‹ Au KlondykeChapitre 4 sur 4 · L INSTALLATION · texte numérisé non relu

L INSTALLATION

'jQ E lendemain, vers midi, c'cst-ù-dire lorsque la ^^l faible clarté qui apparaissait chaque jour pendant quelques heures éclaira un peu la pénombre, Yernicr monta dans la grande ihune et interrogea rimmensité.

Les flots de la mer Arctique avaient complètement disparu. Partout la glace amoncelée offrait un spectacle désolé et navrant.

Yernicr ne s'attarda pas dans ce poste aérien, car la température était elTroyable. Les cordages du Caïman, couverts de givre, étaient aussi raides et cassants que s'ils eussent été de verre. Aussi fut-ce avec des précautions infinies que le capitaine redescendit sur le pont, où les matelots contemi)laient avec effroi d'énormes glaçons ondulant dans la petite baie.

Ce qu'avait prévu Vernier arrivait : la baie se congelait. 11 fallait donc se prémunir contre toutes les éventualités.

Les maTelots reçurent l'ordre de transportera terre toutes

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les poutres et planches qu'ils trouveraient ''dans la cale, ainsi que les chaloupes que Ion avait démontées après rembarquement dans la baie de Meckenzie, puis il traça sur le sol le plan de la baraque qu'il avait projeté de faire élever.

Stimulés par les encouragements de leur capitaine, ei aussi par le froid mortel qui ne leur permettait point de rester en place, les matelots menèrent si activement la besogne, qu'en deux jours ils eurent construit un baraquement assez vaste pour que tous pussent y circuler à Taise.

La toiture était formée de bâches solides. D'autres bâches tapissaient les parois, et deux portes vitrées enlevées au navire avaient été encastrées à droite et à gauche, pour tenir lieu de fenêtres.

Lorsque le baraquement fut terminé, Vernier fit démonter la machine à vapeur et celle qui produisait l'électrlcitc, puis il les fit installer dans Fintérieur.

Grâce à l'intelligence du mécanicien, cette opération fut rapidement menée à bonne fin. Alors, on transporta également le charbon, les caisses de provisions, les tonneaux deau douce, de vin et de rhum.

En agissant ainsi, Yernier ne songeait qu'à gagner du temps. Pour lui, la destruction du Caïman ne faisait aucun doute. Il l'avait donc fait évacuer, mais sans donner la moindre explication à l'équipage qui, bien que très étonné, obéit avec cette ponctualité habituelle aux gens de mer.

Ces différents travaux avaient pris cinq jours. Quand ils furent achevés, la baie était complètement gelée. On dut casser la glace pour se procurer Teau nécessaire à l'entretien de la cliaudière.

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Chacun se demandait à quoi pourrait bien servir la \':.])c::v, mais l'incertitude cessa lorsque Vernier eut fait transporter et planter en terre un mât de rechange et que, en haut de ce mât, il eut fait accrocher le réflecteur électrique.

— Qui comptes-tu donc éclairer ainsi ? lui demanda le comte lorsque la projection lumineuse creva les ténèbres.

— Qui sait si un autre navire n'est pas, comme le ncMre, cerné par les glaces et à peu de distance ? Dans ce cas, notre feu peut être aperçu et, quand viendra le dégel, ceux qui l'auront vu nous signaleront dans les ports où ils se rendront.

— S'il y a un navire en vue, bien entendu.

— Parfaitement.

— Et si, plus heureux que nous, il s'en tire.

— Naturellement.

— Ce sont des espérances, somme toute.

— Eh ! mon cher, il ne nous reste que cela. L'espoir, vois-tu, c'est la dernière chose qui s'éteint dans le cœur de l'homme.

Tout le monde s'était enfermé dans la baraque, où, grâce à la machine, régnait une douce température. Néanmoins, Vernier avait recommandé à ses hommes de ne pas rester inactifs afin de conserver toujours une certaine chaleur naturelle, ce qui vaut mieux que la chaleur artificielle.

Cependant le froid qui augmentait d'intensité commençait à s'introduire dans la case, malgré le foyer de la machine, et chacun songeait avec terreur au moment où le mécanicien jetterait dans la fournaise sa dernière pelletée de charbon.

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Les mallieureiix étaient à terre depuis quinze jours, quand la neige se mit à tomber avec abondance, menaçant de bloquer la case.

Vernier fit aussitôt sortir ses hommes avec des pelles, pour déblayer la neige. Mais Favalanclie conlinuait si serrée, que Font dût bientôt renoncer à ce moyen.

Le caiDitaine laissa alors la neige s'entasser autour de la case, et lorsqu'elle eutatteint environ un mètre d'épaisseur, il fit pratiquer quelques ouvertures dans les cloisons et un jet de vapeur déblaya rapidement les alentours ; mais il fallut recomirencer quelques heures après.

Soudain, un craquement sinistre se fit entendre. La l)àche formant toiture était surchargée de neige et s'abaissait, menaçant d'entraîner la charpente dans sa chute.

— Tout le monde dehors ! cria Vernier .. Qu'on prenne des perches et qu'on déblaie le toit.

Les matelots, malgré le froid terrible qui glaçait leurs membres, ne se firent pas répéter cet ordre et bientôt la neige vola dans l'espace, déchargeant la toiture de la case.

A peine fut-on dans l'intérieur, que l'on s'aperçut que deux hommes manquaient. Vernier sortit rapidement et trouva leurs cadavres, déjà raidis, à quelques pas de la porte...

Les deux pauvres matelots avaient succombé à une congestion cérébrale causée par le froid, et la neige, en tombant, les couvrait de son linceul.

Le capitaine rentra tristement, et quoique tous îcs regards fussent fixés sur lui pour l'interroger, il ne pro- ,;onça pas une jîarolc.

L IXSTALI.ATION

Le lendemain, la neige cessa de tomber. Alors, on respira plus librement, car les fréquentes sorties que les matelots étaient obligés de faire pour déblayer la toiture leur causaient de mortelles appréhensions. Ils avaient découvert les cadavres de leurs infortunés camarades et cette vue les avait glacés d'épouvante, car ils comprenaient qu'à chaque excursion au dehors, ils risquaient de partager leur sort

Ce fut donc avec une joie extrême qu'ils accueillirent la fin de ce déluge de neige.

Lorsque Vernîer fit une dernière fois sortir ses hommes afin qu'ils déblayassent les alentours de la case, un cri de stupéfaction s'échappa de toutes les poitrines : le Caïman avait disparu. A sa place on voyait une masse blanche d'où émergeaient trois pointes : la cime des mâts du navire.

D'un coup d'œil, Vernier jugea la situation : sous Inclion de la bise glaciale qui souffioit sans inlerrup'ion, cciic

agglomération de neige allait se congeler et la compression qui en résulterait pouvait broyer le Caïman.

Il fallait donc au plus vite prévenir ce désastre. Par son ordre, les matelots, le lieutenant, le comte lui-même, s'emparèrent de tous les outils renfermés dans la case et attaquèrent l'amas de neige avec une vigueur que décuplait un sentiment plus puissant que la peur de perdre le navire : l'avarice. En effet, l'or recueilli sur les bords du Klondyke était encore dans la cale, le capitaine n"a3'^ant pas jugé à propos de le faire débarquer.

Le danger que courait le Caïman avait fi appé tout le monde et une vision rapide avait montré à chacun les sacs d'or coulant à fond au moment où le navire, broyé, disparaîtrait sous la surface glacée de la baie. Aussi travaillaiton avec une incroyable activité. La neige, violemment attaquée, volait de tous côtés, non plus en flocons comme lorsqu'elle s'était amoncelée, légère, sur le bâtiment, mais par masses énormes.

En moins de deux heures, on découvrit le pont, qui fut soigneusement balayé. Les matelots, alors, respirèrent: La précieuse cargaison était là, sous leurs pieds, et toute crainte de la perdre avait disparu. Sortiraient-ils jamais de ces glaces?... Cette pensée ne leur venait même pas à iesprit. Le froid? ils ne le sentaient plus. La fatigue? elle n'existait point. Ils ne voyaient qu'une chose : la cargaison était sauvée, du moins pour le moment. Yernier s empressa de ramener son monde à la case, où une distribution de café noir fut aussitôt faite.

Cependant, le danger que venait de courir le Caïman préoccupait fort Vernier. La neige, qui avait tombé si

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abondamment, pouvait tomber encore et pendant des jours, voir même des semaines. Dans ce cas, c' i serait fait du navire et de sa précieuse cargaison. Il résj^ it dms€ de mettre sans retard cette dernière en sûreté.

La fugitive lueur blafarde dont on jouissait toutes les vingt-quatre heures s'éteignait. Le capitaine fît allumer des falots et emmena ses matelots à bord du Caïman, afin de faire opérer le transport des sacs contenant le fauve métal dont la conquête coûtait si cher à nos aventuriers.

Cette opération était trop en harmonie avec les craintes de chacun pour qu'elle ne fût pas menée rondement.

L'exercice physique étant ce qu'il y a de mieux pour combattre le froid, Yernier ordonna à chaque matelot de se rendre de la cale à la case, avec sa charge, sans s'arrêter en route. C'était fatigant, mais souverain pour développer le calorique et surchauffer le sang. Chaleur naturelle, plus salutaire que celle que procurerait le plus gigantesque brasier.

Une fois la cargaison en sûreté, on soupa d'une maigre ration de lard, puis les pipes furent allumées et les matelots, groupés selon leurs sympathies, commencèrent ces interminables causeries qui, à bord, font trouver moins longue la traversée.

Le comte s'était retiré, avec son ami, dans une sorte do cabinet formé dans un angle de la case, à l'aide d'une toile de voile. C'était là qu'ils avaient fait dresser leurs lits de camp et que, durant de longues heures, ils devisaient sur l'avenir. M. de Na vailles espérait quand même ; le capitaine, au contraire, tentait de l'amener à une perception plus exacte de leur situation et faisait tous ses

efTorls pour lui faire envisager froidement le dénouement fatal qu'il pressentait, qu'il croyait inévitable. Il aurait voulu être certain qu'à l'heure suprême son ami accepterait avec une chrétienne résignation le résultat de sa folle entreprise. Connaissant la nature nerveuse et impressionnable du jeune homme, il tremblait à la pensée du désespoir furieux dont il serait témoin lorsque, tout espoir ayant disparu, le comte devrait regarder la mort en face. Il savait, il sentait que cet homme de vingt-sept ans, pour qui la vie n'avait été qu'un jardin fleuri, n'accepterait pas avec calme sa défaite.

Nous avons dit que, ce jour-là, le comte et son ami s'étaient retirés dans leur rudimentaire cabine, laissant les matelots à leurs conversations.

Les deux hommes s'étaient assis silencieusement au bord de leurs lits.

— Yernier, dit tout à coup M. de Navailles, tu mériterais que je te fisse des reproches.

— Vraiment ! fit ce dernier.

— Oui, car depuis que nous sommes ici, tu n'as cessé de me prédire une catastrophe, alors que tu n'en pensais pas un mot.

— Je t'avoue que je n'ai pas l'habitude de déchiffrer les énigmes. Explique-toi donc plus clairement.

— Ne cherches-tu pas continuellement à me persuader que nous mourrons ici ?

— Après ?

~ Est-ce vrai, oui ou non?

— C'est exact, mais je ne vois pas où tu veux en venir, ni en quoi j'ai mérité ces reproches dont tu prétends avoir le droit de m'accabler.

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— Puisque rien, selon toi, ne peut nous sauver, pourquoi as-tu pris soin de sauver la cargaison?

Vernier haussa les épaules.

— Mon cher, dit-il en souriant, tu raisonnes comme un phoque.

— Merci, fit le comte froissé.

— Inutile de me remercier; j'en aurai autant à ton service chaque fois que tu me poseras une sotte question.

— Frappe, dit le comte, mais n'insulte pas.

— Te frapper, dit en riant Vernier, jamais ; quant à t'insulter, je n'y songe pas davantage.

