‹ Au jour le jourChapitre 3 sur 41 · TII · texte numérisé non relu

TII

Lorsque le marquis entra chez l'avoué, il s'était fait d'avance un plan très-habilement conçu, vu sa grande sim<^ plicité.

Ce plan eût pu faire croire que le marquis était un homme d'esprit, car il consistait à garder un silence à peu près com» plet, et à laisser parler M. Simon.

D'ordinaire, les sots comptent plus sur ce qu'ils diront que sur ce que diront les autres.

Or, comme nous sommes à peu près assurés que le marquis de Bellestar manque de ce qu'on appelle pr^^cisément de l'esprit, en prenant ce mot dans son sens absolu, il faut reconnaître qu'il avait à un degré supérieur ce qu'on appelle l'esprit des affaires.

Pour atteindre son but, il se composa un visage satisfait^

et fit étalage de son empressement devant les clercs de l'étude, quand il demanda M. Simon.

« On introduisit immédiatement le marquis dans le cabinet de Tavoué.

Gomme la blonde Vénus qui laissait après elle un parfum enivrant dans Teau qu'elle avait traversé, ou comme un renard qui a empesté de ses fauves exhalaisons le fourré où il a passé, le marquis laissa après lui je ne sais quelle odeur de ridicule qui excita la verve de tous les clercs de Tétude. Ils se mirent à la piste des causes de sa venue.

Etait-ce un procès?

Le marquis en avait avec beaucoup de ses fermiers, avec quelques-uns des locataires de ses maisons, et avec bon nombre des entreprises où il était intéressé. Mais, comme tous ses procès étaient à jour, on commença à supposer qu'il venait pour quelque affaire d'un nouveau genre.

Sylvestre entendait de son cabinet le babillage des clercs , et les laissait volontiers cribler M. de Bellestar de leurs moqueries.

Si généreux qu'on soit, on n'est jamais fâché d'entendre médire de l'homme qu'on déteste.

D'ailleurs, Sylvestre était plus préoccupé que personne de l'arrivée de M. de Bellestar, et il ne songeait guère en ce moment à la bonne tenue de l'étude. Les anecdotes de toute espèce sur l'avarice du marquis couraient d'un pupitre à l'autre , lorsque tout à coup la voix glapissante de Radinot vint interrompre les mille suppositions qui se croisaient dans l'air.

'-' Vous êtes tous des...

(Cette phrase voulait dire : Vous êtes des imbéciles.)

— Je sais, moi, pourquoi le marquis en question pose dans ce moment-ci chez le patron.— Tu sais cela, toi ? Est-ce que le marquis t'a demandé conseil ? —Il m'a confié l'affaire. —

À toi? — A moi, et ça pas plus tard qu'il y a deux jours. — Où ça? — Chez le patron, à souper^ — H ne t'a pas parlé! — .Possible, dit Radînot, attendu qu'il a eu toujours la bouche pleine ; je n'en suis pas moins dans sa confidence. — Est-ce qu'il a enyie de t'acheter une étude! lui dit l'un. — Ce n'est pas pour ça, dit un autre; il lui a offert une charge de groom, et il est venu chez le patron prendre des renseignements pour savoir comment Radinot cire les bottes. — Eh ! Radinot, cria l'un d'eux, veux-tu que je te donne un certificat sur la manière distinguée dont tu achètes les pommes cuites et le fromage de Brie ?

Le jeune clerc laissa pleuvoir sur lui, pendant quelques minutes, un déluge de semblables quolibets, et comme la riposte ne lui manquait pas d'ordinaire, il fallait qu'il fût bien sûr de Teffet foudroyant de sa nouvelle pour se laisser ainsi accabler.

Enfin la curiosité l'emporta, et l'on cessa les plaisanteries pour dire de tous côtés : — Allons, Radinot, voyons, qu'astu découvert? — Moi! fit Radinot, rien du tout... rien du tout.

Ce fut une immense acclamation de mépris contre Radinot, acclamation qui fut calmée par un : « Messieurs ! messieurs ! » sorti du cabinet de Sylvestre.

En ce moment , Radinot glissa sa tète sur son pupitre comme un serpent, et dit à voix basse , mais cependant de manière à étr& entendu de ses camarades : — En/oilà un qui sait aussi bien que moi pourquoi le marquis ^nt par ici traîner ses bottes vernies, et je parie deux sous contre un milliard que ça ne l'amuse pas autant que moi.— Voyons, finiras-tu? De quoi s'agit-il? — 11 s'agit, reprit Radinot en baissant encore la voix, que le cUent qui est là dedans a envie de marquiser la pupille du patron.

Radinot fut généralement hué.

Le peu de succès qu'il obtint lui fit assez oublier sa pru«

dencc pour qu'il élevât la yoix plus qu'il ue le devait, et il dit assez haut pour que ses paroles arrivassent à Toreille de Sylvestre : —Je parie une de Bordeaux que, si elle le veut, ma*demoiselle Durand sera dans un mois marquise de Bellestar. — Si elle le veut est joli, dit qudqu'un.

— Que oui qu'elle le voudrait si on le lui offrait. — Gest ce qui te trompe, reprit Radinot, elle trouve le marquis bote comme un chou. — Elle te l'a conté, sans doute! dit- <m à Radinot. — Pardieu ! je crois bien, repçit un autre, elle est tombée amoureuse de Radinot.

Les plaisanteries allaient continuer sur ce chapitre, lors* que Sylvestre entra dans l'étude.

Tout le monde se tut, et Sylvestre dit d'un ton fort sévère : —Messieurs, je crois devoir vous prévenir que si une plaisanterie pareille à celle que vous venez de faire recom* mençait dans l'étude , je serais forcé d'en avertir M. Simon, et vous savez tous comment il s'y prendrait pour qu'elle ne se renouvelât plus.

Tout le monde avait baissé la tête sur son papier, eaccepté Radinot, qui examiné Sylvestre en dessous.

Le jeune drôle avait remarqué l'altération de la voix, du maitre clerc , et il put voir avec quelle peine de Prosnymaitnsait son émotion.

Aussi murmurart^l , au moment où Sylvestre retournait à sa place; — Toi, tu fais ton malin, mais je te connais, va !

