LA MOISSON' D OR
vont rouler sur les millions, tandis que nous n'aurons que quelques sous !
— Huit mille francs constituent un peu plus que quelques sous, hasarda Valentin.
— Vraiment ! goguenarda le matelot ; vous trouvez peutêtre que c'est trop... Qu'est-ce que le capitaine et son comte ont donc fait de plus que moi ?
— D'abord, ils ont fourni tout ce qui était nécessaire à 1 expédition.
— D'accord, mais après?
— Ils connaissaient l'endroit où l'on devait trouver l'or.
— Tout cela ne justifie pas la disproportion qui existe dans nos parts respectives.
— Et si le Caïman avait fait naufrage, qui aurait supporté la perte ?
Le Gascon lança à Valentin un mauvais regard et s'éloigna en grommelant.
— Pauvre Gascon! ricana le Parisien, il ne peut se consoler de la perte de son domaine imaginaire.
— Pourtant, fit Valentin, mon raisonnement était assez juste : celui qui risque des capitaux dans une entreprise, a droit à des bénéfices plus considérables que celui qui, simple instrument, ne fournit que son travail.
— Ce que tu dis là me rappelle une conférence politique à laquelle j'ai assisté quand j'étais apprenti serrurier ù Paris. Il y avait là un orateur socialiste qui prétendait justement le contraire. C'était un ancienouvrier tisseur du Rhône, qui avait réussi, au moment d'une grève ;"; se laire élire député.
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— Qu'est-ce que c'est qu'un orateur socialiste^ demanda Valentin, peu versé dans les nuances politiques.
— Un orateur socialiste, répondit gravement Loriot. c'est un homme assez intelligent pour se faire des rentes avec la bêtise humaine.
— Je ne comprends pas.
— Tu n'as pas besoin de comprendre. Sers fidèlement ton maître, mange tant que tu peux, bois raisonnablement, et dis-toi que tout le monde ne peut pas être millionnaire : en un mot, contente-toi de ta situation, puisqu'elle suffit à tes besoins.
— Cette fois, j'ai compris, dit Valentin.
— D'ailleurs, prends modèle sur moi... Ne suis-je pas toujours gai ?.. Donc je suis satisfait de mon sort... ce qui n'empêche pas que, sans toi, j'allais faire une sottise pommée en débarquant ; aussi, à partir de maintenant vais-je être sérieux et faire des économies pour la maman, car je me rappelle qu'à l'école où j'ai été, il y avait un vieux maître qui nous disait toujours que la poche duii prodigue ressemble au tombeau d'Adélaïde...
— Au tonneau des Danaïdes, rectifia le lieutenant qiiij. depuis un instant, écoutait la conversation.
— Vous êtes sûr, lieutenant, que c'était un tonneau'.'
— Absolument, mon garçon.
— Mais... Adélaïde?..
— Les Danaïdes...
— Qu'est-ce que c'était.
— Tu veux que je te fasse un cours de Mythologie
— Jamais de la vie!... Ce serait trop compliqué p; moi.
LA MOISSON d'or Cl
A ce moment, le sifflet du maître d'équipage appela les Iribordais sur le pont.
Le Parisien se leva vivement et alla se joindre à ses camarades, C[ui sortaient des écoutilles.
Cependant le Caïman continuait de voguer rapidement sous un ciel limpide qui faisait oublier aux matelots les brumes glaciales du Youkon.
Un matin, le soleil, en dissipant le brouillard, monlra les côtes de France.
A la vue de la terre natale et des nombreux navires qui sillonnaient la mer, les uns sortant du Havre, les autres s y rendant, réquipage du Caïman poussa des cris d'allégresse et se livra à toutes sortes de cabrioles à rendre jaloux une bande de singes. C'est que, après une longue absence, il est bien doux de revoir la Patrie, oîi vivent ceux que l'on aime, où dorment ceux que l'on a aimés. Les êtres chers qui vous attendent, on va les revoir, les embrasser, leur conter ses aventures, en les brodant un peu, Dar exemple, mais l'on est si heureux de se voir réunis, que les récits les plus invraisemblables ne rencontrent que des auditeurs attentifs.
Plus calmes que leurs matelots, 'Vernier et le comte ne se livraient à aucune de ces excentricités que cause un bonheur longtemps attendu, mais leurs sourires, leurs regards disaient assez que leur cœur partageait l'enthousiasme général.
Quelques heures plus tard, le Caïman entrait dans le port, toutes voiles carguées, mû seulement par la vapeur.
l<^ilS
L HOMME N EST JAMAIS CONTENT
L était dix lieures du soir. Une foule brillante et compacte se pressait dans les salons de riiôtel de Navailles, siDlendidement décorés d'arbustes et de gerbes de fleurs.
De tous côtés, les invités causaient avec animation elle thème des conversations était partout le même : la résurrection du comte de Navailles. Car, dans le monde, un homme ruiné est un homme mort. C'est à peine si, quelques mois après sa débâcle, on prononce encore son nom.
La rentrée triomphale du comte dans la société surprenait donc au plus haut point. Pendant un an il avait complètement disparu, et tout à coup, sans que l'on s'y attendît, Thôlel de Navailles avait rouvert ses portes. Bien plus, on parlait d'un voyage dans un pays merveilleux où l'or se trouve à fleur de terre. Hàtons-nous de dire que cette version, comme tout ce qui est vrai, rencontrait un certain nombre de secpliqucs. Parmi ces derniers se trouvait
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le marquis de Liserot, jeune homme d'un blond fadasse, aux traits fatigués, le cou serré dans un haut faux-col qui lui donnait l'air de ces prisonniers chinois que l'on promène dans les rues, la cangue au cou.
— Pour ma part, disait-il d'un ton railleur, je ne crois point à cette histoire de contrée dorée. On ne fonde pas facilement une société minière, et je sais pertinemment que le comte était, il y a un an, dans l'impossibilité absolue de se procurer les capitaux nécessaires à l'exploitation d'une mine d'or.
— Cependant, répondit le baron de Versac, homme d'un certain âge, la fortune de notre ami est rétablie, et à moins qu'il n'ait emplo3'é des moyens que la loi réprouve...
— Qui vous parle de cela? reprit le marquis. Je vous dis seulement que je ne crois pas à l'histoire que chacun colporte.
— L'évangile dit : Ne jugez pas témérairement. Or, en ce moment, vous me semblez très disposé à faire, sur le compte de M. de Navailles, des suppositions fort désobligeantes pour son honneur.
— Pourtant, vous avouerez que l'on ne trouve pas ainsi, en se promenant, une vingtaine de millions.
— Sa fortune est-elle aussi considérable ? demanda le baron, étonné à l'énoncé de ce chiffre.
— C'est du moins ce que l'on suppose.
Ce spécimen des conversations qui se tenaient dans tous les groupes prouve assez que la nouvelle fortune du comte avait excité la jalousie et envenimé les langues, ce qui n'empécluîil [)oinl les lèvres de sourire gracieusement à
l'homme n'est jamais content 60
M. de Navailles qui, accomi3agiié de son ami Charles Yernier, circulait en distribuant des poignées de mains et adressait à chacun de ses invités un mot aimable.
Quant à l'officier de marine, ne connaissant que peu de personnes dans cette réunion mondaine, il suivait machinalement son ami, plus ennuyé que joyeux dans ce milieu frivole. Le rude marin eût cent fois préféré se trouver à bord, parmi ses anciens camarades, que dans ces salons où son oreille avait déjà surpris quelques-uns des propos malveillants qui circulaient relativement à la nouvelle situation du comte qui, ne se doutant de rien, semblait marcher dans un rêve, recueillant les sourires que Ion prodigue toujours au Veau d'or, qu'il personnifiait en ce moment, car les suppositions les plus fantaisistes étaient émises sur la fortune qu'il avait rapportée de son lointain vo3^age et on la décuplait volontiers. D'ailleurs, la magnificence déployée pour cette soirée donnait assez raison à cette rumeur.
A minuit, les invités commencèrent à se retirer, mais non sans avoir comblé M. de Navailles, les hommes de poignées de mains, les dames d'aimables et plus ou moins sincères compliments ; et lorsque le jeune homme se trouva seul avec son ami, il fixa sur lui un regard radieux.
— Eh bien! lui demanda-t-il, que pcnses-lu de ma soirée ?
— Je pense que lu as dépensé beaucoup d'argent bien inutilement, répondit froidement Charles Vcrnicr.
— Ah ça ! deviens-tu fou ?. . .
— Pas le moins du monde. Tu me demandes mon avis, je le le donne, voilà tout.
— Ainsi, tu trouves que j'ai payé trop cher les témoignages de sympathie que j'ai recueillis ce soir et qui m'ont prouvé que, quoique absent, on pensait toujours à moi?
— Avèngle, qui ne veut voir que ce qui peut flatter sa vanité, dit Vernier en haussant les épaules.
— Ma foi! dit le comte avec humeur, je ne comprends rien à ta sortie que je n'hésite pas à qualifier d'étrange, pour ne pas dire intempestive.
— C'est que, plus indifférent que toi, j'ai vu, ce soir, autre chose que les sourires de commande qui ont si fort chatouillé ton amour-propre.
— Et qu'as-tu vu ?.. voyons, raconte-moi cela, dit le comte en s'allongeant nonchalamment sur un canapé.
— Vu n'est pas exact ; je voulais dire entendu.
— Alors qu'as-tu entendu ?
— Des projDOs qui, si tu les avais remarqués comme moi, t'eussent fait monter au front le rouge de l'indignation.
— Explique-toi plus nettement, s'écria le comte en se dressant d'un bond... D'abord, quel est le misérable qui a osé tenir sur moi des propos injurieux?
— Que veux-tu lui faire? demanda tranquillement Vernier.
— Je lui ferai rentrer ses paroles dans la gorge ! s'écria M. de Na vailles, hors de lui.
— Eh bien ! répondit Vernier, de plus en plus calme, extermine donc tous tes invités car il n'y avait qu'une voix pour suspecter l'origine de ta fortune.
— Enfin, que disait-on?
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Rien de positif... des insinuations.
Et je n'ai rien entendu 1...
Tu étais bien trop occupé à écouter les fadaises et les
Et je n"ai rien entendu I
compliments banals que l'on te débitait, pour entendre autre chose.
— Mais alors j'ai été parfaitement ridicule !
— Assez comme cela, dit Vernier en souriant... Quand on veut élre encensé, il en résulte toujours quelques dcsagrémenls... Je t'avais pourtant donné de bons conseils,
mais tu n'as pas voulu les suivre... Te les rappelles- tu seu" lement ?
Et comme le comte se taisait, pâle de colère elles dents serrées, il continua :
— Lorsque tu eus racheté ton hôtel, que te dis-je? Que tu devrais renoncer à ta folle existence d'antan et tenir nohlement ton rang dans le monde où ta fortune reconstituée te marquait une place... Dans quelque temps, tu eusses épousé une jeune fille de bonne noblesse, car les gens de ta caste tiennent à ces sortes de principes. Au lieu de cela, tu t'es mis à courir les salons et les clubs, racontant à tous notre expédition qui, à force de passer de bouche en bouche, a iîni par être considérée comme invraisemblable. On est venu chez toi, ce soir, par pure curiosité, et tout en mangeant tes sandwichs au caviar et en buvant ton Champagne, on ne tarissait pas en calomnies sur ton compte... J'ai même vu le moment où l'on allait te soupçonner d'être chef d'une bande de brigands, ajouta Vernier en riant.
— Tout ce que tu viens de me dire est bien vrai, n'estce pas? fit le comte en posant ses mains sur les épaules de son ami.
— Je t'en donne ma parole d'honneur ! fît gravement ce dernier.
— C'est bien, dit le jeune homme en marchant d'un pas agité par le salon.
