme.
A l'heure du dîner, l'avoué dit tout bas : — Je sais tout.
— Eh bien?— C'est ce que j'avais soupçonné. — Est-ce mal?
— Non, assurément non. Mais c'est mal fait. — Il faut l'empêcher d'aller plus loin. — Peut-être, dit M. Simon, il m'est venu une idée... mais il faut bien y réfléchir.
L'arrivée de quelques convives empêcha l'explication d'aller plus loin, et la sourée s'acheva sans qu'il parût aux yeux de personne qu'il s'était passé quelque chose d'extraord!npire dans la maison.
Il n'en était pas de môme chez de Prosny.
Vers six heures, il retourna chez lui, caJmé par la réflexion qui lui avait fait considérer les petits événements de la veille et la rencontre du matin coname des circonstances très-vulgaires que son humeur avait.grossies, et qui ne recommenceraient plus. Le travail aussi, cette puissante distraction, était venu en aide à la réflexion, et, lorsqu'il arriva chez lui.
Syhestre était comme mi homme qui a clos \m compte fâcheux et qui se dit qu'il est inutile d'y penser davantage.
Pour mieux dire, 51 avait fermé la porte sur les tristes eouvenirs du passé et esr les espérances folles d'un avenir impossible, et il s'étaitremis, autant que possible, dans sa vie telle qu'elle était, telle qu'elle promettait d'être.
Dans cette disposition d'esprit, il se repentit de la brus* querie avec laquelle il avait, le matin même, répondu à sa tante, et il s'apprêtait à calmer, par ses prévenances et ses caresses, l'himieur qu'elle pouvait en avoir gardée. Mais en arrivant chez lui, il jugea que ce serait chose fort difficile.
Mademoiselle de Prosny était en train de mettre leur mo* deste couvert, et, au bonjour gracieux qu'il lui adressa, elle répondit par un bonjour rogue et sec, puis elle se détourna et continua le travail dont elle s'occupait, en levant les yeux au ciel, et en poussant de profonds soupirs.
Sylvestre se garda bien de toucher à cette colère par la moindre parole. Mademoiselle de Prosny lui faisait l'effet d'une machine électrique chargée outre mesure ; le moindre contact direct devait avoir pour résultat une véritable explosion.
n se tint à l'écart, et voulut rentrer dans sa chambre ; mais la tante avait trop amassé de colère sur son cœur pour rester plus longtemps avec un poids pareil, lorsqu'elle pouvait s'en décharger. Elle se mit donc à dire, d'un ton lamentable et comme si elle se parlait à elle-même : — Heureusement que ce sera bientôt fini! heureusement que j'aurai bientôt six pieds de terre sur le corps !
Sylvestre eut le courage de résister à cette première attaque, et se repha du côté de sa chambre.
La tante, voyant la manœuvre, reprit aussitôt : — Et si la mort ne vient ^as assez vite, il y a toujours moyen de débarrasser les ge?s de la présence qui doit les ennuyer... La Salpôtrière est faite pour les vieilles femmes.
50 AU :J0UR le jour.
A des natures pareilles à celle de mademoiselle de Proaif , il eût fallu pour neveu un homme qui écout&t de telles pa» rôles comme on écoute le bruit d'une cascade, sans s'inquiéter si les flots arrivent plus pressés ou plus lents ; mais Sylvestre n^avait pas cette patience, et il ne put retenir un mouvement d'humeur. La tante le vit; c'était assez pour déterminer la détonation.
Elle se tourna vers Sylvestre, les yeux ardents comme des charbons, le visage tremblant de colère : — Ce n'est pas assez tôt dans quelques jours sans doute *, c'est tout de suite quil faut que je parte! £h bien! sdt, tout de suite. Et si l'on m'arrête parce que je tendrai la main, on saura pourquoi je suis dans la rue, pourquoi je n'ai plus de quoi vivre!... C'est bien, c'est bien.
Sylvestre se jeta devant la porte extérieure, et arrêta sa tante en lui disant : — Mais qu'avez-vous donc? — Ne m'arrêtez pas, monsieur, rm me touchez pas! s'écria la vieille comme si elle avait été en présence de quelque horrible assassin.
C'est une chose fbrt désagréable pour un homme qui dun»che quelque chose d'un peu nouveau à dire, que d'être forcé de répéter ce qui a été écrit cent mille fois avant lui; mais la conduite de mademoiselle de Frosny nous force à le redire encore.
