‹ Au Kurdistan, en Mésopotamie et en PerseChapitre 22 sur 210 · TAURIS · texte numérisé non relu

TAURIS

DE DJOULFA A TAURIS. D1

Quelle pénible montée! Sur des pierres semblables à des galets, les chevaux avancent difficilement, ils sont inondés de sueur. La descente n’est guère plus commode ; nous quittons nos montures pour les soulager un peu; enfin, la montagne est passée. Nous suivons maintenant un large lit de torrent sans eau, qui va se jeter dans le lac d’Ourmiah : nous rencontrons nn petit hameau où nous trouvons du lait et continuons notre route, tantôt allant au pas et tantôt au galop. A six heures du soir, nous arrivons à Sofian, triste village d’une centaine de maisons de terre, entourées de jardins. Une fois au ‘chaparkhanch, nous nous installons comme hier; mais un vent d’orage s’élève tout à coup et porte la poussière jusque sur les toits ; nous barricadons de notre mieux les portes et les grillages des fenêtres; dans cette pauvre installation, nous dînons d'œufs, de thé et de lait, maudissant les moustiques dont les piqûres envenimées augmentent encore la douleur des coups de soleil ; ceux-C1 ont été tellement violents que la peau du cou, de la figure et des

mains se détache par plaques.

5 septembre.

Nous quittons Sofian à cinq heures du matin; l'étape est facile, elle est toute en plaine; nous apercevons Tauris et ses jardins dès le départ, malgré les six farstaks (quarante kilomètres) qui nous en séparent. À mi-chemin, un ruisseau coupe la route ; on le passe à gué; un petit pont qui s'élève à côté du gué est tout en ruines; il est si singulièrement construit, qu’on se demande comment il pouvait servir. A côté du ruisseau, un poste de soldats pour surveiller la route et accompagner le courrier.

À dix heures, nous traversons l’Adji-tchai aux portes de Tauris, sur un pont dont le tablier est en ligne brisée et dont les arches semblent avoir été placées à côté l’une de l’autre, sans souci de l’alignement.

La ville de Tauris est très grande ; elle à été autrefois beaucoup plus importante encore et beaucoup plus peuplée; le nombre de ses habitants, qui à été de plus de 450,000, est aujourd’hui de 130,000 environ. La langue la plus parlée à Tauris est le ture, puis l’arménien et en dernier le persan, La ville a été souvent secouée par de violents tremblements de terre, Au 1x° siècle, elle fat détruite de fond en comble par une de ces terribles catastrophes, dans laquelle périrent un grand nombre d’habi-

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tants. Zobéïid, femme du calife Haroun-al-Rachid, la fit reconstruire ; c’est à tort que l’on attribue à cette princesse la fondation de cette ville qui lui était antérieure ; on lui doit seulement sa reconstruction. Les quartiers ruinés que nous traversons témoignent de tous ces malheurs.

Après avoir circulé près d’un quart d'heure dans des ruelles étroites,

bordées de murs en terre, bien rarement en briques, nous finissons par

atteindre le consulat de France. Pas plus que dans les autres grandes villes de l’Orient, 1l n’y a d’hôtel à Tauris; les consuls donnent très oracieusement l’hospitalité à leurs compatriotes. Il est impossible de recevoir un accueil plus aimable que celui que nous fit M. Bernay. Nos chevaux sont débarrassés de leurs bagages que l’on monte dans une chambre des plus confortables ; nous trouvons un lavabo, un vrai lit avec des draps, toutes choses, en un mot, qui nous manquaient absolument depuis notre départ de Tiflis.

Après avoir réparé les désordres de notre toilette, nous faisons plus ample connaissance avec nos hôtes. M. Bernay est en Perse depuis près

de vingt ans et il dirige nos intérêts avec un tact et une adresse bien

DE DJOULFA A TAURIS.

nécessaires auprès de ce peuple versatile et méfiant. Il à su, par son amabilté, s’attirer les bonnes grâces des plus hauts personnages, qui l’ont en haute estime. Il parle le persan, le ture et l’arabe couramment et a même fait, dans la première de ces langues, des poésies fort goûtées. Ne serait-il pas préférable pour la France que ses consuls restassent ainsi dans un même pays et trouvassent de l’avancement sur place, plutôt que de courir le monde et de changer de nation chaque fois qu’ils montent en grade ?

L'heure du déjeuner sonne. Nous sommes neuf à table, M. et M°° Bernay et leurs trois enfants, M. de Vauvilliers que nous retrouverons plus tard à Téhéran, un prêtre mekhitariste !, Hamelin et moi.

M. de Vauvilliers, ingénieur des ponts et chaussées, a été demandé par le shah de Perse pour construire ou du moins pour tracer une route carrossable entre Tauris et Téhéran. Après le déjeuner, M. Bernay nous montre une collection de curiosités persanes ; il a pu réunir de fort belles choses et de très curieux manuscrits.

Nous faisons la connaissance, dans l’après-midi, de M. Malpertuy, drogman-chancelier du consulat; il arrive de Bagdad; je m'intéresse beaucoup au récit de son voyage, car nous aurons à parcourir le même trajet; 1l l’a fait avec un cheval à lui et a mis vingt-deux jours.

À diner, la conversation roule naturellement sur les nouvelles de Paris, dont ces messieurs sont avides. A dix heures, nous gagnons notre

chambre pour nous coucher.

6 septembre.

Bien reposés par une nuit sans préoccupation et dans un bon lit, nous retrouvons en descendant sur la terrasse M. Malpertuy et le consul. C’est aujourd’hui dimanche, mais en ces lointains pays il n’y a guère de différence pour le voyageur entre le dimanche et les autres jours. Nous passons l'après-midi à prendre des vues de Tauris de la terrasse du consulat. Il y à à Tauris un Arménien qui prétend faire de la photogra-

phie ; je lui achète quelques drogues pour tâcher de remplacer celles que

1. L'ordre des Mekhitaristes fut d'abord fondé en 1708 à Modon (Grèce), par Mekhitar ; lorsque les Vénitiens perdirent la Morée en 1717, il transporta le couvent dans l’île de Saint- Lazare, au milieu des lagunes de Venise. Mekhitar chercha toute sa vie à ramener l’unité de la foi catholique ; c’est en 1700 qu'il partit pour l'Arménie; à son retour en Grèce, il fonda l’ordre

des Mekhitaristes pour continuer son œuvre.

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