ÉDITEURS
76, rue de Vaugirard et 28, rue d'Assas PARIS
►a nuit était sombre. Une bise glaciale passait sur Paris avec un sifflement aigu, figeant l'eau des ruisseaux et atlachant des stalactites aux vitres des fenêtres. Onze heures venaient de sonner à Sainte- Clotilde, avec cette vibration triste qui prolonge le tintement des cloches dans la brume ouatée des soirées d'hiver.
Au premier étage dïni vieil hôtel de la rue de Grenelle, un homme paraissant âgé de vingt-cinq ans, aux traits fins et distingués, était assis dans un moelleux fauteuil, à l'angle d'une cheminée où i^étillait un feu clair.
Cet homme était le comte Henri de Navailles.
Son visage d'une pâleur mate, faisait ressortir la nuance d'un noir de jais de ses cheveux bouclés et de sa fine moustache coquettement relevée.
Le cabinet dans lequel se tenait le comte était meublé avec tout le luxe confortable moderne.
Sur une petite table, à deux pas du jeune homme, étaient un pistolet et une feuille de papier timbré^ faiblement éclairés par la lueur de deux bougies roses qui brûlaient dans un candélabre jDlacé sur la cheminée.
Le comte semblait plongé dans de sombres pensées, car il releva soudain la tête en murmurant d'une voix brève :
— Il le faut.
Se levant, il alla à la table, d'un pas ferme, et saisit le pistolet, qu'il arma.
A ce moment, un bruit de pas retentit dans le corridor, et la porte s'ouvrit brusquement, livrant passage à un homme d'une trentaine d'années, au visage mâle orné d'une courte barbe blonde.
Il resta quelques instants sur le seuil, fixant un regard sévère sur le comte qui, son pistolet à la main, semblait en proie à la plus vive surprise.
— Toi, ici ! s'écria M. de Navailles.
— Mon Dieu! oui, répondit l'arrivant; est-ce que je te déran*»e?
LE DERNIKU DES XAVAILLES 9
— Mais... non, non, balbutia le comte. Seulement, je m'attendais si jdcu à ta visite...
L'inconnu fit quelques pas en avant et tendit la main au comte, en lui disant tranquillement :
— Repose ce pistolet sur la table, et causons.
Le jeune homme obéit machinalement, puis il alla reprendre sa place dans son fauteuil.
L'étonnement qui Tavait jusque-là paralysé cessa tout à coup, et il regarda le nouveau venu, bien en face, en lui posant cette question :
— Comment se fait-il que tu me fasses une visite à une heure aussi avancée?
— Oh ! c'est bien simple : j'ai reçu, il y a une demi-heure à peine, celle de ton domestique.
— Valcntin?...
— Lui-même.
— Voilà qui est étrange !... Et que t'a-t-il dit pour motiver celle inconvenance ?
— Que son maître allait commettre une lâcheté !
— Charles !... sécria le comte en se dressant, les lèvres blêmes et les sourcils froncés.
— Eh bien ! quoi ?... N'allais-tu pas te brûler la cervelle au moment où je suis entré?
— Quand cela serait... qui donc aurait le droit de s'y opposer ?
— L'honneur!
— Vraiment! ricana le comte. L'honneur exige-t-il aussi que le descendant des Navailles traîne son existence dans une médiocrité voisine de la misère?... Tiens, Charles, laisse-moi te faire connaître ma situation actuelle...
10 AU KLOXDYKE
— Inutile, interrompit celui à qui le comte venait de donner le nom de Charles ; je la connais aussi bien cjnetei.
Comme le jeune comte faisait un geste d'étonnement, il continua :
— Ton histoire est celle de beaucoup déjeunes gens de ta caste. Tes ancêtres t'ont légué un beau nom et une centaine de mille livres de rente. N'ayant pas eu besoin d'user tes facultés pour amasser cette fortune, tu n en connaissais pas la valeur, aussi l'as-tu dépensée sans compter et maintenant que tu es ruiné, au lieu de recourir au travail, tu veux te réfugier dans la mort.
— Ne suis-je donc j)as libre de disposer de ma vie?
— Non ! et voilà ce que ton éducation de gentilhomme n'a pu te faire comprendre. Ta vie ne t'appartient pas ; c'est un prêt que Dieu t'a fait et dont tu lui dois compte. Tout homme qui gaspille son existence dans la débauche commet un vol envers riiumanité, à laquelle il doit son concours, car tous les hommes sont solidaires les uns des autres et chacun se doit à tous. N'ayant pas su faire un noble usage de l'argent que t'avaient légué tes ancêtres, tu dois à la société une somme de travail intellectuel ou manuel, selon tes goûts ou tes aptitudes.
— Si je t'écoutais, que dirait le monde?
— Enfin ! voilà donc le grand mot lâché ! Le monde ! c'est-à-dire la galerie de désœuvrés devant qui tu veux poser jusqu'à la fin ! Mais, insensé ! va donc demander à ce monde dont tu redoutes si fort le jugement, de t aider à rétablir ta fortune anéantie ; tu verras ce qu'il te répondra... je répète ce que j'ai dit en commençant cet entretien : tu veux commettre une lâcheté î
Cette fois, le comte ne releva point le mot.
— Je vois que tu commences à me comprendre, reprit son ami, et pour te fortifier dans cette voie, je vais mettre en parallèle ma vie et la tienne. Où nous sommes-nous connus? Au collège, n'est-ce pas? As-tu jamais su comment je m'y trouvais? Non. Eh bien! je vais te le dire : orphelin à dix ans, sans fortune et presque sans parents, je fus recueilli par un brave fermier de mon village natal, qui, n'ayant pas d'enfants, résolut de m'adopter. Par ses soins, je fus placé dans le collège où tu étais toi-même, puis mes études terminées, il me fit entrer à l'école navale, où je travaillai avec tant d'acharnement que j'en sortis en tête de ma promotion, et mon protecteur eut en mourant, l'année dernière, la suprême satisfaction de me voir lieutenant de vaisseau... Maintenant que tu connais ma vie de labeur, j'ai le droit de te le dire : comte de Navailles, au nom de la société à qui j'ai payé ma dette, je te somme d'acquitter la tienne.
Le comte resta quelques instants sans répondre ; puis relevant la tête, qu'il avait tenue constamment baissée, il dit lentement :
— Mon ami, tout ce que tu viens de me dire me donne beaucoup à réfléchir, mais...
— Achève.
— A quoi suis-je bon ?... Que veux-tu que je fasse ?
— D'abord, es-tu complètement ruiné ?
— Tous comptes faits, il me reste une cinquantaine de mille francs que je laisse, par testament, à toi et à Yalcntin, qui, | our être mon domestique, n'en est pas moins mon frère de lait : Excuse-moi de vous avoir mis
sur le même plan, mais il m'a toujours été très dévoué.
— Ainsi, il te reste cinquante mille francs, dit l'officier de marine, comme s'il n'eût retenu .iu'un mot.
— Hélas ! oui.
— Et tu te trouves pauvre !
— Ah ça ! railles-tu ?
— Pas le moins du monde ; seulement tu me semblés exagérer singulièrement en me parlant de ta ruine.
— Il est vrai qu'en plaçant mon argent, je pourrais encore avoir deux ou trois mille francs de rente, goguenarda le comte. Ah ! pour un ancien concierge, ce serait une belle position ! Mais, voilà, je suis gentilhomme !
— C'est-à-dire habitué au superflu.
— Tu l'as dit.
— Ainsi, ton manoir des environs de Dijon ?...
— Est vendu depuis un mois.
— Et cet hôtel ?
— Mescréanciersviennentdemel'enlever. . .Les cinquante mille francs qui me restent sontmêmele reliquat delà vente.
— Quand dois-lu quitter l'hôtel ?
— Demain, avant midi.