Quand une vieille femme s'avise d'être méchante, elle l'est avec une férocité près de laquelle la nature du tigre a toute la douceur de l'agneau. Ce qu'il y a surtout d'odieux dans cette iméchanceté, c'est qu'elle s'abrite derrière des égides que les honnêtes gens doivent respecter. AiasL ces terribles furies ne manquent jamais d'invoquer la feiblesse de leur sexe et la vénération due à leurs cheveux blancs. -^
Sylvestre avait eu à subir beaucoup de scènes de la partie sa tante, mais aucune encore de cette violence, aucune sur*
AU roUR LE JOUR. Et
tout qui eût procédé aii^ec cette rapidité et sans qa'on lui ea eût dit les motife.
— Idais expliquez-vous donc! s'écria-t-il; qa'avei-YOus, que vous art*-on Mt?
lËdemoiselle de Prosny le toisa d'un regard! de colère et de mépiis, et lui rendit : — Vous êtes un DEtohe!
Ge niot suffit pour éclairer les soupçons de Sylyest^. n i» douta plus que sa tante n'eût décountert quelle étedt la jeune fille à lagmelle' il wv^t cédé sa place à Tégiise. Il se trouva ctoDcr rqeté tout à ooupdans les pensées qu'il ar?ait résolu de fur ; l'impatience que lui avait causée la colère extravagante ds sa tante, jointe à rhumeur que lui donna la crainte d'une discussion à propos de Sabine, l'exaspéra, et il lui répondit d'un ton qu'il n'avait jamais pris jusque là. avec sa tante : — Laiissez-moi tranquille ! vous êtes une vieille folle!...
Après ce mot exorbitant, Prosny se retira dans sa diand)Te.
CTétaiit là une belle occasion pour sa tante de mettre à exé* cation son projet de départ, mais ce n'était pas là son but.
Elle resta un moment abasourdie de la violence du coup qu'dle venait de recevoir; mais presque aussitôt elle sentit que riieure était venue où il lui fallait briser, à sa première parole, la première révolte de son neveu, ou qu'il lui ftiUait perdre l'empire tyrannique qu'elle avait exercé sur lui jusqu'à ce moment.
EUe se redressa, et, ce qui peut paraître inouï à nos lec* teurs, plus furieuse qu'elle ne l'était, l'œil plus hagard, les lèvres plus contractées, elle alla se placer devant son neveu en lui disant : — Qu'àvez-vous dit, malheureux'^ qu'avezroMB dit? — J'ai dit... j'ai dit, fit Sylvestre en détournant la tète, j'ai dit que je vous demande un peu de repos, que je suis malade, que je suis malheureux, et qu'il ne s'en lliul de guère que j'en Unisse avec; la vie.
L'acceat dont Svlvestre prononça ces dernières paroles était
bien celui d'un homme qui, ne voyant nulle issue au malheur où il est enfermé, ne recule pas devant celle que la mort peut lui ouvrir.
Mais mademoiselle de Prosny, qui savait combien elle mentait lorsqu'elle criait sans cesse qu'elle souhaitait la mort, n'était pas femme à s'imaginer que ce désir pût être fiincère dans le cœur d'un autre, et elle répondit à Sylvestre :
— Cela vaudrait mieux que de faire ce que vous faites. Vous, le fils de M. de Prosny, vous aimez la fille du voleur Durand!
— Moi l s'écria de Prosny, qm ne s'était pas rendu un compte )sse7. exact des vagues sentiments qu'il éprouvait, pour que :»tte accusation ne le frappât point comme une injustice... moi! répéta-t-il! £hî je vous le répète, c'est de la folie. — Vous ne l'aimez pas? — Je la connais à peine. Je l'ai vue deux fois en ma vie. — Ah! fit la vieille : c'est donc cela qu'elle est venue aujourd'hui ici. — Ici Is'écria de Prosny ! ici, dans cet appartement: — Oh ! non, fit. la tante; si elle avait osé y mettre les pieds, si cette drôlesse, la fille de ce scélérat, s'était introduite ici... mais je l'aurais chassée avec un bâton... je l'aurais tuée.... Non, non! n'ayez pas peur, elle n'est pas venue ici... elle s'est arrêtée chez le portier. Et là «a complaisante, cette vieille infâme qui l'accompagne, a demandé si c'était bien ici la demeure de M. de Prosny, ce qu'il faisait, s'il était rangé.... Que saîs-je les informations qu'elle a prises?
