‹ Au lac AbbitibiChapitre 5 sur 8 · ÉPITRE DÉDICATOIRE · texte numérisé non relu

ÉPITRE DÉDICATOIRE

elles n'ont donc ancune prétention à l'élégance et à la correction du style. J'aurais peut-être pu les retoucher; mais, réflexion faite, j'ai cru qu'il était mieux de les reproduire telles qu'elles ont paru d'abord dans les colonnes du journal " Le Canada " ; elles auront au moins le mérite du naturel et de la spontanéité.

Seulement j'ai mis en tête de chaque chapitre un sommaire pour guider le lecteur, si jamais il désirait faire quelque recherche ; et j'ai ajouté à la première lettre quelques détails, afin de lui donner les mêmes proportions qu'aux suivantes ; car, lorsque j'ai commencé ces correspondances, je n'avais pas l'idée qu'elles finiraient par prendre d'aussi amples développements.

Faire connaître les beautés de notre grande nature canadienne, les ressources agricoles qu'offrent ces riches contrées du haut de l'Ottawa, l'immense étendue de votre diocèse et le besoin qu'il a des secours et de l'aide pécuniaire de la Propagation de la Foi, les travaux des dévoués missionnaires dans ces contrées lointaines et le succès qui est venu couronner leurs héroïques efforts : voilà, en rééditant ces lettres, le but que je me suis proposé. Je l'obtiendrai certainement, Monseigneur, avec l'encouragement de votre bienveillante protection et l'assistance de votre bénédiction épiscopale.

Permettez-moi, en terminant, de vous présenter mes meilleurs souhaits de santé et de bonheur, au commencement de cette nouvelle année, ainsi que mes vœux les plus sincères pour la réussite de ces entreprises qui vous ont conduit dans la Ville-Eternelle. J'ose vous de-

DE LA DEUXIÈME ÉDITION. lï

mander de penser, sur le tombeau de saint Pierre et aux pieds du Souverain Pontife, à celui qui se souscrit,

Avec la plus profonde vénération, De Votre G-randeur,

Monseigneur, L'enfant très humble et très dévoué,

J. B. Proulx, ptre.

Séminaire de Ste-Thérèse, )

6 Janvier 1882, fête de l'Epiphanie. )

Mattawan et Ste-Philomène du Lac Talon.

Une promesse imprudente. — D'Ottawa à Mattawan. — Arrivée à Mattawan. — En remontant la rivière Mattawan.

— Le Canada Central et le Syndicat du Pacifique. — Travaux sur la voie du Pacifique. — McCule's Mill. — Qu'est-ce que baumer. — Un portage impossible. — Le lac Champlain.

— Trois rapides : Les Epines, les Roses et le Bouleau. — Amable Desfonds. — Nos équipages. — Le passage des Aiguilles. — La Rivière Creuse. — Le gros Paresseux. — La légende du gros Paresseux. — Cinq autres rapides : le Petit Paresseux, les Mille Roches, les Fleurs, le Rapide Croche et la Course de Cheval. — La Chute Talon. — Le lac Talon. — Souvenir du passé. — Au fond du lac Cabaska. — Ste-Philomène du lac Talon : population, sol, climat, avantages de la localité. — Une journée bien employée. — Le retour à Mattawan. — Une entrée solennelle. — Mattawan : détails historiques et topographiques. — Une mission de deux jours.

— Une procession. — Petites nouvelles.

Mattawan, le 31 juillet 1881.

Monsieur le Grand-Vicaire (1)

Au moment du départ, vous m'avez demandé de vous tenir au courant des principaux inci-

(1) M. J 0. Routhier, V.-G. alors curé de la paroisse de Ste-Anne d'Ottawa.

14 V0YAG3

dents de ce voyage que Monseigneur d'Ottawa Tient d'entreprendre pour aller visiter ses missions lointaines de Mattawan, de Témiscamingue et d'Abbitibi. Je ne réfléchissais pas alors qu'en voyage, dans le canot ou sur les grèves, il reste bien peu de loisir pour tenir la plume. N'importe, je l'ai promis, je tiendrai ma promesse ; seulement je vous avertis que j'écrirai currente calamo, et votre bonté si connue voudra bien tout excuser.

Comme vous le savez, Mgr Duhamel a quitté Ottawa lundi, 25 juillet, à 11 h. a. m., par le Canada Central, accompagné de mon individualité que je n'ai pas besoin de vous présenter, et de M. J. Robert, ecclésiastique. Après avoir salué en passant M. Rougier, curé de Renfrew. et M. Faure, curé de Pembroke, il s'arrêta pour la nuit à McKey's Station, où le Rév. P. Déléage, directeur de la mission de Mattawan, était venu le rencontrer, Sa Grandeur fut l'hôte des employés du Syndicat du Pacifique, qui rivalisèrent entre eux de respect et d'empressement. Comme mardi se trouvait être la fête de sainte Anne, Monseigneur tenait à dire la sainte messe. Un autel est improvisé dans le réfectoire de M. Gosselin, et les divins mystères sont célébrés au milieu d'une assistance peu nombreuse, mais pieuse et recueillie. A 4 h. p. m., le train déposait Sa Grandeur à Kloc's Hills, le terminus actuel du Canada Central, et vers Y h. le petit bateau à vapeur (capitaine Mulligan), qui portait l'évoque et sa suite était en vue de Mattawan.

Malgré les incertitudes et les menaces d'un ciel pluvieux, toute la population en habits de

fête attendait sur le rivage ; une fanfare jetait dans les airs ses joyeux accords, et la mousqueterie faisait redire aux échos des montagnes l'allégresse générale. La foule tomba à genoux pour recevoir la bénédiction de Sa Grandeur, puis se releva pour l'accompagner à la chapelle du couvent où il y eut sermon en français et en anglais. Monseigneur parla, en termes éloquents, sur l'obligation qu'il y a d'aimer Dieu de tout son cœur ; puis, s'inspirant de la fête du jour, il exhorta ses auditeurs à toujours cultiver et accroître en eux leur dévotion envers la bonne sainte Anne. Il leur annonça que le lendemain il partait pour la mission du lac Talon, et que, par Conséquent, la visite épiscopale à Mattawan n'aurait lieu qu'à son retour, samedi et dimanche. La cérémonie se termina par la bénédiction du Saint Sacrement.

Mercredi, à 8 h. a. m., nous partons pour remonter la rivière Mattawan en long bateau, six rameurs, capitaine à l'avant, gouvernail à l'arrière ; les rames frappent l'eau en cadence ; en avant, et vogue la galère. Le R. Père Déléage nous accompagne ou plutôt nous conduit ; il nous intéresse fort en nous donnant des explications et en nous fournissant des détails curieux sur les lieux et les choses. Nous voyageons en gentlemen. M. Worthington, intendant général dans cette partie du pays pour le syndicat du Pacifique, par une faveur spéciale, a eu l'obligeance de mettre ses bateaux et ses hommes à la disposition de Monseigneur.

Le Syndicat s'est amalgamé le Canada Central, depuis Ottawa jusqu'à Pembroke ; de plus il a fait l'acquisition d'une charte qui lui per-

met de prolonger le Canada Central jusqu'à Callender, quelque part à l'est du lac Népissingue ; de là on poussera une nouvelle voie ferrée dans la direction du Sault Ste-Marie, en sorte que, avant longtemps, Montréal, par le chemin de fer du Nord, se trouvera en communication directe avec l'ouest américain. Pour nous à Ste-Thérèse, avant quatre ans, nous verrons passer les blés du Minnesota et du Dakota, en attendant que la puissante ligne ait percé la barrière de montagnes qui sépare le Nord-Ouest Canadien de la Colombie, et qu'alors nous puissions voir passer les caisses de thé surmontées d'un petit chinois. En vain Toronto essaie de détourner à son profit le commerce de l'Ouest. Les grandes lignes de chemins de fer, comme les grands fleuves, suivent les pentes les plus faciles et se fraient les routes les plus directes.

Fervet opus. Plusieurs milliers de travailleurs sont à l'œuvre ; dès le mois de septembre le sifflet de la locomotive se fera entendre à Mattawan, distant de 200 milles d'Ottawa, et l'automne prochain le chemin de fer atteindra les bords du lac Népissingue. Comme au lac Talon, à mi-chemin entre le Népissingue et Mattawan, le terrain, à raison des ravins et des rochers qui s'y trouvent, est plus rebelle au nivellement. M. "Worthington y a fait commencer les travaux d'avance, afin que le chemin, dans ces endroits, fût prêt en son temps à recevoir les traverses et les rails. Chaque jour des bateaux portent des vivres et des outils aux travailleurs de cette section avancée ; et

AU LAC ABBITIDr. 17

ce sont ces bateaux qui en ce moment nous remontent le courant, lestes, légers et rapides.

A 8J h., nous sommes arrêtés à deux milles de Mattawan, à l'endroit appelé McCulës Mill. Avant d'aller plus loin, je sens le besoin de demander pardon à votre purisme gaulois si je me sers d'expressions inusitées chez vous, ici on n'en connaît point d'autres. La dame intercepte les billots, la rivière en est littéralement couverte à une distance d'une dizaine d'arpents ; il n'y a personne pour les pousser dans la slide, et M. Lalonde, le boss de M. David Moore, qui est à baumer à deux milles plus haut, nous envoie à chaque instant de nouveaux arrivants.

Mais qu'est-ce que baumer ? le boom est une longue chaîne de billots liés entre eux par une chaîne de fer qui barre complètement la rivière, afin d'empêcher les billots libres de remonter le courant, lorsqu'ils sont poussés par un vent contraire. Une gang d'hommes détachent ces pièces de bois des grèves, des îlots, des rochers où elles se sont attardées ; puis descendant le baume d'un mille ou deux, ils recommencent et continuent leur chasse aux bois ronds, jusqu'à ce qu'ils soient arrivés à l'endroit où ils les encagent, c'est-à-dire les lient ensemble pour en construire des cages ou radeaux. Il est vraiment curieux de voir avec quelle habileté ces hommes de chantier, même au milieu des rapides, sautent, courent, dansent, et gardent leur équilibre sur ces tronçons roulants.

Impossible donc de s'ouvrir un passage à travers les troncs pressés ; la quille du bateau est trop vieille pour qu'on le traîne sur le dos

des billots, et le navire est trop lourd pour qu'on le porte sur les épaules. Force est donc à notre équipage de couper des rouleaux dans la forêt, et, avec un cri lent et monotone, de rouler le bâtiment à force de bras jusqu'à l'autre bout du portage, ce qui ne prend pas moins de trois heures.

La rivière, sortie de son lit, avait noyé le sentier, et nous dûmes nous frayer une route nouvelle sur les flancs de la montagne, à travers les broussailles, les trous remplis de vase, les branches entrelacées qui à la sourdine viennent nous fouetter la figure; tantôt il nous faut grimper par-dessus des quartiers de rochers abrupts ; tantôt à plat ventre il faut nous glisser sous des arbres renversés, sous de véritables Fourches Caudines. Pour nous encourager, le P. Déléage nous annonce que, avant de parvenir à Abbitibi, nous avons à franchir au moins trente portages. C'est à peine si nous avions fait douze arpents, et j'aurais juré que nous avions parcouru deux ou trois milles. Je ne crois pas que, en fait de portage, nous puissions rencontrer pire. C'est bon ; comme dit le proverbe, il vaut mieux manger son pain noir le premier.

A 1 J h., notre bateau était de nouveau lancé sur l'onde et nous remontions à grands coups de rames les eaux du lac Champlain. On dit que le fondateur de Québec et père de la Nouvelle-France a hiverné dans ces parages ; ce serait sans doute lors de sa troisième expédition contre les Iroquois dans l'hiver de 1615 à 1616. Je crois la tradition exagérée, il doit n'avoir fait que passer par ici. Ce lac peut avoir deux

lieues de long sur huit à dix arpents de large ; les côtes en sont très hautes, s'élevant en un amphithéâtre dont les gradins sont recouverts d'une forêt de pins blancs.

A 1 h. nous dinâmes au campement de M. Lalonde, et nos appétits aiguisés par la marche du matin firent une large brèche au gardemanger de notre hôte. L'estomac accoté par le gros lard des chantiers et le pain cuit sous la cendre, le tout arrosé d'un délicieux thé noir, nous pouvions attaquer les trois rapides qui se suivent à une assez petite distance les uns des autres : le rapide des Epines, le rapide des Roses, (c'est bien le cas de répéter qu'il n'y a pas de rose sans épines) et le rapide du Bouleau. Cependant nous n'eûmes pas à suer à grosses gouttes comme au Moulin de McCule : nous faisions le trajet dans une route bien battue, pendant que nos hommes, à l'eau jusqu'à la ceinture, remontaient le bateau à la cordelle.

A 3 h. nous accostons, à l'extrémité du lac Bouleau, dans une baie appelée, du nom d'un ancien chef sauvage, Amable Desfonds. Là, nous passons du bateau et des soins du capitaine Smith dans le bateau et sous la direction non moins habile du capitaine Lefebvre. Chaque jour le capitaine Smith va porter une charge à Amable Desfonds, et revient passer la nuit à Mattawan ; de même le capitaine Lefebvre, partant chaque matin du lac Talon, vient chercher la dite charge, et retourne la déposer le soir au lieu du départ.