— As-tu du courage ?
— Singulière question.
— Réponds-moi toujours.
— J'ai eu quatre duels ; cela te suffit-il ?
— Hum î le duel n'est souvent qu'une fanfaronnade destinée à poser pour la galerie ; aussi, n'est-ce point de ce courage de commande que je veux parler, mais bien de celui qui consiste à affronter crânement des dangers sérieux, loin des applaudissements.
— Je te comprends de moins en moins.
— ■■ Je vais m'expliqucr ; prête-moi toute ton attention. Le comte se renversa dans son fauteuil, croisa les bras sur sa poitrine, et attendit.
— Il est bien évident, reprit l'officier, que tu ne consentiras point à vivre av2c le revenu de tes cinquante mille francs.
M. de Xavailles eut un sourire sardonique.
— De même, poursuivit son ami, que tu ne îe sens aucune disposition pour faire fructifier ton argent, soi! parle commerce, soit par l'agiotage.
— Je te l'ai déjà dit, je ne suis bon à rien : c'est pourquoi j'ai résolu de quitter cette vie qui ne peut plus m'offrir que des souffrances.
— Et moi, je ne veux pas que tu meures.
— Comment t'y prendras-tu pour m'en empêcher ?
— Je te rendrai une fortune double de celle que tu as si follement gaspillée.
Le ccmte regarda son ami comme s'il eût douté d'avoir bien entendu.
— Mon Dieu ! oui, continua ce dernier ; et c'est por.r cela que je te demandais tout à l'heure si lu avais l'àn^e bien trempée. C'est que, VGi«;-tu, si l'allriire que j'ai à le proposer peut donner des bénéfices inespérés, elle oflVe de réels dangers. J'eusse préféré te voir accepter avec plis de résignation ta pauvreté, mais puisqu'il en est autrement, aux grands maux les grands remèdes !
— Achève, dit brièvement le comte ; où veux-tu cr venir ?
— A ceci : l'année dernière, me trouvant en mission
14 AU KLONDl.KE
dans rOcéan Arctique, un accident de chaudière survenu à mon bâtiment me força de relâcher dans la baie de Mackenzie, près de la terre des Esquimaux, une des régions les plus désolées, les plus désertes du globe, dans ces confins où le continent américain semble s'allonger pour rejoindre, au-dessus du détroit de Behring, les pays sibériens. Les réparations devant nous retenir à cet endroit jDendant près d'un mois, je laissai le commandement du vaisseau à mon second, et je descendis à terre, avec dix hommes, décidé à explorer un peu lintérieur. Après huit jours de marche, nous finies la rencontre d'un chasseur canadien, qui m'offrit, en échange d'un peu de nourriture, un morceau dor pesant plus d'une livre... Inutile de t'assurer que je repoussai l'or et que je fis servir au chasseur un repas aussi complet que le permettaient mes provisions, ce dont le pauvre homme fut si touché, qu'il me fit des confidences véritablement extraordinaires... jai oublié de te dire que nous nous trouvions en plein Youkon, territoire à peu près aussi grand que la France, borné au sud par la Colombie anglaise, à l'ouest par l'Alaska, au nord par l'océan Arctique, à l'est par le district de Makenzie, et appartenant au Canada.
— Tu me fais là un cours de géographie que je connais un peu, dit le comte en souriant.
— C'est possible, mais il est un détail que tu ignores.
— Lequel.
— C'est quil existe, au Youkon, une petite rivière qui s'appelle le Klondyke, et aussi la rivière des Rennes, à cause de l'abondance de ces animaux ; or, cette rivière, dont les cartes, je ne sais pourquoi, ne font aucune men-
tion, coule entre des rives où l'or est à fleur de terre.
— Et les Canadiens l'ignorent ?
— Absolument.
— C'est incompréhensible !
— C'est, au contraire, très naturel : le Youkon est ui>2 solitude glacée que quelques tribus de Peaux-Rouges seules sillonnent, pour chasser les loutres, les castors, les mîjrtres et les renards blancs. Ces intrépides enfants des déserts osent seuls se risquer dans cette région où Thiver, un hiver terrible, dure près de huit mois pendant lesquels le pays tout entier est plongé dans l'obscurité. Durrait cette période, quatre heures par jour seulement, une sorte de crépuscule éclaire la contrée. Il est vrai que, en revanche, il y a quatre mois d'été, pendant lesquels les journées durent vingt-quatre heures.
— Et tu voudrais me proposer d'aller sur les bords du Klondyke, afin de refaire ma fortune ?
— Trouverais-tu la proposition mauvaise ?
— Non, si tout ce que tu viens de me dire est exact.
— Pourquoi te trompcrais-je ?
— Loin de moi cette pensée ! mais ton chasseur canadien pourrait avoir exagéré.
— Crois-tu donc que jai accepté ses renseignements sans les contrôler ?
— Ainsi, tu es certain...
— Que des richesses incalculables reposent sur les bords du Klond3'ke, oui, mon ami.
— Quelle est la roule à suivre pour s'}»^ rendre ?
— Les rares voyageurs qui se rendent au Youkon, partent de Victoria, d'où ils remontent en bateau le canal de
Lynn jusqu'à Dyca, ville composée de tentes mobiles. Li, ils s'arrêtent plusieurs jours pour se procurer des Indiens, qui transportent leur bagage jusqu'aux lacs, à 24 milles au delà du défilé de Cbilkoot, lequel est à 4.000 pieds de hauteur. Ce défilé est le point l£ plus dangereu:: de la route, et il faut, pour le franchir, une vigueur et uno endurance peu communes, car on doit se hvrer à une véritable escalade de 1.000 pieds, pendant laquelle le moindre faux pas serait mortel. Ce difficile passage franchi, on atteint une série de cinq lacs qui conduisent au Youkon à travers des rapides dangereux.
Tout en donnant ces détails, l'officier de marine tenait les yeux fixés sur son ami, épiant un tressaillemen': ou une inquiétude ; mais le visage du comte était aussi calme que s'il se fût agi de frivolités.
— Allons, dit l'ami de M. de Navailles, je vois que les dangers ne t'effraient point. Maintenant que je t'ai parlé de la route que d'autres suivent, je vais t'en indiquer une qui, à mon avis, est bien préférable, quoique un peu plus longue, et que je prendrai si tu viens avec moi au Youkon.
— Tu connais une autre route?
— Celle par où j'ai passé lorsque j'ai relâché dans la baie de Mackenzie.
— Voyons cet itinéraire.
— Partir du Havre, remonter l'Atlantique jusqu'au détroit de Davis, qui sépare le Groënlend de la terre do Baffin, suivre les détroits de Lancastre, de Barrow, de Banks, déboucher dans l'océan Arctique et gagner la baie de Makenzie.
— C'est dit, fit le comte en se levant et marchan' p^:
la chambre, je pars avec toi... Pour reprendre mon rang dans le monde, il n'est rien que je ne sois résolu à tenter... Mais, une question.
— Dix si tu veux.
— Quelle somme nous faut-il pour organiser cette expédition?
— Cent mille francs.
— Tu en es sûr?
— Dame ! il nous faut acheter un navire et le garnir, non seulement de tous les outils nécessaires, mais encore de provisions pour un temps assez long.
— Qu'entends-tu par outils?
— Des pelles, des pics, des pioches, des fourgons pour transporter l'or jusqu'au vaisseau... Que sais-je encore...
Le comte fronça les sourcils.
— Allons, dit-il tristement, c'était un rêve, et, en iait d'or, il faudra que je me contente d'un morceau de plomb.
— Ah ça ! que signifient tes paroles ?
— Ne t'ai-je pas dit qu'il ne me reste que cinquai/ie mille francs?
— Si fait.
— Eh bien, comment veux-tu qu'avec celte mui; • somme...
