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Au large de l'écueil [microforme]

Le Laurentic, paquebot d’allure altière, remontait gracieusement le Saint-Laurent. Il creusait, dans le calme de l’eau, une entaille qui s’ouvrait de toute la largeur de son flanc. L’écume ruisselait, et une vague énorme, courant sur la surface troublée dans un lourd sommeil, allait porter aux deux rives la plainte du fleuve blessé. La cloche du quart sonne allègrement l’heure de midi : une escouade nouvelle de marins accourt à la manœuvre. Le soleil de juillet alanguit les passagers ; les uns, accoudés au rebord, les autres, paresseux dans les chaises longues, subissent l’enchantement du peysage canadien. L'île d'Orléans étale à leurs regards la merveill® de ses feuillages et de ses grèves. Le phare de Saint- Jean de l’Ile dresse une silhouette blanche sur un quai ancien, et on admire les érables, la coquetterie des maisons groupées autour de l’hum-

ble église. Le clocher flamboyant,

Peu plus loin, sur Ja hauteur, la flèche d

Dame de Lourdes Pointait vers le ciel. On aper-

rme bleue, légèrement indécise de la Grosse-Ile et celle de l’Ile aux Grues,

les rochers Imenaçants des Ilets de Bellechasse, la presqu'île élégante de Saint-Valier, la demeure solitaire tapie dans un nid de verdure de l’Ile Madame. Le transatlantique se hâte vers Qué.

bec ; les rivages, toujours plus près l'un de l’autre, semblent se diriger vers un rendez-vous. Au loin, quelques voiles attendent la brise. Le pilote

songe, avec une étrange volupté, que la machine

frémissante est: docile à ses ordres. On dirait que le Quartier-maître, dont les Jeux reflètent l'infini des mers, poursuit un rêve.

Seuls térioins du mystère que laissait entrevoir le visage hâlé de l’homme à la roue, deux Passagers s’arrétèrent, un moment, émus, silencieux, fascinés, Ce colosse revivait-il ses nau-. frages d'autrefois ? Son imagination le trans- Portait peut-être aux terres lointaines, La vi. sion du village natal lui Souriait-elle à travers

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l'espace ? Se souvenait.il de la dernière caresse de son enfant ou de la dernière étreinte de sa femme ? Etait-ce un de ces poètes au coeur simple dont la magie de l’heure ensorcellait l’Ame ? —Les traits de ce matelot sont étonnants, n'est-ce pas, Mademoiselle ? dit Jules Hébert À celle qui l’&ccompagnait. Ce serait un passionnant modèle pour un sculpteur...

—En effet, nous avons la même impression.

Il y a, dans son attitude, quelque chose de fier, d’un peu douloureux qui m'intrigue.... Vous aviez raison, c’est un Sujet digne de Rodin.

—Les sourcils trop fournis, les épaules trop massives, les mains trop rudes s’effacent : il pense, il sent, cela rayonne, c'est de la Beauté... —Toujours de la Beauté. . ., reprit-elle. Depuis le matin, c'est une ivresse de beauté, Ce Voyage du Saint-Laurent m'enthousiasme. Vous redoutiez de m’avoir trop fait espérer, vous ne m'aviez pas assez promis. Votre fleuve canadien est un noble et grand seigneur et je l’aime.

Et, de nouveau repris par la griserie de la nature, ils se promenèrent. Bien souvent, depuis une semaine, ils avaient ainsi mêlé la cadence de leurs pas. Ignorant tout l’un de l'au-

tre, la veille, Jules Hébert et Marguerite Delorme avaient été réunis par cette intimité spéciale, rapide, impulsive du bord. On dirait que l’Océan grandit les sympathies et les répulsions qui naissent du choc fortuit des êtres humains. Ils s’étaient racontés l’un à l’autre, et déjà, savaient presque tout de leur passé, de leur jeunesse, de leur mentalité, de leurs voyages, de leurs espérances. Elle avait, gravé à jamais dans sa mémoire, le rayon de joie intense qu'avait lancé l’oeil du jeune homme, lorsque les feux de Belle- Isle eurent soudain percé la nuit. Elle l’entendait encore murmurer avec passion : “Que je suis heureux de te sentir, là, près de moi, mon Canada bien-aimé. Je vais donc te revoir, te contempler, te servir encore, Bientôt, nous vivrons ensemble : ma poitrine aspire déjà le souffle qui vient de ton golfe.... Je vous demande pardon, Mademoiselle, je me suis oublié. J’éprouve une exaltation plus forte que ma volonté. Tout l’amour de mon pays me gonfle le cœur: c’est la première fois que jy reviens de si loin. J’ai vécu, là-bas, des heures profondes où le meilleur de moi-même a vibré, où j'ai connu la plénitude de l'existence. J’ai glissé sur l’onde immortelle, le soir, à tra-

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vers Venise endormie ; j'ai vu, des hauteurs du Pincio, le couchant inonder Rome de féerie et de splendeur, et, du sommet du Vésuve, la baie de Naples et la Campagne italienne dérouler leur poésie empoignante, et j'ai vu, de la Tour Eiffel, le Paris gigantesque de mes rêves, et, à la Comédie-Française, où l’on jouait “Oedipe-Roi”, la résurrection de la Grèce antique. Mais tout cela ne fut pas le sanglot qui m’a pris à la gorge il y a un instant. Il a fallu que je parle à la terre de mes aïeux comme un fils à sa mère qu’il retrouve. Elle est peut-être moins belle, moins divine que celles que j'ai Parcourues, mais quelque chose en moi le nie, parce que je lui appartiens.”— Ce cri presque délirant l'avait rendue certaine qu’il ne lui mentait pas, que son patriotisme n’était pas de la parade. A plusieurs reprises, il l'avait initiée tour à tour, avec presque la même chaleur, presque la même puissance, à l’Ame canadienne-française, héroïque, séculaire, ardente, inassimilable, et à l’âÂme canadienne, vivante, mais qui tâtonnait, se cherchait elle-même et, dans le conflit des races et le tourbillon des joutes politiques, faisait la conquête d’elle-même. Et suspendue aux tirades enflammées du jeune

homme, Marguerite Delorme avait compris le drame émouvant du peuple qui se préparait.

Elle avait conscience que nul autre mieux que Jules Hébert, parce que nul autre ne pouvait être plus sincère, plus éloquent, eût pu évoquer ce grand problème national. Elle admirait, en lui, le jugement lumineux, la saine intelligence, la culture large, l'ambition pure, l’enthousiasme viril, l’accent énergique, le visage fort, la stature vigourer:<. Dans son cerveau, elle ne découvrait rien d’aviti, de maladif, de morbide ; dans sa parole et son geste, elle pressentait un maître. Il lui avait dessiné les lignes pathétiques de l’histoire du Canada, chanté la poésie du Saint-Laurent. Il prenait, peu à peu, sur elle un ascendant qu’elle subissait, une autorité dont elle ignorait le chemin au fond de son être.

