CHOIX
. Lorsque Femand rentra, il trouva madame d'Houdailles assise et la main dans la main de la fidèle Lise ; elle avait le visage vivement ému et elle parla la première à du Luc.
— Je vous attendais, monsieur, non que je sois très-cu- Tîeuse de la fin de votre confidence, mais c'est que j'ai moimême quelque chose à vous apprendre.
— Je sms à vos ordres» madame, je vous écoute.
^ Non, monsieur^ non^ quand vous aurez fini, lui-dit la marquise.
— Eh bienl madame, dit celui-ci, que Tair agité de la marquise ^^vaatait, M. de Caucel, chez qui j'étais allé par
1&4 LBS PRÉTENDn<;.
votre ordre^ achevait de me faire le récit que je vous ai ré* pété, 'orsque madame Ménier y arriva^ poussée par la jalon* 8ie, car elle avait appris la visite de M. de Gancei et le duel de Victor, qu'elle avait attribué à son amour pour vous. Ma présenct. chez M. de Gaucei la confondit; mais atvec une rare habileté oiic donna à sa visite uy^iipiétexte qui me trompa moi-mémi .
« Je sais, lui âit-eUe, que mon mari est foxieax contre vous. Après ce qui s'est passé cette nuit, il n'y a qu'une dé-< marche solennelle de voire irar^il puisse réparer l'inconvenance de votre démarche. Yom voua deves, vous devez à l'honneur de ma sœur de denBUder sa main, et je sHis venue solliciter de vous cette demaade tlotmelle, car j'ai entendu M. Ménier demander des chevaux , et dans une heure il sera peut être ici. Vous accorderez aux larmes d'une femme, monsieur, ce que vous reCoseiiez peut«étre aux injonctions d'un homme. J'attendsde vous cette lettre de demande. M. du Luc comprendra, je supipose, combienest honorable le motif de ma visite dans cette maison» »
— U tant excuser Gancei, madame, reprit Peroand ; je n& me crois pas tout à fait un pauvre niais oiiéÉuÉe, mais je fus fasciné par celle xaiseo, je^rua vahr un repenttr 'smeère dans cette prière adressée à Canœl ; œia sauvaittout, cela sauvait surtout madame Ménier; je me rangeai de son o6té, je p6fB9sai Cancel à écrire, je le blâmai de sa résistance, je lui rappelai qu'il venait de m'avouer encore tout son amour pour vous ; il écrivit et madame Méoier nous quitta.
A peine fut-elle sortie que Gancei voulut se lever^
— L'avez-vous vue ? s'écria-t-il.
— Oui, lui dis-je, il m'a semblé, dans^ette glace, voir an geste de menace.
Et son regard de démon 1 l'avais raison de lésifiter, aller fera un usage fatal de cette. lettre 1
— Mais lequel ?
— Je ne sais, mais.,* j'ai peur, me dit GanoeL Si. vous sa^ viez, et vous venez de le voir, avec quelle rapidité elle tmuve dans un incident le germe d'une peclkUe l Bile arrivait ici la rage dans le cœur... elle vous a vu, et cettescènede comédie^ qui vous alrotnpé, eat vesiue.à|HttBt pour la sauver. 0ui,medit4l, coureai au^château^ firévBaea madaniajtfaBMK
LES prétendus;. \':b
dailles ; cette demande de sa maîa après ce q»i s'est pasib cette nuit, cette demande lui arrivant par madame Ménier lui paraîtra une nouvelte insuite ; elle peut croire que je me suis entendu avec Glaire pour la jeter comme un mauteau sur ses désordres passés.
Fernand pariait avec une sorte d'exaltation fébrile, Fœil llxé sur madame d'Houdaiiles. Il continua d'une voix tremblante :
— Malheureusement je ne Tai j^ cru«^ et il eit amvé,» Fernand hésita.
Madame d'Houdailles sourit.
Fernand eut peur.
Clara lui tendit la main et lui dit :
«* Et il est arrivé que je me suis évanouie comme une eotte^ que madame Ménier en a profité avec cette horrible habileté que connaît si bien M. de Cancel, et que moi j'ai eu la faiblesse de me laisser envahir par des terreurs que vous TOUS êtes chargé de dissiper.
— Ah! madame, s'écria du Luc^ comment savez- vous?
— J'aurais honte de vous avouer que je vous ai suivi là; tout à l'heure, que je vous ai écouté, entendu ; j'en rougirais si je n'avais pas encore été folie, mais vous me pardon* nerez, Fernand, quand je vous aurai dit : J'ai toute ma raison, je suis guérie, et je vpus demande si vous vouiez être mon mari.
— Bravo! cria une voix éclatante, tandis que Fernand, le beau Fernand, le iioa Fernand, s'était mis à genoux devant madame d'Houdailles.
C'était Victor qui entrait ; M. de Sommerive et le docteur suivirent.
— £t vous lui défendrez de me tuer, dit Sommerive esi baisant la main à madame d'Houdailles.
Fernand était si heureux qu'il serrait la main à tous ^es amis ; son regard cherchait quelqu'un, lorsque tout à coup une détonation se ûi entendre, puis une seconde. Madame d'Houdailles se jeta avec une terreur affreuse dans les bras de Fernand, qui remporta jusqu'au fond de la chambre. Victor, le docteur, de Sommerive coururent vers le corridor obscur par lequel M. de Gancel s'était échappé en entendant la déclaration faite à du Luc par madame d'Houdailles. Ifs
trouTèreot Gancel la tète f racaagée d'un coup de feu et madame Ménier blessée an cœur.
— Ahl 8'éria Victor, mon oncle s'est yengé.
— Non, dit madame Ménier en se soulevant, c'est moL Elle tenait encore les armes fatales.
Un au après le vicomte du Luc disait à sa femme :
« Clara, je viens de recevoir une lettre de votre belle-sœur
Catberine ; elle nous demande d'aller lui faire une visite à
la Viguerie avant de partir pour Tltalie. •^ Nous irons, Femand. Mais que nous dit-elle de son mari?
— Votre fiêie est heureux; il est guéri.
Je désire que ce récit ne paraisse pas à mes lecteurs une prétention de faire connaître les mœurs d'uu pays que j ai longtemps parcouru, mais que je n'ai pas eu le loisir d éludier ; c'est une histoire véritable, que je raconte comme elle s'est passée, avec les individus et les caractères tels qu ils se sont montrés à moi. Cependant il peut résulter de ce récit une réflexion qui, pour ma part, m'a semblé juste lorsqu elle m*a été faite : c'est que nos provinces sont plemes d habitudes, de préjugés, de caractères, qui habilement mis en œuvre, donneraient itatière à des ouvrages aussi cuneux que ceux de Walter Scott : personne ne peut dire aussi beaux, bi je me trompe, ce sera ma faute, et je prie mes lecteurs de
me la pardonner.
Au mois de septembre 1881, je fus appelé par quelques aflFaires de famille dans le midi de la France. Je partis de Paris avec un de mes amis, Ernest de Montftllon, un assez beau jeune homme, qui, avec de l'esprit et un grand nom, écornaît en assez mauvaise compagnie l'héritage futur quil attendait 'de son père, M. 1^ marquis de Monthllon. Nous montâmes en voiture un lundi à minuit, et le jeudi suivant nous entrions, à six heures du soir, dans la métropole du Languedoc. Nous avions parcouru en soixante-six heures les cent quatre-vingts lieues qui séparent Pans de Toulouse. On peut aller plus vile quand on observe ; mais ni l'un ni l'autre n'avions pensé à regarder par la portière de notre voiture pour étudier les mœurs et l'histoire des pays* ^ue nous IraversionB. Nous avions voyagé dans une dormeuse, gran*
^58 LE CIJAT!:AU de MONTFILLOX-
dcmeat approvisioDaée de cigares et de vin de Bordeaux, et, en conséquence, nous avions considérablement bu, dormi et Tumé. Enveloppés dans la vapeur de nos cigares, comme dans un de ces nuages enchantés qui voilent les voyages rapides des fées, nous n'avions rien vu des cent quatre-vingts lieues qui se déroulent entre Paris et Toulouse. Arrivé dans la ville savante, je sus immédiatement que le notaire à qui j*avais affaire était absent pour huit jours. J'avais donc devant moi une semaine d'attente et d'ennui. Ernest me la demanda, et vingt minutes après notre entrée à Toulouse, nous étions sur ia route de Castres, dans une diligence à quatre ou cinq coupés juxtaposés, façon de voiture qui met de beaucoup la province au-dessus de Paris pour le confortable du voyageur. Nous avions pris les trois places du coupé antérieur, mcin pour nous y étendre en liberté que pour y continuera Vmd cette efTrayante con?(Mnmation de cigares qui nous absorbait merveilleusement depuis Parit. Ce fut donc dans cette aW mosphère, où la pensée dort et où l'image des objets environnants pénètre à grand*peme, que nous abo^djunes Castres, où je puis dire que nous arrivâmes de plein saut, comme si nous avions bondi des tours de f^iotre-Danae sur le marché à arcades de cette ville tisserande.