— Admettons qu'en comparant mon intelligence à celle d'un phoque tu m'aies dit une gracieuseté, mais tu n'as point réjDondu à ma question.

Vernier devint grave.

— Mon ami, dit-il, nous approchons du moment où j'aurai à combattre, non plus seulement le froid et la faim mais aussi le désespoir de mes matelots. Bien que j'aie fait diminuer considérablement les rations de vivres, je vais être obligé de les restreindre encore. Tant que nos compagnons contempleront les sacs d'or, ils penseront que tout espoir n'est pas perdu et ils m'obéiront. En faisant transporter ici la cargaison, j'a-i ranimé les courages abattus» car chacun a supposé que si je songeais à sauver nos richesses, c'est que j'étais certain que nous-mêmes serions sauvés. Tant que mon équipage aura confiance en moi, il souffrira en silence, mais le jour où la vérité lui apparaîtra, qui sait ce qui peut arriver ?.. Des hommes affolés par le désespoir sont capables de tout.

hii ce moment, le mécanicien souleva la toile.

— Que voulez-vous ? lui demanda Vernier.

— Capitaine, je viens de brûler le dernier morceau de charbon.

Ces mots, si simples en apparence, avaient une signification terrible. Plus de charbon, c'était la mort imminente, car il était impossible de vivre une heure sans feu, par ce froid mortel.

Le comte avait blêmi.

Quant à Vernier, il avait simplement répondu

— Envoyez-moi le second.

Le mécanicien se retira, et presque aussitôt le second entra.

— Vous m'avez fait appeler ? dit-il à Vernier.

— Oui, car la situation est grave. Le mécanicien vient de m'avertir que nous n'avons plus de charbon.

— Alors, dit froidement le lieutenant, c'est la fin, car aucun homme ne pourrait supporter une pareille température.

— La fin, non ; mais le commencement delà fin.

— Vous jouez sur les mots.

— Pas du tout, car cette fin dont vous parlez, nous pouvons, sinon l'éviter, du moins la reculer le plus possible.

— Par quel moyen?

— En brûlant le Caïman. En procédant avec économie, peut-être atteindrons-nous l'époque du dégel ; alors il nous restera la chance d'être aperçus d'un navire passant dans ces parages.

— Vous avez raison, il n'y a pas à hésiter... Quand commencerons-nous la démolition du navire?

Capitaine, je viens de brûler le dernier morceau de charbon (page 150).

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— Demain. Pour entretenir le feu jusque-là, dites au mécanicien de ramasser tous les morceaux de bois qu'il trouvera dans la case... A propos : que font les matelots en ce moment?

— Quelques-uns dorment, les autres causent.

— Ne les prévenez pas. Laissez-les prendre un peu de repos. Dans quelques heures, je leur ferai connaître la situation avec tous les ménagements possibles, car le coup sera rude.

Le second salua et alla transmettre au mécanicien 1 oidi-e du capitaine, avec recommandation d"a lirerle moins possible l'attenti'on des matelots.

Pourtant, deux hommes savaient la vérité. Ces deux hommes étaient Loriot et Valentin.

Assis un peu a l'écart de leurs compagnons, ils causaient à voix basse et leur pâleur aurait seule pu faire soupçonner ce qu'ils disaient.

— Mon pauvre Valentin, soupirait le Parisien, pour le coup c'est bien fini... Je ne reverrai jamais ma pauvre vieille mère !

— Espère, Loriot, espère, disait doucement Vaientin. Pour moi, j'ai le ferme espoir que nous sortirons de ce mauvais pas.

— Mais nous n'avons presque plus de vivres.

— Le capitaine réduira encore les rations.'

— Le charbon est épuisé... Vois le mécanicien; il ramasse soigneusement les dernièics parcelles qui sont à terre... Je teleréj[)èle,iien désormais ne pourra noussauver.

Au lieu de répondre, Valentin posa un doigt sur ses lèvres et, se i(:)enchant vers son ami:

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— Regarde, lui souffla-t-il à l'oreille en lui désignant la porte, qui, après s'être ouverte doucement, se refermait sans bruit.

Autour d'eux, les matelots dormaient dans les hamacs ; le mécanicien sommeillait devant son feu ; dans un coin, le second était étendu sur son lit de camp.

— Reste ici, dit Loriot ; je vais savoir ce que signifie cela.

Et il se dirigea sans bruit vers la porte, par laquelle il disparut, léger comme une ombre.

Son absence dura un quart d'heure. Quand il revint, transi de froid, il avait l'air soucieux et les sourcils froncés.

— Eh bien ! interrogea vivement Valentin, qu'as-tu vu?

— J'ai vu le Gascon et le Marseillais qui se dirigeaient vers le Caïman. Il m'a semblé qu'ils portaient quelque chose, mais l'obscurité m'a empêché de m'en assurer.

— C'est tout?

— Non pas. En arrivant près du Caïman, ils se sont arrêtés un instant, puis ils sont montés sur le pont. Je les ai suivis, mais au moment où j'y arrivais moi-même, ils disparaissaientpar une écoutille.

— Peut-être ont-ils été cacher un sac d'or. Le Parisien secoua négativement la tête.

— Non, dit-il, ce ne peut être cela, car les sacs ne sont pas assez nombreux pour qu'on puisse en supprimer un sans que l'on s'en aperçoive.

— Pourtant, ils ne sont pas allés sur le bâtiment uniquement pour faire une promenade.

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— C'est louche, en effet... Attention, les voilà qui rentrent.

La porte, en s'ouvrant lentement et sans bruit, venait de livrer passage à deux hommes qui se dirigèrent vers leurs hamacs et s'y étendirent incontinent.

— Il est environ minuit, dit le Parisien. La nuit prochaine, je les surveillerai, car s'ils se cachent c'est qu'ils font mal, et il est indispensable que nous sachions à quoi nous en tenir. Ce Gascon est une mauvaise tête dont je me méfie ; quant au Marseillais, il ne vaut guère mieux.

— Si j'en parlais au capitaine, hasarda Valentin.

— Garde-toi d'en rien faire. Si, comme je le crains, ces gaillards-là trament quelque chose, la mèche serait éventée. Laisse -moi faire et demain nous serons fixés.

— Que crois-tu donc ?

— Rien, si ce n'est que certains hommes sont capables de chercher à sauver leur peau au détriment de leurs camarades.

— Je les défie bien de nous fausser compagnie, dit Valentin avec un triste sourire. Nous sommes si bien rivés les uns aux autres que nous devons fatalement périr ou nous sauver ensemble.

— Tu peux avoir raison, cela ne m'empêchera pas de suivre mon idée ; mais, de ton côté, sois muet comme une carpe.

— Je te le promets.

— Sur ce, allons nous coucher.

Les deux amis se dirigèrent vers leurs hamacs, qui élaienl voisins l'un de l'autre, et quelques minutes plus tard, tout était silencieux dans la case.

Au dehors, le vent soufflait avec de rauques mugissements.

Vers huit heures du matin, le sifflet du maître d'équipagd éveilla les dormeurs, qui sautèrent en has des hamacs.

Le café noir fut distribué, puis le cajîitaine rassembla ses hommes, et leur annonça que, le charbon étant épuisé, il avait décidé de brûler le Caïman.

A cette nouvelle, des lamentations coururent dans les rangs, mais Vernier y mit fin en expliquant que, sans ce sacrifice, dans quelques heures, tous seraient morts, tandis que le bois du navire permettrait d'attendre la fin de l'hiver.

— Mes amis, dit-il en terminant, tout n'est pas perdu. Je vous demande seulement d'avoir confiance en moi et de ne pas discuter mes ordres, car ils auront toujours pour but l'intérêt général. Rendez-vous donc à bord et commencez à enlever les cloisons et les meubles des cabines. Cela nous suffira pour trois ou quatre jours ; après, nous verrons... Lieutenant, ajouta-t-il ens'adressantau second, veuillez fiare exécuter les ordres que je viens de donner.

Le second se plaça en tête des matelots, et tous quittèrent la case.

Vernier resta seul avec le comte et Valentin.

— Mon pauvre garçon, dit-il à ce dernier, tu fais un dôrle de service.

— Je ne me plains pas, répondit doucement l'honnête serviteur.

— C est vrai, mais avoue que tu préférerais épousseter les meubles de l'hôtel de la rue de Varennes que balayer la aci.'^e autour de la case.

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— Certainement ; mais puisquil en est autrement, je dois en prendre mon parti. D'ailleurs, mon maître est-il plus heureux que moi ?... Si nous sommes ici, c'est que le bon Dieu l'a voulu ; inclinons-nous donc devant sa volonté. ,

— Bien parlé, mon garçon, dit Yernier en frappant amicalement sur Fépaule de Valentin, et je donnerais beaucoup pour que ton maître raisonnât comme toi. Ah ! si j'étais certain que tous mes hommes fussent aussi résignés que tu Tes, je ne serais pas aussi inquiet.

— Que craignez-vous donc, monsieur Yernier?

— Rien, mon ami, rien, dit vivement le capitaine, qui craignait d'alarmer le comte.

Celui-ci, l'œil fixe, semblait complètement étranger à cette conversa lion. Sa pensée avait franchi d'un bond l'immensité glacée et s'était envolée vers la France, où elle vagabondait en liberté.

La porte de la case, en s'ouvrant, l'arracha à son rêve, et deux matelots entrant, chargés de planches, achevèrent de le rappeler à la navrante réalité.

Il poussa un profond soupir et se retira dans le réduit qui lui servait de cabine.

Yernier le regarda s'éloigner en murmurant ;

— Cœur faible, homme sans énergie, combien tu dois souffrir !

Et il sortit de la case, pour aller rejoindre ses matelots à bord du Caïman.

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LA Ri-:\'GLTE

L était dix heiiies du soir. Le brouhaha des conversations allait s' éteignant, et sous la clarté indé- 3t^^^M cise d'une lampe accrochée au fond de la case, les matelots s'allongeaient lentement dans leurs hamacs, où, pendant quelques heures, ils allaient oublier leur infortune et les dangers qui ics entouraient.

Profitant des allées et venues de ses camarades, un homme s'était glissé dehors, rapide et silencieux.

Cet homme, c'était Loriot.

Il s'élança au pas de course du côté du Caïman, y grimpa lestement et descendit dans l'entrepont.

Une fois là, il tira de sa poche un morceau de bougie, l'alluma et promena autour de lui un regard investigateur.

Des matériaux de toutes sortes, provenant de la démolition des cabines, étaient jetés çà et là. En quelques minutes il arrangea ces débris de manière à pouvoir s'y cacher cor':plètcmcut lorsqu'il en serait temps ; éteignant

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sa bougie, il se mit à courir de long en long, afin de combattre le froid qui déjà l'engourdissait.

De temps en temps il s'arrêtait pour s'approcher d'un hublot et écouter les bruits de la nuit, puis il reprenait sa course.

On se rappelle que le Parisien avait déclaré la veille à Valentin qu'il voulait savoir à quoi s'en tenir sur la vSortie incompréhensible du Gascon et du Marseillais. Il était là depuis une heure, grelottant et claquant des dents, quand un bruit de pas attira son attention.

— Enfin ! murmura-t-il ; je commençais à craindre d'être obligé de battre la semelle toute la nuit.

Ce disant, il se dissimula sous les matériaux qu'il avait amoncelés pour s'en faire une cachette et un poste d'obsen^atiou.

Il était à peine installé, que des pas résonnaient audessus de sa tête, puis une écoutille s'ouvrit, et deux ombres descendirent dans l'entrepont.

— Attends un instant, dit une voix que Loriot reconnut pour être celle du Gascon ; il fait noir comme dans un four.

Le Gascon fit trois ou quatre pas en tâtonnant comme s'il cherchait quelque chose, puis une allumette craqua et la lueur d'une lanterne perça les ténèbres.

Loriot put alors considérer tout à son aise les deux matelots.

En arrivant au l)as de l'escalier, ils avaient déposé à terre chacun un paquet assez volumineux.

— Qu'est-ce que ça peut bien être ? pensait Loriot.

