‹ Au jour le jourChapitre 29 sur 41 · I. r: i: lî /. i k a i: i> F. y.'o x t f i l l o x . 18S · texte numérisé non relu

I. r: i: lî /. i k a i: i> F. y.'o x t f i l l o x . 18S

sortit une douzaine do fusils de chasse dénaontés, dont elle plaça toutes les pièces dans le tronc d'un vieil arbre : il y avait aussi trois ou quatre paires de pistolets. Je ne savais trop quel parti prendre lorsque je vis Joseph sortir d'un fourré, et je reconnus que c'était rhomme que j'aVais remnri(ué me suivant et me surveillant.

— Voilà deux heures que je t'attends, dit-il à Marianne at^sez rudement, ce n'est pas ainsi que nous marcherons.^

-~ On fait ce qu'on peut, reprit la jeune fille d'un air soumis.

— Et on s'amuse à causer avec les Francimans.

Ge mot de franciman est la dernière trace de la vieille séparation de la France en langue d'oii et langue d'oc ou langue provençale. Franciman est un Français, un homme qui ne parle que la langue nationale du Midi, c'est un terme de haine et de mépris.

— Jésus ! dit Marianne, fallait bien Vamuser cet ofdcier, il voulait voir ce que je portais dans mes ballots.

— Nous ne pouvons donc plus nous promener sur les grandes routes ! dit Joseph avec fureur. Ah ! nous les renverrons à Paris, les unitbrmes ! Nous verrons, et pas plus tard que ce soir.

— Un moment, lui dis-je, vous attendrez les ordres de M. Ernest, avant de rien entreprendre. Il m'a chargé de vous le dire.

— J'ai des ordres de quelqu'un qui le vaut bien, répondit Joseph avec humeur, et d'ailleurs je ferai ce qui me plait.

U se baissa et ramassa les armes.

— Voulez- vous donc les emporter? lui dis-je.

— Est-ce que vous croyez, répondit-il, que je vais les laissa là au clair de la lune ?

— Vous ne les toucherez pas, m'écriai-je, que vous n'en ayez reçu l'ordre de M. de MontOllon.

— Et je l'ai, cet ordre, me dit Joseph. Je vis qu'il parlait du vieux marquis.

— Son fils a décidé qu'il fallait attendre. Obéissoz-lui.

— Allons, Joseph, dit Marianne, écoute monsieur ; il est venu avec M. Ernest de Pans pour ça, et il doit savoir ce qu'il faut faire mieux que nous.

— II poîivnit y rfptpr, dii: lo pnrçnn rn ^^ntni j. r.\?p| (''^nj.

186 LB GUATËAD UE MONTFILLON.

je ferai ce qu'il veut. , Allez- vous-en, on peut 8'apercev(Nr que youb avez quitté le grand chemia.

« Nous reprimes le petit seolier avec Mariaûne après avoir rattaché les ballots, tandis que Josepb s'enfonçait dans ki bois. Au moment où nous déboucb&mes sur le chemin du ch&teau, nous fûmes suriurifl de rencontrer Ernest qui se promenait sur la route en causant avec le lieutenant.

— Eh ! nous dit-il en me voyant sortir avec Marianne, mià qui est très- bien; comment, notre belle conv^tie, vous allez dans les bois avec un jeune homme, vous oe savez donc pas que les filles y perdent toujours quelque chose?

— Elles y perdont beaucoup, dit le lieutenant qui s'était approché de la mule, car voilà des ballots qui étaient pleins tout à Tbeure, et qui, maintenant, sont à nu)itié vides. Dites donc, ma belle fille, repril-il sévèrement, est-ce que vous avez été par là vendre des cravates et des bretelles aux buissons et aux arbres? il faut que ceci s'explique.

Ernest me regardait d'un air ébahi. Je lui avais fait un signe qu'il n'avait pas trop compris, et Marianne, les yenx baissés, jouant avec un bouton de son casaquin, ne répondait rien.

— Enfin, dit l'officier, qu'y avait-il dans vos ballots?

— Du! reprit la jeune fille, monsieur le sait aussi bien que moi.

— fib bien! monsieur, me dit le lieutenant^ me diiexvous ce que contenaient ces ballots?

— Je ne sais de quel droit vous m'interrogez ainsi, et le ton que vous prenez...

— Monsieur, dit le lieutenant sèchement et avec une politesse railleuse, mes droits résultent d'ordres tiès-précis, et le ton que je prends est tel que vous n'y trouveriez rien à dire, si vous aviez quelque chose de bun à me n^pondre.

— Eh bien ! monsieur, tenez-vous pour dit que je n'ai rien à vous répondre.

— Alors, monsieur, tenez pour bon, reprit l'olficier, que je m'assure de votre personne.

— Comment, m*écriai-je, m'arrôterl Ohl pour ceci, mon cher Eruest, la plaisanterie devient trop grave ; je ne me soucie pas d'aller en prison pour les lubies de M. votre père.

•^ Mais, mon Dieu ! s'écria Ernest, qu'y avait-il dans ces malheureux ballots?

— Eh bien! dis-je, il y avait..'

— Des armes! dit rofficier.

Jo fis un signe afflrmatif.

— Comment! s'écria Ernest en parfont à Marianne, Tons avez osé...

— Eh I monsieur le marquis, j*ai obéi à votre père, dit la jeune fille, habile à se débarrasser de iaccusalion qui ai» lait peser sur elle.

— A mon père?

«- Vous l'entendes, monsieur, reprit le lieutenant, et j'espère que maintenant vous ne me solliciterez plus de retarder la visite que je dois faire ches vous.

— Marianne, dit Bmest, allez au château, et ne dites à personne ce qui vient de se passer. Je voudrais parler à monsieur.

— Pardon, reprit le lieutenant, il ^t inutile que cette jeune fille aille avertir M. votre père de l'endroit où sont ces armes. Elle aura la bonté de demeurer avec nom. D'ailleurs, je manquerais trop ouvertement à mes devoirs en ne m'assurant pas dXie.

Ernest allait répliquer lorsque nous vîmes acconrir Liret qui nous cherchait partout. Lorsqu'il nous eut rejoints, nous lui racontâmes la position.

— Diable! diable! dit-il Mais, mon cher Smest, voas

n'avez pas dit nos projets au lieutenant?

— A peu prés, dit Ernest en faisant signe qae Marianne écoutait.

— C'est vrai,- dit le notaire, Tenfant pourrait causer, diable! diable! Monsieur le lieutenanl ne parialt-ii pas de la faire arrêter?

— Sans doute.

— Eh bien! mon cher ami, c'est ce que tous aves de mieqx à faire pour le moment; allons, petite, allons, il faut vous laisser mettre dans la chambre de Jacqueline, vous causerez ensemble. G^est l'affaire de vingt quatre heures.

— Mais on l'attend au château, dit Ernest.

— Diable! diable! fit Liret, ça se complique cruellement*

Il 8*arrôta, prit trois prises de tabac, alla se placer de- Taot le lieuteoaaty et le regarda dajs le blanc des yeux.

— Monsieur, lui dit-il tout d'un coup, voulez-vous croire à la parole d'honneur d'un homme qui a soixante-dix ans et qui est réputé pour honnête homme ?

— Je croirai à la vôtre, dit le lieutenant.

— Voilà qui est bien. Vous allez me laisser cette jeune fille pendant deux heures, parce que j'ai besoin d'elle; elle vous sera rendue à votre première sommation ; et cette sommation, vous viendrez nous l'apporter vous-même au château ce soir vers dix heures. Vous trouverez Gaspard , au bout du petit chemin, il vous conduira dans la chambre de ces messieurs, et nous arrangerons tout ça.

— Ces messieurs s'engagent-ils à ce que rien ne sera ' changé d'ici là dans l'état des choses, que rien ne sera toustrait du ch&teau?

— Je m'y engage, dit Ernest,

— Bt vous ? dit l'officier en s'adressant à moi.

— Moi, monsieur, lui dis-je, je ne m'engage à rien; je me trouve déjà assez follement engagé dans une afiiaire à laquelle je ne comprends rien.

lâret me regarda du coin de l'œil.

— Mon cher ami, me dit-il d'un air rusé, vous ne savez pas comme on cause bien entre deux verres de punch de TafTaire la plus compliquée. C'est un soir que j'étais un peu gris que je découvris dans un acte une nullité que j'y cherchais vainement depuis six mois.

Je dois dire, à la honte de l'humanité, que je compris très-bien, car le notaire était possesseur d'un acte qui me concernait; et je dois .dire, toujours à la honte de l'humanité, que je pris aussitôt le même engagement qu'Ernest et Liret.

~ En ce cas, reprit le lieutenant, si vos intentions sont telles que vous me le dites, vous ne devez pas vous soucier que ces armes arrivent à leur destination?

— Non vraiment, dit Ernest, il faut les enlever. ^ * Où sont-elles? demanda- t-il à Marianne.

— Le ParisieA peut vous le dire, répondit-elle avec un froid dédain. 11 m'a déjà dénoncée.

LE CHATEAU DE MONTFILLON. tS^

— Que le diable vous emporte tous ! m'écriai-je en fureur ; tout à l'heure je vais passer pour un espion : j'en ai assez, faites vos affaires yous*mêmes.

" Bon, très-bon, dit Liret, je vais le savoir sans autre information. Et se remplissant d'air avec effort, il jeta un hââou aigu comme celui d'une femme, et un instant après on lui répondit par un cri pareil et un coup de fusil qui s'entendit à peine.

— Qu'est-ce que cela veut dire ? reprit l'officier.

— Cela veut dire, répliqua le notaire, que pendant que nous babillons ici, ils ont emporté les fusils.

— En ce cas, dit le lieutenant, tout est rompu, et je ne puis rendre la liberté à cette prisonnière.

— Traitons, dit le notaire ; nous allons laisser monsieur (c'était moi) pour otage , et , dans deux heures , vers sept heures, au moment du souper, nous vous renverrons la fille délinquante. Vous acceptez, c'est entendu. Allons, dépêchons, on nous attend au château.

Je n'eus le temps de rien objecter, car Liret, Ernest et Marianne parlirent sur-le-champ, et je ne pus que leur crier de m'envoyer au moins des cigares.

— J'en ai d'excellents à votre service, me dit le lieuteuant.

Et nous demeurâmes seuls. Tout en causant, je lui appris comment je me trouvais mêlé dans cette afiaire, et je sus de lui que cette Marianne lui avait été désignée comme l'agent des intrigues des nobles du pays.

— Elle a été d'autant plus utile à leurs relations , me dit-il, qu'elle est protestante, et qu'en général les protestants sont très-patriotes; car vous savez sans doute qu'ici les opinions politiques sont encore des opinions religieuses.

Nous eûmes à ce sujet une longue conversation, et le lieutenant Vamés me prouva qu'il avait observé le pays qu'il habitait.

— Cette différence de religion a laissé, me dit-il, entre les habitants des petites villes, qui presque tous sont fabricants et protestants, et les catholiques nobles qui possèdent la plupart des fermes, une haine telle, que si nous voulions laisser faire la garde nationale du pays, elle aurait bientôt fait prompte justice de toutes ces résistances ; mais ce serait ou-

yrir carrière à des désastres sans nombre. Les gardes^ nationaux, irrités encore de la suprématie des nobles et dei prêtres qu'ils ont subie pondant quinEO ans de rtstaura^on, en leur qualité de patentés et de protestants, ne parie^^as moins que de démolir on de brùliT les châteaux quàMs 'supposent servir d'asile aux réfractaires; si ua pareil acte était commis, il donnerait lieu à de cruelles représailles, ei certes, le lendemain d'un chùteau dévasté, vous aurieiplns d'une manufacture incefiiiiée. Ce serait mettre te pays àteu et à sang. Je regrette d-étre forcé au métier que je fÀs, mais cependant je pense que c'est le seul parti sage qu'il y eût à prendre, que de charger, pour ainsi dire^ d^ neutres de rétablir l'ordre dans ce pays.

Ge fut en causant ainsi qu'il me raconta que des gardes nationaux s'étant engagés dans la montagne avec le procnrenr du roi, celui-ci avait été fait prisonnier; que les gardes nationaux araieut tué deux paysans, et avaient eu de iear côté un officier presque coupé ea deux par un conp de faux.

y&i à peu la conversation nous entraîna bien loin de la Montagne Noire ; elle retourna à Paris, le but de toute espérance de jeune homme. Il se trouva que M. Vamës y avait tenu garnison ; nous nous rencontiùmes sur trois ou quatre BOUS d'amis que nous connaissions chacun de notre côté ; nous étions en pleine voie d'intimité, lorsque nous vîmes revenir Marianne sous l'escorte du fidèle Gaspard, qui avait £aâC un héroïque effort sur sa jambe pour nous la ramener.

le remarquai que la jeune tille avait perdu quelque chose de cet air décidé que je lui avais remarqué : elle avait beaucoup pleuré, et Gaspard, en partant, lui remit un petit volume qu'en homme de guerre expérimenté il fit passer à Finspection du lieutenant. Nous fûmes tous deux très-surpris en voyant que c'était un livre de messe.

Je rentrai au château sur la foi des traités, et j'arrivai au moment où Ton allait se mettre à table pour souper. Tout le monde était, sinon triste, du moins silencieux et grave; rna* dame de Lancey était plus sombre que jamais; elle aussi avait beaucoup pleuié, et je pensais qu'il y avait connexité (riotti et dans ses larmes et dans celles de Marianne. Gomme cru es pui lait peu, je me mis à réfléchir, et l'hÉstoire de l'abbé

LE CHÂTEAU DE MONTFILLOU. tH

Laurot me eervan t de faoal, je m'imaginai que Marianne pou» ' Tait bien avoir avec madame de LaDcey des rapports semblables à ceux du comte Annibal et de l'abbé. Je n'eus guért le temps de me livrer à la méditation et à rarrangement dt cette supposition ; le souper fut court « et après un quart d'heure d'entretien, tout le monde se retira. J'ai oublié da dire que tous les curés avaient disparu.

à, peine fùmcs-nous rentrés dans notre chambre avec Bfnest, qu'il se jeta dans un fauteuil en poussant na oull «pâ dénotait combien la journée lui avait pesé.

— Qu*y a-t-il ? lui dis-je.

— Attendons liret, repnt-il» il ne me pardonnerait pas dt vous avoir révélé son plan de campagne *, il s'en réserve k gloire.

Une heure se passa à peu près, pendant laquelle Jacquet apprêta un immense bol de punch, alluma un feu d'orgie dans la cheminée, et disposa cinq fauteuils autour da k table.

* Pour qai, dis* je à Ernest, ce cinquième siège?

^ Pour Gaspard; il est de la mine et de la contxe-aine^ «1 par conséquent admis au conseil.

Ëmest avait un ton de gaité et de bonne humeur que jt ne lui avais pas vu depuis longtemps. Bientôt Liret arriva sur la pointe du pied comme un écolier qui vient à un régal secrètement p)'éparé dans la mansarde d'un collège.

— Trop de citron, dit-il en goûtant le punch vers lequel il se dirigea d'abord ; ajoutez du thé, du sucre et du rhum.

Ceci doubla le bol de punch, et Liret dit gravement en 6*asseyant dans un fauteuil sans quitter le précieux liquidt dn coin de l'œil : /

— Voila qui va bien.

Il y avait entre nous une sorte de recueillement qui nous empêchait de parler, et nous étions tous trois dans un profond silence lorsque nous entendîmes monter dans la tour angulaire qui nous servait de cabinet de toilette.

— Les voilà, dit Liret. Il prit lui-même un flambeau et alla au-devant du lieutenant et de Gaspard, qui étaient entrés par une petite porte qui ouvrait sur la campagne. Quand le notaire traversa avec le lieutenant la fameuse salle aux chaises percées, il ne put résister au désir de faire un mau-

193 L9 CHATEAU DB MONTFILLON.

vais calembour , et ma fidélité d'historien m'oblige à le ré> péter. •

— Mon (|ier lieutenant, dit-il, vous allez trouver ici une Traie place de guerre, et voici d'abord les pièces de siège.

Si je vous dis que nous eûmes la sottise de rire de cette bêtise, c'est pour vous apprendre que nous nous abordâmes avec le lieutenant en disposition de galté. L'assemblée étant au grand complet, Liret désigna sa place à chacun, et luimême se laissant tomber dans son fauteuil, s'écria :

~ D'abord buvoos : c'était la manière des anciens pour garantir à leurs hôtes les droits sacrés de l'hospitalité.

^ Très-bien, dit Ernest ; mois ils buvaient dans la même coupe.

— Sottise! dit Liret, car si le vin était bon, le premier était un imbécile de ne pas tout boire.

Nous trinquâmes, et le notaire, se renfonçant dans son fiiuteuil, commença en ces termes :

— Voici les positions : monsieur est le fils de M. le mar- ({uis de Montfîllon, qui lui laissera cinquante mille livres de rente. Ma^ monsieur est le neveu de madame de Lancey, qui en possède quatre-vingt-dix mille. Les rentes paternelles sont immanquables, les rentes de la tante sont chanceuses, d'autant plus chanceuses que ladite dame est fort poussée à en faire don à TËglise, par des raisons de pénitence à nous inutiles à révéler, et que ces raisons ont été corroborées par la conduite du neveu ci-présent, qui, au grand scandale de toutes les âmes pieuses, s'amuse à perdre son âme et, qui plus est, son argent avec des danseuses de l'Opéra et autres.

— Pardon, dit l'officier, mais cela ne me parait pas avoir grand rapport avec l'affaire des réfractaires.

— Rapport intime, mon cher, reprit Liret; mais vous m'avez interrompu^ et je ne sais jamais reprendre haleine sans m'ouvrir la voix par un verre de quelque chose : donnez-moi du punch, et n'oubliez pas qu'à chaque interruption je double le moyen oratoire.

— Diable! fit Ernest, n'allons pas dire deux paroles de suite.

— Gomme vous voudrez, dit Liret ; je continue. Ergo, comme les jeunes gens n'ont- jamais assez d'argent, et que

les prêtres en ont toujours trop, il est juste, il est bon, il est évangélique, que le jeune homme recueille et que rEglise soit frustrée # Quelqu'un eut envie de rire.

— Si vous riez, je bois, dit le notaire, et je fais écrire au procès-verbal : rires et interruptions.

Nous gardâmes notre sérieux. ^

-- Vous me demanderez peut-être pourquoi nous voulons pourvoir dès à présent à Tinconvénient de perdre quatrevingt-dix mille livres de rente ; je vous répondrai que c'est parce qu'il faut que ce soit fait aujourd'hui, ou jamais. Ladite dame veuve de Lancey, par ces mômes raisons que je n'ai pas voulu vous dire tout à l'heure, veut se retirer du monde, s'enfermer dans une communauté de sœurs de la Charité, et, en sa qualité de femme qui va mourir au monde, elle veut faire un testament.

— Je ne vois pas trop, dit le lieutenant.

— Buvons I s'écria le notaire, deux verres, s'il vous plaît, c'est promis. ,

— TaisonS'Uous, ou dans un quart d'heure Liret sera.gris comme un Polonais.

— ITinsultezpas la Pologne, dit liret, dont les yeux flambaient déjà, et écoutez votre vénérable, enfant. C'est donc le testament que prépare la susdite dame qui est important à surveiller, et qu'il est nécessaire de tourner du côté laïque au préjudice de la rapacité cléricale. Or qu'a fait le notaire liret, l'ami de la noble famille des Montfillon ? 11 a été chez Tarchiprôtre de la paroisse, un vieux honnête homme que l'esprit de la robe lî'a point gagné; il lui a dit la chose, et voici ce qui a été adopté par lui, tout en regrettant qu'une si bonne œuvre lui vint par Tinspiration du démon : le démon, c'est moi ; la bonne œuvre est celle-ci. Je ne sais en quels termes le brave archiprêtre a persuadé madame de Lancey ,^mais voici comment, moi, je l^aurais prêcbée. « Donner son bien aux prêtres, est une chose fort commune et que les derniers des bourgeois se permettent quelquefois, à l'instar des plus nobles pécheurs. U est une œuvre à la fois plus agréable à Dieu et plus remarquable aux* yeux du monde, c'est de ramener au giron de TËglise une âme ('ga rée. U y a près de vous une jeune fille protestante que vous

i9$ LE CHATEAU DE M09TFILL0N» ^

avCT quelque raison de connaître^ fille Cwùq môre abandonnée par sa mère coupable, id est^ petite-fille d'une pécheresse qui Ta oubliée dans la misère où elle a vécu. Le malheur de sa naissance appartient à une cruelle faute de cette pécheresse, et le malheur de sa perdition tient à ce vain orgueil, qui a crain t de la protéger de ses bienfaits de peur de dénoncer les liens qui l'unissaient à une famille d'un nom respectable. n faut réparer tous ces torts en un coup, il faut ramener ia brebis égarée au bercail de TBglise, et^ comme il est impossible de lui donner un nom, il faut lui assurer une existence honnête. Cet acte sera bien plus agréable au ciel que le doA de votre fortune, qu'il sera alors convenable d^assurer i votre neveu Eraest, jeune homme complètement corrigé ds ses erreurs, et qui donnera une éclatante preuve de son repentir en venant vous seconder dans votre pieuse entrepôsi et en servant de parrain à la jeune convertie dont vous seres la marraine. La dame a accepté*

— C'est sublime! m'écriai- je.

— Du punch I cria le notaire, du punch ! du punchi 11 tint sa parole et en avala quatre verres.

— Admirablement bui lui dit Tofilcier; mais je ne sais pas encore en quoi ceci regarde l'affaire des réfcactaires.

— En quoi! s'écria le notaire tout à fait flambant de punch et de regard. (Test que ladite Marianne est l'amoureuse du nommé Joseph, le plus lètu des réfractaires, lequel se soudt de la légitimité comme d'un vieux sabot, mais lequel ss soucie beaucoup de sa maltresse. Or, suivez bien mon raisonnement. La foi nouvelle et chancelante de la nouvells eonvertie a besoin d'un appui pour ne pas fiéchir, d'un goids pour ne pas errer, et je ne sais rien de mieux pour aippuyer la foi chancelante d'une jeune fille qu'un beau mari qui lu donne le goût du catholicisme, par des raisons q«e je n'ai pas besoin de vous dire. Ledit Joseph ne demande pas mieux, ladite Marianne ne demande pas mieux, nous ne demain dons pas mieux ; donc nous achetons un remplaçant à Josffb, nous le marions avec Marianne, nous faisons faire donation à la tante, le pays est tranquille.

— Et Ernest a les quatre-vingt-dix mille livres de rente, dis-je.

— Et je TOUS mYite tous à célébrer ce grand jour, dit Ernest.

— Et nous boirons du sW^ créraant, dit le notaire.

— Et je serai IMntràïltiaûtrfe M? le marquis, dit Gaspard. Et nous repilmes tous entliC^ar :

— A boire! à boire!

& notis trinqullmes en nous levant et en jetant nos bon* nets de velours au plafond, Liret jeta sa perruque.

— Donc, reprit-il, nous avons besoin d*un délai de huit joois pour cela, f t voilà les raisons^ lieutenant, qui nous font demander un armistice.

— Accordé I s'écria celui-ci joyeusement,

— Accordé ! répétâmes-nous en choeur.

Nos bonnets volUgeaienC encore en l'air, nos verres m choquaient encore lorsque nous fûmes interrompus par quatre ou cinq coups de feu suivis de longs cris.

Uret laissa tomber son verre, Tofilcier jeta le sien et ouvrit •la fenêtre qui donnait sur la campagne, et s'écria avec colère :

— C'est une lâche trahison, messieurs, un piège inf&me où vous m'avez attiré, les montagnards attaquent la ferme de Ja(X[ues.

— S dit Liret : c'est vrai; mais croyez, lieutenant,

que nous sommes complètement étrangers

— Messieurs, dit le lieutenant en tirant son sabre, ouvresmoi; on attuque mes soldats, et je ne suis pas à leur léte.

— Prenez garde, dit Liret, que les paysans soient entre le château et la ferme, car vous ne pourrez passer.

— Ouvrez-moi, répéta le lieutenant qui devenait plus furieux à chaque coup de fusil qui retentissait dans là campagne. Vous êtes des

— Epargnez-vous des injures, dit Ernest, nous allons vous accompagner.

— Je n'ai pas besoin de vous, ouvrez-moi sur Theure, ou je vous fais sauter la cervelle, dit-il, en tirant de sa poche un petit pistolet, qu il arma.

— Venez, venez, dit Liret> qui vit que cette menace allait faire sur Brnest un effet contraire à celui qu'en attendait le liwtenant. Il prit un flambeau et conduisit i'ofiicier par l'es* talier dérobé de la tour, et ils sortirent par la porte basse.

196 LE CUATKAU DE MONTJFILLON.

-* Snivons-le, me dit Eraest en prenant un fusil. Gaspard, UiB disparaître ce désordre.

Je pris un fusil comme Ernest, et nous sorUmes. liret était lur la porte en criant :

~ L'imprudent! l*imprudent!

0 nous expliqua en deux mots que les montagnards , repousses par les soldats, passaient devant le château qnand Tofficier en était sorti, et qu'il s'était audacieusement jeté parmi eux.

^ Quelques coups de feu ont été échangés ; les misérables l'ont tué I ajouta le notaire.

Nous courûmes vers le chemin, et comme Ernest allait franchir la haie qui séparait la route de Tavant-cour du château, il fut saisi au collet par un sergent, qui se mit à crier :

— J'en tiens un.

Les soldats accoururent, et ayant reconnu Ernest pour le jeune homme qui avait causé avec leur officier, ils l'interpellèrent violemment.

— C'est le maître de ce château ! — Notre lieutenant y est venu. — Qu'as-tu fait de notre tieutenant? — Je te casse la tête et je brûle ta bicoque, si tu ne nous le rends pas sur l'heure. ^ Notre lieutenant! — Notre lieutenant!

Ernest cherchait à se dégager plutôt qu'à répondre. Les soldats s'exaltaient dans la lutte ; la position devenait grave,, nous tentions de vains efforts pour nous interposer; enfin, Liret s'avança, et s'écria :

— Eh bien! vous l'aurez votre heutenant, avant une

heure.

— Tout de suite! tout de suite, dirent les soldats; vous l'avez assassiné ! Où estait?

— Cest vous qui assassinez ce jeune homme ! dit Liret avec colère. Assurez- vous-en, mais ne le maltraitez pas.

— Qui êtes- vous? dit le sergent.

— Je suis notaire et maire de ma commune, dit Uret, et je vous somme, au nom de la loi, de cesser vos violences.

— Très bien ! dit le sergent à ses soldats, attachez le pri* sonnier, et qu'on fouille le château. En avant 1

Pendant ce temps, tout le monde s'était éveillé en sursaut; on descendait dans la cour, et les soldats, trouvant les portes ouvertes, y pénétrèrent facilement. Le sergent fît garder

LE CHATEAU DB MOffTFILLON 197

l'entrée principale, et ordonna qu'on rassemblât tous le» gens de la maison dans ie salon principal, où il fit conduire Ernest; déjà le marquis y était avec sa femme. Bientôt madame de Lancey, le comte Annibal, l'abbé Laurot y furent amenés, ainsi que tous les domestiaues de la maison. L'as* pect des divers costumes sous îesoue^s chacun se présenta eût été passablement plaisant, si l'affaire n'eût éce si grave. Dans son épouvante, Tabbé Laurot avait oublié de mettre sa chemise dans son pantalon, et Annibal avait enfourché sa culotte courte sans avoir eu le temps de passer ses bas. Ernest, garrotté, était surveillé par deux soldats. Le vieux nuirquis interrogeait Liret qui ne répondit pas, et qui se gorgeait le nez de prises de tsd)ac comme pour voir s'il ne se trouverait pas une idée dans sa tabatière. On empêchait M. de MontfiUoh d'approcher de sonfils, et il s'adressait à Gaspard, qui lui disait avec humeur:

— Vous l'avez voulu ; ça devait finir par là.

Le marquis se récriait en demandant compte de cette violation de domicile ; enfin Gaspard l'airrêta en lui disant sèchement :

— Mon Dieu ! ne les embêtez pas trop ! ils en feraient dix fois plus qu'ils n'auraient pas tort. Hum ! si c'était moi ! grommela-t-il.

Enfin le sergent rentra, il avait lui-même inspecté le château. Dès qu'il fut dans le salon, il jeta lourdement la crosse de son fusil par terré, et dit brusquement :

— Mon lieutenant n'est pas ici ; il faut qu'on me le

retrouve !

—Et, diable ! on vous le retrouvera, votre lieutenant. Mort ou vivant, il faut bien qu'il soit quelque part !

— Comment ! dit le sergent : mort ou vivant ! 8..... vous me faites regretter de n'avoir pas passé ma baioimette au travers du corps de ce muscadin.

— De mon fils ? dit M. de Montfillon, et pourquoi ?

— Parce qu'il a été arrêté un fusil à la main lorsqu'on attaquait la ferme, et que dans ce moment si c'était fait, ce serait fait ; voilà tout ! En attendant, et puisqu'il faut agir 1 également, je vas envoyer un de mes hommes à la ville pour m'amener le procureur du roi.

— C'est ce que je désire, dit M. de Montfillon, et ce que je

19S tE CHATEAU DE HONTFILLOM.

demande, c'est qu*on nous explique pourquoi on a aforiinoié ma maison.

— Mon père ! dit Rinest, îl faut tout tous dira.

— Il rc faut lieu dire du tout, reprit Ltret ; il tut retrouyer le iieotcnant. ite ae i'anront prd)aiÉemat {H» toé!

Liret redonlaît l^xpUration, et je Toyais les 90,000 liviot d*Broes( bieD compromises.

— Mais qn'ai-je affaire de oe lieuAeoaat^ dit le marquit.

— Gomment! reprit le sergent, lous Taves attiré chei \ous pour l'assassiner.

