‹ Au large de l'écueil [microforme]Chapitre 12 sur 12 · IMAGE EVALUATION TEST TARGET (MT · texte numérisé non relu

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APPLIE

Vous m'auriez déjà préparée à la nouvelle du saiut, vous m’auriez déjà tout dit... Vous vous êtes trahi, je suis aveugle !.,. Mais dites-le moi donc, afin que je pleure à loisir !...

—Hélas, pauvre enfant ! sanglote le père, étreignant la tête brune sur sa poitrine.

— Courage, ma fille, gémit la mère...

—Aveugle ! Je suis aveugle !... Quelle horreur !... Mais je ne veux Pas, je proteste contre le sort !... Malgré tout, j'espérais toujours !... Fermés à toujours, à la clarté, à la vie immense, à la poésie des esp&äees, aux livres adorés, aux chers visages, à la France !... C’est la nuit, lugubre, épaisse, inflexible, jusqu’au dernier soufle de ma poitrine !... On m’abandonnera seule à mon martyre !... Oh non, C’est trop cruel !... Je ne veux Pas, moi !... Elle est barbare, elle est monstrueuse, cette Matière !... Non, mon Dieu, si Vous êtes, Vous ne voudrez pas cela !..,

—Que dis-tu, Marguerite ? interrompt Gilbert, atterré.

—Ce n’est pas moi qui ai dit cela, réponditelle, se rappelant que son père doit ne jamais le savoir, le désespoir m’a entraînée, mon âme a voulu se cramponner à je ne sais quelle illusion

re,

de salut !... J’ai crié vers un Etre quelconque, vers celui qui me délivrera... Le nom de Dieu m'est venu malgré moi, comme tout autre aurait pu venir !... Sauvez-moi, quelqu'un, Lui ou un autre, vous ou un médecin, Jules Hébert ou son Christ, venez à mon secours, quelqu'un !... Les hommes n’ont donc rien trouvé pour guérir le désespoir !...

—Dis, mon enfant, tu ne crois pas à Lui ? implore Gilbert.

—Le sais-je, moi ?... Donnez-moi, je vous en conjure, une espérance de vous revoir tous, un jour, tous ceux que j'aime !... Qu'avez-vous à m'offrir, s’il faut endurer le supplice des yeux vides jusqu’à la fin des jours ?... Non, c’est trop douloureux, ce que je sens là !... On doit éprouver cela, quand on nous entre un poignard dans la chair, quand la soif nous étrangle, quand l’agonie nous empoigne au cerveau !... Il faut qu’on déchire ces ombres, là, qui envahissent, qui tuent !...

—Mais que pourrait-il t’offrir, Lui ?...

—Sa Lumière, la vision éternelle, le regard plongeant dans les abîmes de l'infini...

—Ah ! ce Jules Hébert que j’abhorre, ce cana-

dien-français abject ! Voilà donc ce qu’il t’a en. seigné, le misérable hypocrite, il ta fait le caté.

Chisme, inoculé le virus de la superstition !...

ne de Dieu, d’éternité, de Lumière des choses... , Mais c'est lui, ce lâche, qui t’a valu la souffran. ce et ’a brisé les Yeux en te broyant le cœur !... Tu ne le hais donc pas ?... Faut-il qu’il joigne la honte à tous les maux dont il a jonché ton âme”... Quel est cet art diabolique avec lequel il t’a ligottée de chaînes PRE enveloppe ton existence d’un deuil effroyable, et tu l’aimes toujours !... Une semaine encore, et tu abjurais Ja Libre-Pen. sée, tu m'apostasiais. -. Je l’exècre, je le maudis !... S'il était devant moi, je me jetterais sur lui, j'en ferais de la Charpie !...

—Je vous Supplie de ne Pas frapper Jules Hé.

bert, c’est moi-même que vous brisez.. Je vous en Conjure, mon père, calmez votre fureur...

Peut-être est-ce Je dernier jour où je pourrai Vous entrevoir... Laissez-moi deviner, sur vos traits, toute leur douceur Pour que j’en garde l'empreinte au fond de mon être... Je veux sentir, dans vos JEUX, tout votre amour pour moi. -. Approchez-vous aussi, mère, que je vous sache

tout près de mon cœur... Oh, comme cela, je distingue un peu, si peu vos deux visages bons et tendres, le souvenir me donne le reste. .. Maintenant, je les possède à jamais. Eloignez-vous, l'effort épuise l'énergie de mes yeux, il faut que j'en conserve, si je veux que la lumière leur parvienne encore demain...