Et son regard ardent cherchait à percer les enveloppes de toile.

LA RKVOLTE liU

Lorsque le Gascon eut fait de la lumière, il repiit son fardeau ; son camarade limita et tous deux descendirer.t dans la cale.

Le Parisien, plus intrigué que jamais, s'avança en lampant jusqu'à l'ouverture béante par où les deux hommes venaient de disparaître et plongea ses regards dans les profondeurs du navire, mais la clarté de la lanterne du Gascon était comme perdue dans l'obscurité, et il ne distingua rien de ce qu'il voulait découvrir.

Alors il prêta l'oreille, mais le bruit des voix n'arrivaient à lui que confusément.

Jugeant inutile de s'exposera être surpris, il regagna sa cachette, avec l'intention bien arrêtée de descendre dans la cale dès que les nocturnes visiteurs auraient quitté le bord.

Il avait à peine réintégré son poste d'observation que les voix se rapprochèrent, et bientôt les deux matelots reparurent dans l'entrepont.

Au lieu de remonter sur le pont, ils s'arrêtèrent au j)icJ de l'escalier et continuèrent leur conversation, apiêsavcliéteint la lanterne, dont la lueur aurait pu être aperçue à travers un hublot.

— Plus j'y pense, disait le Marseillais, plus je trouve !a combinaison dangereuse.

— Poltron ! ricana le Gascon.

— Eh! mon bon, il y va de la vie. Si nous échouor.s nous serons fusillés sans pitié. Le capitaine n'est pas i..i homme commode,

— Je te ferai observer que nous sommes huit.

— Mais je crains (|:i'au (iL-rnicr mr)mcnt les autre? ne

nous lâchent.

102 AU KLOXDYKE

— Ce n'est pas à craindre, l'enjeu est trop beau. Pense donc, au lieu d'avoir une part insignifiante, nous partageons la cargaison. Quoiqu'elle soit moins importante que lors du premier voyage, elle représente au moins deux millions !

— Je sais tout cela, mais...

— Quoi encore ?

— Il y aura des camarades qui se fôcîicront.

— J'y compte bien, fit le Gascon avec un ricanement diabolique.

— Dans ce cas il faudra en découdre, et je t'avoue que j'éprouve une certaine répugnance à faire couler le sang de nos compagnons.

— Si cela arrive, c'est qu'ils l'auront voulu.

— Tout à Iheure, quand je t'ai parlé de rintervention des camarades, tu m'as répondu que tu y comptais bien, pourquoi?

— Parce que les vivres diminuent terriblement et que, moins il y aura de bouches à nourrir, mieux cela vaudra.

— Cela n'est pas inquiétant pour nous, grâce à notre réserve.

' Qui a eu l'idée de cacher des provisions dans la cale? . Foi.

— Aie donc confiance en moi et tu ne le regretteras pas.

— Ainsi donc tu es décidé.

— Complètement. Nous supprimons le capitaine et son comte, ce qui nous assure .la possession de toute la cargaison, et si nous pouvons sortir d'ici quand viendra le dégel, fût-ce avec un simple radeau, le lieutenant nous guidera,car il est bien entendu qu'il ne lui sera fait aucun mal.

— Acceptera- t-il?

— Dame ! à moins qu'il ne préfère reslcr ici.

— Et si, de retour en France, il nous dénonce ?

— Sois bien tranquille à cet égard. S'il accepte franchenient la situation, il partagera avec nous et sera notre

complice; si, au contiaiic, il fait la grimace, il n'ira pas jusqu'en France.

Et d'un geste menaçant, le Gascon souligna ces derniers mots.

— Allons, dit le Marseillais, c'est entendu. Mais quand ferons-nous le coup?

— Demain soir.

— A quelle heure?

164 AU KLOXDYKE

— A minuit. Dans la journée nous préviendrons les amis.

— Pourvu que l'affaire réussisse! ...

— C'est comme si c'était fait ; à la condition, pourtant, que l'on soit énergique. Pas de générosité mal placée : ceux qui ne seront pas avec nous seront contre nous, basetoi là-dessus. Maintenant, retournons à la case. Tout le monde doit dormir, on ne nous entendra pas rentrer.

Les deux matelots remontèrent sur le pont, et le bruit de leur pas sur la glace cessa bientôt de se faire entendre. Alors le Parisien, à demi gelé, sortit de sa cachette.

— Les gredins ! gronda-t-il... Ah ! bandits ! vous voulez tuer le capitaine et ses amis afin de vous approprier leur argent !... Ce n'est pas encore fait.

Il ralluma sa bougie et descendit dans la cale pour explorer les fameux paquets.

Quelle ne fut pas sa fureur en constatant que tandis que le capitaineétaitforcédediminuerlesrations, du lardetdes biscuits étaient entassés là par des miséral)les. Avec les provisions détournées l'équipage eutpu vivre pendant huit jours.

— Allons, allons, murmura Loriot, il y a un bon Dieu pour les honnêtes gens, et rira bien qui rira le dernier.

Sur cette conclusion, le brave Parisien quilta le navire et s'en fut réintégrer son hamac.

Le lendemain, lorsque le sifflet du maître d'équipage eut fait lever les matelots, Loriot prit Valentin par le l)ras et, tout en causant à haute voix de choses indifl'érentcs, il s'approcha de l'endroit qui servait de cabine au capitaine et à son ami. i

Après avoir jclé dans la case un regard scrutateur pour

s'assurer qu'il n'était point observé, il passa rapidement de l'autre côté de la toile qui tenait lieu de cloison.

Le comte était encore couché, mais Yernier était debout, roulant une cigarette.

En vo}Mnt le Parisien entrer ainsi, le capitaine allait le répii mander vertement, mais le jeune homme mit un doigt sur ses lèvres pour lui recommander le silence.

Ne comprenant rien à celte conduite de son matelot, Vernierle considérait, ne sachant que dire.

— jNIon capitaine, dit Loriot à voix basse, il faut que je vous parle, car il y va de votre vie.

— Hein? fit Vcrnier abasourdi par cette entrée en matière.

— Je dis qu'il se trame un complot contre vous et voîre ami.

Le comte eut un geste de fureur, mais Yernier le contint d'un coup d'œil.

Puis s'adressant à Loriot :

— Assieds-toi là, près du comte, et explique-nous tes singulières paroles.

Le Parisien recommanda à Valentin de faire le guet près de l'entrée, puis il raconta aux deux amis ce qu'il avait vu et entendu.

Lorsqu'il eut achevé' son récit, le comte était blôme de fureur, mais Yernier, au contraire, était très calme ; seulement, il avait sur les lèvres un étrange sourire.

— Eh ! eh ! dit-il, le Gascon a raison, il y a ici trop de bouches à nourrir. Pourtant javoue que cette remarque, je ne l'avais pas encore faite.

— J'espère bien que tu vas brûler la cervelle à ce coquin? dit rageusement le comte.

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— Peste î comme tu y vas.

— Comment ! tu laisserais impunie une telle infamie ?

— Ce Jjrave garçon nous a dit qu'il y a huit mutins ; les connais-tu ?

— Non, mais...

— Je veux les connaître, et le seul moyen c'est de les laisser se démasquer.

— De quelle manière ?

— En feignant une complète ignorance. Laissons-les mettre leur projet à exécution, mais à ce moment-là ils trouveront à qui parler, je te le jure !

— C'est égal, j'aurai bien de la peine à me contenir jusqu'à ce soir,

— Tu me feras le plaisir de te tenir tranquille, n'est-ce pas?... Celui qui commande ici, c'est moi, et j'entends être seul juge de ce qu'il convient de faire.

— Tu me parles sur un ton...

— C'est le ton que je prends toujours lorsque j'ai affaire à un écervelé.

— De mieux en mieux.

— Que tu es enfant, dit Vemier en serrant la main de son ami ; tu ne comprends pas qu'en ce moment la ruse seule peut nous servir. En ma qualité de capitaine, j'ai parfaitement le droit de faire fusiller séance tenante le Gascon et le Marseillais, mais si j'agis ainsi, comment saurai-je les noms de leurs complices?

— Tu as raison, dit enfin le comte.

— Il est heureux que tu t'en aperçoives. Puis au Parisien :

— Mon oarcon. cnvoie-moîle second et le maître d'émii*»

page, mais fais en sorte que personne ne remarque ton manège.

— Soyez tranquille, capitaine ; on n'est pas Parisien pour rien.

Loriot manœuvra si adroitement, que cinq minutes après le second et le maître se trouvaient près de Vernier sans même que les matelots s'en fussent aperçus.

— Messieurs, leur dit Vernier, un complot est tramé contre moi et une partie de l'équipage.

— Vous en êtes sûr ? interrogea le second, tandis que le maître d'équipage semblait douter d'avoir bien entendu.

— Absolument, répondit Vernier, mais je ne connais que deux des coupables. Voici donc ce qu'il faut faire : dans une demi-heure je vous dirai de m'accompagner à bord afin de voir quelles sont les parties de Caïman que nous devons brûler. Quand j'aurai donné cet ordre, vous, maître, vous désignerez six hommes de corvée qui viendront avec nous. Il est bien entendu que vous nous suivrez, car nous aurons besoin de prendre des mesures énergiques pour faire tête à la révolte qui doit éclater ce soir.

— Quels sont les matelots que je devrai désigner?

— Loriot, Martin, Baludec, Garnier, Grivat et Ferlus, car je peux répondre de ceux-là.

— Est-ce tout, capitaine?

— Oui. Vous pouvez vous retirer.

Une demi-heure plus tard, Vernier quittait la case escorté des hommes qu'il avait désignés.

Aussitôt à bord, il conduisit son monde dans l'cntrepoat.

168 AU KLOXDYKE

— Mes amis, leur dit-il, si je vous ai fait dé^signer pour nous accompagner ici, c'est que l'heure est grave et qu'un danger nous menace tous. Des misérables ont juré de s'approprier la cargaison, mais comme ma présence est un obstacle à ce projet, ils doivent, ce soir, m'assassiner, ainsi que ceux qu'ils savent m'être fidèles. Sachant pertinemment que je peux compter sur vous, je vous ai réunis afin de vous mettre sur vos gardes.

Les matelots se regardaient les uns les autres, n'en pouvant croire leurs oreilles.

Baludec, le timonier breton dont nous avons déjà eu l'occasion de parler, sortit le premier de sa stupeur.

— Voyons, capitaine, dit-il, êtes-vous bien certain de ce que vous dites ?

— Mon brave Baludec, je ne vous ai pas tout dit.

— Il y a encore quelque chose ?

— Tandis que la faim torture nos entrailles, que le moindre morceau est fraternellement partagé entre tous, des infâmes ont soustrait des provisions. Elles sont sous nos pieds, dans la cale... Loriot, ajouta Yernier, raconte ce que tu sais.

Le Parisien refit son récit, après quoi tous se rendirent dans la cale où ils constatèrent avec des cris de rage l'ignominie de leurs indignes camarades.

Dans leur légitime colère, les matelots parlaient de lyncher immédiatement le Gascon et le Marseillais, mais le capitaine les calma en leur expliquant un plan quil avait conçu, plan qui devait jeter bas les masques des mutins, qui, s'ils demeuraient inconnus, seraient un danger permanent pour leurs compagnons.

A moi, tues fi<lèles !... (page 173

LA RÉVOLTE 1 / î

— Quanta la cargaison, dit il en terminant, elle est à nOiis tous. Lorsqu'on a partagé les dangers et les souffrances auxquels nous sommes en butte, les conditions primitives cessent d'exister. Cette résolution je l'ai prise en abordant sur cette île, car cette expédition ne ressemble en rien à la première, et il ne serait pas juste que les parts fussent inégales. Quant à ceux qui ont voulu vous affamer, j'en fais mon affaire, à la condition, toutefois, que vous vous conformerez à mes instructions.

— Capitaine, comptez sur nous, dirent les matelots d'une seule voix.

— Surtout, soyez calmes, et que personne ne se doute de rien.