L'officier interrompit son ami par un éclat de rire
— Crois-tu donc, lui dit-il, que je l'avais oublié?.. M;!: non, rassure-toi, j'ai songé à tout, et je me charge decoi:.plétcr les cent mille francs indispensables à notre voyage En mourant, mon père adoplif m'a laissé une trenlniiL' de mille francs, auxquels je n'ai point touché ; pour le
reste, je sais pouvoir compter sur un de mes bons amis. Le visage de M. de Navailles s'irradia.
— S'il en est ainsi, s'écria-t-il, à nous les trésors du Klond3''ke et les jouissances de toutes sortes !.. Les dangers ne sont rien, la réussite est tout. Courons au pays de l'or, emplissons nos sacoches, afin que, au retour, nous éblouissions Paris de notre luxe et de nos fêtes splendides!.. Eh bien, quoi?.. Cette perspective ne change pas en lave le sang de tes veines ?
— Tes paroles m'attristent plus qu'elles ne me réjouissent, car en te proposant cette expédition, je n'avais d'autre but que de te procurer l'occasion de reprendre ta place dans la société, mais en gentilhomme soucieux de son honneur, et je vois avec tristesse que tu ne songes qu'à recommencer, dès que tu le pourras, la vie de dissipation et de débauche qui vient de te conduire à la ruine, presque au suicide.
— Mon cher, fit le comte d'un air gouailleur, tu aurais dû entrer dans les ordres au lieu de te faire marin... Vrai ! je ne te savais pas si moraliste !.. Tu fais miroiter à mon imagination des trésors incalculables, et tu ne veux pas que je suppute par avance la somme de plaisirs que j'en pourrai tirer ! Tu oublies donc que l'or n'a été créé et mis au monde que pour sabler la route que l'homme doit suivre pour traverser ce que les esprits moroses nomment cette vallée de larmes?
— Je n'oublie rien, seulement, je raisonne plu.s que toi, voilà tout. Il est bien évident que rien de ce que le Créateur a mis sur la terre n'est inutile, et s'il a jugé à propos d'y mettre de l'or, c'est pour que ses créatures l'emploient,
LE DERNIER DES NAVAILLES l'j
mais noblement. Le rôle des privilégiés, à mon avis, est de venir en aide à ceux qui, moins heureux qu'eux, n'ont pas connu, à leur naissance, les dentelles et les berceaux dorés. . . Crois-moi, si tu veux que Dieu favorise notre entreprise, songe un peu plus aux misères que tu pourras un jour soulager, et un peu moins à la folle existence que tu rêves de reprendre parmi les égoïstes qui, aujourd'hui, ne te tendraient même point la main pour t'empêcher de rouler dans l'abîme au bord duquel tu te trouves. Si, comme c'est à peu près certain, tu refais ta fortune, rappelle-toi le passé et tâche d'y puiser une salutaire leçon.
— Tu m'inquiètes fort, sais-tu, fit le comte moitié ri-anL moitié sérieux, car je crains d'entendre plus d'une fois cette mercuriale au cours de notre vo3''age.
— Ne crains rien: ce que je viens de te dire m'étail dicté par mon amitié pour toi, mais à partir de ce moment, je ne reviendrai plus sur ce sujet.
— Je retiens cette promesse, et, au besoin, je te la rappellerai... Maintenant, revenons à notre affaire : quana partirons-nous ?
— Pas avant un mois... Une expédition comme la nôtre doit être préparée avec soin... A propos : emmènes-tu ton domestique?
— Ma foi ! non. S'il s'agissait d'un domestique ordinaire, je remmènerais peut-être, mais Valentin est mon frère de lait et m'est trop dévoué pour que je l'associe aux nombreux dangers que nous devrons affronter. Le jour commence à poindre, je vais lui donner l'ordre de faire porter nos malles dans un hôtel et, ensuite, je lui rendrai s libcité.
Le comte sonna. Son domestique parut.
C'était un bon gi'os garçon de làge du comte, mais do; t la robuste carrure et le visage joufflu n'avaient rien de !a finesse aristocratique de son frère de lait, ce qui ne l'cnipêchait pas d'adorer son maître.
Plutarque nous a conté qu'un brave homme d'Argos s'était pris d'admiration pour Alexandre au point de se faire volontairement son esclave, voire même son chien, dormant devant l'entrée de sa tente, se jetant au plus fort des combats avec l'espoir d'être tué sousles yeux de son idole. C'est ainsi que Valentin aimait M. deXavailles; aussi, en apprenant qu'il allait être séparé delui,sejeta-t il àgenouxpour obtenir de faire partie du voyage, et, cela, avec de telles protestations de dévouement, que le comte, très ému, finit par céder.
— Puisque tu le veux absolument, lui dit-il, viens avec nous; seulement je te préviens que nous ne reviendrons peut-être jamais.
Valentin eut ce mouvement des épaules qui signifie, dans tous les pays : Mourir ici ou ailleurs ! . . .
— Mes malles sont-elles prêtes? reprit le comte.
— Il n'y a plus qu'à les emporter.
— Où comptes-tu aller ? lui demanda son ami.
— Mais... dans un hôtel... n'importe lequel.
— Fais plutôt transporter tes bagages chez moi... Mon appartement est assez grand pour nous deux.
— Au fait, c'est une idée... Tu as entendu? ajouta-t-il en s'adressant à Valentin.
— Oui, monsieur le comte.
— Inutile de te dire l'adresse, n'est-ce pas? car iii ne dois point l'avoir oubliée depuis hier au soir.
A cette allusion à la visite qu'il avait faite à l'oflicier de marine, Yalentin rougit jusqu'aux oreilles et lança à l'ami de son maître un regard chargé de reproches.
— Oh! monsieur YernieiM... se contenta-t-il de dire.
— Tu me reproches de t'avoir trahi, lui dit ce dernier avec bonhomie, mais tu as tort, car ton maître t'en sait un gré infini.
— Vrai?... fit l'honnête garçon en regardant le comte.
— Oui, mon bon Valentin, dit le comte. Pourtant, il ne faudrait pas l'autoriser de cela pour mettre encore ton gros nez dans mes afTaires.
— Soyez tranquille, monsieur le comte, je ne recommencerai pas, dit le domestique en se retirant... à moins, ajouta-t-il lorsqu'il fut sorti, que vous ne recommenciez vous-même.
— Il est sept heures, dit M. de Navailles en consullant une pendule de Sèvres placée sur la cheminée ; que faisonsnous?
— Puisque tu dois quitter cet hôtel avant midi, partons immédiatement... Un peu plus tôt, un peu plus tard!... Dès que nous serons chez moi, tu prendras quelques heures de repos, tandis que je commencerai mes démarches afin de faire prolonger le congé de six mois que je viens d'obtenir.
Le comle ne répondit point. Le front penché, les traits conlraclés, il semblait en proie à de tristes pensées. C'est que, au moment de quitter l'hôtel familial où s'était écoulée sa vie et qui avait tant de fois retenti des cris joyeux de la foule frivole qu'il conviait à ses fêles brillantes, une
sourde douleur lui lancinait le cœur et une grande désespérance s'emparait de son âme.
Avec ce mei^eilleux instinct que donne l'amitié, Charles Vernier comprit les angoisses de son ami.
— Allons, dit-il en lui posant une main sur l'épaule, . sois homme et redresse-toi. Au lieu de te consumer dans d'amers regrets qui ne serviraient à rien, tourne tes regards vers l'avenir. En un mot, sois digne du nom que tu portes. Ton malheur n'étant que le résultat de tes folies, tu te dois à toi-même de le regarder crânement en face, sans faiblesse comme sans récriminations. Accepte -le comme une juste expiation, mais que ton énergie n'en scit point, pour cela, amoindrie... Nous sommes le 7 février 1892 : dans un an, jour pour jour, tu auras repris possession de ton hôtel.