Cependant, tandis que ceci se passait à l'étude, void oe qui se passait dans le cabinet de M. Simon : — Je me ceads avec empressement â votre invitation, lui avait dit le marquis, et je suis on ne peut plus désireux d'sq)prendre en quoi je puis vous être agréable. — M. de Bellestar , lui dit l'avoué, ce n'est pas un service, mais une explication que j'ai à vous demander. — De quoi s'agit-il? repartit le marquis en prenant la posture d'un homme prêt à écouter ce

AU JOUR LE JOUa, «7

qu*4»i a à lui dire. — Eh bien! dit M. Simon, répondez-moi fianchement : ai-^e bien compris l'intention qui tous a &it désirer d'être invité à mon modeste réyeillon, en supposant que Yous y veniez pour voir plus particulièrement made* moiselle Durand? — Je ne dis pas non, répondit ]e marquis.

— Eh bieni reprit Tavoué , qu'en pensez-vous? Je peuse que mademoisdle Durand est fort belle, fort spirituelle, fort bonne musicienne , et qu'elle danse à ravir.

&tte réponse faite d'un ton dégagé, désorienta M. Simon, qui croyait au marquis une véritable passion pour Sabine.

£t comme il ne voulait point avoir l'air de la jeter à la tête de qui que ce fut , il répondit à M. de Bellestar : — En ce cas, M. le marquis, j'ai mille millions de pardons à vous demander de vous avoir dérangé.

A son tour, M. le marquis fut embarrassé de l'espèce de congé qu'on lui donnait si lestement, et il répliqua :

— Mais vous aviez probablement quelque autre chose à me demander que mon opinion sur le compte de mademoiselle Durand? — Pas autre chose, lui dit l'avoué, et je ne vois pas la nécessité de jouer au fin entre nous; j'avais cm remarquer cet été que ma pupille vous plaisait. En insistant pour venir à notre réunion d'avant-hier , vous m'avez fort clairement laissé voir vos intentions. D'après le ton dont vous venez de me parler de Sabine , il me parait que la rencontre de dimanche a modifié ces intentions, fll est donc inutile d'en parler plus longtemps. —Diable! lit le marquis , comme vous y allez, monsieur Simon ! Le mariage est une affaire trop sérieuse pour la conduire avec cette rapidité , et quoique vous ayez bien jugé de mes sentiments pour mademoiselle Durand , je vous assure que je voudrais être plus instruit que je ne le suis de son caractère , de ses goûts , de ses habitudes , de..»

Ici le marquis s'arrêta.

— De quoi donc? fit Tavoué, qui remarquait Tafifectation ayec laquelle M. de Bellestar avait prononcé ces dernières paroles. — De ses actions, s'il faut vous le dire, repartit le marquis. — Gomment, de ses actions? fît l'avoué d'un ton presque fâché. — Je les crois toutes innocentes, reprit le marquis de Bellestar; mais peut-être ne sontelles pas toutes accompagnées de cette réserve qui est une des vertus les plus nécessaires dans le monde où elle serait appelée à vivre. — Toutes les actions de ma pupille, monsieur le marquis, dit vivement M. Simon, sont irréprochables. — Toutes ? dit finement M. de BeUestar. — Je vous avoue que je ne vous comprends pas, monsieur; le doute que me semblent exprimer vos paroles m'autorise à vous demander une explication formelle à ce sujet. — Je croyais que vous n'en aviez pas besoin , reprit le marquis.

Ceci fut dit d'un ton qui s'adressait plus directement à M. Simon , et semblait l'accuser de ne pas dire tout ce qu'il savait.

Notre avoué ne put penser qu'une démarche faite la veille par sa pupille eût pu déjà venir à la connaissance du marquis; il craignit une imprudence de Sabine, une action échappée à sa surveillance , et , tout alarmé de cette idée, il dit assez vivement au marquis : — Monsieur, je réponds avec franchise à qui m'interroge de môme. Après ce que vous venez de dire, vous me devez, pour ma pupille et ppur moi , de vous expUquer clairement. Dans les esprits mal faits, les intentions prennent un mauvais sens, conune la matière qu'on verse dans un moule mal tourné.

La vivacité de M. Simon fit croire au marquis que le tuteur avait peur; il ne s'arrêta plus à l'histoire des cent mille francs du bijoutier Léonard; mais il s'imagina que toute la gestion de M. Simon n'avait pas été ce qu'elle devait être.

Etonné de là demande qu'on lui faisait d'une réponse 'atégorlipie relativement à Sabine , sa défiance natureOe, jointe à sa fatuité , lui fit croire qu'on avait hâte de profiter de sa passion pour la lui faire épouser, et le marquis se tint encore plus serré qu'il n'avait résolu de Fôtre. Il répondit donc, après un instant de silence : — Vous comprenei, monsieur Simon , que je n'ai point de question à vous faire. Sur quoi pourrais-je vous interroger !.. Sur les qualités de mademoiselle Durand? je la crois douée de toutes les vertus; sur la position de sa fortune? je la crois excellente et régulière, puisque sa fortune a été dans vos maîns.

M. Simonne pouvait plus douter qu'une circonstance qu'il ne pouvait s'expliquer avait complètement changé les senti* ments de M. de Bellestar, et il lui dit avec une certaine hauteur : —Monsieur le marquis, je m'attendais à plus de loyauté dans votre réponse. — Monsieur Simon! fit «le marquis d'un air indigné. — Monsieur le marquis, reprit l'avoué, il est inutile de pousser plus loin cet entretien. Je vous répéterai encore ce que je vous ai dit : « A une question franchement faite, je réponds franchement... à des paroles dont 1er sens m'échappe, quoique j'en comprenne la malveillance, je n'ai rien à répondre. » — Comme il vous plaira, monsieur, dit le marquis avec emportement-, je souhaite que vous trouviez poiir mademoiselle Durand un mari qui soit moins exigeant que moi.

M. Simon pâlit de colère, et reprit aussitôt : — Monsieur de Bellestar, voilà dix ans que j'ai l'honneur d'être chargé de vos affaires, je désire que vous trouviez quelqu'un qui les fasse plus loyalement que moi.

Le marquis sentit qu'il avait été par trop loin, et il voulut ramener un peu M. Simon.

— En vérité, dit-il, je ne sais ce que vous voulez dire.

La figure de M. Simon montrait suffisanunent qu'il lui fallait toute la force de sa volonté pour ne pas procéder

d'une manière plus directe à sa rupture avec le marquis. A ce moment, et comme s'il eût voulu ajouter, par la présence d'un tiers, au pouvoir de la contrainte qull s'imposait, il ouvrit la porte de son cabinet et appela Sylvestre.

Celui-ci entra.

L'accent altéré de la voix de M. Simou» la pâleur de son visage étonnèrent Sylvestre, et, dans le premier moment, il se crut la cause de cette colère, comme si son patron avait deviné la colère qu'il ressentait lui-même de la présence de M. de Bellestar, comme si toutes les agitations que lui donnait la pensée de Sabine avaient été révélées à son tuteur.