— Nous serons muets comme des poissons, dit le timonier breton !

— Maintenant que vous m'avez bien compris et que tout est convenu, retournons à la case et que chacun agisse comme s'il ne savait rien.

Le maître d'équipage reprit la lanterne qu'il avait apportée pour guider la marche, et se replaça en tète de la petite troupe, qui retourna à la case.

Fidèles à la promesse qu'ils avaient faite à leur chef, les matelots ne laissèrent rien transpirer du terrible secret qui leur avait été confié. Néanmoins, ils ne purent s'empêcher d'arrêter de temps en temjîs leurs regards sur leurs camarades comme s'ils eussent voulu fouiller leur conscience. Tel marin qui causait gaiement, faisait-il partie des révoltés? Les fidèles du capitaine se le demandaient avec anxiété, car ils eussent voulu connaître, par avance, afin de les haïr, ceux c[uils devaient

j/J AU KLOXDYKE

combattre quelques heures plus tard, maisr ces braves gnis ne découvrirent aucun indice qui pût les fixer à cet égard: d'un côté comme de l'autre, chacun était impénétrable, et rien ne faisait reconnaître les amis ou les ennemis. Cette incertitude était poignante pour des hommes convaincus que le soir même la mort circulerait dans leurs rangs, arrachant violemment plusieurs d'entre eux à ce que le poète Gilbert a appelé le banquet de la vie; aussi les bons matelots attendaient-ils avec une nerveuse impalicnce le moment de l'action.

 neuf heures, c'est-à-dire à l'heure du coucher, le réflecteur électrique installé dans la case était remplacé par une lampe à l'huile, dont la clarté n'éclairait que faiblement. Ce soir-là, le réflecteur resta en place. Plus d'un crut à une négligence du mécanicien et ne s'en préoccupa point.

Vers minuit, au moment où le plus grand silence régnait parmi les marins qui, tous, semblaient plongés dans le plus profond sommeil, une tête se souleva, puis une seconde, et enfin, plusieurs autres. Après avoir échangé quelques signes, huit hommes quittèrent sans bruit leur hamac et vinrent silencieusement se réunir autour du Gascon. Presque aussitôt, des lames de couteaux lancèrent de sinistres reflets sous la clarté de la lampe électrique.

Après s'être consultés un instant à voix basse, les révoltés se dirigèrent, sur la pointe du pied, vers l'angle de la case où reposaient le capitaine et son ami.

Arrivés là, ils s'arrêtèrent quelques secondes, prêtant l'oreille au moindre bruit, mais le silence qui régnait autour d'eux les rassura, et le Gascon écarta brusquement la

toile qui le séparait de ceux dont il avait décidé la mort,

Mais au lieu d'avancer, il resta comme pétrifié. Vernicf et le comte étaient debout, un revolver à la main.

Quatre détonations éclatèrent, en même temps que le capitaine criait :

— A moi, mes fidèles !

Les six matelots dévoués bondirent à bas de leur hamac et s'élancèrent au secours de leur chef, le couteau au poing.

Les quatre balles tirées par ce dernier et le comte avaient jeté à terre trois des mutins. Les cinq autres, surpris de cette défense sur laquelle ils n'avaient point compté, comprirent aussitôt que c'en était fait deux, mais au lieu d'implorer un pardon que Vcrnier leur eût peutêtre généreusement accordé s'ils avaient manifesté un sincère repentir, ils se ruèrent sur leurs camarades, qui les reçurent en gens de cœur, et une effroyable mêlée s'ensuivit, d'autant plus terrible que l'on ne pouvait faire usage des armes à feu, car les adversaires combattaient pied contre pied, poitrine contre poitrine ; les uns avec cette farouche énergie que donne la certitude d'une mort inévitable, les autres avec la légitime colère d'hommes que Ton a trahis. Il n'y avait plus d'anciens camarades ; il n'y avait que des ennemis mortels ; aussi les coups étaient ils portés avec un acharnement incroyable et chaque cri de douleur était-il suivi d'un cri de triomphe.

Cependant, cette lutte fratricide ne pouvait durer longtemps. Aux fidèles du capitaine s'étaient joinis le lieutenant, le maître d'équipage et ceux qui, le premier moment de stupéfaction passJ, avaient résolument pris parti pour leur clief.

Ce que nous venons de raconter s'était passé en moins . de deux iiùnuLej.

Accablés par le nombre, les révoltés avait fatalement succombé. Ils gisaient maintenant sur le sol, criblés de blessures ; les uns morts, les autres se tordant dans les suprêmes convulsions de ragonie.

Un silence funèbre avait brusquement succédé au tumulte du combat. Les vainqueurs, presque tous blessés, regardaient avec tristesse les morts et les mourants, et à mesure que les esprits se calmaient, des larmes montaient aux yeux, larmes de pitié pour ces anciens compagnons dont le sang s'échappait par vingt blessures. Certes, ils avaient mérité leur sort, et la fureur inouïe avec laquelle ils s'étaient battus prouvait suffisamment que, s'ils l'eussent pu, ils n'eussent fait de quartier à personne ; pourtant, chacun les plaignait sincèrement.

— Voyons, dit tout à coup un matelot, il s'agirait de savoir ce que tout cela signifie. Réveillés par le bruit des revolvers, nous sommes accourus au secours du capitaine et, pour ma part, je ne le regrette pas, mais je voudrais bien savoir ce qui s'est passé.

Cette demande était trop juste pour que Vernier n'y fit pas droit. En quelques mots il expliqua à ceux qui ne savaient rien du complot, comment Loriot avait percé à jeu le plan des assassins.

— Ainsi, repritlc matelot, pendant que nous avions faim, cesgueux-là entassaient des vivres dans la cale du Caïman.

— Mon Dieu, oui, dit le second; et tout à l'heure vous en serez convaincus en voyant rapporter ici les provisions soustraites.

— Du moment que le capitaine l'affirme, je n'ai pas besoin de preuve. C est égal, je regrette les deux larmes que j'ai senti tout à l'heure rouler sur mes joues.

— Ne les i^grettezpas, dit Vernier d'une voix grave^ car il est toujours pénible déverser le sang de ses semblables, surtout lorsqu'il s'agit de compagnons, avec lesquels on a vécu côte à côte et dont on a partagé les joies etlesiDcines.

— Camarades, dit le Breton Baludec, à genoux et demandons au Seigneur de pardonnera ces malheureux.

Les matelots formèrent un cercle autour des cadavres et s'agenouillèrent, s'associant mentalement à la prière que récitait à haute voix le vieux timonier. Ce pieux devoir accompli, tous se relevèrent, et sur l'ordre de Vernier, on pansa les blessés, pendant que ceux qui n'avaient reçu que des coups insigniliants allaient déposer à quelque distance de la case les cadavres des vaincus.

Le capitaine eutbien voulu leur faire donner une sépulture, mais par le froid intense qui sévissait, il lui eut fallu risquer la vie de ses hommes, ce à quoi il ne put se résigner.

Les cadavres furent donc déposés à côté les uns des autres et abandonnés.

Le reste de la nuit se passa en commentaires sur cet événement sanglant. Peu à peu, la pitié qui s'était emparée des matelots lit place à une sourde rancune. La pensée du massacre prémédité par les révoltés les remplissait d'horreur. Ce fut bien autre chose lorsque le second, qui s'était rendu à bord avec les plus valides, revint, rapportant les vivres dérobés. A celle vue, l'indignation déborda cl plus d'un poing se tendit dans la direction où reposaient les coupables.

Valcntin, qui avait vaillamment combattu à côté de son maître, s'était tiré de la bagarre sans la moindre égratignurc. Il n'en était pas de même du pauvre Loriot, qui avait reçu un coup de couteau en pleine poitrine. Quoiqr.c cette blessure ne fût pas mortelle, elle n'en était pas moins grave, aussi le bon Valentin lui prodiguait-il les soins les plus empressés.

— Courage, mon pauvre Loriot, lui répétait-il ; le bon Dieu ne voudra pas que tu meures pour avoir fait ton devoir.

A quoi le Parisien ne répondait que par un sourire résigné.

Comme il était le plus dangereusement blessé, chacun s'empressait autour de lui afin de le distraire des sombres pensées qui, parfois, faisaient jiasser un nuage sur son front. On fit tant et si bien que, la jeunesse aidant. Loriot fut hors de danger au bout de quelques jours.

En quittant la France, il y avait, à bord du Caïman. trente matelots, sans compter le mécanicien. Sept avaient trouvé la mort dans la rencontre avec les aventuriers, au bord du Klondyke ; deux étaient morts de froid dans l'île et huit venaient de tomber victimes de leur infamie.

Supputant le temps qui devait s'écouler avant la fonte des glaces, Yernier, après avoir examiné les provisions, r.?va la quantité de vivres qui serait distribuée quotidiennement. D'après ses calculs, lorsque viendrait le dégel, on pourrait tenir encore quelques jours ; ensuite, on ne devrait compter que sur la Providence.

Ce point arrêté, il fit démolir le plancher de l'entrepont du navire, et les débris furent entassés dans la case, après

quoi, l'on attendit, comptant les lieures^ qui passaient lentes et tristes.

Quand revenait, chaque jour, la lueur crépusculaire qui perçait comme à regret l'obscurité, les cœurs battaient d'espérance ; mais sitôt qu'elle s'éteignait, les fronts redevenaient soucieux, et les yeux^ un instant irradiés, reprenaient leur atonie. A l'énergie des premiers jours avait succédé un profond abattement, et les pauvres matelots se demandaient, tout angoissés, s'ils reverraient jamais les êtres chers qu'ils avaient laissés au pays. Leur esprit troublé évoquait sans cesse des visions qui leur arrachaient des larmes. C'étaient des visages ridés de vieilles mères, de doux sourires d'épouses, des petits bras d'enfants qui semblaient se tendre vers eux ; puis, soudain, la main brutale de la réalité dissipait ce mirage, et le rêve s'achevait dans un sanglot.

M. de Xavailles, lui, n'avait pas la suprême consolation d'évoquer le passé. Tombé du haut de son espérance, il restait des heures entières, sombre et taciturne.

En vain Yernicr tentait-il, par des paroles encourageantes, de galvaniser cette volonté abattue, le conilc ne répondait que par un sourire amer qui ressemblait à un rictus. Malgré lui, ces mots de son ami : Nous allons lenlcr Dieu, lui revenaient en mémoire, et cet avertissement flamboyaient sans cesse devant ses yeux comme le Manc, tliecel, phares de Ballhazar. Combien, en ce moment, li maudissait son fatal orgueil, cause de tout le mal ! Mais par respect humain, il n'en laissait rien paraître, craignant d'être ridicule en manifestant le moindre repentir, alors qu'un mot dans ce sens eût rendu si heureux l'ami

178 AU KLOXDYKE

dévoué qui souffrait de ne pouvoir parvenjr à consoler celui qu'il avait suivi avec tant d'abnégation, car, en partant pour celte seconde expédition, Yernier n'avait pas un seul instant envisagé les bénéfices probables : il avait obéi à cet intérêt qui pousse les hommes de cœur à se sacrifier ; et son sacrifice avait été d'autant plus beau, qu'un pressentiment l'avait averti qu'il courait à sa perte. Oh ! si le comte l'eût écouté... mais aucun raisonnement n'avait pu ébranler sa résolution, et, victime de l'amitié, il avait pris pour la seconde fois le commandement de l'expédition, espérant que son expérience et sa présence d'esprit conjureraient les périls qu'il pressentait.

De tous, Yernier était le seul qui eût conservé un calme relatif. Aidé de son second, il se livrait à d'interminables calculs sur la durée probable de leur séjour dans l'île, subordonnée à la débâcle qui devait, en adoucissant la température, rendre libre la mer qui les entourait.

Espérant que l'on tiendrait jusque-là, il avait élaboré un plan fort ingénieux. Avec les débris du Caïman, on construirait un solide radeau, et, au lieu d'attendre qu'une voile passât à portée de lîlc, on partirait à la recherche d'un navire sauveur. Peut-être, même, avec un vent favorable, pourrait on atteindre la terre des Esquimaux.