Sylvestre était à cent milUons de beues de la colère de sa tante, et ne pensait plus qu'à cette étrange démarche de Sabine.
— Ce n'est pas possible ! s'écria-t-îl. — J'ai donc menti? repartit mademoiselle de Prosny. •— Mais pourquoi, dans quel but serait-elle venue ! — Vous devez le savoir... Quand on a des intrigues, on sait pourquoi les péronnelles qu'on aime viennent vous espionner jusque dans votre maison.
Mademoiselle de Ârosny pensait-elle véritablement ce
qu'elle disait, ou bien était-ce le besoin d'injurier cette jeune fille et de punir Sylvestre de ses égards pour elle, qui la faisait parler de cette façon brutale?
Toujours est-il que, profitant de la stupéfaction de oon neveu, elle continua : — Du reste, ça ne m'étonne pas : on hérite aussi bien des vices que de l'argent volé, et je ne suis pas surprise que la fille d'un scélérat soit une petite... — Ma tante, s'écria Prosny indigné, ne répétez jamais un mot semblable sur mademoiselle Durand (le mot avait, été dit), ne le répétez jamais ou, sur l'honneur de mon père, je vous le jure, je pars... je quitte la maison... je ne vous revois jamais.
La vieille eut peur... mais elle jugea que cette menace ne tiendrait pas contre un appel à des devoirs sacrés, et elle répondit : — Ob! mon Dieu! vous n'aviez pas besoin de me le dire, il fallait me laisser partir tout à l'heure, il fallait ne pas jouer la comédie, en faisant semblant de me retenir. Au moment où quelque chose de ces Durand nous a touchés, j'étais sûre que la misère viendrait tout aussitôt. Le père m'a réduite à la pauvreté... la fille me retire le dernier morceau de pain de la bouche, ça devait être. Âime-la, mon garçon, âime-la, c'est bien honorable pour toi. — Ma tante!... dit Sylvestre d'un ton suppliant. — Eh! bon Dieu! qu'est-ce que ça te coûtera? reprit mademoiselle de Prosny devenue plus calme, et par conséquent plus cruelle, parce qu'elle se faisait mieux écouter... ca te coûtera l'estime de tous les honnêtes gens... mais ça te débarrassera d'une vieille fille qui t'ennuie, qui te pèse, qui te coûte à nourrir... n y a compensation, sans compter l'amour de cette coureuse, qui prie le bon Dieu le matin et qui court le soir après les clercs de son tuteur. Va, mon garçon, va, tu es en bon chemin.
Sylvestre souffrait horriblement, mais il subissait la loi de toutes les natures vives et faibles.
Après un violent emportement, il s'était senti pris d'une sorte de lassitude soudaine, de découragement désespéré. Q
n'avait plus la force de se défendre, ni contre sa timte ni contre le hasard qui rayait jeté dans la fausse position où il
était.
n tomM sur une chaise, appuya sa tète sur ses deux mains et murmura sourdement : — Et n'avoir pas le courage d'en finir I — Que dis-tu?... fit la vieille. — Rien, rien; mais, je vous prie, laissez-moi ; je vous le jure, je n'ai rien fait, nea dit qui puisse vous irriter. Je ne sais pourquoi mademoiselle Durand est venue ici... Je ne veux pas le savoir. Si vous l'exigez, je quitterai l'étude de M. Simon, je ferai ce que vous voudrez; mais par grâce, par pitié, je vous en supplie, laissez-moi une heure de repos. J'ai tant souffert... je souffre tant.
On dit que lorsque le tigre, poussé par le seijd instinct de la destruction, s'attaque sans faim à un animal plus faible que lui, il le déchire avec fureur tant qu'il se défend; puis, Gttiché près de sa victime vaincue, il en surveille les derniers mouvements et la frappe de sa griffe puissante tant que bi chair tressaille dans les dernières convulsions de l'agonie ; puis enfin, lorsque tout mouvement a cessé, quand tout gémissement s'est éteint, la bête fauve s'éloigne avec dédain de. ce corps inerte. H en fût de même de la méchanceté dQ la vieille...