Lorsque nous fûmes exposésau grand air, surdes chevaux que M. de Monttitlon nous avait envoyés, nous sembiâiBes nous éveiller d'un long sommeil, et nous regaidàmes d*un air tout surpris le pays que nois parcoucLons, et auquel rien ne nous avait préparés^
Ce petit préambule m'a paru niécessaire pour expliqua Tétoonement que j'éprouvai à l'aspect de.la.contréequQ je traversais et au contact des hommes que j^y rencontrais. Sans cette façon de voyager, que noua ne choisîmes dans aucun but, je me serais probablement £ait à la vue de nouveaux costumes, à Taudition d'une langue qui n'est plus le français ; je me serais usé, en courant, la nouveauté d» la vie que j'allais m(nor, je me serais averU moi-même que j'allaib pénétrer dans llntimité de ces diss^nblaoces qui distinguent la province de la capitide, dissembianoes dont Pextérieuf m'eût frappé , ne fût>>ee qu'en tiaversant au galop une rue de (Mteauroux^. de Limogea o« àà ModHhf ban.
LE GHATBliO DB MONTFILLON. 1S9
D'abord Dous gravttnesasfles iestemeDt une galerie quisaii* lissait sur le llaoo de Tune des hautes collines qui comaoencent la chaîne de la Montagne I^uiru. i>i0U8 étions suivis par une sorte de paysan mal eodimancbé, portanl un gilet rouge qui ne reoodvrait pas la naissadce d'un pantalon bleu, dont l'ampleur postérieure se plissait disgracieusement à ses reins par i« tirage forcé des bretelles; une veslc grise, et ] lus exiguë encore que le gilet^ comp)étail.iXccoutrc*ment» Lorsque nous étions montés à cheval, iacquet, dont j'avais usurpé la monture, avait ôté ses souliers et ses bas pour non» suivre à pied : ceci me parut une profonde intelligence de l'usage des bas et des souliers; du reste, le trot de uoâ roussins ne dépassait jamais le pas rapide du jeune gaïUard, et lorsqu'il y avait une montée^ il avait l'obligeance de nous attendre. Alors il s'asseyait sur une pierre et nous regardait avec une curiosité singulière. Je demandai à Ërncst si ce n'était pas un garçon de ferme qu'on nous avait eavoyé.
— Bon! me répondit-il, mon père ne traite pas si leste» ment Théntier futur de son nom ; c'est son valet de cliambre qu'il m'a député, et celui-ci vient de me dire que l'intendant est désolé de s'être donné un coup de bisaiguô au pied en équarrissant une poutre ; ce qui l'empôchait de venir lui-même au*4evant de moi.
Le valet de chambre nu-pieds et l'intendant équarriflfiaut une poutre allaient commencer la série de mes étonnements, et donner lieu de ma part à quelques questions, lorsque Jacquet s'arrêta tout d'un coup et parut ecouiar. Ernest lui-même suspendit le trot de fou cheval^ et j'entendis un hddou éioigné et plaintif qui gémit dans l'air comme le son du cor. Uu autre cri du même geure, mais tient la note aigL'ê attestait une voix de femme, répondit à cuite espèce d'appel. •
— Est-ce quelqu'un? dit Ernest en s'adressait à Jacquet.
— Non, monsieur le marquis, répondit celui-ci ; ce sont les tessters (tisserands) de Masamet qui Jioupeiu les filles de MoDtliP.on.
Uu moment après, nous entendîmes répéter le poemier cû; le second lui répondit encore, et sur-le-champ ce fut deft deux côtés de la montagne un duo de h&àou masculina et.tt-
miolns, qui Tenaient plus pressés, à mesure que les deux groupes qui les poussaient se rapprochaient davantage.
— Étes-Yous curieux de voir nos ouvriers dans leurs atours? me dit Bmest.
— Celui-ci, lui répondis^je en montrant Jacquet, m'en donne une suffisante idée.
— Celui-ci^ reprit Ernest, est une dégénérescence du montagnard pur, un paysan de la plaine, corrompu dans la dviiisation toulousaine, où il accompagne mon père tous les hivers. Celui-ci est un de ces êtres transitoires entre les espèces, existence presque toujours ridicule et incomplète dans tous les ordres ; c'est le singe entre l'homme et la hôte, Thuitre entre l'animal et le végétal.
-* Voyons donc l'espèce dans sa pureté.
— Jacquet, dit Ernest, je voudrais voir les tessiers.
— • Oui, monsieur le marquis, dit Jacquet avec une obéissance qui était accoutumée à ne demander compte d'aucun ordre.
— Aussitôt il. s'arrêta pour prendre haleine, et lança dans l'air trois hààou qui retentirent longtemps dans les replis de la montagne; la réponse nous arriva bientôt, et nous nous remimes en marche.
— Voilà une manière de correspondance qui vaut bien les télégraphes! dis-je à Ernest.
— Oh 1 me répondit>il, si vousconnaissiezcette langue, elle vous charmerait à entendre. C'est au printemps, quand la saison amourache toutes nos populations, qu'il fait beau en* tendre ces longs dialogues d'amour qui partent d'une montagne à l'autre, et se croisent sans se confondre. Il y a quelque chose de merveilleusement sauvage dans ces hurlements forts et retentissants qui annoncent, à la vallée l'apparition de quelque beau montagnard, et dans ces longs gémissements, partis de la plaine, qui disent qu'une bell^' fille lésa entendus! Puis ces cris qui continuent plus doux, à mesure qu'ils s'approchent et qui s'éteignent enfin daus le silence, le plus doul langage des amants ! Que de fois, encore enfant, je les ai écoutés, sans les comprendre, jusqu'au jour où j'ai moi-même crié, à pleine poitrine de jeune homme, mes appels d'amour à quelque grande montagnarde qui me répondait I
— Quoi! Ernest, lui dis-je en riant, vous avez fait cet amour de chat qui miaule sur une gouttière ?
• — Amour de chat I me dit-il, lorsqu'il est enfermé dans la domesticité de la maison, amour de tigre sur nos vastes montagnes, où il faut avoir la poitrine large pour y bien aimer et y bien respirer!
Je considérai Ernest avec étonnement; ce n'était pas là mon ami blasé du foyer de TOpéra, mon compagnon fumant et dormant du coupé de la veille. 11 s'en aperçut, et médit :
— Est-ce que vous ne vous sentez pas retrempé jusqu'à vos illusions dans cet air dense et pur qui vous pénètre? Quant à moi, j'y redeviens jeune de tout mon être. Je crierais si j'osais.
— Criez 1 mon cher, lui répondis-je ; je serais curieux d'entendre votre voix flûtée lutter avec les rudes organes de vos belles.
Ernest ne se le fit point redh:e, et se mit à pousser le hààou national de la Montagne Noire. Jacquet se retourna à ce cri ; un sourire presque attendri passa sur ses lèvres h&lées^ et il dit avec un petit mouvement de tète :
— C'est ça, monsieur le marquis; merci, merci, vous ne nous avez pas oubliés.
— Ni eux non plus^ dit Ernest en entendant la réponse qui nous vint une minute après. Ils m'ont reconnu. Combien sont-ils?
Jacquet ne répondit pas ; mais il jeta sur moi un regard soupçonneux. Ernest le comprit sans doute, car il s'approcha du valet de chambre, et ils se mirent à causer à voix basse, en me laissant un peu en arrière.
J'ignorais pourquoi Ernest venait dans sa famille, je ne la connaissais pas. Seulement je savais que son père et sa mère vivaient, et qu'il était leur fils unique; je savais aussi qu'ils étaient de cette noblesse provinciale qui avait en abomination révénement de 89 et celui de juillet, et je regrettai de m'étre imprudemment exposé à passer huit jours eu face de gens qui m'assommeraient de toutes les vieilleries d'anathèmes qu'un gentilhomme doit à toute révolution. Je prévoyais déjà mes discussions avec M. le marquis, et je voyais la marquise me lançant aux jambes le dernier carlin de la création, dormant à ses côtés dans une boite four-
ie2 LE CHATEAU DE MONTFILLON.
rée de peau de moutoa. J'y pensai d'abord sérieusement ; puis je pris le parti d'en rire, et je m'arrangeai en cunséquence. Je tirai d'un portefeuille un boni de ruban bleu, liséré de ronge, que j'avais destiné à intéresser en ma faveur le républi'^aoisme de mon notaire, et je m'inscrivis à la boutonnière : Homme de juillet 1 Ma visite au marquis carliste me parut en devenir originale. Lorsque Ernest se rapprocha de moi, il me regarda d*abord sérieusement, puis il me dit en souriant :
— Voilà qui est beau et brave ! Ce serait plus brave cependant si nos paysans savaient exactement ce que cela veut dire, et si vous voyagiez seul dans la montagne.