Comme on le voit, le capitaine du Caïman ne se laissait point abattre et était décidé à lutter jusqu'au bout. Une redoutait plus qu'une chose, c'était que l'état mental de ses hommes ne leur donnât pas une énergie suffisante pour qu'ils pussent le seconder, car s'il était la tête qui pense et conçoit, ils étaient, eux, le bras qui exécute. L'abatte-

meut dans lequel il les voirait plongés lui faisait avec raison craindre de ne pouvoir mettre à exécution son projet, qui était la dernière chance de salut, et cette crainte le désespérait plus que la situation dans laquelle il se trouvait. C'est qu'il est pénible pour un homme au tempérament énergique de ne voir autour de lui que des regards mornes et éteints, alors que la force morale, qui décuple la forc<^ physique, lui serait si utile.

On a vu, dans des batailles, des soldats, affolés par la peur, jeter leurs armes et se laisser tuer sans se défendre ni fuir. De" même, en présence d'un danger sérieux, certaines natures renoncent à lutter et attendent la mort avec une sorte de fatalisme contre lequel aucun raisonnement ne peut prévaloir. Aussi, Vernier, en considérant les visages pâlis de ses matelots, voyait-il avec douleur les premiers symptômes de cette funeste apathie.

^ï'tZ^'iè^

iN'Q mois se sont écoulés depuis que le Caïman a laissé tomber son ancre dans la petite baie, et Ton chercherait vainement le gracieux navire dont la fine mâture supportait naguère de blanches voiles gonflées par la ])rise Une partie s'en est allée en fumée, l'autre, transformée en radeau, attend sur une couche de glace, que le dégel lui permette de se lancer de nouveau sur la mer azurée, non plus, ainsi qu'autrefois, légèrement, mais lourdement, comme si ces pauvres planches devaient porter le poids des souffrances dont elles ont été les impassibles témoins.

Ce radeau avait quinze mètres de long, sur huit de large. Au centre, un mât se dressait supporlaut une voile carguée. Comme le temps n'avait pas manqué aux constructeurs, il avait été perfectionné autant que le permettaient les maigres ressources dont on disposait.

Au moment de faire naufrage, on assemble tant bien que mal tout ce qui tombe sous la main, car la vague

It2 AU KLONDYKE

mugissante guette sa proie, et Ton ne songe qu'à lui échapper. Mais Vernier, qui aspirait gagner une terre, avait conçu son radeau avec toute l'ingéniosité possiljle. L'avant, en forme de proue, devait fendre les flots, sinon avec rapidité, du moins assez aisément. Une tente dressée à l'arrière devait abriter les passagers contre le froid qui, en toute saison, sévit dans les régions arctiques.

En escomptant un vent favorable^ quelques jours devaient suffire pour atteindre la terre des Esquimaux, la plus proche d'après les calculs du capitaine.

Pénétrons maintenant dans la case.

La machine à vapeur du Caïman, on se le rappelle, avait été transportée à terre, non seulement parce que la grande chaleur qui se dégageait de son foyer était indispensable à cette agglomération d'hommes, mais aussi pour se procurer l'électricité qui alimentait le réflecteur élevé en haut du mât dressé près de la case. Cette machine dort maintenant son lourd sommeil métallique, et, près de ses flancs noircis, un brasier pétille tristement.

Dans un coin de la case, un amas de bois semble avertir les infortunés qu'après lui tout sera fini.

Assis près du feu, Vernier, les coudes sur les genoux et el visage dans les mains, garde une immobilité de statue.

Il songe. A quoi ? A cette sombre nuit qui semble ne devoir point finir et dans les brumes de laquelle les montagnes de glace se dressent comme des fantômes barrant la route. De tant de compagnons, sept subsistent : le maître d'équipage, le comte, Valentin, Loriot et trois matelots, dont le timonier breton. Les autres sont morts, morts de faim, de froid, de douleur et de désespoir I

Les survivants de cette expédition sont assis, ça et là, semblables à des spectres, le regard vitreux et sans volonté. Ils n'ont pas même la suprême ressource de penser, ce qui leur permettrait d'oublier parfois leur horrible situation pour rêver d'un avenir meilleur. Ils sont là, inertes et sans force^ ne sentant plus la douleur.

Tout à coup, une voix trouble le silence. C'est celle d'un matelot qui, souriant comme un enfant, chante doucement :

Mon père a fait bàlir maison,

Tontainc, tonton.

Par trente gabiers d'artimon.

Celui-là a cessé de souffrir : la folie a envahi son cerveau afrail)H par les privations.

Longtemps sa voix monone répète le même refrain ; puis elle s'éteint peu à peu, et le matelot se couche, toujours souriant, pour dormir son sommeil éternel, sans qu'en sa pensée égarée passe un regret ou un adieu pour l'épouse qui, bientôt, se voilera de deuil, ou pour les orphelins qui appelleront en vain leur père.

Soudain, Yernier tressaillit violemment. A travers les vitres des fenêtres jjassait unra3'on blafard qui faisait pâlir la lampe accrochée à la toiture.

D'un bond il fut debout, vacillant mais le visage rayonnant.

— Le jour! cria-t-il, c'est le jour !,.. Nos souffrances vont-elles enfin finir ?

Et comme ses compagnons le regardaient sans rien comprendre à cette exaltation, il leur dit en riant d'un rire nerveux :

— Quoi ! vous restez immobiles quand je vous annonce le salut !

. — Le salut ? interrogea le comte d'une voix faible.

— Eh ! oui .. Cette lueur pâle, c'est la fin de l'hiver. Demain et les jours suivants elle grandira... Les glaces fondront, la mer sera libre !

A ces accents vi])rants, chacun s'était soulevé et approché d'une fenêtre, hésitant à croire à tant de bonheur. Alors, comme si Dieu eût voulu confirmer les paroles de Yernier, des craquements se firent entendre.

— C'est le dégel ! s'écria le capitaine. Allons, mes amis^ du courage ! Ce n'est pas au moment d'être enfin sauvés que nous devons désespérer.

— J'ai faim ! <;éniit le comte.

— Tiens, mange ! lui dit son ami en tirant de sa poche un morceau de biscuit.

M. de Na vailles se jDrécipita sur cette manne qu'il mordit à belles dents, comme si c'eût été un plat savoureux.

Les autres regardaient toujours au dehors. Ils restèrent là plusieurs heures, jouissant de cette clarté en laquelle ils mettaient toute leur espérance. Mais quand elle déclina, faisant place à l'obscurité habituelle, les mêmes ténèbres envahirent l'esprit des malheureux, leurs regards reprirent leur atonie, et ils se laissèrent choir sur le sol, mornes et découragés.

Ilsdemeurèrent ainsi toute la nuit, sans môme remarquer que Vernier et Valentin, quoique très faibles, allaient et venaient, s'employant à une mystérieuse besogne.

Depuis longtemps le capitaine avait dissimulé sous son lit un petit sac de farine, qu'il réservait comme ressource in extremis. Certain que l'on ne tarderait pas à prendre la mer, il confectionnait, avec l'aide de Valentin, des galettes qu'il faisait cuire sous la cendre et qui devait servir à la subsistance lorsqu'on serait sur le radeau.

Depuis deux semaines, il ne faisait distribuer qu'un biscuit par jour à chacun. Bien des fois il avait songea sa précieuse réserve, et toujours il avait rejeté lidée de l'employer, ce dont il s'applaudissait fort en ce moment.

Ah ! comme cette maigre pitance semblerait délicieuse à tous ces infortunés, non à cause de son goût exquis, car les galettes étaient confectionnées avec de l'eau de mer bouillie, la seule dont en disposât depuis plus d'un mois, mais pour le soulagement qu'elle procurerait en trompant la faim atroce qui les torturait

Le jour parut enfin, et avec lui son cortège de radieuses espérances.

Mais que se passe-t-il donc ? Tous se lèvent, poussant des hurlements de joie et gesticulant comme des forcenés ! Vernier lui même, l'impassible Vernier semble prêt à partager cet accès de démence.

C'est qu'un faible rayonnement dore la blanche lumière du jour qui commence, annonçant le soleil. Ce n'est pas, il est vrai, la pleine lumière des jours radieux précurseurs des nuits scintillantes, mais c'est la fin d'un sombre cauchemar qui avait semblé devoir se terminer dans une obscurité éternelle.

La faim, la soif, la fatigue, tout est oublié. On sembrasse, on pleure, on rit ; des voix caverneuses commencent des refrains qu'elles n'achèvent point ; les mains se cherchent, se rencontrent, se serrent. Un matelot saute au cou du capitaine. Le maitre d'équipage tire de son sifflet de manœuvre des sons aigus, et lorsqu'il l'écarté de ses lèvres, c'est pour crier :

— Largue le grand hunier, la grande voile, la misaine et la brigantine ! La barre à tribord, et profitons du vent !

Vernier adresse au ciel une prière d'actions de grâces. Son visage est empreint d'une joie intense. Il va pouvoir enfin sauver quelques-uns de ceux qui l'ont aveuglément suivi et qu'il avait craint devoir, jusqu'au dernier, mourir sous ses yeux.

La vision de ceux qui avaient succombé nuagea un instant le raj'^onnement de sa joie, mais il chassa bien vite cette pensée importune : le passé n'était plus ; le présent seul existait, et ce présent^ c'était la presque certitude

LA FONTE DES (iLACMS 187

d'une délivrance prochaine. Il y aurait bien encore des épreuves à subir, mais la foi en des temps meilleurs lui donnait la ferme assurance qu'il triompherait des derniers obstacles.

Le jour grandissait. Bien que le froid fut toujours extrêmement riaoureux, chacun se couvrit de son mieux et l'on sortit de la case pour examiner l'horizon.

De tous côtés les glaçons rompus se mouvaient sur la crête des vagues. Au loin, les montagnes de glace oscillaient en se déplaçant lentement, dorées par les rayons obliques d'un soleil rouge comme une b^oule sanglante, soleil sans chaleur, mais qui jetait néanmoins l'espérance dans cette immensité désolée. Un cri sourd, suivi de la chute d'un corps, tira les aventuriers de l'extase dans laquelle ils étaient plongés. Le maitre d'équipage venait de tomber, foudroyé par une congestion cérébrale causée par le froid.

— A la case ! cria Vernier. A la case, sans perdre un instant !

Puis voyant chanceler Valentin, il se précipita vers lui et le prit dans ses bras pour l'emporter, mais sa faiblesse était si grande qu'il ne put atteindre la case qu'en traînant péniblement son fardeau.

En entrant, il aperçut ses compagnons présentant au brasier leurs mains bleuies.

— Place! dit il.

Loriot s'élança et aida le capitaine à transporter son camarade près du feu, dont la douce chaleur raninia bientôt le pauvre garçon.

Vernier regarda alors autour de luî, et son coeur se

serra : le comte se chaiirTait tranquir-C icnt, sans même jeter un regard sur son dévoué serviteur, qui revenait lentement à la vie.

— Oh ! murmura Yernier, il n'a pas dj cœur !... Et dire que c'est pour lui que tant d'hommes sont morts ; car sans sa funeste ambition, tous seraient encore vivants et heureux.

Et, triste, il alla s'asseoir à l'écart, méditant avec amertume sur les malheurs que peut causer une passion poussée à l'excès.

Ainsi, le comte, qui, autrefois, n'était que frivole et orgueilleux, ne ressentait plus maintenant aucun de ces sentiments dont Dieu s'est plu à orner le cœur de 1 homme et qui font ressembler son enveloppe charnelle à un de ces grossiers silex dans lesquels se cache un diamant.

Ces beautés de lame, M. de Navaillcs ne les possédait plus ; une ambition démesurée les avait tuées en lui. Yernier ne se dissimulait point que ce changement avait été amené par l'écroulement de folles espérances, plus encore que parla perspective d'une fin tragique. Qui sait même si l'ami lié n'avait pas sombré dans ce désastre des plus élémentaires vertus?