— Pauvre sot, pauvre niais! dit-elle à son neveu, vaincu et abattu devant elle.
Et comme il ne répondit pas, comme il tomba tout à fait là tète sur la table, immobile et anéanti, elle s'en alla enlevant les épaules et en disant : — Et ça s'appeRe un hommel
kV JOUR LE JOUK.
27 décembre 18)f
Hier (défait le jour où M. Simon avait prié M. de Bellestar ée passer chez lui.
En recevant cette invitation, le marquis se persuada que * effet qu'il avait produit dans la soirée du réveillon avait été à complet, que son mariage était une af&ire faite.
Le système des tourbillons et des atomes crochus qui s*attoqpent les* uns aux autres et qui finissent par faire des mondes, est on ne peut mieux applicable à la vie humaine. Mœi une passion se met en mouvement, ^e commence son tourbillon, et voilà que mille circonstances, qui seraient de» meurées isolées sans cette passion, s'y rattachent; à celles» ci viennent s'en joindre d'autres qui en accrochent de nouvelles, si bien qu'en peu de temps, ou plutôt selon la rapidité du tomrbillon, la plus petite aventure peut devenir une grosse histoire.
Pour vous prouver la justesse de cette- comparaôsoii, je vous prie de suivre M. de Bellestar, qui entre chez son Injoutier avant d'aller au rendez-vous de M. Simon.
Supposez que M. de Bellestar n'eût pas voulu épouser mademoiselle Durand ; supposez que mademoiselle Durand n'eût pas fait attention à M. de Prosny ; supposez que notre .tourbillon qui marche depuis deux jours, n'eût commencé sa rapide rotation que demain, et rien de ce qui est arrivé et de ce qui arrivera n'eût été comme cela est et comme cela sera, n est impossible que M. de Bellestar ne fût pas entré chez son bijoutier, il est surtout très-certain que cette visite nTeûtpas eu; les. résultats qu'elle amena.
M. de Bellestar venait s'informer si quelques bijoux qu'il avait commandés seraient achevés pour l'échéance fatale des étrennes.
Le bijoutier, tout fier d'avoir plus que satisfait aux exî« gences d'une telle pratique, ouvre une armoire dans laquelle il renferme les diamants et les bijoux d'un prix trés-élevé.
Le regard de M. de Bellestar suit la recherche que le bijoutier fait de l'écrin qui lui est destiné, et ce regard rencontre tout à coup un bracelet fort simple, mais enrichi d'un brillant plus qu'ordinaire.
Ce diamant, ce bracelet, M. de Bellestar les connaît ; il les a vus, il y a à peine trente-six heures, au bras de mademoieelle Durand.
Voilà qui est bizarre, étrange, inouï, peut-être se trompe-t-il.
— Pardon, dit-il à M. Léonard, montrez-moi donc ce bracelet; il me semble très-remarquable. — Ceci? répond M. Léonard à M. de Bellestar, sans remarquer l'air sérieux du marquis.
Celui-ci regarde, examine, et devient de plus en plus assuré que c'est bien là le bracelet de mademoiselle Durand.
— Ah ! fait le bijoutier, qui voit enfin l'attention de M. de Bellestar, c'est une belle pierre, et si c'était mieux monté...
— Vous êtes chargé de la remonter? — Non.... non.... dit M. Léonard, occupé de l'écrin qu'il va soumettre au jugement sévère du marquis. — Ce bijou est-il donc à vendre?
— Pas le moins du monde, répond M. Léonard. Voici ce que vous m'avez commandé. — Ce bracelet n'est donc pas à vous? dit le marquis. — Malheureusement non ! — Et à qui donc appartient-il?
Le bijoutier s'aperçoit enfin de l'insistance du marquis et répond : — Ce n'est pas mon secret. — Il y a donc un secret? fait M. de Bellestar.
M. Léonard examine à son tour le marquis et lui dit d'un
AU JOUR LE JOLI). <»t
ton alanné : — Vous connaissez ce bijou? — Parfaitement ! — Rh bien! s^écrie H. Léonard, je vous en supplie, yeuillei garder sur ce sujet le plus profond silence. Je suis désolé; j'avais dit à ma femme de le monter dans notre appartement avec tous les autres bijoux qu'on m'a apportés... mais je suppose que monsieur le marquis voudra bien être discret.