Jules Hébert ne posait pas, avec la jeune fille: il était lui, inconscient de Pi - 2e que son magnétisme produisait sur elle. Aussi, fut-il étonné de la façon émue dont elle venait de lui dire sa tendresse pour le fleuve qu’il adorait. Bouleversé au point de ne pas trouver à répondre, il garda le silence, pendant que sa compagne suivait en elle le prolongement des paroles qu’elle

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avait prononcées. Puis, il eut un remords de ne pas lui avoir crié sa reconnaissance.

—Mademoiselle, fit-il subitement, d’une voix grave, je ne suis qu’un ingrat....

—Je ne vous comprends pas....

—C'est que je ne puis m’y tromper.... Vous avez donné un peu de votre âme au Saint-Laurent. ...

—Beaucoup de mon âme, je vous l’assure. ..….

— Alors le patriote aurait dû vous en remercier sur-le-champ, vous promettre de ne jamais oublier l’amie charmante que Sa patrie vient de conquérir. ...

—Félicitez-en votre patrie, Monsieur, fit-elle, un peu moqueuse,

— Vous avez tort de railler, lui reprocha:til. Ma patrie n'aura jamais assez d’amis sincères... Vous le savez, l'admiration étrangère stimule un peuple en voie de se fvrmer.... Un bon mot de vous, là-bas, peut finir par produire des miracles....

—J’inventerai des occasions de le dire, ce bon mot....

—Merci, à l’avance, pour chacune d'elles...

reprit-il Mais permettez-moi de badiner à mon

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tour. Aimer, c’est posséder, paraît-il : s’il contient tous les flots du Saint-Laurent, votre cœur est immense...,

—OL n'a jamais le cœur assez grand pour l’emplir de belles choses.... Le mien est un écrin où déjà sont réunis les joyaux les plus précieux, et plus il en reçoit, plus il en veut avoir.... Au gré de la rêverie qui me le fait ouvrir, j'y trouve les jacs de Côme et de Lugano, la Grotte d'Azur, l'Abbaye de Fiesole, la baie de Nice, la côte d’Emeraude, les étangs de Hampton Court, et tant d’autres....Je ne les échangerais pas pour toute la fortune du tyran de l’huile.... Jusqu'ici, je les y avais placés de moi-même, sans le secours d’un artiste qui m'en expliquât la beauté.... Je viens d’y joindre un diamant de la plus belle eau, le fleuve canadien. Vous m'en avez enseigné i1 grandeur : je remercie le hasard d’avoir mis sur ma route un tel professeur. ...

—Et moi, la Providence, une telle élève, murmura-t-il.

À ce mot de Providence dont s'était servi tout naturellement le jeune homme, une gêne glissa entre eux. Plusieurs fois, le cours de leurs cau-

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series avait fait planer autour d’eux l’ombre de la Divinité, et alors, quelque chose de froid, un moment, glaçait l'attraction que l’un sur l’autre ils exerçaient. Marguerite Delorme, fille d’un père jacobin et d’une mère esclave de son époux, avait eu l’esprit façonné par l’école sans Dieu. Tandis qu’ensemencée par de vrais parents Cana-

| diens-Français, pétrie définitivement par les pré-

tres du Séminaire de Québec, l’âme du jeune homme était profondément chrétienne. Au premier choc, ils s’en étaient fait l’aveu loyal. S’entretenaient-ils d’art, de littérature, d'histoire, de morale, toujours revenuit, tôt ou tard, l’antagonisme entre le Hasard et la Providence, la laïque et la confessionnelle, les Loges et Rome, Renan et le Christ. La libre-penseuse et Je croyant ne pouvaient s’y habituer, et quelques secondes Jeur étaient nécessaires pour franchir le mur qui les avait brusquement séparés.

Jules Hébert, le premier, triompha du malaise et voulut le dissiper.

—Je ne doute pas, Mademoiselle Delorme, que Vous ayez réservé, dans votre écrin, une place au joyau le plus riche... ., dit-il.

—À l’amour ? C'est bien là votre pensée, n’est-

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ce pas? lui répondit-lle, encore triste. Ou Monsieur, il y a en a une qui attend, qui est m me un peu lasse d’attendre.... L'Amour m semble un capricieux personnage, aussi avare d ses dons que prodigue de ses mensonges.... Mo rêve de seize ans, fait de soleil et de printempi Commence à languir. J1 y a moins de sève dan les branches, quelques feuilles tombent. Hâtez vous, Messire Amour, avant que l'arbre meure....

—Un jour, il vous rencontrera au bord d’un source, il se penchera sur elle, remplira le creu: de sa main, et plus vous boirez, plus vous aure soif.... Mais est-il] vrai que le papillon rose n

—J’ai cru parfois entendre ses ailes tout pres de mon front.... Je le lui offrais pour qu’il sy pose, et je n’entendais déjà plus rien. ...

—Je n’ai pas même connu ce sentimentalisme vague dont vous parlez si bien. ..., reprit-il. Le papillon rose n’égara jamais ses ailes entre les quatre murs du vieux collège où je fus pensionnaire, et l’été, je courais les bois du Saguenay, les lacs des Laurentides, les champs de la ferme patriarcale, ou je louvoyais dans l’Anse de Kamouraska. La grande nature était mon amou-

e. Oui, : reuse... L'Université vint, et mes jeunes amies est mé- + de Québec respectèrent la sérénité de mon cœur... our me | Il s'attendrit, lorsque je songe qu’une jolie Quévare de É becquoise est née pour moi...

. Mon —Peut-être, en votre Fa a-t-elle achevé ntemps, 1 de grandir pour vous. , fit-elle, songeuse. ve dans Ÿ —Oh ! je la ta entre toutes, et ce Hâtez- 4 sera alors l’idylle sans fin... C’est bien le moeure.….. ment d'y songer, d’ailleurs. . 7 -vous, Çà et id d’une +, sur la berge, les ice fines. Elles atten-

e creux # dent la marée, Quand elle les aura rejointes, ce s aurez ! soir, les amoureux s’y embarqueront avec leurs rose ne # belles. Les rames feront leur besogne sans bruit. 4 Le grand silence sera plein de choses qu’on murat près # mure. Tout-à-coup, une fusée de rires joyeux v’il sy À éclatera dans l’espace, une chanson canadienne & montera vers les étoiles. ...

alisme Æ# —Quel est donc ce village où séjourne le bon- “il Le # heur ?... demanda Marguerite, Je suis jalouse tre les # des femmes qui l’habitent.

‘nsion- ! —$aiïnt-Laurent de l'Ile, une villégiature cauenay, * nadienne-française.... Les villas s’échelonnent ferme # entre deux lignes d’érables.... Les fleurs viense de > nent bien dans les jardins... Avant longtemps,

amou- les voitures conduiront les heureux sur Ja colline

que vous apercevez plus loin.... Les enfants iront cueillir les verises sauvages. ... Dans quelques heures, le quai se Ccouvrira de robes claires et d'ombrelles légères, un vapeur de Québec accostera, rendra les maris à leurs épouses, les frè. res à leurs sœurs, les garçons à leurs jeunes filles.... À table, l’appétit sera ferme.... On Causera, sous les arbres, jusqu’à la nuit...