— Maintenant, que comptes-tu faire? interrogea Vernier, inquiet de cette nervosité.
— Ce que je compte faire ! s'écria le comte, d'un ton véhément... Demain, nous partirons pour Fixin, où se
l'homme n'est jamais content 73
trouve mon château, que mon notaire a racheté il y a quelques jours ; je mettrai ordre à quelques affaires et...
— Et?...
— Et nous retournerons au Youkon. Mais, cette fois, je rapporterai tant d'or que j'en aurai suffisamment pour étouffer les envieux sous le poids de mon luxe... Ah ! l'on me calomnie!... Avant deux ans, tout ce monde là sera à genoux devant moi !
Vernier éclata de rire
— C'est tout ce que tu trouves comme vengeance ? fitil lorsque son hilarité fut calmée.
— Mais... fit le comte interdit.
— Tes paroles n'ont pas le sens commun !... Tu es en butte à la jalousie, et pour imposer silence à ce démon qui engendre tous les vices, tu ne trouves rien de mieux que de l'exciter davantage !...
— Tout ce que tu me diras ne changera rien à ma détermination.
— Après ton Iliade, tu veux ton Odyssée !
— Raille tant que tu voudras, je retournerai là-bas...
— Ainsi, dit tristement Vernier, mon sacrifice n'aura servi à rien.
— De quel sacrifice pailes-tu ?
— Combien y a-t-il de temps que, dans cet hôtel même, je te promis de t'aider à reconstituer ta fortune?
— Quatorze ou quinze mois.
— As-tu jamais entendu dire que Ton accordât aux soldats de pareils congés ?
— Que veux-tu dire?... Voyons achève.
— Je veux dire que, le ministre de la marine ayant
rafiisé de prolonger mon congé, j'ai donné ma démission, cest-à-dire renoncé à une carrière qui me plaisait pardessus tout.
— Mais c'est de la folie ! s'écria le comte en proie a une véritable émotion.
— Le refus de mon chef me mettait dans la nécessité de déserter ou de quitter la marine, car je voulais à tout prix l'empêcher de mettre à exécntion ton funeste projet. Or, aujourd'hui que, par l'abnégation dont j'ai fait preuve, tu es redevenu ce que tu étais autrefois, c'est-à-dire riche el hsureu.'i, du moins je le croyais, tu viens me dire : ce bonheur ne me suffit pas... Malheureux ! tu ne comprends donc pas que tu veux porter un défi à Dieu qui déjà ta sauvé uns fois î
Le comle était atterré. Ce qu'il venait d'apprendre le bouleversait. Un homme avait trouvé dans son amitié la force de briser volontairement une carrière qu'il aimait el qui s'annonçait comme devant être brillante. Ce sublime dévouement trouvait enfin un écho dans son cœur.
D'un bond il fut au cou de son ami.
— Pardonne-moi, lui dit-il, mais j'ignorais cela.
— Fais donc en sorte que je ne regrette pas la résolution que j'ai prise, car ce n'a pas été sans souffrir beaucoup que \e m'y suis décidé.
— Dès demain, nous nous rendrons à mon manoir, et là, loin du monde, mes pensées s'apaiseront... Maintenant que je connais le tribut que tu as payé à l'amitié, qui nous lie, sois certain que je ne serai pas en reste avec toi.
Le lendemain; les deux amis, accompagnés du fidèle
L HOMME N EST JAMAIS CONTENT
Valentin, montaient dans le train qui devait les emporter yers la Bourgogne.
Prévenu de leur arrivée, les bons paysans de cette jolie Centrée avaient organisé une petite fête pour saluer l'héritier des comtes de Navailles, qu'ils avaient pensé perdre à jamais le jour où le château avait été vendu.
Quand la voiture qui amenait les voyageurs de la gare arriva en vue du château, un groupe de jeunes filles offrit au comte un superbe bouquet, tandis que trois violons faisaient entendre leurs plus joyeux airs, et que les paysans criaient à pleins poumons :
— Vive monsieur le comte !
Cette réception, à laquelle il s'attendait si peu, toucha profondément le cœur du frivole jeune homme. Les cris des vignerons, les robes blanches des jeunes filles, les senteurs printanières, tout cela parlait délicieusement à l'âme ; aussi, le comte se demanda-t-il sérieusement si ce bonheur champêtre, si simple et si doux, n'était point préférable à tout ce qu'il avait rêvé.
Pour remercier les villageois, le comte fit organiser immédiatement des réjouissances dans la cour du château, et ce fut lui qui, après le souper, ouvrit le bal au son des violons, dont les braves musiciens jouaient avec plus d'entrain que d'accord.
Vernier était enchanté de son ami, qui semblait prendre un plaisir extrême à se retremper au souffle de cette calme et ravissante nature. Mais, hélas ! cette accès de sagesse ne dura pas, et le comte ressentit bientôt les atteintes de l'ennui. Huit jours s'étaient à peine écoulés, qu'il rcgrcllai- Paris, seul endroit où, selon lui, il fut possible de vivre.
Puis ce furent des allusions à un nouveau voyage au Youkon.
Vernier laissa passer, sans les relever, ces allusions plus ou moins claires ; mais il dut enfm répondre catégoriquement, et voici à quelle occasion :
Un jour que le comte avait prié à dîner le vieux curé du village, qui l'avait connu tout enfant, il déclara nettement que l'oisiveté lui pesait et que l'existence champêtre lui semblait dénuée de distractions.
— Mais, monsieur le comte, lui dit le curé, que ne vous occupez-vous à administrer vos biens ? Vous êtes rentré en possession de vos vignobles, qui sont considérables, gérez-ies vous-même.
— Je n'entends rien à la culture de la vigne, répondit en riant le comte... C'est là besogne de vilain.
— Qu'entendez-vous par vilain ? demanda tranquillement le prêtre, comme s'il n'eût pas compris.
— Les paysans... les...
— Les gens qui vous nourrissent, interrompit vivement le vieux curé.
— Monsieur le curé !... s'écria le jeune homme.
— Peut-on désigner autrement ceux dont la sueur féconde la terre pendant que vous jouissez de l'or qu'elle vous procure ? reprit le prêtre... S'il existe une caste de privilégiés, c'est que Dieu l'a voulu ainsi, mais il ne s'ensuit pas que les favoris de la fortune soient d'une pâte autre que les déshérités... Pardonnez-moi, mon ami, de vous parler ainsi. J'ai peut-être été un peu vif, mais je vous aime beaucoup et il m'est pénible de vous voir professer des idées qui ne sont plus de mode. Tous les
l'homme n'est jamais content 77
hommes sont égaux devant Jésus-Christ, sachez-îe. et parmi les vilains, dont vous parlez si dédaigneusement, il c.t plus d'un homme de génie qui, s'il étail connu, deviendrait la gloire de son pays. Croyez-moi, juge-, ^luc cr.ir.ir.icnt les hommes et les choses, et vous vouj en trouverez hien.
— Bravo ! monsieur le curé, s'écria Vernier. Vos parole. sont'i'écho de celles que je lui fais entendre dc})uis long;temps, et je suis heureux que vos cheveux blancs soient venus à mon aide, car mieux que moi vous êtes apte à faire pénétrer la vérité dans une cervelle bourrée de préjugés.
— Deux contre moi ? dit le comte en esquissant un sourire contraint.
— Eh ! non, pas contre toi. mais bien pour toi, car c'est dans ton intérêt que nous te parlons ainsi... Tcne.-:. monsieur le curé, voilà un gaillard à qui j'ai retiré un pistolet de la main au moment où il allait se brûle:- h cervelle...
— Oh ! fit le prêtre avec un mouvement d'horreur, tandis que le comte rougissait jusqu'au blanc des yeux.
— Après l'avoir désarmé, je lui ai dit : tu veu:: mouri • parce que tu es ruiné : viens avec moi, et dans un an tu auras reconstruit la foitune. Cela pouvait sembler un rêve, n'est-ce pas? pourtant jai tenu ma parole. Eh bien! ai: lieu de remercier Dieu qui nous a manifestement protéoés, au lieu de jouir en paix des deux millions c[ucjehKai donnés, il ne songe qu'à une chose : retourner au pays de lor... Xe t'en dérciuls ]ias, ajoula-t-il en voyant son am: faire un geste de proleslalion, car j'ai parfailemenLCom-iiIs
tes allusions depuis que nous sommes ici. Aulrcfois, deux millions te semblaient Tidéal, car c'était à peu près ce que tu avais dilapidé ; aujourd'hui, ils ne te suffisent plus: il t'en faut dix, vingt, cinquante, peut-être... Tiens, je regrette presque ce que j'ai fait pour toi, car je crains bien de l'avoir mis au cœur la soif de l'or.
— Ne regrettez rien, dit vivement le prêtre, car vous avez empêché votre ami de commettre une action abominable !
— Mais, monsieur le curé, vous ne comprenez donc pas que, s'il persiste dans ses idées, je devrai l'abandonner à son sort, et, alors, Dieu seul sait ce qui arrivera.
— Mon cher Charles, dit froidement le comte, que tu m'accompagnes ou non, je retournerai au Youkon. Tout ce que monsieur le curé et toi venez de dire est fort beau, mais rien, tu m'entends bien, rien ne me fera renoncer à mon projet.
— Ingrat ! dit Vernier.
— Non, je n(* suis point un ingrat et tu sais fort bien que mon affection pour toi est aussi profonde que ma reconnaissance^ mais j'ai sur le cœur ce que lu m'as dit à Paris, la nuit qui a précédé notre départ pour ce château. Je veux que tous ces gens qui, parait-il, me calomniaient, viennent, éblouis, mendier mes sourires.
— Vous glissez sur une pente fatale ! dit le vénéraL'3 prêtre en hochant tristement la tête.
— Laissez donc, monsieur le curé, répartit en riant le comte; je reviendrai sain et sauf, quelque chose me le dit el ce jour-là, je vous donnerai de quoi faire bâtir une beJIe église, car la vôtre est l)icn mesquine.
l'homme n'est jamais content 7'^
— Monsieur, fit gravement le prêtre, les prières sont aussi agréables au Seigneur, venant d'une humble église de village que d'une basilique.
— Je le sais, aussi nai-je voulu que vous prouver mon estime.
— Vous me la prouveriez bien davantage en suivant mes conseils.
— Vous en demandez trop, dit M. de Navailles en tendant la main au curé, qui s'était levé pour prendre congé.
Quand les deux amis furent seuls, Yernier, qui sélait levé pour saluer le prêtre, reprit sa place et regarda le comte bien en face. -
— Ainsi, dit-il, tu es complètement résolu à faire un second voyage ?
— Oui, dit nettement le jeune homme.
— C'est bien : que notre destinée s'accomplisse.
— Ce qui veut dire ?. . .
— Que je ne te laisserai point partir seul.
— Alloue donc ! sêcria joyeusement le comte, je savais bien que tu finirais par te ranger à mon avis.
— Tu te trompes ; je ne partage nullement ta manière de voir : j'ai la conviction que lu vas faire une sottise, mais je suis trop ton ami pour ne pas veiller sur loi. Il est bien certain qu'avec le Caïman et un bon capitaine pour le commander tu pourrais, au besoin, te passer de moi, puisque lu connais la roule à suivre, pourtant, je crois pouvoir l'empêcher de faire quelques folies, car, il faut bien le reconnaître, tu n'as pas l'étofle d'un chef d'expédition.
— Tu n'es pas poli, dit aigrement le comte, froissé dans son amour-propre.
— Je suis sincère, ce qui vaut mieux. Le plus mauvais service que l'on puisse rendre aux gens, c'est de leur casser des encensoirs sur le nez.
— Ainsi, tu es prêt à partir?
— Oui.