Nos nouveaux rameurs n'ont pas les bras moins vigoureux que ceux que nous laissons derrière nous ; nous remontons, nous remon-

tous vite, nous remontons toujours. Lr> capitaine Lefebvre est natif de Beauharnois, il y a vingt-trois ans qu'il est dans ce pays. Les hommes de nos deux équipages sont presque tous canadiens. Nous rencontrons des Canadiens sur les points les plus reculés de l'Amérique ; à eux la mission d'y être les pionniers de la foi, du travail et de la civilisation.

Deux pics s'avancent en face l'un de l'autre, élancés, pointus, effilés, ne laissant entre eux qu'un étroit chenal d'un demi arpent de large : c'est le passage des Aiguilles.

Les côtes s'élèvent, ce sont de hautes montagnes, la rivière se rétrécit, son lit en devient plus profond, elle s'allonge droit devant vous sur un espace de trois milles : c'est la rivière Creuse.

Entendez-vous mugir le torrent, voyez-vous cette masse d'eau, blanche d'écume, enveloppée de vapeur, qui se précipite de la hauteur de soixante pieds : c'est la chute du Gros Paresseux. — Mais, de grâce, quel rapport y a-t-il entre une chute et un paresseux ? d'où vient ce nom bizarre ? Ecoutez la légende, la voici.

" Il y a bien des années de ce dont je vous " parle, nous dit le capitaine Lefebvre, c'était " du temps des voyageurs dans les pays d'en " Haut. On passait par la Mattawan pour se " rendre au lac Supérieur, à la Rivière-Rouge, " au Rabaska, aux Montagnes Rocheuses. Dans " ce temps-là donc, une troupe de voyageurs, " arrivés au pied de cette chute, brisèrent leur <c canot (l'histoire ne dit pas comment), mais si " bien brisé qu'il leur fut impossible de le ré- "■ parer, et ils n'avaient pas sous la main les

" matériaux nécessaires pour en construire un " nouveau ; ils durent descendre, à plus de cent " milles sur l'Ottawa, au Fort Coulonge, pour " aller chercher une autre embarcation. Ils " laissèrent ici un homme pour portager le ba- " gage. Comme vous voyez le portage n'est " pas long, il n'a qu'un arpent, il sufht de mou- " ter la côte. Ils furent trois semaines dans " leur voyage, et à leur retour ils trouvèrent " que leur homme n'avait pas fini de transpor- " ter ses pièces. " Ah ! le gros paresseux ! s'é- " crièrent-ils tous en chœur ; dorénavant ce " portage s'appellera le portage du gros pares- " seux. Du portage le nom est passé à la chute. " Ce n'est pas plus malin que cela."

En haut du Gros Paresseux, les côtes s'abaissent, le pays nous paraît seulement ondulé de coteaux et de collines verdoyantes ; nous devons avoir traversé la chaîne des Laurentides, et nous nous trouvons sur les derniers contreforts du versant méridional.

Il nous reste à remonter cinq rapides, le Petit Paresseux, les Mille Roches, les Fleurs, le Rapide Croche et la Course de Cheval. Nos hommes, dans leur galanterie de voyageurs, ne veulent pas nous permettre de mettre le pied à terre, nous restons tranquillement assis sur nos sièges, et ils nous remorquent à la cordelle au milieu des courants et des bouillons. Nous voyageons comme autrefois la déesse Cybèle sur un char attelé de huit dauphins.

Il est six heures. Nous entendons de loin le fracas assourdissant d'une chute qui se précipite comme tête baissée dans des espèces de marches naturelles, et nous voyons les flots

affolés qui se heurtent, se brisent, et arrivent an bas de l'escalier, à la profondeur de cinquante pieds, réduits en écume et presque en vapeur : c'est la chute Talon.

Comme au Gros Paresseux, un autre bateau nous attendait, au haut de la chute, sur les bords du lac. Nous y arrivons, par un sentier difficile, à travers une nature profondément bouleversée, au milieu de rochers aigus et brisés dont la tête semble être en bas et les pieds en l'air. Le capitaine Lefebvre pointe la proue du navire, en travers du lac Talon, dans la direction du petit lac Cabaska. Deux canots d'écorce sont venus à la rencontre de Monseigneur ; les trois équipages rament dru et fort en chantant des chansons canadiennes. Il tombe une pluie froide et fine ; à l'abri de nos parapluies, nous nous taisons, nous écoutons et nous pensons.

Lac Talon ! quelle pourrait bien être l'origine de ce nom ? vient-il des anciens missionnaires qui l'auraient donné à un lac de l'ouest en souvenir de ce grand intendant qui fit tant progresser la colonie sous le gouvernement de M. de Courcelles ? Peut-être M. de Saint-Lusson, en 16*71, aurait-il, en passant, ainsi baptisé cette nappe d'eau en l'honneur de celui qui l'envoyait, au nom du grand Ononthio, prendre possession solennelle de tout le pays des Outaouais.

En route, nous ne pouvions nous défendre des souvenirs du passé qui semblaient, à chaque instant, se réveiller sous nos pas. La Mattawan était le chemin des missionnaires jésuites se rendant au pays des Hurons ; les Pères Bre-

bœuf, Lalemant, Jogues et Daniel ont donc frappé ces ondes de leurs avirons, ils ont campé sur ces rivages, leurs pieds ont foulé ces sentiers ? C'était aussi le chemin aux pays d'en haut : que de fois, le soir, ces rives ont vu les feux des coureurs de bois, ces forêts et ces montagnes ont répété leurs chants ! Et mon esprit se berçait en de douces rêveries.

Pan ! pan ! pan ! Un coup de fusil, deux coups de fusil, trois coups de fusil. Nous voici rendus au fond du lac Cabaska. Une trentaine d'hommes attendent Sa Grandeur sur le rivage, et le reconduisent jusqu'au chantier de M. Smith, le boss d'une section du chemin de fer du Pacifique. Pendant près de deux jours que Monseigneur fut leur hôte, Monsieur et Madame Smith se sont montrés d'une politesse, d'une prévenance digne de tout éloge.

Cette mission renferme plus de quatre-vingts familles, presque toutes canadiennes, établies là depuis deux et trois ans. La terre est très fertile, on y voit toutes sortes de bois francs, la moisson présente la plus belle apparence Le fond de terre est un sable jaune mêlé de chaux, recouvrant une couche de glaise ; le climat, dit-on, est très favorable à la culture, il faut remarquer que Mattawan est situé sur la même latitude que Trois-Eivières, et comme il se trouve plus à l'ouest je serais porté à croire que la belle saison y commence aussi tôt et y finit aussi tard qu'à Montréal ; toujours est-il que ces jours-ci nous avons eu une chaleur tropicale. Le Syndicat du Pacifique, qui a acheté le Canada Central, continue cette ligne de chemin de fer jusqu'à Callender au nord-est

du lac Nipissing, et les chars se trouvent à passer à travers" la mission du lac Talon. Le pays, sans être plat, n'est pourtant pas montagneux, c'est une contré 3 dans le genre des cantons de l'est, ou bien, je suppose, dans le genre des terres situées sur les bords de la Rouge à M. Labelle. Enfin c'est un pays tout à fait propre à la colonisation ; et il serait à souhaiter que les Canadiens, au lieu d'émigrer aux Etats- Unis, s'emparassent, tandis qu'il en est encore temps, de ces belles terres, et assurassent ainsi au haut de l'Ottawa sa part d'influence française et catholique.

Le jeudi, 28 juillet, fut un jour de fête pour tout le canton à deux lieues à la ronde. Tous avaient revêtu l'habit du dimanche, aucun catholique ne se serait permis de travailler sur la ligne du chemin de fer, les colons arrivaient de huit milles au fond des bois. Us ont bâti cet été même une jolie chapelle, de cinquante pieds sur trente, couverte en bardeau ; la petite église se remplit littéralement. Il y eut messes à différentes heures, confirmation, confessions, instructions l'avant-midi, instructions l'aprèsmidi. J'ai prêché, il va sans dire ; Monseigneur pour sa part a fait quatre ou cinq sermons en français et en anglais. Ces pauvres gens, qui n'ont pas souvent l'avantage d'assister aux offices de l'église, se montraient si avides de la parole de Dieu qu'il n'y avait pas moyen de les rassasier. Avant de se séparer d'eux Monseigneur les félicita sur leur empressement à élever une maison pour le culte divin, il espérait qu'avant longtemps ils seraient en état de faire vivre un curé résident. " Défrichez vos

terres, ajouta-t-il, que ce soit là le but de tous vos efforts, vous gagnerez plus qu'à travailler au service des étrangers. Reculez la forêt, et bientôt vous vivrez à l'aise, libres, heureux sur vos propriétés. Soyez en garde contre le blasphème, ce péché malheureux, qui attire les malédictions de Dieu sur les établissements naissants ; fuyez l'ivrognerie et le luxe, qui ont ruiné tant de familles et les ont réduites à la pauvreté." Monseigneur baptisa la nouvelle mission du nom de Sainte-Philomène.

Vendredi, Monseigneur dit la messe à 5|- h. a. m. et donna la bénédiction papale ; la chapelle était encore remplie. Puis nous prîmes le bateau pour le retour ; nous descendions le courant, le voyage fut bien moins pénible que l'avant- veille. Nous ne fîmes que trois portages, nous sautâmes les autres rapides. C'était toute beauté de voir notre bateau emporté avec la rapidité de la flèche, bondissant comme un taureau à l'épouvante au milieu des flots écumants ; de voir les vagues s'élancer en courroux et venir se briser sur les flancs de notre esquif ; de passer sur le bord de l'abîme, d'effleurer un récif, de contourner un écueil. Le cœur bat, la bouche se tait, la respiration est suspendue, un saisissement s'empare de tout votre être : c'est sublime.

A Y h. p. m., nous étions à Mattawan. Monseigneur fit son entrée solennelle, les chemins étaient balisés déjeunes pins aux têtes arrondies, tous les fusils du pays étaient dehors, jamais de ma vie je n'ai entendu résonner sur le timpan de mes oreilles une semblable mousquetade.

Mattawan est situé au confluent de la rivière de ce nom et de l'Ottawa. Il y a vingt ans ce n'était qu'un rocher recouvert d'une épaisse forêt ; les voyageurs et les hommes de chantiers étaient les seuls habitants qui, pendant une saison de l'année, fréquentaient ces rivages. Aujourd'hui Mattawan est un joli village, renfermant environ soixante-dix familles (1) ; les maisons en sont propres et coquettes. On y voit une résidence des RR. Pères Oblats, un couvent, un hôpital, une église catholique, une église protestante, et une prison dont la construction a coûté plus de trois mille piastres. Le gouvernement d'Ontario a fait bâtir sur la rivière Mattawan, pour les piétons et les voitures, un beau pont d'environ six cents pieds de longueur. Deux missionnaires y résident habituellement ; pour le moment ce sont les RR. PP. Déléage et Eméry. (2) Leur zèle s'exerce sur une étendue de pays de plus de soixante-dix milles, ils ne peuvent suffire à l'ouvrage ; ils auraient besoin d'assistance, il est à espérer qu'on pourra la leur procurer avant longtemps. Au couvent cinq religieuses de la communauté des sœurs de charité d'Ottawa dispensent l'éducation à une centaine d'enfants, filles et garçons ; leur hôpital, cette année, a reçu environ cent cinquante patients. L'église catholique est située sur le sommet d'une colline qui domine tout le village ; elle a dû

(1) Aujourd'hui Mattawan contient près de deux cents feux. C'est l'entrepôt du commerce de ces contrées. Le Pacifique Canadien y a fait construire une gare considérable.

(2. Actuellement les missionnaires sont au nombre de cinq, les PP. Poitras, Nedelec, Thérien, Cahill et Legault.

être agrandie de moitié, elle mesure maintenant 80 pieds de long sur trente de large (1). Toutes ces améliorations se sont faites par souscriptions volontaires ; plusieurs paroissiens, paraîtil, se sont montrés d'une très grande générosité. Mais personne n'a plus fait pour l'avancement de Mattawan que M. Noah Timmens.

Son activité et son esprit d'entreprise ont créé ce village au matériel ; «on esprit de foi et sa charité lui ont assuré depuis longtemps les secours de la religion.Pendant sept ans sa maison et sa table ont été la maison et la table du missionnaire. Honneur à ce brave citoyen !

Hier et aujourd'hui, 30 et 31 juillet, nous avons donné les exercices d'une véritable mission : deux sermons dans l'avant -midi, deux sermons dans l'après-midi, confessions, préparation des enfants à la confirmation, visite au cimetière, etc. Monseigneur, dans ses instructions, a insisté surtout sur les marques qui distinguent la véritable Eglise de Jésus-Christ, sur la mission que l'Eglise a reçue d'enseigner, sur l'importance qu'il y a d'avoir de bonnes écoles catholiques.

Ce matin toute la paroisse en masse, hommes, femmes et enfants, est venue chercher Monseigneur à la maison des pères ; la procession, croix en tête, au bruit de la fanfare, a défilé par les principales rues du village, a traversé le pont de la Mattawan, et a serpenté sur le

(1) L'année dernière, 1884, les Pères ont fait bâtir tout près de l'église un joli presbytère à deux étages, qui a 46 pieds sur 37, avec une cuisine de 32 sur 18. Cette année les sœurs se proposent d'y transporter leur couvent et leur hôpital.

flanc de la colline pour se rendre à l'église, la nef s'est trouvée trop étroite pour contenir la foule, près d'une centaine d'hommes ont dû rester à l'extérieur ; l'église était ornée de tentures de diverses couleurs et de couronnes de verdure ; la messe du second ton fut chantée par un chœur bien exercé, il y eut cérémonies de la confirmation, messe pontificale, bénédiction papale : jamais Mattawan n'avait vu tant de splendeur.