— Et que m'arriverait-il? lui dis-je.
— Ou pourrait bien vous faucher un peu«
— Je ne comprends pas.
— Cest que, me dit Ernest, quand nos montagnards ont l'esprit à l'envers, ils emmanchent de môme leur taux, et alors...
n s'arrêta et reprit :
— Mais le pays est tranquille, et il n'y a rien à craindre. Je ne sais pourquoi, mais je trouvais à Ernest quelque
chose de grave et de mystérieux que je ne lui avais jamais vu; si ce n'eût été à Paris le plus insouciant viveur que j'eusse connu, j'aurais soupçonné qu'il tramait quelque terrible complot contre le gouvernement, ou quelque mauvaise plaisanterie contre moi. Nous redescendions l'autre côté de la colline que nous venions de franchir, lorsque nous fûmes avertis, par le trot serré d'un cheval, que nous étions suivis par un cavalier mieux monté que nous ou plus pressé. Ce cavalier était une cavalière, assise sur une large selle, aux deux flancs de laquelle étaient attachés deux grands ballots recouverts de toile cirée, de façon que les jambes de Tamazone étaient remontées à la hauteur du cou de sa mule, car le cheval était une mule. Elle portait 'étroit casaquin, renouvelé, il y a quelque vingt ans à Paris, sous le nom de spencer; le casaquin noir, à manches justes, orné de boutons de métal à la hussarde; le jupon rouge haut coupé, les bas de tiloselle bleus et les souiierv. noirs bordés de feu, avec des rubans de même couleur qui se eroifiaient autour de la jambe ; elle avait qmtté le bonnet à
ftuéolefnii, dkns le Midi, est la couronne de la grlsetle^et aYtitcoiffâ le-roadras, aux plis anguleux, aux couleurs trandiées^ d*où s échappât un bandeau de batiste à plissure microscopique. Son casaquin, oaTert en gilet, laissait Toir les bords d'un fichu bigarré qui serrait d'accompagnement à ses revers ; sur son cou, souple et dégagé, brillait un collier de^corail, et ses oreilles étaient ornées de grands an» neeux' d'or. Son- tisage brun ne Tétait pas assez pour absorber le noir éclat de ses yeux et de ses longs sourcils; ses dents blanches et d'un émail humide luisaient au soldl; ses membres menus^ sa taille qui plia comme on jonc quand elle sauta lestement à terre; tout cet ensemble chaud^ frôle et hardi, rappelait volontiers le sang maure qui a longtemps fécondé la population du Midi, et dont le type s'est gardé dans les classes inférieures de nos pays^ comme les traits blonds et busqués des Francs ont longtemps été le partage de la noblesse pure du Nord.
— Ah! fit Ernest, voilà une femme de Montpellier!
— C'est sans doute son costume lui dis^e , qui vous apprend le nom de sa ville natale "^
— Pas précisément, me répondit-il, car il se peut qu'elle soit née à Castres ou au petit village que nous laissons à gauche; ce qui ne Ifempéche pas d'être une femme de Montpellier.
— Mon cher Ernest, il y a en vous préméditation de me mystifier d'une façon ou d'autre; prenez garde, je suis gascon de naissance, et quoiqu'il y ait de bien longues années que je n'ai touché le sol sacré de la patrie, je peux, comme un nouvel Antée, y trouver des forces pour me venger.
— Le système des mystifications est tombé avec la cuisine de Cambacérès, me dit Ernest, et vous oubliez d'ailleurs que les droits sacrés de l'hospitalité m'int Tdisent toute tentative de cette espèce. Mais vous devriez vous servir de vos souvenirs pour me comprendre et non pour vous venger.
— Je trouve fort difficile à comprendre, avec quoi que ce soit en aide, qu'une femme de Castres soit uue ïamina de Montpellier.
— Comiiieut! vousne savez pas que la plupart des femml»s
du petit commerce de Montpellier font le métier de colportage; que ce sont elles qui foumisseot toute la province de foulards, d'indiennes, de mercerie; et ne comprenez-vous pas que, par extension, on a donné le nom de femmes de Montpellier à toutes celles qui exercent le méme^métier? Vous parlez ie souveair; mais, tout petit enfant, vous n*avez donc jamais bondi de joie loi'sque vous avez vu s'arrêter à la porte de votre château le magasin à cheval, où se trouve au fond quelque joujou que la marchande a gardé expressément pour vous: et, plus tard, dans la solitude virginale de votre manoir, peuplé de parents à barbe grise et de tantes tant soit peu blettes, vous n'avez pas accueilli avec une douce espérance ces lestes filles dont vous voyez un si joli modèle ! Allons, décidément, vous n'êtes pas de votre pays.
— Un moment! m'écriai-je,j'en suis, mais je n'ai ni château ni manoir; je suis un homme Je peu, qui ai vécu dans la civilisation de nos petites villes, avec un épiciermercier-marchand de modes, d'un coté de ma pox tc, et un tailleur-fabricant de draps, de l'autre ; ce qui ne m'a point obligé â avoir recours â ce commerce ambulant des femmes de Montpellier.
— Eh bien! me dit Ernest, ce sont les anges consolateurs de la Montagne Noire ; sans elles^ point d'excellents tabac prohibé, pomt de jolies cravate? toutes fraîches arrivées de Paris, point de savon parfumé, point de gants, point de cosmétiquts d'aucune sorte; puis, sous un autre rapport, poiuc des petites brochures défendues par la police, point de gais romans défendus par les papas !
— Je vois, lui às-je, que ces filles d'Eve vendent volontiers toutes sortes de fruits défendus. J'appuyai sur les mois fruits dé/efidtut.your les rendre intelligibles dans toute leur portée, urnes t me répondit :
- — Quelquefois, mais pas toutes, et pas à tout le monde; d'ailleurs, elles donnent souvent aux beaux garçons; mais les intentions de ces belles et le moment de les comprendre sont difficiles à bien saisir. Les coquettes, car nulle grande dame ne s'entend à coqueter comme ces jolies filles, les coquettes ont une espèce de conversation qui prend un si juste milieu entre le rire et la passion, qu'on s'expose.
LE CHATEAU DE MOlfTFlLLON. 165
à la moindre tentative^ à une rebuffade d'une moquerie *plu8 qu'impertinenle, ou à des protestations d'amour immortel bien plus redoutables.
— Ma foi', en voici une pour laquelle, lui dis-je, on peut courir toutes les chances. Croyez-vous qu'elle soit abordable?
Ernest prit son lorgnon, ce qui lui rendit un moment son véritable air parisien, et inspecta la jolie colporteuse qui marchait en avant de nous en causant avec Jacquet; puis il me dit :
— Je crois l'entreprise difficile ; cette fille a un amoureux, et n'en a qu'un : ou bien elle n'en avoue qu'un.
— Ceci devient merveilleux, lui dis-je; où diable avezvous vu tout cela?
— Voyez, me répondit-il, ces mains à moitié couvertes de mitaines tricotées ; elles ne portent qu'un gros anneau d'argent , c'est l'anneau du fiancé. Si j'avais vu reluire à l'un de ses jolis doigts quelque bague d'of, avec un grenat lourdement enchâssé, je vous aurais dit : Tentez. Si nous avions découvert, en outre, quelque anneau à la chevalière en gros or massif, ou quelque jonc de brillants probablement distrait de l'écrin conjugal d'un veuf à qui sa femme a légué sa bijouterie, je vous aurais dit : Faites votre marché. Si j'avais remarqué des mains chargées de bagues de toute dimension, je vous aurais dit : A la première rencontre, prenez un rendez-vous; au premier rendez-vous..» Mais rien ne m'autorise à vous donner de tels conseils. Cette fille-ci est au-dessus du soupçon, ou peul*étre audessus du prix que vous voudriez y mettre. Je puis m'en informer.
— Non, lui dis-je, laissez-moi le charme de tentsr une séduction ou un marché. Je pense que nous verrons la belle à Montlillon.
— Cela n'est pas douteux^, probablement elle slnforme à Jacquet de ce qui nous manque.
Au moment oîi nous finissions notre dialogue, Jacquet et la jeune fille s'arrêtèrent, et celle-ci, désignant Ernest du geste, dit en patois au valet de chambre :
— Es aquel? (C'est celm-là?)
1^ domestique lui répondit affirmativement. Ceci me rap-
iMê LM CflATBAD DB lOHTFFLLOll.
pela que je parlais et comprenais admiraNomenl ma l&sgue maternelte, et je me tins pour dit de cacher eotte>KîeiiGe pour eu tirer parti au besdn.
La jeuue filte profita de ]a premîèie borne du àhonin pour s'exhausser et sauter d*ua bond sur sa mute; elle passa lestement les jambes par-dessus le cou de sa monture, et repartit au tiotten nous disant d'un air 'omiilcftf^: — Adieu, messieurs I
— fist-ce une fille du pays? dit Ernest à Jacquet tofBqu'elle fut éloignée.