— Bien. Voici donc ce qu'il faut faire : je vais me rendre à Paris où je resterai une huitaine de jours, afin de régler quelques affaires en litige. Pendant ce temps, tu te rendras au Havre, et tu t'arrangeras pour trouver un équipage sérieux sur lequel nous puissions compter.
— Les hommes qui nous ont déjà accompagnés ne demanderont qu'à repartir ; je sais où les retrouver.
— Allons, allons, dit le comte en se frottant les mains, nous avons encore de l'or sur la planche. Ah ! messieurs les gens du monde, vous vous êtes permis de me calomnier !... Attendez mon retour...
— Toujours ton sot orgueil, dit amèrement Vernier.
— Eh ! mon cher, chacun prend son plaisir où il le trouve. Le mien sera de voir crever d envie tous ceux qui m'approcheront.
Au lieu de continuer sur ce sujet, Vernier haussa les épaules et fit dévier la conversation en parlant des prép ralifs de départ.
Oh ! iil le prèlre avec un mouvcmeni dhorreur.. (p.tge 77).
AR une belle matinée de mai, le Caïman quittait pour la seconde fois le port du Havre et s'élan- 51m çait, toutes voiles dehors, vers la haute mer, dans la direction du nord.
Le comte de Navailles, appuyé contre un mât, un carnet à la main, se livrait à des calculs de mathématique, non pas, comme Galilée, pour mesurer les astres, mais pour établir par avance le chiffre des bénéfices qu'il comptait retirer de ce nouveau voyage.
Vernier avait réussi à retrouver tous ses anciens matelots, ainsi que le lieutenant, et n'avait point eu de peine à les décider à reprendre encore une fois la route du Youkon. Les quelques milliers de francs qu'ils avaient touchés leur semblaient une fortune qu'il ne demandaient pas mieux que de grossir par de nouveaux bénéfices. Rien n'était donc changé à bord du Caïman, qui fendait allègrement les flots, poussé par un bon vent de sud-est. Les jours s'écoulaient, puis les semaines, et enfin les
mois, sans que le moindre incident vint troubler la monotonie du voyage. Cétait toujours le même ciel, la même incr calme à la robe de saphir, qu'une légère écume à la crêle des vagues semblait orner d'une dentelle.
Enfin, à la satisfaction générale, le Caïman déboucha un jour dans la mer Arctique, filant droit sur la baie de Mackenzie, où l'ancre tomba un soir, au milieu des cris de joie des matelots énervés par cette longue route.
Instruit par l'expérience, Vernier visita soigneusement les alTûts destinés à supporter les chaloupes et en fit consolider plusieurs, afin d'éviter les inconvénients qui avaient résulté de la rupture de quelques essieux, lors du précédent voyage.
Le comte trépignait d'impatience, mais Vernier n'y prenait garde. La responsabilité qui lui incombait était assez lourde pour qu'il n'attachât aucune importance à la nervosité de son ami.
— Descendrons-nous enfin à terre ? lui demandait parfois ce dernier.
— Quand tout sera prêt, répondait invariablement le capitaine.
Et il continuait de donner ses ordres et de vérifier le matériel avec la plus scrupuleuse attention.
Lorsque les porteurs engagés furent à bord, on commença de transporter à terre tout ce qui était nécessaire pour l'expédition. Gomme la première fois, les matelots qui devaient suivre le capitaine furent tirés au sort, et le Parisien fut encore désigné, à la grande joie de Valentin, qui ne fraternisait qu'avec lui.
Enfin, l'on quitta la côte et l'on reprit la route primiti-
vement suivie, mais, cette fois, sans la moindre hésitation, car les traces du passage précédent étaient assez visibles pour que l'on ne craignît point de s'égarer, ce qui eut pour résultat d'abréger de deux jours le voyage.
Bien que Ion n'eût autrefois rencontré aucun ennemi, Vernier n'en avait pas moins armé encore ses matelots, et bien lui en prit, car en arrivant à l'endroit où il avait fait sa première récolte aurifère, il se trouva face à face avec une quarantaine d'hommes à face pati])ulaire, dont la présence en ces lieux ne présageait rien de bon.
Il fit arrêter sa troupe à cent pas des inconnus et se disposa à entrer en pourparlers avec eux. Mais il n'en eut pas le temps ; un homme se détacha de ses compagnons et s'avança rapidement.
— Que venez-vous faire ici ? demanda-t-il brutalement en anglaisa Vernier, qui, justement, comprenait et parlait couramment cette langue.
— Monsieur, répondit froidement le capitaine, j'ai pour habitude de ne répondre aux gens que lorsqu'ils s'expriment sur un ton poli.
— By God ! rugit l'inconnu, je ne sais ce qui me retient de vous loger une balle dans la tête.
— Essayez, dit Vernier en tirant de sa ceinture un re- .volver qu'il arma.
Les deux hommes se considérèrent, les yeux dans les yeux, avec un silence inquiétant.
Les porteurs, que Vernier avait jugé prudent de ne point armer, prirent du champ et les matelots restèrent seuls groupés derrière leurs chefs, avec, à leur tète, le comte flanqué de son fidèle Valentin.
— Trêve de rodomontades, dit enfin le capitaine : que nous voulez-vous ?
— Je veux que vous partiez immédiatement, répondit rinconnu, d'un ton où perçait la menace.
— Et si je refuse ?...
— Vos os blanchiront ici, voilà tout.
Vernier sentait une sourde colère s'emparer de lui : mais réagissant par un violent effort de volonté, il sourit et dit d'un ton fort calme :
— Monsieur, la terre appartenant au premier occupant, je pourrais vous prouver que j'ai déjà fouillé le sol à l'endroit où nous nous trouvons, mais comme cela nous entraînerait probablement dans une discussion oiseuse, je préfère vous dire ceci : le sol est aurifère sur une grande étendue, il y a là des trésors tels, que nos deux troupes réunies n'en emporteraient pas la millième partie. Retournez donc près de vos compagnons et travaillez de votre côté, comme nous travaillerons du nôtre. Si, même, nous pouvons vous être utiles, soyez certain que nous ne nous déroberons pas devant la solidarité qui oblige les hommes à s'enlr'aider.
— Aurais-je affaire à un prédicateur? demanda d'un ton narquois Tinconnu, en dévisageant insolemment son interlocuteur.
Le désir d'injurier était si évident que Vernier rougit de colère.
— Puisque c'est ainsi, dit-il d'une voix furieuse, je vais vous parler autrement : si, dans une heure,vous et vos compagnons n'avez pas disparu derrière celle colline que vous voyez là- bas, je me charge de vous faire quitter le terrain.
Prompt comme l'éclair, l'inconnu fit un hond en arrière arma sa carabine et l'épaula; mais avant qu'il eût le temps de viser, Vernier lui envoya une balle de revolver entre les yeux.
Les aventuriers inconnus n'avaient, jusque-là, fait aucun mouvement. Mais en voyant tomber leur camarade, ils armèrent leurs carabines et envoyèrent une volée de balles à la troupe de Vernier, pas assez rapidement, pourtant, pour que ce dernier n'ait eu le temps de faire coucher ses matelots à plat ventre, de sorte que les projectiles sifflèrent au-dessus d'eux sans les atteindre.
— Debout ! cria Vernier... Enjoué... Feu !... Une grêle de balles s'abattit sur les ennemis.
— Feu à volonté ! commanda encore le capitaine.
Les matelots commencèrent à faire entendre le roulement crépitant de leurs fusils à répétition, abattant vingtcinq hommes en moins d'une minute.
Les survivants s'abritèrent derrière des accidents de terrain et firent un feu si bien dirigé que [cinq matelots tombèrent morts et plusieurs furent blessés.
Comprenant que ses hommes risquaient d'être massacrés jusqu'au dernier si le combat continuait ainsi, Vernier rasscml)la ses matelots derrière lui et les entraîna au pas de charge afin de déloger l'ennemi et de faire cesser ce feu meurtrier.
Courant sous les balles, les marins atteignirent rapidement deux monticules de rochers où étaient abrités les aventuriers. D'un bond ils les escaladèrent, la hache au poing.
Ce l"ut alors un combat acharné, une mêlée sans nom :
AU KÎ.OXDYKE
les Français combattaient avec la conscience de leur droit, leurs adversaires avec la rage de tigres à qui Ton veut voler la proie. Peu à peu, le nombre des ennemis diminua ; enfin, affolés, accablés parle nombre, voyant partout la mort, six aventuriers réussirent à prendre la fuite. Alors on se compta. Hélas ! buit marins ne devaient jdIus revoir la France.
Vernier, pâle et triste, contemplait ces morts dont les yeux vitreux, fixés vers le ciel, semblaient suivre le vol de leur âme dans l'infinie.
— Henri, dit-il au comte qui regardait avec effroi ces visages livides, nous tentons Dieu !... Ceci n'est que le commencement de ce qui nous attend.
Tandis que Ton creusait une trancbée pour enterrer les morts, le comte de Navailles, les bras croisés et le front penché, se prit à songer. Cette nouvelle expédition, qu'il avait voulue, était-elle nécessaire?... Ne pouvait-il se contenter de ce que la Providence lui avait déjà permis de recueillir?... Ces hommes étendus sans vie, qui les avait amenés là?...
Cette réflexion fit passer en son cœur le froid qui déjà roidissait les cadavres.
Toujours sous l'empire de ces pensées, il se prit à remonter ces rives de la vie, toujours plus fleuries à mesure qn'on se rapproche de l'enfance, puis, par une brusque transition, il évoqua l'avenir ; alors, il eut peur, car les paroles de son ami résonnaient encore à son oreille. Ce n'est que le commencement de ce qui nous attend, avait-il dit. Cette menace, qui lui semblait prophétique, le glaçait d'épouvante.
Cependant, le calme rentra en lui peu à peu, et il finit par murmurer :
— Advienne que pourra !
Il est vrai que l'effrayante vision venait de disparaître.
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Les matelots avaient été couchés dans leur tombe sanglante, et un monticule surmonté d'une petite croix faite de deux branches d'arbre lui rappelait seul que, dans quelques mois, des mères et des veuves allaient se voiler de deuil.
Néanmoins, il conserva de cette scène, pendant plusieurs
jours, une soiie de mélancolie. Tandis que les travailleurs se courbaient vers la terre, le pic à la main, il errait à l'écart avec une taciturnité qui finit par inquiéter son ami. Mais lesprit de ce frivole jeune homme était trop mobile pour rester longtemps sous la même influence. Les visions trisics s'effacèrent graduellement, et ce fut avec un sourire qu'il recommença à envisager l'avenir.
Il y avait un mois que Ton travaillait à fouillerla terre, et déjà les sacs s'emplissaient rapidement, quand, un jour, un cavalier accourant à toute bride, sauta à terre près du cajnp.
— Où est votre chef? demanda-t-il à un matelot.
— Que lui voulez-vous? répondit le marin, car la question avait été faite en français.
— Trêve de paroles inutiles, reprit brièvement l'inconnu. Conduisez-moi à votre chef.
Vernier, qui avait vu de loin le cavalier, s'approcha vivement.
— Le chef, dit-il, c'est moi : que me voulez-vous?
— Je veux simplement vous prévenir que si vous ne partez pas immédiatement, vous êtes tous perdus !
Un fiémissement courut parmi les matelots qui entouraient l'étranger.
— li 3' a quelque temps, vous avez eu maille à partir avec des aventuriers, reprit l'inconnu.
— C'est exact, dit Vernier, mais je puis vous assurer qu'ils ne nous chercheront plus noise.
— En étcs-vous bien certain?
— Dame ! autant qu'on peut l'être lorsqu'on a amoucclé six pieds de terre sur les cadavres de ceux que l'on a combattus.
— Vous oubliez que quelques-uns onl fui.
— C'est vrai, je l'oubliais.
— Eux ne vous ont pas oublié, et en ce moment ils se dirigent de ce côté avec une centaine de chenapans bons à joendrc et à dépendre.