Le Rév. P. Pian, supérieur de ces missions, est arrivé du lac Témiscamingue ; demain nous remontons avec lui dans son canot d'écorce. Je me recommande à vos bonnes prières afin que je n'aille pas au fond de quelque rivière servir de pâture aux poissons. Monseigneur était parti très inquiet au sujet de la santé de M. l'abbé Duhamel ; les nouvelles qu'il a reçues à son retour du Lac Talon l'ont grandement soulagé. J'espère que vous êtes remis des fatigues de votre jubilé ; pour moi, le grand air, la solitude des forêts, le grandiose de ces paysages et l'obligeance de Monseigneur l'évêque d'Ottawa vont me procurer de toutes les vacances qu'un professeur puisse souhaiter, la plus belle, la plus agréable et la plus utile.

Croyez que je demeure toujours avec la plus haute considération, Monsieur le Grand-Vicaire,

Votre très dévoué et très obéissant serviteur.

De Mattawan Témiscamingue

Témiscamingue — Entrée au port. — Un temps fait exprès. — A la Demi-Charge. — Notre canot. — Habileté des sauvages. — Les portages. — Rapide des Erables et rapide de la Montagne. — A la cordelle. — Un homme qui compte. — Le paysage. — L'heure du repas. — Le Long Sault. — Un naufrage. — Le rapide des Fourneaux. — La prière du soir. — Le lac Témiscamingue. — La rivière Ghippewa et la rivière de Montréal. — A la voile. — Deux aimables compagnons. — Le pèlerinage.

Témiscamingue, 2 août 1881.

Monsieur le G-r and- Vicaire,

Voyez-vous là-bas, sur les eaux, ces deux pointes qui s'avancent en face l'une de l'autre et ferment le lac presque entièrement ; sur l'une s'élève un fort de la Compagnie de la Baie d'Hudson, sur l'autre une chapelle et une couple de maisons : c'est la mission de Témiscamingue.

Au soleil couchant, notre canot, voile déployée, bannières au vent, glisse sur la crête des vagues et fait son entrée solennelle dans le port. Les canotiers chantent : En roulant ma boule, en roulant ; deux volées de coups de fusils

saluent Sa Grandeur ; tous les sauvages, hommes et femmes, sont à genoux sur le rivage. Les Rév. PP. Laverlochère et Mourier, les FF. Biais, Cahill et Debigarré sont là, au débarcadère, pour recevoir Monseigneur, et tous ensemble nous nous rendons à la maison des Pères, où nous attend la plus douce, la plus franche et la plus joyeuse hospitalité. Mais n'empiétons pas, chaque chose en son temps, la visite pastorale n'aura lieu à Témiscamingue qu'au retour d'Abbitibi ; donc, au retour les détails sur cette mission.

Vraiment, nous avons eu un temps fait exprès : beau soleil, grand air, bon vent, pas trop de maringouins, force bonne humeur, pas de brûlots, brise délicieuse, etc. ; un orage hier, à l'improviste, sans nous avertir, nous est bien tombé sur le dos, mais c'était pour rafraîchir la température. Nous ne souhaitons qu'une chose, c'est que le voyage continue comme il a commencé.

Monseigneur a quitté Mattawan hier vers 8 h, a. m. Pour faire honneur à Sa Grandeur, le capitaine Mulligan mit son vapeur à notre disposition pour remonter la caravane jusqu'au pied d'un rapide, à deux milles environ audessus du village ; les principaux citoyens de l'endroit, ainsi que les Pères de la mission, avaient pris place à bord. Le vapeur ne monte pas plus haut que la demi-charge, ainsi nommée de ce que, le sault n'étant pas très difficile, les voyageurs ne sont obligés de faire le portage que de la moitié de leur charge.

A la tête du rapide nous nous installâmes dans notre nouvelle embarcation, un grand

hV LAC ABBITIBI. 31

canot d'écorce, mesurant 30 pieds de long sur 5£ de large, pimpant, frais peinturé, conduit par huit gaillards d'Algonquins à l'œil vif et au bras nerveux, portant sur la proue le drapeau blanc signé d'une grande croix rouge, et sur la poupe le drapeau rouge avec le monogramme blanc et immaculé de Marie. On y avait préparé des sièges, hauts et larges, aussi confortablement qu'on aurait pu le faire dans un salon; nous étions assis trois de front, et il y avait de la place pour un quatrième. Outre les huit rameurs, nous étions sept passagers, sans compter un quart de sucre et tout le bagage, ce qui faisait un poids de pas moins de 3000 livres. Quand on pense qu'une pareille charge n'est séparée de l'abîme que par quelques planchettes, quelques écorces et un peu de gomme ; quand on songe que le moindre écueil secret suffirait pour ouvrir une voie d'eau dans les flancs de ce frêle esquif, il y aurait de quoi faire frissonner, si l'on ne savait que ces canots peuvent porter jusqu'à 6000 livres, et si l'on ne connaissait l'habileté et l'expérience des Sauvages sur les lacs, les rivières et les rapides.

Voyez comme ils plongent et retirent leurs avirons lestement, comme les coups sont vigoureux, comme ils frappent les eaux en cadence ! L'homme de l'avant, le regard fixe comme celui du lynx, semble sonder les profondeurs de la rivière ; celui de l'arrière, debout à son poste, en deux coups d'aviron, au besoin, fait tourner le canot bout pour bout.

Les rapides sont nombreux : à 11 h., nous sommes à celui des Erables, à 3 h. à celui de

la Montagne. Le premier est court, violent et fougueux ; l'autre plus long, plus calme et plus majestueux.

Nous faisons portage, c'est-à-dire que nous transportons nos individus à l'autre bout des rapides, par terre, à pied, suivant un sentier généralement battu, et de ce temps-ci bordé de framboises, de bleuets, de fruits de toutes sortes. Ces portages ont cinq arpents, dix arpents, vingt arpents, le plus considérable a un mille et demi de longueur. Ces marches aux différentes heures de la journée, au lieu d'être un inconvénient, ne servent qu'à délasser nos jambes fatiguées de la position plus ou moins gênante du canot.

Pendant ce temps-là les hommes montent le canot à la cordelle. Ils s'attellent les uns à la suite des autres à une longue corde et ils courent sur les grèves, sautent de cailloux en cailloux, grimpent par-dessus les arbres renversés et passent à travers les broussailles, pendant que deux de leurs compagnons restés dans l'esquif, avec leurs avirons ou de longues perches, le tiennent droit au milieu du courant et l'empêchent de se heurter contre les écueils. Dix fois par jour ces pauvres gens sont obligés de se jeter à l'eau, quelquefois jusqu'à la ceinture, mais ils n'en font aucun cas ; pourvu que le soir ils aient un bon feu pour faire sécher leurs habits, et une bonne tasse de thé pour se fortifier et donner du ton à leurs nerfs, c'est tout ce qu'ils demandent.

Le temps passe le plus agréablement du monde. Nous avons deux compagnons de voyage tout à fait charmants, le Kév. P. Pian, su-

AU LAC ABDITIBI. 33

périeur de ces missions d'en haut, apôtre chez les Sauvages depuis vingt ans, et M. Rankin, bourgeois de la Compagnie de la Baie d'Hudson à Témiscamingue. lequel a parcouru ces parages en tous sens, depuis les bords du lac Supérieur jusqu'aux glaces du Labrador. Chacun raconte son histoire, " qui a beaucoup vu a beaucoup à dire aussi " ; l'une donne naissance à l'autre, c'est un vrai feu roulant ; il y en a de toutes les couleurs, des sérieuses et des badines. Monseigneur, pour sa part, en a plein son sac, il est inépuisable.

A propos d'histoire, savez-vous la réponse ingénieuse que donnait samedi dernier un enfant de la confirmation, à Mattawan ? Monseigneur lui demandait : " Qu'est-ce qu'un évêque ? " — " Un évêque, répond l'enfant, c'est un homme qui compte." Pas si bête, le petit ! Pour le récompenser, le P. Pian a exigé qu'on lui donnât une image.

Vous savez que j'ai emporté toute une bibliothèque ; jusqu'ici j'ai lu les Plaidoyers de MM. Hamel et Lacoste, ainsi que les sociétés secrètes, par Claudio Jannet. Du reste, pour ne pas nous ennuyer, nous n'aurions qu'à nous coucher nonchalamment sur nos sièges et à considérer le panorama qui se déroule sous nos yeux : cette rivière dont l'aspect et les beautés varient à chaque pas, ces baies sombres et profondes, ces montagnes tantôt à la pente douce, tantôt coupées à pic, dont les flancs sont couverts d'arbres aux espèces les plus différentes et aux couleurs les plus variées. Oh ! qu'elle est belle et grande la nature, quand on la considère dans son état primitif et sauvage, à peu

près telle qu'elle est sortie des mains de son Créateur,

L'heure du repas arrivée (et elle arrive souvent dans ces contrées, aujourd'hui elle est revenue cinq fois), " ho ! ho ! ho ! à terre ! " murmure le sauvage de l'avant. Chacun saute sur la grève, l'un allume le feu, l'autre court chercher du bois, l'autre fait rôtir ou brûler les grillades, l'autre prépare le thé, un thé fort comme de la lessive, un thé rouge noir, vous diriez un rhum de la Jamaïque. Il se boit sans lait et sans sucre, il n'en est que meilleur. Y a-t-il rien d'aussi bon que de savourer un gros morceau de lard, assis sur une roche, avec une assiette sur les genoux. ? Nos estomacs sont inrassasiables. Allez demander à M, Latour, de Hull, qui fait chantier sur la Chippewa, ce qu'il en coûte de pain, de beurre et de sirop pour rencontrer des appétits comme les nôtres.

Le lac Témiscamingue se décharge dans l'Ottawa, par une succession de rapides qui, se prolongeant sur un espace d'environ sept milles, portent le nom générique de Long Sault. Ici l'aspect change complètement, les paysages sont moins grandioses, mais ils sont plus coquets ; les rives sont basses, les montagnes s'éloignent quelque peu pour former à distance un fond de tableau ; à leur pied s'étend une plaine où croissent çà et là des pins isolés, on y voit des prairies avec leur tapis de gazon, les grèves sont de sable jaune, les baies sont verdoyantes, des arbres de moyenne futaie descendent leurs branches jusqu'à la surface des eaux. L'œil se repose avec délices sur cette agréable variété.

Vers 5 h., en prenant le Long Sanlt, le canot donna sur une pierre et se fit une large déchirure, on aurait pu y passer un chapeau. Quel contretemps ! Un blanc se serait découragé, du moins il aurait juré, sacré, tempêté, blasphémé. L'enfant des bois est plus calme, il est plus raisonnable. Vite de jeter le bagage sur les pierres, de tirer le canot à sec et d'examiner la blessure ; puis les voilà à rire, à rire et à rire encore. Ils avaient été sérieux toute la journée, cet accident les mit en bonne humeur. Il est admirable de les voir travailler ensemble, pas une dispute, pas une remarque, pas un reproche, pas d'avis à temps et à contre temps, chacun obéit sans mot dire à V homme de V avant, qui est considéré comme le chef de l'expédition. Sur ses ordres l'un court dans le bois pour lever une écorce de bouleau, un second allume le feu, un troisième apporte la poêle avec la gomme d'épinette. Tout le monde met la main à l'œuvre. Poser une pièce au canot, l'enduire de gomme liquéfiée, la recouvrir d'un morceau de toile, y déposer une seconde couche de gomme, ce fut l'affaire d'un instant. Une heure après le naufrage, le vaisseau était radoubé, et nous remontions le courant à force d'avirons.

Nous nous arrêtâmes pour passer la nuit veTS le milieu du Long Sault, au rapide des Fourneaux, sur une côte de gravier, à l'ombre de grands pins. Trois tentes furent dressées ; et pendant que nos sauvages préparaient le repas du soir, je me plaisais à considérer mes pieux compagnons, le chapelet à la main, allant et venant sur ces grèves embaumées, se promenant comme de mystérieux fantômes à travers

la demi-obscurité de la nuit tombante : on aurait dit les bons génies de ces lieux solitaires.

Après souper, vers 10 h., un sauvage cria : anamiata, anamiata ! la prière, la prière ! Tous tombent à genoux autour du feu qui s'en va mourant, et dont les flammèches en serpentant montent se perdre dans l'obscurité des airs. Un d'entre eux entonne VAve 3Iaris Stella en sauvage, les autres répètent et les échos de la nuit répondent ; puis la prière se fait aussi en Algonquin et elle se termine par le chant d'un cantique. Chacun se retire à son lit, nous sous nos tentes, les sauvages à la belle étoile. La nuit est fraîche, il y a peu de maringouins, nous nous endormons au bruit monotone du sault bouillonnant.