—Que c'est joli, aussi, la rive opposée !.... Est-ce un autre séjour de vacances ?.. + —Non, Mademoiselle, il n’y a là que les fermes de Beaumont... Autrefois, c’était la forêt..., La hache du colon l’a terrassée. ... Le sol était bon : voilà Pourquoi, depuis longtemps, chaque année, une pareille moisson mûrit su soleil. .., —J’éprouve une sympathie curieuse pour ces colons dont vous m'avez déjà vanté l’héroisme .… —Permettez-moi de Vous raconter un incident que me rappelle endroit où nous sommes, dit-il. J'avais quinze ans et j'étais venu voir un ami à Saint-Laurent... Un matin que le vent, assez fort, soufflait du bas de la rivière, nous sortimes de la petite baie qui est là... .Une bourrasque violente et lâche coucha la voile, et la chaloupe tourna...

—J'ai failli ne jamais vous connaître ! s’écriat-elle, devenue très pâle,

Cette émotion spontanée, vraie, inattendue, troubla profondément le jeune homme, Une tristesse, inconnue jusqu'alors, lui tomba dans le coeur.... Il lui fallait dire quelque chose. ... Expliquer comment ils s'étaient sauvés lui parut ridicule. I1 comprit qu'il ne devait pas révéler à Sa Compagne le bouleversement qui le tenait. I] réalisa, confusément, dans une de ces secondes où le passé nous accourt à une allure vertigineuse, quelle place elle avait prise en lui, quel souvenir la Parisienne laisserait derrière elle. es Tant de choses lui faisaient oublier qu'elle était Voltairienne : l’imprévu de son esprit, la richesse de son intelligence, l'honnêteté de son âme, la grâce de ses mouvements, la iumière de son sourire, le raffinement de son langage, la sympathie toujours sur le qui-vive, l’intérêt passionné qu’elle avait eu tout de suite pour la race Canadienne. française. Elle avait ces grands yeux qui veulent tout comprendre... + Et quand elle les dirigeait vers lui, avides de ses paroles, il sentait que celles-ci devenaient plus chaudes, plus vi. brantes, souvent plus douces.... Une chevelure

sombre couronnait sa tête. .

du large affolait les mèches meilleur... Un jour que l’on frissonnait et que des couvertures de laine l’enveloppaient presque

toute, il eût voulu &arder le froid loin d’elle..., Il ne pouvait séparer son y

jeune fille par Greuze qui qu il était plus jeune: c’ regard, la même finesse deur voilée sous le repo

++ Et quand la brise brunes, il se croyait

isage d’un portrait de l’avait touché, alors était la même suavité du des détails, la même ars des traits... Et quand elle était silencieuse, il revoyait l’image de Greuze dans sa chambre... Le paquebot, insouciant, avait dévoré l'étendue. ...Jules eut la sensation que cela ne recommencerait plus jamais. ..,

—Ainsi, Mademoiselle, vous n’en voulez pas au chef de service qui nous a donné, à table, les siè. ges voisins. ..., lui dit-il, avec douceur.

—Non, Monsieur, la destinée f:

it bien les choses, évidemment. ...

—Le voyage est fini, bien fini... Avant longtemps, nous serons en face de Québec. ….

—Le navire file à grande vitesse, ajouta-t-elle. Saint-Laurent fuit à l'arrière. ... C’est égal, il se dépêche trop...

—Je vous remercie d’avoir été aussi bonne pendant la traversée.

, —Je le fus malgré moi....

—Cela ne s’oublie pas, je le devine, reprit-il. Je ne me comprends pas : mon père m'attend au port, et je serai bientôt dans les bras de ma mère et de ma sœur...

mm …

—Oh ! qu’elle doit être gentille, votre sœur!

—Avez-vous un frère ? demanda:t-il, un peu taquin.

—Non, hélas :

— C’est dommage, il serait délicieux... Eh bien, oui ! ma joie de les revoir est vive, et cependant, j’ai comme un regret qui m’attache à ce vaisseau. ...

— Allons ! pourquoi ne Pas jouir des derniers moments sans tristesse ? g’écria-t-elle. Mes parents séjourneront quelques semaines à Québec... Nous nous reverrons, je l’espère, et prolongerons ensemble le charme de la traversée... Cela vous va-t-il ?

—Comment vous refuser ?. -.. Tout de même, cela achève...

—Tout achève, murmura-t-elle. Tenez ! nous

La

Rien, dans {e visage plutôt mélancolique de Gilbert Delorme, ne trahissait le révolutionnaire extrême. Le masque du penseur dissimulait la violence de l’athée. Grand, la taille droite, la démarche alerte, le teint légèrement basané, l’oeil franc, la barbe aristocratique, il n'était pas un type banal. I] Collaborait à la feuille Ja plus audacieuse du socialisme parisien, avait eu largement sa part des honneurs maçonniques, frayait dans les hautes sphères jacobines, traitait d’égal à égal avec Ferdinand Buisson, l'ennemi de l’enseignement libre, et Gustave Hervé, Panti-patriote. C’est en face de ce qu’il appelait la superstition maudite que la fureur lui montait au cerveau, que l’insulte lui jaillissait des lèvres. C'était le sectaire gentilhomme dont les belles manières couvrent la haine irréductible, hapitoyable.

Acharné dans la guerre à Dieu, il entourait sa femme d’une tendresse infinie, Frêle créature 4e volonté molle, elle avait été absorbée tout entière par la personnalité ferme de son mari. Et sil

Le — 2

l’aimait tellement, c’est qu’elle ne pensait, ne sentait et n’agissait que par lui. Elle s’habillait merveilleusement, avait le goût inné de ce qu'il fallait à sa beauté mignonne, et tous admiraient cette poupée vivante.

Gilbert Delorme était sensible à la poésie des paysages. Les rives du Saint-Laurent avaient ravi, et sa femme l'avait écouté, subjuguée à son tour. À ce moment, les émigrants, parqués sur l’entrepont, retenaient leur attention.

—Je me demande ce que ces gens pensent de

—Croistu que cela leur importe ?.... Ils me font l'effet d’être assez abrutis, lui répondit-elle, attendant ce qu’il en penserait.

—Parions que, vous aussi, mes chers parents, vous n'êtes pas descendus, que vous vous êtes nourris de soleil et de verdure, interrompit Marguerite qui, les séparant, s’accrochait à leurs bras.

Le père eut, pour elle, un regard d’adoration. Il avait un culte pour cette enfant de vingt ans. Elle était, dans son existence, l'incarnation de ce que pouvait créer la morale laïque, la preuve que la religion n’était pas nécessaire à l’éclosion de

la vertu. Elle était Son argument suprême contre ses adversaires. Il l'avait façonnée à l'image de son idéal, et l'empreinte resterait toujours. Sans doute, elle était lui, mais sans la haine.