Ce point d'interrogation, le courageux et loyal marin le tournait et le retournait sans parvenir à trouver une réponse ; douloureuse situation pour l'honmie de cœur qui craint de voir s'évanouir une illusion dont il s'est longtemps bercé.

Quant au comte, indifférent à tout ce qui se passait autour de lui, il continuait de se chauffer tranquillement, tandis que ses compagnons, heureux d entrevoir eurui

LA FONTE DES GLACES l<St)

une chance de salut, se livraient à toute l'expansion de lei r joie.

Le lendemain Vernier fit transporter sur le radeau ks sacs d'or et les vêtements, car le dégel s'accentuait de plus en plus. Les montagnes de glace disparaissaient à l'horizon, elles glaçons quoique nombreux, diminuaieul de volume.

On attendit encore douze jours ; puis un nîaîin, Ton remarqua que le radeau se l^alançait mollement sur Fcau de la baie, tandis que, au loin, les glaçons fuyaient, largement espacés les uns des autres.

Le capitaine annonça alors que l'on allait quitter

nie.

— Comment vivrons nous? hasarda Baludec, le vieux timonier breton.

Vernier sourit et envoya Valentin chercher les galettes dissimulées avec soin. A cette vue, les malheureux allâmes eurent un accès de délire qui ne se calma que lorsque chacun en eut reçu sa part.

— Ménagez-les, leur dit le capitaine, car ce sont nos dernières provisions. Je les ai réservées pour notre séjour sur le radeau, et qui sait ce qu'il durera ?...

Vernier prit sa boussole et divers instruments de marine, puis la case fut évacuée.

Quand rembarquement des hommes et des objets fut opéré, le capitaine s'assit au gouvernail, fit larguer le oile et couper le câble qui retenait le radeau au rivage.

La voile s'enfla, le mât plia, et le radeau commença d'avancer, insensiblement d'abord, puis un peu plus vite,

jusqu'à ce qu'il fut en dehors de la baie. Alors il oscilla selon le caprice des vagues et la marche devint plus rapide.

Quelques heures plus tard, l'île n'apparaissait plus que comme un point sombre.

Après avoir mis le cap au sud, Vernier assujettit la barre et alla rejoindre ses compagnons, groupés au pied du mât.

L'affaissement moral qui, la veille encore, les tenait dans une sorte d'anéanlissement de tout leur être avait complètement disparu. Pourtant, la situation n'était rien moins que rassurante. Au lieu d'être emprisonnés par des barrières de glace, ils voguaient maintenant sur la mer libre, mais combien de temps durerait cette navigation et sur quelle côte allait-ils atterrer ? Hélas ! ils n'y songeaient même pas. L'espace était devant eux, immense, infini, ils n'en demandaient pas davantage pour le moment.

Le soir venu, tous se retirèrent sous la lente dressée à l'arrière, sauf Vernier qui, appuj^é au mât, constatait avec inquiétude que le vent avait une tendance à changer... et il ne restait de vivres que pour deux jours.

Le lendemain, une morne consternation remplaçait sur les visages l'expression joyeuse qu'y avait fait naître le départ. Le vent avait subitement tombé ; la voile pendait inerte le long du mât et le radeau restait immobile, sans que le roulis que lui imprimait la vague le fit avancer d'une ligne.

Vernier, le comte, Valentin, Loriot elle Breton Baludec avaient cet air résigné d'hommes qui renoncent à lu lier et qui, certains de leur fin prochaine, attendent avec calme

LA FONTE DES GLACilS 10 î

la mort inévitable. Mais il n'en était pas de même du matelot qui se trouvait avec eux.

En proie à une sorte de folie furieuse, il allait et venait, vociférant et gesticulant.

Tout à coup, il s'arrêta en face des sacs d'or et les contempla un instant.

— Maudit métal ! hurla-t-il, c'est toi qui nous a conduits ici !

Et rageusement, il empoigna deux sacs et les jeta à la mer.

— Misérable ! rugit le comte en s'élançant sur le matelot qui venait de jeter à l'eau deux autres sacs.

Mais l'homme le repoussa brutalement et continua de précipiter dans les flots les sacs d'or, avec un rire de démon.

Le dernier sac allait disparaître comme les autres, quand le comte réussit à s'en emparer. Alors commença entre CCS deux hommes une lutte terrible dont le sac d'or était l'enjeu. Ils se roulaient sur le radeau, hurlant de fureur, devant leurs compagnons terrifiés.

Le matelot, ayant enfin réussi à ressaisir le sac, s'approcha du bord pour le lancer dans les flots. Mais le comte se rua sur lui avec une telle rage qu'ils roulèrent tous deux dans l'abime.

Au cri d'horreur qui monta dans les airs, succéda le bruit de deux chutes dans l'eau.

Vernier et Valentin venaient de plonger pour porter secours, l'un à son ami, l'autre à son maître. Mais leur faiblesse était trop grande pour qu'ils pussent se livrer à de longues recherches. Ils ne tardèrent pas à reparaître, le visage livide et convulsé.

Après s'être cramponnés iiu instant au radeau afin de reprendre haleine, ils se disposaient à plonger de nouveau quand Loriot et Baludec les saisirent par les bras et les firent remonter de force.

Valentin pleurait à chaudes larmes

Vernier, lui, les yeux hagards, explorait la surface de la mer, espérant apercevoir, vivant encore, celui à qui il avait tout sacrilié.

Mais la vague graxla sa proie, et le comte ne reparut point.

11 était mort comme il aurait voulu vivre, un sac d'or entre les bras.

Lorsque Vernier fut bien certain que tout esi)oir de revoir son ami était perdu, il alla s'asseoir à Tarrière et pleura.

Cet homme de bronze, que nul danger n'avait pu émouvoir, était sans force devant cet irréparable malheur qui le frappait dans la seule affection qu'il eût au monde. Cet ami, qu'il s'était habitué à traiter en enfant terrible, il ne le verrait plus. Cette voix railleuse, il ne l'entendrait plus. Cette main fine et aristocratique qu'il avait tant de fois serrée ne se tendrait plus vers lui.

Il sentit une main se poser sur son bras. Relevant la tête, il vit Valenlin à genoux devant lui, le visage inondé de larmes.

A la vue de cette douleur qui répondait si bien à la sienne, il ouvrit les bras, et le fidèle serviteur s'y jeta en sanglotant, comme si leurs larmes en se mêlant dussent être moins amères.

Longtemps ils restèrent ainsi. Enfin, par un violent

Miis le comte se rua sur lui avec une telle rage... (pago 191;

IJ

«ffort de volonté, Vernier réagit contre sa douleur et se dégagea des bras de Valentin.

— Il ne suffit pas de pleurer les morts, dit-il^ il faut aussi so' ger aux vivants.

Et il désigna Loriot et Baludec qui, appuyés contre le màt, le regardaient avec des yeux humides, sans même remarquer que le radeau s'était remis en marche.

Après quelques heures de calme plat, le vent du nord soufflait de nouveau arrondissant la voile.

Hélas ! les malheureux ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'un nouveau malheur les accablait. Pendant la lutte du comte et du matelot, la caisse qui renfermait les galettes était tombée à l'eau sans que personne s'en aperçût.

— Allons, murmura Vernier, mon pauvre ami aura été jusqu'au bout la cause de notre perte.

Sans vivres et perdus dans l'immensité de la mer Arctique, que pouvaient espérer ces infortunés, sinon mourir le plus tôt possible ?

Ils le comprirent si bien, qu'ils ne proférèrent pas un cri, pas une plainte. Après s'être d'un commun accord serré les mains, ils se séparèrent les uns des autres et se couchèrent sur le radeau pour attendre la mort qui ne devait pas tarder à fondre sur eux, étant donné lépuisement qui les anéantissait.

La nuit venue, le radeau continua de voguer silencieusement sans qu'aucune main dirigeât sa marche.

Lorsque l'aube blanchit les cieux, les quatre corps élaicnt dans la mùme position, allongés sur le dos et les yeux fixés vers l'irifini.

Va rayon de soleil "inl bicnlol passer, ccmnic une ca-

resse, sur ces visages livides. Alors, Vernier se souleva péniblement en murmurant ;

— Ce n'est donc pas encore fini ?

Un soupir poussé près de lui attira son attention. C'était Loriot qui, lui aussi, renaissait à la vie :

Le regard de Vernier se détacha bientôt du Parisien, pour se porter sur la mer, où apparaissait au loin un navire voguant toutes voiles dehors.

— Regarde, dit-il d'une voix faible à Loriot, en désignant le vaisseau qui s'avançait par bâbord... Peut-être nous a-ton aperçus ?

Alors tous deux se traînèrent jusqu'au mât dont ils s'aidèrent pour se dresser sur leurs jambes vacillantes.

Le navire était encore loin, mais il était évident qu'il venait droit au radeau.

Soudain, Vernier eut un éblouissement. Il chancela et se cramponna au mât pour ne pas tomber.

— Il arrivera trop tard, dit-il d'une voix à peine intelligible... C'est fini!... Embrasse-moi, matelot!

Les deux hommes lâchèrent le mât et s'étreignirent affectueusement, puis ils roulèrent sur le radeau, où ils / restèrent immobiles.

Un râle s'échappa de la gorge de Vernier, et les lèvres décolorées du Parisien murmurèrent :

— Adieu, maman !

Cependant, le navire avançait toujours. Lorsqu'il fut à cinquante brasses du radeau, il mit en panne et deux canots glissèrent le long de ses flancs.

En quelques coups d'avirons, ceux qui les montaient accostèrent le radeau, sur lequel ils s'élancèrent.

— Nous arrivons trop tard, dit en français un des matelots... Pauvres diables ! ils sont morts de faim.

— Au lieu de bavarder, emportez-les à bord, dit un jeune homme portant l'uniforme de lieutenant.

Cet ordre fut promptement exécuté, et en moins d'une demi-heure, les quatre naufragés se trouvèrent couchés dans des lits dressés à la hâte, car, quoi qu'en eût dit le matelot, ils respiraient encore.

Des soins aussi intelligents qu'empressés ne tardèrent pas à les rappeler à la vie, qui, au premier abord, semblait les avoir abandonnés.

On leur fit alors avaler quelques gorgées de bouillon et un doigt de vin, dont l'action bienfaisante se manifesta par un sommeil calme qui dura plusieurs heures, après quoi ils prirent une seconde ration de bouillon et de vin, qui acheva de rendre à leur esprit toute sa lucidité.

[ès que Vernier eut repris possession de lui -même, sa première question fut de s'enquérir de ses compagnons.

Un matelot lui souleva la tête et lui montra Loriot, Valenlin et Baludec, couchés, comme lui, dans des lits improvisés.

— Dieu soit loué! dit-il, les pauvres gens sont sauvés.

Il questionna ensuite le matelot sur la façon dont lui et ses amis avaient été recueillis. II apprit alors que ses sauveurs étaient, pour la plupart, des compatriotes.

Le navire sur lequel il se trouvait appartenait à un riche armateur français, bien connu dans le commerce des pelleteries, qui possédait une maison à New-York, but du voyage actuel.

Lorsque le matelot eut satisfait hi légitime curiosité de Vernier, il se retira pour aller informer son capitaine du mieux ([ui s'était opéré dans l'état de ceux qu'il avait si heureusement secourus.

L'officier se rendit aussitôt près de Vernter qui, après s'être fait connaître, le remercia chaleureusement de son dévouement, à quoi le capitaine lépondit qu'il n'avait fait que son devoir et qu'il le disp^însait de toute reconnaissance.

Mais Yernier ne l'entendit pas ainsi, et une vive sympathie lia hientôt les deux marins.

Par cgîird pour la qualité de Yernier, le capitaine de la Belle-Hélène, ainsi que se nommait le navire, lui fit dresser un lit dans sa propre cabine.

Ce furent alors de longues conversations entre ces deux hommes également jeunes et intelligents.