— Oh ! murmura le comte, si tu disais vrai !...
— Une seule chose pourrait empêcher ma prédiction de se réahser : la volonté de Dieu ; car, je te l'ai dit, de nombreux obstacles vont se dresser sur notre route.
— Quels qu'ils soient, je saurai les affronter sans pâlir, sois-en certain. Mais au moment d'abandonner à des étrangers la demeure de mes pères, je sens mon cœur se
briser.
— Je comprends ta légitime douleur; mais je te le répète, les regrets ne servent à rien.
— Tu as raison, dit le comte en serrant la main de son ami : trêve d'idées moroses, et ne songeons qu'à l'avenir.
iC*^
LE CAIMA
I^E temps était splendide. Un soleil éblouissant do* rait la crête écumeuse des vagues de l'océan Atlantique. Le Caïman, joli trois mâts, filait, toutes voiles dehors, sous l'action d'une bonne brise.
Sur le pont, les matelots, gais et insouciants, allaient e^ venaient, un refrain aux lèvres, tandis que le limonier, assis à la barre, fumait nonchalamment sa pipe.
Appuyé contre le mât de misaine, un homme se tenait immobile, les yeux fixés sur l'immensité des flots. Il était là depuis quelques minutes, quand il sentit une main se poser sur son épaule.
11 tressaillit comme au sortir d'un rêve et se retourna vivement.
— Charles! dit-il.
— ïu semblés étonné de me voir.
— Pardonne-moi, mais ma pensée était bien loin de ce navire...
— Puis-je te demander vers quelle rive elle s'était envolée I
— Ne le devincs-tii pas ?
— C'est de la lièvre, mais cela passera, monsieur le comte, dit Charles Vernier, que le lecteur a certainement reconuu.
Le comte Henri de Navailles poussa un profond soupir.
— Ce voyage sera bien long ! dit-il en hochant la tête.
— Si tu en es déjà là, il vaut mieux virer de bord... Comment ! nous avons quitté la France depuis quatre jours, et tu te plains de n'être pas encore arrivé?
— L'existence^, sur ce navire, n'est pas d'une gaieté folle.
— Espérais-tu donc voyager au son des violons ?
— Non, mais...
— Pas d'observation... A ta première réclamation, je te fais mettre aux fers.
• — Je voudrais bien voir cela ! s'écria le comte en riant.
— Oublies-tu donc qu'un caiDitaine est roi à son bord ?
— Ainsi, tu me défends de récriminer contre la longueur du voyage et l'ennui que me cause la monotonie du paysage ?
— Absolument ; d'autant plus que tu exagères singulièrement. Est-il rien de plus beau que cette immensité qui nous entoure, que ce soleil qui semble ne briller que pour nous?... Et ce roulis qui nous berce si doucement, n'est-il pas agréable ?
— Oui, oui, il est joli, ton roulis ; il m'a donné le mal de mer pendant deux jours. Puisque le navire est construit pour marcher aussi à la vapeur, pourquoi t'obstines-tu à marcher à la voile ? Nous sentirions moins ce roulis que tu trouves si agréable.
Il était là depuis quelques minutes., (page 2
LE caïman 27
— Mon cher, l'avantage d'un bâtiment comme le Caïman est de pouvoir poursuivre sa route sans subir de ralentissement dans la marche et d'économiser le combustible tant qu'Eole veut bien être de la partie. Que le vent tombe et une heure suffira pour que nous soyons sous pression ; mais jusque-là, il est inutile de gaspiller le charbon.
— Des économies ?... ricana le comte.
— Mon Dieu ! oui.
— A t'cntendre, on ne se douterait pas que nous allons conquérir des millions.
— Au contraire, on s'en douterait parfaitement, car la réussite d'une entreprise dépend du bon ordre avec lequel on la poursuit...
Charles Vcrnier fut interrompu par son second, qui s'approcha de lui rapidement.
— Capitaine, dit-il, le vent fraîchit; peut-être ferionsnous bien de diminuer la toile.
Le capitaine leva la télé, consulta le vent, et fronça légèrement les sourcils.
— Vous avez raison, lieutenant, dit-il vivement. Le vent a fraîchi si rapidement que je ne m'en suis pas aperçu... Faites carguer la misaine et le "rand hunier.
Une minute plus tard, le maître d'équipage faisait entendre un coup de sifflet, et les matelots de quart s'élançaient dans les agrès.
Charles Vernier suivit attentivement l'exécution des ordres qu'il avait donnés, puis lorsque les matelots furent redescendus sur le pont, il dit à son ami.
— Mon cher, puisque tu te plains de la monotonie du voyage, réjouis-toi, tu vas avoir de fagrément.
— Que veux-tu dire ?
— Dans quelques heures, nous allons essuyei une jolie bourrasque... peut-être même une tempête.
— Quelle diilérence y a-t-il ?
— La bourrasque dure peu, mais la tempête se prolonge parfois un jour ou deux.
— Il ne manquait plus que cela !
— Décidément, tu n'es jamais content.
— Sur quoi bases-tu tes prévisions?
— Sur ce petit nuage blanc que tu vois li-bas et qui semble courir après nous... Le soleil commence à décliner à l'horizon ; ce sera sûrement pour cette nuit :
— Que devrai-je faire pendant ce temps-là ?
— Rester dans ta cabine, car, sur le pont, tu gênerais la manœuvre et pourrais être emporté par une lame.
Un coup de vent passa dans les cordages avec un sifflement lugubre.
Le capitaine bondit sur la dunette et, saisissant son porte-voix :
— Tout le monde sur le pont ! cria-t-il.
Le maître d'équipage descendit dans Tenti^epont et répéta l'ordre de son chef.
En un clin d'œil les matelots furent à leurs postes.
— Attention! cria alors le capitaine... Cargue la grande voile, le petit hunier et les perroquets !
Ces différents commandements furent exécutés avec une rapidité et une précision prouvant que Charles Yernier avait bien choisi son équiqage.
Le soleil avait complètement disparu et la nuit venait rapidement. Les vagues bouillonnantes a\ aient pris subi-
LE caïman 29
tement des proportions ellrayantes. Le Caïman filait comme un clieval de course, tantôt sur le haut des lames tantôt plongeant entre elles comme s'il s'engloutissait.
Sur l'ordre formel de son ami, le comte était descendu dans sa cabine, d'où il entendait avec une certaine appréhension la voix terrible de la tempête, maintenant dans toute sa fureur. Le ciel était couvert de nuages noirs sillonnés d'éclairs livides que ponctuaient de terribles coups de tonnerre. Bientôt la pluie tomba avec violence. Le navire, secoué dans tous les sens, n'obéissait plus au gouvernail. Charles Yernier fit carguer ce qui restait de voiles, mais la bourrasque était telle que le Caïman continua sa course folle. Cramponnés aux bastingages, les matelots ressemblaient à ces damnés de YEnfer du Dante, qui sont emportés dans un éternel ouragan.
Soudain, dominant les bruits de la tempête, une voix mâle, solennelle, se fit entendre. C'était celle d'un timonier breton qui adressait un suprême appel à sainte Anned'Auray. Lorsqu'il eut achevé sa prière, l'équipage entier la répéta, car chacun comprenait que la puissance divine pouvait seule sauver le navire.
Cependant, l'ouragan continuait de faire rage et les matelots, malgré leur foi en la mère de la Vierge, commençaient à désespérer, quand le vent s'apaisa presque brusquement en même temps que les nuages s'enfuyaient, laissant passer entre eux une pâle clarté annonçant le jour.
Pendant une heure encore les flots tumultueux firent bondir le Caïman; puis, peu à peu, ils se calmèrent et le soleil émergea majeslucusement à l'horizon.