M. de Bellestar pensait beaucoup; il tira enfin cette conclusion de ses profondes méditations : — Discret 1 dit-il, je vous promets de Tétre. Mais je suis curieux, et il faut que TOUS me disiez comment et pourquoi ce bijou et d'autres, à ce qu'il parait, sont arrivés dans vos mains. — Je suis désolé, monsieur le marquis ; mais c'est une affaire toute particulière et dont j'ai promis de ne point parler.
M. de Bellestar se renferma encore une fois en lui-même et se trouva si intrigué, si curieux d'apprendre ce mystère, qu'oubliant tout à fait Ténorme distance qu'il y avait entre lui et son bijoutier, il lui répondit en clignant des yeux : — Et si je vous disais que cette affaire peut me regarder beaucoup?
M. Léonard ouvrit de grands yeux.
M. de Bellestar crut avoir trouvé quelque chose de spirituel, et, comme tous les gens qui n'en ont pas l'habitude, il se laissa aller à l'envie de le dire.
— Oui, monsieur Léonard, peut-être s'agira-t-il bientôt 4'un écrin de mariage, et peut-être ce diamant devait-il s'y trouver. %>
Ce fut le tour du bijoutier d'établir avec lui-même un col* loque intérieur; il parait que le résultat en fut très^xcellent, car il prit un air joyeux et confidentiel et reprit : — Eh bien! monsieur le marquis, je vais vous raconter comment cela s'est passé, et, si je ne me trompe, je crois que cela vous fera plaisir. — Tant mieux, fit le marquis, car, puisque j'ai commencé, je puis vous dire qu*en sortant de chez vous je vais chez M. Simon.
La confidence à faire parut assez importante à M. Léonard pour qu'il fît passer M. de Bellestar dans le cabinet attenant à son magasin, et voici ce qu'il raconta : — Hier, mademoiseUe Durand vint chez moi ; je la connais depuis son enfance, ayant été le bijoutier de sa mère et ayant fait jadis des affaires importantes avec son père. — Un mot à ce sujet, dit M. de Bellestar, en interrompant M. Léonard, on a dit beaucoup de mauvaises choses sur ce M. Durand ; puisque vous Tavez connu, qu'en pensez-vous?
Le joaillier fit une légère moue et repartit : — M. Durand avait d'assez grands capitaux; il les faisait valoir à sa manière, et ceux qui ont cru se trouver lésés ont beaucoup crié. Mais, vous le savez, monsieur le marquis, les capitalistes, au moment où ils prêtent, sont des anges bienfaiteurs; puis, quand l'heure est arrivée de leur rendre ce qu'ils ont prêté, ce sont des usuriers, des fripons, des voleurs; mais monsieur le marquis sait comme moi qu'il faut beaucoup rabattre de toutes ces criailleries. Donc, pour en revenir à mademoiselle Sabine....
D semblait que l'air réjoui de M. Léonard eût rassuré le marquis sur le chapitre du bracelet, car il en revint pour sa part à 'M. Durand le père : — Pardon encore, lui dit-n, quoique je sois tout à fait en dehors des sots préjugés qui font peser sur les enfants les fautes de leurs parents, je ne serais pas fâché d'être mieux informé relativement à M. Durand.
Cette prétention d'un marquis, fort entêté de sa ni^bbsse, à ne point partager un préjugé vulgaire, mérite d'être expliquée.
Au compfte des hommes comme M. de Bellestar, la naissance n'est une question importante que pour ce qu'ils appellent les gens nés, et, pour parler en termes catégoriques, comme les vertus d'un bourgeois ne donnent pas à ses enfants le moindre titre à Êrtre autre chose que des bourgeois, son improbité ne leur enlève rien.
AU JOUR LE JOUR. 8f
La grande tache des gens de cette sorte étant ^la hcntigeoisie, rien ne Tefface et rien n*y ajoute, et du moment qu'un mariage noble peut couYrir la plus grande, il doit couTrir encore plus aisément les petites.