" Lève, lève," il n'est que 4 h.; à Y h. nous sommes sur les bords du grand lac. Témiscamingue veut dire eau profonde ; en effet, paraîtil, il n'en cède rien, pour la profondeur, au lac Supérieur lui-même. Depuis sa décharge jusqu'ici, à la mission, c'est-à-dire sur une étendue de quatorze ou quinze lieues, on dirait plutôt une grande rivière, large d'un mille à deux milles ; mais en remontant à la tête du lac, la largeur en devient plus considérable, elle est de huit milles environ. Yous diriez qu'il est couché en travers d'une chaîne de montagnes qui se serait ouverte violemment sous l'action d'un tremblement de terre, pour former le bassin de cette vaste nappe d'eau. Yous apercevez au loin devant vous sept à huit mamelons aux croupes arrondies, couchés régulièrement les uns à côté des autres, et séparés par des baies plus ou moins profondes, ce

AU LAC ABBITIBL 37

qui donne une foule de points de vue magnifiques. Sur le côté est la nature a été fortement bouleversée ; on y voit des rochers abrupts de plusieurs centaines de pieds de hauteur, dans le genre de ceux que les touristes admirent au Saguenay. Mais ne vous laissez pas tromper par les apparences. Il n'y a que les bords de l'immense réservoir qui soient hérissés de hautes montagnes ; si vous suivez les vallées qui partent du lac, après avoir contourné trois ou quatre collines qui vont toujours s'éloignant les unes des autres, vous arrivez à des pays unis tout à fait propres aux travaux de la charrue, ou à des plaines qui s'étendent à perte de vue.

En remontant le lac, sur la droite, vous rencontrez la rivière Chippewa, qui décharge les eaux et descend les billots du grand lac Chippewa, et sur la gauche la rivière de Montréal. D'où lui vient ce nom ? est-ce de la haute montagne à deux têtes qui s'élève sur ses bords ? ou bien cette rivière était-elle pour les voyageurs qui venaient de la baie d'Hudson le chemin pour descendre à Montréal ? Pour moi sub judice lis est.

Cette après-midi le vent était bon. Nos sauvages coupent un petit cèdre de dix-huit pieds et en font un mât qu'ils fixent au canot avec des cordes ; ils y hissent une grande voile de quinze pieds sur sept ; les avirons sont tirés de l'eau et dorment sur les sièges et " Filez, filez, ô mon navire, car le bonheur m'attend làbas."

Il est près de minuit, avec votre permission je vais aller prendre mon sommeil. Nous par-

tons demain pour Abbitibi, le P. Pian vient avec nous. M. Rankin nous accompagne, j'en suis bien aise, c'est un vrai gentilhomme et un compagnon tout à fait amusant dans le voyage. Le grand et beau canot qui nous a amenés de Mattawan est une faveur de son obligeante bonté ; il nous faut le laisser ici pour en prendre un plus petit, afin de faire plus facilement les portages de la hauteur des terres ; ce second canot est encore fourni par M. Rankin.

Nous avons souvent parlé de votre pèlerinage à la bonne Sainte- Anne, et tous ici souhaitaient qu'il fût un succès. — Bonsoir et au revoir.

Je demeure avec la plus grande considération, M. le G-rand- Vicaire, votre très dévoué et très obéissant serviteur.

De Témiscamingue a Abbitibi.

Chez M. Henderson. — Le Stella. — Notre équipage sauvage. — Une mine d'argent et de plomb. — Au fond du lac. — Chansons canadiennes. — Chez M. McBride. — Le tabernacle de Moïse. — Le rapide des Quinze. — Qu'est-ce qu'un portage. — Le plus beau des soirs sur le lac des Quinze. — La plus belle des nuits. — Le plus beau des matins. — Le temp.e de la nature. — Le lac Barrière et la rivière Ennuyante. — Une demi-journée longue sur le lac Long. — M. Bankin. — Le lac des Vases et la Hauteur des terres. — Une nuit froide et pluvieuse. — La route à vol d'oiseau. — Le lac des Iles. — Le lac Okotegami. — Une forêt de pavillons. — Un clou mal cogné.

Abbitibi, 7 août 1881.

Monsieur le Grand-Vicaire,

Nous sommes arrivés à Abbitibi hier, samedi, à six heures du soir ; nous avions quitté Témiscamingue mercredi. La distance entre ces deux missions est d'environ cent chiquante milles, à travers lacs et rivières ; nous l'avons parcourue en trois jours et demi, ayant couché trois nuits sous la tente. Nous sommes ici les hôtes de la compagnie de la Baie d'Hudson, et le bourgeois du poste, M. Henderson, se montre plein de déférence pour Sa G-randeur.

Mercredi, à 2 h. p. m., deux steamers en écorce de bouleau nous attendent dans le port ; je dis deux, car nous eûmes la bonne fortune d'avoir jusqu'au bout M. Kankin pour compagnon de voyage. Monseigneur, M. Rankin et moi, nous montons dans le Stella ; le Rév. P, Pian et M. Robert prennent place à bord de l'autre embarcation qui n'est pas encore baptisée. Le beau grand canot qui nous a montés de Mattawan se nomme Chief ; ces noms sont inscrits en lettres enluminées sur le haut de la pince reluisante de peinture et de vernis.

"Voulez-vous faire connaissance avec notre équipage, je vais vous le présenter. D'abord à tout seigneur, tout honneur : à l'avant se trouve notre pilote Okocin, puis à l'arrière notre gouvernail, "W. Cromalty ; nos rameurs sont Masinikijik, ce qui veut dire Nuages au firmament, Joachim et Jean TVabekijik, c'est-à-dire Ciel sans nuages ; enfin un jeune métis, Pierrot Thivierge. Dans l'autre canot, sous la direction de Pieu (Pierre) Pénassi et de "W. Pétras, rament M. Harry, le fils de M. Rankin, qui fréquente les écoles de Toronto et qui vient à Abbitibi pour faire un tour de vacances, M. W. Clauston, commis du fort à Témiscamingue qui s'en va résider à Abbitibi, J. Stanger, M. Thompson et J. Poison, ces trois derniers métis écossais. Tous ces rameurs ont le bras vigoureux. A chaque coup d'aviron vous sentez sous vous le canot s'élancer et bondir ; du matin au soir les deux pilotes ont l'œil fixé à dix pas à l'avant, et debout à l'arrière les deux gouvernails, un grand aviron à la main, rament avec une ai-

sance et une dignité que vous ne pouvez vous lasser d'admirer.

Il fait chaud, le soleil darde ses rayons sur nos têtes, nous voguons à l'ombre de nos parapluies. M. Rankin fait faire à ses hommes un détour de quelques milles pour aller montrer à Monseigneur une mine d'argent et de plomb ; c'est là, parait-il, une grande marque de déférence de la part du bourgeois ; " car, remarque le P. Pian, c'est la première fois à ma connaissance que M. Rankin a dévié de la ligne droite." MM. "Wright et Currier, d'Ottawa, ont acheté ces gisements miniers et y ont fait exécuter certains travaux d'excavation, mais la mine ne peut guère payer tant que le transport du minerai sera aussi difficile ; si jamais un chemin de fer se construit de Nipissingue à Pemikan, à la tête du lac Témiscamingue, alors elle pourrait fort bien donner à ses entreprenants propriétaires des rendements considérables.

Nous cinglons toute l'après-midi vers le nord, le lac va toujours s'élargissant, la nappe d'eau finit par avoir huit à neuf milles d'une rive à l'autre ; au soleil couchant nous entrons dans une baie sur les bords de laquelle se trouvent de grandes prairies naturelles. Les frères Yerret et Moffat y sont à faire leur foin, ils en couperont vingt-cinq tonnes qu'ils mettront en w ulons, et au premier vent favorable, sur un grand chaland ils le transporteront à la mission, à 20 milles plus bas.

Nous entrâmes dans la baie en faisant retentir les échos d'alentour des anciennes chansons canadiennes ; du reste ce n'est pas la première

fois, et ce ne sera pas la dernière. Dans ces pays d'en haut, ces chants semblent être l'accompagnement indispensable du voyage ; tons les connaissent, Français, Anglais, Sauvages. M. Rankin n'a pas chanté une seule chanson anglaise, mais il ne s'est pas passé un jour sans qu'il n'ait répété En roulant ma boule ; Alouette, plie alouette; Par derrière chez ma tante, etc. Nos sauvages ont chanté Un canadien errant traduit en leur langue ; mais le plus souvent ils entonnaient Y Ave Maris Stella ou de pieux cantiques.

A 9 h. nous arrivons chez M. Angus McBride, propriétaire d'une jolie ferme qu'il cultive à son profit, et en même temps employé de la Compagnie de la Baie d'Hudson. Plusieurs familles de métis écossais sont là réunies ; il y a prière du soir en commun, à la belle étoile ; tous comprennent l'anglais ; M. Robert commence son ministère en récitant le chapelet. On nous offre à coucher dans une maison ; mais, instruits par une dure expérience et craignant puces et punaises, nous préférons dormir en paix sous la tente, sur le haut de la côte, rafraîchis par la bise du lac.

Le lendemain, à 4 h., Monseigneur dit la jaesse dans une maison préparée à cet effet ; deux jeunes sapins étendent leurs branches audessus de la table transformée en autel ; des bouquets de fleurs sauvages répandent leur parfum. Les femmes, comme aux jours de Moïse, ont apporté leurs joyaux et leurs bijoux pour orner le tabernacle du Seigneur, et les colliers de perle pendent aux branches verdoyantes ; les deux drapeaux flottent à la porte, et

la maison s'emplit d'une foule pieuse, avide d'assister aux saints mystères et de contempler leur évêque, la plupart pour la première fois. Après la messe, Monseigneur leur donna, en anglais, des conseils pleins d'à-propos pour leur conduite chrétienne au milieu des devoirs et des obligations de la vie ; puis nous continuâmes notre route. Une grande chaloupe montée par une trentaine de personnes nous reconduisit jusqu'au premier rapide, à un mille plus haut.

Nous venons de reprendre le cours de l'Ottawa et nous sommes arrivés au pied du rapide des Quinze, c'est-à-dire des quinze portages. Quinze fois il nous faut débarquer, décharger sur la grève, porter à bras bagage et canot, puis rembarquer pour aller débarquer de nouveau, quelquefois seulement à cinq arpents plus loin. Le plus long de ces portages peut avoir un mille, d'autres n'ont guère qu'une centaine de verges. Une fois, afin de raccourcir la route, nous quittons la rivière pour aller tomber, par un portage impossible, dans le lac l'Epervier ; puis, au moyen d'un second portage plus impossible encore, nous revenons à l'Ottawa. Les côtes en général sont basses et tout à fait agréables dans leurs détours, dans leurs caprices et bizarreries. Nous avons traversé la chaîne des Laurentides qui continue à s'étendre vers l'ouest du côté du lac Supérieur ; du lac Témiscamingue à Abbitibi nous ne rencontrons qu'une seule montagne, et encore passons-nous à une journée de marche de ce pic isolé. Le rapide des Quinze peut avoir comme quatorze milles de longueur ; nous l'avions attaqué à 7

li. du matin, et il était 6 h. du soir lorsque nous pûmes nous reposer, nous laver les pieds avec délice et prendre notre souper à la tête du dernier portage. Ce fut la plus dure journée du voyage ; cependant nous n'étions pas trop fatigués, et Monseigneur a supporté ces marches à travers les rochers et les arbres renversés aussi bien que n'importe lequel d'entre nous,

Nous ne pouvions nous lasser d'admirer la patience et l'habileté de nos sauvages. Trois d'entre eux, après avoir fait avec leur capot une espèce de coussin qu'ils placent sur leur cou, renversent le canot et le chargent sur leurs épaules, l'embarcation pèse près de trois cents livres ; deux marchent en avant, un en arrière ; ils s'avancent à travers les arbres, quelquefois dans un chemin étroit, rempli de cailloux et de précipices, montant, descendant, un vrai sentier de chèvre ; nous avions peine, complètement allèges, à y transporter nos personnes. Les autres s'attèlent au bagage ; ils s'appuient sur le front une large bande en cuir qu'ils appellent leur collier, et à l'autre extrémité ils attachent une grosse caisse qu'ils se renvoient sur les reins ; ils jettent sur la caisse un paquet, puis un autre, puis un autre, et ainsi chargés comme de vrais mulets ils s'élancent à travers les difficultés du portage. Notre bagage est trop considérable pour qu'ils puissent tout le porter d'un seul coup, et à chaque rapide ils sont obligés de faire un second voyage. Cependant vous les voyez toujours gais, contents, de bonne humeur ; vous n'entendez pas un seul juron, pas un seul mot déplacé. Hélas !

AU LAC ABBITIDI. 45

il serait à souhaiter que, sous ce rapport, plus d'un blanc de nos grandes villes fût sauvage.

A Y h. nous laissons l'Ottawa sur la droite, et nous continuons notre route dans une baie du lac des Quinze; elle peut avoir quatre lieues de long sur cinq milles de large. Jamais de ma vie je n'ai vu plus belle soirée. L'air est calme, le temps est frais ; le soleil se couche en colorant d'or et de pourpre les quelques nuages qui flottent à l'horizon, au-dessus de nos têtes le ciel est d'azur ; il souffle une toute petite brise qui se joue dans nos cheveux et fait flotter nos pavillons ; cependant les eaux du lac sont unies comme un miroir, le canot glisse, vole sur la surface liquide ; au loin, tout à l'entour, les arbres semblent se confondre avec les ondes et forment une ceinture de verdure sombre. Personne ne parle, nous n'entendons que le bruit cadencé des avirons. Couchés au fond de nos canots, nous nous délassons des fatigues du jour, nous contemplons, nous méditons. Pour moi, plongé dans une douce rêverie, je me disais : Que Dieu est grand et que ses œuvres sont admirables ! La hache de l'homme n'a jamais dévasté ces forêts, je vois cette grande nature telle que la vit Cartier quand il aborda pour la première fois sur nos rives. Que ne puis-je rester longtemps dans ces solitudes, loin de tout travail pénible, loin des hommes et de leurs discussions acerbes. Ici l'esprit se repose et jouit. — G-are ! gare ! gare ! crie l'homme de l'avant ; nous abordons sur une grève de sable jaune.