A ce moment une tête pâle surgit d'une écoutille. A
cette vue, un jeune matelot d'une vingtaine d'années, sauta d'une vergue sur le pont en criant :
— Yalentin !... Viens, mon ami Valentin, que je t'embrasse !
Mais le domestique du comte s'empressa de disparaître afin d'échajDper à cette expansion dont il se méfiait fort. En effet, le marin, qui avait nom Loriot, était un espiègle parisien, toujours en quête d'un bon tour à jouer,
A peine à bord du Caïman, il avait constaté que le bon Valentin était doué dune certaine dose de naïveté. Comme, en mer, les plaisirs sont assez rares, le rusé Parisien n'avait pas tardé à se procurer des distractions aux dépens du brave domestique qui, n'étant point habitué aux coutumes du bord, était bientôt devenu la joie de l'équipage. Les malices que l'on faisait au pauvre garçon n'étaient pas toujours d'un .goût exquis : s'il montait sur le pont pendant que l'on procédait à la toilette du navire, il était certain de recevoir en plein visage une demi-douzaine de seaux d'eau, désagréments qu'il mettait généralement sur le compte de son inattention. Il s'empressait alors d'aller changer de vêtements, et revenait gaiement au milieu des matelots, pour disparaîti'e presque aussitôt dans une écoulille ouverte comme par mégarde.
Bien qu'il fût doué d'un excellent caractère, Valentin avait fini par se fâcher tout rouge, car il avait plus d'une fois remarqué que le Parisien se trouvait près de lui chaque fois qu'il était victime d'une mésaventure. Droit et honnête, il lui avait dit franchement ce qu'il pensait ; mais Loriot n'avait répondu qu'en se jetant à son cou et en lui jurant une amitié éternelle.
LE caïman 31
Très touché de cette protestation affectueuse. Valentin avait senti ses yeux se mouiller d'attendrissement, et iî avait serré dans ses bras le jeune loustic en le priant de lui pardonner ses injustes soupçons. Mais il n'avait pas tardé à reconnaître qu'il avait été trop confiant et que la parole des hommes n'est pas toujours mot d'évangile ; aussi redoutait-il fort de se trouver en contact avec son tyran. S'il se fût plaint à son maître, nui doute que les plaisanteries dont il faisait tous les frais n'eussent pris fin ; mais il était trop loyal pour racourir à de semblables procédés. Il se disait que le temps changerait les idées de ses persécuteurs et que l'on finirait pas le laisser en repos. En attendant, il employait des ruses d'Apache pour éviter les mauvais tours du Parisien qui, de son côté, déployait toutes les ressources de son intelligence pour tendre des pièges au pauvre diable.
Cinq jours s'étaient écoulés depuis la tempête, quand, un soir, Valentin s'ajDprocha du gaillard d'arrière, où une dizaine de matelots, assis en rond, écoutaient une histoire que leur racontait un timonier.
A sa grande surprise, au lieu de l'accueillir par des lazzis, selon leur coutume, deux marins, sur un signe du Parisien, s'écartèrent silencieusement afin de lui permettre de prendre place dans le cercle. Il s'assit donc, heureux de la gracieuseté des matelots, et écouta gravement le récit du conteur.
Quand ce dernier eut achevé sa narration, tous se levèrent : Valentin voulut en faire autant, mais il ne put y parvenir. Il s'aperçut alors que les matelots l'avaient fait asseoir sur une couche de goudron irais, de sorte que,
aU kloxdyke
pendant une heure qu'il était resté assis, le fond de son pantalon s'était littéralement attaché au plancher. Il avait beau se démener dans tous les sens, impossible de se tirer de là.
Valcntîn voulut en faire autant... (page Sa).
— Ah ! dit-il aux matelots qui riaient en se tenant les côtes, vous êtes bien méchants !
Tout à coup, une idée géniale traversa son cerveau : déboutonnant rapidement son vêtement, il s'élança hors de son pantalon et, en caleçon, s'enfuit précipitamment.
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poursuivi par les matelots qui lui barrèrent le chemin de l'écoLitille. Alors, alîolé, honteux de son costume qui n'en était plus un, il se sauva sur le gaillard d'avant, suivi des marins. Se voyant serré de près, il bondit dans les agrès et gagna la vergue de misaine. Le gabier en vigie dans la grande hune, ne comprenant rien au spectacle qu'il avait sous les 3'eux, cria, au hasard : — Une voile sous le vent !
Le maître d'équipage, qui sortait de l'entrepont, répéta ce cri, et, en moins d'une minute, le capitaine, le lieutenant et l'équipage furent réunis sur le pont.
Vn éclat de rire général éclata comme une bordée à la vue de Valentin qui, cramponné au mât de misaine, à vingt pieds du pont, suppliait qu'on lui jetât un pantalon.
Comprenant en partie ce qui s'était passé, Charles Vernier donna l'ordre qu'on allât quérir le vêtement demandé, et cinq minutes plus tard, Valentin était sur le pont, rouge de confusion et outré de cette dernière plaisanterie.
Le capitaine ne songea pas un instant à réprimander les mauvais plaisants, car il savait que son admonestation n'eût fait qu'aggraver la situation de Valentin. Il se contenta d'emmener ce dernier dans sa cabine et de lui donner une Hmûc de bons conseils pour qu'il pût. à l'avenir, déjouer les plans de ses ennemis.
Valentin écouta avec beaucoup d'attention ce que lui disait l'ami de son maître, et se promit bien de suivre ses ins'.riiclions.
Comme il avait de l'ordre et de l'économie, il remonln
sur le pont pour aller décoller son pantalon ; mais à la place de son vêtement, il ne trouva qu'une queue de morue.
— Décidément, murmura-t-il, ces gens-là ont le diable dans 1© corps !
Au même moment, sa culotte, roulée en boule, fut lancée d'une vergue et lui arriva en pleine figure.
Cette fois, il devint furieux. Apercevant, sur la proue, un matelot qui riait aux éclats, il courut à lui, mais ce dernier sélança sur le mât de beaupré qui, comme on le sait, prolonge la proue et s'avance au-dessus de l'eau. Valentin, lancé comme un boulet, passa par-dessus le bordage.
— Un homme à la mer ! cria le matelot, en même temps qu'il plongeait. Cinq de ses camarades l'imitèrent si bien que Yalentin fut immédiatement repêché.
Le lieutenant avait fait mettre en panne et ordonné que l'on mît une chaloupe à la mer.
L'embaixation touchait à peine les flots, que le domestique du comte en approchait, soulevé par quatre bras vigoureux, ce qui lui donnait l'aspect d'un dieu marin.
Tant qu'il s'était agi de se divertir, on n'avait pas ménagé les avanies à Valentia ; mais lorsqu'on l'avait vu en péril, chacun s'était précipité à son secours, avec cette généreuse abnégation de soi-même qui caractérise la race française.
Aussitôt que la chaloupe fut remontée, ainsi que Valenï'w et ses sauveurs, Charles "Vernier harangua sévèrement l'équipage.
— Vos plaisanteries, dit-il en terminant, ont failli coû*
LE CAIMAÎ^ 35
ter la vie à un brave garçon ; j'espère que cela vous servira de leçon et que, à l'avenir, vous choisirez un peu mieux vos distractions.
Les matelots se retirèrent, l'oreille basse, car ils se rendaient parfaitement compte qu'ils n'étaient point exempts <ie reproche.
Quant à Loriot, l'étourdi Parisien, il alla droit à Valentin et lui tendit la main en disant d'un ton de voix sincère.
— Mon vieux, ne me garde pas rancune, j'ai fait des bêtises, mais cela ne se renouvellera pas, je te le promets.
Instruit par l'expérience, Valentin fixait sur son tyran un œil méfiant, mais il vit, dans son regard, tant de franchise, qu'il serra la main qui lui était tendue.