Mais Sylvestre ne garda pas longtemps cette appréhension, lorsque M. Simon lui dit avec une vivacité qui n'avait rien de fâcheux pour lui : — M- de Prosny, vous ferez mettre en ordre tous les doss?.ers concernant les affaires de M. de Bellestar, et vous les tiendrez à la disposition de celui de mes confrères qu'il lui plaira de vous désigner. — U sufât, monsieur, répondit Sylvestre.

Le marquis comprit abrs tout à fait qu'il avait très-foUement joué le rôle de finesse qu'il s'était tracé; et, dans l'espoir de réparer sa maladresse, il ne quitta point la place près de la cheminée de M. Simon.

Celui-ci, cr<>yant que le marquis ne comprenait pas sufîlsaounent qu'il n'avait plus qu'à se retirer, dit tout haut à Sylvestre : — Est-ce qu'il n'y a pas là quelqu'un qui m'att^?— Pardon, fît Sylvestre, il y a là M, Léonard, le bijoutmi qui désire vous parler. — Ah l c'est M. Léonard l s'écria gQ marquis.

M. Simon, à cette exclamation, se tourna vers M. de BelleAtar^ et son regard luidemanda sans doute en quoi l'arrivée de M. Léonard pouvait le frapper à ce point, car le marquis s'inclina, et se décidant à aborder enfin la question, il dit d'un air mystérieux : — Je sors de chez lui| mansieur Simon..

Getta parole arrêta H. Simao.

AU JOUR LE JOUK. 7t

ff

H ne douta plus de rindiscrétion du bijoutier, et if esfAiquu par conséquent les réticences de M. de Bellestar. En effet, la démarche de Sabine était assez extraordinaire pour alarmer un bomme moins susceptible que le marquis, et du moment qu'il en était informé, une explication devenait indispesisable.

—Priez M. Léonard de m'attendre, dit tristement M. Simon, je suis à lui dans quelques minutes.

Sylvestre se retira, et le tuteur revint près du marquis, qui, cette fois, alla au-devant de la question qui lui allait être faite.

— Oui, monsieur Simon, je sors de chez M. Léonard, et je dois vous dire comment j'ai appris ce que mademoiselle Du* rand était allée faire chez lui.

Comme on se l'imagine aisément, le marquis se garda bien de dire à M. Simon la mauvaise part qu'il lui avait faite dans son esprit relativement à ce singulier emprunt, et pour excuser ses insinuations, il lui dit qu'il avait d'abord cherché â savoir si véritablementM. Simon en avait été averti, persuadé que M. Léonard l'avait trompé sur ce chapitre.

— Tout ce que vous a dit M. Léonard, répondit M. Sioum, est exactement vrai. Il m'a averti de la démarche de Sabine, et j'ai autorisé M. Léonard à faire ce qu'elle lui avait demandé. L'heure est arrivée où eUe attend la réponse de M. Léonard. Il faut qu'il la lui apporte ou le but que je me propose seramanqué«

M. SimoQ appela le bijoutier, qui parut peu surpris de voir M. de £ellestar dans le cabinet de l'avoué.

Mez chez mademoiselle Durand, lui dit M. Simon; remettez lui la somme qu'elle vous a demandée, et n oubliez pas que, ni moi ni personne, nous ne devons rien savoir via-àvis d'eUe de œtle affake.

Le bijoutier sortit, et M. Simon dit au marquis : -^Js bar

sard me force à une explication qui m'est pénible à plus d'un litre et pour plus d'une personne, et j'avoue que j'aurais payé de ces cent mille francs le pouvoir de m'en dispenser. ^ De quoi s'agit-il? dit le marquis d'un air fort étonné. —Veuillez m'écouter, et vous comprendrez peut-être comment ma générosité est moindre que vous ne le pensez. Du reste, monsieur le marquis, je ne vous presse plus de me répondre relativement à vos intentions vis-à-vis de ma pupille. Quelles (lu'elles soient, je tiens à vous donner une explication que vous eussiez dû peut-être me demander plus franchement. Je parle à un homme d'honneur, et j'aime à croire qu'aucune des paroles que je vais dire ne sera répétée par lui.

M. de Bellestar le promit, et M. Simon commença son récit.

M. Simon raconta d'abord à M. de Bellestar comment M. de Prosny le père avait confié toute sa fortune et celle de sa sœur à M. Durand, et comment celui-ci l'en avait dépouillé.

Ce sujet était assez peu agréable pour les oreilles d'un futur, et le marquis approuva silencieusement la rapidité avec laquelle le tuteur passa à d'autres considérations. Celles-ci eurent rapport à ce que nous avons déjà dit des sentiments élevés de mademoiselle Durand sur les devoirs de la probité.

M. Simon fît à ce sujet un éloge de Sabine, qui toucha le marquis beaucoup moins que le tuteur ne l'eût voulu. Puis (;nfin il arriva à ce qui avait eu lieu entre Sylvestre et sa pupille, et il déclara à M. de Bellestar qu'il ne faisait aucun doute que la somme empruntée par Sabine ne fût destinée à de Prosny.

AU JOUR LE JOUR. n

Cette déclaration ne dérida point le futur. M. Simon com- {urenait parfaitement le calcul qui se faisait dans Tesprit du :Zsrqais.

— En eflfet, se disait celui-ci, si cette manie de restitution 8'empare de mademoiselle Durand, d'après ce que je sais de l'origine de sa fortune, il se pourrait bien que, tout compte lait, il ne lui en restât que bien peu dans les mains.

M. Simon alla au-devant de cette fâcheuse apprélicnsioD, et dit à M. de Bellestar : — Je suppose, monsieur le marquis, ^'au lieu de marier ma pupille aujourd'hui ou dans un mois, je Teusse mariée il y a deux mois, assurément elle n'eût pas osé faire, sans la volonté de son mari, ce qu'elle a fait aujourd'hui sans la volonté de son tuteur. Elle eût cousidéré sa fortune comme celle de son époux, et n'en eût point disposé à son insu.

Je sais parfaitement qu'elle a fait aujourd'hui plus qu'elle ne pouvait et qu'elle ne devait, et qu'un mot de moi l'eût complètement arrêtée. Mais voici ce qui m'a 'poussé à la laisser agir :'

Si j'avais empêché Sabine de suivre la généreuse inspiraion de son cœur, elle eût obéi sans récriminations, mais elle n'eût pas abandonné son projet; elle eût attendu du temps le moment où elle aurait pu l'accomplir, sans avoir à demander l'autorisation de personne.