— Mais, dit Yernier soupçonneux, quel mobile vous a poussé à faire celte démarche près de moi?
— La langue que je parle ne vous en dit-elle point assez ?
— Seriez- vous Français ?
— Je suis Canadien, d'orimne française
— Oh ! alors, je comprends la sympathie que nous vous inspirons.
— Aussi, n'ai-je pas hésité à venir vous trouver, dès quejai appris que vous alliez être attaqués par des bandits.
— Et je vous en remercie, dit Vernier en tendant la main au Canadien. Mais, à quelle sorte de gens allons-nous avoir affaire?... Vous m'avez dit que c'étaient des bandits, c'est déjà une indication, pourtant, je suis désireux d'avoir de plus amples renseignements.
— Ceux qui vont vous attaquer sont des gens pour la plupart mis au ban de la société. C'est une agglomération d'Anglais, d'Allemands et d'ItaUens, que nous nommons communément rôdeurs de fronlicres. Ces individus ne vivent que de rapine et du produit des chasses de pauvres trappeurs qu'ils dévalisent sans vergogne,
— Je vois que ce sont de tristes personnages.
— Donc, vous partez sans relard?
-' Au contraire, je reste.
— Mais c'est de la démence !
— Des hommes de cœur ne sauraient fuir devant de tels misérables.
— Si, en traversant une forêt, vous aperceviez soudain une bande de tigres et qu'il vous fût permis d'éviter leur rencontre, hésiteriez-vous à gagner au large?
— Certes, non.
— Eh bien, vous et vos hommes êtes justement dans ce cas. Les individus qui ont juré votre mort ne méritent pas que vous les traitiez comme vos semblables. Si vous en jugiez autrement, je regretterais fort de m'être dérangé pour vous prévenir et, à l'avenir, je ne m'occuperais plus des affaires des autres.
— Vous vous calomniez, cher monsieur, car vous me semblez un trop noble cœur pour ne pas agir ainsi que vous venez de le faire, dans toute circonstance semblable.
— Charles, intervint le comte, ce brave Canadien est dans le vrai, nous devons quitter la place sans perdre une minute.
— Est-ce bien toi qui parles ainsi ? s'écria Vernier au comble de la surprise.
— Si nous étions seuls, sois certain que je tiendrais un autre langage ; mais nous n'avons pas le droit d'exjioser à une mort certaine ceux qui nous accompagnent.
— Soit, dit Vernier, je suivrai ton conseil, ou plutôt le vôtre, car vous êtes deux contre moi.
— Si tu regardais nos matelots, dit tout bas le comte, tu verrais que tu es seul de ton avis.
Vernier promena un regard circulaire sur ses hommes,
et il put lire dans les regards fixés sur lui, un ardent désir de quitter au plus vite ces dangereux parages.
C'est qu'il y avait là des pères qui songeaient à leurs enfaiits, des fils qui songeaient à leurs mères, des époux qui songeaient à leurs femmes.
Vernier donna donc l'ordre de tout préparer pour un prompt départ.
Pendant que chacun s'empressait d'exécuter ses ordres, il remercia chaleureusement l'honnête Canadien qui, sa mission étant terminée, remonta à cheval et repartit comme il était venu, c'est-à-dire au trijDle galop.
La nuit, qui survint bientôt, ne retarda point le départ, car on connaissait assez la route à suivre pour être certain de ne pas se tromper. D'ailleurs, il était impossible d'attendre qu'il fit jour pour se mettre en route, car autant eût valu rester : l'hiver, qui avançait rapidement, commençait d'étendre sur le Youkon son voile d'épaisse brume qui prolonge indéfiniment les nuits. Il fallait se hâter de quitter cette région désolée qui allait être bientôt couverte d'un soml)re crépuscule, et, cela, pendant des mois.
La petite troupe retourna donc sur ses pas. Les porteurs, froids et impassibles, remplissaient en conscience leur office, sans songer à autre chose qu'à la rémunération qui leur avait été promise. Pour eux, il importait peu que les résultats fussent brillants. Il n'en était pas de même des matelots, qui considéraient d'un œil morne les chaloupes à moitié vides. Chacun supputait silencieusement la part qui lui reviendrait de cette maigre cargaison, qui répondait si peu au mirage entrevu depuis de longs mois.
En quittant la France, les matelots avaient sans hésiter.
estimé le chiffre des bénéfices que devait leur rapportei l'expédition et, tablant sur ce résultat, chacun avait échafaudé ses combinaisons pour l'avenir, car tous les hommes sont un peu de la famille de Perrette, la laitière de La Fontaine. Aussi la désillusion était-elle grande chez ces pauvres gens qui tombaient du haut d'une espérance, chute effroyable qui meurtrit le cœur et fait songer à la fragilité des choses humaines, car ils comprenaient fort bien qu'ils ne reverraient jamais ces trésors immenses qu'il leur fallait abandonner. La cupidité s'était trop emparé de leur esprit pour qu'ils songeassent à dire comme Job : Dieu me la donné. Dieu me la enlevé.
Seul, Vernier semblait avoir conservé dans cette catastrophe une calme indifférence. Son âme était trop fortement trempée pour qu'il n'acceptât point avec résignation ce coup de la fatalité. Au lieu de récriminer, il voj'^ait dans cet effondrement des espérances de son ami un châtiment du ciel, et tous ses efforts, toutes ses pensées tendaient à conjurer autant que possible le danger qui planait sur ses compagnons. En effet, outre que ceux qui avaient juré la perte de l'expédition pouvaient suivre ses traces et l'attaquer avec une dangereuse supériorité numérique, il fallait lutter contre des obstacles de toutes sortes. Le froid terrible de l'hiver congelait le suintement des rochers qui se trouvaient changés en glaciers où les mains s'accrochaient désespérément lorsque le pied glissait sur une aspérité.
On avait quitté la plaine d'or depuis quatre jours, quand, une nuit, la neige commença de tomber en flocons épais et serrés, formant, en quelques heures, un tapis de plus
d'un pied d'épaisseur dont la blancheur brùlail la vue. A ce spectacle, une grande désespérance envahit les matelots, et plusieurs déclarèrent préférer mourir là que continuer une lutte qui ne serait qu'une longue agonie. Mais le capitaine releva les courages abattus et galvanisa les volontés par des pa:oles énergiques, engageant les désespérés à prendre pour modèles les porteurs indigènes qui, habiUiés dès leur enfance à ce climat meurtrier, ne se départissaient point de leur impassibilité.
L'amour-propre aidant, les Français se rendirent enfin aux exhortations de leur chef et promirent de lutter jusqu'au bout.
Cependant, la neige tombait, tombait toujours. Les alfùts supportant les chaloupes disparaissaient jusqu'aux essieux.
Au moment de traverser la rivière Plumée, pour gagner la rivière Rouge, on s'aperçut qu'elle était gelée. Que faire? Remonter la rive pouvait obliger à de nombreux détours. Il fallait pouiiant prendre un parti. Lequel?... Vernier fut tiré de sa perplexité par la voix du comte. — Laisse-moi faire, lui dit-il ; je vais ausculter la i:lace. Et, prenant un épieu, il s'avança hardiment sur la rivière congelée, frappant à droite et à gauche i)ocir se rendre compte de l'épaisseur de la glace.
La rivière Plumée a près de cinquante mètres d largeur. Le comte se trouvait au milieu, quand un cni^uement sourd se fit entendre : la glace s'était rompue sous lui et il avait disparu avant même que ses compagnons atterrés eussent eu le temps de jetei un cri. Mais en môme temps (jue le comte, un autre lionnne disparaissait : Va-
lentin, qui, comprenant le danger auquel son maître s'exposait, l'avait suivi en silence.
Pendant que Vernier, terrifié, sans voix et les yeux hagards, demeurait immobile. Le Parisien aperçut une main cramponnée à une échancrure de la glace. D'unbundilfut prés de cette main qu'il saisit, tira à lui et ramena son ami Yalentin, qui tenait le comte par les chcveus'.
Vernier, à cette vue, s'élança auprès du courageuxLoriot et l'aida à rapporter sur la rive le corps inanimé de M. de Navailles. Quant à Valentin, qui en avait été quitte pour un bain, peu agréable par une semblable température, il se secouait comme un chien mouillé.
D'énergiques frictions ne tardèrent pas à rappeler le comte à la vie, qui avait d'abord semblé vouloir labandonner. Des vêtements secs et une large rasade de rhum achevèrent de le remettre sur pied.
Le même traitement fut appliqué par Loriot à son ami Valentin, mais uniquement pour prévenir les suites de son immersion, car, ainsi que nous l'avons dit, il avait été tiré sain et sauf de sa dangereuse situation.
Cet accident ne fut pas inutile, car, fixé sur le peu d'épaisseur de la glace qui couvrait la rivière, Vernier fit pratiquer, au moyen de pics, un large passage qui permit aux chaloupes de gagner l'autre rive.
Certain de trouver la rivière Piouge également couverte de glace, le capitaine dirigea sa troupe en suivant une direction oblique, de façon à ne rencontrer la rivière qu'au dernier moment, c'est-à-dire lorsque l'on approcherait de la baie de Mackenzie.
Quand la troupe rencontrait sur sa route quelques-uns
La elace s'éiait rompue sous lui... (page 9rv
de ces arbres rachitiqiies dont le iDays était parsemé de loin en loin, le capitaine les faisait abattre et placer sur les chaloupes qui, pour la plupart, étaient complètement vides.
Ce bois servait à allumer de grands feux pour la halte de nuit. La chaleur qui s'en dégageait faisait fondre la neige et déblayait le terrain.
Un matin, deux matelots furent trouvés morts de froid. Cette vue causa une consternation générale. Ainsi, en se couchant, l'on n'était jamais sûr de se réveiller.
Cette fois encore, le capitaine dut employer toute son énergie pour raffermir les cœurs défaillants.
Il expliqua que quelques jours de marche seulement les séparaient du Caïman, où l'on serait à l'abri de tout danger, mais à la condition que Ton ne se laissât point abattre et que chacun fit courageusement son devoir.
Après ces exhortations, il fit distribuer du café additionné d'une forte dose de rhum, réactif qui produisit bientôt un heureux eiTet, et l'on put se remettre en route avec la ferme volonté de faire bravement léle aux derniers obstacles qu'il restait à surmonter pour sortir définitivement de cet affreux pays où l'on rencontrait partout la mort sous les formes les plus hideuses.
La petite troupe atteignit enfin la rivière Rouge.
Après avoir fait sonder la glace, Vernier reconnut qu'un passage pouvait être pratiqué comme sur la rivière Plumée, ce qui fut fait en moins de deux heures. Celte fois, il n'y eut à déplorer aucun accident d'homme, mais, en revanche, deux chaloupes contenant les dernières provisions chavirèrent par suite d'une fausse manœuvre.
Des lamentations désolées accueillirent ce nouveau désastre.
En ce moment, les matelots eussent sans regret donné l'or des autres chaloupes pour sauver celles qui venaient de disparaître, emportées sous la glace après avoir déversé leur contenu dans la rivière.
Les indigènes qui avaient, par leur maladresse, causé cet irréparable malheur, après être tombés à l'eau étaient remontés sur la glace et demeuraient silencieux, tremblant de tous leurs membres dans la crainte de voir se déchaîner contre eux la fureur générale.
Dominant les cris et les imprécations, la voix du capitaine s'éleva, vibrante.
— Voyons, s'écria-t-il, étcs-vous des hommes ou des lâches ?... Quoi ! parce qu'un nouveau malheur est venu fondre sur nous, vous gémissez comme des enfants craintifs !... En vérité, je me demande où j'ai eu la tête en vous offrant de m'accompagncr. Il est vrai que les matelots que j'avais connus jusque-là étaient des gaillards énergiques et non des clampins !... Ne dirait-on pas que nous sommes perdus parce que nous allons jeûner un peu, car, sachezle, en quatre jours nous pouvons être en vue du navire c[ui nous attend... Maintenant, répondez-moi : voulez vous me suivre, oui ou non ?...