— Cette fois, c'est bien vrai, n'est-ce pas ? demanda-t-il pourtant.
— Jeté le jure ! fit solennellement le Parisien.
Et pour lui prouver sa sincérité, il voulut l'emmener boire un verre de rhum, mais le sobre Valentin, tout en le remerciant, lui déclara qu'il ne buvait jamais d'alcool, et que, pour le moment, tout ce qu'il désirait, c'était de changer de vêtement.
— Eh bien ! va te sécher, lui dit le Parisien en lui administrant, en signe d'amitié, une tape dans le dos, qui lui fit faire un bond de deux mètres en avant. Valentin s'enfuit dans sa cabine en grommelant :
— Ils ont failli me faire noyer avec leurs plaisanteries, cl maintenant, ils vont me démolir avec leur amitié.
A partir (]c ce jour, Valentin put aller et venir li])rcir(r.t sans avoir à redouter les brimades ou les facéties. QiKîiui
36 Xtî irlumu it\îi,
il montait sur le pont, les matelots de quart le saluaient d'un :
— Bonjour, Valcntin !
A quoi il réjDondait, avec son plus gracieux sourire :
— Bonjour, Messieurs !
En apprenant ce qui s'était passé, M. de Navailles était devenu pâle de colère, car il aimait beaucoup son frère de lait. Sans son ami, il se fût élancé sur le pont pour apostropher les matelots. Charles Yernier lui représenta fort logiquement qu'il n'était, pour l'équipage, qu'un étranger, c'est-à-dire un passager, et que c'était à lui, le capitaine, à s'occuper de cette affaire. Il expliqua au comte que les matelots sont de grands enfants que l'on doit prendre par le cœur et non par des menaces plus ou moins sérieuses.
M. de Navailles se rendit enfin à ces raisons, mais en se promettant bien d'intervenir si les matelots recommençaient à tarabuster son domestique.
Valcntin fut le première lui faire connaîtrele changement survenu dans ses rapports avec l'équipage, ce qui lui causa un sensible plaisir, car dans une expédition aussi périlleuse, il est indispensable que l'accord entre tous soit parfait.
Depuis la fameuse soirée où Valcntin avait pris son bain forcé, il s'était lié intimement avec Loriot, à tel point que l'on voyait rarement l'un sans l'autre. Le Parisien accablait son ami de protestations d'amitié ; en revanche, ce dernier lui rendait une foule de petits services : il lui cirait ses chaussures et prenait soin de ses vêtements avec des attentions de bonne ménagère. Après le lavage du pont, lorsque Loriot descendait dans l'entrepont, il trou-
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vait toujours sur le bord de son hamac une chemise de flanelle bien sèche et une vareuse bien brossée, tandis que, dans un coin, deux souliers Ijrillaient comme des miroirs. En un mot, le rusé Parisien exploitait sans vergogne le bon cœur de Valentin, qu'il considérait de bonne foi comme son domestique. Il allait même jusqu'à lui faire culotter ses pipes, car, en fumeur consommé, le Parisien avait horreur de l'odeur de terre qui, lorsqu'elles sont neuves, se mêle au tabac. Ces jours-là^ Valentin ressemblait à une cheminée ambulante. Il allait et venait sur le pont, aspirant des nuages de fumée qu'il faisait passer à la fois par la bouche et les narines. Les autres matelots avaient bien essayé de le décider à leur culotter aussi des jDipes, mcis Valentin leur avait répondu par un refus catégorique, déclarant que ce genre d'exercice lui causait d'épouvantables maux de cœur qu'il ne supportait que pour être agréable à son ami Loriot.
Chose étrange : dans la conduite de Loriot, il entrait plus d'espièglerie que de duplicité : tout en se réjouissant du rôle qu'il faisaitjouer à Valentin, il n'eût point toléré qu'un autre se moquât de lui. Comme il était robuste et agile et que, de plus, il connaissait admirablement la savate, celte escrime des faubourgs parisiens, ses camarades n'avaier.t ^arde de railler ouvertement celui dont il exploitait -avec tant de désinvolture la naïveté quelquefois excessive.
C'est un malin ! disaient parfois les uns, en parlant de Loriot.
— C'est une canaille ! disaient les autres, car il abuse "vraiment trop de ce pauvre garçon.
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— Bah ! reprenaient les premiers, puisque ça leur fait plaisir à tous les deux...
Ceux-ci étaient certainement dans le vrai, car cliacuo entend le bonheur à sa façon : Yalentin éprouvait du plaisir à se dévouer pour le Parisien, qui, lui, était enchanté de ces j^révenances.
Un auteur anglais a dit : Pour que deux hommes soient unis par une solide amitié, il faut que leurs tempéraments offrent une certaine dissemblance, de manière que « les angles saillants de l'un pénètrent dans les angles rentrants de l'autre » formant en quelque sorte une unité complète.
Il n'est donc pas étonnant que ces deux natures si différentes se soient comprises : Loriot était intelligent, espiègle et quelque peu sceptique ; Yalentin, au contraire, était un peu naïf, sérieux et confiant. Ils s'étaient donc complétés l'un par l'autre^ et rien ne semblait devoir troubler leurs bonnes relations.
Cependant le Caïman, poussé par une bonne brise, filait rapidement sur l'océan. Un matin, en montant sur le pont, le capitaine Yernier aperçut du givre après les agrès, indice certain que l'on approchait du détroit de Davis.
11 y avait un mois que le navire avait vu les côtes de la France s'effacer à l'horizon. Ce voyage à travers l'immensité, sans autre vue que le ciel et les vagues écumantes, avait singulièrement influé sur l'esprit du comte de Navailles.Lui,qui était naguère d'une insouciance incroyable, avait fini par subir l'influence de l'ambiance qui l'entourait. Les chants des matelots lui semblaient mille fois préférables aux sons des orchestres qui, autrefois, emportaient les valseurs à travers ses brillants salons ; et quand
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le soir, appuyé sur le bordage, il entendait la voix plaintive de la brise passer dans les agi'ès, il se prenait à regai^der le ciel, le cœur agité par une émotion indéfinissable.
Ce changement n'avait pas échappé à Charles Vernier, et plus d'une fois il avait surpris son ami rêvant ainsi soits le scintillement des étoiles. Cette métamorphose l'avait ravi, car il aimait sincèrement le comte et désirait vivement le voir revenir à une perception plus exacte des choses de la vie et des ders^oirs qui incombent à un homme soucieux de sa dignité et de l'estime des autres, ce qui, jusque-là, lui avait totalement fait défaut. Un soir que M. de Navailles s'attardait plus que de coutume dans une de ses rêveries, il s'approcha de lui et lui demanda brusquement:
— A quoi songes-tu donc, Henri ?
— Mais... dit le comte un peu troublé, je ne sais... à rien.
— Allons, allons, reprit 'Vernier en souriant, ne te défends pas d'éprouver un certain charme à la contemplation de ce beau ciel où l'œil du marin croit toujours apercevoir le visage de Dieu. Ah ! vois-tu, notre existence à nous autres ne ressemble en rien à celle des habitants des villes. La vue des merveilles scientifiques au milieu desquelles ils vivent leur fait parfois oublier qu'ils ne sont que poussière et qu'ils retourneront en poussière. Le scepticisme les envahit et ils ne semblent point se douter que tout ce dont ils sont si fiers est l'œuvre du Créateur, sans qui nous serions encore dans le néant. Les marins, au contraire, sentant continuellement le besoin d'une protection occulte qui, au moment des dangers, seconde leurs eiforts, tournent sans cesse leui' regard et élèvent leur âme
sur celui qui peut tout, car sur ces vagues, l'homme se sent bien peu de chose, et s'il ne comptait que sur luimême, le cœur lui manquerait plus d'une fois. La nuit où nous eûmes à essuyer cette fameuse tempête, n'as-tu pas entendu Féquipage implorer la patronne des Bretons ? Sans ce suprême espoir, tu eusses vu mes matelots affolés de terreur en face de la mort qui se dressait effrayante et presque inévitable. Au lieu de ce morne désespoir, ils se tenaient fermes et résolus, confiant en la puissance de celle qu'ils imploraient... Essaie un peu de leur dire qu'ils ne lui doivent pas leur salut, tu verras comme ils te re cevront ; il n'}^ aurait même rien d'étonnant à ce qu'ils te fissent passer par dessus le bord.