Brnest me parut ruiné; probablement il D'y pensait

^ Chez moi! dit le marquis; qne fat8ait41 chez moi?

—Que voulez-vous? il s*est trouvé être un ami iulimeée

monsieur, dit liret en me montrant, et il est veau Uii fuie

une visite.

— Ça, c'est possilAe, dit le sergent. Je les ai entenda eau* ser ensemble de leurs coonaissaiices de Paris.

Je ne sais par quelle fatalité j'endossais la respoosabîlilé de toutes les maladresses qui se faisaient autour de bmi, et dont j'étais parfaitement innocent ; je ne voulais ni oompromettre Ernest vis-à-vis de sa famille, ni me oomfff omettre moi-même, et je ne sais trop ce que j'allais répondre, kun^w ]*entendis la voix de Gaspard qui dit an sergent:

— (Test tout simple qu'ils se soient reconnus tout 4e suite, parce que les jeunes gens n'ont pas à se lappëar in vieux, comme nous, Godol!

Le sergent se retourna à ce noip.

— Tonnerre de Dieu! c'est toi, Gaspard, dit-il; comment se fait-il que je ne t'aie pas vu depuis huit jours (|ue je rôde par ici?

~ C'est que ma jambe allait mai.

— Tiens, dit le sergent, toujours la même ; elle a da malheur. Et qu'est-ce que tu fais ici?

— Je suis l'intendant de m(»isieur le marquis, et to m'obtigeras d'être bon enfant.

— Très-bien ! très-bien! dit Liret en fermant sa tabatièia, qui ne lui avait rien fourni que de me mettre de la partie. Vous allez laisser ces dames se ooucfaer tranquillement, et nous allons causer.

LE CHATEAU BE MONTFTLLOÎf. iS9

— Causer de qiïw? dit le sergent. Personne ne bougera tfici qu'on ne m'ait retrouvé mon lieutenant.

— Mais que diable ! mon cher, dit Liret en s'emportant, comment voulez-vous qu'on vous le retrouve, si on ae Ta pas le chercher? Yous êtes stupid« !

— Hein ! fit le sergent d'un air courroucé.

— Tais-toi donc, dit Gaspard; il dit que ta es bote; voilà tout.

— Comment ! 1)ôte.

— Eh ! oui, si ton lieutenant est par là caché dans quelque taillis...

— Mon lieutenant ne se cache pas, dit le sergent; c'est frais, mais c'est bon.

-' Je ne te dis pas; mais s'il esthlessé quelque part par Hu

— Comment, blessé!

— C'est possible, dit Liret -, quand il a entendu les coups de fusil, il s'est élancé comme un furieux de la chambre de monsieur, et s'est précipité mr les ÉMntagnaixls qui passaient.

^ Vous étiez donc aussi dans cette chambre? dit le marquis.

— Oui, fit Liret d'un air ravi de prendre le marquis en défaut d'observation; oui, j'y étais pour m'entendre avec monsieur sur l'affaire pour laquelle lia été assez aimable pour venir me relancer jusqu'ici.

J'étais près d'Ernest.

— Me voilà bien recommandé! lui dis-je.

— Mon cher, Liret vous en tirera et moi aussi ; regardez son air joyeux; son plan de campagne est tracé.

Probablement il l'expliquait au sergent qui l'écoutait silencieusement, après avoir donné un ordre à quatre soldats qui étaient sortis.

— C'est possible, finit par lui dire celui-ci ; mais ça n'empêche pas que je vais envoyer un homme avertir le procureur du roi.

•^ — C'est ça, dit Liret, un homme que vous ferez peut-êlre assassiner sur la route!

— Diable! dit le sergent.

— Mon cher, reprit Liret, attendez jusqu'au jour, et si nous ne vous ramenons pas le lieutenant frais comme une

200 KE CHATEaL DE MONTFILLON.

rose, aiors... alors, ma foi, comme alors, vous 1ère» ce qu*il vous plaira.

Bientôt les soldats rentrèrent et déclarèrent qu'ils avaient fbuillé tous les recoins, et qu'ils n'avaient trouvé aucune trace du lieutenant, et rien qui témoignât que quelqu*ua eût été blessé.

— Bravo l dit Liret, ils Tout emmené prisonnier. Nous le retrouverons. Allons, hé! qu'on selle les deux bidets. •

— Vous savez donc où il est? dit le sej^ent.

— Moi, fit Liret, pas le moins du monde, mais je trouverai bien quel'ju'un qui le saura. Voyons un peu, vous autres ; viens ici. Jacquet, tu dois savoir où ces cbquins se retirent.

Le marquis, qui craignait d'être trahi, fit un signe au valet de chambré de répondre négativement; Uret s*en aperçut, prit Jacquet par le collet, et lui faisant faire une demi-OHiversion, il lui tourna le dos au marquis et continua, en le tenant à deux mains par les revers de sa veste.

^ Tu sais ça, toi. Jacquet; tu es malin comme un singe, tu as découvert leur repaire, tu vas nous conduire.

Le marquis toussait, Jacquet se démontait le cou pour voir le marquis.

» Da, monsieur, disait-il, je ne sais pas.

— Je comprends, tu ne sais pas si tu dois savoir; mais, ajouta-t-il plus bas, comme tu leur as apporté le reste de la vache du père Jacques, si tu ne sais pas tout de suite, je te livre à la justice comme leur émissaire, et, qui plus est, comme leur munitionnaire général.

A ce mot de munitionnaire, dont Jacquet n'avait aucur.* idée, il trembla comme s'il s'était déjà vu entre les maius des gendarmes, et il reprit :

— Alors je vais vous conduire.

— Très-bien, dit Liret en le lâchant; il vint à moi et me dit:

— Allons, jeune honmie, dépêchons, nous allons partir sur-le-champ.

— Nous? lui dis-je.

— Pardieu ! il serait plaisant, répliqua-t-il, que vous ne voulussiez pas aider M. de Monlfillon à sortir de la fâcheuse position où vous l'avez mis. — Et il me tourna le dos.

— Ah! s'écria Ernest en se levant, c'est trop fort!

— Non, lui dis-je, c'est superbe de gascon; Hrais partout avec un homme pareil, fût-ce dans une caverne de voleurs, d'abord parce qu'il m'amuse, et ensuite...

— Ensuite, dit Liret, parce que vous avez besoin de moi. Gaspard, reprit-ii en élevant la voix,^une bouteille de Ran- Gio et des biscuits; les nuits sont froides en diable. Marquis, vous n'avez pas un carrick à me prôtei:? mon habit n'est pas doublé de chaleur.

Le marquis fit un signe majestueux à Gaspard^ et celui-ci sortit de la chambre.

Peu à peu le trouble général s'était calmé ; tout s'expliquait, grâce à la raison qu'avait donnée Liret de la présence du lieutenant au château. Les dames se retirèrent sur la sollicitation d Ernest; on permit aux domestiques d'aller dans une chambre séparée, et le vin de Rancio fut apporté.

— Allons, dit Liret, une rasade au succès de notre entreprise; sergent, est-ce que vous ne voulez pas que ce jeune homme trinque avec nous?

Ernest avait encore les mains attachées; le sergent défît la corde.

— Allons, reprit Liret, un verre, Gaspard, un verre, Jacquet, ça te donnera des jambes ; un verre, monsieur le marquis, ça vous remettra du souci de penser que voire fils, pris les armes à la main, pourra bien aller expier sa folie en prison.

Le marquis, qui comprit la leçon, accepta un verre, et force lui fut de trinquer avec le militaire républicain, le décoré de juillet, le sergent de H. Louis-Philippe, son intendant et son valet de chambre.

Jamais le nom de Montfillon n'avait été aussi compromis. Il y avait un air de dignité résignée dans le visage du marquis dont Liret s'amusait prodigieusement en me faisant des grimaces d'intelligence.

^ Au moment de partir, on nous souhaita un bon voyage et un prompt retour; nous montâmes sur les bidets du marquis, et primes la route de la montagne.

— Hum I hum ! fit le vieux notaire, comment tout ça finira-^il? — 11 fait un froid de chien. — Si ces gueusards-là l'ont tué! — Us en sont capables. — Je suis sûr que j'en aurai un rhume. — Us l'auront enterré dans quelque coin.

209 LE CHATBAU DE MONTFILLOlf.

« Si encore j'aTùs pris mon bonnet de coton. — Enfin, nous allons voir.

Nous marchâmes à pea près pendant une demf-hetire en snirant la crête du ravin cpii coupe la moDta<?ne de Montiillon en deox. Bientôt Jacquet nous fit prendre un petit sentier qui descendait vers le torrent qui coule au pied du château. 11 fais^ait une nuit très-obscure, et, la pente du terrain sur lequel nous descendions s'elTuçant dans les ténéiures, il me semblait que nous glissions le long d*un mur et suspendus au-dessus d'un gouffre.

— B3t-ce que tu veux nous noyer? dit le notaire à Jac- ^oeî qui était devant nous ; il me semble que j'entends it bruit de la eascadfe.

Eu effet, depuis un moment, un murmure sourd annonçait le voisinage d'une chute d*eau.

— Pardieu! répondit Jacquet en patois, ils sont à b taveme des fées {al Roc de tas incctntada^»

— II y en a donc partout! m'écriar-je.

— Ah f fît Jacquet, vous saves le patois T

— Un peu. Mais qu'est-ce que cette caverne des fto?

— DiaWel dit le notaire; j'ai ftât lâ-dessus on poème dans maîeuncsse, voulex-vous que je vous en dise quelque chose?

— Oui, lui réponrfis-je,. dites-moi le sujet.

— Heim! me dit-il, vous paraisse* mépriser les vers de province ; pardieu ! vous avez raison, ils ne valent pas mieux (]ue ceux que vous faites à Piaris.

— D'accord, mais nous ne les récitons pas.

— Vous faites pis, vous les imprimez, rerba volant...

— J'aime encore mieux vos vers! m'écrrar-je.

— Les voici : c'est qu'il y a du merveilleux tout neuf à extraire de nos montagnes, une mythologie complète^ plus heureuse qae le christianisme, car eïïe a encore ses êtres surnaturels qui parlent aux hommes, et ses hommes qui y croient. Du reste, voici ledit poëme ; il se récite ou se chante à volonté : attendu le broraflard qu'il fait, je vais vous le réciter.

11 commença. - . . . i . . . . ^ , , ^ . .

Quand il eut fini cette immense kyrielle de vers* nous étions dans un étroit défilé qui semblait ne pas avoir dissue.

LE CHATRAI] DE MONTFIULON. 20$

^ Il fant une vous descendiez de clfceval, dit Jacquet, noi» alioos enirev dans le fourré.

H attîHha nos chevaux à im arbre, et nous pénétrâmes dans un bois de pelits chênes rabottgrâ, entremêlés d'énormes bruyères et de lionx qui nous |)i()uaient borriblenaent les jambes. Après que nous eûmes ainsi marché un bon quartd'heure, Jacquet poussa un petit cri doux et lent, et bientèt il lui fot répondu. Nous cootinviào»» à nous égratigner le long de cet infernal taillis, et tout à coup nous rencontrâmes une pente roide et presque perpendiculaire, le long de laquelle je ne pus descendre, pour ma paît, qa^en m'aaseyant par terre sur toutes sorte» d'épines, et sur laquelle Jacquet nBrclKiit comme ^aurais pu faire daiw une allée des Tuileries; après quelques minutes de cette desccole, nous troBr v&mes uoe large fissure dans le roc, et daDs cette Ossure nous vîmes luire la ttemme d'un foyer. Si je D'aTais peur de la deacription aprèe en avoir beaucoup fait, j'aurais nne occasion sufierbe d*ordonner une belle décoration ; la seule chose qui me frappa trop pour que je la néglige, c'est ma effet de lumière que me fit remarquer Liret. Le foyer placé ea face de la cascade s'y reflétait sur les mille petites vagues (fui bouillonnaient à son picil, et y scintillaiil avec une lapidité de jets de flammes qui en faisaient un feu d'artifice liquide; la nappe, allengeanl l'image du feu dans toute sa ioi^eur, te foieait couler limpide à l'œil cpmme du fer es , fusion, et la brume qui sVlevait du fond du ravin se teir gfiaît d'un rose tendre, et formait un nuage au milieu duquel toutes ces lueurs s'agitaient.

— C'est ce que j'ai voulu peindre dans ma septième storophe, me dit Liret ; vous vous rappeler?

— Très-bien! lui dis-je.

)e n'en avais aucime idée.

Enfin, nous pénétrâmes dans la fissure de la roclie encbantée, et après avoir été reconnus par un paysan, nous pénétrâmes dans la Grotte des Fées. Ce n'était que l'entrée; elle avait en outre, tme douzaine de salles plus ou moins ' grandes qsi se communiquaient, et possédait pluMeurs issues qui la rendaient un refuge inappréciable pour les misérables qui s'y trouvaient; ils étaient omse, sans compter le capitame Jose^^ et notre véritable lieutenant.

— C'est heureux que nous arrivions, me dit Uret, ils sont treize; ils n'auraient pas passé minuit à treize, et ils étaient gens à jeter le lieutenant dans le torrent, pour revenir au nombre heureux de douze.

•Joseph ne s'était pas levé pour nous recevoir; il y avait déjà en lui un air d'autorité et de commandement bien senti. Uret le regarda du coin de rœil.

— Si ce drôle ne se fait point pendre, il fera fortune, me dit-il.

Alors il entra tout à fait dans la caverne, et, reprenant son airinsouciant, il dit :

» fioujour, vous autres 1 bonjour, Joseph 1 Rallumez au peu le feu, je suis gelé. Bonjour, lieutenant! nous ne vous avons pas oublié.

— Que venez-vous faire ici? lui demanda Joseph assez brutalement; qu'y vient faire monsieur?

— î^ous venons vous demander si vous voulez être tous ici fumés comme des renards, ou bien signer une paix honorable pour tous les partis?

— Fumés ! lui dit Joseph, qu'oti nous fume si on peut ! En voici un, dit-il en montrant le lieutenant, qui saura si ça chaude^ et un autre, dit-il en me désignant, qui verra si ça cuit!

— Peste! mon garçon, dit Uret, tu as la peau bien dure; mais voici quelques-uns de tes camarades qui ne sont pas aujssi résolus que toi. Voyons, vous autres.

— Taisez- vous ! dit Joseph ; ils m'ont nommé leur capitaine, et ce n'est qu'à moi que vous aurez affaire.

— Ah I c'est comme ça que tu le prends, dit Liret en rajustant son carrick; eh bien! mon garçon, adieu!

Puis, faisant quelques pas dans un état de colère admirablement joué, il cria à l'ouverture de la caverne : Allez, allez; fusillez-les tous, je...

— Qui ça? dit Joseph en se levant et en saisissant son fusil.

-- Oh ! n'aie pas peur, ça ne te regarde pas encore, dit Liret; c'est tout bonnement* Ernest, Gaspard, ton père, et,.. il essuya une larme, la pauvre Marianne!

— Mariîinne! mon père! dit Joseph.

— Ali çàl est-ce que vous croyez, mes drôles, dit Uret

LE CHATEAU DE MONTFiLLON. SOS

toujours furieux, que vous mettrez le pays sens dessus dessous, sans qu'il vous en coûte quelque chose? Le château est pris; il y a trois mille hommes d'arrivés, avec un généralissime.

Ce mot de généralissime fit presque autant d'effet sur Joseph que celui de munitionnaire sur Jacquet. Cependant il reprit :

— Trois mille hommes! C'est impossible, nous en aurions été informés.

— Imbécile! dit liret, conunent veux-tu le savoir? Ils sont arrivés en malles-poste.

J'aurais eu la tête sur le billot que je n'aurais pu m'empécher de rire. Liret me sauta au collet pour empêcher qu'on ne s'en aperçût, et il me dit avec colère :

— Voyons, dites-leur ça, vous qui les avez introduits dans le pays. ,

— Monsieur? dit Jacquet.

— Oui, monsieur.

— Et c'est la première fois qu'il y vient?

— Je ne sais pas si c'est la première fois, dit Jacquet; mais il entend fièrement bien le patois.

C'était depuis trois jours un parti pris de me mystifier, 6u un malheur inconcevable qui me faisait toujours intervenir comme agent principal dans tout ce qui se passait. liret m'adressa la parole en patois.

'— Allons, faites vos propositions à ces messieurs.

— C'est inutile, dit Joseph, je ne veux rien entendre d'un espion.

— Ahl m'y voilà! m'écriai-ie au comble de la fureur. Monsieur, dte-je à Liret, vous me rendrez raison de tout ceci.

— Tu vois, Joseph, reprit-il d'un air piteux, j'ai voulu vous sauver, et voilà monsieur qui me menace de me faire fusiller aussi.

Je n'y tins pas, le rire me prit; mais tous les paysanç s'étaient levés à ces mots de Liret, et lui avaient crié de tous

côtés :

— Nous ne voulons pas ! Oh non ! ce bon M. Liret 1 Da ! ça

ne se peut pas.

— Merci, mes amis, merci! disait le notaire; mais ce Joseph est têtu comme un âne.

206 IK C»ATI:AU de HONTFtLLUtt.

Les autres paysans coiHBienrèrent à miirmorer.

— Il vans iai^^erait tooâ tusiii* r. jusqu'au dernier.

-o Eh bien! qu'es l-ce qu'où deaiaixiie?<ât Joseph quiToyait son autorité s'ébranler.

— Mon Dieu î die le notaRre» e*est biea simple, et le généralissime m'a (JKJir^é de remettre à nonsiieur le lieoteisnt un plein pouvoir pour traiter en son nom.

Le lieutenant, que deux paysans avaient tenu éloigné de la scène, qu'il avait cependant entendue, s'approcha^ et Liret lui ayant fait un signe, tira quelques piipiers de sa: podie.

H les feuilleta, eu prit un, et i'approdi«%t dus £eu« û aUail le brûler.

— QuTestce que c'est qT»e ça? lui dit Joseph.

— Olil c'est un papier inutile, le projet de ton cootrai de mariage avec Marianne, eLd'cme donation de mille écos^^s te faisait le jeune marquis ; c'est du papi(>r pordu.

— Pourquoi ça? dit Joseph en arrélaat le uoiaiie.

— Si nous sommes tous fusillés, je ne to» pas à qaxà c^est bon.

— Ah! voici votre affaire, lleoteDant ^ VauB recoonais- •ez récriture? me dit-il.

Je pris le papier; il commençait ai^si : « Qu'il est doux d'Uimer et de boire 1 • frétait une chanson de table. Je la parcoamsel jeévai lieutenant :

— Lisez ceci très-sérieuseffle&t.

11 en coûta au lieutenant quelques morsures anx lèvres qu'il avait l'air de mâchonner d'un air préoccupé.

— Eli bien ! dit-il , que venes-vmjs proposer à ce» f»belles?

— l", dit liret, de se rendre demain k la ferme de hcn^aeSy eu vous les recevrez comme s^ls s'y rendaient de bonne v»' lonté.

— Accord(^ 1 répondit le lientenani après avoir fàA aie' dre a$%sez lon^rtemps sa réponse pour lui donner kiBËriU d'une cuncessiou

— Et enfîii de rejoindre les régiments vers lesqiidB ils siit)nt tous nommés caporals (1) en arrivant.

(I) Plu-, tard, comme je racontais la scène de Lim as cbâiC'^

L£ CHATEAU DB MONTFILLON. 39T

— Pour cecie dit le lieutenant, je ne puis.

— A moins, reprit Liret, se hâtant 4e rintenronipre » que chacun ne préfère recevoir en partant ceal écus en pièces de six livres, à Teffigie du roi Louis XVI.

— Nous aimons mieux l'argent! crièrent-Us tovs.

— C'est possible, dit Joseph ; mais ça ne me va f)as.

— Qui est-ce qui te parle de partir, toi? lui dit loui bas Uret,

— fih, mon Dieu \ lui di&ie âe moa c(yté, laîssei-te iont seul ; il faudra bieo qu'il cède.

— Oui, me dit*il ; mais sans lut point d'abjuration de Ma* rianne, qui n'a guère de foi qu'aux verlius tfaéoiogaies de ce chrétien; sans abjuration, point de donation de la Uttte. Brgou.. Allons , ilnissons cette affaire. 11 nous emmena dans . un coin et reprit :

— Voyons, lieulenant, cela tous ¥!i-t-ii sèiieusement? et pensez-vous qu'on pardonne à ces gaillards?

— Oui, dit Vamés, je pois en répoudre; mais il faut que la soumission soit complète, et, d'après ce que y'ieiA de ^rs Joseph, je ne vois pas que je puisse m'enga^^.

— Entendons-nous : accepleriei-vons un remplaçante Le lieutenant hésita. Enfin il se dédda et dit :

— Qui, je ferai comprendre à t^utorïlè...

— Bien, dit Liret — Jacquet, lacquet ! -viens id. Jacquet approcha.

— Bst-ce un homme comme ça qu'il TtMis fatidrait? il est un peu maigre ; mais c* est bien charpenté.

Bt il lui donna un coup de poing dans la poitrine, qui ftt toflnber Jacquet sur son...

— Vous voyez, dit Liret.

— C'est égal, dit le lieutenant, je m'en contenté.

— Allons, viens ici, Jacquet \ voyons, combien gagnes-tu diez le marquis~> f

— Cent francs par an et les vieux habits.

en lai rappelant le mot a ils seront tons captyraU, » le notaire me rftpoodit : — Vous auriez dit caporaux, et pns un he vous eût compris, car la traduction immédiate était pour eux : Je serdi caporaux. Je maintiens que caporaU est ici uu sublime barbarisme.

JOè LE CHATEAU DE MONTFILLOlf.

— Eh bien ! mon cher je t'offre une place à 5 sous par jour, ce qui fait 90 francs et des babits neufs.

— Je me soucie bien des babits neufs!

^ Plus» dit le notaire, une gratification de 1 ,500 francs en pièces de 5 francs, qui ne perdent rien. On te traite comme si tu Talais cinq hommes. Est-ce convemu?

— Da, monsieur, fit Jacquet, je ne sais pas.

-* Dépêche-toi, ou je donne la préférence à un autre : n'oublie pas que tu as désobéi au marquis en nous conduisant ici, et que le premier acte de sa justice sera de te mettre à la porte, et il fera bien.

— Comment, il fera bien I s'écria Jacquet ; c'est vous qui m'avez forcé.

— Que diable, dit Uret, qui pouvait s'attendre à te voir refuser une fortune?

— En ce cas, j'accepte ; puisqu'il n'y a pas moyen de faire iitrement.

— Voilà qui est dit ; tu pars à la place de Joseph ; mais moins sur les 1,500 francs^ ça humilierait les autres.

— Je comprends, fit Jacquet d'un air fin.

— Ah ! s'écria liret, enfin !

Joseph était resté dans son coin.

— Ah çà, vous autres, vous allez retourner cuez vous, et je vous mvite tous à déjeuner demain à la ferme du père Jacques. C'est là que vous recevrez les 800 livres que vous avez si noblement gagnées. Quant à toi, Joseph, tu vas venir avec nous.

n le prit à part, et Joseph fut bientôt persuadé. Une demiheure après nous sortîmes tous de lacaverne et nous réprimes le chemin du château. Jamais je n'ai fait une marche si bouffonne. Uret nous improvisait des couplets eur chaque circonstance.

— Ah ! s'écna-t-il,il est fâcheux que le Mercure de France soit mort, je les lui aurais envoyés.

Quand nous arrivâmes au château, nous fûmes reçus avec des acclamations de joie. Le lieutenant renvoya ses soldats à la ferme, et nous nous retirâmes avec lui dans notre chambre. Nous racontâmes à Ernest notre ambassade et l'assurance de Liret.

— C'est un homme étonnant, nous dit-il : dans la Révolu-

LK CHATEAU l»E MONTFILLON. 209

Uon il a sauvé les biens de toute notre famille. Et ce qu'il y a d'admirable dans sa vertu et sa probité, c'est qu'il ne s'ea drape point solennellement comme tant d'autres. Un moment après, Liret entra. %

— Commen t ! s*écria-t-il, vous ja'avez pas fait préparer quelque chose? Allons, un peu de punch. — Enfin, le plus difficile est fait, le vénérable marquis retourne dans huit jours à Toulouse et abandonne ses projets de résistance : ma foi, tout ceci a été pour le mieux, car sans le danger que vous avez couru, mon cher Ernest, et qui pouvait aller loin, puisque enfin vous avez été arrêté les armes à la main, je ne sais pas trop si nous serions venus à bout du marquis.

— Et mon père a consenti à payer les frais de la paix, dit Ernest.

— Bon ! reprit Liret, je ne lui en ai pas dit un mot : les trouvez- vous trop chers?

— Non, certes; mais je n'ai pas le sou pour l'heure, et vous avez promis pour demain.

— C'est mon affaire, dit Liret.

— Merci, mon cher notaire, lui repartit Ernest, je vous remettrai cela dans quelque temps.

— Quelle niaiserie ! reprit Liret. Voyons : vous m'avez envoyé une note des dettes que vous avez faites à Paris, et que madame de Lancey s'est engagée à payer en récompense de votre retour à la religion : la voilà.

Il s'assit, prit une plume et calcula.

— Onze gaillards payés à 300 francs en pièces de 6 livres, 290 francs chacun. Pour onze, 3,190 livres. Plus 1,500 francs à Jacquet : 4,690 f. Voilà ; ajoutez à votre note 4,690 francs, donnés aux pauvres de mon arrondissement.

Nous partîmes tous trois d'un éclat de rire bruyant.

— Allons, dit le notaire, écrivez.

Et il dicta pendant qu'Ernest répétait en écrivant :

— 4,690 francs donnés aux pauvres de mon arrondissement. #

— Arrêtez, s'écria Liret, quelle faute nous allions commettre ! — Arrondissement ! division infâme et républicaine I Mettez aux pauvres de ma paroisse.

Nous faillîmes tomber aux genoux de Liret, ceci était du génie, car le beau du génie^ c'est d'être complet, de saisir

dfO LE CHATRAU DE MONTPTLl.OTl.

tout I*cnsemb1e d'une idée et d^en soigner les mohidres détails.

Je m^an^te ici, car â je voulais raconter le reste de mon s(^jour à Montfillon, je n'en finirais pas. Seulement, je dois dire que le dimanche suivant, Marianne abjura le protestantisme dans la chapelle du châleatt, et quinae jours après cettt abjuration on y célébra son mariage avec Joseph; ht donation fut régntiërement faite, et madame de Lancey se retira dans un couvent où elle ne sait rien, sans doute, de f usags qn'Ernest fait de ses 90, 000 livres de rentes. Quant à la raison qui m'avait amené à Toulouse, c'est une histoire a ^liquée, qui me Ht faire tant de chemin et me conduisit des iienx si i^orés dn vul^ire, que je me réserve d*ea parier prgciiainement, si vous voulez bien le pei^uietlra.

J'avais quitté le cliâtean de Monttîîlon, et j'étais retourné à Toulouse. Je crois uvoir dit que c'était une affaire de famille qui m'appelait dans le Midi ; il «^agissait de ue pas manger en procès un assez mince liéritage partagé entre une infinité de cousins. Pour cela, il fallait voir tous ces coushis; pour cela, il fallait les voir séparément-, k seul moyen de les accorder était de lea empêcher de se rencontrer. Je tâchai d'y parvenir. La première chose que je remarquai en pénétrant dans les affaires de famile, c'est combien il y a en ce monde (le gloires usurpées. Les Normands sont réputés, ce me eembîc, pour le peaple le pins processif des peuples de la France, et les Gascons, pour le plus menteur. J'avoue que j'ai trouvé fort peu de mensonges en Gascogne, mais une infinité infime de procès. La petite ville où je suis né, siège d'un tribunal ée première instance, et peuplée de trc .s mille individus, nourrit grassement et enrichit, en quelques années, une douzaine d'avocats et d'avoués; ce qui, d'après les ï^roportions de p<>pulalion, dépasse de beaucoup l'industrie normande dans ses villes les mieux famées. D'un autre côté, si je dois cette vérité à ma patrie, qu'elle est infestée de la rage judiciaire, je lui dois cette justice, qu'elle est beaucoup plus exempte qu'on ne le dit du vice de mentir. o

Le Gas^con est hâbleur, ou, si vous l'aimez mieux, ou plutôt, si vous le permettez, le Gascon est un blagueur ; mais il s'en faut encore qu'il égale, à beaucoup près, le blagueur parisien, seulement le Gascon porte en soi des habitudes d'être qui mettent smi dt^faut en relief. Ainsi le Gascon a une facihté d'éloculion étourdissante et un cliquetis d'expressions origi-

ÎI2 SOUVENIRS DE i/aBIÉGE.

nales, qui le font écouter; en outre, il parle haut, et gesticule avec une chaleur qui lui donne toujours l'air d'un homm(' qui met un prix (^norme à ce qu'il dit ; il crie comme S'il était persuadé, et gesticule comme s'il voulait persuader. 11 en résulte que, s'il n'y a qu'un conte en l'air, au bout de tout ce bruit, on trouve que l'homme qui Ta débité avec tant d'énerj?ie, doit être un forcené menteur.