Yernier avait raconté toutes les péripéties de sa dernière expédition, et le capitaine, enthousiasmé par la description des bords dorés du Klondyke, lui avait proposé d'y retourner ensemble, mais il avait répondu par un refus catégorique.

— Je n'ai entrepris ce second voyage que pour ne point abandonner mon ami à toutes les imprudences que lui aurait dictées son caractère léger, dit-il, aussi ne tenteraije point à nouveau l'aventure. Il me semblerait voir se dresser devant moi^ pour me barrer la route, les cadavres de mes infortunés compagnons. D'ailleurs, je suis riche, très riche môme ; or, à quoi me servirait de chercher à augmenter une fortune plus que suffisante pour mes modestes besoins? Je comprends fort bien que, pour se créer une situation, l'on chasse l'humeur casanière et que l'on s élance hardiment vers l'inconnu, en acceptant par avance toutes les conséquences de la tentative, car rien n'est si déplorable que le spectacle de l'oisiveté dans laquelle se

complaisent certains hommes jeunes et vigoureux qui traînent dans leur pays une existence précaire, alors qu'un peu d'audace pourrait les faire riches. Par exemple, lorsqu'on a été assez heureux pour culbuter tous les obstacles et voir ses efforts couronnés d'un plein succès, j'estime que l'on doit s'en tenir là et jouir paisiblement du fruit de ses peines. La mort de mon pauvre ami en est, hélas ! uue navrante preuve. S'il se fût contenté des cent mille francs de rente que lui avait procuré notre premier voyage, au lieu de dormir au sein des flots, il promènerait son insouciante gaieté dans les salons parisiens, entouré des sympathies que la foule ne refuse jamais à une grande fortune.

— Je conçois jusqu'à un certain point votre renoncement aux richesses incalculables que vous avez eues sous les yeux, mak moi qui n'ai que ma solde...

— Aussi, interrompit vivement Vernier, vous donneraije toutes les indications nécessaires pour que vous parveniez jusqu'aux rives du Klondyke.

— Vous êtes un charmant compagnon ! s'écria le capitaine de la Belle-Hélène, en tendant la main à Vernier.

— N'est-ce point naturel?,.. Vous nous avez sauvés, mes compagnons et moi ; pourquoi refuserais-je de faire votre fortune ? Ces trésors immenses appartiennent à la terre sur laquelle ils dorment depuis une longue suite de siècles. Les hommes assez audacieux pour leur faire visite n'auront qu'à se baisser pour s'en emparer.

Sur la demande de Vernier, le capitaine lui remit une carte. S'emparant d'une plume, notre ami y traça plusieurs

202 AU KLOiNDYK^i

linéraires si explicites que son son sauveur :§'écria joyeusement :

— Je ne donnerais pas cette carte pour un million !

— Vous auriez tort, lui répondit Vernier, car un million constitue une assez jolie fortune.

— C'est vrai ; mais une vingtaine en constitue une bien plus belle.

— Je crains bien que les malheurs de mon ami ne vous empêchent pas d'être imprudent.

— Rassurez-vous, je ne verrai qu'une fois les bords du Klondyke, mais la visite que je ferai à cette petite rivière sera entourée d'un cérémonial assez imposant pour €[u'elle me livre gracieusement une bonne partie de ses ridiesses.

— Je ne vous comprends pas.

— C'est pourtant bien simple. Au lieu de m'y rendre, comme vous l'avez fait, avec une poignée d'hommes, je vais monter l'affaire par actions et constituer une Société financière qui me permettra d'exploiter cette terre d'or sur une vaste échelle.

— Ma foi, dit naïvement Vernier, cette idée ne me serait pas venue.

— C'est que vous n'avez pas vécu pendant dix ans avec les Américains. En France, lorsqu'on a de l'argent, on aime assez à le placer sur une table pour jouir de sa vue, après quoi on l'enfouit au fond d'un coffre-fort criblé de serrures. En Amérique, au contraire, l'argent est un moyen d'action, un levier puissant grâce auquel les Américains accomplissent des merveilles. Avec les indications

LE RETOLIl EN FRANCE 203

que vous venez de tracer sur cette carte, je me fais fort de trouver deux millions en huit jours.

— Je comprends maintenant qu'une seule visite au Klondyke puisse vous suffire.

— D'autant plus que d'autres y resteront après mon départ, ce qui me procurera encore d'assez beaux bénéfices.

— Expliquez-vous, car, cette fois encore, je ne vous comprends pas.

— Vous figurez-vous que mes actionnaires consentiront à abandonner le Klondyke tant qu'il y restera une parcelle d'or? Non pas. Une fois la curée commencée, elle continuera.

— Si j'ai bien compris, vous allez fonder une société définitive pour l'exploitation continuelle des mines.

— Vous l'avez dit. Ainsi donc, vous toucherez de jolis dividendes sans être obligé à un nouveau voyage, car je ne consentirais jamais à m'enrichir sans que celui qui aura fait ma fortune y trouve aussi son compte.

— Merci de cette bonne parole qui dénote chez vous une loyauté peu ordinaire, mais je m'en tiens à ce que je vous ai dit... Je suis sans famille et à la tête de plus de deux millions, somme suffisante pour moi, et qui constituera, après ma mort, un assez beau denier pour les pauvres.

— C'est de la haute philosophie ! s'écria le capitaine en proie à un étonnement qu'il ne cherchait même pas à dissimuler.

— C'est le résultat de mes méditations pendant les cinq mois que j'ai passés au milieu des glaces, alors que

mes compagnons tombaient autour de moi les uns après les autres. Lorsqu'on a subi de telles épreuves, on est assez enclin à se contenter de ce que l'on a.

— C'est votre dernier mot?

— Absolument.

— Je n'insisterai donc pas, quoique je sois un peu gêné d'accepter le présent que vous me faites.

— Il est bien minime en comparaison de celui que vous nous avez fait en nous rendant la vie qui nous échappait. Acceptez donc sans fausse honte ce que je vous donne. Qui sait si je ne suis pas en ce moment l'instrument de la Providence? Au lieu de la fortune que je crois vous donner, c'est peut-être votre mort que je prépare.

— Vous n'êtes guère rassurant, fit le capitaine un peu refroidi.

— C'est que je vois encore la vie à travers les brunes glacées auxquelles je viens d'échapper si miraculeusement. N'attachez donc aucune importance aux paroles d'un homme que les malheurs ont désabusé. Allez de l'avant, crânement, sans vous laisser rebuter par les difficultés, et l'avenir est à vous ; d'autant plus que votre route sera singulièrement aplanie par les puissants moyens dont vous disposerez.

Laissons les deux marins à leur conversation et voyons un peu ce que sont devenus Loriot, Valentin et le timonier breton.

Tandis que Vernier est hébergé par le capitaine, ils sont choyés des matelots qui leur font sans cesse raconter leur odyssée.

Les premiers récits faits par Valentin avaient été quek^ue

peu embrouillés. Il avait alors été remplacé comme orateur par le père Baludec, mais la parole lente et grave du vieux timonier n'avait pas su trouver la note exacte ; ce fut du moins ce que pensa Loriot. Désireux dcblouir un peu l'équipage de la Belle-Hélène, il narra à son tour l'histoire des deux expéditions.

Tranquille sur le présent, rassuré sur ravcnir, le Paiisien avait retrouvé toute la verve gouailleuse qui faisait naguère le désespoir de Valentin.

11 décrivit avec un brio imagé et fantastique la rencontre avec les aventuriers, dont une vingtaine avait succombé sous sa hache, qui prenait alors aux veux émerveillés de ses auditeurs la forme et les dimensions de Tépée flamboyante de l'archange chaigé par Dieu de terrasser le démon.

Après cette première narration, Loriot fit une pause pour reprendre haleine. Pensez donc! quand on a occis une vingtaine d'ennemis^ il est bien permis de se reposer un peu.

Vint ensuite le chasseur cana(Hen, qui avertit Vernier de l'attaque préméditée contre lui. Naturellement Loriot ne s'était décidé à suivre ses compagnons dans leur retraite qu'après avoir vainement tenter de les en dissuader.

Ce fut alors la marche dans la neige, à travers la pénombre, et la traversée des rivières couvertes de glaces. Loriot avait transporté presque toutes les chaloupes, sei» camarades le suivant les mains dans les poches, en amateurs.

Une fois dans la baie de Mackenzie, il consacra une

dizaine de mots à rembarquement de la cargaison ; puis commença la marche du Caïman à travers les vagues couvertes de glaçons. Pendant deux jours, le Paiisieii n'avait pas quitté le gaillard d'avant, d'où il informait le capitaine de ce qu'il voyait. Il lui en coûta bien un peu d'avouer que Vemier avait été pour quelque chose dans celte marche sinistre et dangereuse, mais il dut sacrifier un peu à la vérité.

Enfin, on arriva] dans l'île. Là le Parisien fut sublime de dévouement et d'énergie. Il distribuait aux autres sa maigre ration, se nourrissant d'espérance et se désaltérant à la coupe du malheur.

Comme cette nourrirure semblait un peu légère à ses auditeurs, il n'insista pas trop sur ce point et passa à la révolte combinée par le Gascon et le Marseillais. Ah! quel horrible carnage! quelle hécatombe ! Dans la chaleur du récit, Loriot décrivit de tant de façon le coup de couteau qui lui avait troué la poitrine, que les matelots de la Belle- Hélène le considéraient comme s'il n'était plus qu'une agglomération de morceaux recollés.

Quand il eut achevé son récit, il éprouva l'ineffable satisfaction de se voir dévisagé par une cinqua!:tai:ve d'yeux brillants d'admiration.

Hélas! cette jouissance d'amour-propre ne dura pas, et ce fut son meilleur ami qui jeta sur l'enthousiasme une douche glacée.

— C'est beau ce que tu nous as raconté, lui dit naïvement Yalentin, mais tu ne nous a pas dit à quelle époque ç -. /est passé.

Du coup, Loriot se troubla visiblement. Néanmoins il répondit avec assez d'assurance :

— Mais c'est le récit de notre expédition.

— C'est exti^aordinaire ! fit de plus en plus candidement Valentin ; je n'ai rien vu de tout cela, et pourtant, j'y étais.

— Ma foi ! dit Baludec, il faut que ma pauvre cervelle se soit bien détraquée, car je ne reconnaissais plus du tout notre histoire. Il y a bien, par ci par là, des choses dont je me souviens, mais la majeure partie de ton beau récit m'échappe complètemenL

L'admh^ation des matelots fit alors place à la moquerie. Ce que voyant. Loriot prit un air digne et monta sur le pont pour se dérober aux quolibets que chacun lui décochait, car il comprenait fort bien que se fâcher ne servirait qu'à stimuler la railleuse gaieté des matelots.

Une fois sur le pont, il alla s'asseoir sur un paquet de cordages, et, la tête dans les mains, il médita longuement sur la fragilité de Tamitié des hommes.

Cet animal de Yalenlin dont il avait fait son meilleur ami, cet étourdi venait de le précipiter du piédestal sur lequel il s'était hissé à la force de l 'imagination. Avait-on jamais vu pareil louideau? Ça allait comme sur des roulettes. Il se voyait déjà accablé de paquets de tabac et de politesses de toutes sortes, et voilà que, sans crier gare, son inséparable, celui qui jadis lui culottait des pipes faisait de lui un objet de risée.

Un bruit de pas frappant son oreille lui fit relever la tête.

Le coupable était devant lui. Loriot, sans prononcer une parole, se leva, le foudroya d'un re.^nici à la Louis XIX

et descendit dans l'entrepont, mais aivec, sur le visage un air si farouche, que pas un matelot n'osa lui rire au nez.

— Allons, dit tristement le bon Valentin, le voilà fâché. . . Si seulement, il m'avait prévenu, tout cela ne serait pas aiTivé,

Et le brave garçon, fort mécontent de lui-même, descendit à son tour dans l'entrepont, afin de se mettre à la recherche de son ex-ami, décidé à lui faire les plus plates excuses pour reconquérir son affection.