— Oui, oui, dit le comte ; tu dois avoir raison. Depuis quelques jours, je ne me sens plus le même : tout un monde de pensées nouvelles s'empare de mon esprit, et, fâut-il te l'avouer ?... Eh bien... parfois j'ai honte de mon existence passée. Je me dis que l'homme doit avoir été créé pour autre choses que pour les plaisirs frivoles où j'ai englouti ma fortune.
— A la bonne heure ! s'écria joyeusement Charles Vernier. Tu te ressaisis enfin et le gentilhomme remplace le gommeiix oisif... Tes paroles me ravissent, car j'y vois rindice d'une existence nouvelle pour toi. Dans quelques mois, tu auras de l'or, beaucoup d'or ! songe à l'employer utilement, et tu sentiras alors combien il est doux de pouvoir s'estimer soi-même. Maintenant allons nou reposer... Le vent est bon, la mer est calme ; demain nous entrerons dans le détroit de Davis, c'est-à-dire dans la deuxième partie de notre voyage.
Après cinq jours d'une marche fatiguante... (page 45)
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Les deux amis échangèrent une poignée de mains, puis chacun se dirigea vers sa cabine.
Le lendemain, un peu avant le coucher du soleil, le Caïman quittait l'Atlantique et pénétrait dans le détroit découvert par le navigateur anglais John Davis, en 1583.
Le temps était brumeux, le ciel bas et nuageux. Une bise glaciale soufflait avec des sifflements aigus ; aussi, le comte, peu accoutumé à une semblable température, s'enferma-t-il dans sa cabine avec la ferme résolution de n'en sortir que lorsqu'il lui faudrait quitter le bord.
Cependant, le navire filait à toute vitesse, et ne tarda pas à pénétrer dans le détroit de Lancastre,puis dans celui de Barrow. Doublant ensuite le cap de la Providence, situé au sud de lîle Melyille, le capitaine entra dans le détroit de Banks; enfin, passant devantle cap Prince Alfred, il lança le Caïman dans l'Océan Arctique et gouverna à l'Ouest, se dirigeant .droit sur la baie de Mackenzie, où il jeta l'ancre après un voyage de plus de trois mois.
Charles Vernier ordonna que l'équipage prit deux jours de repos, dont il profita pour aller à terre afin de se procurer des porteurs pour faire transporter le matériel indispensable jusqu'au Klondyke,dont il connaissait l'emplacement exact.
Il n'eut aucune peine à trouver vingt hommes robustes, habitués au climat. C'étaient, pour la plupart, des Indiens civilisés, pauvres hères qui, pour une somme relativement modique, sont toujours à la disposition de ceux qui veulent bien les employer.
Aux termes de leurs engagements, les matelots du Caïman n'avaient pas de rémunération fixe. Charles
Vernier s'était engagé à leur abandonner un vingtième de ce que rapporterait l'expédition, moyennant quoi ils lui devaient leurs services à terre comme à bord. Ils étaient trente, tous intelligents et énergiques. En mettant le pied sur le Caïman, ils savaient ce qui les attendait, c'est-à-dire des fatigues et des dangers sans nombre, peut-être même la mort ; mais ils savaient aussi qu'en cas de réussite leur part dans les bénéfices serait fort belle.
Le capitaine décida que vingt hommes de l'équipage seraient tirés au sort, et se joindraient aux porteurs qu'il avait engagés ; dix devaient rester à bord. Le tirage au sort avait pour but d'éviter toute jalousie entre les matelots, car il était bien évident que chacun n'eût pas demandé mieux que de rester sur le Caïman.
Quand les hommes qui devaient l'accompagner furent désignés, le capitaine fit débarquer des chaloupes démontables qui, par un système ingénieux, pourraient, lorsque ce serait nécessaire, être placées sur des affûts roulants, ce qui permettait de voyager par terre et par eau, précaution indispensable dans une contrée comme le Youkon sillonnée en tous sens par des rivières.
Au moment du départ, chaque matelot fut armé d'un fusil à répétition muni d'une courte baïonnette, d'un revolver et d'une hache d'abordage. Cette dernière anne devait surtout servir à frayer un passage dans les forêts vierges que l'on aurait à traverser.
Enfin, huit jours après l'arrivé du Caïman dans la baie de Mackenzie, Charles Vernier et le comte de Navailles se plaçaient en tête de leur troupe et se dirigeaient vers l'intérieur des terres.
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Malgré les représentations du comte, Valcntin avait énergiquement refusé de rester à Ijord.
—- Ma place est près de vous, avait-il déclare, et je ne vous quitterai pas.
Puis il était allé se rangera côté de son ami Loriot, don'. le nom avait été désigné par le sort pour suivre l'expédition dans l'intérieur des terres.
Les chaloupes, dont plusieurs étaient remplies de vivres et d'outils, avaient été placées sur les affûts, que tiraient, au moyen de cordes, les porteurs indigènes, précédés des matelots qui leur frayaient un chemin.
Après cinq jours d'une marche fatigante, par un froid terrible, on atteignit le bord de la rivière Rouge.
Les chaloupes furent mises à l'eau et les affûts embarqués. Puis lorsque les hommes se furent installés tant bien que mal, la petite flotille commença à suivre le courant.
Dtins la première chaloupe se tenaient six matelots, le comte et le capitaine Vernier qui, une boussole à la main, dirigeait sa troupe.
Le soir, on fit halte sur une rive rocailleuse et désolée. Vernier envoya une dizaine d'hommes couper quelques maigres sapins et l'on alluma de grands feux pour combattre le froid mortel de la nuit.
On était en plein été, et Vernier se demandait ce que deviendrait l'expédition si elle devait durer deux ou trois mois, car à en juger par la température actuelle, il était peu probable que des Européens pussent supporter le froid rigoureux de l'hiver. Aussi s'employait-il activement à abréger le voyage le plus possible.
Après avoir suivi le cours de la rivière Rouge pendant
six jours, le capitaine fit débarquer son monde et replacer les chaloupes sur les affûts, puis il guida la marche à travers des défilés tortueux et presque inabordables, jusqu'à la rivière Plumée ; là, on fit halte pour se reposer une journée, après quoi Ton traversa la rivière.
Les aventuriers se trouvaient en face des monts Richardson, au nord du commencement des montagnes rocheuses. A partir de ce moment surgirent des obstacles sans nombre. Après avoir escaladé, en traînant le matériel, des collines hérissées de rocs, il fallait avancer à traver un sol inéi^al et bouleversé comme à la suite d'un tremblement de terre. Cependant, pas une plainte ne s'élevait : les porteurs s'acquittaient bravement de leur tâche, dans l'espoir d'une gratification ; les matelots quoique souffrant beaucoup du froid, faisaient preuve d'une belle intrépidité.
Un matin, au moment de lever le camp, un marin apporta au capitaine une pierre jaunâtre, grosse comme un œuf d'autruche, qu'il avait trouvée à peu de distance — De l'or ! s'écria Charles Vernier. . . Ne partons pas encore, il faut que j'explore les environs.
Il s'éloigna, suivit du comte qui n'avait pu retenir un cri de joie en entendant l'exclamation de son ami.