— Oui ! oui ! crièrent les matelots, subitement réconfortés par la pensée que quatre jours plus tard ils en auraient fini avec leurs souffrances.
La traversée de la rivière s'acheva avec assez d'entrain. Les chaloupes furent replacées sur les affûts et la marche continua, lente, pénible, à traversla neige et les fondrières.
Vernier et le comte allaient d'un matelot à l'autre, félicitant les courageux, stimulant les traînards, prodiguant à tous des paroles d'encouragement.
Cette marche dans une pénombre continuelle avait quelque choses de lugubre. Malgré son ambition, le comte eût volontiers donné l'or que l'on transportait avec tant de peine, pour qu'un rayon de soleil traversât le funèbre crépuscule à travers lequel ses compagnons et lui se mouvaient, semblables à des ombres chargées d'accomplir une mystérieuse et ténébreuse besogne.
Quelques heures par jour, seulement, une clarté pâle et triste rappelait aux aventuriers qu'ils n'étaient point condamnés à une nuit éternelle.
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leux journées de marche séparaient encore les aventuriers de la baie de Mackenzie, et Vernier commençait à désespérer d'y arriver jamais, tant était grand l'épuisement de sa troupe. Les indigènes, habitués aux privations et aux rigueurs climatériques de cet épouvantable contrée, allaient tant bien que mal, mais les matelots, moins aguerris que ces rudes enfants du désert, faiblissaient de plus en plus. Il ne fallait rien moins que la parole persuasive et réconfortante de leur capitaine pour les empêcher de se laisser choir sur la neige et d'y attendre la mort.
Vernier se rendait parfaitement compte que bientôt ses encouragements seraient impuissants à galvaniser ces hommes accablés par des souffrances de toutes sortes, aussi se creusait-il la cervelle pour en faire jaillir une idée qui lui permît d'apporter un peu d'adoucissement à la terrible situation de tous ces malheureux, dont l'affreuse agonie lui brisait le cœur. Bien que son sort fût le même, il l'oubliait volontiers pour ne songer qu'à la responsa-
bilité morale qui lui incombait. En effet, si ses matelots l'avaient suivi dans cette effroyable région, n'était-ce point par suite de la confiance qu'il leur inspirait? Aussi quelle douleur était la sienne lorsque ses yeux rencontraient un regard dans lequel il croyait lire un muet reproche ! Combien, à cette heure, il déplorait sa fatale faiblesse ! N'aurait-il pas dû, par tous les moyens, dissuader son ami d'entreprendre cette seconde expédition? Livré à luimême, le comte y eut certainement renoncé.
— Halte ! cria-t-il tout à coup.
— r Pourquoi cet arrêt ? lui demanda le comte.
— Regarde, lui répondit Vernier en désignant au loin une ligne sombre.
— Je ne vois rien, dit le comte en fixant les yeux dans la direction indiquée par son ami.
— Tu ne vois pas cette forêt, à fouest ?
— Je vois bien quelque chose d'un peu plus foncé que la neige, mais c'est tout.
— C'est une forêt, te dis-je.
• — Et en quoi peut-elle nous intéresser ?
•- Comment, tu ne comprends pas que la neige qui recouvre la plaine et les montagnes a dû forcer le gibier à chercher un refuge dans les bois ?
— Et tu veux faire comme le gibier?
— Je veux aller chercher là de quoi sauver nos hommes.
— Qui t'accompagnera ?
I — Toi, d'abord.
— Moi !... s'écria le comte avec terreur. Ah ! mon cher, si tu crois que je suis en état d'aller me mesurer avec des fauves, tu te trompes singulièrement.
— Voyons, Henri, songe à ce que tu es et comprends que nous devons donner l'exemple du courage et de la résignation.
— Fais montre de ton courage si tu le veux ; moi, je ne bouge pas d'ici... Quand mes souffrances deviendront par trop insupportables, un coup de revolver me tirera d'affaire.
— Henri !... dit sévèrement Vernier.
— Eh bien, quoi ? me donnerais tu tort?
Le capitaine posa une main sur l'épaule de son ami, et, le regardant bien en face :
— Henri, lui dit-il, je n'ai consenti à m'associera ta folie que pour t'empêcher de commettre quelque funeste imprudence. Supporte patiemment l'épreuve que Dieu t'envoie et je pourrai peut-être oublier que ta fatale ambition a déjà causé la mort de plusieurs de nos compagnons ; mais si, au contraire, tu désertes lâchement en te réfugiant dans une mort honteuse, ma malédiction te poursuivra au-delà du tombeau.
Et sans ajouter une parole, il s'adressa à ses matelots.
— Mes amis, leur dit-il, il y a là-bas une forêt qui doit receler pas mal de gibier. C'est le salut. Quels sont ceux qui veulent m'accompagner?
Valentin et Loriot s'avancèrent en disant ensemble :
— Moi.
Vernier promena un regard rapide sur sa troupe et put se convaincre que si un prompt secours n'arrivait pas, c en était fait de tous. Peut-être même, après cette halte, refuseraient-ils de se remettre en route.
Cette triste constatation ne fit que stimuler son énergie.
— Déchargez trois chaloupes, dit-il, et préparez un feu. Dans quelques heures, vous aurez du gibier en abondance.
Encouragés par la promesse de leur capitaine, les matelots s'empressèrent d'exécuter Tordre qu'il venait de leur donner. En quelques minutes, les haches eurent réduit en morceaux trois chaloupes et leurs affûts.
Pendant ce temps, Vernier, Valentin et Loriot, armés jusqu'aux ^ents, s'éloignaient à grands pas dans la direction de la forêt.
— Apprêtez vos carabines, dit le capitaine lorsqu'ils pénétrèrent sous le couvert ; tenez-vous sur vos gardes et ouvrez l'œil. Nous ne savons ce que nous allons rencontrer.
Le crépuscule qui couvrait la plaine s'épaississait à mesure que les trois compagnons avançaient sous bois, au grand mécontentement du capitahie, qui se demandait avec angoisse s'il pourrait tenir la promesse faite à ses matelots. L'obscurité était si épaisse, qu'il était à peu près impossible de rien distinguer. Çà et là des éclaircies grisâtres perçaient le feuillage desséché par la bise glaciale. De temps en temps les trois chasseurs s'arrêtaient pour prêter une oreille attentive aux bruits de la forêt, mais ils ne percevaient que le sifflement du vent qui passait dans les branches.
— Allons, c'est fini! dit enfin le capitaine en s'arrêtant.
— Pas encore, dit joyeusement Loriot en lâchant un coup de fusil.
Une renne venait de passer et le Parisien l'avait abattu d'une balle en plein corps.
Tous trois se précipitèrent en avant et heurtèrent bientôt le corps inerte de l'animal.
— C'est une vraie chance ! s'écria Loriot. L'obscurité est si profonde que j'ai dû tirer au juger.
— C'est toi qui sauves la situation, lui dit Yernier. Mais ne perdons pas de temps et emportons ce renne, car nos camarades doivent attendre notre retour avec impatience.
Dépouiller l'animal, il n'y fallait pas songer. Outre que les ténèbres empêchaient de rien voir, la route à parcourir pour retourner au campement était longue. Vernier fit donc abattre des branches d'arbre et confectionner un brancard sur lequel Valentin et Loriot purent transporter le renne.
Quand ils revinrent avec le produit de leur chasse, les trois compagnons furent salués par des cris de joie frénétique, puis, riant et chantant, les malheureux affamés se mirent en devoir de préparer le repas, c'est-à-dire de découper le renpe et d'installer les morceaux autour du brasier.
Devant ce secours inespéré, les courages s'étaient ranimés et l'insouciante gaieté qui forme le fond du caractère français avait subilcmcnt repris son essor. Les joyeux propos se croisaient ; les refrains du bord éclataient, montant dans l'air embrumé.
Après avoir visité les chaloupes, Vernier s'était aperçu que lor pouvait aisément être contenu par trois, ce qui permettait de disposer encore de cinq.
— Nous camperons ici jusqu'à demain, dit-il au comte. D'ici là, nous retournerons dans la forêt, afin de nous procurer des provisions pour le reste de la route.
— Fais ce que tu voudras, lui répondit son ami ; quant â moi, je suis décidé à regarder venir les événements : si nous en sortons, tant mieux, si nous y restons, tant pis !
— Ainsi, dit tristement le capitaine, tu en es là !
— Eh ! mon ami, crois-tu donc que je puisse accepter froidement la ruine de toutes mes espérances ?
— C'est pourtant ce que tu aurais de mieux à faire... Qui t'a forcé d'entreprendre cette nouvelle expédition?... Personne, n'est-ce pas? Tu me rendras même la justice de reconnaître que je m'y suis opposé de toutes mes forces.
— Pas de récriminations, je t'en prie !
— Alors, sois homme et supporte courageusement une épreuve méritée.
— Tu es bien heureux de posséder une aussi robuste philosophie.
Cette conversation fut interrompue par des hurlements de joie. Les matelots venaient de retirer du feu les morceaux du renne cuits à point.
Vernier se dirigea vivement du côté des affamés.
— Mes enfants, leur dit-il, procédez avec ordre, je vous en prie, et que chacun ait sa part.
Et de la main il désigna les porteurs indigènes, qui se tenaient à l'écart et dont les yeux brillaient de convoitise.
— Que personne \ne bouge, dit alors le Parisien. C'est moi qui ai tué ce renne, j'entends le distribuer à ma façon.
— C'est juste, dit un matelot, ce gibier appartient à Loriot, lui seul doit faire les parts.
— Et ce ne sera pas long ! s'écria le Parisien en s'emparant d'un couteau.
Dix minutes plus tard, matelots et porteurs dévoraient à belles dents. Vernier et le comte, assis à l'écart, faisaient honneur à une épaisse tranche de rôti.
Le repas achevé, le capitaine annonça qu'il allait retourner dans les bois. Cette fois, tous s'offrirent pour l'accompagner.
— Reposez-vous, leur dit-il, Valentin et Loriot me suffiront.
Tous trois s'éloignèrent pour regagner la forêt, espérant bien découvrir encore quelque gibier qui pût assurer la subsistance pendant le reste du voyage.
Ils battirent les bois pendant plusieurs heures, mais sans rencontrer quoi que ce fût qui ressemblât à ce quils cherchaient. Vainement le Parisien plongeait-il dans l'ombre épaisse des regards perçants, il ne percevait rien autre que la noire silhouette des arbres séculaires et les troncs desséchés qui jonchaient le sol, rendant la marche très pénible.
Tout à coup, le capitaine jeta un cri.
Valentin et Loriot, qui marchaient un peu en arrière avancèrent rapidement, mais ils cherchèrent en vain de tous côtés, Vernier avait disparu.
Soudain Loriot saisit Valentin par le bras et le rejeta violemment en arrière.
Devant eux, une large excavation s'ouvrait, visible seulement par l'ombre profonde qui l'emplissait et qui tranchait en noir sur le sol eiilénébré.
Le Parisien se coucha à plai ventre et, se pen-
110 AU KLOXDYKE
chant au-dessus du gouffre, il appela d'une voix angoissée :
— Capitaine!... Capitaine!...
Mais l'écho seul lui répondit.
— Oh ! rugit il, en proie à une profonde douleur, mon pauvre capitaine est mort !...
Yalentin ne prononçait pas une parole. Pâle, les traits convulsés, il fixait un regard terrifié sur le gouffre.
Alors, au milieu du silence funèbre qui emplissait la forêt, une voix appela :
— A moi !...