Qui sait, à cette époque où elle eût été libre, jusqu'où eût pu aller sa générosité? Qui sait le parti que certaines gens auraient pu vouloir en tirer? En la laissant faire aujourd'hui, je satisfais assez largement à im noble mouvement de son cœur pour qu'elle ne cherche pas à aller plus loin. Je gagne un mois, deux mois peut-être.

D'ici là, je puis la marier, et je la replace sous une tutelle qui ne lui permettra pas d'ajourner l'accomplissement de ses desseins, car elle n'aura pas l'espoir d'en être affranchie dans un délai donné, comme de la mienne.

n AU JOUR LE lOUR.

En présence de nouveaux intérêts, d'affections pins tendres, elle écoutera des raisons qui seront d^autant plus forte» que les obligations qu'elle aura pour ainsi dire prises par son mariage yis-à-vis de celui qu'elle aura épousé lui paraîtront sacrées.

Du moment oti M. Simon était entré dans un ordre de considérations propres à éloigner le danger d*une générosité* ruineuse, le visage dé M. de Bellestar avait peu à peu perdu l'expression soucieuse qui le tenait immobile, uu bou» rire aimable errait sur ses lèvres, et il dit à M. Simon : — Vous avez parfaitement bien fait, et...

M. Simon, voulant profiter de cette bomie disposition^ acheva sa victoire, en ajoutant : — - Et lorsque je vous disais que j'aurais payé des cent miUe francs que Sabine a deman^ dés à M. Léonard le droit de n'avoir à donner cette explication à personne, voici pourquoi j'étais moins généreux que vous ne le pensez. Ma fortune est considérable, je n'ai point d'enfants, et je compte faire à Prosny un sort digne de son mérite. Plus tard, quand il songera à s'établir, je ferai mieux pour lui que Sabine elle-même ne veut faire. Par conséquent, il ne me sera nullement pénible de me charger ùa sacrifice qu'elle s'est imposé, lorsque j'aurai à rendre compte à son mari de la gestion des biens et des revenus de made» moiselle Durand... — Ce compte est tout Mt, dit M. de Belles-^ tar d'un air joyeux et ravi ; il est foit et reçu, si c'est à moi que vous devez le rendre. — Comment, monsieur le mar* quis? dit l'avoué. Je vous demande fbrmellement la main de votre pupille; et quant à l'affaire des cent mille fîrancst je m'en charge... si ma demande est agréée. — Paidon, mon^ sieur le marquis, dit l'avoué ; Sylvestre a le cœur fier, et d'un homme qui lui est étranger... — Mademoiselle Durand ; gardera le mérite de sa bonne actkm, de quelque manièi» qu'elle veuille la faire... et M. de Prosny ignorera parfiuHe* i ment que j'en aie été jamais infbm:^. --- Quel est donc ^fo^ '■

tre àesscBtt? — Si je Toto répondais, comme wtre pupille, que c'est ttne surprise que je tous garde pour tos étrcnnes, joas tf IaKxepteriez peur-étre pas ma réponse. Toutefois, je ne tous dirai ce d'essein que si je sms assuré que mademoisdïe Durand Teut bien agréer ma rectierdie. Ce qui serait, ajouta le marquis d'un Tîsage qui se félicitait lui-même de son "heureuse idée, ce qoi serait, je te crois, d'assez bon goût de la part d'un fatur accepté, dcTiendrait tout à foît încouTenant de la part d'im étranger... ce serait même impossible. Veuillez donc prendre ma cause en main, et pardonnez-moi d'aToir eu quelque hésitation. 11 n'y a que les eixrars bien épris qui s'alarment aisément. ^

Les l}onnes dispositions de M. de Bellestar étaient trop à la couTenance de M. Simon pour que celui-ci n'acceptât pas tout ce que lemarqoi» comptait faire de gracieux.

— Nous reparlerons de tout cela, dit M. Simon ; c'est après-demain la fête de Sabine; je crois que tous dcTez l'ignorer-, mais tous nous trouTerez le soir en famille. Le marquis sortit radieux.

Le marquis de Bellestar Tenait de découTrir le moyen de £iire à la fois une bonne action, une chose élégante, un de ces coups de théâtre qoi emportent d'assaut le cœur des jeunes filles, et la nouTeauté de son ioTention le charmait au point qu'il ne touchait/pas à. la terre.

11 fut cependant immédiatement rappelé à d'autres pensées, lorsqu'on traTersant le cabinet de SylTestre celui-ci Tarrôta pour lui dire : — Monsieur de Bellestar a-t-il fait choix de la peisonne à qui je dois remettre tous ces papiers ? -^Bah! fit le marquis, qui tomba du septième ciel, où U se glorifiait ; ah !. c'est bien. Gardez tout cela, mon cher mon sieur ; tout est arrangé. — Ahl dit SylTestre, à qui cette nou- Telle,, aussi bien que le ton dont elle lui étsdt dite, parurent déplaire souTerainement, tous gardez M. Simon pour avoué? — n eût été plus juste de dire, mon cher monsieur, que

M. Simon me garde parmi ses clients. Quoi qu^il^n soit, met affaires sont arrangées ; et qui sait si les vôtres ne s'en trouveront pas bien? — Que voulez-vous dire? fit Sylvestre d'un ton sec. — Rien... Adieu, mon cher monsieur, adieu!

M. de Bellestar quitta Tétude, et de Prosny reprit sa place en disant : — Allons ! il est probable que ce mariage se fera !

Puis il se mit à écrire ; et tandis que sa plume écrivait ces phrases toutes faites que sa main savait, pour ainsi dire, par cœur, il murmurait sourdement: G misère! misère! être pauvre à ce point !

Et comme il écrivait toujours, sa plume rencontra une larme tombée de ses yeux; l'encre s'épandit sur le papier, ce qui donna lieu à Radinot, chargé de copier le travail de Sylvestre, de dire comme Bridoison : Tiens! i-i-il y a-a un pà-&-âté; o-on ne-e sai-ait pa-as ce-e que c'est.

Hait heures du matin

le n'ai encore pu rien savoir de ce qui s'est passé dans a^ journée d'hier.

Dix heares.

Madame Simon et Sabine sont sorties hier 27, vers midi.

Elles sont allées dans vingt magasins différents; Sabine paraissait fort gaie et s'occupait beaucoup de ses achats.

Mon espion, voyant que partout c'était à peu près la môme chose, a abandonné ces dames au moment où elles entraienl à la Fille de PariSy vers cinq heures du soir.