De cette remarque faite à celle que je vais dire, la transition est assez naturelle pour que je me laisse aller. Je dis donc, que le plus souvent l'expression physique de l'homme entre pour beaucoup dans l'opinion morale qu'on se fait de lui. Ceci pour les choses les plus graves comme pour les plus futiles»

Que de fois» en entendant reprocher à la jeune httérature de ne point connaître les salons, et de prêter surtout aux femmes du grand monde un langage qu'elles n'ont point, nous avons essayé de saisir cette ilifférence réelle entre la grande dame de race et la grande dame de coffre*fort; il nous semble avoir bien écouté les termes à la mode chez les unes et les autres, les tours de phrase dont elles se servent, les sentiments qu'on donne en pâture à la conversaliooyetnous avons cru reconnaître, à notre grand étonnement, que le choix des mots est plus délicat, ta phrase plus précieuse, les sentiments plus retenus, dans la classe la moins élevée. Au creuset, la bourgeoise semble laplusdistinguée,le raisonnement le dit ; mais l'instinct le nie aussitôt. Soit préjugé en faveur des hautes manières de l'aristocratie, soit pouvoir irrésistible des grands noms, l'instinct leur laisse la distinction, malgré ce que l'on croit avoir remarqué. Cependant, comme nous sommes à un siècle où les préjugés ne sont pas de mise, et où t'influence des grands noms doit paraître tout à fait méprisable sous peine de passer pour un sot, nous avons beaucoup cherché, beaucoup étudié pour nous reudre compte de cette supériorité présente etinsaisissable comme le parfum d'une fleur, manifeste et impondérable comm^ la lumière, et nos études et nos recherches nous ont irréfragablement prouvé que toute cette supériorité était extérieure. Elle est dans une aisance complt te eu face de tout, dans un certain chez'soi qui nes'étoni-e de rit-n, dans un air de tète à part, dans une indi^pendaïuo de geste, une autorité de voix, une fnmcljise de diction, ua ucceut décÏLlé \ elle est dans une ué-

SOUVENIRS DE l'aRIBGE. Î13

gligence impertinente de mille petites précautions physiques, dans une façon d'écouter, de s'asseoir, de se lever si particulière, si entièrement convaincue de sa perfection ; dans un ensemble si dédaigneux de toute critique, qu'on en est subjugué, et qu'on sent malgré soi le génie de la distinction. Puis, quand on veut peindre ce monde, comme le papier ne peut rendre que l'expression toute nue et dépouillée de Thabit élégant qui la rend si gracieuse, il en résulte qu'on embour* geoise ces femmes, même en reproduisant textuellement leurs paroles. ^

11 ne faut pas s'imaginer que cette digression soit une d^ ces banalités qu'on a dans l'esprit, et qu on met où l'on peut^ ce n'est point cela; c'est, il faut le reconnaître ou l'avouer* une précaution d'écrivain, pour faire comprendre au lecteur que, si je parle de l'esprit gascon sans le reproduire» il doit penser que cet esprit git dans une certaine diction animée, originale, saisissante, dans une mimique pleine de vivacité, dans une physionomie rapide et expressive, dans un accent même que je ne puis écrire, et auquel je prie tous mes lec* teurs de vouloir bien suppléer.

J'avais donc quitté le château de Mootfillon, et j'étais retourné à Toulouse ; Toulouse, noble et savante ville, si riche en souvenirs de toute sorte, qu'il ne faut pas moins qu'une histoire complète pour les raconter. Or, ceci n'étant point une histoire, je me hâte de quitter Toulouse dans mon récit, coomie je m'empressai de le quitter dans mon voyage. Je me rendis à l'hôtel de la poste, et je pris une place dans une voiture qui s appelle le Courrier^ et qui devait me mener à Pamiers. Â peine avais-je arrêté ma place, qu'un beau jeune homme se présenta pour retenir la sienne. J'étais dans le bureaiu)ù le commis me remettait la monnaie de mon appoint, et jb pus remarquer le désespoir qui se peignit sur le visage de ce jeune homme quand il apprit qu'il ne pouvait partir. Mai0, en vérité, je ne sais si je dois l'appeler jeune homme, car à peine semblait-il avoir dix-sept ans ; c'était presque un enfant aux joues fraîches et creusées par la croissance, frêle, élancé, et dont le corps avait encore beaucoup à se développer ; cependant il y avait dans sa voix une si ferme accentuation, dans son regard une volonté si souveraine, dans son geste une telle assurance, que ce n'f^tail (juc par réllexion

)f4 SOUVENIRS LE LJIRIÊCE.

fu'on remarquait la suave délicatesse de ses Irails. I* cmnmis lui avait rtpowiu lorsqu'il avait demandé me place :

— Je viens de donner la derBÎère à OKHisieur.

lie jeune homme mec<KiâdéTa an fflomeat; pois il oie dit lapidement :

^ Monsieur, à moins qu'un intérêt preassat ne vous fasse teoir à la place que vous venez 4e prendie, reodes-mei k service de me la céder, il y va pana mai de la vie.

Je remarquai ua sooiire d'incrédulité «ur le visage du commis, qui me fit douter du risque que pouvait courir te jeune homme, et je répondis à celu^cî:

— Je ne puis vous céder ma place, maîsTous pouves Cadre oe que j'aurais fait si j'étais atriié apote vmis; )e serais monté sur l'impériale.

-- Parbleu! vous avec raison, me dit-il; je faitinii sur

fimpénale.

— C'est pour le coup, xeprit Se eoimnis, (piMy va de votre vie ; ne commettes pas cette impradenœ, anoisieur Luôen, les nuits sont longues et froides,

— Merci de votre intérêt, répliqua le jeune homme, niais inscrivez-moi pour ce soir.

— Je crois que je ferais mieux de prévenir madame la comtesse.

» Ma mère! dit le jeune homme tFOCÉblé; n'en fûtes rien, je vous en supplie.

— (Test qu'il ne nous est |»a8 permis lâe meCtre des voyageurs sur llmpériale.

Le jeune horame s'approcha du commis «cfllui gfesa quelques pièces de cent sous en sns du prix de sa place, et \% commis ajouta :

— A sept heures précises, au moins; nous ti*attendoBs pas cinq minutes.

J'avais écouté ce dialogue, et je demandai au oommÀqncl était ce jeune homme, et pourquoi il était si dangereuK de le laisser partir sur l'impériale.

— Ce jeune homme, répondit le commis, est le fihs de la comtesse de Mauvrelier^ un iits unique qui anra bien une centaine de mille francs de rente s'il vit-; mais il est attaqtit'' de la poitrine, et s'il ne se ménage beaucoup, il sera bientôt enterré.

80BYENIRS DB L*ARIÊGE. 91S

Et le coTiimis, me regardant par-desBus. ses lumelte peadaiit qu'il metUiib dAQs sa podie UargjBQt fue lui avait glisaé^ le jeune homme, me dit iroidement :

— Vous lui arez dooué là une Ixieik mauvaise idée de partir sur Tiispériale; il peut eu crever; mais ça vous regarde.

-* il me seioiblev lui difrje» ^ue vous avei aidé plua que moi

--fié! BertraDd! cria le commis d*ime veix de alentor, pesa les paquets pour M.

Puis il mie dit gracieusement :

-* Moneieur, à sept heures prédaes^ au boéiis ; iiùm a'a6> leodona pa» cinq minutes.

Bt il se mit à écrire les kilogrammetip sons la dietée du coodocteuf qui pesaili les malles.

Le soir venu» je trouvai M. de MavweUer à la dUigenee;; je remarquai quM n'avait aucun de ces bagages quiannouroent un voyageur préparé à faire une bng^ie routo;. D'après ce que le commis m'av^t dit, je pus naturellemient supposer que le jeune homme s'était écliappé de ehet sa mère sous prétexte de vifiite. L'attentioa que je mis à le regarder mtempécba d'observer les cinq compagnons: de voyage qui s'e»* coffrèrent avant moi dans la diligence; de façon que lorsque ce fut mon tour d'y monter, la place que je devais preiBiie se trouva absorbée par deux hommes d'un diamètre si ^c^ dîgieuxr qu'à moÂns de vouloir étouffer entre ces deux matelas, il n'était pas priadient de monter dans la voiture. En toute autre circonstance, je n'eusse pas probiibleoieat mm' tté beaucoup de longanimité pour uu pareils accident; j'ai peu de tendresse pour les hommes grass non point parce qju'ils sontgrasv mais à cause de leur propension à se mettre à Taise aux dépens de tout le monde.

^ En gjénéral ils oat un art impudenA, de préaeftier l'ampleur de leur ventre cooime excuse à toute espèce de licence, qai m'a inspiré une singulière haine pottr L'bomme gras, et une giranda pcédileetioin pour l'honmie maigre. Broëablement q.ttek|U6 mauvaise qfuerelle se serait élevée entrer moi et cesdeu» colosses qui débordaiientsar ma pèaeev si jse n'avais été saisi soudainement d'un accès de curiosité et de philantliropie. Au lieu de me fâ^:her, je p^rus prendre galment mon parti dub muUneuc qui m'affàvait, et je déclarai que je

me trouyerais fort bien sur Timpériale. Nous quittâmes Toulouse, et nous étions à peine à une lieue de la vilieque je savais Tiiistoire de H. Lucien Mauvrelier. ^,^; Bile était en vérité si simple, que je m'étonnai de ne pas ia>oir devinée. Lucien était amoureux d'une jeune fille; le pore de 2a jeune fille remmenait dans son village au milieu des Pyrénées^ et Lucien courait après elle. Sans doute c'est bien là une simple histoire, et cependant elle m'étonna singulièrement. Il vient un à^e où le cœur oublie ces frais et jeunes sentiments, si naïfs dans leur exaltation, dont lv> joies sont si folles et les douleurs si poignantes. Ce n'est pas que plus tard on n'aime souvent avec te même excès, on ne souffre avec le môme désespoir; mais l'amour jeune a un éclat de fraîcheur, un charme, une pudeur, dont les passions tardives sont presque toujours déflorées.

Pendant que Lucien me parlait de Pauline, je Técoutais pour l'enteodre parler d'elle, et cependant il ne m'avait dit de leur passion qu'un seul mot: c'est qu'ils s'aimaient. A la place de cet enfant amoureux, un homme de trente ans m'eût appris en bien moins de paroles, si Pauline était femme ou fille, si elle était grande ou petite; il m'eût dit ses yeux, sa tournure, son sourire; il m'eût raconté d'elle quelque beau trait, quelque mot heureux : Lucien ne m'avait parlé que de Pauline qui l'aimait et qu'il aimait aussi. Ce ne fut que plus lard, lorsque je l'eus pressé de questions, que j'appris que Pauline était la fille d'un fabricant de drap de La... peti! \i lage situé au pied du mont Saint-Barthélémy. J'allais à ce village, mais je ne suivais pas le chemin direct comme Liicien. Arrivé à Pamiers il fallait m'arrêter, tandis qu'il continuerait sa route. Cependant, à tout hasard, nous nous y donnâmes rendez-vous.

Nous voyagions eu nous eniretenant ainsi ; n:ais à mesure que la nuit avançait et que le froid devenait plus piquant, je remai-quai que Lucien éprouvait une toux fréquente^ qui bientôt devint opiniâtre et lui déchira la poitrine. Je le siivais, pour en avoir vu de cruels exemples ; dans nos montagnes des Pyrénées, la vie doit être forte ou ne pas être. L'air qui desceu»! de nos glaciers est cruel comme la loi de Lacédémoue : il tue jeunes ceux qui ne sont pas nés puissants* Soit souvenir de tant de fraîches existences que j'avais vues

SOUVBHIRS DB L*AR16G&. 317

s'éteindre ainsi, soit la singulière responsabilité que m^ayait jetée le commis des diligences, je me sentis pris, pour ce jeune homme, d'une cruelle anxiété. Je le fis coucher près de moi, je Tenveloppai de mon manteau, je Tabritai le mieux possible du vent glacé qui soufflait de la montagne, et tandis qu'il s'endormait, je veillai à côté de lui. Nous courions avec rapidité sur cette route qui me menait à la maison pa* temeile.

Sorti de mon pays à Fàge où commencent les souvenirs, je n*aYais guère à m'occuper des personnes que j'allais voir. Ce n'étaient pas d'anciens amis à retrouver ; c'étaient des comiaissances à faire, et après la maison de ma sœur où je devais descendre, le seul endroit où mon cœur m'ordonnât d'aller, était la tombe de ma mère. Je dois donc le dire, j'éprouvai peu de ces émotions qui tourmentent l'esprit de ceux qui regagnent leur pays natal. J'y allais comme étranger, j'y serais reçu comme étranger. Ne pouvant donc réfléchir sur des hommes que je ne connaissais pas, je me pris à penser aux lieux que je traversais ; et dans ces quelques lieues que j'avais à parcourir, je retrouvai tant de grands , souvenirs historiques, h défaut de souvenirs personnels, que je m'étonnai que cette noble province du Languedoc n'eût pas son histoire à elle seule, histoire pleine de noms illustres, de passions brûlantes et de luttes terribles pour toutes sortes de libertés. Ce fut en Languedoc que furent vaincus tous les schismes retigieux qui ont ensanglanté la France; en Languedpc que périrent les dernières franchises municipales de nos provinces.

Nous traversâmes Auterive, siège d'un comtonat, titre éteint comme celui de vidame ; nous rencontrâmes bientôt le Secourieu, la magnifique propriété du maréchal Glausel, qui, avant d'être la demeure d'un homme de guerre, avait été Tasile du père Vannière, et dont les ombrages, h un siècle de distance, ont entendu discuter des plans de batailles, et réciter les vers paisibles du Prxdium rtutiewn. Plus loin encore, Bolbonne, dont les moines avaient, au Xlll* siècle,. organisé une poste aux chevaux pour le service de leur table. Les voitures de poste qui alhnentent de poisson £rais la gastronomie parisienne ne sont donc qu'un soo- \e&k et ttOû ^ un progrès ; puis nous passâmes à Saver-

2^0 SOUVENIRS DE L'ARIÉCe.

dun, la seule ^le de France qui réclame l honneur d'aroh donné un pape à la chrétieutô ; et eniin, nous abordâmes PamierB dont te saint Antonin ^t aussi fameux et anea douteux, que le saint Denis des Parisiens.

Peut-être fut-ce à ce voyage; fait dauslesileneede la nuit, que je dus le désir d'écrire quelquespages de l'histoire de mon pays ; en effet, dan» natte route de quelques Heues, on ne rencontre pas uuc pierre qui re dise un combat, pes un nom qui ne soit k^cho d'un ^nd Wénemeot. i>ans la Tille où je me rendais, dans la peUte cité de Mirepoix, le iiom du beigoeur qui Ta domiuée jusqu au jour où toutes les dominations seigneuriales cessèrent, ee nom est un grand souvenir^ ee nom me rappelait deutimmeoses réTolutions, Tune, à Forigine de sa puissance, l'autre, à sa chute. Gefut la guerre des ÀkhigeoB qui, au Xlil* siècle imposa le sire de Léviànotre cité, et ce tut la révoJution de BO qui l'en délivTt. Le premier de cette ^unille fut sénéchal du comte de |lontfort,et conquit, dans la fiameuse croisade du nord de la l'janoe contre le midi^ie titre du 'maréchal de la Foi, qu'il légua À «a descendance; le dernier de cette descendance fut le- père de madame de Paulastron, cette amie de Charles ï, qui près de mourir, obtint, •di&K)n, de lui.le serment de ré* tabiir le irOne des Booiboiis sur ses- antiques bases, serment, dont on suppose que l'inûuenoeiie fat pas étrangers au& ordoumuiGee de 1830.

Ge^pendant le jour étût presifue venu; nous étions arri- Yé8|à Pamiers, c'était \k que. je devais quitter la voiture ide Toulouse. Je descendis dans Tauberge^et les deux énormet voyageurs qui avaiieat si bien rempli leurs plaees «t la mWune, s*y arrétèreat avec moL Luciea oontiaôc «a roule, et BQus nous donn toes f eudez-vous à La*.i

Une l'ois que je lus dans la vasie cuisiae de Vaufoerge, je pus examiaer lea deux voyageoia pour qui j'avass étô4 compiaisauL Quoique tous .les deux d'une monstruosité remarquable, iUavaieoli une grande différence d'aspect; l'on ^talt un homme qui avait dépassé soixaule ans; mais, à rexcpption de quelques cheveux blâmes, oriea ahm lui ifal> testait la vieillesse ; il avait le regaràfitemde feu et de vpé^ chuhceté, et son sourire semblait toujours le résultat d'uue pensée fâcheuse contre quelqu'im. L'autre .étaitbSQaceup

plus âgé; sa physionomie, comme celle du premier, était réjouie, mais sans malice; son regard brillait encore, mais inoffenslf. Assurément, de ces deux hommes, le premier s'était beaucoup amusé aux dépens de tout le monde, et le second avait mené joyeuse vie h ses propres dépens. Bientôt je vis que je ne m'étais pas trompé. J'avais devant moi les héros de mille petites histoires, de mille petites anecdotes locales, empreintes chez Tun, de cette impitoyable moquerie gasconne qui tue par le ridicule, et ches Tautre de cette joyeuse originalité qui peuple notre pays d'indivi- ^alités si précieuses. Quelques paroles que prononça œ monsieur à Tair méchant me donnèrent l'occasion d'apprendre quelle puissante tyrannie le ridicule exerce dans oab petites villes. A peine arrivé, le gros homme demanda des nouvelles du jeune Saint-S

— 11 vivote ici, répondit l'aubei^ste ; mais il a beau faire, les enfants l'injurient toujours quand il passe, et il sera obligé de quitter Pamiers. Saint-S.... a voulu dernièrement se mar tier, et^ lorsque sa prétendue se rendait à l'église, on lui a tellement chanté aux oreilles la chanson du poêle nationid et celle du mélodior, que la pauvre fille n*a pas osé s'exposer à porter un nom si ridicule.

Gomme tout cela se disait pendant qu'on nous préparait le déjeuner, je demandai indifféremment quel était ce Saint-S.... et quelles étaient ces chansons. L'aubergiste parut très-embarrassé, et s'excusa de n'avohr pas le temps de répondre à ma demande. Le ton d'humilité qu'il prit en regardant le gros monsieur, me prouva qu'il avait une peur réelle de cet bomme. Assurément ce devait être un personnage bien redoutable, car il semblait épouvanter tout le monde. Je me demandais si ce n'était pas quelqu'un de ces hommes qui ont marqué dans nos diverses révolutions, et qui ont sur les mains le sang de leurs compatriotes. J'étais dans une ville qui a eu ses verdets en 1815, et qui vingt-cinq ans avant envoya à la Convention un de ces représentants terribles qui firent payer de leur tôte, à plus d'une personne, les bons mots et les dédains qu'ils avaient eu i en souffrir autrefois. Vadier» comme Pabre d'Églanline, avait puni de mort les plaisîmle^ nés de ses rivaux ; et son seul regret lorsqu'il perdit la puis-

910 SOUVENIRS DB L^ARIÉGB.

sauce, fat de n'avoir pas découvert le véritable auteui d'une épigramme assez peu méchante ; la voici :

Sans doute je n'ai pas la main aussi légère Que le barbier qui rasa Bartholo; Mais certes^ Vadios, il n'est pas nécessaire, Pour te Caire le poil, d'égaler Figaro.

Cette épigramme coûta plus de tôtes à notre département qu'elle n'avait de vers. Yadier avait condamné au hasard tous ceux qu'il soupçonnait capables de mettre une rime en face d'une rime, et il n'avait pu atteindre le véritable rimeur. Sans doute, les jugements qu'on porte sur les physionomies wai bien faux, car je mlmaginai un moment que c'était Yadier que j'avais devant moi; point, c'était le poëte; et peutêtre est-ce une chose remarquable que le poëte fiaisait plus de peur que le terroriste. C'est que dans ce pays, tout renfermé dans ses petites passionï^. nue plaisanterie est plus fatale que la mort. C'est un héi^tage qui pèse sur une famille durant de longues années. £ri voici la preuve.

Saint-S.... était un musicien de Foix, homme d'un génie tout spé<daU ayant à côté de ce génie une profonde ignorance de ce qui ne touchait pas à son art, et une crédulité que les plus niais ne possèdent pas. Avec ses qualités, Saint-S.... tomba dans les mains de Tri... Entre mille plaisanteries dont il fut l'objet, deux étaient restées dans le souvenir du peuple de Foix, et après avoir tourmenté la vie du père, elles avaient pour ainsi dire proscrit la vie du fils.

C'était à l'époque de la Révolution, alors que tout se faisait nationalement. Saint-S...., à qui cette révolution avait enlevé la place d'organiste qui le faisait vivre, sollicitait sans cesse, près des autorités, quelque modeste emploi. Tri.-..» alors employé, s'amusait à le bercer de promesses et d'espérances toujours déçues, lorsqu'un matin où Saint-S.... alkit renouveler ses sollicitation^ Tri.... le reçoit d'un air rayonnant.

— Enfin, mon cher, lui dit-il^ la Convention a reconnu vos droits à une fonction élevée. Et d'abord elle vient de décréter uAe institution magnilkiaemeut piiilantropique \ il va être

SOUVENIRS DE h ARIËGE. 931

■établi dans chaque commune de France, et au milieu de la place publique^ un poêle destiné à chauffer les habitants pauvres de chaque commune. Ce poôle s'appellera le poêle tuh tionaly et vous avez été nommé directeur de tous ceux de notre district.

C'était assez pour que Saint-S.... fût persuadé de ce qu*on lui annonçait, mais Tri.... poussa la précaution jusqu'à lui montrer un ordre ministériel qu'il avait fabriqué et la corn* mission qui nommait le pauvre musicien à cet emploi.

— Saint-S...., ravi de sa nouvelle grandeur, courut aussitôt en faire part à tous ceux qu'il connaissait, et, soit que la mystification fût complètement préparée, soit cet esprit moqueur qui rend un Gascon complice de toute mauvaise plaisanterie qui se présente, Saint-S.... ne trouva que des gens qui le confirmèrent dans sa croyance, et qui lui expliqué* rent même Torganisation du fameux poêle national.

Un jour suffit pourinformei toute notre petite villede cette mystification, et le lendemaia, tout le monde, sans s'être donné le mot, crut devoir y prendre part ; aussi de tous côtés, les maçons et les serruriers se présentèrent pour soumissionner la construction du poêle national, les architectes pour en faire le plan, les marchands de bois pour l'alimenter; dès que Saint-S.... paraissait dans une rue, chacun le saluait avec respect, en l'appelant M. le directeur du poêle national ; il recevait des lettres adressées à M. le directeur du poêle national. Toute une ville conspirait pour prouver à un fou qu'il était directeur du poêle national au moment même où cette ville palpitait éperdue sous le menaçant régime de la Terreur.

Le poêle national était une épigramme contre la Convention, et la ville de Foix la poussa si loin qu'un jour fut pris pour la pose de la première pierre de ce philanthropique monument.

Ce fut un véritable jour de fête ; toutes les croisées se pavoisèrent de drapeaux, tous les marchands s'endécadisèrent, ne pouvant s'endimancher: les boutiques furent fermées, et une population tout entière s'associa à la représèntatioD d'une farce, où, sous prétexte de rire d'un fou, on ridiculisait cette épithète de national attachée à toutes les institutions révolutionnaires. Le cortège fut magnifique: on y pa-

22) SOUVENIRS DE L*ARIËGE.

rat habillé à la romaine ; tous les insignes de la répubUqae y furent portés déhsoirement ; il ne fut pas besoin de payer des maçons et des ouvriers pour y figurer, chacun s'empressa dé s'attribuer son rôle, et entin, le 21 janvier 1794, la première et la dernière pierre du poêle national fut posée sur la place publique. U s'ensuivit une fête, des danses, des banquets, et le lendemain dés arrestations, et le surlende» main des télés coupées, et puis on n'en parla plus que pour poursuivre le malheureux Saint-S... de son titre de directeur du poêle national.

Là plaisanterie du mélodior fut à peu près la même, si ce n'est qu'il s'agissait d'un immense instrument qui, placé dans le chef-lieu du département, devait par des conduits souterraius faire entendre son harmonie dans les deux cents communes qui composent TAriége. A une heure dite, et lorsque Saint-S... toucherait le mélodior, le son de ses accords, porté dans mille endroits différents, devait instantanément réjouir toute la population des chants patriotiques décrétés

par la Conveotion ; Saint-S avait cru au poêle national,

il crut au mélodior. 11 y eut fôte, il y eut cortège ; on alla recevoir l'instrument à deux lieues de la ville ; on l'avait placé sur un immense chariot traîné par douze ou quinze paires de boeufs ; on avait élevé au sommet de la caisse, qui était censée renfermer le mélodior, un trône sur lequel était assis

SaintJ-S couronné de roses. Tout ce que la ville avait

gardé de jeunesse était entassé sur le char, et chantait des hymnes en .l'honneur de la circonstance; rentrée fut triomphale, et la plaisanterie se termina comme la précédente.

En racontant ces deux incroyables mystilîcations, je n'ai pas tant voulu constater une manie des habitants de ce pays

qu'en montrer les fâcheux résultats. Tant que Saint-S

vécut, sa folie ne le sauva pas des quolibets, mais l'empêcha de les sentir. 11 n'en fut pas de môme de ses enfants : les spectacles, les rues, les promenades, leur furent interdits ; ils ne pouvaient paraître nulle part sans qu'un fâcheux refram ne les y poursuivit ; bourgeois et gens du peuple, femmes, vieillards, enfants, tous savaient la fatale complainte od le

nom de Saint-S était livré au ridicule, et la malédiction

publique contre un grand coupable ne se montra jaoïais si acharnée que cette moquerie contre un innocent.

Lafilto de* SflàDtrS.... fut obligé ae quitter àa. utillci ttatate^ et comme il mt*en était. éloigiié qae de qaeiques lieiie8{ fa plaisanterie l'y «mit jyoïErsuiYi. Je 9U6 plu« tard qa'il n^j amt éetiappé qu'en allant sa cacher ^rmi les quarante nmlleiWiitants de^ la ville- de Tcnilouse. Je compris alors l^ef-^

fini qnlinsfÉrait ce terril^ Tri , et je m^étoptiai delà

soBte de déférence qo^ mentrafitenTefs acq' eompagoon^ phjs/^çn»et plus^âgéq]ieliH;:étaib-ce donc un rival redmi* tabb dent les toars eussent défmseé de bientloin ceux de

Tri ? sa physionomie naïve ne permettait pas de le sup*

poser. Seulement: éctiappé auN ridicule parce qu'il avait été pkis. original querîdicÉle, ou n'avait pu exciter le rire contre lui, parce que cet hémnie portait le rire en iai<'mémeel qu'il répandait à grands flots ; il n*y avait rien à invienter sur le compte d'un honnié^dont les- antienis avalent quelque ehoMs dfincrcryable. Cet ^mmë était' te cui^Ënn ^

Em;. étaits. avant la RévoMion^ cuné d^un petit' village

aux. esrvircHifi de MirepoîM. On; jour iîévéque* de cette petits ville) OQQDenoanne. tournée pastorale^ et fit préveivrr motre curé: qu'il icait'SGupev cher lai. La pauvreté de H. ëoil..,. était extrême ; curé à la por^oit congrue, il avaiit en < outre to malheur d'être fort gourmand, et la seule pièce qui' fût pas* sablement meublée chez lui, élait lu cuisine ; oependant> il fallâijt srecevoin l'évéque d'une ihanière décente'. Les parois^ sieDfi •aimaient leur curé qui les faisait danser lui-^méme aux accoffds de son viokm; en conséquence, il se trouva bientôt chez» lui une table co(BV)enable, des chaises^ du linge hlâmc; d& la vaisselle ^ enfin tout ce qui pouvait annoncer an curé bieo établi. L'évèque arrive, la tenue de la maison tui p«^ faU satisfaisante; tout est simple, mais convenable.' Au jouf toBibant, ou se prépare à se mettre à table, mais en ce mo^ ment ou s'aperçoit que quelque chose d'important manque au couper : ce ne sont m les mets, ni le vin, ni le linge, ni U»' gobelets; ce sont les chandeliers. Les bouteilles vides qui

«Qk servaient d'ordinaire! sur la. table de M. Boi ti'étaient

pa» présentables sur la table de l'évéque. On court chez les paysans les plus voisins^ mais le» paysans du Languedocont peu de chandeliers : la kmpe à trois bées, l'antique eaèet^ esit le seul flaimbeaaqu'ils possèdent; le curé en eût trouvé ciiMiuante à soà service, mais on ne peut mettre un calel

314 SOVVBHIRS DB L'ARIÉGE

sur une table, Alors dans cet embarras, le gésàt de M. Bm... Tient à son aide; il envoie chercher les enfants de chœur de sa pauTre église, il les revêt de la robe rouge et de l'aube blanche, il enlève au maître-autel quatre cierges à peine entamés, les met dans les mains des enfants de chœur , et place ces quatre jeunes ludfères aux quatre angles de la table. Le souper se trouvant ainsi dignement éclairé, on introduit révéque; celui-ci, après s'être assis, considère ce mode d'éclairage d'un oeil assez mécontent, et finit par dire

à M. Em

*- Parbleu! curé, vous avez là de drèles de chandeli^s.

— Ma foi! monseigneur, répondit M. Sm je suis bien

aise que vous les ayes trouvés gentils.

— Pourquoi ça?

— Parce que je les ai faits moi-même.

Vis-à-vis de tout autre que l'évêque en question^ la réponse du curé, sur l'origine desdits chandeliers, eût pu être dangereuse; mais elle rappelait à l'évêque une autre aventure qui lui était arrivée avec ce même M. Ëm...«, et qui força l'évêque à être indulgent pour l'industrie qm avait donné naissance aux drôles de chandehnrs.

Un matin que le curé avait à parler à son évoque pour une affaire où il était gravement compromis, la porte de Tévéché lui fut refusée, attendu que M. l'évêque n'était point encore levé. Dans l'espace d'une demi-heure, le curé se présenta sept ou huit fois; mais chaque fois en faisant un tel bruit^ que l'évêque Tentendit de la chambre où il était censé reposer. Il sonna un de ses gens, et demanda ce qui se passait. On lui dit que c'était un de ses curés, qui voulait lui parler. L'évêque ordonna de le faire revenir plus tard. 11 est bon de remarquer que déjà, à cette époque, notre curé était accusé de se livrer avec excès à la fabrication de chandeUers. 11 était menacé de destitution, et il avait un très-grand intérêt à voir l'évêque avant que le chapitre, qui devait la prononcer, ne fût assemblé. 11 ne tint donc compte de l'injonctton de monseigneur, et se reprit à faire à la porte de Vévêché un tapage scandaleux. L'évêque, fatigué de tout ce bruit et surtout fort mécontenl d^entendre M. Em crier à tuetête : qu'il était impossible qu'un homme aussi rigide qut monseigneur ne fût pas levé à dix heures du matin, l'évô-

que quitta son lit, en ferma les rideaux, s'enveloppa d'une robe de chambre, et donna Tordre d'introduire le curé. A peine celui-ci parut-il sur le seuil de la chambre, que révoque, Tapostrophant avec colère, s'écria :

—Vous voilà donc, monsieur ! Ce n'est pas assez de scandaliser tous vos paroissiens par le libertinage de votre conduite, vous venez encore à ma porte faire des scènes de portefaix! Que me voulez- vous? Bst-ce que vous venez encore me parler de votre maîtresse?