— Il vit! s'écria le Parisien avec un bond de joie... Oh ! je le sauverai !
A quelques pas s'élevaient un bouquet de maigres sapins, dont Loriot coupa plusieurs branches, qu'il enflamma au moyen d'allumettes, avec une patience inouïe, car la résine contenue dans le bois était littéralement gelée.
Yalentin, une torche dans chaque main, se pencha sur le gouffre, tandis que le matelot, armé d'un brandon, en explorait le bord, espérant découvrir un endroit praticable.
Cette recherche ne fut pas vaine, car il aperçut bientôt une pente assez raide, mais suffisamment accidentée pour qu'il pût s'}^ risquer sans craindre de glisser. Il s'y engagea donc sans hésitation, éclairé seulement par la torche qu'il portait, car celles de Yalentin n'étaient pas suffisantes pour projeter leur lumière de haut en bas.
Le Parisien descendit ainsi une dizaine de mètre?, sans apercevoir autre chose que des arbustes croissant entre les rocs. Alors, il s'arrêta et appela !
— Capitaine !...
UN SAUVETAGE ÉMOUVANT lH
Mais aucune voix ne répondit à la sienne. Il appela encore par deux fois :
— Capitaine!... Capitaine!...
Rien, toujours rien que l'écho de ses propres paroles. Mais, soudain, une clarté plus vive jaillit autour de lui. Valentin était à son côté.
— Remonte, lui dit le matelot ; tu n'as pas le pied assez marin pour descendre plus avant.
Valentin, pour toute réponse, secoua négativement la tête et continua sa descente, bientôt rejoint par Loriot, qui tremblait de lui voir faire le moindre faux pas
Ils avaient atteint une profondeur de vingt mètres, sans avoir aperçu le capitaine. D'un commun accord ils s'arrêtèrent.
La pente qu'il avaient suivie jusque là finissait brusquement et devant eux s'étendait une nappe d'eau sur laquelle la lueur des torches projetait des reflets argentés.
A cette vue, un en d'horreur jaillit de la gorge des deux hommes.
— Il n'y a plus d'espoir ! gémit douloureusement Valentin.
— Oh ! fit Loriot d'une voix sourde.
Et déposant sa torche à terre, il plongea résolument, éclaboussant Valentin d'un rejaillissement d'eau qui retomba avec un bruit lugubre.
A peine revenu à la surface, le matelot nagea vigoureusement, de manière à traverser la nappe d'eau dans toute sa largeur, qui était de dix mètres environ.
— Loriot! cria Valentin, Loriot, oîi vas-tu?
Mais au lieu de répondre, le matelot nageait toujours,
mais avec beaucoup de peine, car, outre qu'il était gêné par ses vêtements, il lui était très difficile de se mainteniï à la surface de cette eau paisible.
En mer, aidé que l'on est par le mouvement des vagues, un bon nageur peut se maintenir à fleur d'eau pendant plusieurs heures, mais au fond d'un gouffre, c'est toute autre chose ; aussi le matelot fatiguait-il beaucoup.
Valentin le suivait d'un regard anxieux, redoutant que son ami ne fût pris dans un tourbillon, et se demandent toujours quel motif lavait poussé à cet acte de témérité vraiment incompréhensible.
Mais Loriot le savait, lui. S'il ne répondait pas aux questions de Valentin, c'est qu'il jugeait inutile de se fatiguer à parler, ayant déjà une peine inouïe à se maintenir la tête hors de l'eau
S'il avait plongé si rapidement, c'est qu'il avait aperçu, de l'autre côté de la nappe d'eau, une masse sombre ressemblant fort à un corps.
A mesure qu'il avançait, le masse, qu'il voyait de plus en plus distinctement, ne lui laissait aucun doute sur sa nature. C'était bien le capitaine; mais vivait-il encore?... Cette interrogation redoublait l'énergie du matelot et décuplait ses forces.
Il atteignit enfin le point vers lequel il se dirigeait si péniblement. Il vit alors son capitaine immergé jusqu'à la poitrine, la tête renversée en arrière et une main crispée à la pointe d'un roc.
Loriot se cramponna d'une main à une saillie de la paroi rocheuse et, de l'autre, saisit 'Vernier par un bras — Loriot ! cria alors Valentin, que fais-tu ?
— Reste là-bas, répondit le Parisien, je vais aller te rejoindre.
— Mais qu'y a-t-il donc ?
— Je viens de repêcher le capitaine.
Le matelot achevait à peine, que Valentin déposait ses deux torches sur le sol et piquait une tête dans l'eau. Loriot ne put retenir un cri d'effroi.
— Tu vas te noyer ! cria-t-il à son ami.
Ce fut au tour de Valentin à ne pas répondre. Il sentait maintenant tout le danger de sa situation et réservait ses forces, nageant lentement, mais méthodiquement et avec une vigueur dont on ne l'eût pas cru capable.
Le matelot, soutenant toujours le corps inanimé de Vernier, ne perdait pas de vue son ami, que la lueur des torches éclairait faiblement. La gorge serrée par une mortelle appréhension, il comptait mentalement ses brasses, respirant plus librement à mesure que diminuait la distance qui les séparait.
Valentin put enfin s'accrocher à son tour à une saillie du roc.
— Peux-tu soutenir le capitaine à ma place ? lui demanda alors le matelot.
— Parfaitement^ répondit Valentin en saisissant Vernier par le bras.
— ïiens-toi bien et ne bouge pas, reprit Loriot, qui se mit alors à explorer la paroi qui baignait l'eau.
A deux mètres à peine de l'endroit où il avait laissé son ami, il découvrit une sorte de plate-forme étroite, mais suffisante pour que l'on put s'y réfugier.
Tout heureux de sa découverte, il alla rejoindre Yalentin, et tous deux, s'aidant des aspérités et soutenant Yernier, se dirigèrent vers la plate-forme, où le corps du capitaine fut étendu.
Le Parisien s'empressa de déboutonner la tunique de son chef.
— Il vit! cria-t-il joyeusement... Il n'est qu'évanoui ■ Alors commença une série de frictions énergiques dont
le résultat ne se fit pas longtemps attendre.
En rouvrant les yeux^ le capitaine promena autour de lui un regard interrogateur.
— Vous vous demandez où vous êtes, n'est-ce pas ? lui dit Loriot.
— En effet... Je ne me souviens de rien.
— Nous étions en chasse dans la forêt, quand vous êtes tombé dans une gouffre... Vous souvenez-vous, maintenant ?
— Oui, oui, je me souviens... En tombant, le poids de ma chute, venant de haut, m'a entraîné au fond de cette eau et j'ai eu beaucoup de peine à remonter à la surface; alors, suffoqué, presque asphyxié, j'ai senti que je perdais connaissance... Mais comment m'as-tu repêché ?
— Ça n'a pas été bien difficile : vous étiez cramponné à un roc.
— Cela ne m'étonne nullement. Lorsqu'on se noie, la main se crispe sur tout ce qu'elle trouve.
Loriot expliqua alors au capitaine comment lui et Valentin étaient parvenus au fond de ce gouffre qui avait failli lui être si fatal.
— Il s'agit maintenant de remonter^ dit Valenlin, Aidé de ses sauveurs, Vernier se mit sur ses pieds
et examina les parois du gouffre, sur lesquelles la clarté rougeàtre des torches projetait des lueurs fantastiques.
— Je ne vois pas d'autre chemin que celui par lequel vous êtes descendus, dit-il enfin,
— Hum ! fit le matelot en fronçant les sourcils.
— Ne pouvons-nous donc remonter par la même route? interrogea le capitaine, qui avait remarqué la nuance de mécontentement empreinte sur le visage du Parisien.
— Remonter, ce ne serait pas difficile, répondit ce dernier.
— Eh bien?...
— Seulement, pour remonter, il faut d'abord traverser cette nappe d'eau.
— Qui nous en empêche?
— On voit bien que vous l'avez traversée verticalement.
— Que veux-tu dire ?
— Qu'il est extrêmement dangereux de nager là-dedans.
— Pourtant, vous y avez réussi, Valentin et loi.
— C'est vrai, aussi nest-ce pas pour nous que je m'inquiète.
— Nous ne pouvons cependant pas rester ici.
— 11 y a bien un moyen.
— Lequel ?
— J'ai la certitude que vous êtes trop faible pour traverser à la nage.
— C'est entendu. Après.
— Vous poiirriez vous raidir, c est-à-dire faire la planche et vous laisser pousser par moi.
— Je vais d'abord essayer de passer à la nage. Si mes forces me trahissent, il sera temps d'avoir recours à ton moyen.
— Vous le voulez
— Oui, mon ami.
— Allons donc, et à la grâce de Dieu !... Vous êtes prêts? ajouta-t-il en regardant alternativement Vernier et Valentin.
— Oui, dirent ces derniers.
— Alors, allons-y ! Et il plongea.
Ses compagnons le suivirent de si près que les trois corps, en tombant dans l'eau, ne firent presque qu'un seul bruit.
Valentin et Loriot nageaient aux côtés du capitaine, épiant ses moindres mouvements. Ce dernier faisait des efforts surhumains pour ne pas obliger ses sauveurs à venir à son secours. Mais il dut bientôt reconnaître qu'il avait trop présumé de ses forces. Il battit leau de ses mains et disparut, après avoir franchi à peine la moitié d2 la distance.
Le Parisien se précipita vers lui et le ramena à la surface.
— Faites la planche ! lui cria-t-il.
Le capitaine réunit ce qui lui restait de forces et se raidit, contractant tous ses muscles, et il avança lentement poussé par ses deux compagnons.
A force d'énergie ils atteignirent enfin la pente où brù-
laient toujours les torches. Une fois hors de l'eau, ils s'assirent et se reposèrent quelques minutes avant de commencer leur périlleuse ascension.
Une demi-heure plus tard, tous trois se retrouvaient dans la forêt.
— Ah ! mes amis, dit alors le capitaine en tendant les imains à ses sauveurs, vous m'avez sauvé la vie au péril de la vôtre, je ne l'oublierai pas !
— Bah ! fit l'insouciant Parisien, ça ne vaut vraiment pas la peine d'en parler.
— Tu trouves ?
— Certainement. Qu'est ce qu'un bain, pour un matelot?
— Il y a bain et bain. D'ailleurs, si tu es matelot, Valentin ne l'est pas.
— Lui, c'est autre chose, et je reconnais qu'il a été héroïque !
— Loriot, fit Valentin, je le défends de te moquer de moi !
— Mais je parle très sérieusement, je t'assure.
— Tu ferais mieux d'avancer plus vite, car je crois que nous allons geler.
De fait, la bise glaciale qui soufflait sur leurs vêtements mouillés n'était rien moins qu'agréable. Ils activèrent donc leur marche et, en moins d'une heure, atteignirent le camp, où leur absence prolongée commençait à causer quelque inquiétude.
Dès que l'on sut ce qui s'était passé, plusieurs matelots s'empressèrent de se dépouiller dune partie de leurs vêtements, afin que ceux du capitaine et de ses compagnons pussent sécher devant le brasier.
— Il nie semble qu'il nous manque du monde, fit tout à coup observer Vernier.
— Il en manque une dizaine, répondit le comte.
— Où sont-ils donc?
— Dans les bois. Tu n'as pas voulu les enmener avec toi, ils sont allés chasser de leur côté.
— C'est de la désobéissance ; je n'aime pas cela. Tu aurais dû les retenir.
— Tu sais bien que je n'ai pas d'autorité sur eux.
C'était vrai. Les matelots n avaient pas tardé à comprendre que le comte n'éprouvait pour eux aucune sjmipathie et qu'une égoïste ambition était la seule passion qui le dominât; aussi affectaient-ils de le considérer comme un étranger, tout en restant entièrement dévoués à Vernier, pour lequel ils avaient un réel attachement. Sur un signe de leur capitaine, ils se fussent jetés dans le feu, mais ils n'eussent pas fait un geste pour tirer son ami d'un danger sérieux. Certains qu'ils n'étaient pour ce dernier que des instruments, ils agissaient en conséquence avec lui, dédaignant sa morgue hautaine et ne se souciant nullement de lui être agréable.