AU JOUR LE JOUR. n

11 accourut à Tétude de M. Simon pour savoir ce qu'était ierenu Sylvestre.

n avait quitté son cabinet une demi-heure avant Farrivée de mon homme ; mais il n'avait point pris le chemin de sa maison.

Je commence à croire que tout nouvel événement est ajourné jusqu'au l«' janvier.

Midi.

Grande victoire ! mon cher Armand, on me remet à rinstant la lettre ci-jointe, qui a été soustraite pour mon compte à mademoiselle Aurélie de S..., à qui elle est adressée. Vous pouvez la publier ; je prends toute la responsabilité de cette nolation du secret des correspondances.

LETTRE VOLÉX.

37 décembre 1843, onze heures do soir.

Je t'écris, ma chère Aurélie, pour beaucoup de choses dont je w. veux pas oublier la plus importante; c'est poiur cela que je vais te la dire avant d'entamer le chapitre des frivo lités.

Nous nous aimons trop pour ne pas être un peu comme les amoureux qui, à ce qu'on prétend^ se disent tout, excepté ce qu'ils ont à se dire, si bien qu'il faut qu'ils recommencent le lendemain et tous les jours ! . . .

Sais-tu cela, toi?

le le crois : tu deviens trop discrète pour n'avoir pas beaucoup de choses à me confier.

Je vais donc te montrer l'exemple : car, je ne sais, j'ai besoin de parler à quelqu'un qui m'aime, et tu m'aimes, n'est-

7ft AU JOUR LE JOtlR.

ce pas7MmiDieu, ei lu ne m'ainuite pas, je serais bien seule aujourd'hui.

11 m-est armé tant de choses, et j^ai besomde conseils, de bonscanseilsu

Gomme je te Tai dit hier, j'avais promis à ma tutrice de pMser toute na jooraée avec elle à courir les magasins.

J'avais fait demander de l'argent à noon tuteur, car je ne ▼eux pas toucher à mes cent mille francs, il me les faut tout entiers; et d'ailleurs, si j'avais montré que j'étais riche, on m'aurait demandé d'où me venait ma fortune.

Mon tuteur entra donc chez moi ce matm et posa quatre rouleaux d'or sur ma table en me disant : *- Est-ce assez?

Le ton grave et doux dont il me dit cela me fit peur.

Je me rappelai qu'autrefois il arrivait avec quelques louis et en criant d'un ton grondeur : — 11 faut encore de Fargent à cette petite fille... Vous n'avez poiut d'ordre, mademoiselle ; vous êtes une petite dépensière. C'est la dernière fois que je satisfais vos caprices

Cela se passait encore de même l'année dernière ; et je me rappelai avec quelles joyeuses colères je lui reprochai son avarice, comment je lui arrachais, louis à louis, dix fois la valeur de ce qu'il m'apportait.

Je le priais, je pleurais, je le menaçais, il riait... je me mettais en fureur... j'allais jusqu'à lui voler sa bourse.

Nous nous battions presque, et cela finissait par nous faire rire tous deux, lui comme un enfant que j'étais, moi, comme il me semble que je ne rirai plus.

Je ne puis t'expliquer, ma chère AuréBe, reflet que le mot €t l'accent de mon tuteur ont produit sur moi. C'est conuoe s'il avait parlé à une femme maîtresse d'elle-même.

— Esirce assez? m'a-t-il dit. Il m'eût donc donné davantage, si je le lui avais demandé; et puis il ne discutait pas l'emploi <iue je voulais^ faire de cet argent, il m'en laissait pour ainsi dire la responsabilité.

Comme nous sommes bizarres, nous antres femmes! réélis, il faut le dire, fort peu disposée à recourir à toutes mes j^etites ruses d'autrefois pour obtexxir ce que je voulais, j'é- Uis impatiente d'avance du sermon consacré que j'allais recevoir, et voilà cependant que parce que tout est arrivé comme j'aurais désiré que cela arriv&t, voilà que j'en ai été «tonnée.

Cest un sentiment bien étrange, n'est-^e pas? . Eh bien ! quand cette bonne gronderie de mon tuteur m^a manqué, il a voulu me faire comprendre que j'étais libre ; mais il m'a semblé qu'il me disait :

— Allez, vous êtes seule.

M. Simon s'est aperçu de la tristesse soudaine qui s'est emparée de moi, et m^a alors demandé ce que j'avais ; je lui ai TépcKidii que je n'avais rien.

,Je ne pouvais pas lui dire tout de suite que j'étais fâchée parce qu'il ne me grondait pas. n y a un an, il m'eût tour* montée jusqu'à ce que je lui eusse avoué la vérité.

Ge matin, il n'a pas insisté; il m'a laissée avec ma tristesse, sanss'en inquiéter davantage. J'ai trouvé cela bien mal.

N'est-il pas vrai que, s'il avait quelque reproche à me faire, il eût dû me le dire ?

J'étais si chagrine que j'ai été sur le point de lui demander ce que j'avais fait de mal i mais la femme de chambre de madame Simon est venue m'avertir qu'elle était prête, et •c'est seulement alors que mon tuteur m'a dit : ^ le voulais avoir un entretien sérieux avec toi, mais il est trop tard maintenant*..

Je voulais Tentendre tout de suite.

— Enfant curieuse et volontaire... me dit-il doucement.— Ohl me sui&*je écriée les larmes aux yeux, non, ce n'est pas •cela, cen'estpas la eurioaité; mais vous avez l'air fâché, vous m'en voulez peut-être... et je ne veux pas que vous soyez fâché... Je ne veux pas que vous m'en vouliez...

Je n'avais jamais vu mon tuteur si ému, si attendri; il me prit les deux mains, me regard^ un moment avec une sorte de complaisance mélancolique, puis il m'embrassa avec une singulière effusion, en me disant : — Oh! je voudrais que tu fusses ma fille! ' 9

"^ Il sortit aussitôt, sans répondre à sa femme qui entrait, et qui fut toute surprise de notre émotion à tous les deux.

Elle me demanda ce qui s'était passé; je le lui racontai, et ce qui me parut étrange, elle devint triste à son tour, et lorsque je lui répétai le dernier mot de son mari, je fus bien étonnée de Tentendre dire avec une sorte d'amertume : — Et moi, aussi, je le voudrais pour lui... pour moi... et pour toi aussi, ma pauvre enfant. — Mais que s'est-iï donc passé? m'écriai-je; qu'y a-t-il? — Ton tuteur te le dira, Sabine, répondit madame Simon; il ne veut pas que ce soit moi qui t'en parle, et je veux que tu apprennes, par mon exemple^ que la priemière condition du mariage est de savoir obéir à une volonté juste et convenable... Cependant, reprit madame Simon, il n'y a rien qui doive t'alarmer. Et je puis te db-e encore une chose, c'est que si la tristesse de M. Simon vient de toi, ce n'est pas toi, à vrai dire, qui en est la cause. — Je ne vous comprends pas du tout, dis-je à ma tutrice.