— Précisément, monseigneur, répondit H. Em... en sinclinant : elle m'a chargé de vous demander des nouvelles de la votre.

— De la mienne? s'écria l'évéque en devenant rouge de colère; et il s'apprêtait à foudroyer le curé de reproches sanglants , lorsqu'une voix féminine, partie du fond du lit <lont les rideaux étaient fermés, répondit à cette exclamation ûe l'évéque :

• — Est-ce qu'elle me connaît?

L'évéque demeura abasourdi, et le curé s'approchant du Ut répondit gracieusement :

— Oui, madame ; elle désire avoir Thonneur de vous être présentée.

Ce fut Tri qui me raconta ces anecdotes durant le déjeuner, le demeurai tout un jour dans cette ville de Pamiers, que mes compagnons de voyage quittèrent quelques heures après, et que je quittai moi-même le lendemain. Au lieu de suivre la route qui devait me mener directement à Mirepoix, je fus obligé^ dans Tintérét de mes affaires, de me rendre dans un petit village où demeurait une personne de ma famille. Force me fut de prendre un cheval de louage pour arriver au hameau où j'avais affaire. Ce que le ilacre de Paris peut présenter de plus maigre, est encore fort dodu en comparaison de l'arête que je fus obligé d'enfourcher. Ce que j'ai remarqué, c'est qu'en me louant le cheval, la selle, la bride, on me loua aussi l'éperon ; un seul éperon, entendez bien^ et comme je voulais le mettre à mon pied droit, j'en fus empêché par le maître du cheval, qui me dit que la bête ne sentait déjà plus de ce côté. Cadet, car ma monture s'appelait Cadet, n'avait pas moins de quinze ans-, durant les dix premières années de sa vie, il avait été éperonné

SOUVENIRS DE l'ARIÈGB.

du côté droit, et c'était maintenant le tour du côté ^uche» Ce fat dans cet équipage que je partis pour le village de J..... C'était par dea chemins de traverse que je devais y arriver, et dans cette route, comme dans beaucoup d'autres, j'appris, à mon grand regret, combien peu les 8entiin(*nls de bienTOttance sont ondinairee parmi les paysans de nos plaines. Je me sers de ce mot à dessein, car à quelques lieues I^ua loin, lorsqu'on est dans la montagne, si on trouve dans l'aspect de ses habitants et dans leur allure quelque chose de déterminé et presque de sauvage, du moins on n'y remarque pas cette méchanceté malicieuse que je voyais sur tou^ tes les figures que le hasard me faisait rencontrer.

Sans doute, mon équipage était fort ridicule ; mais j'avais pris, pour ma part, urc Contenance si humble et si résignée, qu'este devait m'épargner les quolibets qu'à chaque rencontre on jetait sur moi et sur mon cheval. Je n'avais pas mis mon orgueil dans ma monture, et je riais volontiers de la peine que tous ces gens se donnaient pour m'humilier, lorsqu'il me prit fantaisie de savoir ce que leur ferait ma politesse. Je saluai le premier manant qui se trouva sur ma route, et je lui demandai, en français, l'heure qu'il était. Gomme tous les autres, le drôle me regarda en clignant des yeux, et me répondit en patois :

~ TûUtdreU, tout dreit. (Tout droit, tout droit.) Cest une réponse stéréotypée dans la bouche d'un paysan languedocien.

On a beaucoup écrit contre la barbarie des peuples du nord : si Ton parie en ce sens de l'état des sciences et des idées politiques dans les hautes classes de ces peuples, je pense qu'on a raison de les dire moins avancés que nous; mais si l'on fait entrer en ligne de compte les sentiments d'humanité et de bienveillance des hommes les uns envers les autres^ sentiments dont la civilisation doit tendre à doter les peuples, je pourrais affirmer qu'on a tort. Je doute qull existe dans aucune contrée, une population plus vaniteuse et plus insolente que celle de nos campagnes dans le MidL Quoique je fusse assuré que mon paysan m'avait compris, et que c'é^ait simplement par haine pour la langue française qu'il m'avait répondu de travers, je m'adressai de nouveau à lui, mais cette fois en lui parlant patois, et je lui dis que

SOUVENIRS ftB L'ARIÉGB. dS7

ce n'était point le ehettio, mais Tbeure que je lui demandan. MoB nouveau ianiguge sembla l'étonner et le disposer fayorablement; mais une noauvaise ptafisantefie lui vint aux lèvres, etnul GascoQ n'a jamais résisté au désir de dire une mauvaise plaisanterie.

— Vous me demandez Theure^ dit-il; il est Theure où les mal montés la demandetit.

Puis il s'éloigna en ricanant , et en méditant sans doute sur le moyen de faire, de cette rencontre, une histoire bien longue et dans laquelle il aurait montré beaucoup d'esprit. Je continuai ma route, et bientôt je me vils obligé de faire par néeessité ce que j'avais essayé comme moyen d'observation, le commençais à me perdre dans les indications qa'on m'avait données, et bientôt je flis surpris par un orage devant lequel nm monture s'arrêta tout net. J'eus beau la tourmenter de l'éperon gaucue, tout ce que je pas obtenir d'elle, ce fut de la faire totroer une douzaine de fois avec une rapidité qui m'eût beaucoup avancé dans ma route si elle l'eût employée à aller en avant, mais qui n'eut d'autre résultat que de m'étourdir et me désorienter tout à fait. Aussi, quand la pluie eut cessé et que ma bôle reprit sa marche, je ne siivais plus trop si je retournais sur mes pas ou si je continuais ma route. Je voulus m'en assurer en interrogeant un paysan que j'aperçus à quelque distance sur la porte *de sa maison; j'étais trempé jusqu'aux os, et je me dirigeai vers lui. 11 m'attendit patiemment jusqu'à ce que je fusse assez près pour l'entendre, puis il me dit avec cet exécrable ricanement qui sembla un trait caractéristique du pays :

-^ Ehl monsieur, est-ce que vous avez besoin d'une brosse?

Cette fois la' colère me prit, et je commençais à apostropher ce misérable, lorsqu'il me ferma tranquillement sa X>orte au nez et me laissa sur la route sous la pluie qui recommençait.

J'avoue que j'étais furieux, et que si, dans ce moment, f^wsse pu chercher querelle à quelqu'un, je m'en serais dofmé la joie; mais la route était déserte, et il me fklltit bien continuer à la suivre au hasard. Je trottai ainsi, dnrMttdeux heures^ et je commençais à désespérer de jamais

998 SOUVENIRS DE t ARIBGB.

arriTer, lonque je fis reocontre d'un colporteur, le ne me risquai pas à lui demander mon chemin, ni Theiare qu'il était, je jugeai plus prudent d'employer, Tis-à-Tis de lui^ l'argument éternellement persuasif en quelle langue qu'on le rédige, et je lui criai :

— Veux-tu gagner dix francs?

^ Beléou (peut-être), me répondit-il.

— Il s'agit, lui dié-je, de me conduire à Ja...y.

Le colporteur écouta cette proposition ayec un air fort indécis, puis après quelque hésitation il repartit :

<— Je le veux hien à cause de tous.

Cette hésitation me fit soupçonner que je m'étais égaré et que je devais être bien loin du but de mon voyage ; je remerciai intérieurement le hasard de m'avoir fait rencontrer un brave homme qui, pour moi et pour^mes dix francs, voulait bien se déranger de sa route pendant quelques heures. J'en étais même touché à ce point, que je lui demandai s'il était du pays, persuadé que tant de yertu ne pouvait être indigène. Il eut à peine le temps de me dire qu'il était des environs et de me proposer une paire de bretelles et un portrait de Henri V, que j'aperçus devant moi les premières maisons d'un petit village qu'il me déclara être Ja..., puis il s'approcha de moi et me demanda les dix francs promis.

Kous avions marché à peu près cinq minutes ensemble, je trouvai la friponnerie un peu forte, et j'en fis l'observation à cet honnête homme ; il me répondit paisiblement :

— Ce n'est pas moi qui ai demandé ces dix francs, c'est vous qui me les avez ofTerts.

A cette excellente raison, je répondis en payant Je me fis assez sottement l'application de ces deux yers du Miscsr ikrope.

Ce sont vingt mille francs qu*il pourra m'en coûter, Mais pour vingt mille francs^ J'aurai droit de pester.

Je ne m'aperçus pas que la plaisanterie d'Alceste n'était bonne que parce qu'elle était chère, et que mes dix francs me donnaient tout au plus le droit de passer pour un niais.

Bnfin, j'arrivai chez l'un de mes nombreux cousins.

SOUVBNIRS DE L'AHIÉGIs. 229

C'était on vieillard de près de quatre-vingts ans, père d'une nombreuse famille, dont je trouvai la plus grande partie dans le vaste salon qui tenait la moitié du rez-de-chaussée de la vnaison. Mon vieux cousin, assis dans un fauteuil de canne, lisait un Constitutionnel qui avait vingt*cinq jours de date ; un de ses tils nettoyait un fusil de chasse ; Taloé rendait compte à sa mère de la vente des moutons qu'il avait faite dans une foire voisine; l'autre lisait son bréviaire dans un coin, et le plus jeune , étendu sur un canapé de paille, sifQait des airs de romances. Trois filles étaient assises et cousaient autour d'une table. La plus jeune pouvait avoir vingt-cinq ans, la plus âgée au moins quarante.

Je tombai comme une bombe, au milieu de cette assem* blée patriarcale; je ne m'attendais pas à un accueil bien empressé. Je me trouvais être, au même titre que toute ceUe famille , héritier d'un assez mince patrimoine , et je savais que^ lorsque j'avais parlé de faire valoir mes droits, on s'en était beaucoup indigné.

En effet, moi qui n'avais jamais habité le pays, je venais assez incongrûment mettre la main dans des biens dont on avait fait le partage sans penser à moi. Je dérangeais les calculs de tout le monde; il paraissait souverainement iijuste à mes conéritiers qu'un étranger, qui n'avait Jamais entretenu ses bonnes dispositions par de fréquents envois, de gibier , par des hommages de raisiné ou des cuisses d'oies confites, profitât de la fortune du parent qu^ils avaient choyé à leurs frais. Cependant on me salua avec quelque cordialité, et je m'aperçus que je n'étais pas un homme sans quelque importance, lorsque je vis disparaître presque tous les membres de la famille et que je pus re* marquer, à leur tour, que les filles avaient remplacé, par un tablier de soie noire, le tablier de cotonnade qui protégeait leur robe d'escot; que le fils au bréviaire était allé quitter ses sabots pour mettre des souliers^ et que le siffieur de romances s'était organisé autour du cou une cravate blanche de mousseline, ornée d'une superbe rosette.

Parmi toutes ces figures, la plus curieuse assurément était celle de mon vieux cousin. Dès que les confidences officielles eurent cessé, il s'empressa de me demander des nouvelles de Paris

MO SOUVCMIRS DE L'*1t«É€f:.

^ On m'a dit qu« yoq» faisiez des pièee» de Hiéfttio, me diliil* Aye»>vou& jamais travailié poiir le t^àlre de

^ Le tbéfttre de Marat» léyondis-je ; mois je exxns qu'il n'eiifite plus.

-^ Taot pis, reprit mon vieux cousin, c^dtait un cbarmaM! tté&tre, et j'y allais souvent, bien qu'il fût situé rue de VB&»tmpade, ei que je demeuiaaae me de la Loi, sectioa des Piques.

Mon vieux cousin était venu à Paris à l'époque de la. Bô* volttUon ; il avait appris son Pans comme il Pavait vu^ et pas une des modiGcations qu'y avaient apportées l'Empiseet la Restauration n'avait pu pénétrer dans la tète duvicA<^ laid, fttr nue singulière dialinotion, il consentait bien à ap* peler monsietêv tous les bonunes qu'il n'avait pas comms autrefoiSi ou qui étaient né» depuis la chute de la République ; mais il nommait citoyens tous ceux à qui il avait donné autrefois cette qualification : ainsi, eu me pariant littérature, il me disait q^ielquefois :

— Saus doute, M. Casimir Delavigne est ua bomme de ta» lent, mai^ je préfère de beaucoup le citoyen Glienier.

Sou vieux répubiicaQifme lui inspirait de. dire Bonaparte, eomoie les légitimistes se plaisent, à nommer Napoléoa. D. s'y avait pour lui qu'une révolution, celle de 89. 11 n'appe> lait jamais ie& nobles que les aristocrates et décorait du Utre de patriotes ce que nous.appelons plus justement oppotiUon. k bien considérer, cet homme, qui avait près de quaraote ims quand, la R(^publique s'établit, et qui a encore vécu trente ana depuis qu'elle est tombée, on peut juger de quelle impression cette terrii>le époqjuue dut frapper tous les eepritS;. Toute lai vie de cet homme semblait s'être absori)éa: dans les souvenirs de la période réyfolutionnaire. Tout oe qui avait pr^édé ce moment avait perduiSOB.nomdanason esF» prit, tout ce qui l'avait suivi u'avait pu m acquérir unnon*iceau ; ainsi, pour ne parler que des objets physiques, il sem^ bkdtw.pour lui, que la place de la Riâvolution n'eût jamais été la piftoe Louis XY, et ne fût jamais devenue la place de la CoDeQBde.

Toiute cette eonversatioQ, ^ laqudle vint se mêler mMW jeune cousin à la cravate blanche ^ nous mena juaqnfà

SOUVENIRS DE L*ABIÉGB.. S^t

ilienre du souper. A huitkeures il était fini, et chacun ôtail déjà retiré, lorsque ledit cousin, me prenaat à part, me de*> manda si je n'étais pas curieux d'assister à la veillée dea filles du village qui se tenait dans la grange de la ferme Toisine, à laquelle se trouverait assurément la plus jolie fille du monde.

Qu'on me permette, à propos de ce style, de remarquer combien la bégueulerie parisienne appauvrit cliaque jour notre langue. Autrefois, ^ne fille était tout simplement uœ femme qui n'était pas mariée. Grâce à la pudeur prétentieuse de nos bourgeoises qui a supprimé le véritable nom d'un certain état, ce mot fille est devenu une odieuse déno* mination. Toutefois, il a paru bientôt avoir trop d énergie» et le mot de demoiselle qui était resté aux femmes non ma^ nées, commence à prendre aujourd'hui la place du mot ûile et à devenir une expression dû mépris. Auîsi, quand ce que nous appelons une dame pince les lèvres, cligne les yeux, et dit d un ton gêné, comme si les mots la brùiaieQt: — C'est une demoiselle, vous savez, une demoiselle. Gela veut dire tout simplement : c'est une lllle publique. 11 en a été de même pour la qualification des maris trompés; il en est de même pour les noms de certains meubles ; et il y aurait un dictionnaire à fahre de tous les mots grotesques que la pruderie bourgeoise a inventés^ pour dire le remède que Molière appelait un lavement. Ainsi le molJiUe ne peut pimi s'employer aujourd'hui qu'à condition qu'il sera pré* cédé de l'épithète de jeune, et j'avoue pour ma part, que lorsque je l'entendis sortir^ sans correctif, de la bouche de moodit cousin, il sonoa à mon orolUe, comme û le .cousin m'avait fait une mauvaise pro|K»sitioD.

l'élais curieux cependant de voir par mes )[e»Tk ce qu'on appelle une veillée villageoise^ chose dont je n'avais d'idée que par M. Ducray Duiainil, et que je me iigurais devoir se passer autour d'une table entre des filles qui causent, de» mèreft qui filent et des hommes qui boivent. Mais lorsque j'entrai dans la gi^ange, jefustout surpris du spectacle qui s'offrit à moi. C'était l'époque où on dépouillait de leurs» grains les lourde épia de mats. Us étaient jetés au fond de la grange et s'y élevaient en amphithéâtre jusqu'au toit, et c'est eur cet jtfuphithéâtre que s'étaieut assis péle-mÔle les gar^

m SOUVENIRS DE L'aRIÉGE.

çons et léB filles ; les plus sages et les plus retenues au pied de la montagne, les plus rieuses au sommet, kn moment où j'entrai, la yeillée était occupée à chanter en chœur les refrains harmonieux de notre proTince.

ie me souvins d'avoir entendu Vun fies plus gracieux, chanté & TOpéra par les premiers artistes de TAcadémie royale de musique, et Nourrit, qui Tavait rapporté d'une tournée dans le Midi. Sans doute ce jeune artiste avait été séduit par l'effet magique de ces chants qui bercent si dou* cément la nuit de nos campagnes ; mais il en est de nos refrains comme de certaines fleurs, ils ne peuvent vivre que sons le del où ils sont nés. L'essai de Nourrit fut presque ridicule, il ne fit que me décharmer un souvenir d'enfance, et comme tous les spectateurs de l'Opéra, je crus que ces harmonies, si vantées dans nos provinces, n'étaient que de misérables psalmodies comparées aux puissants effets de notre Opéra. Mais lorsque je les entendis sous leur ciel, dans leur cadre et avec leur expression native , ils saisirent vivement mon imagination et charmèrent mon oreille.

CTest comme rœij brûlant et le teint fauve des filles arabes dont Tun semble trop lubrique et l'autre trop noir, parmi nos pâles européennes et sous notre ciel gris, mais dont le teu ne parait que languissant près du soleil resplendissant de rAfiique, dont la couleur semble douce dans cette nature si rigoureusement peinte.

11 y a dans les exécutants de nos provinces une justesse d'intonation, une variété de combinaisons harmoniques, une si nataretle entente du contraste du forte au piano^ que je demeurai à la porte de la grange pour écouter longtemps. D'ailleiHs je savais que nos paysans, qui aiment fort à chanter pour eux, n'aiment à chûiter pour personne; ils s'arrêtent dès qu'ils supposent qu'on les écoute pour les juger; M bien si la vanité leur dit de continuer, ils se laissent aller à un sentiment qui a gâté trop de choses, en fait d'art ; ils méprisent le chant populaire qu'ils disent si bien, pour entonner quelque sotte romance qu'ils écorchent abommablement

Je ne m'étais pas trompé. Dès que j'entrai» on se tut, puis qnand je les pressai de reconunencer, ils me répondirent qne cela n'en valait pas la peine, mais que, si je le voulais,

mademoiselle Pauline, qui avait habité Toulouse, chanterait quelques jolis airs à lamode. Ce nom de Pauline, cette drconstance d'avoir habité Toulouse, me rappelèrent mon jeune compagnon de voyage. Je regardai de près la jeune fitle qui portait ce nom de Pauline, et je trouvai que le portrait que Lucien m'en avait fait était fort ree<^mbiant, car il m'avait dit qu'elle était adorablement belle.

Le jrefus qu'elle fit de chanter avait quelque chose de timide dt de triste, qui semblait plutôt provenir d'un cœur préoccupé que d'une mauvaise Tolonté prétentieuse. Nous fûmes obhgés de nous contenter du talent d'une grande fille brune, couchée au sommet de la pyramide de maïs, qui nous dit une de ces chansons si communes dans notre pays, moitié française et moitié patoise, et dans lesquelles un seigneur • propose toujours ses châteaux et ses richesses à une bergère qui les refuse toujours, pour demeurer fidèle à son bel ami.

Lorsque Fiorian, dans ses nouvelles à la crème, qull appelait pastorales^ faisait demander à ses bergères Içur doux et tendre ami, il n'avait étudié ni la littérature du pays ni la manière dont les filles y regardent les garçons. C'est toujours mon bel ami qu'elles veulent ; et elles le font comme elles le chantent. Je n'oublierai jamais i'expression singuhère d'une femme à qui je parlais d'un jeune garçon qui nqus servait de cocher; il était frais et vermeil, avec des yeux pétillants de désirs et un sourire toujours amoureux. 11 se retournait de temps en temps pour regarder dans l'intérieur de la guioi barde qu'il conduisait, et à chaque fois il nous faisait l'histoire des jeunes filles à qui il jetait de joyeuses plaisanteries en passant. Au moment où je demandai & cette dame quel était ce jeune garçon, elle cligna de l'œil en le regardant et me répondit :

--Ohi es un poulit pouHssou (oh! c'est un joli polisson) ; et rien ne peut rendre ce que ce mot avait d'admiration, ce qne l'expression de la dame avait de bienveillance pour le Joli polisson.

Tout ce qu'une femme trouve d'excuse parmi notre civilisation parisienne, dans la position élevée, l'esprit, ou Ja renommée de ramant qu'elle prend, toutes ces excuse», nos femmes du Midi les trouvent volontiers dans la beauté de ce* lui qu'elles chi>'. .1. 6 :uù

«4 SOUVENIRS DE L'ARIÉCE.

Hon grotesque cousio^ qui malgré sa cravate blanche et ta rosette, De portait aucuoe excuse en soi, papiUoanait inutUement du haut ea bas de ramphiibéfttie où les filles étaient étalées, et u'ea obtenais d'autre [parole que cette question;

— Quei a quel mmuturot? (Quel est ce petit monsieur?)

Petit monsieur, ce mot par lequel on me djésigaait, ne veut point (lire petit monsieur comme nous L'entamions, c'està-dire monsieur à la tournure maigre et stérile, il veut dire un homme qui usurpe Tbabit qu'il pori^; et coaune j'étais pour le moins aussi bien mis que le fil^ de Tancien seigneur du village et que je n'étais probablement qu'un roturier, on m'appelait tÊiou$surQt, Certes, il n'existe en France aucun pays où la haine du peuple soit aussi violente que chei nous pour l homme du pei]y[)le qui s'est élevé au-dessus de sa condition : et ce qu'il y a peotrélre de plus étonnant,, c'est qoe cette envie, qui s'obstine à merle bien acquis de toute fortune faite depuis peu, n'empêche pas, dans nos paysans, la haine des vieilles familles et des fortunes ancieunes. Auasi dès qu'on sut dans l'assemblée qui j'étais, et le motif qu? m'appelait dans le pays, il sembla s'organiser contre moi une ^péce de conspiration.

Elle commença par réchange de quelques épis de maïs dèpouilléa de leurs grains et devenus par conséquent fort Ur gers et que les fijlles commencèrent à jeter à la tête des garçons. Ces épis, que dans cet état on appelle couscowr$U^ s'égarèrent peu à peu de la direction qu'on semblait vouloir leur donner ; quelques-uns m'atteignirent, et bientôt ce bit une pluie sous laquelle on m'eût peut-être enterré, si j'avais laissé faire; n^ais ne pouvant me défendre contre tout le monde à la fois, je choisis un ennemi ; cet ennemi fut mcn malheureux cousin qui trouvait fort drôle de me laisser assiéger ; je choisis l'épi le plus lourd que je pus trouver, je le lui adressai au milieu du visage, d'une façon si vigoureuse, que le sang jaiUit, et au moment où il s'irritait et me faisait (Server qu'on ne jouait pas ainsi^ je lui répondis si sèche* mentque.Qlétait ma maniéré d'avertir que ce jeu me déplai- «ût,<qu'o>^ le cessa tout à f^it.

11 me cv^uibla même que j'acquis quelque estime parmi les paysans de la veillée ; les hommes me regardèrent avec un

peu de baine, et conséqueauneni Ida l'emmes avec un peu de faveur. Mais ces.deax seaUmeut^ se chaugèreat bientôt OBL une curk)sitié inquiète, lorsqu'on remarqua Tespéce d'intelligence qui s'établit entre moi et Pauline, et k trouble sérieux dont cette jeune fille fut agitée. J'étais prés d'elle au mernent de Tattaque que j'avais subie, et comme elle cher* cbait à excuser son pays de la grossièreté de ses habitants» j«i lui répondis que je le connaissais de longue main, et que je préférais de beaucoup les moutaguards aux, habitants de ia plaine. Je tenais peu à montrer de l'adresse dans la maaière dont j'arriverais à mon but, et je lui dis tout simplemeAt qu'il ne m'en serait pas arrivé autant à La..., où je devais être dans quelque» jours et où je devais rejoindre M. Lucien de Mauvreiiêr.

11 faudrait à nos romanciers et à nos comédiennes beau*' coup d'études du genre de celles qui s'offrirent à moi; peutêkre comprendraientrils mieux ce que c'est que l'élonnement amoureux dans le cœur d'une femme. Jamais aucun regard ne me pénétra aussi profondément que celui que Pauline jeta sur moi, en entendant prononcer le nom de Lucien ; il 7 avait tout ensemble dans ce regard la surprise d!étre de* vinée, la crainte de l'avoir été par un ennemi, et la prière la plus humble et la plus touchante d'avoir pitié d'elle. Tout cela fut l'affaire d'une seconde.

Je rassurai Pauline en lui apprenant rapidement coml»ep j'étais étranger, pour ainsi dire, à la confidence que je venais de lui faire ; je lui racontai comment je connaissais Lucien, où je l'avais quitté, et où je devais le retrouver.

— Mon Dieu! je n'y serai pas, fut la seule réponse de Pauline à mes confidences.

Cette simple parole de Pauline était non-seulement pleine dft regrets pour elle-même qui ne verrait pas Lucien, elle était aussi pleine de pitié pour Lucien, qui ne la verrait pas : c'était la plus naïve expression de cet amour qui est sûr du honneur qu'il donne. Après cette parole, où Pauline m'avait dévoilé toute son âme, sa première pensée fut de chercher un moyen de prévenir Lucien des raisons qui l'empêche^ raient de se trouver au rendez-vous. Elle me raconta rapidement et à voix basse comment son père, craignant la pouxsuite de M. de Mauvreiiêr, s'était séparé d'elle à Paniieis et

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l'avait envoyée passer quelques jours À La..., dies une de ses tantes. Elle tennina ce récit en me disant : — Dites-lui tout cela quand vous le verrez ; dans trois jours

Je serai à La....

- Mais, lui répondis-je, je n'y serai pas moi-môme avant ce temps, et je ne pourrai prévenir Lucien. Je crus devoir ajouter que j'étais assuré que Lucien l'attendrait, et je lui promis de hâter mon départ le plus que je pourrais. Tout ce dialoîîue, qui se passait dans un coin de la grange, intrigua singulièrement les paysans ; ils ne savaient si cette conversation intime résultait d'une ancienne connaissance avec Pauline, ou de l'influence de la séduction parisienne. Mon cousin, dont j'avais si bien bossulé le front, lui qui savait précisément pourquoi j'étais dans le village, et combien j'étais étranger au pays, ne douta point que ce ne fût une conquête que je venais de faire en quelques minutes ; je le vis au dépit avec lequel il parla à cette jeune fille, et si ce n'eût été le souvenir très-récent de mes façons d'agir, il est probable que ce dépit ft^t devenu injurieux. Cependant l'heure était avancée, je demandai tout bas à Pauline où Je pourrais la revoir; elle me répondit que le lendemain dimanche, après vêpres, je la trouverais à la danse. Je promis de m'y trouver.

11 était à peu près dix heures lorsque je rentrai dans la maison de mon cousin ; je croyais tout le monde couché, et je fus fort étonné de voir tous les hommes, ou plutôt tous les Als attablés autour de quelques bouteilles de blanquette de limoux, le Champagne du pays.

Si jamais il plaît à quelque buveur émérite de mettre ce vin à la mode, nul doute qu'il ne détrône bientôt le chanh pagne. Il a, à un plus haut degré assurément, toutes les quatités qui recommandent le vin champenois. En effet, si on considère celui-ci, seulement pour ses qualités vineuses, il ne mérite pas la dixième place parmi les vins blancs que possède la France. Le riche et puissant sauteme lui est aussi supérieur que Molière peut l'être à M. Scribe, et il n'est pas jusqu'au chablis qui ne méritât la préférence, s'il y avsât encore dans le monde des estomacs sans préjugés. Ce n'est donc que pour sa mousse, sa pétulance et son clinquant, que le Champagne est si fort en vogue. Eh bien ! toutes ces qua-

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litéd la blanquette de Limoux les poss de d'une manière plus élégante que le Champagne ; sa monsse est plus légère et argentée, son parfum plus suave, son ivresse plus focile et plus passagère, son abus plus innocent, et Von peut dire que, si le Champagne représente la vigueur bondissante de mademoiselle Elsler, la blanquette de Limoux a la suavité aérienne de mademoiselle Taglioni.

U n'y a pas si longtemps que le vin de Bordeaux a détrôné le vin de Sèvres et d'Argenteuil, pour qu'il ne soit pas permis de douter de la sûreté du goût parisien. Il fallut que le maréchal de Richelieu fût nommé gouverneur de la Guyenne pour que le saint-émilion et le lafitte prissent rang dans nos caves, et il n'y a pas deux siècles que Sauvai écrivait que Paris était situé au milieu des plus excellents vignobles de la France, et qu'Argenteuil produisait des vins si délicieux qu'ils n'étaient servis que sur les tables royales. Cette gloire d'Argenteuil était contemporaiDe de celle de Chapelain et de Voiture. Qui peut prévoir les Chapelain et les Voiture de noire époque, qui partagent le succès du vin deCban^gne» et qui tomberont comme lui?