—Oh ! mon enfant, cela me navre et me transperce le cœur ! s'écrie Gilbert, écrasé de peine.

—C’est trop de malheur ! sanglote Geneviève.

—Ne pleurez pas, chers parents... Vous serez auprès de moi quelquefois... Cela me suffira pour vivre... Avec de la tendresse autour de soi, on n’est pas incapable de vivre... Il n’y a que les âmes tout-à-fait seules qui aient besoin de mourir... Je vous promets d’être vaillante, de ne pas me plaindre... Mais oui, ce sera encore du bonheur, vous aimer comme j'en aurai le loisir... Ah ! que je vous aimerai !... Vous serez ma vie toute entière, je ne me lasserai pas de vivre pour vous...

—Oh ! que tu es généreuse, ma fille !... Tu n’as pas une parole de haine contre cet infAme !... Je ne lui pardonnerai jamais, moi, je le sens !.. Ne me le demande pas, je suis incapable

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de te le Promettre.,, Ne te chagrine Pas, je ne te Parlerai plus jamais de Jui, ma ranCune sera discrête... Je t’aimerai Comme jamais père n’aima.…. Ce n’est rien, l'amour dont je te Comblai, si je Je Compare à celui que je te réserve. 2

—Et moi, je serai meilleure Pour toi, je serai vraiment ta mère, ajoute Geneviève, qu'un re. Mords vague hantait. :

— Vous fûtes bonne sans cesse, mère chérie. . | J’ai cru que vous vous aCCusiez dans l'accent de VOS paroles.:, Vous aviez tort de VOUS faire des blâmes. Nous allons partir bientôt, n'est-ce Pas, mon père ?...

ce Canada funeste ?,..

— Encore des violences, mon père !...

—Pardon, Marguerite...

—Je vous Comprends... C’est Moi qui devrais implorer votre clémence... J ‘ai fait crouler votre idéal... Vous n'aurez pas de petit-fils pour continuer votre belle mission... La Matière, que VOus adorez, n’est vraiment pas généreuse à votre égard, on dirait même qu’elle se venge... Si

je fus Coupable, elle m’a rudement Châtiée, elle a bien choisi sa torture...

— Ne parle pas ainsi, ma fille... Il y a du fiel dans tes paroles ! Les jois de la Matière sont immuables... Alors que jeune, tu fus terrassée par une maladie... P —Qui venait d’Elle, se hâta d'interrompre la Î jeune fille. | —Eh bien ?...

— Pourquoi m'avait-Elle frappée ?...

—Tu avais été imprudente, je suppose, répondit Gilbert interloqué, de nouveau soupçonneux. | —Pourquoi l’a-t-Elle permis ?...

—Tu accuses, tu doutes, mon enfant... Ah!

Ce Jules Hébert !...

A ce moment, Jeanne Hébert, introduite jusqu'à la chambre où le père et la fille se blessent { au cœur, à l'intuition d’une chose affreuse et

court, d’un élan impulsif, vers son amie affaissée dans la chaise longue. ;

—Qu'y a-t-il, Marguerite ? sécrie-t-elle, frémissante, le cœur battant vertigineusement.

—Alh ! c’est vous, Jeanne ! Que je suis heureuse !...

— Vous ici, Mademoiselle Hébert ! s'étonne Gilbert, les sourcils pleins de menaces, mais Jeanne ne pense guère à s'inquiéter.

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—Hâtez-vous de tout me dire, implorait-elle, j'éprouve une inquiétude indicible. . Est-ce un malheur ?...

— Viens ! dit Geneviève à son mari, il faut que ces enfants demeurent seules, et le père obéit avec un geste de colère sourde,

—Je vous remercie d’être venue. si prompte-

der... Je désirais tant Vous revoir avant la fin!..

—Non, vous ne mourrez pas, Marguerite, c’est trop douloureux !... On vous a trompée, je n’en crois rien !.,, Je vais vous Sauver, moi !...

— Votre cœur est impuissant, petite amie...

Il ne s’agit Pas de mourir, il s’agit de pire encore Peut-être... C’est bien là vos boucles blondes, Jeanne, elles sont noires, tout votre joli visage est presque noir... Au moins, je l’entrevois un Peu encore... I] fallait venir vite, demain, je n'aurais Probablement rien vu de ma petite amie québecoise. ..

— Vous allez être aveugle, Marguerite ! Nas Ah ! que je souffre pour vous !. -. Mais c'est in. humain, c’est MOnstrueux, il faut VOUS Sauver de Ce tourment !...I] ya des médecins, à Montréal,

ici, à New-York, il faut qu’ils accourent, qu’ils fassent un prodige, qu’ils aient du génie.