Cependant la question du marquis semblait embarrasser cruellement le bijoutier, et il répondit : — Pour ma part, je n'ai jamais eu à me plaindre de M. Durand. — Quel genre d'alfaires faisiez-vous donc avec lui? — M. Durand, indépendamment des affaires industrielles où il avait gagné sa fortune, aimait à obliger. Trompé souvent, il fmit par demander des garanties. U lui arriva donc de faire quelquefois des avances considérables sur des dépôts de bijoux, d'argentche, de diamants. U en résulta que, lorsqu'il avait perdu tout esr poir d'être remboursé,. il fallait bien qu'il se défit de ces bijoux; alors il s'adressait à moi... et... — Je comprends, lit M. de Bellestar.
Le père de Sabine avait eu, panai d'autres qualités, celle dp. préteur sur gages.
Malgré son dégagement sincère des vulgaires préjugés, le marquis fut peu charmé et s'éloigna le plus vite possible de cette pensée, en disant à M. Léonard : — Donc vous avez vu Mer mademoiselle Sabine? — Oui, monsieur ie marquis, je croyais qu'elle venait faire quelques emplettes, et je m'apprêtais à lui montrer mes plus belles parures, car elle a une plus grosse fortune que ne le dit son tuteur ; mais je fus très-étonné lorsqu'elle me dit qu'elle voulait me parler en particulier. Une fois dans ce cabinet, elle sortit d'un petit sac de velours, non-seulement le bracelet que vous avez vu, mais une rivière de diamants, des boutons admirables, enïlin un collier de perles, tout cela d'une beauté rare. — 11 faut, me dit-elle, que vous estimiez tout cela. — Pourquoi cela? lui dis-je. — Dites-moi ce que cela vaut, reprit-elle. — (Test fort difficile, répondis-je.
Et en effet, ne sachant quel était son but, et ne voulant
pas lui donner des prix exagérés, j 'estimai tout cela à cinquante mille écus, bien que cela vaille au bas mot deux cent cinquante mille francs. — Ah ! c'est bien, me dit-elle d'un air joyeux ; je craignais qu'on ne m'eût trompée sur la valeur réelle de ces bijoux.
Je ne sais pourquoi, mais c'était pour parler, plutôt que pour faire une proposition sérieuse ; mais je lui dis : — S'ils étaient à vendre, je m'engagerais à en trouver ce prix-là.
Mademoiselle Durand s'empara aussitôt de cette parole, qui m'était échappée par hasard, et se hâta de me dke : — Eh bien ! monsieur Léonard, vous pourrez encore plus aisément me faire prêter cent mille francs sur un pareil nantissement? — Mademoiselle Durand, fit le marquis tout stupéfait, venait pour emprunter cent mille francs sur gages !
L'étonnement de M. de Bellestar l'avait empêché de remarquer le sens des paroles que l'ajfcien comphce du père Durand avait, disait-il, si mnocemment laissées échapper devant la jeune fille, en offrant de vendre cinquante mille écus ce qui valait presque le double de cette sonune.
M. Léonard s'empressa de reprendre : — A votre étonnement vous devez juger du mien. Comment ! m'écriai-je, mademoiselle, vous voulez emprunter cent mille francs? — n me les faut, me répondit-elle résolument, aujourd'hui, sinon aujourd'hui, dans deux jours au plus tard. Voyez si vous pouvez faire ou me faûre faire cet emprunt ; si vous ne le pouvez pas, j'ûrai ailleurs.
Gela devenait grave : eUe pouvait aller dans une maison où l'on abusât de sa position. Vous comprenez, monsieur le marquis, il y avait de quoi la fahre assassiner en plemjour dans ime arrière-boutique ; c'était effroyable.
D'un autre côté, je réfléchis qu'elle était mineure, que c'était une chose impossible que de la satisfaire moi-même.
D'un autre côté encore, je ne pouvais lui faire l'insulte de retenir tes b^oux.
Dans cette perplexité, je pris un moyen terme, et je lui dis : — Vous devez savoir qu'une afliadre de cette importance De se conclut pas en une heure. Je n'ai pas les cent mille francs, mais je puis )es trouver, et si vous voulez me laisser les bijoux jusqu'à demain, je pourrai vous donner une répense certaine dans la journée. — Mais, reprit-elle, penaes- Yous que cela puisse se faire?
Je voulais la rassurer, sans cependant lui faire de promesses que je ne voulais pas tenir, et je lui dis : ^ Si l'affaire est possible, vous la ferez avec moi plutôt qu'avec qui que ce soit.