Elle prit vivement son manchon, ses gants, et me dit : — Et si je voulais me faire comprendre, je t'en dirais plus que je ne dois. Âllons,dépôchons-nous... laisse là ton argent, nous nous ferons apporter tout ce que nous achèterons, et si tu n'es pas assez riche je te prêterai.

Elle quitta ma chambre sans attendre ma réponse, et m'appela de loin. Quand je la rejoignis, je vis qu'elle venait d'essuyer quelques larmes.

J'étais affreusement inquiète, et si je n'avais été assurée de la discrétion de M. Léonard, j'aurais cru que mon tuteur était instruit de ce que j'avais fait. Mais je le connais, il n'est pas homme à garder sur son cœur le blâme que pourrait lui

paraître mériter cette action... H m'eût déjà grondée et pardonné, 8'il la savait.

n y avait quelque chose de plus, et surtout quelque chose de très-différent. ^

Je ne dis rien à madsxne Simon, mais elle lut mon inquiétude dans mes yeux, et eUe me dit : Je t'en prie, ne m'interroge pas, je ne pourrais rien te dire et tu me ferais mai. — Tout ce que vous avez voulu pour moi, lui dis-je, a été si bon, que j'attendrai... Mais soyez sûre que quoi qu'il faille faire pour vous sauver du chagrin... — Voyons, reprit madame Simon, je ne veux pas t' entendre parler comme ça ; allons-nous-en.

Puis elle reprit en descendant l'escalier et en affectant une gaité hors de sa nature :

— Allons faire des foties, allons ruiner M. Simon... ça le iVtchera un peu et ça nous distraira.

J'étais bien triste cependant.

Madame Simon me parla de mille choses, et d'abord de toutes les emplettes que je devais faire pour vous toutes, et pour vous d'abord, h Mie Aurélie, et ce que je t'ai acheté est presque aussi joU que toi... tu verras... car madame Simon t'aime bien, et elle n'était jamais contente de ce que je te destinais; je lui en savais bon gré, mais je ne sais pourquoi, en pensant à toi, le mot de mon tuteur me re- Yenait sans cesse au cœur, et je me disais : — Oh! je voudrais bien qu'elle fût ma sœur !

Ma chère Aurélie, ma sœur, car tu es ma sœur d'&me et de cœur, pourquoi donc éprouvé-je aujourd'hui ce besoin d'aimer à un titre sacré?

Pourquoi désiré-je qu'il y eût un lien de sang entre nous? Est-ce que je doute de mon amitié ou de la tiernie? Non certes. ^

Mais je ne puis te le dire mieux ; il me sembluît que j'avais les lèvres pleines des mots de frère, de sœur, de mère»

Sî AU JOUR LE JOUR.

et que j^aurais béni le Ciel qui m'eût montré dans la rue mendiant à qui j'aurais eu le droit de le dire.

Mais je redeviens triâle en f écrmnt comme je Tétais en quittant la maison, et il faut bien te dire que je ne Tétas phis après Tavoir quittée : madame Simon avait été si bonne, elle. avait si bien arrangé ma petite soirée...

Eh ! mon Dieu ! que j*avais raison, nous y voflà ; c'est précisément poiur cette soirée que j^avais commencé ma lettre, et comme font les amoureux (à ce qu'on prétend), je f ai parlé de toute autre chose.

Du reste, tu y verras quelqu'un (je Tespère du moins, car il m'a promis), quelqu'un dont la présence t' étonnera beaucoup après ce que je f ai raconté hier soir.

Mais c'est si singulièrement arrivé qu'il faut que je te dise comment cela s'est fait ; en vérité, je ne pouvais pas feire autrement, tu en jugeras toi-même; et cependant... cependant.... cependant.... Ah! mon Dieu! qu'on est embarrassé quand on veut bien faire les bonnes choses!

Madame Simon a eu Tair fâché, puis content, xmis refôché, puis recontent,

(n y a trois ans, ce mot m'eût valu, à la classe, soixante rangées de points de tapisserie sur le fond du fauteuil à la Voltaire que mademoiselle Hyacinthe, notre sous-maîtresse, îïTodait pour je ne sais qui... Nous avons été horriblement méchantes pour cette pauvre Me, j'ai appris que c'était pour son parrain.)

Où en étais-je?... Voici.

Madame Simon, comme je viens de te le dire, avait Tair tantôt ravi, tantôt mécontent de ce que j'avais fait. Sois mon juge, toi la reine des convenances.

Nous avions couru tous les magasins du monde pour me trouver une petite robe en mousseline à petites raies mattes.

Tu Bais cette femeuse robe que je portais le jour où, après nous être détestées pendant trois ans, nous nous sommes ex-

AU JOUR LE JOUR. iS

fliquéefi, le jour de la distribution des prix, et où nous nous sommes si bien aimées tout à coup ; car il n*y avait entre nous d'autre baine que celle qui venait de ce que nous étions les deux plus jolies, les deux plus riches et, après tout, les ^ :tl meilleures du pensionnat. ^

Cette robe m'avait porté bonbeur, car notre explication a •conmieneé par les moqueries que tu en as faites. Eh bien ! j'en voulais une absolument pareille pour ma soirée, et nulle part je ne pouvais en retrouver d'exactement semblable.

Ah ! ma chère Aurélie, que ce serait là une matière à de bien graves réflexions, et que c'est afireux de voir comme tout passe... de mode !

Partout où je demandais cette misérable petite robe, je rencontrais des airs étonnés, quelquefois dédaigneux.

Mais je m'étsls obstinée à ce caprice, et par une complaisance qui n'a point d'exemple, madame Simon s'y était obstinée comme moi.

— 3'aime, m'avait-elle dit, j'aime qu'on aime les bons souvenirs, j'aime qu'on ait foi en eux, et je serais presque aussi contrariée que toi, si tu ne réussissais pas à trouver cette robe.

Tu comprends que c'était devenu une très-grave affaire, et j'ose dire que madao^e Simon y mettait autant d'importance que moi. Y avait-elle donc attaché aussi une idée superstitieuse? Je ne sais, mais enfin nous nous Ornes conduire dans les magasins de la Fille de Paris,

C'était notre dernière espérance, et pour réussb:, si toutefois la réussite étsdt possible, dans ces jours où les acbeteurs sont si nombreux que les commis ne savent auquel entendre, je fis un grand coup de politique.