On doit supposer qu'avec de pareils principes, je ne reculai point devant les verres répétés de cet adorable nectar. Sans doute, sans la confiance que cet excellent vin établit entre nous, je n'eusse point accepté la proposition que me fit mon cousin le chasseur, d'aller tuer quelques perdrix avec lui le lendemain. Cependant, j'eus occasion dem'exercer de nouveau à une chasse que je u'ai rencontrée que dans notre pays ; c'est ce qu'on appelle la tirasse. Ou peut dire que c'est une sorte de pêche au gibier.

La tirasse est un énorme filet que ie^chasseur porte sur jon bras gauche; lorsque le chien a arrêté une compagnie de perdrix, le chasseur lance de la main droite l'extrémité de ce filet, armée d'un plomb très-pesant ; il lui fait décrire un arc considérable de manière à ce que le filet enveloppe à la fois le chien et le gibier. C'est absolument l'usage de tépervier (fiiet de pêche) appliqué à la chasse.

Pour lancer la tirasse, il faut une force et une adresse peu communes; et bien que cette manière de chasser paraisse très-destructive du gibier, elle ne l'est pas autant qu'on pourrait le croire par la difficulté qu'elle présente.

73^ SOUVENIRS 1>C L*ABIÉC

Je n'ayais Boivi mon cousin le chassenr «que pour ne'p» niani(iier à la promesse que je lui avais faite; aussi je reih Irai au bout de deux beure«( de chasse , mais je trovnrai la maison déserte; tout le monde était à la messe; je fis comme tout le monde, je me rendis à Téglise, et je recomms te brave et digne curé Em qui faisait chanter ses paroissiens au lutrin, en les accompagnant de son violon. J^avais été averti de cette circonstance, et j'en fus pen surpris ; mais ce qui m'étonna davantage fut de voir Téglise encombrée ^'hommes qui se tenaient debout, et qui causaient d'une manière fort animée. En écoutant leur conversation, je reconnus comment un culte en remplace un autre. Autrefois l'église était le rendez-vous des chrétiens et des pensées pieuseSf aujourd'hui c'est celui des marchands et des intérêts mercantiles; la religion du veau d'or pénètre partout; Téglise est devenue une sorte de bonrse, et aucun des hommes qui s*y trouvaient ne s'occupa, pendant l'office, que du prix des grains, de l'augmentation ueb* laines, de la baisse des fers. L'alné de mes cousins semblait être le Rotschlld de cette réunion où les marchés se concluaient, non en francs el en centimes, mais en pistoles. Quand la messe fut achevée et la bourse close, je demandai à m'entendre avec lui sur notre affaire, et alors il m'exposa son plan. Qu'on me permette de le laisser parler.

— D'abord, me dit-il, je déteste les procès; la mauvaise foi de mes voisins m'en a suscité un assez grand nombre, pour que je sache que c'est le moyen le plus ruineux d'avoir raison. Je ferai donc, pour éviter un procès avec vous, tous les sacrifices possibles. Voici comme je l'entends.

Au lien de déranger le partage que nous avons fait entre nous et en votre absence, nous maintiendrons ce partage; seulement on arbitrera la valeur de la portion qui pourrait vous revenir, elle vous sera payée en espèces. Je suppose que cela vous arrange mieux que de rester possesseur de quelques champs que vous ne pourriez surveiller. Cependant il se présente une difficulté assez grave : c'est qu'aucun de nos cohéritiers ne se soucie, ou n'est dans la possibilité de mettre des 'fonds dehors ; mais je hais tant les procès, qo^ je me charge de lever cette difficulté. Je me chargerai de vous payer seul, et au nom de tous, la somme qui vous sera

SOUVENIRS DE 4.'âR1ÉGB. 289

due, à condition 4iue chacun de nos cobéntiers me donijieisà, sur sa part, une hypothèque pour la aonnne que j'auia.. ayancée pour lui. Cependant, comme. je. déteste autuat tes discussions que les procès, voyez, si cela vous arrange, 4 faire accepter cet arrangement par tou» nos cohéritiers; ce n'est que pour vous que je le fais, et il en est parmi eux qui y porteraient obstacle, s'ils pensaient que j'y prends le moindre intérêt.

On ne pouvait trouver un homme plus serviable ; et pour en unir tout de suite avec ce cousin qui détestait tant les discussions et les procès , je dois dire que j'acceptai sa proposition avec empressement^ que j'employai toute mon éloquence, dans les jours qui suivirent, et pendant lesquels je visitai mes autres parents, à leur persuader que c'était moi qui avais ainsi combiné cette affairé, et que mondit cousin n'y avait souscrit qu'avec beaucoup de difiiculté. Tout s'arrangea à merveille, et il y a encore quelques mois que j'admirais la serviabilité de mon cousin l'homme d'affaires, lorsque j'ai appris, que, grâce aus. hypothèques qu'il avait obtenues par moi, il était arrivé à fahre, à nos sept cohéri» tiers, sept procès au moyen desquels il les avait dépo'^édés de la meilleure part de leur propriété. Toutefois, à l'épocpie dont je parle, j'étais bien loin de prévoir ce résultat, et je demeurai fort reconnaissant de ce qu'il faisait pour aplanir les difllcultés de mon affaire.

H ne me restait plus qu'à voir Pauline, et pour cela je me rendis à la danse. Elle était établie en plein air, autour d'un orme colossal. L'oréhestre était composé, comme à rordinairc, d'une musette et d'un tambour; dans cette shigulière musique, il est presque 'impossible de deviner le motir que joue l'instrument sous la foule de variations dont le musicien le surcharge. C'est une continuité de notes qui /se poursuivent avec une rapidité toujours égale, et sans aucune interruption. Le tambour accompagne cette musique, et maique la mesure qu'il serait difficile de' saisir à- travers ce déluge de notes sans temps et sans ari^s-'lten est moi peu de là daifse comme de la musique ; «Ile n^a, à vrai dire, ni commeneement, ni fin. Lés hommes ifont un graat cercle devant Tcm^hestre, et semblent être là comm^^ies te* nants de ce ctvrousel de âëtt6e&; les jea«»es ifllles eoureni

M» SOUTRIVIRS DB L^ARIKGR.

lotour d*eux et choiaiasent le datiseur quileur conyi^t ; ensuite une tape sur l*ôpaule avertit le danseur qu'une nouvelle fille veut danser avec lui. Il est tout aussitôt obligé de se retourner et de quitter sa première danseuse pour foire rar<i à la nouvelle. La première se repose ou va cbercber un autre danseur qu'elle avertit de la même manière en lui frappant sur Tépaule. De cette façon les danseurs restent quelquefois des beures entières debout, tandis que les jeunes llUes se relaient les unes après les autres. Je me rappelle avoir vu des amants jaloux tenus ainsi en danse, pendant que leur maîtresse causait à quelque distance avec un autre galant. C'est en cela que les jeunes filles trouvent cette danse amusante; et lorsqu'il y a quelque passion intéressée, il arrive des moments où elle devient fort dramatique^ car ce serait une bonté pour un garçon de quitter la danse, tant qu'il s'y trouve une jeune fille pour lui tenir tête. J'eus moimême i en faire l'expérience.

Je vis Pauline, que je cbercbais depuis longtemps des yeux. Au moment où j'allais l'aborder et lui parler, elle me dit tout bas :

~ Dansez, si vous voulez que nous causions.

Je me mis donc de la partie en invitant ma plus jeune cousine, et un moment après je me sentis frapper sur l'épaule, et je me retrouvai en face de Pauline. Pendant que nous suivions aussi exactement que nous le pouvions le rbytbme rapide de cette bourrée sans fin, elle me dit :

— J'ai demandé à ma tante de retourner chez mon père, mais elle n'y veut pas consentir, parce qu'elle n'a personne pour me faire accompagner. 11 faudrait que vous lui apprissiez que vous allez à La.. • , et peut-être permettrait-elle que que je partisse avec vous.

-^ Mais, lui dis-je, je ne connais pas votre taate, et je ne sais comment l'aborder.

- n faut

Au moment où Pauline allait m*lndiquer le moyen de la servir, une grosse tape me tomba sur l'épaule, et il fallut me retourner pour faire face à une paysanne réjouie, qui paraissait charmée de m'avoir dérangé. Malgré ma mauvaise humeur, je ne quittai point la danse, pour donner à Pauline l'occasion de revenir me parler. Mais» soit cramte d'être re-

uaarquée, ou honte de s'avancer si librement vis-à-vis de moi, elle me laissa subir les tapes d'une demi-douzaine d'autres danseuses, et je la vis provoquer à son tour un pareil nombre de malotrus. Je perdais patience , lorsque je la vis enfîû se rapprocher de moi; elle arriva juste au moment où la musette exténuée allait mettre lin à cet infernal trépignement. La danse cessa, et moi Parisien, assez gauche à ces sortes de jeux, il me fallut faire comme les autres, c'est-à-dire asseoir ma danseuse dans ma main droite, et l'enlever vigoureusement jusqu'à la hauteur de ma tôte. Pauline était svelle et flexible ; elle aida si gracieusement à ma gaucherie, que je me tirai de cette épreuve avec quelque honneur. Tout aussitôt elle prit mon bras et me dit :

— Maintenant que vous êtes mon danseur, nous pouvons causer ensemble.

C'est un droit acquis à la dernière partenaire que l'on rencontre, et je compris alors combien le dénouement de la danse doit quelquefois avoir d'intérêt. C'est un moment d'autant plus difllcile à saisir, que souvent le musicien laisse tomber les sons de son instrument pour faire croire que la danse touche à sa fin; puis, lorsque chaque danseuse a joint celui avec qui elle veut demeurer, le musicien recommence de plus belle, et quelques jeunes iilles, se mettant de moitié dans sa malice, se jettent alors au milieu des danseurs, et troublent tous les rendez-vous pris. Heureusement que Pauline avait réussi; elle m'assura qu'il suf lirait de dire à la tante que j'accompagnerais sa nièce jusqu'à La... pour qu'elle me la confiât. Gela ne m'étonna point, je savais la liberté dont jouissent les jeunes filles dans notre pays. Elles sortent seules, vont seules à la promenade ; souvent même, dans nos petites villes, elles reçoivent; et le plus souvent, pour elles, le mariage n'est pas le moment de leur entrée dans le monde, mais plutôt celui de leur retraite.

Ce fut donc une affaire bientôt arrangée, et il fut résolu que je partirais 1q lendemain avec Pauline. Nous devions laisser à Mirepoix les chevaux qui nous auraient conduits, et là nous en devions prendre d'autres pour continuer notre route jusqu'à La...

Le jour était à peine levé, lorsque nous partîmes. L'habitude de voyager à cheval est fort commune dans notre pays,

U7 ^OUVCNIBS BE l'AKIÂGE.

jDéme pour les femmes d'une certaiae coaditioiu Qu^qaefois elles font ces voyages assises sur ce que nous appelons àes selles à la fermière, mais le plus souvent elles montent lenrs chevaux à califourciion, en s'enveloppant d'un manteaa de drap dont j'ai oublié le nom. C'est une espèce de yétement formé de deux tabliers d'une très-grande longueur, qui s'attachent à la taille» et qui tombent de chaque cùté sur les hanches, jusqu'au delà des pieds.

La coquetterie plus avancée des habitantes des petites villes de la plaine conmience à abandonner cette maniâre de monter à cheval, et le département possède, depuis qmâques années, deux ou trois modèles de selles de femme à l'anglaise. Mais Pauline était d'ub village de la mcaitagne; où la civilisation est toujours en retard d'une râigtaine Cannées sur celle de nos petites villes, et c'est dans l'équipage •que j'ai décrit plus haut- qu'elle se mit en route avec moL

Presque toujours les descriptions qu'on £ui de certaîDS habillements ou de certains usages séduisent aisément le lecteur. Cependant, si je m'avisais de vouloir prouver quHme femme à califourchon sur un cheval est un objet gracieux, on trouverait que j'y mets de l'impertinence ; et pourtant Pauline, ainsi huchée sur une asses méchante roese, était bien la plus gracieuse chose que j'eusse vue de ma vie. C'était peut-être le contraste qui me séduisait, je ne sais ; mais j'aurais vouhi la voir poser devant quelque pemtre naïf; elle éUit si fraîche, si rose, si sincèrement belle, qu'il semble qu'elle dût rendre charmant tout ce qu'elle faisait. Quand son cheval trébuchait, et qu'elle appuyait ses petites mains sur ie pommeau de la selle, sa taille de jonc se pliait si doucement ! lorsque épouvantée des faux pas de son coursier, elle avait laissé échapper un cri d'effroi, le rouge fai montait si gaîment au visage ! elle me jetait un souriie si suavement embarrassé, comme pour s'excuser de sa peur; ce sourire s'ouvrait par des lèvres si pures et si jeunes,, sur des dents si brillantes, le regard qu'elle me versait à traveis ses longs cils était d'une familiarité si tendre, que durant plus de deux heues, je me laissai aller à regarder Pauliae sans autre pensée que de la regarder.

Il y a un charme inexprimable dans le regascé de nos femmes du Midi ; il respire une nature amoureuse et oo-

SOUVENinS DR L'aRIÉGE. 24.^

quette, qui appelle Tadoration et promet de la campTendre. Sans doute, pour les hommes qui vivent perpétuellement au milieu de cet assaut continu de regards, il faut que ces regards prennent une expression particulière pour qu'ils les croient en quelque chose *, sans cela, ce ne serait jamais qu'amour et séduction entre les deux sexes -, maiB pour le Parisien, accoutumé ou à la réserve des coups d'oeil civilisés, ou à l'impertinence de la double lorgnette de nos belles dames, ce regard a un charme qui le trompe, le séduit, et le trouble jusqu'au fond de Tàme. Si ce n'eût été le souvenir du jeune Lucien, j'aurais dit à cette jolie fille combien je la trouvais jolie, j'aurais dit à cette enfant si îtéle combien je me, sentais faible devant elle, ftlais*, en y réfléchissant^ je rougis de toucher, par une parole indiscrète, à cette âme si candide ; et comme le silence de notre vovage me laissait tout entier à la regarder, j'entamai la conversation, afin de penser à autre chose qu'à ma compagne de voyage.

Un petit accident, assez commun dans nos campagnes, où la police des routes n'est pas très^exactement faite, donna à cette conversation un intérêt qui m'absorba complètement.

Nous passions à travers une lande assez étendue ; le chemin, creusé entre deux champs beaucoup plus élevés que la route, ne permettait pas à l'œil de s'étendre au delà de quelques pas ; nous marchions fort prèsTun de Tautre, lorsqu'au détour d'un autre petit sentier qui venait aboutir dans celui que nous suivions, nous fûmes surpris par un grognement sauvage ; le cheval de PauUne s'arrêta tout net, ainsi que le mien, et nous aperçûmes quelques chiens qui dévoraient un cheval mort, qu'on avait jeté sur le bord du sentier. Â cet aspect^ Pauline devint pâle, et si je n'avais été tout à fait à côté d'elle, elle fût certainement tombée de cheval. L'horreur du spectacle qui s'était offert à elle suffisait sans doute à une pareille émotion. Je soutins Pauhne du mieux que je pus, pendant que je forçais les chevaux à fhinehir cet obstacle ; mais elle était prise d'un effroi si profond, qu'elle semblait ne plus entendre mes paroles. Son visage était d'une pâleur effrayante, et un léger tressaillement agitait convulsivement ses lèvres.

Des larmes abondantes succédèrent à cette crise nerveuse, des larmes parmi lesquelles elle cherchaii à s'excuser dt

241 SODVBiriRS DE L'ARlf^lOFr.

rémotkm qii*éUe ayait éprouvée^ émotioii qui m'étonnait véritablement, tant elle avait été puissante devant une rencontre qu'il n'est pas rare de faire dans nos plaines. &ifin, j'entendis à travers lessanglots de Pauline qu'elle me disait tout doucement :

*- Je n'en n'ai pas peur Ce n'est pas cela... liais c'est

£i affreux... Mon Dieu! après ce que j'ai vu

Et tout en se lamentant ainsi, elle regardait avec terreur du côté où nous avions rencontré ces restes horribles. Je la rassurai, et bientôt son agitation se calma peu à peu, et elle me dit :

— Il ne fout pas m'en vouloir de ce que fai ^yrouvé^ce n'est pas ma faute , je vous jure ; mais si vous savies quels souvenirs ce spectacle a réveillés en moi ! Le rapprochement CD est si bideux, qu'il me fait frémir.

Elle s'arrêta, puis elle reprit, en secouant la tôte :

— J'ai tort d'aller retrouver Lucien. La montagne me s^a fatale ; il m'y arrivera malheur, c'est sûr.

•^ Pourquoi cela? lui dis-je.

^ Ce que je vi^ns de voir, répliqua-t-elle, est un avertissement. VoyesB-vous, toutes celles de notre famille ont péii dans la montagne. Ma cousine Louise s'y est noyée dans un lorrent, et ma pauvre sœur! quel horrible sort elle y a trouvé !

Je demandai à Pa aline de quelle mort sa sœur avait péri ; et la jeune fille commença ainsi son récit :

— Elle était bien plus grande que moi ; j'étais toute petite enfant, qu'elle avait déjà quinze ans. Bile était amoureuse du fils d'un de nos voisins, dont je me souviens encore, car il était bien beau. 11 s'appelait Fabre, et son père est encore tisserand de drap dans notre village ; il était pauvre comme il l'est toujours. Mon père s'aperçut que Fabre venait quelquefois rôder autour de la maison. On lui avait dit qu'à la messe il ne quittait pas ma sœur des yeux, et qu'ils se coudoyaient d'intelligence, lorsqu'ils se croisaient à la promenade Fabre était employé dans la manufacture de mon père, ecmon père le chassa, sans en rien dire à ma sœur. La pauvre JUf espéra scm ami pendant plusieurs jours, et voyant qu'il ne venait pas, elle crut qu'il avait pris une autre maîtresse. De son côté, Fabre était désolé, et sans doute M

SOUVENIRS DR L'ARlftCR. 545

eût i\m par pénétrer à tout risque dans notre maison, sll ne m'avait rencontrée un jour que je m'en étais échappée pour aller jouer. Fabre me chargea d'un billet pour ma sœur. Il était à peu près midi, lorsque je le lui donnai ;'l>uîs, quand vinrent sept heures du sohr, heure du souper, mon père la fit chercher vainement par toute la maison, dans les ateliers et chez toutes les personnes de notre connaissance où elle allait quelquefois. On ne la trouva nulle part. Aujourd'hui que je peux m'expliquer mieux qu'à cette époque les sentiments de mon père, je comprends la colère furieuse dans laquelle il se mit, lorsqu'un de nos domestiques lui proposa d'aller iChez le vieux père Fabre^ pour savoir si ma sœur n'y était pas. Mon père faillit battre le domestique, en lui disant que rien ne devait lui faire supposer que ma sœur fût chez cet ouvrier, puis H ajouta avec rage :

— Si elle y était je la tuerais.

La soirée était fort avancée, dix heures avaient sonné. La nuit était sombre, et la neige qui était tombée toute la matinée sur la montagne, s'étendait déjà jusqu'à nous. Mon père restait assis dans le coin de son feu; aucun des domestiques n'osait lui renouveler la proposition d'aller chercher ma sœur chez le vieux Fabre. Cependant l'heure s'avançait, et il n'y avait plus de chance de la trouver si ce n'était chez son ami. C'est que, entendez-vous, ma sœur aimait Fabre ; elle l'ai* mait autant que j'aime Lucien, si ce n'est que, comme il était pauvre , elle n'était pas ûère 'avec son ami, comme quelquefois je le suis avec le mien. Mon père le savait, mais il ne voulait pas de cet amoureux, parce qu'il était au-dessous de lui, comme il ne veut pas du mien, parce qu'il est au-dessus de nous. Â ce moment il doutait encore que sa fille eût quitté sa maison pour celle du vieux père Fabre; i) eût voulu s'en assurer, mais son orgueil n'y pouvait con* sentir, il demeurait ainsi immobile à sa place, losqu'un coup frappé à notre porte nous fit tous tressaillhr. On crut que cfé» tait ma sœur qui rentrait, on s'empressa d'ouvrir; mais au lieu dt ma sœur, ce fut le père Fabre luirméme qui parut devant nous, tremblant et désolé ; mon père s'imaginant que le pauvre ouvrier lui ramenait sa fille, dont il était si inquiet, cria au père Fabre, avant que celui-ci eût ;prononcé une parole : 14

54* S01IVRN1DS DR l'AHIÊ6E«

— Je ne veux pas la voir, je refuse de la Yoir. Dites-moi donc, monsieur, pourquoi celte sévérité de moaft

pore quiyun instant avant, pleurait sur ma sœur, lorsqu'il ne Tavait pas près de lui, et qui n*eut qu'une malédiction pour elle 'du moment où il crut l'avoir retrouvée? 11 en sera ainsi de moi. Quand je serai morte il me regrettera, j'en suiâ sûre, et tant que je vivrai , il me fera mourir. Mais je parle de moi, et j'oublie ma pauvre sœur.

Quand le vieux Fabre euteudit que mon père ne voulait plus la voir, il s'écria douloureusement :

— G'i'st donc vrai qu'elle n'est pas revenue dans yotie maison? Ob ! les pauvres eniknts se seront égarés dans la montai^'ûe, et ils y pér ronti

— Us y sout donc allés? s'écria mon père.

— Je ne sais, ii pondit Fabre, mais mon fils n'a fKis reparu non plus, dr-^^m une beuie < e l'après-midi, que je l'ai vu gaguer le seitùer de Saint-Bartbélemi.

Les domestiques interrogés dirent aussi que c'était vers cette beure que ma sœur avait disparu de la maison. A1(hs mon père menaça le vieux Fabre, en lui jurant qu'il tuerait son lils. 11 voulait^ disait-il, l'envoyer aux galères. Mais vous ne pouvez vous imaginer de quel efiroi mon père fut saisi, quand Fabre Tinierrumpant avec désespoir, lui cria :

~ Mais je vous dis qu'ils ne sont revenus ni l'un ni l'autre; ils sont dans la montagne, et tout à l'bcure. en passant sur la place, j'ai entendu hurler les loups.

Ce mot calma mcn père par la terreur qu'il loi inspira. Ce ne fut bientôt plus dans toute la maison qu'un cri d'alarme, qui se propagea rapidement dans tout le village. Les recher* ches de mon père et celles de Fabre avaient sufiisamment averti les habitants que ces deux jeunes gens avaient disparu; peut-être les voisins en riaient-ils déjà entre eux, lorsque ce mot fatal retentit bientôt d'une maison à l'an* tre:

— Les enfants sont dans la montagne !

Ce fut un mot d'ordre qui rallia en un instant tout le monde autour de la maison de mon père. On s'était armé de torche?, de lusils, et chacun s'ofiTrait à l'accompagner et à l'aider dans la recherche qu'il allait faire. On partit, et moi qui tremblai: de l'idée de rester seule dans notre maison

î^OTTVKNTRS DE L'ARIÉGC. ^^"^

déserte, je m'attacliai aux jupons d'une grande servante, et je suivis tout ce monde, au milieu de la nnit, el à travers la oampagne glaeco.

lion pt're, pour diriger nos recherches, avait détaché de rt>î>îMp \m de ces grands chiens de la montagne, qui servait â garcier nos troupeaux durant Tété. On oommeura par faire le tiur de la maison. Arrivé à la porte placée au k/oû dttjaruiii. le chien s*engagea dans un ravin qui gravissait presque à pic le revers de la montagne. Déjà l'instinct du chieu ne nous eût plus été nécessaire, car le petit pied de ma sœur, imprimé sur la neige, devenait pour nous un guide assuré. Nous suivîmes longtemps cette trace, éclairés par les torches noiubreuses que portait toute cette foule. Bientôt, à rembrandiement d*un netit chemin, les pas de ma sœur ne furent plus seuls; à côté de chacun de ses pas se trouvait une empreinte plus grande; c'était assurément là que Fabre avait rencontre ma sœur. Ces traces étaient d'abord assez éloignées l'une de l'autre, puis elles se rapprochaient, puis elles s'éloignaient encore, et enfin, il y eut un moment où elleâ étaient anètées et presque confondues. C'est que, voyez- vous, monsieur, ils s étaient d^abord abordés en tremblant, puit ensuite ils s'étaient appuyés l'un sur l'autre pour se dire combien ils s'aimaient , puis sans doute, quand ils s'étaient arrêtés, ils s'étaient juré de s'aimer toujours en se pressant le cœur Cc.itre le cœur. La trace oontinuait plus loin plus régulière et plus égale. Ah ! sans doote à ce moment ils étaient calmes tous deux! ils avaient pris une réso» lutifm de ne jamais se trahir l Mais yoilà qu au moment où nous pénétrions de plui: en. plus dans ce chemin roide et tortueux qui gravit la mcmtagQÊ, voilà^iue notre chien s'arrête, ses poilô se hérissent, et il pousse un long huriement. Il y avait une troisième trace à côté dételles de ma sœur et de Fabre : une empreinte terrible, une empreinte qui jeta la pâleur sur le visi^ge de tous ces hommes ; la griffe d'un loup était ioscrite sur la neige, et cette griffe oontiQuait à marcher sur les pas des deux pauvres enfants.

âans doute ie féroce animal n'était arrivé que looglemps apcès eux, car les {ms humains continuaient à être égaux et trauquillos. Mais bientôt i's s'alloigcrent, bientôt ils furent largeaient dislancés, et la neige, chassée à droite et àgauchè^

94S SOlIVEKinS DE L'ABIACE.

«umonçait une course rapide. Les eofauls avaient aperçu sans doute, bien ioin derrière eux, le loup attaché à leurs pas, et ils avaient espéré lui échapper ; mais la trace perse* Yérante du loup marchait toujours à côté de cette trace désespérée ; puis vint un moment où le pied de Fabre seul avait foulé ia neige^ mais alors la trace était plus profonde et moins rapide : c'est quil avait emporté ma sœur dans ses bras. A quelque distance nous reconnûmes qu'il avait;trébuché à une grosse pierre du chemin et qu'ils étaient tombés ensemble. Ils s'étaient relevés, et ma sœur avait marché encore ; mais ses pas se suivaient irrégulièrement, et on voyait à chaque instant qu'elle s'était arrêtée, manquant de force et de courage. La trace seule du loup était infatigable; sa marche ne semblait s'être ni hâtée ni ralentie un seul moment; c'est comme le malheur qui nous poursuit et qui est toujours sûr d'arriver,

Bufm nous atteignîmes un endroit du sentier, où toutes ces traces se jetèrent soudainement de côté; mais elles s'étaient arrêtées à quelques pas de là. A cet endroit, la neigf était foulée et sanglante ; à cet endroit , il y avait eu une lutte terrible entre l'homme et la bête féroce. Cependant ni l'un ni l'autre n'avaient succombé là, et ce ne fut que quelques pas plus loin que nous trouvâmes les lambeaux de corps humains tout saignants et tout déchirés. L'issue même de ce combat semblait écrite en ces restes misérables. Ma sœur tombée sur la face, les bras en avant, avait sans doute suc^ combé en tentant un dernier eifort pour s'échapper. Fabre, traîné dans la neige, les deux bras tendus, n'avait sans doute lâché le loup que lorsque la force ou la vie l'avait quitté ; car ses ongles sanglants et ses mains fermées avec force étaient encore pleines des poils fauves du terrible animal.

i 'étais bien jeune encore lorsque je vis cet horrible tableau, et cependant il m'est demeuré si présent à la pensée» que lorsqu'il se rencontre quelque chose qui me le rappelle, comme tout à l'heure, je sens ma raison près de s'égarer. 11 me semble que toute chair est celle de ma sœur, et je puis vous le dire même, en rapprochant la rencontre que nous venons de faire du but de mon voyage, il me semble y lire un avertissement de malheur.

SOUVENIRS DE l'ARIÉGB. 249

Le Tédt de cette jeune fille Tavadt fortement émue, mais ce n*était plus d'un effroi coiivulsif et égaré, c'était d*uu sombre pressentiment. Je tâchai de la distraire en m'infor* mant à elle de l)eaucoup de choses qui se trouvaient sur notre passage, et en la forçant à me répondre. Déjà nous apercevions à rhorizon le haut clocher de Mirepoix tout hérissé de -t4tes delonps. Bientôt nous arrivâmes dans c^te ville, autrefois le siège d*un évéché, et qui a jeté sur un torrent un pont plat, bien longtemps avant que les Parisiens eussent à admirer le pont d'Iéna.

Je n'ai rien à dire du séjour qae je fis en cette ville. J'avais laissé Pauline dans une auberge pendant quelques heures, «t lorsque je la revis, j'avais appris une nouvelle et triste histoire; plus triste que Thistoire de sa sœur, car la souffrance avait duré longtemps et le supplice avait été souffert dans la solitude.

En cherchant des papiers de famille^ chez une de mes parentes qui s'appelle Henriette, je trouvai une lettre datée de Paris et qui lui était adressée ; j'en lus les premières hgnes : la curiosité me prit ; j'étais seul; encouragé par l'excuse banale de tous les forfaits grands et petits, je m'enhardis à commettre celui de lire une lettre qui n'était 1)as pour moi.

Je dois le dire, je comptais sur une aventure scandaleuse, ou tout au moins amoureuse. Yoid ce que je trouvai.

Paris, 10 mars 1830.