—En effet, Monsieur, dit Gilbert, accueillant le jeune Canadien, ce fleuve n’est pas un magicien ordinaire, il permet aux gens de vivre sans Mmanger.... Vous arrivez bien ! Madame Delorme aimerait à savoir l'accueil que les émigrants font à leur nouvelle patrie....

—Dans les yeux tristes des uns, Madame, ce doit être la vision de leur patrie qui demeure. . HA Les autres entrevoient le Canada dans un mirage d'or.... Il y a des familles entières, regardez celle-ci. ...des Slaves peut-être.... N'est-ce pas un groupe touchant ? Ils viennent à la conquête du pain.... De ses petites mains, le bébé salue la rive.... Ils s’attacheront au sol qui leur donnera le bonheur...

—Oh! l’apprivoisement de certaines races est douteux, dit Gilbert.

—Nous ne désespérons pas... «, reprit Jules.

L’âme canadienne grandit.... Elle les pénètrera de sa force... Elle se résume en un mot : l’amour du pays dans l'autonomie des races. .

Slaves au foyer, ils seront Canadiens dans la vie nationale. ...,

—Ne croyez-vous pas que cela soit irréalisable ? Il faut que le plus fort absorbe le plus faible, c’est l’histoire, répondit Gilbert.

—Cela ne sera Pas, si les caefs de partis ont le coeur assez haut pour étrangler les rancunes de races et respecter les libertés de chacune dans la contribution de chacune à l'essor de la patrie commune. ...

—Mais ces chefs ?.... interrompit le Français.

—Îs paraissent avoir été victimes, jusqu'ici, de la violence des passions, de l'incertitude de l’idéal.... Aujourd’hui, un mouvement sourd se fait dans les profondeurs de la vie canadienne... La poussée en est venue jusqu'à eux.... Ils verront bientôt clair dans l’action une qu’ils auront

à poursuivre. ..,

—Cela est intéressant, j’aurai désormais l’oeil sur l’évolution de votre Pays, conclut Gilbert, un peu sceptique. |

—Et il est ravissant, votre pays, Monsieur Hébert ! s’écria Madame Delorme: j'adore, surtout, un arbre superbe que vous devez connaître. Cette île en foisonne ; en voici, là.

Et, du geste, elle iudiquait, dans le bois du Bout de l’Ile, une touffe d’érables. Près du rivage, les embarcations légères se miraient dans l’eau plus sombre, La jeune fille associait l’endroit à certains Paysages enchanteurs du lac Majeur. A gauche, la pointe gracieuse de Saint-Joseph de Lévis Masquait encore la ville. Un silence presque général se fit soudain parmi les Passagers : ils attendaient, avec une émotion mystérieuse, la révélation de Québec.

—C'est l’érable, Madame, avait répondu le jeune homme. Il est l’orgueil de nos forêts. . .. La feuille d'érable est sacrée, chez nous... L'automne, elle se pare de mille couleurs avant de mourir.... La neige la recouvre, mais elle est toujours vivante dans nos Coeurs. ...

—Maple leaf for ever, disent vos frères les Anglais, remarqua la jeune fille,

Lies Savez-vous comment il est là ? demanda Marguerite.

—C’est le squelette du “Bavarian”, un grand paquebot de la Compagnie Allan.... Cela remonte à quelques années. ,.. Vous vous souvenez des

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Ilets de Bellechasse.... Un peu au-delà, alors que la neige tombait, un rocher sournois l’agrafa et l’éventra.... La blessure était mortelle..,. Il est Ià pour l’anatomie !....

Lui coupant Ja parole, une acclamation gigantesque éclata. Les coiffures saluaient avec frénésie. Québec ven. .: d’apparaître, et un fluide él trique avait empoigné millionnaires et pauvres diables, Jules Hébert devint pâle : une vague d'ivresse lui inonda le cerveau. Ses compagnons restaient saisis. Ce fut plus puissant que lui, il leur communiqua la vision qui le fascinait :

—“Permettez-moi de vous présenter la ville où je suis né, leur dit-il d’un accent qui les prit tout de suite. Elle est construite sur un roc immortel.... Il y avait bien longtemps, disent les sa. vants, que le fleuve coulait à ses pieds, que le vent modulait sa chanson volage dans les arbres dont il était couronné. Parfois, le Sauvage y venait allumer son feu du soir, croise- les pieux de sa hutte, danser la ronde primitive... Un jour, trois petits navires à voiles entrèrent dans la rivière que vous aperc"vez là.... Jacques Cartier, l’envoyé de la civilisation, et Donnacona, le délégué de la forêt, se transmirent le message des

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deux mondes. ... Champlain vint et fit sortir du roc solitaire la ville que, depuis des siècles, celuici attendait.... Dès lors, l’âme de Québec a vécu.... Elle flotte autour de nous.... Elle est faite de la hardiesse des mâles navigateurs, de la vaillance des premiers colons. ... Vieille de trois cents ans, elle est riche de deuils et de gloires..., Elle garde les couleurs que portaient les beaux régiments de France.... Elle traîne l’odeur de la poudre qui faisait tonner les canons de Frontenac.... Elle se souvient de l'apôtre Laval et du génie de Talon..., Elle sourit au front pâle de Wolfe et vibre au coeur indompta-

ble de Montcalm... Elle respire encore le sang de Montgomery... Elle acclame l'embrassement de deux races autrefois ennemies.... Aux

grands anniversaires, au gré de la brise, elle chante ou repose dans les plis du tricolore et du drapeau britannique... . Elle est sacrée au foyer Où j'ai appris à l’aimer éternellement !...”

Il avait parlé sobrement, sans gestes, mais la flamme du regard et la gravité de la voix trahissaient l'intensité du sentiment. Une conviction aussi profonde ébranla, dompta Gilbert, l’antipatriote. Sa femme trouvait, à ce langage, quel-

que chose d’un peu vague dont son ignorance de l’histoire de Québec était la cause, Marguerite, plus habituée à l’enthousiasme du Canadien, fut moins surprise, mais, les yeux rivés sur le visage concentré du jeune homme, elle sentait pénétrer en elle la chaleur de cette âme ardente.

Jules Hébert se grisait de cette minute parfaite. Il reprenait Possession des choses familières, du décor de sa jeunesse, Avec une joie d'enfant, il fit défiler, en une revue triomphale, les falaises grises de Lévis, le flot Mmouvant des Chutes Montmorency, les clochers gothiques de Beauport, les côteaux verdoyants de Charlesbourg, le profil solennel de l’Université Laval, la ligne sé. vère des Remparts, la silhouette aérienne de Champlain, la flèche austère de la Cathédrale Anglicane, l’orgueil écrasant du Château-Frontenac, l’attitude fière de la Citadelle, la demeure où bientôt pour lui s’ouvriraient les bras de sa mère et de Jeanne, la sœur adorée. Le bonheur de savoir les siens tout près s’empara de lui, lui fit presqu’oublier ses Compagnons de la traversée. La jeune Française eut l'intuition qu’il lui échappait, qu’il était loin d'elle, I] lui avait dit que

la religion et son patriotisme étaient indissolu-

bles en lui. La fille de l’athée fut écrasée par la force de tout ce qui ressaisissait Jules, vit se creuser l’abîme qui le séparaît d'elle. Et c’est ° avec une angoisse obscure qu’elle posa son joli Pied sur la terre canadienne.