J'allai d'abord au magasin des soieries, et là je fis une dépense... mais une dépense ! Vous y avez toutes gagné, mauvaises langues que vous êtes, et j'espère que cette année on

H AU JOUk LE JOUR.

ne fera pas la moue à mes étrennes, comme on a fait l'amiée dernière.

Donc je choisis quatre ou cinq robes que je déclarai achetées; puis j'en fis mettre autant de côté, en disant que je me déciderais avant de quitter le magasÎQ. Mais avant ce moment il fallait qu'on me trouvât une robe en mousseline comme je la demandais.

Ma tactique avait été merveilleuse : le commis aux soieries me conduisit dans la galerie aux mousselines de bas prix; mais je pus voir, à la façon dont il dit qu'il fallait absolument me trouver ce que je demandais, qu'il m'avait appréciée à une très-baute valeur.

Lorsque j'eus expliqué ce que je demandais au nouveau commis auquel son camarade m'avait adressée, celui-ci parut assez embarrassé, mais il me répondit en véritable héros de comptoir : — On vous trouvera cela, madame, puisqu'il faut qu'on vous le trouve.

Puis il nous demanda quelques minutes pour aller dans un autre magasin, et nous fit poliment asseoir aussi bien qu'il fut possible, au milieu de la foule qui encombrait les galeries.

Nous étions près d'un comptoir où se vendaient des robes à un bon marché inouï, de façon que nous étions entourées, madame Simon et moi, de toutes sortes de gens.

Mais, je l'avoue, je prenais plaisir au spectacle de ce mouvement extraordinaire.

^ Il y avait de si singulières figures d'acheteurs, des choix si bizarres : de bonnes grosses femmes achetant pour leuraf filles; des petits jeunes gens achetant pour;> ne sais gui; des maris achetant pour leurs femmes; les premières et les deriiiers faisant tout haut confidence de la destination de leurs achats, les petits jeunes gens se taisant et se bissant toujours prendre à l'étemelle raison du commis.

Monsieur, ceci est parfaitement bien porté.

Nous nous amusions beaucoup de ce petit spectacle, madame Simon et moi, lorsque je Tis tout à coup paraître M. Sylvestre.

Nous Otions tellement enveloppées d*acbeteurs, qu'il ne nous aperçut point; et comme il s'adressa au comptoir qui était en face du nôtre, je pus Tobserver tout à mon aise.

Madame Simon me parut plus curieuse encore que moi, de savoir quel achat M. de Prosny venait faire dans ce magasin.

Nous ne pouvions entendre ce qu'il disait, mais je vis qu'on déployait devant lui des mérinos ; il rejeta d'abord les couleiu3 voyantes et jeunes , et s'arrêta à quelques pièces fort sombres.

11 était de côté, de façon que je pouvais voir son visage... Il semblait fort embarrassé de ce qu'il avait à faire, et après avoir bien examiné une étoffe marron, il parla au commis.

Je n'entendis point la question de M. de Prosny, qui parlait fort bas, mais le commis lui répondit de manière à m'apprendre ce qu'avait dit M. de Prosny.

^ Ceci, monsieur, est grande largeur première qualité Nous ne pouvons pas donner cela à moins de seize

francs le mètre.

n y eut une contraction pénible sur le visage de M. de Prosny, et il fît une nouvelle question à laquelle le commis répondit encore : — 11 en faut de cinq à six mètres.

M. de Prosny se détourna de cette étoffe, je ne pouvais |)lus voir son visage, mais je lus la question sur la figure liu commis.

Celui-ci prit un petit air dédaigneux et alla chercher un nouveau paquet d'étoffes dans les rayons les plus élevés, là où Ton relègue les coupes médiocres et passées. Puis U les jeta devant M. de Prosny en lui disant :

— Voici, je crois, ce qui pourra vous convenir.

Je te vuconte cela, mon Aurélie, je te le raconte vite comopie

Hft AU JOUR LE JOUR.

cela se passait sous mes yeux, car j'ai peur de te le raco&ter eoHime cela se passait dans mon cœur.

Après ce que j'ai deviné, après ce que tu as eu seule le couxage de me dire (et encore sais-je si tu m'as dit toute la vé* rite?) juge de ce que je devais souffrir de voir ce ieune homme sir fier, si honnête, si laborieux, arrêté pour quelles misôrahles écus dans le seul présent qu'il voulût peutêtre faire.

Et moi le venais de faire une dépense folle pour des amies que j'aime sans doute, mais dont aucune n'a besoin du pressent que je lui destine.

Cette pensée ne me vint pas tout de suite ; mais j'entendis tout d'un coup la voix émue de madame Simon, qui l'observait avec autant d'attention que moi, munnurer doucement :

— Pauvre Sylvestre l

Ce mot me dit tout.

Je pris la main de ma tutrice ; je la lui serrai avec d'autant plus de force que je me sentis incapable de lui parler.

Je ne sais si elle me comprit, ou plutôt, je le crois, elle obéit à cette bonté d'ange qui lui fait faire si bien tout ce ^'elle fait ; elle se leva, et pendant que je me remettais ua peu, elle marcha du côté de Sylvestre.

Alors je pus entendre ce qu'il disait : — Ceci sera-t-il oon- Tenable? — Cela dépend, monsieur, de la personne à qui vous le destinez. — C'est pour une personne fort âgée, et qui s'habille très-simplement. — C'est pour une vieille bonne, peut^tre? dit alors le commis naïvement.

Sylvestre tressaillit, et je ne saiè ce qu'il allait répondre, lorsque madame Simon fit semblant de l'apercevoir tout à toupet lui dit d'un ton tout à fait naturel:— Hé! vous voilà en emplettes, monsieur de Prosny?

Sylvestre se retourna, il était rouge jusqu'au blanc des yeux : il paru*; moins contrarié que je ne l'aurais cru d'être «urpris par madame Simon, et la salua en essayant de sou»

•^Ooiv TrainieDt, dit-il, et yous me voyes fort embarrassé... — Je le crois, lui dit-elle. Est-ce que tous y entendes quelque clie6e2... Youlez-yous me laisser faire votre achat? — Trè»-¥olontier8, madame, mais.-. — Je serai sage, lui dit madame Simon avec un de ces fins sourires pleins de séductions qui lui rendent ses vingt-cinq ans; mais k^mb autres femmes, nous avons pour acheter une habileté qui vous est défendue. Demandes cela à Sabine.