La nuit fut aussi belle que le jour. Pendant que nos hommes étaient à préparer les tentes,

j'allai m'asseoir, pour réciter mon chapelet, sur le sommet d'un énorme rocher. La lune laissait tomber sur le lac une longue trainée d'argent ; le silence m'enveloppait de toutes parts, je n'entendais que le bruissement des feuilles dans la forêt, que le clapotis de la vague sur le rivage ; puis bientôt monta vers le ciel la voix douce et sonore des sauvages qui soupiraient leur cantique avant la prière du soir. J'allai me coucher le cœur enivré de suavité et mon sommeil fut rempli de rêves couleur de rose.

Le lendemain le charme n'était pas fini. Nous partîmes à quatre h. L'air était pur, frais et délicieux, l'aurore empourprait l'orient, aux lueurs d'un demi-jour incertain les îles semblaient sortir du sein des eaux ; les herbes et le feuillage imprégnés de la rosée du matin nous envoyaient leurs exhalaisons embaumées. Enfin le soleil se leva radieux comme un roi sur son trône et laissa tomber sur nous des flots de lumière et de chaleur.

A 7 h. nous abordions à un rocher nu, sec et aride. Monseigneur était à jeun ; il tenait à dire la messe ce jour-là, qui est l'anniversaire de sa première communion et de sa confirmation ; de plus l'Eglise célébrait la fête si touchante de Notre-Dame des Neiges. Une tente est dressée sur le galet, la messe ne peut se dire en plein air, le vent éteindrait les lumières. Nous nous découvrons, nous tombons à genoux, les sauvages récitent des prières à haute voix, ils jettent dans les airs les notes joyeuses de leurs X>lus beaux cantiques, pendant que l'évêque, au fond de la tente, murmure les paroles du saint sacrifice ; comme autrefois le grand-prêtre

dans les mystères et le secret du sanctuaire, Monseigneur est presque entièrement caché à nos regards. C'est bien dans une semblable circonstance que l'on peut dire que nous adorons notre Dieu en esprit et en vérité ; son temple est ce vaste univers qui est l'ouvrage de ses mains ; le soleil en est la lumière et le flambeau ; il a tendu les cieux au-dessus de nos têtes comme un pavillon ; et en ce moment les décors de son autel sont ces eaux argentines qui baignent les pieds de ce rocher ; ces îles verdoyantes qui nous environnent, et làbas ces immenses forêts qui ferment l'horizon et forment le fond de ce sublime tableau.

Transporté par ces beautés de la terre et du ciel, j'ai oublié de vous dire que vers 6 h. nous étions passés, au moyen d'uu portage, du lac des Quinze dans le lac Barrière. A 10 h. nous entrons dans la rivière Ennuyante. Certainement celui qui l'a baptisée de ce nom a péché par calomnie; car cette belle petite rivière, large d'environ cent pieds, serpente à travers une épaisse forêt d'épinettes et de cèdres odorants dont les pieds baignent dans l'eau profonde ; et pendant environ deux lieues nous naviguons entre deux hautes murailles de feuillage et de verdure. Le ciel nous apparaît audessus de nos têtes, large d'une aune. Du reste l'ennui se serait-il présenté que M. Eankin l'aurait chassé de suite en sortant de son sac à tout mettre quantité de journaux de toute sorte, le Globe, le Scientific Journal, le Canadian Illvstrated News, etc., et n'avais-je pas pour me défendre contre l'ennemi la Biographie de Mgr Plessis par l'abbé Ferland ?

A midi nous entrâmes dans le lac Long. En effet il n'est pas très large, mais il mérite bien son nom, il est long, très long, surtout quand on le traverse dans toute sa longueur par une pluie battante. Les côtes en sont hautes, ce ne sont pourtant pas des montagnes, il n'y en a plus dans ce pays-ci ; elles s'élèvent en amphithéâtre, au bas croissent des bouleaux et des trembles au feuillage d'un vert tendre; plus haut, en arrivant au sommet, domine une rangée d'épinettes et de cyprès au feuillage sombre. Nous étions à admirer ce mélange et cette disposition de couleur et de verdure, lorsque tout à coup les nuages crevèrent et laissèrent tomber sur nos têtes une pluie fine et glacée qui eut bientôt refroidi notre admiration. Il plut jusqu'au soir ; cependant nous n'eûmes pas trop à souffrir, nous avions un grand prélait, long de vingt-deux verges, qui couvrait en même temps nos bagages et nos personnes jusqu'au cou ; la tête se trouvait à l'abri du mauvais temps sous le parapluie ; même je mis la mienne, avec les coffres, sous le prélart, et je m'endormis bercé dans mon canot comme l'enfant dans son berceau.

Ce prélart bienfaisant était une nouvelle faveur de M. Rankin. Ce bourgeois est un chief factor, c'est-à-dire un des dix qui forment dans le pays le conseil du gouverneur de la Compagnie de la Baie d'Hudson. Il a gagné ses épaulettes à force de travail, de persévérance et d'énergie. Il est très agréable par sa conversation, ses histoires et ses chansons. Pour les reparties il n'y a que Monseigneur qui peut lui tenir tête, depuis longtemps j'ai jeté ma langue

aux chiens et j'ai abandonné la partie. Ce monsieur connaît tous les missionnaires depuis le Labrador jusqu'au lac Supérieur, plusieurs même sont ses amis intimes. Certainement le plaisir d'avoir passé plusieurs jours en sa compagnie restera un des plus beaux souvenirs de notre voyage.

Après avoir fait un portage dans la boue (ce qui n'est pas plaisant surtout pour ceux qui ont perdu leurs claques, et devinez qui a pu perdre les siennes ?), après avoir traversé un petit lac aux eaux blanchâtres, appelé le lac des Vases, nous arrivons à la hauteur des terres où nous campons un pied dans la province de Québec, l'autre dans le territoire du Nord- Ouest.

Il fait froid, il pleut toujours, les maringouins sont enragés, les brûlots brûlent, l'herbe est trempée de rosée, la terre est humide et les pieds aussi ; il faut faire de la boucane pour chasser ces chiens de maringouins, nous étouffons dans la fumée, en vérité ce n'est pas encourageant d'aller se mettre au lit dans cet état. Heureusement que la bonne humeur a résisté au mauvais temps. " Nous devons être heureux, disait Monseigneur, de souffrir quelque peu, afin de mieux comprendre quelles sont les misères et aussi quel est le mérite de ces pauvres missionnaires qui passent leur vie dans ces pénibles voyages." Le lendemain samedi, de gros nuages noirs nous menaçaient de nouvelles ondées: mais le soleil levant les eut bientôt dissipés, il réchauffa l'atmosphère et nous donna un jour fait à souhait, dont nous jouîmes d'autant plus que nous avions

craint la pluie davantage. Nous étions comme ce malade qui, après s'être tordu dans les douleurs de la colique disait: "Oh! que j'aime cela, les coliques, moi ; oh ! que j'aime cela ! — Eh ! pourquoi donc ? — On est si bien quand elles sont passées.

Samedi, à 5 h. a. m., portage de la hauteur des terres. De m'entendre énumérer tous ces portages, vous êtes peut-être plus fatigué que nous l'étions nous-mêmes à les faire. Voyons, allons, courage, je vais vous les énumérer tous d'un seul coup, et ce sera fini. A cinq h. nous traversons un lac dont le nom est inconnu aux rameurs de notre canot ; à *7 h. nous entrons dans la rivière Serpent, qui déroule ses méandres à travers les joncs et les roseaux ; à 8 h. nous voguons sur le lac des îles ; à 10 h., par deux portages, nous arrivons à une rivière d'un arpent de large, qui nous conduit vers midi au lac Okotegami ; à 4 h. p. m., nous sautons du lac Okotegami, par le portage de la danse, dans une rivière qui porte ses eaux au lac Abbitibi, le terme de notre voyage.

Le lac des Iles est on ne peut plus pittoresque : à chaque pas le paysage change, vous découvrez de nouveaux chenaux, la vue s'étend, s'élargit, se rétrécit, vous diriez une toile aux couleurs et aux dessins variés qu'on déroule sous vos yeux. Yoyez là-bas ces îlots tantôt plus grands, tantôt plus petits, à la forme ronde, couverts d'un bois verdoyant ; voyez ces cyprès, qui çà et là élèvent au-dessus des autres arbres leurs têtes coniques, ne dirait- on pas autant de flèches hardies, de clochetons

gothiques ? Ne dirait-on pas, transportées comme par enchantement dans ces déserts, des églises du moyen-âge, de nouvelles cathédrales de Milan ?

Le lac Okotegami est une belle nappe d'eau de trois à quatre lieues de long sur une couple de large, autant du moins que les îles permettent d'en juger. Un assez fort vent soufflait de l'avant, la houle était grosse, de longues vagues à la crête blanchissante battaient les flancs de l'esquif, le canot léger dansait sur les flots : quel plaisir, quand il n'y a pas de danger, de se sentir ainsi balancer au-dessus de l'abîme !

La rivière qui conduit au lac Abbitibi est large, droite, bien boisée. Voyez-vous à l'entrée du lac cette armée de canots et cette forêt de pavillons : c'est la nation tout entière des sauvages Abbitibis qui vient au-devant de Sa G-randeur. Mais je vous relaterai cette réception dans ma prochaine missive ; il se fait déjà tard et cette lettre doit partir demain matin par M. Rankin qui s'en retourne de suite à Témiscamingue. Nous ne partirons d'ici que mercredi. Nous sommes tous en bonne santé.

J'ai oublié de vous dire ce qui est arrivé à M. Robert sur le lac Barrière. En dormant, il a cogné un clou en dehors du canot, et son chapeau est tombé à l'eau ; vite le petit bateau à vapeur a viré de bord, et l'on a pu pêcher ce pauvre couvre-chef avant qu'il eût complètement sombré. Nous avons plusieurs aventures de ce genre que je vous raconterai de vive voix : l'histoire d'une certaine claque,

d'un certain parapluie, d'un certain talon de botte, etc.

Au revoir, et croyez que je demeure toujours avec le plus profond respect, Monsieur le grandvicaire, votre très humble et très dévoué serviteur.

IY

Abbitibi.

Le jour du départ. — Une marche triomphale. — Le fort et la chapelle. — Entrée épiscopale. — M. Henderson et deux serviteurs de la Compagnie. — Les sauvages à l'église. — Les sauvages sous la tente. — Une messe pontificale avec sermon en algonquin. — Une procession du saint Sacrement. — Une Madeleine dans les bois. — Un sermon pour les protestants. — Le sacrement de confirmation. — Une noce. — • Détails historiques. — Le temps de la mission. — Le pays de chasse. — Sacrifices et bonheur du missionnaire.

Abbitibi, 9 août 1881.

Monsieur le G-rand-Vicaire,

Nous quittons Abbitibi une journée plus tôt que je vous l'avais annoncé dans ma dernière lettre. Nous partons aujourd'hui mardi, 9 août, à deux heures après-midi, et nous devrons nous trouver à Témiscamingue samedi soir.

Je reprends le fil de ma narration là où je l'ai interrompu. Donc toute une flotte de canots d'écorce nous attend à l'entrée du lac ; il y en a une cinquantaine, montés par plus de deux cents sauvages ; à l'avant et à l'arrière de chaque canot s'agitent, à l'extrémité de longues perches, des pavillons de toutes grandeurs et

oi VOYAGE

de toutes couleurs. Dans ce pays, pas de fête complète si on ne brûle quelques livres de poudre ; en conséquence, Monseigneur est salué par des décharges cent fois répétées. Le Rév. P. Nédelec et le bourgeois du fort, M. Henderson, serrent la main à Sa Grandeur, et nous prenons le chemin de la mission, à petits coups d'aviron, dans une marche lente et majestueuse. Tous les esquifs s'avancent de front comme des soldats alignés pour l'exercice, aucune pince n'empiète sur sa voisine, seulement le canot amiral, celui de l'évêque, en marque d'honneur, a le pas sur les autres d'une dizaine de pieds. Les squaws et leurs jeunes filles manient l'aviron comme les hommes. Tout près de nous un enfant de deux ans était attaché par des lacets sur sa planche ; pour l'empêcher de pleurer, sa mère lui avait mis dans les mains un petit aviron d'un pied et demi, et le marmot nageait tout joyeux dans l'intérieur du canot. Chez nous on amuse les enfants avec des petits chevaux et des poupées, ici avec des avirons, c'est bien là ce qu'on peut appeler de la couleur locale.