Ce ne fut que le soir qu'il rencontra enfin le Parisien. Ce dernier, à peu près calmé, daigna accepter les explications qui lui furent données et une poignée de main scella la réconciliation.

— Une autre fois, lui avait dit Valentin, préviens-moi et au lieu de te contredire, je t'aiderai.

Cependant, la Belle Hélène n'en continuait pas moins sa route; aussi, un mois après cjue l'équipage eut recueilli nos amis, entrait-elle dans le port de New-York.

11 avait été convenu entre le capitaine et Vernier que ce dernier ne parlerait à personne des trésors du Klondyke, promesse qui fut religieusement tenue, d'autant plus que nos amis avaient hâte de revoir la France.

Aussitôt débarqué, Vernier se rendit au bureau des messageries et retint quatre places pour le premier paquebot en partance pour le Havre..

Le départ eut lieu trois jours plus tard.

Avec quelle ivresse Vernier et ses compagnons virent les côtes d'Amérique s'effacer au loin ! Il y avait bien encore è courir les chances dune traversée d'une dizaine de jours

mais qu'était cela comparé aux dangers jDassés ? Ils sentaient sous leurs pieds le plancher d'un solide paquebot autour duquel la mer secouait gracieusement sa robe de saphir et démeraude. N'eût été l'impatience de fouler la terre natale, ils eussent considéré comme une simple promenade cette dernière partie de leur long et périlleux voyage.

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i^^jMÊMIlÊ&M^

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CONCLUSION'

JN débarquant au Havre, dès que nos amîs eurent Irjp'V posé le pied sur le quai, une pensée se présenta ^*<;s^ à leur esprit : il fallait se séparer. Jusque-là, ils avaient été si étroitement liés par la chaîne invisible que forge le malheur, qu'il n'avaient pas encore songé qu'il leur faudrait se quitter un jour.

Vernier, dont la nature supérieure était accessible à tous les tendres sentiments, sentait son cœur se serrer à ridée de dire pour toujours adieu à ces trois hommes dont il avait été si souvent à même de constater les belles qualités.

En quelques secondes il se remémora le profond dévouement de Valentin pour M. de Na vailles, le courage de Loriot lors de sa terrible chute au fond du ooulTre. dans la forêt, les vertus religieuses dont le vieux Bahidcc avait fait preuve dans des circonstances critiques. Malgré lui, il se dit que ce lui serait un bonheur d'être toujours entouré de ces braves gens.

11 commença par les emmener dans un hôtel, car il ctait

six heures du scir et il désirait qu'ils se reposassent avant de quitter le Havre.

Il se rendit ensuite au bureau du télégraphe où il expédia à son notaire un télégramme pour le pi icr de lui faire parvenir de l'argent, les sommes emportées de France se trouvant dan« le portefeuille du comte, dont le cor} s flottait maintenant au gré des vagues de l'Océan Arctique.

Le lendemain malin. dés qu'il eut reçut les fonds demandés, il rassembla rcs trois compagnons dans sa chambre.

Comprcuant que le moment des adieux était arrivé, ils avaient slu* le visage un air de tristesse qui plut àVernier, car il y vit un indice heureux pour la réussite d'un projet qu'il avait formé quelques heures plus tôt.

— Mes amis, leur dit-il. prenez des chaises et asseyezvous, car nous avons à causer.

Les trois hommes obéirent silencieusement, se demandant ce que signifiait ce préambule.

Apiès avoir lui-même pris un siège, Yernier s'exprima liinsi :

— Je ne vous cacherai pas qu'il m'en coûte de me séi)a- VLY de vous ; pourtant, comme c'est une nécessité, je vouc.iais faire quelque chose qui gravât mon souvenir dans voire mémoire.

Yernier fit une pause, puis il se tourna vers Valentir ;

— Voyons, mon garçon, lui dit-il affectueusement, que comptes lu faire ?

— Mais... je ne sais pas, répondit Valentin avec un embarras visible... Monsieur le comte étant mort, je suis seu' au monde, et j'avais espéré...

— Quoi ?... Achève

CONCLUSION 21.1

— J'avais espéré que vous me garderiez près de vous comme domestique. Vous me connaissez depuis longtemps et...

— C'est bien, interrompit Vernier. A toi, Loriot... Où vas-tu aller ?

— A Paris, chez la maman, répondit vivement le Parisien. J'ai eu trop peur de ne plus la revoir, pour la quitter jamais.

— De sorte que tu renonces à la marine ?

— Complètement.

— Deviendrais-tu poltron, toi que j'ai vu combattre comme un enragé ?

— Non, mon capitaine, répondit Loriot avec une gravité qui ne lui était point habituelle, je ne suis pas devenu poltron; seulement, lorsquej'avais faim, là-bas, dans l'île, il m'est arrrivé bien des fois de penser qu'un jour ma mère pourrait endurer cette torture, car je suis son unique soutien, et si je venais à lui manquer

— Tu as donc un métier ? interrompit Vernie»!' très ému.

— Autrefois, j'étais serrurier... C'est par un coup c'e tête que je me suis engagé dans la marine marchande.

— Combien y a-t-il de temps ?

— Quatre ans, mon capitaine.

— Tu dois avoir quelque peu oublié ton métier ?

— Aussi n'ai-je pas l'intention de le reprendre... Je ferai n'importe quoi, pourvu que je reste avec mère.

— Et vous Biludec, dit Vernier en s'adressant au timonier breton, quelles sont vos intentions ?

— Mon capitaine, dit le limonier d'un voix, lente, il y

a trente ans que je navigue et je n'ai pas encore rencontré la fortune. En revanche, j'ai failli bien des fois servir de pâture aux requins. Avec l'argent que m'a rapporté notre premier voyage, j'ai acheté une petite maison près de Paimpol, et j'y ai installé, avant de repartir, ma femme et mes enfants. C'est là que je vais me rendre en vous ruittant, et si Dieu le permet, j'y finirai mes jours, au milieu des miens.

— Comment subvieiidrez-vous à vos besoins ?

— En travaillant avec des iDccheurs.

Vernier se recueillit un instant.

— Mes amis, dit-il ensuite, maintenant que vous m'avez fait connaître vos intentions, je vais vous dire ce que j'ai décidé; si mes propositions ne vous conviennent pas, vous serez libre de les repousser... Toi, Yalenlin, je te prends à mon service...

— Oh ! Monsieur!...

— Pas de remerciements ; tu désirais ne pas me quitter, j'exauce ton désir, voilà tout... Maintenant, à ton tour, Loriot... Tu m'as déclaré être prêt à faire n'importe quoi ; je te prends également à mon service, non comme domestique, car je ne crois pas que cet emploi soit en harmonie avec ton caractère, mais comme homme à tout faire, c'està-dire pour aider les autres.

— Oh ! mon capitaine, répondit tristement le Parisien, combien je serais heureux de rester près de vous, mais...

— Mais quoi?...

— Je ne peux quitter ma mère... Que voulez-vous, j'ai tant de peccadilles à me faire pardonner !...

— Eh ! q;ii le parle de la quitter. J'approuve trop ta ré-

CONCLUSION

solution pour tenter de t'en détourner. Ta mère viendra avec toi. Ne fa^t-ii pas une femme pour tenir en ordre la lingerie d'un célibataire?

Du coup, Loriot tomba à genoux et saisit dans les siennes une des mains de Vernier.

Vivre avec sa vieille mère, près de son capitaine, il n'aurait osé rêver cela.

— Voyons, ne lais pas ainsi l'enfant, lui dit Vernier en souriant, et laisse-moi m'occuper un peu de notre brave timonier.

Puis s'adressant au Breton :

— Vous voulez vous faire pécheur, m'avez-vous dit ?

— Oui, mon capitaine.

— Je vous approuve pleinement, car cette existence vous permettra d'être souvent au milieu des vôtres, mais

je ne veux pas que vous courbiez plus longtemps la tête devant des chefs. Vos cheveux gris ont conquis le droit de commander un 23eu.

Vernier tira de sa poche une liasse de billets de banque et la tendit au timonier.

— Prenez ces dix mille francs, lui dit-il. Ils vous serviront à acheter une belle et solide barque dont vous serez le patron.

Baludec se leva comme mù par un ressort, tandis que des larmes brillaient dans ses yeux.

Il resta un instant indécis, hésitant à prendre cet argent, mais Vernier avait aux lèvres un si bon sourire, qu'il se décida enfin.

— Merci, mon capitaine, dit-il avec cette simplicité de l'homme honnête qui comprend toutes les délicatesses ; merci pour ma femme et les petits, car ils auront désormais du pain assuré. De plus, je pourrai accomplir un vœu que j'ai fait, là-bas, au moment où la mort fauchait les camarades.

— Quel est ce vœu ?

— J'ai promis à sainte Anne^ si je revoyais Paimpol, d'aller à Auray lui porter un chandelier d'argent. Grâce à votre générosité, je vais pouvoir tenir ma promesse plus tôt que je ne l'espérais.

— Allez donc, mon brave Baludec ; allez embrasser votre famille et accomplir votre vœu ; mais, avant de partir, embrassez-moi !

Une chaleureuse étreinte réunit un instant ces deux nobles cœurs, puis le timonier embrassa Loriot et Valentin, après quoi, il fit promettre à son capitaine qu'il lui ferait

Jone vous cacherai pas qu'il m'en coûte de me séparer de vous... (page 212)

CONCLUSION 21Î

'connaître son adresse dès qu'il serait installé, afin qu'il î>ùt lui envoj'er de temps en temps un de ses plus beaux poissons.

Une dernière poignée de main fut échangée, et le tiinonier sortit pour se rendre à la gare, d'où le train devait remporter jusqu'à Paimpol qu'il avait tant de fois craint de ne plus revoir.

— Largue ta voile, mon gars, murmurait-il tout en marchant, et surtout, veille sur ta cargaison, car c'est ton bonheur et le jDain de tes petits.

Et il serrait d'une main frémissante la liasse de billets de banque qui gonflait la poche de sa vareuse.

Vernier, Loriot et Valentin partirent le jour même pour Paris, et un mois plus tard, ils étaient installés dans une jolie villa des environs de Ville-d'Avray, cette charmante localité dont les maisons semblent des nids cachés sous les fleurs.

Vernier, qui avait volontairement brisé sa carrière en donnant sa démission pour ne pas abandonner son ami, vit, là, entouré de la reconnaissance deValentin et Loriot, choyé par la mère du Parisien, qui lui a voué une affection aussi respectueuse que maternelle.

Parfois, un magnifique poisson prend place sur la table du capitaine, qui déguste en souriant ce témoignage de la gratitude de son ancien timonier.

Quoiqu'il vive dans une retraite absolue, il est souvent visité par un ami avec lequel il cause des heures entières.

Cet ami de son isolement, c'est le souvenir.

Maintenant, aux lecteurs qui douteraient de l'authenticité de cette histoire, je rappelleiai les articles parus en

octobre dernier, dans les journaux du monde entier, annonçant que des mines d'or d'une richesse inouïe venaient d'être découvertes sur les bords d'une petite rivière du Youkon. Ces articles ont été suivis d'autres donnant les noms de grands financiers ayant organisé des sociétés pour l'exploitation de ces mines.

Attendons-nous donc à apprendre bientôt l'existence de fortunes colossales, à côté des effroyables désastres qui ne peuvent manquer de survenir dans une contrée aussi désolée que le Youkon. Le fauve métal sur lequel, en ce moment, se ruent plus de trente mille hommes, déchaînera probablement bien des haines et fera peut-être couler des flots de sang. Déjà l'on annonce que des combats meurtriers ont eu lieu entre différentes bandes d'aventuriers et qu'une certaine quantité des survivants est bloquée par les glaces, privée de tout. Des sociétés d'alimentation viennent, paraît-il, de leur envoyer des approvisionnements.

Arrivera t-on à temps?... Qui sait si on ne trouvera pas ces malheureux morts de faim sur des monceaux d'or, victimes de lauri sacra famés : l'exécrable soif de l'or.

Paris. Janvier 1898.

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