B ne m'avait point encore aperçue et force lui fut de ven>* à moi qui me tenais à Técart.

J'avais compris Tintention de madame Simon, et je voulot» raider dans son gracieux et bon mensonge, en empêchant M. de Prosny de voir ce qu'elle allait faire.

— Voici, lui dis-je en le regardant doucement (ah ! je l'ai regardé comme si j'eusse voulu lui dire : — Je suis bonne, et je sais ce que vous valez !) voici, lui dis-je, des jours qui don« nent beaucoup d'occupation à tout le monde. — A tous ceux du moins, me répondit Sylvestre, qui ont beaucoup d'amis et beaucoup de présents à faire. — Cest si bon de donner ! lui dift-je étouidiment.

Je l'avais blessé au moment où j'aurais voulu...

Comment veux-tu que je te dise cela?... Il faut bien te te dire, puisqu'il n'y aura que toi qui liras cette lettre...

Je l'avais blessé au moment où j'aurais voulu caresser d'une bonne parole cette âme endolorie. 11 ût un mouvement comme pour retourner à madame Simon. Elle me l'avait envoyé pour que je le gardasse un moment ; ce n'est pas ma faute si j'ai fiit une imprudence pour venir en aide à ma tutrice.

Le commis qui avait été chercher ma mousseline arriva à ce moment.

Je l'aperçus et je profitai de son retour pour dire à M. de Prosny : — Puisque madame Simon veut biêiî se cliarger de vos emplettes, venez voir les i^ —as, je vous en prie.

U hésita.

gg AU JOUR LE JOUR.

— Vèneï, lui dis-je, ou je n'oserai jamais approcher toute seule de ce comptoir.

Ce n'est que longtemps après que je me suis aperçue que je m'étais mise ainsi sous la protection de M. de Prosny ; mais ce que je vis à l'instant même, c'est le regard troublé, incertain, plein d'anxiété qu'il attacha sur moi. n semblait qu'il ne pût croire à mes paroles.

Oh l ce regard éperdu m'a fait bien plus de mal que ce» regards menaçants qu'il m'a adressés à l'éghse et au piano ffuand je chaptais.

Te le dirai-je, mon Aurélie? mais il semblait qu'à ce mo* ment il regrettât de sentir la haine s'en aller de son cœur... J'ai... (1).

Mais j'avais résolu d'être forte; quand nous fûmes devant le comptoir, je cherchai ma robe, et comme M. de Prosny, qui n'avait pas osé refuser de me suivre, paraissait fort embarrassé de sa contenance : — Vous vous étonnez, lui disje, de me voir acheter une pareille robe dans une pareille saison? — C'est probablement pour quelque jeune fille qui s'en parera au printemps?... — C'est pour moi, et c'est pour vendredi.

M. de Prosny ne cessait de me regarder, tout surpris de ma familiarité, et comme je voulais l'occuper, peut-être aussi parce que je voulais lui paraître plus simple et meilleure qu'il ne me croyait, je lui dis : — Cette robe que je cherche, je la portais le jour où j'ai rencontré ma meilleure aniie. C'était une réconciUation de deux cœurs qui se détestaient sans se connaître, ou plutôt qui s'aimaient déjà sans s'en douter.

A rinstant même j'aperçus ma robe, je la reconnus ; j'étais heureuse.

(1) 11 y a ici une ligne efibcée que nous n'avons pu lire.

( Note de V Auteur. )

AU JOUR LE JOUR. 8d

— Oh! c*est d'un bon augure pour ma fête de vendredi ; car j'ai une fête chez moi, dans mon petit appartement , disje à M. de Prosuy, en oubliant tout ce qu'il y avait entre nous.

Et comme il m'écoutait du môme air étonné, comme je voulais que rien de moi ne vint le blesser, ni une parole, ni un oubli, je lui dis : — Ce sont mes amis qui viennent, monsieur, c'est ma famille; si vous voulez en être, je vous en serai fort reconnaissante.

Maintenant que je suis obligée, pour te les écrire, de me rappeler chacune de ces paroles, que je croyais restée dans les bornes d'une simple politesse, je comprends combien elles ont dû l'étonner.

Ne lui ai-]e point parlé de deux cœurs qui se détestent sans se connaître, pour s'aimer ensuite ! et lorsque je trouvais que cette robe me porterait bonheur, n'a^je point ajouté que je lui demandais d'être de mes amis, de ma famille!

Qu'avais-je donc dans l'esprit, dans le cœur?

Je ne sais; mais à ce moment j'étais heureuse de tout ce que je lui disais de bon, de tout ce qui me parait inconcevable à l'heure où je t'écris.

le n'attendis pas sa réponse ; et comme madame Simon venait nous rejoindre dans ce moment, je lui dis joyeusement : — Je viens d'inviter M. de Prosny pour vendredi. N'est-ce pas qu'il faut qu'il vienne? — Venez, lui dit madame Simon, sur le visage de laquelle je lus une vive satisfaction; venez, Tépéta-t-elle, cç sera bien. — J'irai, madame, répondit M. de Prosny d'une voix extrêmement émue. Je vous remercie, mademoiselle. — Tai fait votre achat, reprit aussitôt madame Simon, j'ai fait mettre tout cela dans nos paquets, on enverra le tout avec la facture... Et puis, ajouta-t-elle, nous compterons. Je n'ai pas été trop sage, malgré mes promesses^ mais on s'était presque moqué de vous.

Je compris toute la bonté qull y uvaît dans cette prétention à une dépense exagérée.

Ce n'était rien que de faire un présent à M, de ftrosny, encore fallait-il qu'il ne le devinât point.

Wadame Simon prît son bras, et nous achevâmes nos emplettes, puis nous remontâmes en voiture.

C'était mon invitation qui rendait ma tutrice tanfM contente, tantM fâchée, comme je te Tai dit; cependant elle iï''eH parla point à son mari, qui me dit aussitôt que nous fûmes rentrées : — Mon enfant, nous resterons seuls ce soir ; j'ai U te parler très-sérieusement.

Nous dînâmes assez silencieusement, comme on fiait dans l'attente d'un grand événement... Puis, le soir venu...

Mais avant d'aborder, ce que j'ai à te confier, il fiaiït que je xelise toutes les fohes que je viens de te raconter...

Comme j'avais raison!... je m'arrête à la première hgne.

Sais-tu par quoi je voulais commencer cette lettre? par te rappeler que tu passes la soirée chez moi vendredi. A quoj. pensais-jedonc? '

Cest que ce que m'a dit mon tuteur est bii^ grave, tu vas -voir.

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