Vernier savait tout cela, aussi ne répondit-il rien à la remarque du comte. Quant à la désobéissance de ses matelots, il était tout disposé à ne pas le leur reprocher, puisqu'elle était motivée par le désir bien légitime d'approvisionner la troupe.
Il les féhcita même en les voyant revenir portant sur des brancards deux magnifiques rennes, qu'il fit immédiatement dépecer et rôtir, après quoi, chacun en ayant
reçu une ration suffisante, le reste fut mis de côté comme provision pour achever le voyage.
Le lendemain matin les aventuriers se remettaient en route, et trois jour* après ils arrivaient en vue du Caïman.
N mettant le pied sur le Caïman, Vernier fut frappé -^^ de l'air préoccupé de son second. A une question
qu'il lui posa à ce sujet, le lieutenant répondit en désignant la mer qui, bien que l'on fût dans la baie, balançait, sur la crête de ses vagues, de petits glaçons.
A cette vue, le capitaine ordonna que le transport de l'or et du matériel s'effectuât en toute hâte.
En effet, il n'y avait pas un instant à perdre si l'on voulait gagner les détroits par où, en avançant prudemment, l'on pouvait atteindre l'Atlantique. Si l'on obtenait ce résultat, on était sauvé. En admettant que la navigation devint impossible dans les détroits, l'on pourrait se réfugier dans quelques baies, et le chemin que l'on aurait parcouru serait autant de gagné, tandis qu'en s'attardant dans la baie de Mackenzie on se trouverait cerné par les glaces et forcé d'y rester jusqu'à la fin de l'hiver, c'est-àdire pendant une durée de plusieurs mois. Grâce à l'activité de Vernicr, quelques heures suffirent pour l'embarquement de la cargaison.
122 AU KLOXDYKE
Le dernier canot se balançait encore au pakn qui venait de le remonter, que le Caïman se mettait en marche, mû seulement par la vapeur, afin qu'il obéit plus facilement au gouvernail.
Le Caïman avait été construit avec tous les perfectionnement désirables. Lorsque le vent tombait ou qu'il fallait traverser des passages dangereux, les voiles était carguées et la vapeur seule était employée. Dans ce dernier cas elle servait aussi à actionner une puissante machine à électricité.
Comme il fallait naviguer dans une pénombre continuelle, le capitaine Vernier fit installer sur l'avant de son navire un appareil électrique, à pivot, qui lui permettait de projeter ses rayons sur une assez grande circonférence.
A mesure que le Caïman avançait, les glaçons devenaient plus nombreux, ce qui ne laissait pas que d'inquiéter fort l'équipage qui, n'ayant aucune manœuvre à exécuter, se tenait sur le pont, les yeux fixés sur le capitaine.
Ce dernier, sa lunette à la main, interrogeait fréquemment la mer dans le rayon lumineux projeté par le réflecteur. De temps en temps, il donnait un ordre bref au timonier, et une légère secousse prouvait que le navire obliquait à droite ou à gauche.
Tout en louvoyant, Vernier s'efforçait d'atteindre le détroit de Banks, et malgré un froid terrible, il ne quittait point la dunette.
Vingt heures s'écoulèrent ainsi. Enfin une légère clarté creva le crépuscule. Un soupir de soulagement s'échappa
de toutes les poitrines oppressées. Mais bientôt un cri de terreur monta dans les airs : à deux cents brasses en avant du navire se dressait une agglomération de glaçons formant une barrière infranchissable. Vernier fit aussitôt mettre la barre au nord, afin d'éviter une rencontre mortelle avec la. banquise qui lui barrait la route.
Il fallut bientôt changer de direction, caria banquise avançait, lentement, mais sans interruption. La barre iu alors mise sur le nord-ouest, où seuls, des glaçons se montraient, de petite dimension, mais plus nombreux que précédemment.
Après deux heures de marche, Vernier prit soudain une résolution. Avancer dans de telles conditions devait fatalement aboutir à une catastrophe ; aussi prit-il le parti de courir au sud-ouest afin de gagner le Pacifique ; là, tout danger aurait disparu. A son commandement, le timonier donna un vigoureux coup de barre, et le Caïman, pivotant en quelque sorte sur lui-même, s'élança dans une nouvelle direction.
La lueur qui éclairait la mer depuis quelques heures disparut bientôt, et les ténèbres enveloppèrent de nouveau l'infortuné navire perdu dans les confins du monde, frêle esquif que la main de Dieu semblait pouvoir seule protéger contre les dangers dont il était entouré.
Soudain, Vernier cria d'une voix tonnante :
— La barre au nord !
Cet ordre était à peine exécuté que l'équipage épouvanté apercevait une chaîne de montagnes de glace sur laqaeile, sans la présence d'esprit du capitaine, ie navire eût don:ié en plein.
Le Caïman reprit donc la route déjà parcourue. Pâles et anxieux, les matelots semblaient en proie à un sombre désespoir. Il était bien évident pour eux que le capitaine ne songeait qu'à retarder le moment fatal, car se frayer un chemin à travers ces écueils flottants était chose impossible.
La nuit tout entière se passa dans ces cruelles perplexités. De temps en temps un choc léger, suivi d'un bruit sourd, se faisait sentir : c'était un glaçon qui heurtait le flanc du navire, et chacun de ces chocs accentuait la pâleur des malheureux matelots qui, chaque fois s'attendaient à voirie vaisseau couler à fond.
Lorsque, le lendemain, la même lueur qui avait éclairé les ténèbres le jour précédent reparut, Vernier, malgré tout' son courage, ne put s'empêcher de pâlir affreusement. Une immense plaine de glace s'avançait à tribord, venant du nord-est.
A cette vue, l'équipage tout entier poussa un cri de terreur, et la consternation fut à son comble.
— Camarades, à genoux ! cria le vieux timonier qui, lors de la tempête, avait déjà contraint ses compagnons à implorer la protection de sainte Anne.
A cette exhortation, qui ressemblait à un commandement, tant la voix du timonier était solennelle, les matelots ôtèrent leur béret et fléchirent le genou.
Alors, la voix grave du vieux marin se fit entendre en une de ces prières non prévues par la liturgie ; mais dont la naïveté indique une foi profonde. Et tandis qu'il priait, ses compagnons, le front courbé, s'associaient à lui, par le cœur, dans cette invocation suprême à la mère de Marie
Alurs la voix "rave du vieux marin se fit entendre... (page 124).
dont le culte brille d'un si vif éclat sur la terre bretonne.
La prière terminée, tous se relevèrent et jetèrent il regard scrutateur autour du navire.
A l'arrière, la plaine de glace suivait, à quelques centaines de mètres de distance ; à droite et à gauche, séparées du navire par un nombre infini de glaçons, se dressaient, menaçantes, deux chaînes de montagnes de glace ; en avant, des glaçons en nombre incalculable, à travers lesquels le Caïman avançait lentement.
Comme la veille, la lueur blafarde qui était venue éclairer les ténèbres disparut au bout de quelques heures, et la projection électrique illumina seule Tobscurité qui environnait le navire comme un sombre linceul.
Brisé de fatigue, le caiDitaine Yernier laissa le commandement à son second et descendit dans sa cabine, afin de prendre quelques heures de repos.
Rassurés par le départ de leur chef, les matelots se rendirent dans Fentreport pour se livrer, eux aussi, au sommeil. Seuls, quatre hommes restèrent sur le pont, pour le cas où leur présence serait utile au lieutenant.
La marche lente du navire à travers les glaçons continua sans incident. C'étaient toujours les mêmes chocs suivis des mêmes bruits sourds.
Conscient de la responsabilité qui lui incombait, le lieutenant ne cessait d'explorer les alentours du Caïman. Une crainte l'obsédait : à quelle distance se trouvaient maintenant la plaine et les montagnes de glace? La projection électrique, bien que puissante, ne pouvait aller iusqu'à elles : aussi le pauvre second tremblait-il de les voir apparaître soudain dans le périmètre lumineux.
Après quelques heures d'un repos dont il avait le plus grand besoin, Vernier reprit sa place sur la dunette, et bientôt l'équipage se trouva réuni sur le pont.
La veille, Ton n'avait pris aucune nourriture, tant était grande lappréhension qui étreignait les cœurs. A peine sur la dunette, le capitaine ordonna que l'on distribuât du café noir fortement additionné de rhum, afin de stimuler un peu ses matelots. Lui-môme en but une large rasade.
La distribution s'achevait, quand l'obscurité prit une teinte livide annonçant le retour de cette lueur qui, dans les régions arctiques, tient lieu de jour pendant Ihiver et ne dure que trois à quatre heures.
Les montagnes de glace flanquaient toujours le Caïman et la plaine de glace suivait encore.
Soudain, Vernier courut à la proue, s'avança jusque sur le beaupré et regarda fixement devant lui.
Après quelques minutes d'un examen attentif, il se retourna, et les matelots purent voir son visage irradié par une joie sans borne.
— Camarades ! cria-t-il d'une voix vibrante, nous sommes sauvés !... je vois une terre à l'avant !
Des hurlements frénétiques saluèrent cette déclaration, et les matelots bondirent dans les agrès, afin d'apercevoir cette terre promise.
Les cris d'fenlhousiasme ne tardèrent point à retentir de nouveau à la vue d'une île qui, pour être de petite dimension, n'en était pas moins le salut.
Vue de la mer, cette terre semblait avoir cinq à six cents mètres de long ; quant à sa largeur, il était impossible de l'évaluer, même approximativement, car, après une sur-
face plane d'une centaine de mètres, elle offrait le spectacle d'un amphitéàtre d'environ deux cents pieds, complètement recouvert de neige.
L'île était encore à deux bons kilomètres de distance, et Vernier, le premier moment de joie passé, avait été re-; pris par ses craintes. En effet, la plaine de glace suivait toujours le Caïman, or, qu'adviendrait-il si l'on ne trouvait aucune baie pour s'y réfugier ?
Hélas ! ce n'était que trop facile à prévoir : le navire serait broyé entre la côte et la glace. Dans ce cas, en admettant que Ton pût échapper à la mort, comment subsisterait-on sur cette terre couverte de neige et où l'on n'apercevait aucune trace de végétation ?
Il se livrait à ces sombres réflexions, quand le lieutenant s'approcha de lui.
— Capitaine, dit-il vivement, je viens d'apercevoir devant nous une échancrure qui pourrait fort bien être une baie ; voulez-vous que j'aille à la découverte? car si je ne me trompe pas, il faudra sonder cet endroit.
Vernier jeta autour du Caïman un regard rapide : la plaine de glace était à un kilomètre en arrière, et l'île à t]-ois cents mètres en avant.
— Allez, dit-il au lieutenant ; le navire suivra en avançant inscnsi])lcment, de manière à ne pas se briser sur des écueils qui pourraient se trouver à fleur deau.
Le second fitmeltre un canot à la mer et y descendit avec six hommes armés de gaffes, car il était impossiI)Ie d'employer les avirons au milieu des glaçons.
Le lieutenant. In sonde à la main, se tenait à l'avanf. Chose étrange : bien que l'ile ne fût qu'à peu de distance.
130 AU IILONDYKE
trente mètres de cord(; ne suffisaient pas à toucher le fond.
Le canot poussa jusqu'à l'écliancrure de terre, et ceux qui le montaient ne furent pas peu surpris et charmés en constatant l'entrée d'une baie vaste et bien abritée, offrant un refuge sûr.
En quelques coups de sonde, le lieutenant reconnut que le Caïman pouvait hardiment y pénétrer.