Sur cette assurance, elle partit après m'avoir dit, toutefois :
— Ce que je vous demande surtout, c'est le plus profond secret. — Ah ! diable, fit le marquis ; et c'est aujourd'hui que vous devez lui faire cette réponse?— Oui, fit M. Léonard d'un air mystérieux et ravi ; les cent miUe francs sont là tout prêts.
— Gomment, reprit M. de Bellestar, un homme comme vous, un homme grave, vous avez pu prêter les mains à une pareille folie ! — Ah ! monsieur, fit le bijoutier d'un air important, quelle idée avez-vous de ma prud'homie f Non, monsieur, non, je n'ai point prêté les mains à cette folie, quoiqu'à vrai dire je les aie un peu prêtées, puisque je prête les cent mille francs.
C'était trop d'esprit pour le marquis, à ce qu'il parait, car il riposta assez peu galamment :
— Je ne vous comprends pas du tout... Veuillez vous expliquer plus clairement. — Eh bien ! fit M. Léonard en appuyant sur les mots ; eh bien ! mademoiselle Durand n'était pas à cent pas de la maison, que j'allais chez M. Simon lui dire ce qui venait de se passer. — Ah!... Et M. Simon a permis que vous lui fissiez ce prêt ? — Il parait, reprit M. Léonard, que c'est une histoire... M. Simon ne s'est pas décidé conune ça tout de suite, il a réfléchi; il ne voulait pas, puis il voulait, il avait l'air fort embarrassé ; enfin il s'est écrié :
— Faites-le, monsiear Léonard, donnez à Sabine ce qia^'eMe vous demande. C'est une épreuve que je veux tenter, et peutêtre cela linira-t-il une affaire qui m'embarrasse beaucoup. -^ C'est extraordinaire, dit le marquis ; M. Simon laisse à sa pupille faire un pareil emprunt, sans même s'étonner de la gravité de la démarche, de la singularité de l'action, indépendamment de l'énormité de la somme! — Il paraît qu'il y alà-dessous un mystère, fit M. Léonard. — Mais plus j'y pense, plus c'est inconcevable. — Du reste, l'affaire est très-régulière; j'ai passé un écrit avec M. Simon, pour que la garantie que j'ai fût valable, et pour que les bijoux pussent être ïelirés sans difficulté.
M. de Bellestar réfléchit longtemps. Ses confidences au bijoutier lui avaient trop rapporté pour qu'il les regreltât, mais il ne jugea pas à propos de lui faire part de ses lè* Itexions.
M. de Bellestar quitta M. Léonard après avoir regardé ses propres bijoux avec distraction, et les avoir acceptés avec assez de faciUté pour qu'fi dût être extraordinairement préoccupé.
En effet, cette découverte sonnait mal à l'oreiUe du mardis. Ou la démarche partait de Sabine, et c'était là un fait qui méritait d'être approfondi d'une façon complète pour un futur époux ; ou le fait partait de M. Simon, et peut-être avait* il usé de ce moyen pour trouver de l'argent pour lui-mé^^e en un pressant besoin.
Mais, dans ce cas, elle révélait une très-singulière administration des biens de sa pupille ; c'était un acte qui .tievait faire regarder de près dans la position de M. Simon, c'était «nfin un événement qui changeait les dispositions de M. de Bellestar, ou qui du moins refroidissait de beaucoup son ardeur.
Bien que la fortune du marquis fût de beaucoup plus considérable que celle de mademoiselle Durand, il avait cepen-
éantcoDipté dans les d^^sme» cpii l'aYaieat 9é,éaiLf tes cent mille livres de rentes qu'elle possédait en bonnes terres^ le» capitaux placés sur lÉtat et jusqu'à ces joyaux dont Texis* tence était connue aussi bien que Torigine. La beauté, la giâce, lasupéiiûritéde Sal»ne avaient eu une assez large part dans Tesprit du masqjois, sans qu'il voulût raocroitre, et il pensa que quelle que fût la fortune qu'on lui apportât, et quelle que fût la âeone^ elles ne suffisaient pas une fenuoe qui procédait par cs^ces de cent mille francs.
Le marquis examina le fait qu'il venait d'appraidre sou» tousses aspects, sans pouvoir lui donner une explication plaii-^ âble, et il arriva chez M. Simon tout cuirassé de mauvaise humeur et de déliance.