— Ils sont tous venus, Jeanne...

—Et ils vous ont promis le salut, n’est-ce pas ? Ils vous ont permis d’espérer, vos yeux vont ressusciter à la lumière, à la joie !...

—C’est fini, je suis condamnée, irrévocablement, jusqu’au dernier battement de mon cœur !.…

—C’est bien vrai, alors, dit Jeanne, les larmes se précipitant de ses prunelles qui s’élargissaient de pitié. Vos yeux que j'aimais tant, auxquels j'ai rêvé souvent depuis qu’ils nous avait quit-

tés, Jules et moi, vont se couvrir de nuit profonde !... Mais non, c’est horrible, c'est déchirant, je ne veux pas que cela soit vrai !. .. Dites, ils ne se voilent pas, vos beaux yeux, Marguerite ! On se trompe, elle ne se cachera pas, votre belle âme !...

—Mon âme a bien changé, mon amie...

—Elle n’a pas cessé d’être bonne et généreuse, cela, je le jure...

—Parlez-moi de votre frère, balbutie Marguerite, et son cœur ému teinte ses joues de flamme rose.

—1l vous pleure... Oh ! sil savait ! Il deviendrait fou de chagrin !...

—Je vous remercie de ne lui en avoir rien dit...

—Pourquoi exigez-vous qu’il ne vous revoie past...

—1l faut qu'il ne vienne pas, il faut que je par te, comme cela; je ne supporterais pas un autre adieu, je le sens !...

—Que s'est-il donc passé ?...

—Dès l’adieu consommé, j'ai eu beaucoup de chagrin, une crise d’affolement douloureux... Ma tête fut si déchirée par le mal que nous dûmes rester à Québec... J’ai trop pleuré, Jeanne, voilà tout ce qui eut lieu.

—Ah ! si Jules n’était pas à Ottawa, j'irais.

—Je vous le défendrais ! interrompit la Française, vivement. Il vaut mieux qu’il ne me voie pas, l'amour est si bizarre, il ne m’aimerait que beaucoup moins peut-être...

— Est-ce que je vous aime moins ? lui reprocha Jeanne.

—Les hommes, ce n’est pas la même chose...

Je vous disais que j'ai pleuré... Une maladie, alors que j'étais bien jeune, avait blessé mes yeux... Les cicatrices n’étaient pas solides...

Trop de sanglots les ont ouvertes... Les médecins, il n'y a pas une heure, les ont déclarées invincibles...

—-Oh ! que vous avez dû souffrir, quand on vous l’a dit !...

—Le délire fut effroyable... J'ai presqu’imploré la mort, j'ai eu des cris de bête sauvage, ils m'ont percée jusqu’au plus intime de la chair, ils sont là pour toujours... Cela ne pouvait pas durer: le désespoir, quand il ne tue pas, se tue lui-même... N’en parlons plus, Jeanne, c’est la dernière f@3 que nous nous voyons, ou plutôt, que vous me voyez... Mon père souffrirait de votre présence ici.. Causons des jours heureux, voulez-vous ? Que devient-il ?...

— 11 y a quelques jours, il demandait au ciel de vous rendre heureuse... La session est commencée à Ottawa...

— 1 a parlé ! s’écrie Marguerite, avec un élan d'enthousiasme,

—Oui, il a parlé de son âme canadienne, reprit Jeanne, impuissante à ne pas être orgueilleuse. Il a fait une s“nsation !... Les journaux ont signalé son éloquence et l’envergure de son

288 AU LARGE DE L'ÉCUBIL idéal !.., Comme il Je disait, il a semé la graine !...

— Elle poussera .. Oh ! comme je l’adorais, Son enthousiasme de Patriote !... C'était le troi.

Il me parla longuement de l'âme Canadienne.

française, et je l’aimai tout de suite, Parce qu’elle était la sienne, Puis, s’animant davantage, ;] me révéla l’Ame Canadienne, m’en déroula les plis beaux et larges !.., Et je le Contemplais, si beau, si généreux, si vibrant !.., On peut me crever les yeux, on ne m'empêchera Pas de tou.

toujours !...

— Marguerite, je ne le crois PAS encore !...

Dites, on vous guérira !.,, C’est monstrueux, gi

croyiez !...

—Quoi, Jeanne ? interrompit brusquement la fille de Gilsert.

— Oui, si vous étiez avec nous, Dieu vous re-

donnerait vos veux !... Sainte-Anne de Heaupré vous sauverait !...