— Bh ! c*est Marianne, répondit Jacquet; comme m Ynniyers doTait connaître Marianne.
Je newis si TuniYers la'BonnaisBidt; maïs assurément Ernest savait qui elle était, car il s'avança immédiatensent auprès de Jacquet, et .recoDunenea avec lui son dialogue aparté. J'étais toujours travaillé de lidée qu'un mystère tournait autour de moi ; la figure de Mariaune me paraissait trop gracieuse pour ae mêler à un complot, et je m%pprétai à quelque surprise campagnarde et seigneuriale qui BOUS attendait au château de MontfiUon. Or, noua cheniinionS' toujours, et bientôt nous aperçOuK» de loin, et à l'embranchement < de deux .routes,' un groupe 'nombreux d'hraimes et de femmes dont le vent nous apportait de temps À autre les joyeuxéclals de rire.
— BsLixt la main! me dit Bmest; un train de (jalop jusque cette fouie; nous ne pouvons pas arriver au nniieu d'em comme des imétayeis qui reviennent de la foire, et qui ont peur de faire sonner .l-argent> de leurs sacoches.
£t prenant des ;mainB de Jacquet le Mton que celui-ci portait, Brnest rossa sa rosse avec une vivacité et une persévérance qui la déterminèrent à une aérie de bonds qui figuraient passablement le galop, yesptit d'imitation gagna ma monture, à qui Jacquet appliqua, en guise d'avis, deux ou trois coups de pied dans te venire, et elle partit à son tour, en me secouant les mitrailles àme les déraciner, h tins à honneur de rester sur >k ligne d'Ernest, et moi, battant avec fureur âia rase des talons; lui, talcmnant h sienne de son gounfin , noua arrivâmes triomphaleiûent parmi une vingtaine de paysans de touteexe qm encombraient le eonfhKflt ' taidcux toutes qm bdus avions de-
•vant BOUS. Toutes les têtes se décoiffèrent à noire aspect; mats je ne pus m'attribuer la moindre part de cette politesse, car c-est à peine si on daigna me regarder, tandis qu'on entourait Ernest qui distribuait royalement des poignées de main aux paysans qui jes recevaient avec un respect profond, /e me Téservai d'en faire la guerre au carlisme de mon camarade, qui avait beaucoup blâmé les poignées de main de la royauté citoyenne, et je profitai de ce qu'on ne faisait point attention à moi pour examiner les autres. Ce qu'Bmest appelait les atours des campagnards ne différait guère de ce qu^on appelle à Paris un babit de malin, si ce n'est par le chapeau, les bretelles et le gilet; c'était le vaste pantalon Hottadt, la chemise attachée avec l'épingle à ardillon, dans un énorme anneau d'or. Le chapeau était large et haut, avec des ailes immenses; le gilet brodé de boutons de cuivre, et ouvert en cœur, de manière à laisser voir les bretelles, où brille tout U luxe des montagimrds. Elles étaient travaillées en lauie avec .un soin exquis; elles glissaient sur des boucles d'argent et se joignaient par une espèce d'accolade, à la pointe de laquelle pendaient des glands de laine, d'argent et même d'or; il y avait deux, trois, quatre glands comme au harnachement d'un mulet, et ils étaient la plupart un don d'amour. C'étaient comme les chevelures des ennemis vaincus que les sauvages de l'Amérique portent à la ceinture. Tout le moniïe avait des Bouliers aux pieds. Plus tard J'appiis que les dignes modtagnards les avaient ôlés de leurs mains pour recevoir dignement le. jeune marquis. Quant aux fîUes, elles avaient le costume de Marianne, diversement bigarré, plus le superbe bonnet rayonnant, d'où sortait leur.Ogure brune. Je fus très-peu charmé de ce .petit morceau de la population. Lorsque J'en parlai à Ernest, il .me dit: Ce .ne sont pas là nos montagnards, ce sont pour la plupart des ouvriers db^ fabrique, rabougris dans des ateliers» malsains, débauchés par la natture de leurs travaiuc £édeataires^ qui, . comnie'vous'le savez de reste, ont une îatale inftuence sur les moeurs. Le quartier des tisserands, à Athènes, était xenomné par t'impvdicité de ses habitants. Pausanias nous l'atteste, et le moindre médecin vous compliquera ;pourquoi cela était et est encore ainsi.
i9S tT. CHATEAU DE MONTPILLON.
Cependant Ernest faisait des questions à tous ces honnètttb prolétaires sur leur famille, et toutes les réponses étaient saupoudrées d'une révérence et d'un monsieur le marquis, qui commença à me paraître ridicule. J'allais me mêler à la scène lorsque je remarquai, à quelques pas de la foule, en grand gaillard de ceux qui réalisaient la poésie d'Ernest, qui m'observait plus attentivement que je n'avais observé les autres et qui m'expliquait à deux ou trois rustres de son' ^spèce^ Gomme il n'y avait rien de bienveillant dans leurs v^egards, je poussai vers eux, et je les abordai en disant :
— Je vous parais bien curieux, à ce qu'il me semble, mes braves gens?
— Mais assez curieux comme ça, me dit un des paysans, de venir écouter ce que nous disons.
— Taïse-té, Joseph^és un pataou, dit un gros homme à celui qui avait parlé ; ce qui voulait dire : Tais-toi, Joseph, c'est un pataud. Un pataud voulait dire en 93 un républicain, en 1815 un bonapartiste, en 1820 un libéral, en 1831 un partisan de la révolution de juillet, depuis le juste-milieu Guizot jusqu'à l'opposition Gabet. Je n'avais pas encore eu le temps de répondre, que Jacquet se jeta vivement au milieu de nous.
— Que fais-tu là, Joseph ! çria-t-il avec vivacité, es-tu fou?
— Je voulais voir notre jeune marquis, répondit encore Joseph.
— Et pour ça, tu t'exposes à te faire prendre. Sauvetoi ! Si je disais à monsieur le marquis que tu es venu ici, il te planterait là.
— G'est bon ! dit Joseph, je m'en vais.
— Un momeat, reprit Jacquet; as-tu vu Marianne?
— Oui, il y a un moment.
— G'est donc ça que tu es ici, tu voulais la voir ; tu te soucies bien de monsieur le marquis ; tu le compromettras, et te feras fusiller.
— Je m'en vais! je m'en vais I répondit encore Joseph.
Et sur-le-champ il gravit lestement les revers d'une colline, et se perdit parmi les bois rabougris dont elle était couverte. Tout ce dialogue avait eu lieu en patois, et je trouvai qu'il n'était point rassurant pour mes projets. De conséquence certaine, ce Joseph était l'amoureux de mademoiselle
Marianne, obstacle notable à mes désirs de séductioa ; de plus, ce même Joseph, protégé par monsieur le marquis, et qui courait risque d'être fusillé, me prouvait que je m'avançais dans une intrigue coupable. Je gardai mes observations et rejoignis Ernest, qui, sur un mot de Jacquet, se remit en route avec moi.
A partir de l'endroit où nous nous étions arrêtés, nous primes un chemin montant, rocailleux, malaisé et coupé de petits ravins, qui attestaient le passage des eaux de la montagne : Jacquet était bien loin devant nous; Ernest me semblait embarrassé.
— Mon cher ami, me dit-il, pour des raisons que je vous expliquerai plus tard, vous m'obligeriez de dégarnir votre boutonnière de ce ruban bleu«
— Mon cher ami, lui répondis-je, pour des raisons que je n'ai point besoin de vous expUquer, je n'en ferai rien : du reste, je suis tout prêt à regagner Castres et Toulouse. Renvoyez-moi ma malle demain, et adieu.
— Non, me dit Ernest, ce n'est pas pour moi que je vous parle, c'est pour vous.
— EL c'est pour moi que je garde ce ruban ; adieu.
— Non, non, reprit Ernest en arrêtant mon cheval, que je retournais à grand' peine du côté oîi n'était pas son écurie; vous prenez les choses trop au sérieux. Je voilais prévenir (}uclque fâcheuse apostrophe qui pourrait bien vous être adressée par un passant; mais nous sommes deux, et nous nous en tirerons toujours, tant bien que mal.
— A la garde de Dieu, dis-je, quoique je ne voie pas trop ce que nous avons à craindre.
Nous continuâmes à monter avec peine pendant une demiheure ; nous ne fîmes d'autre rencontre que celle de quelques laboureurs qui se mirent sur le bord de leurs champs pour saluer monsieur le marquis; mais au moment où nous entrions dans une gorge assez resserrée de la montagne, nous vîmes sortir d'une maison quatre ou cinq soldats, puis quatre ou cinq autres, et enfin un sous-lieutenant qui nous saln:i et m'examina beaucoup.
ilrnest s'arrêta â la porte de cette maison, et il en sortit (. i vOnérable paysan qui l'aborda avec respect, llsseretirètciii ensemble dans un coin. Le sous-lieutenant tournait au-
trO LE CHATEAU BB HONTFfLLON.
tour de moi; enfin il se hasarda à me faire un ngne ; je m^prochai de lui, el il me dit rapidement :
«^ Malgré celle dteomtion, ]e suppose que tous êtes on ami de M. delk>DtHlion.
