LA MOISSON D*OR
décharger ies véhicules et de transporter, Tun après l'aut re, les sacs d'or qu'ils contenaient, jusqu'à la cime, puis c'était le tour du matériel, après quoi l'on opérait la descente sur l'autre versant, en agissant de la même manière.
Aumilieu de toutes ces difficultés, le capitaine Vernier se multipliait, encourageant ses hommes et prêchant d'exemple. Quant au comte, il maugréait contre ces nombreux obstacles et ne s'occupait que de sa propre personne, suivi pas à pas par son fidèle Valentin qui veillait sur lui avec la sollicitude d'une mère.
Quelques jours de marche séparaient encore nos aventuriers de la baie de Mackenzie, quand une pluie diluvienne vint ajouter à leurs embarras déjà si grands. Ils étaient obligés de contourner de véritables lacs. Parfois ils allaient, des heures entières, avec de l'eau jusqu'à la ceinture. Pour combatire le froid qui, dans ce cas, engourdissait leurs membres exténués, le capitaine Vernier faisait préparer du café que l'on avalait bouillant. Il prenait tant de précautions et veillait si bien à tout, que, chose extraordinaire, aucun de ses hommes ne tomba malade. Lorsque l'on faisait halte pour la nuit, de grands feux étaient allumés, et chacun faisait sécher soigneusement ses vêtements, puis un souper abondant était servi, après quoi l'on se couchait tant bien que mal.
— Oh ! mon hôlel de la rue de Varennes ! soupirait parfois le comte de Navailles.
—•Tu le leverras, lui réjDondait son ami ; seulement, il faut le gagner, car il ne t'appartient plus, puisque tes créanciers s'en sont emparés.
L'on arriva enfin en vue de la côle, et bientôt les mâts du Caïman ajDparurent aux yeux émerveillés des mate* lots, qui saluèrent leur navire par des hurlements de joie aussi retentissants que prolongés. Manifestation bien compréhensible chez des hommes venant d'affronter tant de dangers et de supporter tant de souffrances.
L'embarquement de l'or prit une journée. Cette opération achevée, les porteurs furent largement rétribués, puis, profitant d'un vent favorable, le capitaine fit lever l'ancre, et le Caïman reprit, toutes voiles dehors, la route déjà parcourue, emportant dans ses flancs les espérances et les rêves des hardis aventuriers.
Se souvenant de la tempête qui avait assailli son navire, Vernier ne voulut pas risquer de perdre, en traversant l'Atlantique, les fruits de tant de fatigues. En conséquence, il relâcha à New York, où il échangea sa cargaison contre des traites à vue sur une banque du Havre, représentant cinq millions.
— Dans un naufrage, avait-il dit à son ami, les hommes se sauvent quelquefois, la cargaison jamais. Maintenant que je l'ai en portefeuille, nous aurons bien du malheur si elle nous échappe.
Cette manière de voir avait été accueillie favorablement par les matelots, qui, connaissant les caiDrices des flots, songeaient avec terreur à ce qu'il adviendrait en cas de sinistre. Aussi fut ce allègrement qu'ils larguèrent les voiles au moment du départ, et le Caïman, allégé de sa lourde cargaison, fila rapidement à travers les vagues bleues de l'Atlantique.
Au bout de deux jours, le vent tomba subitement. Le-
J'irai porter mes picaillona à la bonne vieille... (page Gl).
LA MOISSON d'or 59
capitaine fit allumer la machine, et une heure après, le navire reprenait sa marche, avec, seulement, sa brigantine et son grand foc, les autres voiles ayant été carguées.
Le Caïman qui, jusque-là, avait marché gracieusement' incliné sur le flanc, se redressa, et le halettement de la machine remplaça le murmure de la brise dans les agî'ès.
Profitant de ce que le calme de la mer ne nécessitait point sa présence sur le pont, le capitaine Vernier emmena son ami dans sa cabine et s'occupa des comptes.
L'équipage devait recevoir un vingtième des bénéfices, c'était donc deux cent cinquante mille francs que les matelots devraient se partager.
Ce point arrêté, on discuta sur la part qui revenait au lieutenant. 11 n'avait eu que peu de chose à faire, mais il n'en avait pas moins été le commandant du navire en l'absence du capitaine, dont il était un ancien camarade ; de plus, il n'eut pas été juste qu'un officier touchât la même solde qu'un matelot. Les deux amis décidèrent donc qu'il lui serait attribué, sur leurs parts, une somme de vingf mille francs.
— Reste le Caïman, dit le capitaine, je le revendrai bien ce qu'il nous a coûté.
— Pourquoi le vendre? dit vivement le comte.