Augustin Hébert était un type superbe de Canadien-Français. On le remarquait toujours dans la foule qu’il dominait des six pieds de sa taille. Il marchait d’une grande allure militaire. Les cheveux noirs semés de fils gris enCcadraient de noblesse un visage énergique, un peu hautain dans sa pâleur, Son regard ne mentait jamais, allait droit à l'adversaire. Le dessin des lèvres, sous la moustache brune, était ferme et précis. Il fallait l'entendre, de sa belle voix de clairon sonnant la charge, évoquer les souvenirs épiques de l’histoire de sa race. Il avait, en effet, le culte d’un passé tragique. Il ne pouvait le rappeler,

sans qu’il se transfigurât, et le Sang qui lui brû-

lait alors les veines était celui de l'immortel Hé. bert, le premier colon qui ait cru au 80] canadien.

Il eût fallu ro: Jer sur Son beau corps d’athlète

avant de lui arracher un seul des ouvrages cana-

diens qui formaient sa collection sainte. Le spectacle était bien touchant de ce colosse manijant, avec des précautions infinies, les manuscrits fra-

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32 AU LARGE Dg L'ÉCUBIL

ancienne, sa femme venait lui Sourire et que, dans ses bras de géant, sa fille venait nicher sa tête menue ; ]à que Jule

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plomb, les vagues méchantes allant, aux jours de tempêtes, se briser sur la grève où devaient revenir parfois les héros de Montmorency. Ses Jeux parcouraient la ligne harmonieuse des Laurentides et, franchissant le Mont Saint-Anne, re. joignaient la croupe altière du Cap Tourmente, descendaient vers la côte pittoresque de Beaupré, traversaient à la ravissante île d'Orléans pour aller cueillir, enfin, sur la colline de Saint-Joseph de Lévis, la vision du village riant qui la domine,

Ce tableau grandiose, dont Madame Hébert faisait ses délices habituelles, ne l’enlevait pas à la fascination que le Bout de l'Ile paraissait avoir pour elle, cet après-midi là. Immobile à la fenétre, on l'eût crue pétrifiée, sans le rayonnement du regard fixe. Le “Laurentic” allait poindre, La mère attendait son fils. Enfin, il revenait, vivant, plus beau, sans doute. Il y avait si longtemps qu’elle n’avait entendu la voix Caressante, étreint la forme chérie. Que n’avait-elle des ailes pour aller jusqu’à lui !

La clarté du jour la nimbait d’une auréole.

Elle était belle de cette beauté sereine qui donne à certaines femmes un charme d’exception. La blancheur de 1ys de ga chevelure rendait saisis-

AU LARGg DE L'ÉCURIL Sants l'éclat traits, Il éma

qu'elle devait

du teint, Je nuit de sa n’a

œuvres louches ‘elle les aurait Cloués sur place,

—Ce Paqueb,;t

retarde, :

nutes,..

“> dit-elle, impatiente, loger, trois fois

était blottie.

—Mais ! chère mère, ;] est encore en

Le Cadran ne Marque pas une heure.

VOUS faites trop de mal :,,,.

î — On dirait que tu es un peu indifférente au retour de ton frère. -.., fit la mère, f d’umertume.

temps, . = *.. Vous

avec un peu

—Oh ! ma mère ! que vous me faites de la pei. ne ! s’écria Jeanne qui, d’un bond, fut près d’elle. 8j Jules n’étai

s revenu, j'en serais Mmorte.,,, g; ré

glais déjà de mes bras.... Ce n’est pas toi, si bonne, qui parluis !....

— as raison, ma chérie, ce n’était pas moi... Mes nerfs seuls ont parlé... Mon cœur ne le voulait pas... Mon cœur te demande pardon...

Tu sais bier que je t'adore, que, sans toi, je n'aurais pas supporté l’absence. ... Allons, c’est fini, ta peine... |

Et, de sa main parfaite, la mère essuyait les larmes sur les joues roses de Jeanne. Oh ! qu’elle était jolie, la sœur de Jules ! C'était le soleil autour d’elle.... Le ciel le plus morose se déridait, juand elie souriuit. Au coin des lèvres si fines, deux fossettes adorables, à la moindre joie, se Creusaient et charmaient. Puis, les ailes frémissantes du nez mignon vous attiraient, les yeux pétillants de franchise pure éblouissaient, les Cheveux d’or vous donnaient l'envie folle de les lui ravir. A peine plus haute que les fées de la légende, elle faisait songer aux frêles princesses des contes, On pensait, d’abord, que le bonheur sans ombres l’avait choisie pour nid, mais elle avait une âme de sensitive et des pleurs pour le moindre chagrin. Les oiseaux prisonniers dans les cages, les insectes qui venaient de mourir sous

le talon des passants, le pauvre aveugle debout tout le jour à la Porte Saint-Jean, bien des choses lui mettaient le cœur en deuil. La griserie d’être joyeuse Ja reprenait vite, et l'enfant de dixhuit ans continuait sa mission de lumière à répandre,

Bien des fois, le sourire de Jeanne avait endormi les ennuis du père, dispersé les tristesses de la mère et reposé le cerveau las de Jules. Elle avait, pour le grand frère, une admiration presque religieuse, une tendresse presqu’idolâtre. Quanä il partit pour le long voyage, elle pleura tout le jour et toute la nuit. Elle fut moins rieuse qu’à l'ordinaire, cette année-là. Ce n’est que depuis une semaine que le lutin de jadis était vraiment revenu à la vie. Sa peine de tout-àl'heure avait bientôt fondu sous les caresses de la mère,

—J’ai eu tort, petite mère, dit-elle, badine. J'aurais dû te Comprendre.... Je ne suis qu’une enfant, vois-tu.... Il ne faut pas que Jules me trouve les yeux rouges..., Ai-je embelli, au

—La vilaine coquette !.

— Est-ce un crime de l’être pour un tel frère ?

Je ne serai jamais assez belle pour lui.... J'an. rais tant voulu grandir un peu pour lui !.... Je suis encore la toute petite fille. ..son petit Jean...

—Je t’envie, moi, dit la mère. Tu n’as presque pas besoin de te pencher pour appuyer ton oreille sur les battements de son cœur... Si tu étais plus grande, il t’aimerait moins peut-être !...

— Oh oui ! quand mor oreille écoute son cœur, il me dit souvent qu’il battra toujours pour moi !....

—Jules! cria soudain Madame Hébert avec un sanglot de bonheur dans la voix.

—Jules ! répéta Jeanne de toute son âme.