— Je suis an moins celui de son lils.
— Eh bien! monsieur, épargnez-moi un deyoîr que je xemplirais aYec peine, mais que je remplirais avec sévérité : prérenes^e que son château sera yisilé par ma compagnie» #1 que je ne youdrus rien y trou?er de contraire aux lois.
Il s'éloigna apré» ces mots, et je vis Ernest s'approclier de lui.
— Monsieur, hri dlMl, je me plains à vous des déaordies qui ont élé commis dans cette ferme. Hier on y a tué une vache appartenant à ce brave homme.
^ Monsieur, répondit le sous^lientfiianty }e vous ferai d*abefd observer que je ne sais à quel titre vous me faites œS' plaintes. Je suis ici par l'ordre de mes supérieurs, et je ne peux pas laisser mes soldats mourir de faim.
— Ce n'est pas une raison pour vous emparer violeauneDl «Le la propriété de ce malheureux
— Monsieur, reprit l'ofiicier, cet homme, vous le sava aussi bien que moi, est le père dMn soldat réfractaire ; je 4ois occuper sa maison, et il doit m'y nourrir, moi et mes gamisaires, tant qu'il plaira à mes caeh de m'y laisser. L^te dont vous vous plaignes n'eût poiat été conunis s'il m'avait fourni ce qui nous est alloué.
— Eh ! monsieur, dit Ernest, il ne le peut pas, et vous vous annea d'une loi odieuse pour le ruiner.
— Monsieur je n'ai pas à discuter avec vous la loi à laquelle j'obéis; mais vous saves peut^tre mieux que moi pourquoi le fils de cet homme ne rejoint pas.
— Faut-il en punir son père?
~ Il serait peut-être phis juste, monsieur, dit Tofficier en s'animant, de punir ceux qui le poussent à cette résistance; — mais je me tiens dans les limites de mes devoirs, reprit-il plus doucement. Permettez-moi de ne pas avoir â regretter d'avoir voulu adoucir leur sévérité.
11 tourna le dos à Ernest et rentra dans la maison.
— Que veut-il dire? me demanda Ernest.
Je lui répcmdis par l'avis que m'avait donné rofficier> et
Lfi CRXTKAU DB MONTriLLON. t7à
BriM8t ne pot s'empèctior àè reprendre sondeusement : «^ 11 a roison. Alors, ne ooas aorôtCDB pas davantage. JSom noBS remîmes en route, toujours gravissant la montagne, et nous ar rivÀmes à des chemins presque impraticables, Ëafio, après une heure et demie de marche, nous aperçûmes le château de MontflUon.
il était sitQé à la pointe la plus élevée d'un rocher qui salUiBBait sur la colline; ce rocher était coupé presqu'à pic au-dessus d'un ravia de près de cinq cents pieds, au fond dttfiiel courait un torrent. Le chftteau n-était ahoniable, du côté de ta plaine, que par le chemin que nous suivions; mais on n'en aperoevait pas la foçade ; Tarchitecte Tavait tOHioée vers la plaine de Mazsmet, de façon qu'oi y eniiait par une basse^cour latérale et que la porie cochère de ia grande cour s'ouvrait sur un revers de colline toute plantée de pins et de bois parmi lesquels ou arait taillé un cteinin en rampe, qui le phis souvent avait été pris sur le^ vif du roc. Le chemin où nous étions, après avoir longé les* derrières du cltAteau, tournait et continuait à fO'avir le fiane de la montagne. Quant an ch&teau, c'était nn édifice OKTTé» à trois corps de bâtiments, ayaut une tourti (commet poiuttt àcharfoe angle et un mur épais qui finissait le carré et formait la cour d'homreur, qui était au milieu du châ- .teaUi Une foule de masures, couvertes en tuiles, élaion'. BJpfBKféeB aux murs extérieurs; (fêtaient des buanderii : . des pouiaiUers, etc. ; eofûn tout le ménage d'une habiia- Oon fte campagne.
Loosque nous arrivâmes, deuK domestiques du style iac<faet vinrent prendre nos-chevaux, et l'un d*cux me pria débite saivfo» taiyiis qu'Brnest gnorpait lestement Tcscalier de pierre de la tour. Mon conducteur me iU prendre, au jpremier étage, un long couloir, ilonvrit une vaste sale à ôaqicnroisées, au milieu de laquelle gisait un énorme tâs de l»lé;.et àl'une des extrémités de cette saile, il me fit entrer dans une eofllade de chambres, en me disant : Voièi J'Uppartement de monsieur. Dans Pune d'elles il y avait .gcacAibu. Je m'yinsullai. Cette dhamhre, tendue de damas jaune, avait au moins trente pieds carrés; un lit à cîolen tenait le fond, et de vastes fau4)euil& en ornaient le pour-tour.
Je demandai à moa conducteur 8*U n'y ayait pas un binet de toilette; il m'ouvrit une porte, et j'aperçus (d n a que la sainteté de la yéritô qui puisse m'excuser de dire), j'aperçus vingi-einq ou trente cbaises percées dans un ordre admirable.
— Que diable est-ce que c'est que ça! m'écnai-je. "* — C'est pour les jours de fête, me répondit le donKS* tique, quand monsieur le marquis reçoit beaucoup di monde.
Après cet étrange magasin, le domestique m' dans une petite chambre ronde où je trouvai une toflettt couverte d'un basin blanc de neige. Mon valet me demandi si je voulais me faire faire la barbe. A tout risque, j'ac^ ceptai, car nos malles ne devaient arriver que dans une beure, et le drôle me savonna de sa propre main dans m plat à barbe, et me gratta la peau avec une impassitnlité de bourreau. Tout cela fait, je regagnai ma chambre, non sattl m'arréter à considérer la magniQque collection que j'avais en voisinage. Jamais je n'ai vu une si prodigieuse variété de formes et de tailles : celle-ci simulant une pile d'in-folios, celle-là un fauteuil, deux ou trois resplendissant d'incnstations en cuivre dans de Técaille. Aujourd'hui que la mode du Boule est à son comble, je suis assuré que des amateurs passionnés en pourraient bien placer quelqu'une sur une console de salon et qu'elle y ferait très-bon effet. GcMiime je traînais à côté de mon feu un prodigieux fauteuil 4 la No- Hère, qui était en tôte de mon lit, un petit coup discret fdt frappé à ma porte, et, sur mon invitation, je vis entier m monsieur de soixante ans, d'une mise convenable, et qui me salua avec un fonds de politesse obséquieuse qui nae le fit supposer le majordome de la maison.
— Monsieur, me dit-il d'un air gracieux, mon Mfe et ma sœur m'ont chargé de les excuser près de vous de n'être pas venus vous recevoir eux-mêmes ; mais vous deves eomprendre que le plaisir de revoir leur fils...
— Parfaitement. J'ai l'honneur de parler, à ce que vois..»
— Je suis le comte Annibal de HontÛUon, me dit4 avec un sourire paterne.
— Je suis trop heureux...
^ Et moi au88i<..
^.Am^
Bt nouB nous assîmes en foce Tun de Taulre en nous souriant. Après dnq minutes de silence, où chacun cracha, toussa, se moucha, autant que possible pour passer le temps, le comte Annibai me dit avec son étemel sourire :
— Vous avez eu un très-beau temps.
— Oui, très-beau temps.
— Les routes sont belles.
— Très-beiies.
Autre silence avec accompagnement de mouchoirs et de toux.
-r Bn usez-Yous? me dit le comte Annibai d'un air triomphant, en me présentant une tabatière de carton où il y avait un Henri V en grisaille.
— Avec plaisir.
•** C'est une bonne chose que le tabac
— Une excellente chose.
Troisième silence. Le comte m'examinait; il remarqua mon ruban bleu.
— Vous avez servi en pays étranger?
— Non, monsieur.
Quatrième silence.
La porte s'ouvrit avec fracas.
— Que faites-vous là, Annibai? lui dit Bmest ; ma mère vous demande.
-^ J'y vais, mon ami, j'y vais, dit l'oncle, et le comte sortit à reculons en me saluant jusqu'à terre.
— Où donc ètes-vous logé, Bmest?
— Id, me dit-il; on m'avait donné l'appartement du second : c'est une halle. Je vais faire porter un lit dans cette chambre ; elle est assez grande pour contenir une compagnie. Maintenant causons un peu, c'est-à-dire écoutez-moi na peu.