Après avoir erré dans plusieurs directions, les deux aventuriers remarquèrent qu'en se dirigeant à l'ouest, ils foulaient un sol plus friable et d'une nuance moins foncée. Soudain, le capitaine s'arrêta comme médusé. Le soleil venait [de se lever, et ses ra3^ons semblaient donner à la plaine un reflet doré. Il n'j' avait j >s à s'y tromper, à perte de vue s'étendait un terrain aurifère, coupé par une petite rivière étroite et sinueuse.
LE caïman 47
— Ami, dit Vernier en serrant convulsivement le bras du comte, nous sommes sur les bords du Klondyke. Mes renseignements étaient exacts car voici, devant nous et sous nos pieds, les trésors incalculables dont je t'ai parlé... Oublions la fatigue et le froid. Nous allons puiser à pleines mains dans ces richesses qui semblent des parcelles du soleil tombées sur cette terre encore vierge... Ah ! le chasseur canadien ne m'avait pas trompé, et il y a bien là de quoi devenir le roi de l'univers !... Retournons au camp et faisons transporter ici le matériel, afin que nous commencions les fouilles aujourd'hui même... Eh bien ! tu ne réponds rien... Qu'as-tu donc... Eh ! mais, tu te trouve. mal !...
Et Vernier reçut dans ses bras le comte qui, en proie à une violente émotion, avait subitement pâli :
— Ce n'est rien, dit le jeune homme en se redressant vivement,
— La vue de tant d'or te trouble, n'est-il pas vrai ?
— Je l'avoue... mais c'est passé. Rclournons au campS
— C'est étrange ! dit Vernier avec un rire nerveux, je n'aurais jamais cru éprouver l'impression que je ressens en ce moment. Je ris et j'ai envie de pleurer.
— C'est nerveux, dit le comte en allongeant le pas ; éloignons-nous et cette impression se dissipera.
En eiïet, à mesure qu'ils se rapprochaient du camp, celte sorte de fascination qui les avait remplis d'un trouble indéfinissable disparaissait graduellement, et lorsqu'ils eurent rejoint leurs compagnons, ils étaient redevenus complètement calmes.
La troupe se mit immédiatement en marclie.
48 AU KLOXDYKE
En arrivant sur le terrain que l'on devait exploiter, les deux amis furent très étonnés de ne pas ressentir l'émotion qui les avait précédemment agités ; mais en revanche les matelots se mirent à chanter et danser comme s'ils étaient en proie à une véritable frénésie.
— De lor !... De 1" or !... hurlaient-ils sur les airs les plus variés.
Les deux amis souriaient de cette folie passagère dont ils avaient eux-mêmes ressenti les premières atteintes, mais ils ne pouvaient s'empêcher de faire quelques réflexions philosophiques sur cette étrange influence magnétique de lor, pour la possession duquel tant de crimes se commettent, comme aussi tant de belles actions.
Les indigènes, plus calmes que les matelots, se contentaient d'exprimer leur satisfaction par des regards brillants de convoitise.
Comme tout a une fin, l'exaltation aussi bien qu'autre chose, les chants et les danses cessèrent enfin, et l'on put procéder à l'installation définitive du campement.
Quoique cette contrée fût absolument déserte, le capitaine Yernier n'en prit pas moins de minutieuses précautions afin d'être prêt à toute éventualité. Pendant que les indigènes déchargeaient les chariots, les hommes de 1 équipage abattaient quelques arbres rabougris qui poussaient ça et là, comme à regret, et les amoncelaient près du camp.
Ce soir-là, les matelots soupèrent joyeusement, ce qui ne leur était pas arrivé depuis qu'ils avaient quitté le Caïman. Après le repas, lorsque les pipes furent allumées, les propos les plus extravagants, les projets les plus in-
Cet enfant de la Garonne parlait gravement de faire construire un château style moyen-âge... (page 51).
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sensés prirent leur vol. Encore sous le coup de l'émotion qui les avait affolés, les matelots faisaient des rêves d'avenir: l'un parlait d'acheter une douzaine de navires et de se faire armateur; un autre déclarait qu'il préférait placer son argent et vivre somptueusement avec les deux ou trois cents mille francs de rente qu'il se ferait ainsi. Le plus ambitieux de tous était un Gascon: cet enfant de la Garonne parlait gravement d'acheter tout un chef-lieu d'arrondissement, d'y faire construire un château style moyenâge et de rétablir le servage dans ses domaines. 11 était bien entendu que le droit des gens, la loi, les gendarmes n'existeraient plus pour lui ; pour un peu, il eût parlé de mettre le Youkon dans sa poche et de retourner tranquillement dans son pays.
Le Parisien, qui avait écouté en riant toutes ces billevesées, jeta subitement une douche sur ces cervelles en ébullition.
— Pour faire tant de projets, dit-il tout à coup, savezvous seulement à combien se montera votre part de bénéfices?
L'enthousiasme toml)a comme par enchantement et les pipes s'éteignirent d'elles-mêmes à ces simples mots qui rappelaient chacun au sentiment de la réalité,
— Quel malheur ! soupira le Gascon ; je croyais déjà que c'était arrivé.
Les aventuriers se retirèrent alors sous des bâches élevées à la hâte pour tenir lieu de tentes et tout dormit bientôt dans le camp, à l'exception de deux matelots placés en sentinelle.
LA MOISSON d'or
!És que l'aube parut, un coup de sifflet réveilla les dormeurs, qui furent sur pied en un clin dœil, tant on avait hâte de se mettre à la besogne
Le capitaine fit distribuer des pioches aux indigènes, qui se mirent immédiatement au travail. A mesure que des pépites d'or jaillissaient du sol, les matelots s'en emparaient et les jetaient dans des baquets pleins deau où la terre se liquéfiait, tandis que le précieux métal tombait au fond. L'eau, ou plutôt la boue vidée, on recueillait lor, qui était aussitôt enfermé dans des sacs de toile.
La récolte de cette première journée émerveilla les deux amis. Jamais, dans leurs plus folles espérances, ils n'eussent osé concevoir un tel résultat.
Après un mois de travail, les chaloupes étaient pleines de sacs d'or empilés de façon à ne point perdre de place.
Le capitaine songea alors au retour. Le chargement étant aussi complet que possible, rien ne retenait plus les aventuriers. Pourtant, chacun éprouvait une sorte de re-
gretàab andonner les immenses richesses au milieu desquelles on s'ébattait. Il ne fallut rien moins que Ténergie du chef pour décider ses hommes à faire les préparatifs de départ.
— Que regrettez- vous ? leur dit-il. Nos chaloupes sont pleines d'or et nous ne pouvons en emporter davantage. Remettons-nous donc en route sans plus tarder et regagnons le Caïman. Si nous nous attardions ici, nous serions surpris par l'hiver et, alors, adieu le chargement ! Peut-être même ne sortirions-nous pas de cet affreux pays.
Convaincus par ces paroles de leur capitaine, les matelots aidèrent les porteurs à placer les chaloupes sur les affûts, et l'on reprit la route déjà si péniblement parcourue. Mais une déception attendait les aventuriers sur la rive de la rivière Plumée, qu'il fallait traverser pour gagner là rivière Rouge : la première chaloupe que Ton mit à l'eau sombra, et il fallut plusieurs heures pour ramener à terre son chargement.
Le capitaine fit alors alléger les chaloupes des deux tiers de leur cargaison, ce qui nécessita des allées et venues qui prirent deux jours.
Une fois au bord de la rivière Rouge, autre désagrément; au lîeu de remonter le com-ant, il fallut suivre la rive, puisque les chaloupes n'auraient pu tenir à flot, aussi n'avançait-on que lentement. Parfois, il fallait faire halle pour relever une chaloupe qui venait de verser, ou bien, accident plus grave, pour réparer un affût. Mais où il fallait déplo3'er une énergie surhumaine, c'était pour franchir les montagnes. Presque toujours on était obligé de