Le paquebot venait de surgir. Il avançait dans toute sa grâce et sa majesté. Souvent déjà, il avait lancé le défi orgueilleux de sa puissance à l’Océan : il était vainqueur, une fois encore. Le cri passionné des deux femmes avait éveillé bien des souvenirs qui sommeillaient dans la bibliothèque où elles attendaient le retour du voyageur. Les choses se rappelaient celui qu’elles n'avaient pas revu depuis longtemps. Les livres tressaillirent d'aise, les tapis se firent plus discre''; les fauteuils plus moëlleux, les tapisseries plus ga, les tentures plus accueillantes. Les

potiches à fleurs ordonnèrent aux oeillets d’exhaler leurs plus doux parfums ; la vieille horloge songea à précipiter les minutes ; la lampe ancienne promit d’être exquise le soir. Les yeux de Lafontaine et Cartier brillèrent dans leurs orbites de plâtre. Philo, un grand Terreneuve, daigna faire luire, dans son regard de philosophe, une émotion assez vive.

Depuis un quart-d’heure, le “Laurentic”’ était immobile au long quai de pierre. Le sang frappait avec violence aux tempes de Jeanne et de sa mère, silencieuses, D’un instant à Vautre, Jules et son père seraient là. Soudain, elles furerit debout. Elles crurent que leur cœur allait éclater. Une voiture sarrêtait. Trop émues, elles ne bougèrent pas. La Sonnerie électrique vibra dans tout leur être. Des pas se hâtèrent dans l'escalier tournant. Et Jules tint longuement sur la sienne les deux poitrines haletantes,

—Mon Jules ! divaguait presque la mère. On dirait que tu as grandi !.... Que je suis heureuse !... Estu fatigué ?.,. Dis que tu es content de nous revenir 5:

— Oh ! ma mère ! que c’est bon, te regarder, te parler ! Comment ai-je pu rester si longtemps

loin de ton visage, loir de ta voix, loin de ton amour, loin de vous tous ?

Pendant tout ce temps, Jeanne dévorait de ses prunelles encore humides le frère que la magie des pays lointains auréolait. La force intellectuelle émanait de la tête mince que couronnaient de longs cheveux bruns. Il avait presque la taille du père, il en avait les yeux noirs, mais plus doux, plus souvent remplis d’éclairs. La moustache très sobre donnait du relief aux lèvres nerveuses. La pratique des sports lui valait la souplesse du corps bien charpenté. Son front, un peu étroit, s’imposait par le rayonnement de la pensée toujours à la besogne : une énergie presque tyrannique animait le visage plutôt intéressant que régulier. Le voyage avait müri ces traits virils. Jeanne, en présence de ce qu’elle croyait un autre Jules, n’intervenait pas dans les effusions de la mère et de son fils.

—Tu es bien sage, mon petit Jean ! lui dit son frère qui s’en étonna. Que tu es jolie !... Tu as bien fait de ne pas grandir !....Ce ne serait plus toi, si tu étais plus grande !....

—Tu dis ça, mais je ne sais pas si tu le penses encore, reprit Jeanne, presque timide. Il y a quel-

que chose qui t’enveloppe, et cela m'effarouche... Je trouve cela étrange de te dire “toi”... Il me semble que tu n'es plus le même... Je dois te paraîcre bien simple, bien ordinaire. .. Tu as vu de si belles choses !.... À

—Mais ! tu n'as Pas ta pareille, petite sœur !.…

—Plus que jamais ! jui dit-il.

—Tu ne le croiras Feut-être pas ? reprit-elle, déjà rassurée. Eh bien ! très-souvent, tu m’aurais surprise à jongler, si tu avais pu me voir à travers l’espace... C'était comme si la joie eût été morte en Moi, à certains jours... Je riais Pour ton père, pour ta mère... Je sentais qu’ils avaient besoin de ma gaité... Je faisais mon devoir, mais quelque chose au fond de moi saignait. J’ai couvert de baisers l’image que j'ai de toi dans ma chambre : elle en aurait reçu bien davantage, si je n'avais eu peur de l'effacer !....

—Chère petite Sœur, si la chose est possible, je t’aimerai deux fois Pour ta souffrance !.,... Et tu ne me lécrivais pas !.... Je n’oublierai jamais combien ton âme fut généreuse !.. .. Je te demande pardon d’un caprice qui te fut si cruel. ...

—Je ne regrette pas ma peine, si elle me vaut deux fois ton amour !...

—Tu es toujours la même petite fée gentille !.. Bien souvent, Jeanne, j'aurais voulu t'avoir près de moi : il est, là-bas, tant de choses qui auraient fait briller dans tes yeux la flamme que j'y adoà. D CPR

—Dis que tu me les raconteras,, et nous aurons l'illusion de les voir ensemble !.... Quel beau voyage nous allons faire !.... Jete promets que mes yeux flamberont !.... fit-elle, coquette.

—Combien de fois nous avons tremblé pour toi ! dit Madame Hébert, qui n’avait pas importuné ses deux enfants dans la reprise de leur tendresse, Dans ce gouffre de Paris, nous voyions, sans cesse, des apaches à tes talons... Lorsque tu te rendis à Naples, le couteau des bandits nous donna le cauchemar... Lorsque tu vins à Londres, nous nous figurions qu’on t'assommait sur le White Chapel Road... Tu es si imprudent avec ta façon de n'avoir peur de rien !.. :

—Je n’allai pas me jeter dans leurs bras ! ditil. Il y avait beaucoup plus intéressant qu'eux, je vous l’assure. .

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intéressant, interrompit Augustin, qui venait les rejoindre et Parut, aux deux femmes, rajeuni de plusieurs années.

—Et mes lettres, mon père ?...

—Tu peux t’en glorifier! reprocha gentiment la mère. Il me fallait les relire plusieurs fois pour avoir l'illusion d’une longue lettre !.....

—Et tes cartes Postales, où il n’y avait guère que ta signature, +: peux en être également fier ! raillä Jeanne.

—1Ù] y avait, tout de même, place pour les mille baisers que je leur Confiais, mon petit Jean!

—Coquin, va !....

—Et tes aventures ? Nous n’en saurons jamais rien, si vous vous querellez éternellement ! dit le père. Allons ! fais-nous le récit alléchant de tes idylles d'amour sur les lacs divins de la Suisse … Entr’ouvre, à nos yeux épouvantés, les précipices béants où ton regard plongeait du haut des cÎmes alpestres. Evoque les foules grouillantes qui se jouaient de ta chétive Personne comme le vent de la Paille. ... Parle-nous des musées où les heures filaient comme des rêves, des théâtres où les virtuoses de la rampe ébranlèrent tout ce que tu avais d’Ame et de nerfs !...,

—Je le voudrais bien, mon père, mais, en ce moment, tout mon voyage se résume en un geul bonheur, celui de vous revoir tous. La vision des mois que je viens de vivre est confuse, et je ne vois plus que vos chers visages, je n’entends plus que la musique de vos voix, je ne sens plus que le renoûment d’amitié avec les choses bénies du foyer.... Les souvenirs de cet appartement me reviennent avec tout leur charme... Il n'y a rien de changé dans le sanctuaire de vos livres canadiens, mon père.... Ils y sont bien tous, vos amis reliés, vos manuscrits fidèles !.. «+ Je sens que tout m’accueille ici...