Il se mit dans un second exemplaire du fauteuil in-folio que j'occupais et me tint le discours suivant :
— Vous pensez bien que je n'ai pas fait deux cents lieues pour le plaisir de les faire; je suis ici pour deux motifs trèsgraves. Je ne puis guère vous dissimuler le premier. Il fout que je prévienne des impmdences qui pourraient aller trop loin. Dans cette espèce de pays perdu, où rien ne pénètre juste} ni idéesi^ni faits^ on s'imagine qu'il n'y a qu'à
tfé LB GHATEÀn BB SOVTFILLOll.
faire des démonstFations hostiles a» gouvernemeot pont le renverser , et parce qtt*on donne asile k quelques réfiractaires des montagoes et qu'on empêche doute ou quinze conscrits de rejoindre, on se figure qu'on désoiimnise l*armée. Jusqu'à présent ceci était une ptaisantcrie qm coûtait à mon père plus d'argent que de dangers; car nos paysans tirent admirablement parti des exactions quMIs subissent : la vache du père Jacquet nous coûtera un bœviî; mais j'ai été averti que cela prenait une touronre' pius sérieuse, et je suis accouru. Mamtenant que vous êtes iuformé4eli raison de ma venue ici, ]e prmdtai devant vo«s les renseignements dont j'ai besoin.
Ernest sonna et dit à Jacquet de lui envoyer Gasparà^ t^'tendant.
— Et dans quel bat m'avez^-vous engagé à vous accompagner ?dis-je à Ernest.
— Ceci vous intéresse mitant que moi, reprit4i eu éludant ma question, attendu que vous trouverez ici le notaire à qui vous avez affaire.
— Comment! le républicain Liret est le notaire du carliste marquis de Mon tfl lion !
— 11 faut bien prendre les honnêtes gens où ils sont, me dii Ernest. Gela contrâole assez mon père; mais nous avons à M. Liret des obligations qui datent de trop loin pour qBH n'y eût pas ingratitude à nous à les oublier*
L'intendant entra. G était un homme de cinquante ans^ à' tournure sévère et grave.
— Ëb bien 1 Gaspard, lui dit Ernest, comment ws-tu?
— Ce n'est rien que ça, dit Gaipard'en montraal sa jamte; si ça n^avail pas attrapé une vieille Messure, j'en aunn eu pour deux, jours.
— Est-ce celle de Wagram, celle de Lutzen ou celle de Dresde,. dit Ernest en riant.
— Pardon, monsieur le marquis; c'est celle de la bataille ( te Toulouse.
— Bon, dit Ernest, cettefière bataille ot les Anglais se conduisirent en vrais Ffançaàs, comme dit mon oncle Annibat.
^ Hum ! fit le vieux soldat, Toncle Annibai est un sa> crô, . • Pardon, monsieur le marquis ; je n^aime pui votre oncle AnuibaL
LE CHATEAU DE W0NTFÏH,0K# ÏTS
— Et mon père, l'aimes-tu toujours?
— Ah ! pour celui- là, dit Gaspard, c'est un braye homme.. . C'est ça un digne homme, quoiqu'il ait son défaut, comme je vous l'ai écrit et qu'il veuille faire des 8ieni>es.
— Eh bieni Gaspard, nous i'eaeiiipôciieroiis; je suis ici pour ça.
— El un peu aussi pour l'autre chose, dit Gaspard.
— Pour toutes deux ; mais procédons par ordre.
Combien avons-nous de féroces occupées par les gamisaî*
res?
— Cinq sur neuf, dit Gaspard, partout où il y a des fiUoU' en âge de conscription*
— Us ont donc bien peur du C«i.
— Ouah ! fît le soldat, ils partiraient comme des moutons. si on le leur disait un peu serré, lln'y a que ce gmridgueusard de Joseph qui se réfbel'iionne de bon cœur^ d'autaat que vous savez,., vou&savea bien.
— Oui, dit Ernest, MiiMrianna II a boa goût, te gaillard.
— Ella fille n'a pas mal choisi, repris-je.
— Vous l'avez doue vu ? me dit Ernest.
— Mais je crois que c'était un des trois paysans qui causaient à part, tandis que vous receviez im félicitations de vos vassaux.
— Oui, dit Gaspard; Jaoqiiel; m'a conté qu'il a failli se disputer avec monsieur.
— Je donnerais vingtfCinq louis pour quil se fît pincer par la gendarmerie. «
— Ouah ! dit Gaspard, la gendarmerie, un tas de poules mouillées qui ont des tas de réglemente à observer. Ne m^n parlez pas plus que de oes culottes rouges qu'on noiis a envoyées en garaisairea. Ça reste comme des oîsoeks' dans une fenne, à regarder l'herbe pousser. Âh! a^éoequin! qu'onnous eût dit ça du temps de l'empereur, de venir M pô* cher ici ces cadets : nom de nom! Ah'I quelle sauce! Gomme je vous aurais secoué le pays, moi ! Les pères et les mères, les amantes et les seigneurs, ^e te vottsies aulais dénichés, les merles, moi, et4ru encore. M'ai» ce n'4dst plus mon affaire ; je suiftau^service de monsieur leman!|tiiis,» je pense commei lui ; je trouvo que<^'est bote ce qu^'îi fait, mais c'est pas à moi à le j uger»
176^ LE rHATEAU DE MONTFILLON.
— C'est juste, dit Ernest. Donc il n*y a que Joseph de difficile à décider. Eh bien ! nous prendrons le parti que je fui dit : nous lui achèterons un homme.
#— Plalt-il ! dit Gaspard, lui acheter un homme, eh bien ! c'est bon ! vous n'auriez qu'à mettre la clef sous la porte si vous faisiez cette bêtise ; mais ils en voudraient tous, des hommes : ce serait une rente à perpétuité. Allons donc, il faut que ça marche... Nous avons bien marché, nous, n.. d. D..., pour la république, une et indivisible, que nous haïssions de cœur et d'àme. Us détestent le gouvernement : c'est pour ça qu'il faut qu'ils le servent. Us auraient envie d'un empereur, les malins; trop blancs-becs pour ça : il n'en pousse pas comme des champignons; mais voici l'afiTâire : nous pourrions conmiencer par faire filer les plus doux, et quant À Joseph, en avertissant un peu les soldats...
— Oh 1 dit Ernest d'un ton de reproche , une trahison!
— Allons donc, une trahison I reprit Gaspard ; un gaillard de cinq pieds sept pouces qui ne veut pas être soldat! il se
* croit donc sorti de la cuisse de^. enfin, je ne sais pas, Jucifer, Lucifer, quelque chose comme ça.
^ C'est bon, dit Ernest, je verrai M. Liret; nous arrangerons ça« Et l'affake de Marianne? ^
^ Ça va, dit Gaspard ; nous avons les curés dimanche.
r- Bien. Qui est-ce qui dit la messe au château d'ordinaire ? reprit Ernest.
— Eh bien! répondit Gaspard, c'est Laurot. •^ Ah ! il est donc ordonné ? ,
— Comment, dit Gaspard, û est vicaire de la paroisse ; vous ne saviez pas? ^
— Ma foi, non ; et quelle tournure a-t-il?
— Oh I un pouf, un air bête ; il ne tient pas de la famille. C'est que l'oncle Annibal a été très-bel honune autrefoi». Cest ça qui faisait un joli abbé !
— Gaspard! dit Ernest en l'avertissant de l'œil.
— Prenez que je n*ai rien dit, répliqua Gaspard. Après tout, Laurot est un honnête garçon, et il se co'hduit très-bien avec sa mère, qui n'est plus gardeuse de cochons comm^ par le passé, vous savez ; elle lui sert de gouvernante.
— C'est bon, dit Ernest; envoyewûoi Jacquçt, Il faut que nous nous habiUions pour dlaer.
T.R CHATRAU DE MONTFÎLLON. 177
— Gomment dîner ! lui dis-je ; il est une heure.
— Et c*est une heure de concession faite à Tesprit du siècle, dit Ernest ; trop heureux si ma belle tante de Lance y nous honore de sa présence à une heure si incongrue.
— Qui appelez-vous votre belle tante de Lancey?
-- Une sœur de ma mère, que je vous laisse à étudie] , comme je comptais vous laisser deviner mon vénf^rable oncle Annibal, dont je puis vous dire maintenant Thistoire. Il était diacre au commencement de la Révolution. En sa qualité df csdet déshérité, il devint un fougueux partisan de Tabolitxon de la noblesse, et le même jour où mon père passait à l'armée de C!ondé, mon oncle jetait le froc aux orties et se faisait soldat républicain. Je ne sais comment il fît, mais avec quelque instruction et de la souplesse, il ne put jamais dépasser le grade de caporal. Mon père le trouva dans cette position en r3!îtrant de l'émigration et lui fit quitter le servico. Il lui alloua uae petite pension que Tonde mangeait toujours en trois mois. Enfin mon père, pour éviter les réclamation < de tous les cabaretiers du pays, le prit chez lui, et depuis Tingt-cinq ans il y est installé et devenu raisonnable par l'impuissance de mal faire. Ce furent des scènes affreuses à répoque où la fille Laurot vint apporter son poupon à mon père, en le priant de le nourrir. Ma tante de Lancey ne parlait pas moins que de faire excommunier Annibal ; mais ma mère, dont la piété est vraie et par conséquent indulgente, prit l'enfant et le fit élever. Nous fûmes près de huit ans sans voir madame de Lancey, qui trouvait que ma mère encourageait le vice. Enfin le malheureux objet de ces dissensions ayant été destiné au séminaire, madame de Lancey se radoucit, et je ne serais pas étonné que ce fût à elle que Laurot dût sa place de vicaire.