Des signaux furent faits aussitôt, et un quart d'heure plus tard, le navire entrait dans la baie libre de glace. Au moment où la lueur crépusculaire qui tenait lieu de jour s'éteignait, la plaine de glace qui avait suivi le Caïman venait bloquer la passe, fermant ainsi la seule issue par où l'on pût ressortir.
Lorsqu'on eut jeté l'ancre, le capitaine ordonna que l'on reprît les coutumes en usage à bord. En conséquence, le repas fut préparé et les matelots, heureux d'avoir enfin échappé à tant de périls, y firent un honneur que l'on comprendra aisément. Les estomacs, contractés par une mortelle appréhension, se dilatèrent et recommencèrent leur office, et quand chacun eut largement réparé ses forces, des chants joyeux retentirent dans l'entrepont, où les marins allaient et venaient, rassurés sur le présent, confiiants en l'avenir.
Attable dans sa cabine, avec son second et le comte de ^availles, Vernier souriait tristement au bruit de cette franche gaieté.
— Pauvres gens ! dit-il enfin, laissons-les dans leur ignorance.
— Que veux-tu dire ? interrogea vivement le comte.
Monsieur le comle, il est fart probable que pas un de nous ne reverra la Icrrc de France... (page 133).
DAXS LES GLACES 133
— Demande cela à monsieur, répondit le capitaine en désignant le second, dont le visage avait un air sombre peu en harmonie avec la bruyante gaieté de l'équipage.
— Monsieur le comte, dit froidement le lieutenant^ il est fort probable que pas un de nous ne reverra la terre de France. Excusez ce que mes paroles peuvent avoir de peu agréable, mais jNI. Yernier m'ayant chargé de répondre pour lui, je l'ai fait sans détour.
— Ainsi, dit le comte en pâlissant visiblement, nous sommes perdus ?
— Mon Dieu ! oui... du moins, à peu près, répondit le capitaine Vernier.
— C'est étrange comme tu semblés prendre ton parti de
cette perspective.
— Que veux-tu donc que je fasse ?... Que je me lamente ?... Eh ! mon cher, un peu plus tôt, un peu plus tard, ne devons-nous pas mourir ?
— C'est possible, et même certain, pourtant je n'envisage point cette échéance avec autant de philosophie que toi.
— Et tu as tort : lorsqu'on a commis une folie, on doit en accepter avec résignation toutes les conséquences, quelles qu'elles soient.
— Selon toi, de quelle folie sommes-nous coupables?
— Toi, de n'avoir pas été assez sage pour te contenter de ce qui eût fait le bonheur de tout autre ; moi, d'avoir été assez faible pour l'accompagner dans ce second voyage.
Le comte ne répondit rien, mais il était lûen évident que les paroles de son ami avaient fait sur lui une vive
impression, car il avait baissé les veux et semblait fort embarrassé. En efïet, n'était-ce pas son fatal entêtement qui avait conduit le Caïman où il se trouvait ? Oh ! cette soif des richesses, combien en ce moment il la maudissait !... Au lieu d'être à Paris, dans son hôtel luxueux et confortable, ou dans son château bourguignon, il se trouvait dans les régions polaires, cerné de toutes parts par une ceinture de glace, dans une nuit profonde
— Voyons, dit-il au bout d'un instant, explique-moi exactement ce que nous avons à craindre et à espérer.
— Soit, dit tranquillement Vernier, je vais d'abord répondre à ta première question, car il faut procéder par ordre, afin qu'il n y ait point de malentendu.
— Que de préliminaires ! s'écria le comte avec une nuance d'impatience. Ariive au tait, je t'en prie !
— Du calme, mon ami, du calme, reprit le capitaine sans s'émouvoir.
— Ne vois-tu pas que je suis sur des charbons ardents?
— Cet euphémisme est au moins exagéré, dit en rian Vernier, car il est en complet désaccord avec la tempéri>ture au milieu de laquelle nous grelottons.
— Veux-tu, oui ou non, répondre aux cj[uestions que je t'ai posées ? fit nerveusement le comte.
— Ecoute-moi donc, et tu vas être renseigné.
— Parle, dit le comte en se renversant sur sa chaise.
— La nuit brumeuse dans laquelle nous vivons ne me permet pas de relever le point et, par conséquent, de savoir e.vactement où nous sommes, mais en tenant compte de la direction suivie et de la marche du Caïman, je ne crois pas me tromper en disant que nous nous trouvons à cin-
quante ou soixante lieues au nord-ouest des Esquimaux. Le second fit de la tête un signe approbatif. Vcrnier reprit :
— Les glaces qui nous emprisonnent ne fondront pas avant la fin de riiivcr ; or, étant donné la latitude, c'es au moins six mois à attendre ici.
— Ensuite?... fit M. de Na vailles.
— Pardon, ce mot a trait à la deuxième de tes questions. Tu m'as demandé ce que nous avions à craindre, il faut d'abord liquider ce point... Je t'ai dit que nous ne verrons les glaces se désagréger que dans six mois, un peu plus, un peu moins, mais à quelques jours près. Or, nous n'avons guère que pour trois mois de vivres et pour deux mois de combustible.
— Le combustible, c'est du superflu, puisque la machine ne fonctionnera pas.
— Tu crois cela ?
— Dame ! à moins que nous ne levions l'ancre... et encore, avec du vent nous pourrions marcher à la voile.
— Et avec quoi nous chaufferons-nous ?
— Je n'y songeais pas.
— Heureusement, j'y ai songé pour toi.
— Mais lorsque nous n'aurons plus de charbon, comment nous procurerons-nous du feu ?
Le capitaine regarda son second, et un sourire funèbre passa sur leurs lèvres.
Ce sourire, le comte le surprit et il en eut froid au cœur.
— Je t'ai demandé où tu te procurerais du chauffage lorsque la provision de charbon serait épuisée, dit-il brièvement , réponds-moi donc.
136 AU KLOXDYKE
— Monsieur le comte, dit le second d'un air sombre, quand le charbon sera épuisé, nous brûlerons le Caïman.
— Mais alors, nous sommes condamnés à demeurer ici! s'écria le jeune homme avec terreur.
— A moins, dit Vernier, que nous puissions tenir jusqu'après le dégel ; dans ce cas, nous aurions la chance d'être aperçus d'un des rares navires qui passent dans ces parages... Ceci est ma réponse à ta seconde question, c'està-dire ce que nous pouvons espérer.
— Mais si le dégel arrivait plus tôt que tu ne le supposes?...
— Ce n'est pas probable.
— Cependant, insista le comte, si cela arrivait, nous serions sauvés.
— Oui, si, d'ici là, la glace n'a pas endommagé la coque du Caïman.
— La glace, dis-tu?... mais il n'y en a pas trace dans cette petite baie que nous avons si heureusement rencontrée.
— S'il n'y a pas de glace en ce moment dans la baie où nous sommes, c'est qu'elle est abritée de trois côtés par des rochers assez élevés. Attends seulement un jour ou deux, et tu verras. Peut-être même serons-nous forcés d'abandonner le navire et de nous réfugier à terre, car la compression de la glace pourra l'éventrer.
— Parles-tu sérieusement? fit le comte, très inquiet.
— On ne peut plus sérieusement ; et la preuve, c'est que, dès demain, je ferai commencer la construction d'une baraque destinée à nous recevoir tous... Surtout, ajouta 'Vernier, pas un mot à l'équipage relativement au côté dé-
sespéré de notre position, car si la démoralisation se met« tait parmi nos matelots, il n'y aurait plus la moindre lueur d'espoir. Ils sont pour la plupart ignorants et ne voient que par les yeux de leurs chefs. Si ces derniers ne savent pas leur inspirer une aveugle confiance, ils s'abandonnent à toutes sortes de terreurs. Tant qu'ils croiront en nous, nous pourrons lutter contre notre mauvaise fortune. Gardons-nous donc de leur laisser entrevoir la vérité. A bord, vois-tu, un capitaine est maître absolu, mais dans un cas comme celui-ci, on ne se fait obéir qu'à force d'énergie et de supériorité morale. Surtout, évite soigneusement d'avoir avec nos hommes la moindre discussion, ne leur donne aucun ordre, en un mot ne te mêle de rien, car ils sont déjà suffisamment montés contre toi qu'ils accusent d'être la cause de tout le mal.
— Les ai-je forcés à nous accompagner? dit le comte assez surpris.
— Certes, non ; chacun nous a suivis de son plein gré. Mais ils te diront que si tu ne leur avais pas fait cette proposition ils ne fussent pas partis.
— C'est tout simplement absurde ! s'écria M. de Navailles hors de lui.
— C'est humain, voilà tout. Si nous avions réussi, tous t'auraient comblé de bénédictions ; nous avons échoué, ils te regardent comme la cause première du désastre. Que cela t'indigne, je le comprends, mais lu n'as pas, je suppose, la prétention de refaire le monde.
— Je suis absolument de l'avis du capitaine, dit le second. A tort ou à raison, nos hommes font retomber sur vous la responsabilité de l'entreprise ; prenez-en don.
138 AU KLOXDYKE
Totre parti et agissez prudemment si vous ne voulez pas qu'il vous arrive malheur.
— Allons, dit Yernier en se levant, restons-en là pour ce soir. Je n'entends plus rien. Nos matelots doivent être couchés ; imitons-les. Demain nous aviserons.
Le comte et le second souhaitèrent le bonsoir à Vernier, puis ils sortirent pour se rendre dans leur cabine.
En traversant l'entrepont, ils virent les matelots endormis dans leurs hamacs. La vue de ces hommes ignorants du danger terrible qui les menaçait les attrista profondément, et ils se séparèrent en échangeant silencieusement une poignée de main.
En entrant dans sa cabine, le comte aperçut Vakntin dormant sur une malle.
Au bruit des pas de son maître le brave serviteur se réveilla.
— Tu n'es pas encore couché? lui dit le comte
— Je vous attendais, répondit Yalentin. Il aurait pu se faire que vous eussiez besoin de moi.
— Mon bon Valentin, à l'avenir, tu me feras le plaisir de te coucher en même temps que les matelots. Nous ne sommes malheureusement plus dans mon hôtel et je peux fort bien me déshabiller seul.
— Oh ! monsieur le comte, dit tristement Valentin, pour le peu de temps que j'aurai encore à vous voir, laissezmoi près de vous le plus possible.
— Ah ça ! deviens-tu fou ?... Que signifient tes paroles?
— Pour le cas où vous auriez eu besoin de moi, je m'étais assis à la porte de la cabine de M. Vernier et j'ai
tout entendu. Je sais qu'à moins dun miracle nous laisserons notre peau ici.
— Tu as mal entendu, mon ami.
— Au contraire, j'ai fort bien entendu. Oh! ne croyez pas que ce soit pour moi que je m'attrisle ; c'est pour vous, monsieur le comte.
M. de Na vailles sentit une larme mouiller sa paupière.
— Brave garçon ! dit-il avec émotion ; mais rassure-loi, nous avons des chances de sortir de là.,. A propos, ajouta-t-il avec inquiétude, étais-tu seul?
— Le Parisien était avec moi, mais ne craignez rien ; il a entendu la recommandation que le capitaine vous a faite de ne rien dire à l'équipage, et il m'a promis de se taire... Pauvre Loriot! ça lui a fait bien de la peine d'apprendre qu'il ne reverra peut-être jamais sa mère.
— Ainsi, tu es certain qu'il ne répétera à personne ce qu'il a entendu ?
— J'en réponds.
• — C'est égal, demain tu me l'amèneras, afin qu'il m'assure de ce que tu avances.
— Oui, monsieur le comte.
— Maintenant, tu peux aller te coucher.
Valentin souhaita le bonsoir à son maître, et se retira dans une petite cabine contiguë à celle du comte.
vin