Nous avons une demi-lieue pour nous rendre à destination, et de loin, nous apercevons près des eaux, sur une presqu'île qui s'avance dans le lac, la chapelle dont le clocher en ferblanc brille aux rayons du soleil, et le fort de la Compagnie de la baie d'Hudson. La maison du bourgeois est une habitation bien convenable, avec une galerie sur le front, à demi cachée derrière une rangée de trembles plantés avec symétrie ; devant la porte principale se trouve un jardin où l'on voit oignons, navets,

choux de siam et gadeliers avec leurs grappes en maturité ; à côté se trouvent six grands bâtiments qui servent de magasin, de hangars et de logements pour les employés de la compagnie. A trois arpents de là trône la chapelle, sur une élévation qui domine le fort ; on y arrive par une montée rapide et les galets, par leurs couches superposées, servent comme de marches naturelles. Elle a 42 pieds sur 20, et à l'arrière est accolée une petite sacristie dont le missionnaire fait sa résidence pendant les jours de la mission. Au-dessus du fort, en signe de réjouissance, flotte le pavillon anglais, ce drapeau rouge que le commerce et la puissance britanniques promènent par toute la terre, rule Britannia over land and over seas; devant la chapelle flotte le drapeau français, cet antique protecteur du droit et de la faiblesse, dont la mission est de monter la garde aux portes du Vatican. Hélas ! que les temps sont changés ! mais espérons que bientôt reviendront des jours meilleurs.

Pendant que je me perds dans mes descriptions le canot a filé ses nœuds et nous voici arrivés au quai de la compagnie. Monseigneur revêt la magna cappa, et, comme c'est la première fois qu'il visite cette mission, il s'avance sous un dais préparé pour la circonstance ; le chemin est bordé de balises ; les sauvages, après avoir sauté sur la grève, courent s'agenouiller sur le passage de Sa G-randeur, puis ils suivent en procession, chacun portant sa bannière ou son pavillon. Le Rév. Père Nédelec attend avec l'eau bénite à la porte de l'église, et Sa Grandeur fait son entrée solennelle au chant du Te

Deum, selon toutes les cérémonies prescrites au Rituel Romain. Le petit temple est pimpant de propreté, des branches de sapin le tapissent à l'extérieur, et l'intérieur est orné de guirlandes de verdure qui courent sur les murailles. Pour un endroit si éloigné au fond des bois, je puis dire sans exagération que c'est un petit bijou ; la voûte, toute neuve, est en planche d'épinette, la nef est séparée par deux rangées de colonnes, les fenêtres en ogive ont leurs vitraux de couleur, l'autel est paré de jolis bouquets artificiels, et le petit clocher possède sa cloche, dont la voix argentine, répétée par les échos sur les eaux tranquilles du lac et dans la solitude des forêts profondes, appelle pieusement à la prière.

Nous avons nos appartements à la maison du bourgeois,Monseigneur, M. Robert et moi ; les deux Pères Oblats couchent à la sacristie, mais ils viennent prendre leurs repas avec nous. M. Henderson s'est montré d'une politesse qu'on ne peut surpasser. Sa maison et sa table ont été mises à la disposition de l'évêque et de sa suite. Un quai considérable et dispendieux avait été construit à l'occasion de la visite épiscopale, et pour aller au-devant de Sa Grandeur le grand canot de la compagnie avait revêtu une toilette toute fraîche. Depuis trois jours c'est grande fête au fort, et pour leur permettre d'assister aux offices religieux, on donna congé à tous les employés. Parmi ces serviteurs de la compagnie on remarque un vieux canadien de Sorel, au type antique, du nom d'Aubichon, qui est dans ce pays depuis quarantecinq ans ; il pleurait de joie en s'agenouillant

aux pieds de Monseigneur. Je dois mentionner aussi M. Miller, garde-magasin, homme de confiance, tout à fait dévoué aux intérêts de la mission.

Lundi, après souper, vers 8 heures, Monseigneur alla présider la prière du soir, ce qu'il avait fait aussi dimanche et samedi. Les sauvages commencent par chanter un cantique, ils disent le chapelet, ils finissent par un ou deux cantiques. Ils aiment à chanter, et ils chantent bien. Les hommes et les femmes, assis les uns du côté de l'évangile et les autres du côté de l'épitre, alternent à tour de rôle. La plupart ont à la main leur livre de prières, ils savent tous lire, à l'exception de quelques vieillards. Ces sauvages sont habillés à l'européenne, la seule différence qu'il y a dans leur costume avec celui des gens de nos campagnes, c'est que les femmes, en général, se recouvrent la tête d'un mouchoir. Ils sont habillés proprement, on n'en voit point en haillons. Ils se tiennent bien dans l'église, et leur maintien plein de respect indique assez qu'ils comprennent ce qu'est le temple du Seigneur.

Il y a 371 sauvages attachés à cette mission, ils sont présents pour la plupart ; quelques-uns cependant ont dû rester au fond des bois, dans leur pays de chasse et de pêche, faute de vivres pour faire le voyage. La paroisse est grande, plusieurs centaines de milles carrés, et il n'est pas facile à un moment donné de rassembler tous les paroissiens.

Les sauvages sont campés sur la grève entre le fort et l'église ; ils ont dressé leurs tentes de toile blanche çà et là, sans ordre ; les canots

sont renversés sur le rivage ; vous diriez l'armée des Hellènes qui, après avoir tiré ses carènes sur la plage troyenne, est assise sous les murs d'Ilion. L'habitation n'est pas grande, huit pieds sur huit ; le ménage n'est pas considérable, un coffre, quelques couvertes, une poêle, une marmite ; rien de plus commode quand il faut déménager ; dans un quart d'heure un propriétaire a plié bagage et il emporte tout son avoir au fond de son canot. Quand il veut se passer de toutes les superfluités des coutumes et de la civilisation, c'est extraordinaire comme l'homme peut vivre de peu. Comme ces jours-ci sont des jours de repos complet, sans travail, ni pêche, ni chasse, il est intéressant de considérer à la porte de leur tente les femmes qui jasent, les enfants qui jouent, et les hommes qui fument leur pipe solennellement, heureux comme des rois sur leur trône. Je souhaiterais autant de tranquillité d'esprit et de contentement de cœur au czar des deux Russies.

Dimanche, à 10 h. a. m., il y eut messe pontificale avec diacre, sous-diacre, prêtre assistant, maître de cérémonies. Vous pouvez vous imaginer si ces pauvres enfants des bois ouvraient de grands yeux, la plupart n'avaient jamais vu d'évêque. La richesse des habits, l'éclat des couleurs, la majesté des cérémonies, la magna cappa, la mitre, la crosse, tout les jetait dans l'admiration. Pendant la messe le peuple ne chante en latin que la réponse au Dominus vobiscum et, comme le disait un fort helléniste, le Kyrie eleison ; tout le reste, Gloria, Sanctus, Agmis Dei, se chante en sauvage. Immédiate-

meut avant l'office, Monseigneur lut en algonquin son sermon d'entrée, il commençait en ces termes : " Ni nidjanisitok saiakienagok " migwetch nin ina kige Manitou iki chawe- " nimetch kitehi pi wabaminagok," ce qui veut " dire : Mes enfants que j'aime, merci je dis à "' Dieu par qni j'ai été favorisé de venir vous voir." Les sauvages ont bien compris Sa Grandeur, et ils étaient heureux d'entendre leur premier pasteur leur parler dans leur langue. Dans une circonstance semblable un sauvage se plaignait au Père en disant : " Pourquoi Monseigneur ne nous parle-t-il pas hors de l'église, il est savant en sauvage. — Il sait lire, répond le Père, il ne sait pas parler. — Comment ça ! moi, j'ai appris à parler avant que d'apprendre à lire." Et il ne pouvait comprendre comment on peut lire une langue qu'on ne sait pas.

Dans l'après-midi, à 3 h., il y eut procession solennelle du saint Sacrement. Un reposoir avait été préparé avec des branches de sapin dans une prairie à quelques arpents de la chapelle. La bannière de la sainte Vierge marche en tête ; suivent sur deux lignes les femmes, les petits garçons, puis les hommes ; vient ensuite sous le dais le saint Sacrement porté par Monseigneur ; de chaque côté du dais marche une escouade de soldats improvisés qui de temps en temps nous assourdissent de leurs détonations. Au reposoir le Tantum ergo est chanté en sauvage, on revient par le même chemin. Certainement le Rév. Père avait raison de l'ordre et de la décence qui avaient régné pendant toute la cérémonie.

La procession fait époque dans la vie du sauvage, il y tient, sans elle la mission ne serait pas complète. Tout le monde y assiste. Cette fois une femme paralysée de ses jambes, pour ne pas y manquer, était portée sur le dos de son mari ; le spectacle pouvait paraître un peu comique, mais il n'en était pas moins édifiant. Cette pauvre femme demandait sans doute pardon de ses peccadilles passées. Elle avait été sorcière, et encore sorcière de première force, puisque, tout infirme qu'elle était, elle réussit à ensorceler un jeune homme qui l'épousa. Elle ne s'en tint pas là ; elle persuada à son beau-frère, plus jeune qu'elle d'une vingtaine d'années, de V enlever dans toute la force du terme, puisqu'il lui fallut la dérober sur ses épaules ; et pendant des années, hiver et été, il la porta comme sa croix à travers les rochers et les forêts. La mort du premier mari est venue rétablir les choses dans leur ordre, et depuis l'ancienne sorcière mène une vie tout à fait édifiante. C'est bien à de tels époux que s'applique cette parole du maréchal de Saxe qui disait : " Je soutiens qu'il n'y a que six sacrements, car tout le monde doit savoir que le mariage et la pénitence n'en font qu'un."

Dimanche soir, à la prière, les protestants firent demander à Monseigneur s'il voulait bien leur donner une instruction en anglais. Sa Grandeur le fit volontiers et en termes on ne peut plus heureux. Elle expliqua cette vérité, que c'est Jésus-Christ qui nous instruit, il le fait par les saintes Ecritures ; mais, comme le dit saint Jean, tout n'est pas dans l'Ecriture, Jésus nous instruit encore par la tradition ; et

AU LAC ABBITIBI. Cl

c'est l'Eglise qui, de même qu'elle nous conserve les livres saints, nous transmet la tradition pure et intacte.

Lundi et mardi matin, à la messe de *7. h., Monseigneur donne la confirmation. Avant et après la cérémonie, au milieu d'un profond silence et de l'attention la plus grande, il fait les remarques de circonstance en lisant son masanaigon, c'est-à-dire son papier. Quatrevingt-dix sauvages reçoivent avec piété le sacrement qui fait les forts ; la plupart sont des personnes d'un certain âge, ou des vieillards. Car, en général, ici les enfants ne font pas, comme chez nous, leur première communion à dix ou onze ans ; leur intelligence ne s'ouvre que plus tard aux choses d'en haut, ils n'ont pas d'occasions fréquentes de s'instruire, et le missionnaire, avant de les admettre à la table sainte, doit leur laisser le temps de former leur vie aux habitudes chrétiennes. Cependant il est à remarquer que dans cette mission il n'y a plus un seul infidèle.

Lundi après-midi, Monseigneur fait une visite dans toutes les tentes ; partout on le reçoit à genoux, avec les plus grandes marques de respect et de contentement. Pendant ces trois jours, chaque fois que Sa Grandeur se rendait à la chapelle ou en revenait, il était édifiant de voir grand nombre de sauvages se précipiter sur son passage et s'agenouiller pour recevoir sa bénédiction, ils ne se relevaient qu'après avoir fait un grand signe de croix. A ceux qui ont été confirmés le matin ou qui doivent l'être le lendemain, Monseigneur donne un chapelet, aux petits garçons une médaille, et une image

aux petites filles. Il fallait voir si ces pauvres gens étaient contents et de la visite et du présent ; de toutes les bouches on entendait migwetch, migwetch : merci, merci. Le lendemain tous les petits garçons que nous rencontrâmes portaient leur médaille suspendue au cou.

Le dernier exercice de la mission, ce matin, a été une grand'messe de requiem, suivie de la visite à la paroisse des morts, au cimetière. Le ciel est sombre, l'herbe est humide, le vent gémit. Oui, dormez en repos, cendres des ancêtres, pendant que vos enfants se disperseront dans les bois. Onze mois durant, vous n'entendrez que le silence, aucun pas ne passera sur vos têtes, personne ne s'agenouillera sur vos tombeaux. Que vos os reposent en paix ! Requiescatit in pace.

Pendant notre séjour ici, il s'est fait quatre baptêmes et deux mariages. Il y aura noce ce soir. Deux sauvages sont venus demander au bourgeois s'il avancerait à crédit les vivres nécessaires pour faire fricot ; sur sa réponse affirmative ils sont allés de tente en tente demander à chaque chef de famille ce qu'il fournirait pour le repas. L'un a promis une loutre, l'autre une martre, un autre un castor, etc. De plus, ce soir, paraît-il, outre que la marmite bouillira, il y aura nimiwin, c'est-à-dire grand bal. Les sauvages ne dansent plus la guerre ni la médecine ; mais, quand l'occasion s'en présente, comme plus d'un Canadien, ils ne dédaignent pas de danser la noce. Cependant, depuis qu'ils sont chrétiens, leurs danses sont devenues simples et modestes ; et, ce qui ne

parle pas peu en leur faveur, ils ne connaissent ni la ralse ni la polka.