— Mais vous devriez un peu me dire ce qu'est votre père, votre mère.
— Vous les verrez, me dit Ernest. Pensons à nous hal»l- 1er.
Un moment après, on nous fit avertir que le dîner était servi, et nouk' partîmes pour le salon ; toute la famille y était réunie. Ernost me présenta à son père et à sa mère. Je trouvai un vieillard d'une politesse un peu insuffisante, mai:^ d*une distinction rare. Quant à madame de Montfiilon , qui
avait dû être fort belle, c'était un ensemble d'obligeanceâigne et bienveillante qui aie cbarma tout d'abord. Noua avions madame de Lancey. Rien de plus renfrogné nem*avait jamais apparu. Elle était vêtue de noir, sèche, tirée, aiguë. Ernest m'étonna fort quand il m'apprit, plus tard, qu'elle avait éclipsé autrefois la jeunesse de sa, sœur, madame de Montfillon. Uu gros homme qui se chauffait les mollets, les pieds élablis sur les chenets, se leva à cette phrase de M. deJdontfillon:
— Monsieur liret, voici un de vos (Uients qui a été assez aimable pour venir vous trouver jusqu'ici.
— Ahl bonjour, jeune homme, dit M. Liret en se retournant... Eh! fit-il en me voyant, c'est un homme. Diable t nous nous faisons vieux, l'abbé, dit-il à Annibal. Vous devez vous rappeler le père de monsieur; nous étions tous ensemble aux Oratoriens; vous étiez déjà tonsuré. Je connais votre affaire, reprit-il en s'adressant à moi. Allons diner.
Il présenta le bras à madame de MoniOllon, et nous gagna* mes la salie à manger» M. Laurot y entrait par une autre porte.
— Vous arrivez bien tard, lui dit le marquis d'un air on pensée
— Hélas! reprit-il en essuyant la sueur crasseuse qui ruisselait sur sa face rouge, hélas ! j'étais à méditer dansie ravin quand i*ai entendu la cloche du diner.
Le manant sentait le vin d'une lieue.
— Reposez-vous, l'abbé, lui dit d'un ton amical madame de Lancey; et nous attendîmes, tous debout autour de la table, qn^it eût repris haleine pour nous réciter un Benedicite hypocrite. Ceci me rappela que nous étions à un jour de v^dredi : le dîner était maigre. J'étais prêt à me résigner, lorsqu'on nous apporta un service gras complet. A sou aspect, madame de Lancey se signa ; l'abbé Laurot en fit autant.
— C'est bon, dit Liret en se préparant à servir; mangez votre soupe aux herbes et vos salsifis; voici deux jeunes gens qui vont m'aider à démembrer cette volaille.
J'acceptai ; mais je fus irès-étonné de voir Ernest refuser. Un imperceptible sourire, accompagné d'un coup d'œil de côté, glissa sur les lèvres du notaire. Madame de Lancey regarda Ernest d'un air incrédule.
LE GHATBAU DE MONT-PILLON. . tTO
*» Ah çà ! mon cher manieur» ^tliret, voaa a?ei dcmc yk les glorieuses ?
A ces mots, un salut circulaire touma autour de la table ^ cbacon iuclina sa tète. Je regardai tout le monde ; Liret te mit à me rire au nez.
^ Vous ne compieneapas» me dit^l ; c'est une plaisanterie carliste.
■^ Liret, . reprit le marquis, nous f mons croire à monsieur que BOUS sommes ennemis du roi... comment i*appelea^yoiis 40110? du roi... ah! M. Louis-Pliilij^pe; c'est ça.
Je demeurai tout à fiait ébahi. Liret reprit :
— Trësrbien, mon cher marquis, je vous i*abaiiâonne mais il faut que vous respectiez les glori«u$es.
Autre salut général. Je n*y étais pas du tout.
— • C'était donc bien beau ? dit liret en s'adressant à moi.
^ Plus beau que vous ne pouvez tous ima|i[iDer, monsieur, repris-je ; jamais si solennelle leçon &*a été donnée à la royauté, pas même celle du 14 juillet.
— Si elle avait bien profité de la première, me dit le marquis, elle n'aurait pas reçu celle-ci. J'étais sur la place
Louis XY avec le régim^t de L , dont j'étais lioutenant^
colonel, lorsque nous chargeâmes la populace, et Je sais <;omment on en vient à bout.
— Bon, mon frère > dit madame de LanGey^qui n'avait encore desserré les dents que pour manger; comment t'ex* poser contre de pareilles gens 1 il suffisait de làire couper la tête à une centaine de Ubéraux ; ça aurait épargné bien du sang.
Puis, s'adressant k moi d'un air larmoyant, elle re ^ Bst-ce qu'il y a eu véritablement beaucoup de Ho tués? me dit-elle.
— Mais... quelques-uns.
^ Oh ! fil-elle , Dieu les récompensera : oe J30 des tyrs.
— Nous devons prier pour eux, ajouta Tabbé Laurot.
— Il fallait employer le canon tout de suite, dit le comte AnnihsLl; un peu de bonne mitraille, et c'était fiuL
^ Vous croyez, monsieur? lui dis-je : en étes-vous encore là? ne savez-vous pas que cinquante mille hommes n'y auraient rien fait, qu'il n'y a pas d'armée qui résiste à touV*
180 LE CHATEAU DE MONTFfLLON.
ime population décidée à se battre et qui déteste le régime qui lui est imposé ?
— Voilà ce qv, iW ne veulent pas croire, mon cher monsieur, me dit le notaire. Ce qu'ils ne veulent pas croire non plus, c'est que Tesprit des troupes môme était contre eux.
— C'est bien pis aujourd'hui, dit Fabbé Laurot, aujourd'hui qu'on a supprimé les aumôniers.
Si j'ai rapporté quelques mots de la conversation qui s'établit entre nous, c'est pour montrer comment dès l'abord chacun s'établit dans la liberté et la franchise de la discussion. Je n'ai ni le désir ni le temps de raconter les inconcevables propos que moi et le notaire nous avions à repousser; mais voici en somme ce qui résulta pour moi des observations que je fis sur les personnes qui habitaient Montmion.
Le marquis était un homme au courant des idées de son siècle, point entiché de l'opinion qu'un paysan fût une bête de somme, mais très-décidé à croire qu'il n'y avait qu'une forte aristocratie qui pût faire le bonheur du peuple. Il avait là-dessus des idées fort arrêtées. Je me rappelle qu'il me cita un fait très-remarquable, à propos de ce que je lui disais de l'inféodation du pouvoir et de la propriété dans les familles nobles.
— Mais, me répondait-il, la noblesse était aussi facile à aborder que votre cens d'éligibilité. Voici un calcul statistique plus probant que tous les raisonnements. Sur onze cents familles nobles qui votèrent, dans le Languedoc, pour l'élection des députés aux états de 1588, il n'y en a que sept qui votèrent au même titre aux états de 1789. Ainsi, dans deux cents ans, toutes les propriétés seigneuriales des mille quatre-vingt-treize autres avaient été acquises par la bourgeoisie. Vc-js me parlez de nos privilèges d'officiers qui achetaient des compagnies; mais l'homme assez riche aujourd'hui pour faire élever son fils à Saint-Cyr ou à l'Ecole polytechnique ne lui achète-t-il pas de fait une sous-lieutenance l Celui qui fournit un remplaçant à son fils ne jouit-il pas d'un privilège qu'il ne doit qu'à l'argent? Vous préférez la noblesse des uns, j'aime mieux la mienne : voilà tout.
L'abbé Laurot était un de ces prêtres ignares et grossiers quelaRestauration expédiait par grosses dans les campagnes.
LE CHATRAU DE MONTF I I.T.ON. ISI
Bas envers le marquis, envieux des domestiques, qui étaieuL Men traités, et insolent avec eux.
Aoniba), dont j'ai dit l'histoire, était seul plus détesté que lui dans la maison ; il y vivait dau.^ un étal de servitade de salon qui eût fait pitié, s'il ne l'avait si lâchement accepté.