Je suis heureuse, Henriette, plus heureuse que tu ne peux te rimaginer ; je suis riche, j'ai un grand nom, je suis mariée. J'ai hésité longtemps & te l'écrire, parce que tu seras affligée d'un bonheur qui fait le malheur de ton frère. Mais, ma chère enfant, il ne faut pas être envieuée, vois-tu, c'est un hasard qui a fait tout cela; et si le comte de Maskiew m'a trouvée belle et m'a aimée tout de suite, c'est qu'en vérité parmi les femmes du salon de madame G..., j'étais un peu la seule qui valût la peine d'être remarquée. Et puis Charles est un jeune homme plein d'honneur sans doute, mais il a de singulières opinions ; il fait de la poésie à propos de tout, il déclame toujours contre le vice, contre Tégoïsme

S53 SOUTEKIRS DK L*ARlftGB.

datiôcle; ilslndigne de la inéoalitéées hommes; en outre, il fût de l'oppositiûQ au gouvernement, il est libéral. Ton firèie n*anivera à rien, chère Henriette, il s'exclut lui-même de la honne compagnie : les personnes qui désireraient le plus lui être utiles sont fort embarrassées de le servir : moi toute la première, qui, après tout, lui ai pardonné les obstacles qu'il a voulu apporter à mon mariage: Il m*aimait, et je ne me dissimule pas qu'autrefois j'ai eu le tort de m'en aperce* voir et de n'en être pas f&cbée. C'est une imprudence qui doit te servir de leçon, chère Henriette. Quand on est sans expérience, qu'on ne connaît pas la vie, on prend des engagements avec des personnes qui ne peuvent nous mener à rion ; on se rêve un bonheur d'enfants dans le partage d'espérances qui ne se réaliseront pas ; puis, qnand on renc(Hitre sa vraie fortune, son véritable avenir, on se trouve mal posée, entravée par des folies sans nom ;'et si l'on n'avait un peu de caractère, si l'on n'était raisonnable pour deux, on resterait dans sa mauvaise situation avec la chance de vivre pour vivre. Je te dis cela, ma chère amie, à cause de ton f^ére gui ne serait pas excusable, s'il n'était si exalté. 11 n*est pas de fblies qu'il n'ait faites ouf qu'il n'ait dites pour m'empécher d'épouser le comte de Maskiew.

Tu sais cet anneau que nous avons échangé à Bell^arde, lorsque je suis allée passer quelques jours chez ta vieille tante; il disait que c'était un gage sacré de tiançailies, un hen indestructible, une chaîne que je ne pouvais briser sans trahison : des phrases de roman, chère enfant, de ces sottises avec lesquelles on endort la raison. Mais enfin j'ai voulu, j'ai exigé, et il me l'arendu* Tu comprends qu'une femme d'honneur ne peut laisser de pareils objets aux mains d'un fou, car ton pauvre frère l'est devenu tout à fait; imaginetoi qu'il a essayé de tout pour contrarier mon bonheur. Losnqu'il a vu que ces prétendus serments de notre eAfaoce, car j'avais à peine seize ans quand il m'aimait, et lui n'en avait pas vingt; lorsqu'il a vu que tout cela n'était qu'une plaisanterie de mauvais goût, il s'est mis à invoquer ce qu'il appelle des sentiments plus saints et plus ineffaçables : il m'a parlé de patrie. Le vois-tu, disant qu'il fait froid en Russie, dépeignant ce pays avec sa verdure sale, ses neiges de neuf mois, son soleil pauvre, son climat délétère.

SniTVBNIRS DE L'aRIËGL. 251

D me faisait pitié, parce qu'il était de bonne fbi ; moig te pauvre garçon a fini par me faire rire : n'a-t-il pas été jusqu'à me conter qu'il n'y avait en Russie ni pèches, ni raisin, ni ces belles ligues sucrées que nous Eaaogions casembldà la bastide de la Bista,

C'était si ridicule, cbère Henriette, que je n*ai pu y tenir : comme si la vie était là» et non pas dans les douces affections du cœur. Car j'aime le comte de Maskiew, je Taime beaucoup, et tu peux récrire à Charles pour qu'il en soit bien persuadé. Il ne veut pas le croire; il dit que je prends Tétourdissement de ma nouvelle fortune pour de rameur. B

m'a dépeint mon avenir sous les plus tristes couleurs

jusqu'à la poétique qu'il a fait intervenir dans ses plaidoyers. Oui, vraiment, il ma fait un cours de liberté, et a flétri en termes énergiques, comme on dit dans les journaux, libéraux, le stupide despotisme des czars de Russie, l'esclavage où il tient ses sujets, qui n'ont de fortune, de nom, d'existence, que sous sou bon plaisir ; tandis qu'en France, il n'est à petit être qui n'ait un protecteur dans la loi : un peu plus, il m'eût dit, dans son style de 93, qu'il valait mieux être la citoyenne Henriette Vallée, marchande de toiles, que la comtesse de Maskiew. Tu comprends que ce sont là des intérêts qui touchent assez peu une jolie femme; aussi a-t-ii tenté une autre voie. Après s'être vainement escrimé contre la Russie en elle-même, contre son gouvernement absolu, 9 s'est mis sur te compte des Russes en général. A son dire, c'est de fat barbarie enâimancfaée, que leur politesse^ leur «spritj leurs belles façons, jusqu'à l'indépendance de leurs opinions; tout cela est un luisant qu'ils prennent à la frontière comme un passe-port pour la civilisation. Sur ce chapitre, il m'a cité des moralistes, des historiens, des publicistes, jusqu'à Napoléon, ma chère, Napoléon lui-même^ dont il a cru devoir me redire une phrase assez sotte : « Grattez le Russe, et vous trouverez bientôt le Tartare. » Je l'ai arfèté au moment où il allait faire de ces généralités, une application directe au comte de Maskiew.

Mais je parle sans cesse de ton frère, et pas de mon mati qui est un homme charmant. C'est un diplomate qui a vu tout le grand monde de toutes les capitales de l'Europe. Il a été en relation avee presque tovs les noms illustres qui ali-

352 SOUVBMIRS DE L*ARIFG<:.

mentent la convenation. Il a connu lord Byron à YedisCv Scott à Abbotsfoid; Il est un peu parent par sa mère, qui était Allemande, de M. de Mettemich, et il a une cousine mariée à un neveu de M. GanniDg. Entre nous soit dit, lia été ramant de la..., cette danseuse si rayissante, et de la.'.., la fameuse cantatrice italienne qui a refusé un pair d'Angleterre qui voulait Tépouser : et puis il m'adore. Du reste, il a ces grandes manières qui n'appartiennent qu*aux étrangers, et cette élégance de politesse partie de France pour aller se réfugier dans les cours du Nord. Il ne me refuse rien de ce que je loi demande, et, avec la plus complète science du monde, il se foit gloire de se laisser guider par moi, soumettant, comme il le dit souvent, sa sauvagerie moscovite à ma bonne gr&ce parisienne, quoique tu saches bien qu'il n'y a qu'un an que j'habite Paris. Mais, ma chère, quand on naît d'une nature distinguée, c'est l'afiTairede quelques mois pour se mettre de niveau avec toutes ces femmes qui font laloides salons et qui dirigent le bon goût à chaque renouvellement de saison. J'oublie en t'écrivant le véritable but de ma lettre. Le comte avait mis dans ma corbeille un portefeuille ravis^ saut enfermant une somme considérable; c'était pour mes présents de noces. Tu devais avoir le premier : la fausse positioa où ton frère m'a mise vis-à-vis de toi m'en a fait letarder l'envoi. Cest peu de chose, cette petite montre de Lépine avec sa chaiae ; mais on ne sait que donner à une demoiselle. Tu n'en es pas encore aux parures, ma chère. Adieu, je f embrasse comme ma meilleure amie.

EOGËNIE, oomteése de Msuàkiew,

P. S. Ton frère m'a fait un singulier conte. Il y a deux ans, je ne sais pourquoi, je lui écrivis un mot. 11 prétend qu'à a gardé ma lettre comme une relique, et que, comme une relique, il n'a pas voulu l'exposer aux chances de son dernier voyage au Mexique, et qu'il te l'a laissée enff^rmée dans une espèce de médaillon. Si tu trouves ce chiffon, renvoie-le-moi. Tu dois connaître, par ce qui est arrivé entre Charles et le comte, que celui-ci est un homme qui tirerait vengeance d'une iudiscrétion, si légère qu'elle fût.

Au moment où j'achevai cette lecture, Henriette entra; je

SOUVENIRS DE L*ARIË6B< ^^

ne toq1u3 pas ajouter le mensoDge à la curiosité et lui remis cette lettre : elle me parut ravie de ravoir retrouvée, et me demanda si je Favais lue. Je lui avouai mon indiscrétion.

— Pauvre Eugénie! me dit-elle, j*ai là les deux seules lettres qu'elle m'ait écrites depuis celle-là, et à elles trois elles font une bien triste histoire.

— Pauvre Eugénie! répétai-je, tout étonné de cette exclamation; j'avoue que je comprends mal votre pitié pour la femme qui a pu écrire une pareille lettre, cette femme eûtelle été depuis la plus mallieureuse du monde. C'est le délire de la plus sotte vanité ; c'est la sécheresse de cœur la plus impertinente que j'aie jamais rencontrée.

— Homme que vous êtes, me dit Henriette, que vous comprenez mai le cœur des femmes, et que votre jugement sur leur compte est quelquefois ingrat et léger 1 Vous ne voyez dans cette lettre quimpertinence et dureté; moi, qui suis femme, j'y devinai tout de suite du malheur. Tenez, puisque vous avez la prétention de faire des romans^ je vais vous conter cette histoire. Je n'y aurai pas grand mérite, car les deux lettres que voici en feront pour ainsi dire le drame, le reste n'étant qu'une sorte de conunentaire explicatif.

Eugénie Tersin était ma compagne d'enfance ; elle fut ensuite mon amie de pension. Nous quittâmes la classe et le dortoir le même jour, pour entrer dans le monde par la même porte, celle de la pauvreté, étroite et basse, mais pas assez pour que l'espérance n'y passe pas avec la jeunesse, Nous nous aimions trop pour ne pas rêver ensemble notre avenir; moi, avec ma figure médiocre, mon talent de couture et ma sonate de pianoi je ne pouvais raisonnablement espérer qu'un avoué, un notaire, un receveur de l'enregistrement; je me trouvais bien audacieuse quand je m'élevais jusqu'au sous-préfet (n'oubliez pas que c'était sous la Hestauration). Quant à Eugénie, avec sa belle figure noble et , suave, ses cheveux noirs qui bondissaient à flots de son front à ses épaules et de ses épaules à sa ceinture, ses yeux supérieurs, sa taille de reine, l'harmonie de sa harpe et l'empire de sa voix, je ne lui voulais pas moins qu'un prince, et elle ^ptait volontiers le prince. Puis c'étaient des romans infioîB, des événements impossibles pour ne pas séparer mon

mmé 4t 9Mk 'ptiusQy et lâvse lonâ ensemlDiie; puis scms litoUB dym joie ^ ia dé&ite es iiD3i»ile& îcKigiîiiaitioas Taineues pur b^U^aca qm sépane le prince^ l'avoué, da^vertiiBecneiit 4e nû-nvre houb éveàita dès iè%'es prii&s cr uellemud fDtt AOinjeft. Une coaame dhes (foi Bagéiâe vivak se laiiSsa mourir soudaineinciLt, et avec die dispaîvt âa peDskm de ^veave ëe généiai. L'avenir se rédniedt' à un asâe et au pnn ée la vie. Je gagnai ane miraite pour la^ie âass ia naoBOH'deiBatarBte.^quitdétefitait cetle cbarmonte fiiie purce qvMe ét&Ét plus belle <{ue moi. ie œ pue iià sauver, à la pnvi» eilKit, Ions les mots commia, par leMpieLs •on vats soufflette d'uQ bienlût: elte déviait fort malheureiise et se réaelut à dhevcfaier «ne enfaut à élever ou ime vieiiie lEeimne âutmttaer. LaiâeiUe femme anriva 4oiit d'aboni ^ c'^tidt «tte

dana G q«i s^éa Eugénie sur sa beauHé. le crcôs que

cette femme eut un instaot l'idée de nœttpe ks beii^de^ moiaettes<ie oeatpa^ieà la BiDd&, oomoie ^out tes iteaax ckasBema* Ikt imiiis ne oe&sait*elie d'adanner son aepiatifia, en lôpétant sans 'oesse : ^ is a^AceoBais jbqs htamceupde fautes oemiae ça»

Junskl td'aikr plii» loin, ii faut vous dirs^tte ce ftit «ta ma tante, pendant ce séjour de quelques mois, que Gluato et Eugénie m neaCDairàœaoït. Charies ÙA le deroâ^ 'oeup pçorté aux lèves 4e fciuce. ûa ne caloala pias que but Vu^tnir ijaJsoBaabto dtm jeane n^jgociaat; naais veyes qn^iiss"^ nuuent déjà.

Leur amour fut plus sérieux qu'iJs ae iKostoat d'abord:

iiyadaosJieoaffactèredeCbarlesuiiepa&fliaQnéBoiae^ui é ^usme peratettes d'eœpUiQper ua barbuBÉane^eann jai^ nier» s'eê^pruBkmjte par des actioas plu tût ^ue (par lâes pare» les. 1 reateadre pariar, on «eût dit quec^étast un amoai^ioc assez vulgaire, saas larmes, m seriaeatSv m fiareur, ni désespoir. Cbez Eugénie;, il y avait ualoadâ deiaiieasiité^.quenB' aouciance joyeuse de la jeunesse a diasimuJée d'aii<^ et ^ TàSectation de la frivolité a ensuite faussée toat k tiàL fisai q^iltèrent doucement, mais avec des paamesses^'ils nianat tous Jeux pour sacrées. Madame G,..^ emmena fiagémai Paris : ce fut là qu'Ru^éme comoMença à se perdre. ÛBraa te n'entends pasce mot dans l'acceptioa ordm«iiie>daaiaBiK ip ne veux pas dire que ce fui là qu'elle pût daaoAavaissaa-

SOUVENIRS «£ 1,'j^RiÈ^E, 256

timeats,» i|t*elie ouMa ses devoirs d'honnête fille,.et qu'elle fit quekyue «boas d(mt<elle fût noMfir- Noa : maifiœ fut à Baiîsqii'eliepritk vieen veo^ance. Là, belle etcJMurwiate, elle lat kèsotenlée des dédain» de mille femmes qm lui ap^ pWKydèeiU sa^omesticibé sur le ocbui, pour M faine papier par des laiimee le tort d'être plus he\k qu'elles; ià, douce et mhbk, ^e fut kproie des ao«i«ierîe8 <ei 4es!i»opas âfidiiiiteBAs. BAgardée d'abord par tes ibÀnmea qui ia teMMraûeiit ibeUer; dédaignée À leur ptenûéie ^iiuefllion qui leur .uppMoait qa'cUe était pauirrer, sailiée de «cet abandcm par tes iWtres jAUibes tilles en mots o^ se t^dutsaient ainsi pâKr elle i « tmfiertiiieale qui a oui fue sa figure pouvait lutter avec le mérite de aotoe fortwe et de Bôbre poâtioB; • ravah^e par lesprdpositiODB ialàMMS «de vieux libertins, doost ^pjnkpuBttJifl pottssèreirt reachèoe juscpi'^à saûLante môlAe Irancs par au, £i4géiMe» douoe,. aobts^ telLs,. jela au «oiei ce cri de rage etde désespcÂr : ^

M Ok\ i)ui8Sé<:ieumjflaffpoflBcle]iiiedfi«rceiDOiide^fiie fiHde ai iadîgaM^eatl « A ee aoneut» iStfréfltala. le oenle de ltas]ae:v«L Ghailes était auaa à Caria. Le* pÉener trouva Bagénie daos ceB(8QtttiAeQl« et^n proftta aase &*ab doute; Cbaiies 4es devinaet lea agcxava par «a présence, fie sevait'lB caade noua £aise ici le portrait de >ce &tt9ft6««ieet àiNMn n'avait ibesniade tiK>ia pcHDtcaUa 4 ^ qpececi ueiroiH «embie pas une «x^ceptioa ; pses^e tout grand seigONir ruase eu e^tlà. Xom Russe est tsois boniBAs : «aùÂ le piemie^ rencontrerons tout à rbeure les deux auloes. Un hotome grand, d'une lieUe ligure blonde où l'habitude de ae bienteinr Jette une sorte de digaiié ; dont la i^iutatiou de fioes» (|uVmt les diplomates du ^ord fait traduire l'iasigii^Qoe en faa[bile retenue* fin costume parfait, pwsé toujours aus.iBelileurs tailleurs dont Saint-Pétersbouig «fitiert liMlralt par lea ' journaux de mode qju'il lit beaucoup,; uu empressemeiitiastueux pour les femmes, décalqué de vieilles aneedetes du aiëclede Louis XIV ^. une fortune colossale «et quiae ounpte par liommes : $out cela fait un-Riisse^ et taiaait duicoaite de ■askiew une espèce dbommes dont H y a uae espèce de femmes qui est fort curieuse. Ces femmes étaient ceUai^ tmiouraient lugéiue ; le comte traversa leur ceMla pooc meittre toul son avoirs nom» personne et fortune -aux pied?

de la demoiselle de compagnie. Ce fut un magnificpie coup de ibé&tre qui écrasa tout le monde de surprise. Ghasles, que madame de G... avait admis dans son monde par charité pour Eugénie, pour qu'elle eût à qui parler, Charles seul n'en fut point troublé; le pauvre garçon compta qu'un amour promis, et, mieux que tout cela, qu'un peu de raîson lui vaudraient la préférence. Il avait mal jugé, comme presque tous les hommes jugent mal, quand ils luttent contre un désir de femme avec des droits positifs. Charles, qui avait déjà fait un premier pas de fortune, se posa brusquement le rival du comte de Ma&kiew. Ce fut une bonne fortune pour le salon de madame G... Eugénie et son petit marchand de toile leur parurent une agrégation tout à fait sortable. On humilia le comte de Maskiew de la mièvrerie sociale de son rival, et on dit obligeamment à Eugénie qu'elle était bien heureuse de rencontrer un aussi honnête homme que M. Charles Vallée, qui voulût bien se charger d'une pauvre fiUe comme elle, il pauvre 611e pouvait repondre à ces félicitations impertinentes par un titre qu'enviaient toutes ces femmes ; la tentation était puissante : seule elle eût peutêtre résisté; la poursuite de Charles la fit mentir à ellemême. Refuser un comte, une fortune^ pour nen^ c'était un triomphe de vanité qui eût suffi à Eugénie non recherchée par Charles pour répondre aux dédains du monde ; Ta venir lui pouvait offrir mieux; mais le refuser pour accepter un mince bourgeois, c'était justifier ces mots douloureux qui tournaient incessamment autour d'elle :

•— Cest bon pour un comptoir et ça ne comprend pas autre chose; le comte de Maskiew lui présenterait i^ sceptre qu'elle renoncerait à l'aune. — Elle serait à mourir de rire dans un salon, à mourir de rire dans une loge d'opéra, k mourir de rire dans un équipage.

— Âh ! se dit Eugénie, je veux leur donner cette joie.

Elle pleura trois nuits de suite et épousa le comte de Maskiew en aimant Charles. Le comte de Maskiew était d'ailleurs un homme d'honneur, un homme brave, un homme à idées élevées. Il avait résisté aux coquetteries de mille autres femmes, avait légèrement blessé d'un coup d'épée Charles, qui Favait regardé de travers ; et lorsqueEugénie lui avouait son obscure naissance et son manque de fortune, 0 avait lé-

SOUVENIRS DE L*AUrÉGF:. 25T

ponda par des maximes banales de grandiose généreux. Il avait mis au-dessous de la beauté, de la vertu, des grâces d^Eugénie, tous ces vains avantages de fortune qu'il ne devait qu'au hasard ; il poussa L'enthousiasme jusqu'à citer ces deux vers mal rimes :

Les mortels sont égaux ; ce n'est point la naissance, Cest la seule vertu qui fait leur différence.

Bogénie mariée prit une éclatante revancl^; elle se fit un parler, un air, des sentiments à l'unisson de ceux qui l'avaient si longtemps molestée : seulement elle le prit d'un ton plus haut que ses anciennes rivales, pour dominer le murmure commun ; ce furent six mois d'un luxe, d'une frivolité, d'une impertinence sans égale. Elle arriva à faire solliciter l'entrée de son salon. Et cepecdant elle souffrait d'avoir aimé et d'aimer encore dans ce tourbillon de triomphes ; mais à chaque douleur elle appliquait un nouveau succès de vanité ; vanité de position, vanité de fortune, elle les eut toutes, même celle de son bonheur. Charles eut Tair de la plaindre; ce fut alors qu'elle m'écrivit cette triste lettre que vous avez lue, cette lettre qui commence par : « Je suis heureuse. » Pauvre malheureuse femme, que je devinai toute nue sous le clinquant de ses impertinences ! si vous aviez bien regardé ce papier, vous auriez vu qu'elle y a pleuré à chaque page. Pendant ce temps, le comte de Maskiew ballonnait d'être le maître du salon le plus recherché, le mari de la femme la plus brillante. Tant que le bonheur marcha du même pied, tant que le comte et Eugénie confondirent leur àme dans des jouissances de vanité, ils crurent tous deux s'être choisis chacun comme le seul être que Dieu eût créé pour la félicité de l'autre.

Un grand événement, dont ni l'un ni l'autre ne purent deviner les suites pour leur existence particulière, remit chacun à sa place et dans ses vrais sentiments ; ce fut la révolution de juillet 1830. L'empereur Nicolas, ce Russe des Russes, ne comprit l'usurpation que de frère à frère. Cet empereur de six pieds, grand comme son empire par l'étendue, se prit à grincer les dents de fureur contre la révolution française, et il ordonna à tous ses sujets de rentrer au

258 fiOUVENIRS DE L'ABIÉGB.

giron de Tempire. Dans le giron de Fempire étaient pooi le comte de Maskiew son nom, son titre, ses vingt mille paysans, tout ce qu'il valait ; il y retourna et emmena sa femme avec lui à Saint-Pétersbourg. Charles s'y trouvait par basard pour des aiïaires importantes. Eugénie partit avec de enids pressentiments; il lui vint à l'esprit que ces phrases sur Tesclavage d'un seigneur russe , phrases dont elle avait tant ri, n'étaient peut-être pas si ridicules. Ëilc considéra comme une consolation de trouver Charles à Saint-Pétersbourg; c'était un Français, un ami. IjC mot patrie prenait un sens dans le cœur d'Eugénie. Il en est presque toujours ainsi de ce qu*ou a, on ne le mesure que quand en le perd.

Henriette s'arrêta à cet endroit de son récit, 4ît, apiès un moment de réflexion, elle ajouta : Je crois vous en avoir assez dit pour que vous compreniez la seconde lettre d'Eugénie. La voici, lisez-la ; elle me l'écrivit six mois après sen arrivi^e en Russie.

Saint-Pétersboarg, mars 1S31.

Ma bonne Henriette» je t'écris tout en larmes; c'est m événement bien affreux, bien imprévu, que jie n'ai pas été maîtresse de prévenir, et dont il ne faut pas que lu m'accuses. C'est une fatalité que ma vie. J'ai fait à Charles tmit le mal qu'il pouvait souffrir à cause de moi. 11 y a ua an, i'ai brisé sans pitié les espérances de son coeur ; aujourd'lauk j^'ai peut-être ruiné pour toujours ses espérances de fortuûÊ;i,'ai fait plus, je lui ai mis au cœiu une veageance impossible. Cependant il vit ; peut-être sera-t-il près de toi avs^l que; Bia lettre ne te parvienne ; il te dira ce qui lui est arrivé ; mais il ne sait pas ce que j'ai souffert ; il faut que je te le dise» moi ; c'est tout un récit. Mon mari est absent pour deux jours, j'ai le temps de iiassembler mes idées; toi seule poa bien leb compren Ire ; mais, pour les compreadre, il faut que tu puisses pénétrer dans les intimités de ma, nouvelle vit. Hélas ! ma pauvre Henriette, c'est une misérable chose qa'un palais et des esclaves. Oh ! notre bellb province, son soleil brûlant, ses grappes mûres, notre patuvre robe 4e mousseline et notre large chapeau de paille, nos révee de lout ie

SOUVENIRS DE L'aRTËGE. 3.S9

jour, nos protnenades du soir ! ne méprise pas cela, c'est du bonheur. Tu ne t'en doutes peut-être pas; moi je te sais.

I^ous quittâmes Paris le 30 septembre 1830. Tant que now voyageâmes siar la terre de France, mon mari n'avait d'antre entretien qme de me vanter la magnificence princièfe dont 3 'allais être entourée. Cet enthousiasme s'attiédit peu à peu ; lorsque nous eûmes atteint rÂutriche, il prit au comte nue sorte d'inquiétuée sur la réception qui nous attendait en Rus^. C'était un doute léger, un regret dt ne pas pouvoir me don^ner dams tout son éclat le bonheur q^u'il m'avait promis. Mais, disait-il, qia;'iisipo(irte?nofus possédons ce <îui faite bonlieux et ce qui partout force la considération; d'abord, pour le bonbenr, un amour inaMérable l'un pour l'autre; ensmte^ pour la eonaxiérations une fortune d'une telle én<n:mit)é qu'eue est «ne puissance qui ne peut manquer de flatteurs. Le comte demeusa dbns ees-alternatives de crainte et ée coiù" soiation juscfu^à la fcontièiie de Russie. Une fois dams \e rayon de cet empire:, il sembla que quelxpie chose lui pesait sur la tète, son inquiétude devint plus alerte, il s'infovmaiit ài chaque ville de ee que Ton pouvait y sarvoni dies paroèes de NI- <io\9». Puis il revenaitlristo et abattu, me disaol :

^ H nous fànira de k prudence^ chère Siigénàe : l'empereur'est fufieoaL cmutre la Fnunoet et vésitabl^nentil axaisoiit c'est un peuffle dejaoaiUBLS qui ne peut se tenir eniep«8. Qe^efoàjmt il m^ime, et puis, après tant, jie ne soUUcile iâc&, ]e n'ai besoin de lien ; » on nous reçoist masl, nous nous vetireiroiisi à Mmooui.

MQ8O0u,,etièie Henriette, est te refti|^ des (Usgiaciéftetdes mécunteats en RuBrâ. SnleiDentt on eatoind parméooniteHts les seignevs (iB^ûD neraçoit pas ikteicnur et qui ont le ean- Doge de fl^ewevenr qu^cm ne Los reçont paB«.ILe8 nouveiies façons de mon mari m'affligeaient sans trop me surpreudoe. Je n'étais p0SflDDfrnw rappeler ce que ji'amis entendu dire de l'obéissance des BwstSL JD'aâlIewB, je If aArooequele séjour •Ile iMCQn ms «e paraissait pas pims. elfroyalde à «uqpporter que celui de Saint4hâaBrslx»B?g. Moins de fdte»etuB peuflMs éelbsrtft, c^étalefit déjà dteuxlbesoinsdiemenccsor; mais le «omla en Maskievr ansût jeté dass tarmCe son dernier cri >de courage et d'indépendanee; arriivé awx portes^te 9sémU

5ftA snrvKNins nr î.'ARif:f:K.

Pétersbourg, il deviat paie et hagard, et il finit par s'écrier douloureusement :

• — Que dira l'empereur ? quelle joie pour mes ennemis, s'il me fait un mauvais accueil ! et pourtant je ne veux pas quitter la cour, non, assurément, je ne la quitterai pas \ ainsi, madame, préparez-vous à supporter toutes les privations* si l'empereur le veut.

l'étais confondue. Que me faisait l'empereur, à moi, dans ma maison, dans notre intimité avec quelques amis? car, je l'avoue, j'avais assez de la vie d'apparat. Enfin nousentrâmes dans notre palais ; il n'y avait pas moins de deux cents esclaves. Je fis demander une femme de cbambre : il n'y en avait pas. Mon mari ordonna de m'en /aire faire quatre : c'est le mot. On m'amena vingt jeunes filles, et on me dit de choisir celles qui me plairaient. Je n'y comprenais rien ; j'en désignai quatre fort jolies. Dn homme à barbe rouge les emmena, en me disant que c'était l'afEàire de trois jours. Voici ce que j'appris au bout de trois jours. On avait envoyé chercher une marchande française assez élégante, et on l'avait largement rétribuée ponr se faire habiller et déshabiller toute la journée, en indiquant aux quatre malheureuses comment il fallait s'y prendre. Uhomme à la barbe assistait à la leçon avec une grande lanière en cuir, et à la moindre maladresse, il fouettait ces pauvres filles sans nulle pitié. C'est ainsi que tout s'apprend et s'enseigne en Rusne, depuis le génie du musicien jusqu'au métier de balayeur. Le quatrième jour, mon mari me dit que nous irions au spectacle, et l'on procéda officiellemeat à ma toilette. Je ne fus pas peu surprise de voir entrer dans mon salon de toilette quatre laquais armés de flambeaux, servant d'escorte à mes femmes de chambre. Mon mari était présent. Ne sachant pas le russe, je le priai de renvoyer ces hommes.

.^ Qui ça? me dit-il avec un profond étonnement»

— Mais ces quatre honunes, lui répondis-je.

U sembla qu'il cherchait quelque chose qid ne se trouvait pas dans le salon ; puis il me dit en riant :

— Quoi! ces esclaves? Mon Dieu! est-ce que vous aimeriez mieux des candélabres? C'est moins commode, on n'en débarrasse pas aussi vite le salon.

dOUVENlRS DB L'aRIÉGE» 361

— Mais je n'oserai jamais...

Je no pus achever, tant i*étais honteuse.