—Tu as raison, mon fils, ils sont tous heureux de ton retour ! fit Augustin, que l'allusion délicate de Jules avait ému. Il nous arriva souvent, à mes chers livres et à moi, d'interrompre nos entretiens, pour ne plus songer qu’à toi !...

—Cela ne m’étonne pas, mon cher père, ils gardent, en leurs feuillets, une si bonne partie de vous-même !... A dire vrai, ‘impression la plus vive que je rapporte est bien celle qui m’assaillit, lorsque je me trouvai soudain en face de Belle- Isle, vers dix heures, le soir. La lumière du phare venait de nous atteindre. Un frisson me saisit,

44 AU LARGE Dg L'ÉCUBIL

me parcourut tout entier. J’oubliai Ja jeune

Je ne pus retenir ‘+. Puis, je je devais Jui semde mon enthousiagme….

trouvé ridicule : elle était si athique au Canada, si ouv

erui disais de notre histoire, de nos luttes, de DOS espérances ren

— Qui était cette Française ? interroge le père, un peu défiant.

—La fille de deux répondit Jules que cette Mestion, toute naturelle qu’elle fût, mit Sur une défensive dont il ne s’expliqua Pas, tout d’abord, la Spontanéité. Le Sort m'avait placé près d'eux, à table, .. Compagnons de la traversée, ils me Ja rendirent fort agréable...

—“Ton langage m nus assez intimes ne fassent Pp

me rappelai qu’elle était là, que bler fou. .. Je m'excusai Elle ne l'avai

Parisiens !

€ prouve que Vous êtes deve- » reprit Augus aS partie de ] Les derniers jou

de Saint-Vincent de Paul. AR Les brutes !.

-.. Il ne leur rest FRE Que leur Marotte d

e donc pas d’ene l’enseignement

libre les pousse à disperser les Congrégations enseignantes, cela se comprend, mais qu’ils arrachent aux malades et aux pauvres ces yéroïnes de douceur et de charité, cela me dépasse !.... Ce ne sont plus des patriotes qui gouvernent, c’est la haine !.... C’est le régime des bourreaux despotes !.... Oh ! ce n’est pas un doute sur toi que j'exprime. Je m'’indigne, parce que j'en éprouve le besoin... Les sachant de concert avec ces gredins, tu n'aurais pas fraternisé avec ces Français !... Je te connais trop bien, tu es trop mon fils, trop Canadien-Français, pour avoir élevé au rang d’amie, ne fût-ce qu’un jour, la fille de l’un de ces gens-là !.... Avec eux, on est courtois, mais on ne va pas plus loin !...”

Augustin Hébert avait la colère prompte, la rancune tenace. Les francs-maçons de la France, qu'il appelait les assassins de l'Eglise, lui avaient toujours inspiré l'horreur la plus profonde. A chaque nouvel assaut contre l'édifice catholique, il sentait la fureur lui bouillonner dans les artères, et sa phrase, alors, se précipitait, mordante et sans merci. Jules avait hérité du même emportement contre eux. Il avait l'habitude d’activer le feu qui enflammait les lèvres de son père.

une trahison, que, t du père, il était l'ami de toute une semai.

aperçu la honte aui enva- Jules, le trouble qui Jui travail.

Il comprenait qu’il devait aux nchise absolue, que tromper la ‘ SON père était indigne. rite se précisait dans son saisissant, irrésistible.

il savait qu'Augustin Hébert

COnnaissant l’athéi ili

imagination, impérieux, S'il déclarait tout,

sée l’accapara, le maîtrisa. Il tairait ce qu’il connaissait. Il ne mentirait pas, mais détournerait le coup. Il dirait tout, quand Marguerite ne serait plus là.

Et répondant avec le calme que faisait descendre en lui la force du souvenir magnétique, il entraîna, par une manœuvre habile, son père loin du léger soupçon que celui-ci regrettait déjà d’avoir laissé entrevoir.

—Dans mes conversations avec Monsieur et Madame Delorme, fit-il, il ne fut jamais question de cela, mon père.... Mes causeries avec la jeune fille s’alimentèrent des menus incidents du bord, du récit de nos voyages, et surtout, de son vif intérêt pour les destinées de notre race... Oh oui, elle comprenait que nous étions différents d’eux. C’est en France que je l’ai pleinement réalisé moi-même ; nous ne sommes plus Français !....

—Que veux-tu dire ? interrompit le père qui se prenait au piège qu'on lui tendait. I] y a des Français de non, qui sont la hoxte de leur pays, mais il y a, Dieu merci, la majorité d’eux, chrétienne, fidèle aux ancêtres, gardienne des traditions, semblable à nous.... Nous avons, avec

essence, ]a même langue, le même êmes Classiques,

ques, les mêmes SOUvenirs d’antan, la même Mentalité e

—Je suis fier d’

mentalité, qui fait que nous n et qu’ils ne SONL plus nous FER ble à Nous, le plus fraternel] n’est Il y 4, entre eux et nous, une

*. Elle est née, cette différence, le ASsiégés de 1759,

Le plus sembla.

Pas nous !.. ke

Chée, vitale. .

jour où les

noblement la conquête.... Cela n’est pas dans leur sang, c’est dans le nôtre.... Elle s’est fortifiée, alors que nos aieux, n'ayant pour arme que la liberté britannique, sauvèrent nos traditions.... Cela est dans notre sang, ce n’est pas dans le leur... Elle éclate, cette différence, dans l'orgueil avec lea:1el nous opposons les beautés de notre pays à celles du leur, quand nous répondons par les Laurentides aux Cévennes, par les Montagnes Rocheuses aux Alpes, par le Saint-Laurent à toutes leurs rivières ensemble, par les Grands lacs aux étangs de Versailles, par nos forêts à leurs parcs, par les plaines de l'Ouest à celles de la Normandie, par les côtes de la Colombie Anglaise à celles de la Bretagne, par la Baie des Chaleurs à la Côte d'Azur, par la Beauce à la Provence... Cet orgueil n’est pas dans leur sang, il est dans le nôtre... Nous sommes des Français, mais autonomes, avec une âme spéciale, se greffant sans doute sur l’âme française, mais différente d’elle par tout ce qui fait notre essence propre, par des traditions nôtres, des combats nôtres, des victoires nôtres, des espérances nûtres, par l’ardent amour du Canada et de la liberté britannique!...

—Elle te tient donc encore, ta chimère de l’âme canadienne ! reprit le père, Plus j'y songe, moins je la trouve possible... Les Anglais nous méprisent, tu le sais bien, nous traitent en race inférieure, ne voient en nous que les fils des vain- CuS.... Souviens-toi de ces Anglaises qui nous appellent, dans leur Suprême dédain, la race des “porteurs d’eau” !...

