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LE GHILAN. 431
J'enfonce mes deux éperons dans les flancs de mon cheval et arrive juste à temps pour ramener l’animal dans le gné.
Maintenant nous chevauchons sous bois. Partout des marécages ; la boue des fossés qui bordent la route répand une odeur épouvantable de vase marécageuse; c'est le pays de la pourriture végétale. L’herbe, la mousse et les champignons poussent partout; on se sent imprégné d’une buée humide. Le Ghilan est décidément bien nommé: c’est le pays de la boue. C’est aussi le pays des animaux féroces: panthères et tigres pullulent dans ces parages; ce dernier animal atteint la taille de ses confrères redoutés des Indes. Le gibier y est également en grande abondance.
À onze heures, nous arrivons au relais de Koudoum, triste maison au milieu des marécages, dans un délabrement complet. La mousse et la moisissure poussent jusque dans l’intérieur des pièces; la cour est un marais. Nous ne nous attardons pas au milieu de ces exhalaisons pestilentielles. Le chemin n’est pas meilleur; un paysan qui marchait devant nous tombe et disparaît dans une fondrière : il en sort couvert de boue: il a l’aspect d’une maquette de glaise.
Les habitants, hommes et femmes, marchent presque tous nu-pieds ou chaussés d’une simple semelle en paille nattée; leurs jambes sont nues bien au-dessus du genou; ils sont vêtus de cotonnade bleue. Les femmes passent leur vie dans les rizières, piétinant la graine au moment des semailles ou soignant la plante pendant sa croissance. Elles font tous les travaux pénibles; les hommes restent à la maison et s’occupent du ménage; ils exécutent des broderies sur drap assez renommées et d’un genre spécial. Quoique moins exposés que les femmes aux exhalaisons des marais, ils sont plus sujets au mal. Ils sont maigres et chétifs, tandis que leurs femmes sont fortes et paraissent saines; tous cependant ont les yeux creux et brillants de gens minés par la fièvre. Le climat est pour beaucoup dans la paresse des hommes, car les Ghilanis, si fainéants ici, font en Russie, sur les bords de la Caspienne, d'excellents ouvriers.
Enfin la forêt devient un peu moins touffue: quelques maisons de paysans émergent au milieu des rizières, des champs et des touffes d’arbres. Nous arrivons à Rescht. Nous franchissons un pont d’une seule arche fort élevé; ce pont est couvert d’une herbe qui pousse Jusque dans les rues de la ville; l'humidité a une odeur de caveau qui vous glace. Nous traversons les bazars et nous sommes au cœur de la ville. M. Zaegler de Téhéran nous avait remis une lettre pour un Arménien, Mirza Youssouf,
qui devait nous donner l’hospitalité. Impossible de le trouver; personne ne peut nous comprendre. Je me fais conduire au consulat de Russie. M. Vlassow nous exprime ses regrets de ne pouvoir nous recevoir chez lui; les appartements qu’il met à la disposition des Européens sont occupés
par M. de Giers, fils du ministre des affaires étrangères de Russie, qui