Cette mission d'Abbitibi doit remonter bien haut ; sans doute elle a vu dans ses commencements les anciens pères Jésuites. Après la conquête, elle a été visitée par les Messieurs de Saint-Sulpice ; M. Bellefeuille y est venu le premier en 183*7 et 1838. Depuis, M. Poiré et le défunt grand vicaire Moreau ont poussé leurs courses apostoliques jusqu'ici. On voit avec plaisir le portrait de ce dernier appendu aux murs de la sacristie. Les Eév. Pères Oblats se sont chargés de la mission en 1844 ; cette année-là, Abbitibi vit le Père Laverlochère, ce vétéran des missionnaires de la Baie d'Hudson. Il ne trouva ici absolument aucun édifice religieux. Le cahier des baptêmes, mariages et sépultures porte les signatures des RR. PP. Déléage, Pian, Lebret, G-uéguen et Nédelec.

Le P. Nédelec est le missionnaire actuel de ce poste, il le visite depuis treize ans ; c'est un apôtre plein de zèle, d'activité et de mouvement. L'été il se rend à Abbitibi et descend jusqu'à Albany sur la Baie d'Hudson à environ quatre cents milles plus au nord, et l'hiver il fait les missions des chantiers. Il aime ses sauvages et ïl pousse loin pour eux sa charité et sa condescendance. Il ne veut pas qu'on les gronde. " Avec des reproches, dit-il, on n'en fait rien de bon. Le sauvage, tout sournois et rancunier qu'il soit, ne connaît pas l'impatience et elle lui déplaît fort chez les blancs. Au contraire on le relève et on le soutient avec de bonnes paroles et du sucre."

Tous les printemps, au commencement de juin, les sauvages d'Abbitibi sortent de leurs bois et viennent au Fort de la Compagnie vendre leurs pelleteries, c'est le temps de la mission. Ils restent campés autour de la chapelle pendant une quinzaine de jours, et ils y resteraient volontiers plus longtemps si le missionnaire n'était appelé ailleurs pour porter les mêmes secours spirituels à une autre partie de son troupeau. Ce sont pour lui quinze jours d'un travail incessant. Il s'agit d'entendre les confessions, de catéchiser les enfants, d'instruire les adultes, de faire les baptêmes, de bénir les mariages, d'enseigner à lire et à chanter : pas de repos ni le jour ni la nuit.

Après ces deux semaines d'exercices spirituels, fortifiés par la parole de Dieu et le pain eucharistique, les sauvages reprennent le chemin de leur pays de chasse. Ils ont en propriété chacun leur part de la forêt sur une étendue de dix milles, de vingt milles, de quarante milles carrés ; ils sont familiers avec les limites de leurs domaines respectifs comme un habitant de nos campagnes connaît les lignes de sa ferme. La pêche, la chasse aux bêtes errantes et voyageuses comme l'orignal et le caribou, enfin toute chasse nécessaire pour le soutien de l'existence, sont libres partout ; mais pour la chasse des pelleteries précieuses, comme celle des castors, des martres, des visons qui cherchent et trouvent leur vie dans un rayon assez circonscrit, personne ne doit empiéter sur le terrain de ses voisins. Après qu'ils ont satisfait aux exercices de la mission, les Pères

aiment mieux les voir dispersés dans la forêt que réunis en village. Ils vivent tranquilles, seuls avec leurs familles dans leurs wigwams, et par cet isolement ils échappent à bien des périls, surtout aux excès de l'ivrognerie et aux fréquentations dangereuses. Vraiment Dieu a pour ces sauvages fidèles des grâces toutes spéciales ; il est étonnant que n'ayant l'occasion de voir le missionnaire qu'une seule fois par année, ils puissent se conserver aussi bien dans la foi et la pratique du bien. La prière du cœur simple et humble pénètre les nues. Le divin Pasteur connaît ses brebis et ses brebis le connaissent, il les conduit dans de gras pâturages.

C'est bien ici, sur le théâtre même de leurs travaux, que l'on comprend mieux les sacrifices qu'ont à faire ces courageux missionnaires. Voyager par tous les temps pendant des mois entiers, recevoir sur les épaules les pluies d'orage et la fureur des tempêtes, marcher tout le jour avec des habits mouillés de part en part, dormir sur la terre humide durant les nuits froides du printemps et de l'automne, être exposé à la voracité d'une nuée de maringouins dévorants, faire de rudes portages à travers les montagnes ou bien jusqu'aux genoux dans l'eau glacée, vivre seul, pendant la plus grande partie de l'année loin de la société de ses frères ; voilà quelques-unes des privations et des souffrances qu'entraîne après elle la vie apostolique dans ces forêts.

Cependant, malgré tout, le missionnaire paraît joyeux, content, heureux ; c'est que le bon-

heur a sa source, non dans les jouissances extérieures, mais dans la paix du cœur et le repos de la conscience. Les hommes ont été rachetés au prix des souffrances et du sang d'un Dieu ; les apôtres ont converti le monde par leurs labeurs et leur martyre ; dans l'économie de la Providence rien n'est changé. Aujourd'hui encore il n'y a que les sacrifices, les souffrances et la mort aux douceurs de ce monde, qui puissent amener les peuples infidèles des ténèbres de leurs erreurs aux lumières de la foi.

Sur ce, je me tais et demeure comme toujours avec le plus profond respect, M. le G-rand- vicaire, votre très dévoué et très obéissant serviteur.

D'Abbitibi a Témiscamingue.

Un foyer de famille. — Une promenade d'amateurs. — Adieux aux Ni nidjanisilok. — Une épitre sur écorce de bouleau.— Une chasse à l'ours. — Abbitibi mutlon. — Agréments du voyage. — Limites de la Province. — Le royaume du pin blanc. — La patrie des caribous et celle des orignaux. — Une soirée poétique. — Notre bibliothèque. — Un pays de colonisation. — Au Nord ! — La forteresse de notre nationalité. — Steamship "Chasseur." — Le serpent de Virgile. — Les habitants de la solitude. — Une visite de brûlots. — Une belle région agricole. — La Rivière Blanche et la Rivière du Diable. — Une tempête en miniature. — Une procession.

Témiscamingue, 14 août 1881.

Monsieur le G-rand-Yicaire,

Nous voici de retour au grand Témiscamingue, en bonne compagnie, en plein petit Canada ; car nous trouvons ici réunis cinq Pères et cinq Frères de la société des Oblats de Marie Immaculée.

Des circonstances incontrôlables ont exigé quatre jours pour revenir, au lieu de trois que nous avions pris pour aller, ce qui a fait de notre voyage d' Abbitibi à Témiscamingue une vrai promenade d'amateurs.

Mardi, à 2 h. p. m., Monseigneur se rendit à la chapelle et fit ses adieux à ses enfants qu'il aime beaucoup, Ni nidjanisitok. Nous récitons l'itinéraire pour attirer sur nous le regard de Dieu et la protection des anges ; puis après avoir salué le bourgeois, les employés de la compagnie et tous les sauvages réunis sur la grève, nous descendons dans le Stella qui se balance sur la vague. Deux coups d'aviron nous poussent au large, et nous partons en agitant nos chapeaux comme signe d'adieu, au bruit des échos et des tonnerres qui répètent cinquante décharges de fusil. Oui, adieu ! bons sauvages ; contents, heureux de la visite de votre évêque, fortifiés par les dons du Saint- Esprit, retournez dans vos pays de chasse, et que, au premier printemps, la prochaine mission vous retrouve réunis autour de votre mekatéokonaié, autour de votre Robe noire, dans l'enceinte de votre jolie chapelle.

Notre canot partait seul, M. Rankin avait dû retourner dès lundi matin. A 5 h., nous étions arrivés au portage de la Danse. En mettant le pied sur le rivage, nous apercevons une patte d'ours, encore toute fraîche, fixée à l'extrémité d'un bâton avec une écorce de bouleau sur laquelle il est écrit "M. Rankin a tué un ours. A tous ceux que les présentes regardent, avis est donné de faire attention à l'autre côté du portage."

En effet, comme nous l'apprîmes plus tard, en arrivant à l'embouchure de la rivière, M. Rankin et ses hommes aperçurent un ours qui

se détachait du rivage, ayant entrepris de traverser à la nage sur la rive opposée. Ils le laissèrent s'engager dans le courant assez loin pour que la retraite lui devînt impossible, puis ils se dirigèrent sur lui à force d'avirons. L'ours rebroussa chemin, mais quand il se vit serré de trop près, il se retourna, et, la gueule béante, les yeux en feu, de sa grosse main il essayait de saisir le canot pour le renverser. Les hommes le tenaient à distance et en respect à grands coups de hache sur les pattes et sur la tête ; à la fin, avec un couteau attaché au bout d'une longue perche, M. Eankin lui porta au cœur un coup mortel. La pauvre bête, vomissant des flots de sang par les narines gagna le rivage, pour aller expirer à quelques arpents dans les broussailles. Quelles émotions nouvelles, fortes et profondes on doit éprouver dans une semblable lutte ! cependant, je vous l'avouerai franchement, je n'ai point regretté de n'avoir pas rencontré d'ours.

De l'autre côté du portage se trouvait à l'adresse de Monseigneur une lettre sur papier, cachetée dans une enveloppe en écorce ; elle était conçue en ces termes : "A Sa Grandeur Monseigneur Duhamel, Portage de la Danse. M. Eankin présente ses compliments à Sa Grandeur et au parti épiscopal ; il espère qu'ils voudront bien accepter l'humble offrande d'un compagnon de voyage. Bon mouton d'Abbitibi." Soigneusement déposés sur des écorces de bouleau, sous un abri de feuillage, nous trouvâmes deux gros quartiers de ce mouton d'un nouveau genre qui, pour les repas

suivants, fournit à notre cuisine des grillades succulentes et d'excellent bouilli.

Pour revenir d'Abbitibi, comme pour y aller, ce sont dans le voyage les mêmes charmes et les mêmes agréments. Canot qui glisse léger sur la surface des eaux, conversations agréables, réflexions plus ou moins philosophiques, discussions sur un point de théologie, lectures distrayantes, récitation du saint office sous le regard de Dieu au sein d'une grande nature, flots de lumière versés par un soleil prodigue, vastes nappes d'eau sur ces lacs aux rivages lointains, rivières capricieuses, saults blanchissants d'écume, îles pittoresques, rochers aux formes bizarres, côtes découpées en dentelle de verdure ; air délicieux, fraîches matinées, souffle de la bise, journées chaudes et vivifiantes, exhalaisons embaumées des cèdres et des sapins odorants, repas champêtres sur les pierres du rivage ; courses effrénées dans les bouillons irrités des rapides, marches à l'ombre sous une voûte de feuillage dans une route facile ou par un sentier abrupt ; soirées calmes et tranquilles, silence des bois profonds, ciel brillant d'étoiles, lune qui reluit sur le miroir des grands lacs, tableaux mystérieux, arbres altiers qui mirent leurs têtes superbes dans les eaux transparentes, feu qui pétille à travers les ombres, chant pieux des cantiques et prières du soir, échos sonores qui chantent et prient avec nous, sommeil au grand air, quelquefois gouttelettes de pluie qui tombent monotones sur la toile de la tente pendant que vous reposez chaudement enveloppé dans vos cou-

AU LAC AnBITIBI. 71

vertes ; enfin, partout, dans le ciel, sur la terre et sur l'onde, c'est une réunion, une variété d'incidents et de beautés naturelles qui récréent le regard, reposent l'esprit et réjouissent le cœur.

Nous filons toujours. La hauteur des terres, en cet endroit, se trouve être la limite entre la province de Québec et la province d'Ontario, ou plutôt le territoire qu'Ontario prétend s'annexer. L'hiver dernier la ligne a été tirée par un parti d'arpenteurs envoyés conjointement par les gouvernements des deux provinces sœurs.

Là aussi se termine le royaume du pin blanc qui règne en maître dans toute la vallée de l'Ottawa. De l'autre côté de la ligne, sur les bords du lac des Iles, du lac Okotegami et du lac Abbitibi, les arbres ont perdu de leur hauteur et de leur grosseur. On trouve bien encore ça et là des épinettes aux proportions considérables, mais elles font exception ; cependant il paraît que, au sud et à l'ouest du lac Abbitibi, sur une lisière de plus de cent milles, la forêt reprend sa richesse, son exubérance et sa vigueur.

A la hauteur des terres finit la patrie des orignaux pour faire place à celle des cariboux qui poussent leurs troupeaux voyageurs jusqu'aux glaciers de la mer du Nord. Le bon Dieu, qui a donné un pays à chaque peuple, semble avoir fixé son domaine propre à chaque race d'animaux sauvages. Il a voulu que toute la terre fût habitée.

Nous arrivons jeudi, à 6 h. p. m., au lac des Quinze. Il est statué, paraît-il, que nous naviguerons sur ce beau lac, toujours dans une auréole de poésie, d'arc-en-ciel et de soleil couchant. La bise du soir, après les chaleurs de la journée, rafraîchissait nos fronts brûlants, et notre canot dansait sur la lame. Il faisait bon, au sein de ces paysages enchanteurs, sous les reflets de cette douce lumière, de lire " La descente des Iroquois dans l'île d'Orléans." "Le rêve d'une jeune Huronne" et quelques pages " d'Evangéline." La poésie de la nature donnait l'intelligence de l'inspiration et de l'enthousiasme qui échauffaient le cœur et l'imagination du poète dont nous lisons les vers harmonieux.