—C’est un outrage qui se retourne contre elles, mon père... Elles ont raison : nous sommes les descendants des “porteurs d'eau”, de ceux qui eurent à “porter” les sanglots de la dé. faite, les descendants des femmes qui “portèrent” les pleurs qu’elles répandirent sur la tom-

be des fils et des époux dévorés par les Plaines d'Abraham !.... C’est notre droit de relever l’insulte. ... Oui, nous sommes des “porteurs d’eau”, mais nous n’avons pas à rougir.... C’est parce qu’ils avaient du cœur que nos aïeux furent humiliés de Ja conquête, qu’elles avaient des entrailles que les femmes gémirent sur la mort des héros... Tous les Anglais de cœur, et ils le sont presque tous, le savent bien !,... A la place des nôtres, auraient-ils, auraient-elles fait

AB

autrement ? Seraient-ils, seraient-elles autre

—Les Anglais ont du cœur, mon fils, et j’en suis convaincu.... Mais il est un problême que je ne puis résoudre.... Ils apprennent notre histoire. ... La légitimité de notre cause devrait nous gagner leurs sens de la justice, la vaillance des nôtres émouvoir leur respect du courage malheureux.... Eh bien ! non, je te le répète, ils nous dédaignent, parfois même ils nous haïssent... Ils admirent les Japonais, alors qu’ils nous refusent Carillon et Montmorency!..Je sais qu’il s’agit, pour eux, de défaites !.. Cela n’est pas une raison: est-il un Canadien-Français qui nie sa gloire au grand Wolfe?...

—Ïls l’apprennent, notre histoire... reprit Jules. Mais vous savez ce que c’est, au collège, apprendre l’histoire. ... C’est la corvée des dates à retenir, le poids des faits à traîner dans le cerveau !.... Ils n’essayent pas de s’assimiler l'âme canadienne-française, ne pénètrent pas l'essence réelle de nos revendications.... N'en est-il pas de même de nous, mon père ? Nous apprenons l’histoire, nous nous indignons contre eux.... C’est notre devoir, oublier serait là-

De TE mie on nome eee

che... Mais nous n’allons pas au-delà, nous ne fouillons pas assez les causes du ressentiment contre nous. ... Autrefois, l'assimilation du conquis par le vainqueur était fatale, la logique des choses... La résistance du vaincu fut, pour eux, quelque chose d’anormal, d'offensif, de mena- Sant, leur inspira des défiances presque nécessaires.... Entre nous, les rancunes s’amoncelèrent..., Oui, autrefois, le vainqueur absorbait le vaincu, ou c’était la haine éternelle !.... Mais alors, la liberté britannique n’existait pas, ou, du moins, n'avait pas sa puissance d’aujourd’hui. ie Grâce à elle, il n’y avait pas d'absorption, ce ne sera pas non plus là haine éternelle, mais l’amour dans la liberté !.... i —L’amour entre les deux races est une utopie, mon fils.... Les Anglais croient qu’ils sont tout, que nous ne sommes rien... Et nous, nous voulons être quelque chose, bien que demeurant nous-mêmes. ... Ils le tolèrent, mais ils ne Padmettront jamais. ... Aussi longtemps que nous serons nous-mêmes, ton âme Canadienne n’est qu’un rêve... Rappelle-toi ces assassins de la gloire dont le ciseau impie profana le nom de Lé-

vis sur le Monument des Braves !.... I] nous

faut monter la garde auprès de nos héros : sinon, une main sacrilège les outrage !....

—“Un fanatique outragea Lévis, mon père, un seul que la colère rendit fou....Je ne crois pas qu’il y ait eu deux Anglais capables de faire cela !... Vous n'êtes pas juste !... Un seul fit cela, les autres n’y ont pas applaudi.... Ils sont magnünimes, ils comprennent la grandeur...

C’est sacré, les héros ! Ils ne peuvent nous enlever les nôtres !... Qu'ils se figurent re que leur enlever les leurs serait pour eux !... L’amour de notre langue s’identifie avec l'amour des mères qui nous l’apprennent ! Ils ne peuvent nous faire un crime de l'aimer, pas plus qu’ils ne peuvent nous en faire un d’aimer nos mères !.... Qu'ils songent à la révolte de tout leur être, si on tentait de leur arracher le doux parler de leurs mères !... La liberté britannique leur ordonne de respecter nos droits ! N’estce pas leur orgueil, la merveilleuse liberté an. glaise ?.... Nous naissons et grandissons dans la foi catholique : elle est celle de nos pionniers, de nos missionnaires, de nos martyrs, de nos ancêtres, de nos clochers ! Ils ne peuvent y toucher, elle est inséparable de notce race LEE

rh me

Qu'ils s’imaginent la façon dont ils accueille raient l'attaque aux croyances de leur berceau !.... Nous aimons le Canada : les souffrances et les joies de vivre y attachèrent nos aïeux, les nôtres nous le rendent plus cher, le rendront plus cher à nos fils! Ils ne peuvent nous refuser une part dans l'avenir canadien LAN : 7 l'aiment, eux aussi, la terre divine de Cartier ! Elle est à eux, nous ne leur en voulons pas, mais qu’ils nous laissent, avec eux, la faire grande !.. Non, mon père, l’Âme canadienne n’est pas un. rêve, c’est la réalité prochaine.... Ce n’est pas potre ambition patriotique, nos droits, notre langue, notre religion que les Anglais abhorrent, C’est le défi qu’ils croient trouver dans cha- Cune de nos revendications... Ils se trompent, il n’y a de défi que dans la mesure où ils le prennent ainsi !....]I]l n’y a pas de défi, quand nous réclamons !....Cela paraît ainsi, parce qu’on se méfie de nous... Le jour arrive où ils comprendront que notre attitude ferme n’est pas une bravade, où, perdant de vue l’offense qu’ils y voient toujours et qui n'y est pas, ils se mettront à notre place et réaliseront que, dans la situa. tion qui nous est faite, ils défendraient aussi

jalousement leurs droits que nous défendons les nôtres, et ce jour-là, mon père, l’Âme canadienne prendra son essor triomphal.... A l’heure actuclle, elle frémit dans notre vie nationale, elle s’épure, encore incertaine, emprisonnée dans la gangue des rancunes e: des méfiances.... Mais la liberté britannique est là qui travaille : elle a fait de grandes choses, elle fera celle-là, dégagera de ses langes l’âme canadienne. ...

Sous son égide, les deux races vont se respecter, s'aimer, autonomes, entières, fraternelles, pardelà les passions, les haïines, les jalousies, les mauvais souvenirs.... On l’enseignera dans les foyers, dans les écoles, on l’écrira dans les lois! Ce sera l’amour du pays dans l’autonomie des races, chacune d’elles étant fière de la liberté morale, du génie, du développement de l’autre dans la contribution de chacune à la prospérité, à l'immortalité de la patrie canadienne !” Jamais, dans leurs discussions amicales d’auparavant, Jules et Augustin n'avaient eu une vigueur telle, une telle clarté. Les deux femmes, bien que souvent témoins de la marge d’opinion entre le père et le fils, se sentirent en présence de convictions müûries, plus ardentes, plus

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