— Bon, me dit-il, dépêchez-yous, ce sont des esclaves. Te dire, chère Henriette, toute la portée de ce mot en

Russie, c'est impossible. Un esclave, c'est un meuble; une femme s'habille et se déshabille devant des esclaves avec moins de honte que nous devant une glace. Dire que ces gens n'ont point d'yeux pour voir, point d'oreilles pour entendre, c'est une phrase stupide et vraie. Jamais il n'a pris à un esclave l'idée de trouver sa maltresse belle ou laide. C'est cette vérité sous ses deux aspects, que, n'étant pas des hommes pour nous, nous ne sommes pas des femmes pour e]Lix. J'ai appris cela depuis. Ce jour-là, je renvoyai mes quatre flambeaux , au grand déplaisir de mon mari. On m'habilla , on me coiffa passablement : ce talent avait dû cotlter un quart de la peau de leurs épaules à mes femmes de chambre. Nous partîmes pour le Théâtre-Français en voiture à quatre chevaux. Quatre chevaux, chère Henriette, c'est 16 dernier droit de la noblesse. Quand on est gentilhomme en Russie, on ne dîne pas, et on a quatre chevaux! J'entrais au théâtre : je crus que Ton m'avait menée au musée de quelque fameux Gurtius. Tout le monde était assis» droitj, roide, agrafé, boutonné jusqu'au menton, immobile, les yeux devant soi, sans regarder personne. C'est que l'empereur venait d'entrer dans la salle et passait la revue des spectateurs, bouton à bouton, agrafe à agrafe. Chacun s'offrait h la toise impériale en uniforme exact; mon mari se posa en soldat pour se laisser voir; je le regardais faire, et je promenais mes yeux de sa figure épouvantée à la lorgnette de l'empereur, lorsque le comte me dit tout bas et presque sans remuer les lèvres :

— Tenez- vous ; vous nous perdez. ».•;.

Je regardai dans la salle : tous les yeux, je ne di» pas toutes les têtes, étaient tournés vers moi. On m'examinait, mais on m'examinait sans' remuer; l'espérance deladi^ràce d'un ennemi ne fait pas un pli sur un visage russe regardé par l'empereur. Je ne savais si je devais éclater de rire ou pleurer. Je ne puis te dire quel instinct d'imitation me rendit immobile et roide conmae tout le monde.

— A la bonne heure, ms dit mon mari.

SQUYfiMniS B£ L'aRIÉGB.

Pétais avertie : je laissai finir le spectacle en remoant des idées d'orgueil et de mépris dans ma tète, sous Tappareace d*uDe complète immobilité de corps. Gela fil bon effet; me» man se rassura. Un aide de camp yint lui dire que Vempereur le recevrait le lendemain \ il attendait son ordre d'audience depuis trois jours ; je ne devinai sa joie ([u'à la profondeur de ses remerclments salués. 11 parait que cette grande nouvelle s'apprit dans le théâtre. Le soir nous eûmes cercle : nous eûmes la belle comtesse Zaradesky» la brillante comtesse Sclu...., q^ui me fit mal^car elle était Polonaise et pensait russe. Notre faveur était grande , car elle nous amena jusqu'à la fière» vieille et arrogante princesse Dol...., et sa petite-fine la princesse Vaninka, âme française égarée À Saint-Pétersbourg ; la Russie qui meurt et la Russie qui voudrait naître, un bomme charmant, un vieillard, le comte Romantzoff, digne d'être de là cour de Louis XIV; un sot, le comte de L...., autrefois perruquier français, bien fait pour devenir un grand seigneur russe. La causerie de tout ce monde n'était pas sans quelque gr&ce, lorsque je m'avisai de prononcer le nom de Tempeieur. Une femme qui se prendrait à jurer, ne jetterait pas tant de surprise dans un salon de Paris, que j'en causai pour avoir nommé Terapereur. Le comte était si tremblant, que, loi qui a de Tesprit, n'eut pas celai de tourner ce crime en plaisanterie; il demanda ^râce pour hii et moi, et on lui promit, comme preuve de dévodment, qu'on ne dirait pas que j-'avais parlé de Pempereur. Le soir, ce fut une scène de mon mari. La peur de Tempcreur Inî (tonna le courage démettre à nu îes misères bontenses tfe son existence prineière. Je m'Ôlafe trop levée pour un uniforme, ou si ta Ifcifmeis mieux,, pour une noùesse de ^xiême dnsse, pas assez pour '«ne de seconde : il ne fisSait répondre que de la téte^au salut tPnn chevalier garde, et m'informer de la famille et du «Mentt'an général en.chet. IVivaiîî famsé^ftas af«ç tm^ Rrançaîse. C'était mal vu r les Fnmçma'èoni «enpçorinés d'avoir dw iééte» à eux ; il rfêtmt fas néceHswre-de llatfficber publiquement, le votrfss répondre q«e jevïvraifl sente, que-jeresteraischeimot'. GefiMtnt éenonvettes tfempétes; mon mari me demanda si j'ïrvai» envie 4e- -eoospîîer et de Penveyer en ^â>éti&. *^ ^isna^hm» C'est moi qui étais fofle.

SOUVENIRS DE l/ARlfiCR. S6S

Le lendemain^ mon mari alla chez rempereui ; il rootia tenant à la main une carte de visite. Il se pcomenait fort agité dans le : 'on ; c'était à la fois de Thuoieur el de rembarras. Je me sentis gagnée de cet effroi russe, qui se respire comme l'air et la vie. Je lui demandai en tremblant» «i Tempereur Tavait mal reçu.

— !Ion, me dit-il, j'ai tout réparé. Son accueil a été 86* vère : — Yous avez épovsé une Française? m'a4-jll dit

- — Quil flire, ai-je réypoodui, la fiUe d'un ancien émigré.

— Gomment? m'écriai-je, monsieur, rougiriez-vous de ma famille? Je suis fiUe d'un capitaine de l'empire mort ^ Waterloo.

-* Que dites-vous là ! s'écria mon mari en regardant autour de lui CQxnme si nous eussions été sur la placée publique ;iJ ne manquerait plus que l'empereur l'apprit^ et qu'il apprît que je lui ai menti. C'est à peine si l'assurance qjBie |e lui ai donnée que vous étiez iîUe d'un vieux gentilhomme ruinée par la Révolution a radouci sa sévéïitéc

Je voulus faire une observation.

— Ah! madame, dit Je comte d'un aur que je ne lui avais jamais vu, qae je ne lui auiais jamais supposé, c'est une affaire faite, vous vous y conformerez. Votre père s'appelait Tersin, nous dirofns de Tersin ; heureusement que ce nom ^st encore assez convenable ; de Tersin, cela va bien.

11 s'arrêta, puis il reprit en frappant la terre du pied :

— Mais, monsieur Charles Vallée?

. "% nom me tomba dans le cœur comme une goutte d'eau glacée ; je devins pûle.

— 11 est ici, dîs-je en tremblant. .

— Oui, répondit le comte avec colère, voici sa carte.

— ftnprudent ! pensai-je en moi-même, toute saisie du souvenir de son amour.

— Oh ! me hàtai-je de répondîre, je ne veux pas le recevoir.

— Au contraire, dit vivement mon mari, il faut le recevoir, vous, et seule.

Je ne comprenais pas. Mon mari s'irrita de ma stupidité française.

— Ne voyez-vous pas, me dit-il, que cet homme vous

364 SOUVENIRS DE L'ARIÈGC

connaît, qu^il connaît votre famille, qu'il peut tQut dire et me perdre? Je revenais rayi de ma réceplioa à la cour, quand j'ai trouvé le nom de ce misérable.

— Misérable ! m'écriai-je à cette injure.

'— Eh bien ! me dit mon mari, qu'est-ce qne c'est que cet homme? un marchand, un négociant, ce que vous appelés un bourgeois en France, et ce qui ne serait ici qu'un moujick qu*on ferait b&tonner pour le faire taire.

— Mais c'est un homme à qui vous avez demandé raison d'une injure à Paris ! lui dis-je avec colère.

— A Paris, me dit le comte en ricanant ; Paris est Paris, et Pétersbourg est Pétersbourg. J'ai fait assez le Français pour que vous vouliez ^re un peu la Russe; mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit : ce jeune honmie vous a aimé, il doit vous aimer encore ; il faut le voir et obtenir de lui qu'il se taise sur votre compte, ou plutôt qu'il dise conune j'ai dit. Tous avez trop d'esprit pour ne pas arranger cela.

J'étais outrée, je refusai nettement. Ce fut le tour de mon mari d'être stupéfait, stupéfait de ma résistance^ stupéMi de mon obtusité.

~ Mais je vous ai dit que je le voulais, madame! s'écria- 1il avec emportement ; puis il sembla réfléchir et ajouta :

— C'est que vous ne me comprenez pas, assurément. Je vous ai dit ce que j'avais répondu à l'Empereur, qu'il ne faut pas que l'Empereur soupçonne que je l'ai trompé; qu'il y va de ma fortune, de mon avenir.

Cette suprême raison de toutes choses finit par me frapper moi-môme. Cette religion de TEmpereur m'épouvanta ; il me fit l'effet d'une destinée qui pesait d'un poids souverain sur toutes les existences. A propos de Charles, je me rappelais ce que Charles m'avait pré(Ût, et en punition de ce que j'avais méprisé ses conseils, je me soumis avec résignation au malheur que j'avais voulu : je promis tout ce que mon mari me demanda. J'écrivis à Charles, il vhit. Je lui dî^ ce que j'attendais de lui; il en sourit de pitié et me donna si parole de faire tout ce que je voudrais. J'étais bien honteuse en lui parlant. Hélas ! peut-être n'étais-je que ridicule, et la vanité a souvent fait de ces inventions où l'on ne voyait pas de crime. Mais dans ma position, désavouer son père par lâcheté, cela me semblait un sacrilège.

SOUVENIRS DE L*ABIÉ6E. 20^

A ce passage, Henriette posa la main sur la lettre que je tenais et me dit :

— Que pensez-vous maintenant d'Eugénie?

— Mais, répondis-je assez embarrassé^ c'est votre amie, et je ne veux pas vous 6ter la bonne opinion que vous en avez gardée.

— Toujours le même, me dit Henriette, jugeant sans regarder même la date d'une lettre. Voyez, Eugénie est partie le 80 septembre 1880, elle m'écrit le 1 5 mars, quatre mois après son arrivée à Saint-Pétersbourg. Vous avez lu ceci comme un résultat des premiers jours de son arrivée, comme une appréciation formée de prime abord dans l'esprit d'hugénie, et vous trouverez que cette femme juge bien vite des choses qu'elle a à peine vues ; se rend un compte trop exact de ses sentiments, pour qull n'y ait pas de sécheresse dans un cœur qui se voit si bien et s'exprime si clairement. Il y avait quatre mois de passés à Saint-Pétersbourg lorsqu'elle m'écrivit cette lettre; mille choses étaient venues éclairer le trouble inouï où l'avaient jetée ses premiers pas dans sa nouvelle vie. Mon frère m'a raconté dans tous ses détails cette entrevue dont elle ne dit que quelques mots; quelle confusion elle éprouvait en lui demandant de mentir sur le nom de son père; comment elle voulut d'abord en faire une plaisanterie, et comment, suffoquée tout à coup par les larmes, elle éclata en sanglots, et avoua à Charles ce qu'on exigeait d'elle. Ce qu'Eugénie dit dans sa lettre et qui vous parait si dégagé de ce que vous appelez convenance, et de ce qui n'eût été qu'une sentimentalité hypocrite, tout cela n'est que l'effort d'un cœur brisé qui arrive à dire simplement ce que moi j'aurais écrit avec désespoir, surtout après quatre mois de la vie qu'elle avait passée. Continuons la lettre, je v^it^ vous la lire.

« J'obtins de mon mari que Charles viendrait quelquefois les soirs où l'on me laisserait seule ; il venait, et nous causions un peu. »

— Voici ce qu'il fallait écrire à la place d'Eugénie, dit Henriette, en s'arrétant à cette phrase :

« Mon mari, qui avait peur que Charles ne divulguât mon

secret, m'ordonna de le recevoir, bien qu'il sût, au fond du

• cœur, que je l'avais aimé. Il nous livra sans défense Tun

^66 S4MIirKVItS DE L'aHIÈ&B.

vis-à«yi8 de l'autre au ressea&Be&l d^lne pamoA frile. Charles était incapable de Touloir m'en pai kir ; mm ik m'ea parla, et moi, pauvre fèouM ÎBcUe., je me défeiMlis de Té- Gouter ; je soufiiaiB, il me plaignit, mm je n'oBais pas lui en être recQDoaiagante ; et peâdaat €e leapa, le eoate 4e Maikiew, redeyenu courtisan russe de tout son être , passait sa iria dans \ei autîchaiDbres de rBmpefew ou éUB deacerdea otL lai;.'U absorbe loul oe que Fédocatioa a yi» laianr de peoséa an eux. RxduB des. afiéiseft de l'Etat, è» ioulK apéculatioQs de ragricaiture el de ViadAstiw^ csnadétant Jss arts comaoe des aiéMera dont faut le ménle réside! dans me habile application du bfttou, ils cooeenArenl sur Tari de Manier des cartes et des éé» toute- la saeacité de leur eapiil, toute la fiuesse de kwr race froide. Bfc eoomie M faaÉ qae cette umqae occupattou ^ue leur laîase k despotiasoe inspérial ait un intéoèt» ils j intésesseiit leur fortune. En ftisaîa, SB se ruine d'un niillioD de reicnu dans les jeux de sakn; ron y gagne aussi une tetune hoBorable et les quaire cbs* Taux Toukis par la geatiHionHiierie dtt pays. Aux vndes Ihmeurs de son mari, Bugéoie devinsit qu'il avait mal combiné un coup de wisHi. Au isad de ses longs apparfeements, eu Charles venait quelqttdaisàaBttipreiidse,aiu boul^ da cette enfilade d'esclaves qui b&cd^t les palais dtpuîB la porte jusftt'au salon , Charles tnouvail souvent la b^lè Kiigéaie» si grande, si; forte, si »ignifi(faement belle, pflte, éti^^ée,.alaBfuiesante, se mouiant 4u corps et du csbv^ rongée par le •clinmt et le désespoir, et u^osaat m se plaîBdse ni regretter. Slle avait de Témotion dMis la. voo., mais sss paroles wtétmvÀ pmftt amères; ses yeux voubuont des larmes^ nnis elles ne tombaient pas sur sou visage , Qbarles lui partait quelquefois de la Fiiai»m, alors teat son être ttessafflaît ; la France à son oreille était comme à celles d'un prisoimier le cri Hberté! elle éeoutait les nonveUes de Fsaoce, eUe demandait, la pauvre femme, si l'on s'y réunissait le sair ame quelques amis pour y causer bonheur, gloire, amour; pear y interroger les toocbes d'un pia«), en niant de tautes les fausses notes qu'on Uû fui dire vielle fl^iafematt â Toa ssrtait encore le soir, au bras de son mari, pour aller deman-> der de la fradeheor aux arbres des jasdina; si Tan ^ cadHlt encore dans une loge: peur ^'y beroer sans faste des

SOUVENIRS QE L'AttÈGE. M

tions da cbaiU itaiieià. Et coawud Glmlea lui âteait que toat cela était akisi, elle regaiidaU aulouff d'eUie, cachait sa lête dans ses msâna, «t. oe pleuiaU pas. Oà pleurer làt qwtad pleuser ? Ua eedwn^ oiiTfe la porte^ tt Mnonce une visita. U fsLut avoir le nie aa visage^ le numUàen à dtstanoeoù tMt e&t aperçu,. eomiDeaté^ ^, ledijt et parte }«sq«*âi TBffipe» reur» qui rate «ette fenune de la Mate de. Béoeptkn. MaÉe je m» laisse emfoster à dire' ce que vdubl éevlea lire; acIievoBs bLlettne.

«' Dtans eùMM» une gmià». Me r ISiarlea imuit in souvent me voir, on le eauût et poaitiveiaeiil^ il amt été ei aoaveot renoeatré daiie: mon aïkia,. qw je crus âe?<ir l'inviter. U ne voulait pas veoic; je Ifei» suppliai poqr ^ae SQQ abseiM» ne fût pe» remarquée, ie négligeai d'oi. a;veslir mm juri,. et. je ne pris pas ^gaide à L'kttmeur qn^il vaMte jouff-là. U était arrivé dea nmcvettes akarmantea de Pologne; remperaur s'en était e&piiqaé en rejetant sur laréveàuten isaaçaise et ear le détostable esprit de ces nû^^rabJes Eraniçaia lies pettHrhations qiûaimaiBnt daos aea EtatÊ*^ Le ^ent éliail au mépris et ài lalniDe che ia Franoe. iu^^ iaac de quel lurieux étonnement ait pœ non mari lorsque entendit annonoeK dans saii aaion tout luuâolé de grands digiétaiBes maaes k nom Itouiieaia et franj^ais de toaâère 1 â eaéeviat pftte de sage «t tooma le doa à Gharies, quand calBMi i^la le salues .: j'unplaiai àm Inère du nBgazd, il eut k généDasité. de ne pas prente garde à cette grossièreté ; mais le comte s'aperçut que ce n'était pas aases pour respieanaga dNMé qui renloBrait; qfàB la. rée^ioa de et français de lias étage, que l'inliflnté qu'il paraissait avoir dans notre maison, n'étaient pas suffisantmeat ^ladlttCées par •oette ÉotpoliteBBe;' d dau un groiqie près duquel' Cihartes se trouva mailiéureaBementy le comtercoamença eentie te franeeet aoatre ks Français une diatEi))e etk style eiirayabie. Iioa taraiter de jaoabinst de révcdiuliaDnasres, de lieuneaux, ne ka pasiU pas ont asaea nt konmage à la «topide haine de so» empereur; il paria de Iles efa&Mer, de tes réduite, et tes traiter comme dea €Bclaves qu^ils étaient. Gfaarles s'SélafDça vei» lui, j'étoufiBûs de koaie et de peur; Chartes prit la paiaie : il défendit la Fnaaae, et rejeta à la Sace de Xmas ces Russes les iofiunies ipSls

2tS SOUTBIIIRS BB L'ARIÉGB.

avajeot dites de notre noble pays. Le comte frémissait de oolére; enfin« hors de' lui, exaspéré par les regaids moqoeois qui lui promettaient pour le lendemain un rapport droonstandé à Fempereur, il oublia toute retenue, il insolta ton frère, il Toutragea! ! ! Que ne m*a-t-il foulée aux pieds, brisée sous le knout, jetée sur la neige aux portes de son palais! Le lendemain, une lettre de ton frère lui demanda raison de son insulte. Alors, je compris la portée de ce mot : Paris est Paris, et Saint*Pétersbourg est Saint- Pétersbourg. Le comte de Bfaskiew, qui avait eu une rencontre avec ton frère à Paris, comme un homme avec un homme, lui refusa satisfaction à Saint-Pétresbourg, comme mi gentilhomme à un esclave. Ton frère m'a écrit un mot; il voulait tuer le comte, l'assassiner l Pauvre Charles; qui me dit dans son désespoir qu'il ne peut encore le flétrir du nom de lâche; car cet homme, mon mari, s'est battu avec lui. Bofin, hier, tout cela a fait scandale; ton frère a été pris dans sa demeure et sans qu'on lui ait donné une heure pour le soin de ses affaires, une minute pour le soin de sa personne, il a dû être traîné jusqu'à la frontière. Sans doute tu l'as vu, il est arrivé près de toi; mais si cela n'était pas ainsi, si, abandonné dans un pays étranger, sans ressource, sans argent, sans amis, il n'a pas encore reparu &ï France, va, pars, informe-toi, secours-le; pardonne-moi, et fais qu'il me pardonne. Je confie ma lettre à l'ambassade française; c'est la seule chance que j'aie qu'elle te parvienne. »

La seconde lettre finissait là. le regardai Henriette et lui dis : — Et qu'est devenue votre amie, seule «itre les mains de son mah?

— Un mot d'explication encore, me dit Henriette. Le comte se ruina complètement : palais, terres, paysans, il joua tout, peiûit tout; un marchand russe, qui avait acheté sa liberté et qui avaat gagné des millions au métier de prêter aux grands seigneurs, était le détenteur de presque toute la fortune du comte. Cet homme, d'après la loi, ne pouvait rien posséder *: aussi cherchait-il un gendre noble à qui il pût donner sa fortune et sa fiUe. Le comte ruiné , mai reçu à la cour, c'est-à-dire partout, se retira près de Kiew, dans l'Ukraine, dans un château dont il possédait encore

SOUVENIRS DE L'aRT^^'I^ SW

l'apparente propriété, de fut de là qu'Eugénie m'écrivit cette dernière lettre.

— Elle est datée du 20 décembre 1831.

— Et elle ne m'arriva, répondit Henriette, qu'en novembre 1832.

Je pris la lettre: elle était sale, froissée, usée aux plis; je la lus.

Château d'Àgger.

récris, je ne sais pas pourquoi; à qui, je ue le sais pas davantage; j'écris J'ai peur, je jetterai ma lettre sur la route, un passant la ramassera. Le ciel est secourable* Je te l'adresse à toi, ma seule amie en ce monde; & toi, Hen« nette, la sœur de Charles, qui aurait pu être mon ami. Je suis dans un épouvantable séjour, triste, solitaire, désolé, avec mon mari qui ne me parle plus, avec des sauvages qui parlent une langue que je ne comprends pas. C'est effroyable d'être seule ici, avec un maître à qui ses esclaves obéissent sans comprendre, qui leur dira de tuer et qui tueront ; à vingt lieues de toute ville, de tout être h qui je puisse dire : Protégez-moi, j'ai peur. En France on s'enfuit; ici, il y a des déserts infranchissables pour uu homme robuste» des centaines de lieues sans asile. Que ferais-je, moi, malheureuse femme, malade, perdue, mourante? Dans les prisons, dans les galères de France, on écrit une lettre à un ami ; un geôlier qui a pitié la prend. Ici, la brute esclave rapporte tout à son maître. Une tentative de corruption? ce serait détermi» ner tout de suite la catastrophe, et j'ai peur. Je n'ai que vingt-deux ans... J'aime, Henriette, j'aime Charles... Je viens d'entendre marcher dans le long corridor qui précède ma

chambre J'ai frissonné Cependant ma porte est bien

fermée, j'ai mis le verrou. Ici les nuits durent des jours. Si seulement il faisait clair! Le soleil protèget^e soieil voit..« on n'ose pat tout au soleil. C'est un effroyable despotisme que celui d'un Russe dans ses terres. Avec scm knout, il fait à Saint-Pétersbourg des laquais et des feounes de chambre» Ici, il ferait des assassins s'il voulait. Hais il ne le veut pas, mon Dieu. Je ne lui ai rien fait, je le respecte, je lui obéis quand il me jette sur son traîneau et m'emmène à travers ses steppes glacées. Je ne résiste ni ne pleure.

Oli! Sjitit-INHersbourg est un asile puiseattl; rBmi«W est là qui YJÎt, qui proiège : c^est le solei* A» ftusses.^*» malluuucMix esclaves font bieo lie l'adDiw. Si j^^covais à l'fimjïenMir'? par qui? commeftt? que \wi dire* aeBiiette,]e te parle à Un ; je me conlcsse. Il n*y a pas ici un prttre«tholKiuo î> • \m «hF« ma dernière paaeéft^

Comnio \\ m'a regardée ce soir, mon mari, après. «TOir reçu celle leilie où on lia annonce qu'il va être exproprié de sa dernière demeure!... Cependant un crime ne se commet pas si uisémeut : je criwai» ie «» débafclwÂ, peirt'ûtre on accourfJL Oui sani, «oft Eftwr? *» «wteve» «ma à» Iwmmf's <iiii tocbI et q*î pwtwftl parUar. fit fniis^. qu«L«epoir ! Heniielte, an dit ia qu'il y « des Krançais p«awki84e la guerre de i»l2. Si ua Firaoçaifi m'€fit«fjdeii erier, il fie^ draii, il me dêto»d«ait. Mieéricarde du m\, vk ert iihaiteaft Ah ! l)éni soit Bieu qu'il ne seèt paa ici : Ceat l'antre 4e l'hyèiïe daus le désert sans écbo, la voix éwiictiiBes tteart dans IVienéwe- Kou8:sesî»e9dfii«.àino«fir, Moueitri pM»quoi cetie idée? e\3t iaiipo88iWe.-.'GJesJt<iiM (^estâfteite; personne poar le vodr, le dénoncer! .

Sais-tu bien que c^est une déteUhle barhane qu'nafej» ^ns magistrats, sans kés, sans-sujnwiiilance^itt'SnnDefflii» touche, on se voit vivre BBOtuditemenil, ob se wssBSi ps» sbb enquête. R n'y a si petit ecnn qui n'ât udq^ boaaneciîaagé* la vie des eikayens, o^ufi n'ea pteaue uirte peur esiViBr oonment ils mewrêol. ici.,. MouDieUi^je sNMfciieL..

Henrielte î Hemiettel Henriette 1 }e SMie des dautemBluvrihtes, les entrailtes we brùteniL... Ûbl je vaia aieurit,.

fai sonné, yaii appeié^ Cm crié ; peffiaone ne m^&iâpinidli. flenrieite, que faite? (to-moil.^ Ob l jje suis aeuia, épêaina»' tablement seule. Pourtant cela ne 8» pmitl mourir âsoB cette chambre! il faut que la monde. sadÉr..^ que (puriqîfto pacbe...

Henciet/te, ma parle est fermée ett debom. «. Ma» M ne pMwa écmt devant persennes^ se f ôIhok que devant, tm tààem, un animal qui m'aura vrue me tadre et csjpnE, ^mwA \m elâen qni aura buvlé sur .mon GSbdamrel

Enfin, le sui^ sauvée, Heosnelte, nuvéel oampMaâft4a, «anvéet (M, ma sœur, tut saurae tairt,. ta recevras oette lettre, tu sauras comment je sois aieffte. l'ai là. ma pigiMa

SOUVENIRS DE L'ARIÉGE. ""'l

que j'ai éie^. avec soin et qui vole souvent des jours eutiers y Itjin r bien loin de ce château. Je lui attacherai ma lettre au cou» il ira la porter bien loin, quelqu'un le verra avec cet étrange message, un chasseur qui le tuera. ^ Oh! misérable, misérable et malheureuse : on tuera ce pauvre oiseau ; il ira tomber et se débattre aux pieds d'un paysan brutal et stupide qui ne saura que faire de ce pa» pier. Oh non l ma dernière pensée , mon dernier adieu ne coûtera pas une autre vie que la mienne. Pauvre oiseau ! il dort. Oh ! je suis atroce et parricide. Adieu , Henriette,.^

J'y pense, Henriette, j'y pense, les pigeons sont sacrés m Russie : c'est l'image de l'Esprit-Saint; c'est un aacrilégp quelle lès tuer. Oh ! je confierai ma lettre à celui-cL

Oh ! que ie souffre I je ne puis plus écrire. Va donc, ma suprême pensée, mon adieu à la vie. Ya dans l'air au gré di vol de ce saint messager. Tu passeras par les forêts, par les nuages, par le ciel, par le jour que je ne verrai plus. On te suivra de l'oBil, et tu entendras sous ton vol le chant des vivants et le bruit des villes qui s'éveillent ; et nul ne ae dira peut-être : C'est une âme attachée à la pluma de M oiseau; car alors, Henriette, je serai morte... Je ne vivrai ' plus. Tu sens bien que j'ai froid, ma main s'éteint et mou cœur se serre

J'ai cru que je mourrais ; mais j'ai trouvé de l'eau, feu ai bu beaucoup : cela a calmé l'incendie de mes entc^^UfijSk Je suis forte, je puis encore causer longtemps avec t(À^.^

I^oul... Noa!...

N'est-ce pas que Charles me pleurera? »

Henriette pleurait k chaudes larmes lorsque j'eus flm cette lettre. Je la regardais et demeurais interdit; je n'osais Pinterroger sur le dénouement de cette nuit épouvantable!; elle me regardait en m'accusant du fond de i'àme d'avoir légèrement parlé d'une vie close par une si grande infos* tune.

-* Qui vous a remis cette lettre ? M dis-je après un long silence.

— Un réfugié polonais aux pieds duquel le pauvre oiseau s'est abattu, lorsque le noble proscrit parcourait les plaine» <le sa patrie pour mourir avec la liberté; il m'a cherchée

n2 SOUVENIRS DE L'ARIÉGE.

par toute la France comme il a pu, en mendiant, en me denundant à tous ceux qu'il rencontrait, en partageant un peu de pain qu'il aTait avec ce pauvre oiseau qu'il voulait me donner. Enfin, les rigueurs du pouvoir Font exilé dans notre province ; il m'a encore demandée partout, et il a fini par me trouver. Il m'a remis ce papier, et cet oiseau... ce qui restait, tout ce qui restait de ma belle Eugénie, un être qui l'aVait vue mourir, un papier qui avait rega son dernier souffle!

— Elle est donc morte ! m'écriai-Je.

— Trois mois avant de recevoir cette lettre, me dit Henriette, j'avais lu dans un journal : « Le comte de Maskiew, » dont la femme est morte dans ses terres, vient d'épouser > la fille du banquier Mornef. »

— Et ce noble Polonais, m'écriai-je , cet homme qui a si bien compris ce message de la tombe ?

— C'est mon mari, me dit Henriette, je vous le présenterai dès qu'il sera rentré.

Je n'eus pas le temps de profiter de sa bonne volonté : Pauline m'attendait. Lorsque je retournai la prendre, elle m'annonça qu'un voyageur qu'elle ne connaissait pas lui

avait fait dire qu'il partait également le soir pour La et

qu'il me priait de vouloir bien lui permettre de nous accompagner, attendu qu'il ne connaissait nullement le chemin. Pauline avait accepté en son nom et au mien, et lorsque nous fûmes sur le point de monter à cheval, je ne fus pas médiocrement étonné de voir un petit monsieur à gants jaunes, en bottes vernies, le lorgnon dans l'œil, une cravache à la main, enfourcher le cheval de labour qu'il s'était procuré pour faire son voyage. J'étais à peu près sûr d'avoir rencontré ce visage-là fumant des cigares sur les boulevards de Paris. Il me semblait avoir accroché plus d'une fois la boucle monstrueuse qui couvrait sa joue gauche çn s'écbappant de son chapeau à petits bords.

Je n'avais pas le même titre que lui à être remarqué, et probablement il ne m'avait jamais fait Thonneur de m'apercevoir, car il me salua comme on salue un monsieur de province envers qui tout Parisien doit nécessairement prendre une très-haute supériorité.