Annibal, arrangez donc le feu; Ânnibal, fermez la porte; Annibal, ouvrez les fenêtres; Annibal, taisez-vous; Annibal, allez vous coucher ; Annibal, mon chien a besoin de sortir ; et le comte Annibal de Monltilion obéissait toujours avec son étemel sourire.
Madame de Lancey seule |ne lui parlait pas ; elle le traitait en pestiféré, et s'écartait de lui quand il passait près d'elle. Ce fut Gaspard qui m'apprit qu'elle avait élé d'une rare beauté, fort galante et joueuse forcenée. Elle avait perdu au jeu la fortune de son mari. Sa dévotion datait d'une histoire lugubre, où elle avait été trouvée par ses domestiques, évaaouie dans son lit, à côté d'un prêtre assassiné. Cette histoire B'était passée en 93, dans une nuit où son château fut pillé [Kir les paysans. ^Madame de Lancey était véritablement fanatique, et c'était par les plus rudes macérations qu'elle expiait les égarements de sa jeunesse. Dans les huit jours que je passai à Montfillon, j'enlendis tous les matins la messe dans ta chapelle du château. Madame de Lancey l'écoutait à genoux sur la pierre et dans une componction extrême. Le côté faisant de la cérémonie était de voir le comte Annibal de iontfiUon devenir enfant de chœur de monsieur son bâtard, 'abbé Laurot, à qui il servait la messe avec un dédain de atiniste et une servilité de valet fort réjouissants. C'était une »pèce de pénitence qui lui avait été imposée par madame de iiancey ; et je m'amusais beaucoup à entendre l'abbé Laurot dannottant son latin gascon, auquel le comte Annibal ré<; )ondait en faisant sonner la belle prononciation latine qu'il ivait apprise des Oratoriens. Du reste, le père et l'enfant se béprisaient souverainement; le vieux comte considérait 'abbé Laurot comme un goujat, et l'abbé considérait le comte omme un sacrilège.
Puisque je suis à parler des personnages du château, je ois rappeler un trait de madame de Lancey, qui arriva le imanche suivant* Le curé était au château, et son vicaire
lui ayait cédé rhoDoeur de dire la messe. Ge curé étail un vieillard de quatre-vingts ans, qu'on appelait rarchiprôtre titre perdu depuis le concordat de isoi . Ge vénérable vieillordf plein de douce piété et d'eaprit railleur, nous expédia la messe en vieux praticien -, ce fut I^affaire de dix minutes. Lorsqull s^agit de dtner, on ne trouva pas madame de Lancer; i^ ^^^^"^ l'attendre, et lorsqu'elle revint et que IL de Montfilloo lui demanda ote elle était allée, elle lui léfOÊàl aigrement :
— Je suis allée entendre la messe du village; calice ^k vous croyes que Ton fait son salut avec des messe» éedii minutes?
Quant à madame de Hontfillon, c^était une singalière pik sîtion que la sienne entre sa piété sincère, son élégance de manières et la grossièreté des façons des prêtres qui Tenlosraient. £xceplé t arciiiprétre, c'était une assemblée de gm hommes qui buvaient des ronges bords et se rctroussatet pour s'asseoir à table. Je me souviens que le jour du des curés, ils étaient onze ; Tun d'eux s'offrit à une volaille truffée qui était devant lui. Je n'ai jamaîi va un air si alarmé que celui de madame de Moutlilloa, à à droite de laquelle j^étais, et qui dit aussitôt :
— Voici monsieur qui s'y entend à merveille et qui vftiTa diarger.
— Cest que je n'y entends rien, lui dis-je.
— Prenez toujours, are répoodit-elle,'hadieft-la,niajB^lli B*y touchent pas. fin général, ces me&àeurt »m les mur' fort sales et ^ mettent partout.
Je me dévouai. Il n'était plus temps, ledit cnré avaîlpiii la volaille à payne-main par une caisse et la démemèraitl n*y eut que les curés qui en mangèrent, tout le monde !•• flisa, môme madame de Lancey, qui ne put retenir oumoa» vement de dégoût, tandis que le curé léchait ses 4oiglija» teux.
Qe^ aie lit demander pourquoi madame de llontiilkiu M invitait à sa table, le ne pua le savoir, car, aptes le dlaer, il y eut une cuurérence de famille à laquelle je ne pus asttster. ie proiUai de la liberté qu'on me laissait pour ter les euviions du ch&teau. Je m'en écartai peu à Vvrivak pràs de la ferme du père Jacques ; je ua m
point d^bmtl que j'étais suivi, ou plutôt observé par un pay- MKQ qui loDgeail à travers bois le revers de la montagne pendant que je suivais le chemin. D*abord je n'y pris pas f^de, mais l'apparition d*ttn homme qui se montrait de temps em temps, et toujours à la même hauteur que moi, tinit par m'occuper. Cependant je continuai, et j'étais à peu de distance de la ferme, lorsque je vis Mutrianne causant avec Fofiicierde ligne 4m occupait ta maison de Jacques. Rite riait en paraissant se défendre d« cfuelqnes observations que lui faisait i'ofticier. Lorsque je m'approchai d'elle, elle me dit, comme si aous étions de vieilles connaissances :
— Oh! veaei donc, monsieur, dire k cet ollider que je suis une pauvre flile qui vend des rubans et des cravates, et que je n'ai rien de défendu dans mes marcbandises.
•«- Ce n'est pas ce que je veux savoir, reprit foflicier, et ceci regurde la douane; mais vous servez de messager aux réfractaires, vous les avertissez de l'approche des troupes, TOUS êtes toujours en route par la montagne ; vous vous feres quelqae mauvaise affaire*
— Da! dit Marianne, avec une nonchatamce de tôte et de sourire plekie de séduction, il n'y a pas de mauvaises affaires eoire les jolies filles et les officiers qui sont gentils.
La déclaration était tellement à brûle-pourpoint, que le iOiKhtienteiiant en lut tout troublé.
— Bn ce cas, répondit-il, faisons-en une bonne ensemble^ H nom la commencerons sur l'heure par une embrassade.
— Oh! que noa, fit Marianne en sautant sur sa mule, estce qu'on s*embrasse en plein jour? Jésus ! si mon galant me i^yyttt, que dirait-ilT une autre fois nous verrons quand nous g«rûDB seuls.
— Et quand cela arrivera-t-il? dit l'officier.
-^ Dat monsieur, fit Marianne m se balançant sur sanrafe, on peut se rencontrer quand on habite le môme pays. Je pawe pat ici deux fois par seoiaùw. fiuettes le moment. Adieu, «tàettl
Bl elle poussa sa nule vers la montagne^ tandis que le lieotenant s'amusait à regarder ses jolies jambes qu'elle lui luuD* trait béuévolemenl.
i «- Vous connaissez cette 3iie ) me dit^i.
— ]e eais qu'elle vend un peu de tout.
184 LE qHATBAU DE MONTPILLON.
— U faut que tout ceci finisse, dit Tofficier en réfléchissant ; on m'oblige à un métier odieux. Si j'avais été sage, j'aurais visité les ballots de cette marchande, mais....
— Mais elle est trop jolie pour cela.
' — Je ne sais pas ce que j'aurais fait si elle était vieille, mais le diable m'emporte si je ne donne ma démission, s'il faut que je continue à vivre ici comme en pays conquis.
J'avais hâte de rejoindre Marianne, je saluai l'officier, et courus après la belle marchande..
— Vous êtes venu à propos, me dit-elle, j'ai cru qu'il allait visiter mes ballots.
Cette crainte me surprit, mais je n'en témoignai rien.
— C'eût été fâcheux, lui dis-je.
~ Comment! me dit-elle, nous étions perdus. Je les ai. Gomme elle disait cela, elle tourna dans un petit chemin et me dit :
— C'est par ici.
Avec ce que je savais des projets d'Ernest, je voulus pénétrer le mystère jusqu'au bout. Je la suivis sans lui demander ce qu'elle avait de si précieux dans ses ballots.
— Savez-vous, me dit-elle, que c'est bien beau à M. Ernest d'être venu se mettre à la tête des vassaux de son père!
— Très-beau, assurément, d'autant que je ne les crois pv très-nombreux.
— Que dites-vous là ? reprit-elle, depuis doux jours qu'il est arrivé, la moitié des paysans est décidée; oh! nous le ferons danser votre coquin de....
J'en demande pardon au procureur du roi; elle nomma en toutes lettres le personnage dont elle voulait nous parler.
— Diable ! lui dis-je, je ne croyais pas que ce fût a avancé. t,
—Plus que vous ne pensez, reprit-elle en baissant la voix, et l'officier peut me demander des rendez-vous, et moi lui en donner. Je sais quelqu'un qui l'empêchera d'y aller, et avant qu'il soit longtemps.
Nous nous arrêtâmes à ce moment, et elle me dit :
— Allons, dépêchons-nous, aidez-moi.
Tout aussitôt, elle détacha ses ballots, les ouvrit, et eu