Je me suis vraiment applaudi de la bonne idée que j'ai eue de faire une trouée dans votre bibliothèque avant de partir. Nous avons " Tout pour Jésus," par Faber ; " Biographie de Mgr Plessis," par Ferland ; " Les Canadiens de l'Ouest," par Tassé ; " Les sociétés secrètes," par Claudio Jannet ; " Philosophie de l'histoire contemporaine," par le P. Deschamps ; " Les libertés populaires au moyen-âge," par Gruérin ; " Les plaidoyers de MM. Hamel et Lacoste en faveur de l'Université Laval ; " " Fabiola," par "Wiseman ; " En canot " par le juge Kouthier, les " Essais poétiques," par Lemay, etc. Ces livres sont étalés sur le bagage dans le canot, il y en a pour tous les goûts. Rien d'agréable comme ces lectures de voyage, libres, nonchalantes, faites entre deux conversations, interrompues sans scrupule pour contempler une

haute montagne qui porte sa tête dans les nuages, ou un lac immense aux rives inconnues.

Le sol autour du lac des Quinze, est uni, sans montagnes, sans rochers, tout à fait arable, il m'a paru d'excellente qualité ; les bois qu'il produit sont le pin blanc, l'épinette, le cèdre, le sapin, le tremble et le bouleau ; en plus d'un endroit j'ai vu de l'érable et du merisier. Ces terres sont-elles propres à la culture et à la colonisation ? Je n'en doute pas ; des personnes qui sont depuis longtemps dans ce pays l'affirment. Remarquez que nous ne sommes pas ici plus au nord que le lac Saint- Jean, la saison d'été est aussi longue qu'à Québec, les fermes qui sont ouvertes sur les bords du lac Témiscamingue produisent toutes sortes de légumes et de céréales. Qui sait si dans cinquante ans la race canadienne n'aura pas étendu ses rameaux jusque dans cette partie de son domaine, si ces beaux lacs ne seront pas entourés de riches campagnes aux moissons dorées, si ces rivages ne seront pas bordés de villages florissants et de villes superbes, si ces eaux ne seront pas sillonnées par des bateaux à vapeur qui écouleront les produits d'un commerce considérable ?

Le Nord, voilà le champ ouvert à l'activité et au développement des Canadiens-Français, Eux seuls aimeront à y vivre. Les populations étrangères que l'émigration transatlantique vomit tous les ans par milliers sur nos bords, préféreront toujours se diriger vers les prairies

de l'ouest où les premiers travaux de défrichement sont moins pénibles. La vigueur de nos colons ne recule pas devant les arbres de la forêt, le climat leur est salutaire, et leur tempérament est fait à la rigueur de nos hivers. Sachons profiter du mouvement colonisateur qui agite le pays, que le gouvernement ouvre de bonnes voies de communication, même qu'il ne craigne pas de pousser des lignes de chemins de fer dans les régions de l'intérieur, et avant longtemps le surplus de notre population aura remonté le cours de toutes les rivières, échelonnant des établissements continus sur les rives du Saint-Maurice, de la Rouge, de la Lièvre et de la G-atineau. Bientôt de courageux colons, après avoir pénétré la chaîne des Laurentides, parviendront aux immenses plateaux de la hauteur des terres, et dérouleront une succession non interrompue de paroisses depuis la vallée du lac Saint- Jean jusqu'aux rivages lointains du lac Témiscamingue.

Dans ce temps-là la patrie canadienne, restreinte au midi et au sud-ouest, s'étendra vers le nord, embrassant des espaces plus vastes que ceux qu'elle occupe aujourd'hui. Le Nord sera notre domaine, la forteresse de notre nationalité. Quelle puissance au monde pourrait anéantir ce peuple, homogène, jeune et plein de sève, défendu par cette position isolée, à l'extrémité d'un continent, position inexpugnable qui fait ressembler le Canada français à une île bordée de toutes parts par d'énormes banquises, redoutées de l'envahisseur, — Mais revenons à nos forêts.

Celles que nous traversons en ce moment ne connaissent pas encore les coups de la hache destructive, les chantiers ne sont pas arrivés jusqu'ici. Cependant dernièrement les marchands de bois ont acheté des limites jusqu à la hauteur des terres, et ils se proposent de les exploiter avant longtemps. Même, afin d'éviter le rapide des Quinze où les billots seraient exposés à tant de retards et d'accidents, on parle de pratiquer un canal, en s'aidant du cours de quelque rivière, depuis la tête des Quinze jusqu'au lac Témiscamingue. L'hiver dernier, des arpenteurs du gouvernement seraient venus explorer le terrain dans ce but.

Jamais je ne passai de meilleure nuit qu'à la tête des Quinze. La tente est dressée sur la pierre, une couverte est étendue sur ce solide matelas, la valise sert de traversin, sur la valise on met un oreiller, et sur l'oreiller sa tête. Puis enroulé dans une chaude couverte, sur ces Témiscaming feathers, comme disait le grand vicaire O'Connor, sur ce duvet de Témiscamingue, vous dormez jusqu'au matin du sommeil du juste, ou, ce qui est tout un, du sommeil du missionnaire.

Vendredi, à 8| h. a. m., nous entreprenions le premier portage des Quinze, et à 5 h. p. m., notre canot se balançait fièrement au pied du dernier rapide ; nous avions pris deux heures de moins que pour monter. Aussi nous avions pour nous le courant et une température plus îïaiche ; de plus nous sautâmes quelques rapides, la frêle embarcation bondissait sur la

vague écumante. Une fois entre autres un flot irrité s'élance par-dessus bord, et voilà du coup les lits, les pains, la blague à tabac et le census du P. Nédelec à la nage au fond du canot. C'était la troisième fois que ce pauvre " recensement des tribus sauvages " sur lequel le bon Père veillait comme sur la prunelle de ses yeux, manquait de se noyer. Hélas ! la malice humaine est sans pitié ; c'était un malheur, et nous en rimes à nous en tenir les côtes.

A l'avant-dernier rapide nous trouvons sur la côte, dans une enveloppe en écorce de bouleau, une nouvelle lettre à l'adresse de Monseigneur. ' Le steamship Chasseur, de la ligne H. B. en route pour le retour, a passé ici, mercredi à 9. 30 a. m., tout le monde bien. Les machines travaillent admirablement. Course à toute vapeur, quantité de charbon à bord. Signé, le capitaine." Ligne H. B. veut dire : ligne de la Compagnie de la Baie d'Hudson. M. Eankin, en souvenir sans doute de l'heureuse chasse à l'ours qu'il avait faite sur la rivière Abbitibi, venait de baptiser son beau canot neuf du nom de " Chasseur."

Pour nous, nous ne vîmes aucun ours. Le seul ennemi de la race humaine que nous rencontrâmes sur notre passage fut un serpent qui traversait à la nage la rivière Mattawan ; il déroulait, comme aurait dit Virgile, ses anneaux tortueux sur la surface de l'onde tranquille. Mais il ne dardait aucunement sa langue sifflante dans sa gueule béante, et il ne s'attaqua à aucun Laocoon ; au contraire, par tous les

moyens, il cherchait à s'enfuir, lorsque notre gouvernail, un parent sans doute de l'homme de la fable, lui cassa la tête de son aviron, en lui faisant à peu près cette harangue :

Symbole des ingrats ! être bon aux méchants C'est être sot ; meurs donc : ta colère et tes dents Ne me nuiront jamais.

Deux fois, au pied des rapides, pendant que les hommes transportaient le bagage, avec une ligne, nous prîmes notre déjeuner. De temps en temps nous apercevions au fond des baies de nombreuses bandes de canards qui prenaient leurs ébats. Nous aurions bien aimé les voir à la broche ou au fond de la marmite, mais la difficulté était de les approcher. Une fois nous entreprîmes d'en poursuivre une couvée, la mère en tête, à la vitesse de douze milles à l'heure. Enfin après une course effrénée, au moment où nous croyions les tenir, les coquins nous échappèrent, les uns en se perdant dans le bois, les autres en plongeant sous les eaux ; et un seul tomba sous les coups des avirons. Nous renonçâmes à la chasse, le métier ne payait pas. De temps en temps aussi, des mauves au blanc plumage nous suivaient sans crainte et sans défiance, voltigeant autour de notre canot. Trois fois nous aperçûmes, planant au haut des airs, un aigle aux ailes étendues qui poursuivait sa course majestueuse. On nous montra, tout-à-fait à la tête d'une épinette élevée, en coiffant le sommet comme d'une énorme couronne, le nid aérien où le roi des oiseaux nourrit ses jeunes aiglons. Lagente

ailée voltige de branche en branche et égraine dans les airs ses notes variées ; elle égaie de ses chansons ces immenses solitudes enveloppées, quand elle se tait, dans un silence profond, vaste et morne.

Vendredi, nous passâmes la nuit à l'endroit où l'Ottawa se jette dans le lac Témiscamingue. M. McBride mit généreusement sa maison à notre disposition ; mais, comme il faisait chaud, nous préférâmes dormir sous la tente. La nuit fut splendide, j'eus tout le loisir d'admirer la lune argentée et les étoiles scintillantes : tous les brûlots du pays, je crois, s'étaient donné rendez-vous dans notre tente ; à deux heures, ne pouvant plus tenir en place, je me levai et j'attendis le jour en me promenant sur le rivage silencieux. Au lever du soleil, Monseigneur célébra la sainte messe dans la même maison où il l'avait dite quelques jours auparavant.

Autour de chez M. McBride il y a une trentaine de familles écossaises, métisses et sauvages. Une dizaine de fermes sont en opération. Monseigneur reçut la visite de deux jeunes gens, du nom de Burwash, autrefois de Saint- Eugène, qui ont pris des terres dans les environs et qui sont très contents de leur sort. La terre est excellente, la moisson a la plus belle apparence, déjà les blés sont parvenus à leur maturité. Tout près d'ici, sur les bords de la rivière La Loutre et de la rivière Blanche, il y a de l'espace pour jeter dix paroisses, et pourquoi pas vingt ? Le gouvernement est sur le point de faire arpenter, un peu plus au sud-

est en descendant sur le lac, deux townships qui sont déjà marqués sur la carte, le township G-uigues et le township Duhamel. Un bateau à vapeur doit naviguer sur les eaux du Témiscamingue dès l'année prochaine ; il sera sans doute destiné surtout à remorquer le bois qui sortira des chantiers, mais en même temps il servira à écouler les produits de ces fermes lointaines. (1)

Au fond du lac Témiscamingue arrivent en trépied trois grandes rivières de trois côtés différents, l'Ottawa au milieu, la rivière Blanche sur la droite et la rivière La Loutre sur la gauche. La rivière Blanche a trois embouchures, dont l'une porte le nom de rivière du Diable ; c'est ici que la ligne entre Ontario et Québec quitte le cours de l'Ottawa, pour gagner la hauteur des terres. Dans le but de raccourcir notre route, nous remontons la rivière du Diable pour descendre ensuite la rivière Blanche proprement dite. En considérant cette terre d'alluvion et les bois francs qui ombragent les rivages, nous aurions pu nous croire transportés dans une campagne des environs de Montréal, par exemple sur les bords de la rivière l'Assomption ; et après avoir voyagé si longtemps à travers les pins et les épinettes, nos yeux se reposaient agréablement au spec-

(1). Les deux townships sont arpentés, et le gouvernement se propose de faire continuer l'arpentage, cette année, 1885, sur une étendue considérable de pays. Le bateau à vapeur en question, propriété de M. Olivier Latour, navigue sur le lac ; bien plus, une compagnie est organisée pour bâtir un chemin de fer de Callender sur le Pacifique au lac Témiscamingue. L'avenir sourit à cette belle vallée.

tacle des ormes, des frênes et des chênes au feuillage sombre et luxuriant.

Nous vînmes dîner dans une île à trois milles de Témiscamingue. Les sauvages se proposaient de se porter à la rencontre de Monseigneur avec une grande pompe ; mais l'homme propose et Dieu dispose. Il s'élève un fort vent du large, et il est impossible aux canots d'ordinaire dimension de s'aventurer sur la houle ; seul le "Chasseur" de M. Rankin peut tenir la mer, le voici venir au-devant de nous avec le bourgeois à bord. Le spectacle est vraiment grandiose, le lac est sombre, de grosses vagues d'au moins six pieds de hauteur se suivent à perte de vue en renversant leurs sommets blanchissants, vous diriez une armée de chevaux blancs au galop agitant leur crinière. Le canot monte, descend, monte encore et recule avec le flot qui V apporta. Il est beau de voir William Cromalty, avec son œil d'aigle, debout à l'arrière du canot, son grand aviron à la main, prenant la vague tantôt en flanc, tantôt en travers ; au milieu du silence solennel il dit un mot sec et bref, et les avirons se medèrent ; il prononce un autre monosyllabe, et tous les avirons ensemble, mus comme par un ressort, nagent et travaillent dru et fort,

Cromalty a la conscience de sa position, il sait qu'il a dix vies entre les mains. Mais ne crains rien, pilote, tu portes César et sa fortune.

Toute la mission attend à genoux sur la grève, deux cents pavillons flottent au vent, la

mousqueterie ébranle les airs, et une forte odeur de pondre dit comme c'est grande fête à Témiscamingue. La procession se met en marche, nous avançons entre deux rangées de jeunes érables, nous passons sous des arcs de verdure faits avec des branches d'érable. L'érable est partout bienvenu.

Du Canada c'est l'érable chérie, L'arbre sacré, l'arbre de la patrie;

Allons ! assez pour aujourd'hui ; je remets à ma prochaine lettre les détails de la visite et la description de cette belle mission.

Je demeure toujours avec la plus haute considération, Monsieur le grand vicaire, votre très dévoué et très obéissant serviteur.

Page 1