La journée était très-avancée lorsque no«s nous mimes en

SaCVENIRS DE L'ARIÉGB. 27S

route, et je prévis que nous n'arriverions à notre destination qu'assez avant dans la nuit. Je ne crus pas devoir en prévenir M. Remy Dallois, notre compagnon de voyage; mais je me réservai, si Toccasion se présentait, de lui faire payer la longue lorgnerie plus que parisienne dont il embarrassait cette pauvre Pauline. Toutefois, à quelque distance de la ville, ce ne furent plus les manières fashionabies du petit monsieur qui me déplurent; des paroles se mêlèrent au lorgnon, et la voix grasseyante et criarde avec laquelle il commença ses récits, achevèrent de me le rendre tout à fait odieux.

Il nous raconta comme quoi il allait à La... chez un notaire qui recevait pour lui les revenus de propriétés assez considérables ; puis il ajouta d'un ton mystérieux, qu'il allait aussi pour une petite affaire où, malgré ses vingt-ciDq ans et ses habitudes de Champagne, il avait à jouer un rôle de père noble. 11 avait promis à madame de Mauvrelier de lui ramener son fils qui venait de faire une escapade de provincial pour courir après une petite grisette sans doute fort rougeaude, et qui devait avoir de grosses mains et les pieds plats. L'embarras de Pauline était extrême, et je ne sais trop, en vérité, si je ne me serais pas fait le champion de cette charmante fille, si ses regards n'avaient imploré mon silence, et si je n'avais espéré d'un incident quelconque, une correction pour les prétentions de ce petit monsieur.

Nous avions dépassé Saint-Quentin où se fabrique la moitié des clous qui se plantent dans le Languedoc, et nous commencions à pénétrer dans ce qu'on appelle la montagne, lorsque la nuit nous gagoa tout à fait. Peu d'instants après, des nuages épais s'amoncelèrent au-dessus de nos tètes, et nous promirent un orage épouvantable. A partir de ce moment, Pauline et moi^ nous nous abandonnâmes à l'instinct de nos chevaux, et les laissâmes choisir le chemin qu'ils vou* laient prendre et que nous ne voyions plus : M. Aemy avait la prétention de mener le sien, il en résultait entre eux des luttes dans lesquelles le cavalier était toujours obligé de céder, mais qui le mirent de fort mauvaise humeur. Cependant nous avancions toujours, et la nuit devenait de plus en plus obscure. Bientôt la voix altérée de M. Remy nous apprit

9f4 SetVGIffRS DIS L^AUfÊGB.

((u i< coniHieDçait t s^alanoer sérieasement, non-seulemetit de robflcmrilé, mais aicore d« la route tni'fl suivait, et peutêtre aowBi de ce f\9e ttfns étions.

Ce fwt encore pour noi une oecaBion de remarquer combiep r>e «foe nous appelons le courage est loin d^étre une qa«l>té iBoée, toujeure présente chez Thomme qui la possMe, et la même en face de toutes tes drconstances. Oq pe»t diio que chaque danger a son courage. M. Hemy Daldîs sVtaôt très^rebablement mon tié brave, en plus dHine occaricm, l'épée et le pisloiet à la main ; mas tanqu'il se trouva, au milieu de la nuit, dans une route sauvage et 'solitaire, tantôt enfmtnée^ntre deui^ baulesTOcfhes, au sommet desfveites le ciel et les «nuages semblaient toucher; (antOt grimpant difficilement sur le flanc de la montagne cft suspendu au-dessaed'ttn abime, une vérjta!ble peur le saisît : tandis que la jeune fHle qui -érait près tte moi, habituée qu'eSte éteft à ces scènes, n'en épponvaSt pas !a moindre émotion. M. Rem y, avant de nous demamSer où nous le oenéuisiens, slnforma^ Fendroit'Où nous nous trouvions. Fiar malheur pcrar lui, la question n*arriva pas à propoîs. Mous étions au totFraant d^e roirte, «t à l'ange de ce lMmaiit'6'éle<viiit un arbre cdossal dont les Tameaux cou- Tratent te cbemiii d'un cété H fautre. fSautrne répondit à M. l^emj q«e nous étions auchône de loan (TAbail.

Ce nom était un «Ètcheux hasard pour noire jeunehomme. 11 demanda encore ce que c'était que le chêne de Jean d*AiNdl et Ftelcwe de rhomme'qui lui avait donné ce nom. La moi telle que je la raeonftm t M. Remy .

lean d'^Afeaii -était un montagnard, ancien aervîteur d'une ies ftimiltos les plus noWes du t»ays; et qui, à Tépoque de la terwuB, ^it «soug sa pprtec^on ceux qtffl «vaitwrvis au- •tiefate. Seul, ilavait «trtbli, dans le département de l'Ariége, fune ^toclature d'assassinats qui plus ^'une fois fit recaler les fcnécutcurs de k wAtesse. H arriva un moment oii les juges révolutionnataBs trerafblérent devant leurs dxjvoirs, par Oaseuie wlootédet«t homme ; ou, gfTh les accomplissaient «*était 4 ocwMliwi 4e ne pas sortir, le jour, de la ville où îte exBDçaieat leurs «barges, et, dorant la mrit., de la maison où âlB seienaieut enfermés. Dès que Tun d'eux osait franchir «es banôôrea, «on cadavre, trouvé ie lemtemam dans un

^(UTVIî'NfRS nE fAT^TÉGE. 275

^teaim, attestait que Jeaa d'Abail avait tenu sa promesse;, car il s'était vaaté de punir quiconque rendrait un jugement iniqiie. Âîn», quftQd il av«iC fait avertir un ma^.slrat que lui, Jeaii d'Abail, te trouvait coopable, selon sa conscience, il ÊtUsit fuir ou ee cacher. L'acte le plus éclatant d'audace qxre Jean d'ibaileût accompli, s'étsdt passé au milieu delà ^lede Mirepoix.

Un des inagistrals de cette viHe avaàt dép^n à Jean d*Âbail; cdui-^ te fit firéiiemr qui) recevrait bientôt le cbâitiment de la iaote qu'id avait <:ommige. Cette menace n^avaît point eu d'eîfflét eweore, lersqec arriva le jour du marché. Le marché se tient, à Mirepoix, eur ufie j^ace qu'on appelle hi Couvert : c'est on espace eKtouré de maisons dont le premm étage est élevé eur des «cades en bois, comme peut être le Fa^aieBoyal à Paris, m œ ii*est que l'espace libre ^ se trouve s(»]s cra arcadtes est beaucoup plus large.

ânr l'un des >c6tés ée ee<fte filace s'^ève un petit amphithéâtre, et sur cet amphithéâtre, de vastes sertiers en pierre, 0ti«e iinesiireiit le bdé et lies grasns qui ^e vendent dans le BUffotié. Le magistrat dioitt jioua parlons, qui était aussi psophéfeaire dansie pajv, se (roavait occupé sur cet amphitbéâ^e À livrer des gnaâns qu'il venait de vendre, lorsque la foule tumtil tueuse et iirayante qui oceupaait la place s'ouvre toitôà oeuf) ente refoaiantavec>êpeavan4e sous 4es couvert», atun® Issrge veie se flûit devant un hemme qui marche seul, It ifioBU à la maia. iln 8y«nce de lerrear s'em^pare de toute lafcMrieetsiisoèdeà ses inmyants owrmupeB» et Jean d'Aiuà B'Savanoe seirl «is «lifiH de i^usieurs milliers de persiDfkeSr'qiid iiesavaâent i|iie le regarder et tremblen 11 arrive ^sqa% cet amphithéàlioe «à le mai^Stcat cherdiaitÀ devi*- IMT kicauae de ce movifiement, et lui crâe d'ime voix audar

-- Je «l'avais MeapsQDBisqae tu aie venaisl * fit tout ausflèidi;, av&n£ que Taotre eÉit pa Mm m moÀ^fcP mflBt pour fuir oii peur sedéfeûdore, JeaD d'Abail l'ajifiiste) et lebless&diDoréâlleiBeiit d'une balte dans la poibrine.

Ibûfi^oe fi^«Bt pas i'audâoedel'iMiwme quiestie pins In- QOSjfabk daas ao^ histotoe, «'est, qu'après cet assassinat, U se: polira .paôsiblement^à pas teats, mesauan^de iksii la? {si]de:i^90iiviualéQ,,etfaiilantpa «es paiwles :

S7e SOUVENIRS DB L'ARIAGE.

^Tachez d'être sages, leur disait-il, ou j'aurai soiode tous.

Ce fait, qui, pour nos lecteurs, est sans doute la pveuye de Tempire qu'un homme peut prendre sur les autres, par la seule puissance de la résolution ; ce fait, raconté tu milieu de la nuit, en face de Tendroit où Jean d'Abail ayait fait ses plus cruelles exécutions, ce fait troubla siogulièrement notre Parisien ; peut-être la tranquillité avec laquelle je le racontai Talarma-t-il plus que le fait lui-même, car il dut lui paraître étrange qu'on parl&t si librement d'un honmie si terrible, sans être un peu de ses amis.

Je m'étais bien gardé de dire à M. Remy que Jean d'Âbail, qui avait commencé par des crimes politiques, avait fini par devenir un brigand comme tous les autres, et que le bourreau en avait fait justice. Je l'aurais voulu, que je n'en auralâ pas eu le temps, car un petit accident, auquel nous aurions dû nous attendre, vint augmenter la peur de 11. Remy d'une manière effrayante.

Nous arrivions à un passage connu dans le iprfs sous le nom de r^n/oitna^^oit (l'entonnoir). Dans cet endroit, la gorge de la montagne se resserre et ne laisse plus qu'un étroit défilé, encore ce défilé est-il divisé en deux parties, en un chemin viable, taillé sur l'un des côtés de la roche, et en un torrent qui coule à quelque quarante pieds au-dessous du chemin. Quand nous approchâmes de cet endroit, le cheval de M. Remy, vieux serviteur des environs^ quitta brusquement la route, et descendit par un petit sentier presqu'à pic, vers le torrent qui grondait assez violemment. Depuis longues années, ce cheval qui parcourait sans cesse cette route, avait pris l'habitude d'aller boire dans le torrent, et sans s'inquiéter si celui qu'il portait était un montagnard accoutumé à ses allures, ou un Parisien habitué à courir dans les allées régulières du bois de Boulogne, Il emportait notr^élégant sans que celui-ci pût le déranger on moment de la nouvelle direction qu'il avait prise. M. Remy fut véritablement épouvanté de se voir ainsi descendre dans un nh vin dont il ne pouvait juger la profondeur, et vers un torrent qui devait être dangereux ; il se mit à pousserdes cris aigus, en maudissant le ciel, les hommes et son cheval. Heureusement pour lui que son trouUd l'empêcha de descendre dt

SOUVENIRS DB L'ARIÂGE. 277

sa monture, car s'il rayait tenté, il eût probablement roulé jusqu'au fond du ram, et Dieu sait comment nous Vea eussions tiré.

Nous avions beau lui crier de se laisser faire, il ne nous entendait plus, et bientôt nous ne l'entendîmes plus luimême. C'est que son cheval était arrivé simplement à son but» et qu'au lieu de noyer son cavalier, ou de le mener dans quelque caverne de voleurs, comme celui*ci se l'imaginait, Û se mit paisiblement à boire, puis se retourna^ et remonta le sentier.

11 est de ces choses qui ont besoin d'un art particulier pour les présenter au lecteur sous leur véritable jour ; il me semble encore entendre les cris de M. Remy, et cependant, je n'aî ni su, ni osé les mettre en scène. C'est qu'en vérité, il y a des moments où la nature prend de si singulières expressions, se laisse aller à de si étranges sentiments^ qu'on désespère de les faire croire. C'est donc tout simplement comme historien d'un fait que je rapporterai comme quoi M. Reory, en descendant son ravin, me promettait mille écus, six mille francs^ vingt mille francs, si je voulais l'épargner; comme quoi voyant que ses promesses n'aboutissaient à rien, il les changea en menaces, en nous disant qu'il nous livrerait aux tribunaux, et comme quoi enfin» dans un accès de rage, il brisa sa cravache sur la tête de son coursier, en lui dimt :

— Misérable animal, je te traduirai en cour d'assises.

M. Remy avait eu le temps de se remettre pendant que son cheval remontait vers nous ; ce Qionsieur n'avait pas assez d'esprit pour prendre son parti de la peur bien naturelle qu'il avsdt éprouvée, il devait donc en vouloir aux gens qui en avaient été les témoins, et je pardonnerais à ce monsieur d'être resté mon ennemi bien décidé, si plus tard 11 ne s'était vengé, trop cruellement, des rires avec lesquels Pauline l'accueillit, en suscitant à Lucien des obstacles qui eurent un bien triste résultat.

Enfin l'orage qui s'était amoncelé au-dessus de nous éclata avec une violence extrême, et ce ne fut qu'après avoir subi pendant trois quarts d'heure une de ces pluies violentes, si bien nommées dans le pays abaP<l^eaUj que nous arriv&mes à notre destination.

Je remis Pauline dans la nuueon de son père, qui était

aiMnit^^etnouBinoiiB oendlffif» ^ft^poe M. RaonyclieB'ètmMlaire,4|tti élwA de nea sboôs <ét âr c^à favais faft demaaier un lit. Le bon accueil que nous y trouvâmes, TexoelléBl^fett' (|ui.nQ«i6 sitteodait, le sacoiileDt sooperquiétait'ppépftré ffmr nousf drienae p«t (aéiner ia ianeur ée noRre l^^isîiea, ^qfâ, traiisi;, ummilé, éoorciié, jurait et tefl^)êtalt«i«e6tiiie <nliSi^ aui4é -qui die viuiifiûDQGr àaos mimtagQaFtte iime i|ii».fft>rb'idév de }» iwiâiitease psirifiieiiBe* dette ^lête^'^cPaibori iMiEMi QOBHBeoçMt à ûBWfSBk îDifecftifloiiis, l0C«if«)elke M fwuseée' à un degré si fôu, qu'elle changea notre indignatioti ea rire* inéxiii^uilBtes.

Aàà mwaGat où M. jteavy eonipi«iiiil dans 9e^ vaSieêiô^ ikms iies bomiBesv le^pays, i)es ^iniiiMix, et î«e(fa-À ruMMle ^ lui airaii laissé iqpudfljuesjiiôlliers d^eiiB4e'PeD'tefi,'#aii«%et iaferoal e^upeigorge, voilà cpie sou^ 'la leoêtre eei^te toet d'4(Ui.eûirp imeanfiort dit trente 0a*<iu«i«iii%e'etanfieMs, «qm £Q&t;6û«Qfir aiiKii»eil)es<de l'itirrirant l^muf^, Mr patrïareill

G^t^ unetgaàaoKteiieién iuo«sii«, qui avait rasonassé fiow les mii^iciens^ ok, pour miffux âireylauteB4eBc}arinelt)» da pay^. Ladarinelitc edt wb ins!tnii»eci« adoré jusqn'an fana*

tisme dans le vDilla^e de iLa Le» «fieiffa^ds veodefït ^cm'

dermer smiinar daios uneiclariimattê «t tes^eAfants l(Mrt lenr dente de lait sur i^aoBdbe (d'une dafinette. le me %fompe donc^kMMfue je d(b qu'il y «a avait «rettte M q4S9in8»44&; jt y en avmt an imoùiB soi&aD^e ^i Uur^aieiit avee fr^iéBie : f>ù nnc^ian é^^e micao? «K^W.Mtoc^eM/Miitffe^'â cet homme A amhlenoâatittiiseflBeiit aiiàvéi

.Danasa râge^iM. Ikm^^a^raitioaTort !ia fenèl^€t*eDrvoyiHt k» BmâicienB à tous les diaibles, lofsqoe oéta-ci, sfiraaginaiit (fu'5il tes remeffoiasl:, et ne vouicmt ^»b borner leur bourmagn à <un «culaw; kii jaaièreiil ionmédiateiiient cefluî tpTrls sayaieat te m^m, etiauMisuft queM. R«myétaifc -carliste, fis entonnèrent la Marseillaise avee HB^eiftboitsîskBffle qoi'SfintaU son année I8S1L.

•te le «ai» to«p^ insqu'où m aQêe ta t(«êpe de Ml Remji' entBe oette musique^oharBôe et «0» rires, que tious ne pon- TOBi eottt©nii;,si soiL.attefltWQtPtfvaiirélé détournée Tuir rarrivée subite de M. de Mauvrelier. ■

ie 1^ «l'élwinai {)atttiidft Os ^m^$»m le flotaire, puisoue

madame de Mauyreijer Dossédait «„^- j . pays; mais il pa,ut fo^ suSS ""^ "^^^ '«^ *"»« «e bien davamagrquaSKi "^ "«?«•»»«»; etiiieikt arec «loL ^ " ^"^^ «"• »*"««•» <*aitaBriTée

Je voudrais biea avair 4 ta>»>.-^ • .

ce jeune l>onMeet^ teTui%ï*H^'1'»"'^'^"2^^ et dont le aort «•accon^li.'ÏÏ^'^S^'* "• ""*^*

Cesi au moment où j'ea suis »rniS?^ .

cramdrej^uetout ce i meïaJïS^^îLZ^ aouTôauté pour moi, n'ait pam b^ i^Sr^lï**^®^ P«^ ^ teurs. Toute cette vie de notre w^^?^'™"^^"^ '^«• noiare yie parisi^mie, A'sa difl&rrr««ÎTJ^ taila. sans lonl^re^. jnaja urea^ ^oïl/"^* ^^ fmés» débien difficile d'expliquçrJôn^^JîiWito irelief^ tl dont U «0t loQgjue» ^er^k^lg ! ip^^'^^^'i^P^resque» snseotiear daoB de fasse saillit, ^itrir^^^^ sans ieti mâler à m drame opoL les

L'incid«nt/n^^)?^ diûse de 65^ . Jinéme qui doit termifier cette Mafloise a (piekpic k£aoûq{gw^u¥re dans son ptineipe:, (foe nonaosoiiÉiàipciHe SCA) %: j#%^) et cepcaadaat il aarFiTar^comme Iep poignaid^ le p»h ^ ^jjadp le suicidje, au grand déMûmenlde tous ici&dfianHSs l .^oit des deux héros.

lendemain de notre arri'véei, Je aervis â'émissasrecntre ^ "Icâen et Pauline, le prévins. ceiie^L (pie Lmian tovlaiti la ^' sî^ir, et je dis à Lucien que Pauline PaAtendiaJtlesQir'BiéiDe . ^ns le ravin delaRoqUie^. *

] I Tout ce qu'une femme et uni jeione bofflmeise donnes! de

peinait Paria, pour découvrir, dans quelque mecaçAite, une*

Maison bien obscure pour y al^lter leass rendles^vocis, on le

prend dans notre pays pour y trouver quelque rail» profond,

• quelque rœbe écaitée^ qui servent égailêiiient d'asile aux

jeunes amours. ▲ Paris, c'est stiuventua speetaele étrange

t que de renitontrec, au fond de quelque: étroite diMée ef au

bout d'ua misérable eacali^, une cfanwihfft élégamment omiu*

blée, entre la miséare qui. babite les diambiBa iiieiBine&; parfti-

mée au miMeu des miasmes de pan/vireté qiâs^Bxiuâeiitau^

touc d'dle, et là, de voir parfois une jeunie et belle fename,

V bien enveJopf)ée de/deatelles,8qivie d^uabeau jeunehomflBCr,

r dont la toÀleUe^ Ta occupé plus d*uiie heure, se glÉsser finrtè*

^^ vement dans cet asile, en coudoyant les haillons qui •baèi'

vàBimt, et noMB tuons oendloMs vm; M. R«my "ches 6im 4ie^ tiire, ^ éUÉl de nés amis <et À q«i f avais Mt âernaoïier un lit. Le bon accueil que nous y trouvâmes, rexcellecrt Ifett <|ui noM atleoDdait, le BDcoaleot soaperquiiétait'pFéparé four BOttsfiriim ne p«t oïliner ia faneur ée uoRre Pansiea, qm^ tiaiisi, umniiié, éoordié, junraît eit tefl^)élB^«i«eGtiiie owM miiié qui^viiii.fiODQer àaios meDtafoapiiB iime «pastré îdé& de te jMriiteaie paEi«iiBe* Ctt\» ccildre, 'cPibori liUciie, QOiiHiiei!içttt à (kireoir imiDefltiAonte, Icnfo^elle M fwisBée à un degré si fdu, qu'elle changea notre iadignation es dre» ioaUiftguiUBS.

Am fiMMieot où M. ftaovy- conpi«iiiil VtanB ses mlelielîoBs les bodMMSv le pays, les aniiiisiax, et juscfa^è l^Hicle fÀ lui aivak hissé «ludsiues msUieM d^6eus4ei>eiile6,-4aiiffcet iafiBroal e^i^e^gcorf e, voilà cpie sous 'la leoêtre Ma!^ Umt d'4(Ui«ûiip im eanoart ùt treate (m><iuai«iiFte'Cf8rïfieCtes, ^ bttt jMQor oii&iesâlla'âe TarrivaM l^neiiK, lf«fcir patRareill

G'^aii unetSaàaoKteiieién uetaiFe, qw av^ ramassé foifs les BUKiciew^ ok, pour miffux direyloules^escfariiTetlieis da pap. La dar [nette edt «m InstrBiivefit adoré jusqn'ati fana-

lisiiie dans le voilage de iLa Les iHeiiiifffls feoâefit feor

derBief souiiir ^ns uneclariimatte «t les>eAEants font leur dents de lait sur i^aosdbe^d'ime 4::lafiiiette. #e me ffompe donc kMMfue je dss qu'il 7 «a avait IreMs «« q^iramte ; it y en avBit an iinoiaB soi&aiâe ^i Uudaieiit avee fr^iéBie : f>à nnc^-cm être m^me i^u'^iu ,Mto demfimMie^^ cet ftosune ji oiuhlenoâalnuiseflaeiit aiidvéi

Dans sa lage^ }L Biemya^aitieuvei^lia fenè!h^€t enrvoynt k» Bmsidens à tous les diailDiks, lorsque oé«x-ci, s'huaginant (fu'ii tes refferdaiH, et ne vouicml ^ns borner leur iiommage à 410 seul an; kii jauècenl imffiédiateiiiettt cefhiî t^i/Rs sa- TftieBt le .laisus, eticoiMsuft ^mlL R^my^étatt «arlfete,ite entonnèrent la Marseillaise avee un 'enthousiasme qui sen- \aàl son ann^ lasiL.

te se sais itiop^ ijwsqu'uù m aflfie ta «cftôre de M: Remr, entcç cette musique^oharBôe et ^nos rires, n^ue ïions ne poû- ¥»«• cottteoii; si so&attefitssQ tPtivaitrélé éétt)um€e pur Tarrivée subite de M. de Mauvrelier.

te q* «l'étannai |)^tfdft Os v4iir4flkSK le fiotaire, puistrue

SOUVENIRS BE L*Aftl668. K9

madame de Mauvr^Uer posséda&t a»38i des* teoei^ dans ae pays ; mais il pa£ut fof t suirpris d&ine nenconikm; et ik \e fiit bien davantage quand )e Im «iHPns que favliaci ébat acriyée arec moi. ■

Je yaudrais biea avoir ik termiiMor ici es lésil. dt^ bien long,, mais il faut qiuej« dise à ipe&lectenis oequedetiaMot ce jeune bomae et cette jeime fiU«, dont;je fus le OMident Qt dout le sort s'accomplit aou&mes yeoaL

C'est au momeait où j'en amifl trmé^ qjUfttjt eoauneitte'à clamdre. que tout ee qui me irappa dans œ miyaget p«r ea aouTeauité pour md;, n'ait paru bien) însignifiaBl à- mes lecteurs. Toute cette vie de notre fjffOTÔDc^sBpetteembtobleà notxe vie parisirsm^e) n'en dilfère cependant qoje pn de» détails, sans lombre,, mais pretqoe .sso» leHef^ tl dont il «0t bien difficile d'expliquer le pittoresque» sans entier' dans de loognes de8eri{»liQ&s, ou saoa kisi mélâr à m drame qvHl les fasse saillir.

L'in^idient même qui doit tef miaer cette MaflaÔBe a quekpic clïose de si pau¥re dana son pcincipei, <|oe noua oaam iàt pcnie le raoonter, et cep^dant il aorrïTax^omme ter poignaidt le poi^ son, ou le suicide, au grand déneûmenlde Ioub icia/diiaaMBs à. la mort des deux, héros..

lie lendemain de notre arri<véev je servis d'émissase entre Luoi^. et Pauline. Je préviiBi celie^L que LvKifln iDoslaiti la ?oJr, et je dis à Lucien que Pauline l'attend raitleeQif'iaéBie dans le ravin delà Roque. *

. Tout ce qu'une femme et un< jeiane bomaieise donnes! de p^QQ il Paris, pour découvrir, dame quelque roevcabliée, une* maison bien obscure pour y al»ril»r leoEs rem&»rvo»8, on le prend dans notre pays pour y trouver quelque raTia profond, quelque roche éeai^^ qui servent égaileiiient d'asile aux jeones amours. ▲ Paris, c'est Bimvent.iiB speetaele étrange que de. rencontrer, au fond de quei^ne! élreite allée ef au bout d'un misérable escalier, une cisBOttare élégammeoUBMitt^ blée, entre la miséare qui. iiad)ite'ie9BhAminreBiiieiBineit; parftiméeau nûlie»i des miasmes depau/vareté qiâs^xlradeiitai»touic. d'elle, eit là, de Toir parfoi&une jeunie et belle fenaiM, bien envelopf^ée de4eatelle8,8qi^ie>d'uiLbeau jeune homflae, dont h toàleue l'a occupé plus d'une: lieiire, ae giÉBser faÊtb* vement dans cet asile, en coudoyant les haillons qui •tiaèi'

^^ SOOtBlflItS DE L'ARIÉCF.

lent tout autour, puis d'entendre dans ce réduit murmurer le beau tamgage amoureux de ces deux beaux amants, parmi les glapisseoients des misérables qui crient autour d'eux. ^Maig ce n'est pas un spectacle moins étrange que de ren* 'tpattet parmi nos roches profondes, dans les caTernes itoébMues de nos montagnes, où les oiseaux de proie et les brlMds font seuls leur repaire, à Tarbri des torrents ([ue te plus iwépides' chasseurs craignent de franchir, de blanches jeunes dNuque l'amour y a portées à travers des obstacles presque inO^KÔ^issables, de beaux jeunes gens que ramour y a conduits à travers des sentiers que les plus vieux pâtres ne reconnaissent pas toujours.

C'était dans une de ees cavités profondes que Pauline devait attendre Lucien. Malheureusement, la pauvre enfant Vy attendit trop longtemps.

Dans nos mœurs, dépouillées de tous'^ngers physiques, où le véritable péril d'une intrigue n'est qu>4ans rindkrétion, il semble singulier de compter pour qiîelque chose, dans l'histoire de l'amour, le ciel, lèvent, la pluie et la glace Les loups qui avaient dévoré la sœur de Pauline', et son amant doivent paraître de bien mauvais goût à nos é\^' tes Parisiennes, si bien abritées dans leurs soyeuses voitwes, et peut-être la cause qui tua Pauline et son amant les Ma sourire de pitié ; et pourtant cela s'est passé ainsi, et cela « pouvait pas être autrement, dans nos villages où il n'y ai maison secrète, ni restaurateur à boudoirs. Nous Tavons diij Pauline avait attendu trop longtemps Lucien. M. Remyi <l"' avait soupçonné le rendez-vous pris, avait suscité à cet en^ faut des obstacles successifs pour Tempécher d'arriver à rheure juste.

Pauline avait donc attendu. Elle avait attendu sous une roch^ noire et humide, où elle préférait s'abriter des regards indi^ crets, que de se garantir d'un vent du nord chargé du W piquant de la montagne et qui venait la glacer dans son réduit ; c'est un danger de plus pour les amours : car, dans nos montagnes^ ainsi que dans la cité parisienne, si les regaw^ indiscrets sont mortels comme partout; s'ils portent a^ eux la délation, lacalomnie et le déshonneur; notre vent mortel aussi, et il ne faut pas plus le braver que l'envie D maiae.

SOUVENIKS DE L*ARIÈCC. 381

11 y avait plus d'une heure que le momeot du rendez-vous était passé, lorsque Lucien partit pour s'y rendre. La course qu'il fit pour arriver avant le départ de PaullDe fut donc emportée comme sa passion; Lucien courut une Jemi-heuie sans reprendre haleine à travers les ravins, parmi les roches aiguôs, franchissant les obstacles, se dichirant aux ronces \ des rochers, et ne pensant qu'à arriver une minute plus tôt. { Aussi, quand il arriva, son corps brûlait et son front ruisse- ; lait de sueur, et quand il arriva, Pauline était glacée, et ses ; dents claquaient de froid. Elle en était tellement saisie, que i ses mains même ne purent serrer celles de son ami, et voyez ce que c'est que d'être un enfant de dix-sept ans : Lucien f prit les mains froides de Pauline, et les croisant doucement ^ sur sa poitrine, il dit naïvement à la jeune ûUe : — Réchauffe-les à mon cœur.

Pauvres enfants ! les mains de Pauline ne se réchauffèrent point, et la poitrine de Lucien se glaça; et lorsque, la nuit venue, ils ne reparurent point, elle chez son père, lui chez uotre hôte; lorsqu'il nous fallut recommencer à la lueur des flambeaux cette recherche que Pauline m'avait racontée pour sa sœur^ je me sentis le cœur pris d'un funeste près- ^ sentiment; je me rappelai ce mot de Pauline :

^ La montagne a été fatale à toutes celles de notre famille.

Elle avait eu raison. Et si la fatalité ne fut ni si rapide, ni si sanglante pour elle que pour sa sœur, elle ne fut pas moins implacable et mortelle. Us respiraient encore lorsque nous les découvrîmes, mais leurs corps tremblaient déjà de A la fiôYre qui ne mit que quelques jours à les dévorer.

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