— Que veux-tu donc en faire?... Tu ne penses pas le faire monter en épingle et le porter à ta cravate comme un souvenir de notre voyage.
— J'avoue qu'il me gênerait un peu.
— Eh bien, alors?,..
— Ne peut-il nous servir à faire des voyages d'agréments ?
— Peste! comme tu prends goût au métier !
Le comte rougit, mais ne répondit pas. Il avait évidemment une arrière-pensée, mais laquelle?...
C'était l'opinion de Yernier, mais il était trop délicat pour gêner son ami par une question indiscrète. Puisque ce dernier ne jugeait point à propos de s'expliquer franchement, il feignit de se contenter de ce qu'il lui disait et consentit à conserver le navire.
Pendant que les deux amis discutaient ainsi, Loriot et Valentin, assis sur le gaillard d'avant, causaient également de leurs petites affaires, ce qui leur était d'autant plus i\icile que chacun connaissait maintenent le chiffre de ce qu'il aurait à toucher en arrivant en France.
— Que feras-tu de ton argent? avait demandé le Parisien
— Quel argent? répondit Valentin.
— Mais ta part dans les hénéfices.
— Il ne me revient rien. J'ai accompagné mon maître, parce que c'était mon devoir, mais je n'ai rien à voir dans le succès de l'expédition, si ce n'est que j'en suis hien heureux pour monsieur le comte.
'- En voilà du désintéressement !
— En quoi cela t'étonne-t-il ?
— N'as-tu pas travaillé comme nous ?
— Si fait.
— Et tu ne seras point rétribué?
— Je n'ai pas besoin d'argent, puisque mon maître me donne tout ce qu'il me faut.
LA MOISSON d'or 61
— Tu n'as donc pas de parents à soutenir?
— Mes parents, dit tristement Valentin, ils sont là* haut !
Et de la main il désigna le ciel.
Le Parisien baissa la tête et sembla réfléchir profondément.
— Valentin, dit-il au bout d'un instant, tu ne te doutes pas du service que tu viens de rendre à ma pauvre vieille mère.
— Vraiment ! fit le domestique, abasourdi.
— Oui, car je me disposais à tirer une de ces bordées !...
— Une bordée!... Qu'est-ce que c'est? interrogea Valentin, jieu au fait de l'argot des marins.
— C'est une série de fêtes et de bombances que les matelots s'offrent lorsqu'ils sont à terre et qu'ils ont le gousset garni... Ah ! Dieu ! m'en étais-je promis pour le débarquement ! Mais tes paroles m'ont rappelé qu'un jour aussi je n'aurai plus de mère et, ma foi !..,
— Achève, Loriot.
— Au lieu de tirer une bordée, je prendrai le train de Paris et j'irai porter mes picaillons à la bonne vieille qui habite le faubourg Saint-Martin... Va-t-elle être heureuse!... Quand je pense que j'allais gaspiller un argent qui pourra la faire vivre pendant plusieurs années, je ne sais ce que je me ferais!
Lt, plein de remords pour la mauvaise pensée qui avait un instant hanté son esprit, Loriot s'administra une de ces paires de gillos qui font époque dans la vie dun homme, fùl-il Parisien et marin.
— Maintenant, dit-il, ça va mieux .. C'est égal, l'homme est une bien vilaine bête et toujours prêt à commettre une sottise.
— Ainsi, dit Valentin, tu donneras tout ton argent à ta mère ?
— Sans en soustraire une centime, oui, mon vieux.
— C'est bien cela.
-Tu trouves?... Allons ça me fait plaisir; c'est que^ vois-tu, si la tête est folie, le cœur est bon : ainsi, toi, je t'ai fait pas mal de misères, eh bien! foi de marin! je le regrette, car tu es un charmant garçon !
— Tu exaoères, dit modestement Valentin, tu exagères.
— Mais non, mais non; je sais ce que je dis... Tiens, voilà, là-bas, le Gascon : nous allons rire... Eh ! Gascon ! cria-t-il à un matelot qui semblait rêver au pied du grand mât, mets la barre sur le gaillard d'avant et viens nous accoster.
Le matelot s'approcha lentement.
— Qu'est-ce que tu veux? demanda-t-il d'un ton maussade.
— Je veux te demander où en est ton château... Le plan en est-il fait et as-tu décidé quelle serait l'étendue de tes domaines ?
— Tu te moques de moi, n'est-ce pas ? répliqua le Gascon d'un ton aigre. Tu as bien raison, car il faut être fameusement godiche pour risquer sa peau uniquement pour enrichir les autres.
— De qui parles-tu ?
— Du capitaine et de son ami .. Dire que ces gens-là