—Etes-vous bien certaine ? balbutie Marguerite,

—Tellement. certaine qu'elle devra vous guérir !... Je veux qu’elle agisse ! Je vais tant la prier, il faudra qu'elle m’écoute ! Mais oui, je m'étonne de ne pas y avoir songé plus tôt...

Demain, je cours au sanctuaire de Beaupré, je prie jusqu'à la résurrection de vos yeux !...

—Je ne crois pas, Jeanne... Le ciel ne peut avoir pitié de moi... Merci de votre grand cœur, cela me touche infiniment...

—Ah ! si vous croyiez, cela serait tôt fait, je vous l'assure, dit la petite Québécoise, ardente, si impétueuse qu'elle vainquit les derniers scrupules de la Voltairienne.

—Eh bien, Jeanne, dit-elle, comme épouvantée de l’aveu qu'elle faisait, je devais ne pas vous le dire, le garder pour moi seule à jamais... Savez-Vous ce qui m'a soulagée, rendue moins douloureuse, presque résignée au supplice d’être aveugle ?... La certitude qu'un jour la soif in-

tense de ravissement dont mon être brûle encore,

sera largement assouvie !... Oui, mon amie, j'ai la conviction forte et sereine que, par delà ma torture, il y aura des joies ineffables !...

— Vous croyez ! s’écrie la petite Québecoise. Ce n’est pas autre chose, croire !... C’est l’audelà que vous pressentez au meilleur de votre conscience, vous avez la foi, vous êtes sauvée, demain nous irons à Sainte-Anne de Beaupré !... Quelle joie !...

—Si j'avais votre foi, j'irais... La mienne est si nuageuse et si rudimentaire,.. Ce n’est peutêtre que de la poésie, du sentimentalisme, le besoin de remplacer les horizons perdus par des rêves d’infini !... D'ailleurs, il faut que mon père ignore, il en serait si malheureux !..

—Dieu le prendra comme Il vous à prise Le Croyez-vous à Lui ?..

— Attendez un peu, Jeanne. -. Peut-être estce Lui, cela... Mais oui, plus jy songe, plus ce doit être Lui, plus je Le sens en moi !....

Il répand, dans mon âme, le repos et l'Amour...

—C'est Lui, je Le reconnais !...

—Îl ÿ a quelques semaines, Il est venu...

Misérable ! je L’ai chassée... Il est revenu, tou-

jours plus pressant, plus doux, plus magnifique... Il poussait dans mon âme, je voulais l'en déraciner... Oh ! qu’il est bon ! Il ne s’est pas offensé !... Il m'est resté fidèle, m'a inondée chaque jour davantage, plus grand, plus nécessaire... Et maintenant que je Le vois au fond de moi-même, Lumière et Joie, Espérance et Bonté, je L’aime, je L’adore, je me soumets, parce que je ne puis plus faire autrement... C'est fini, la lutte en moi contre Vous, mon Dieu, je crois en Vous, je vous remercie de la souffrance qui m'a valu votre Amour...

—Oh ! la belle prière !... Dieu ne résiste jamais à de tels accents !... Vous prierez comme cela devant la Sainte, et Dieu vous guérira, Marguerite !...

—Je commence à vous croire, Jeanne... Je suis plus légère et je ne sais quelle ivresse m'envahit toute entière, serait-ce la sensation de l’Infini ?... C’est vrai, Jeanne, ce que vous disiez, I] va me guérir, j'en suis certaine, je le sens, je l'exige, 11 ne m’en veut pas de Lui commander ainsi !...

—Je Lui en veux, moi ! s'écrie Gilbert, froi-

dement, avec une rage condensée, Les deux jeunes filles, stupéfiées, attendent qu’elle éclate,

[1 n’a pu résister à l’élan de sa méfiance. I] a soupçonné Jules Hébert d'il ne sait quelle machination fourbe, Dès qu’il eût abandonné Ja chambre, docile malgré lui à l’appel de Geneviève, il a eu peur. Incapable de mater son inquiétude, il est revenu, presqu’aussitôt, la dé. marche assourdie, se dérobant, sournois, presque rampant, la haine à l'affût. Il sait tout, ou plutôt, il ne croit pas à ce qu’il entend, identifie cette explosion de foi au délire des nerfs à la dérive.

—Oui, je Lui en veux, mon enfant... Bien qu'il ne soit qu'un mythe et de la fumée, j'ai toujours haï ce Dieu !. -. Depuis que je tai entendue L'implorer de ja sorte, je ne sais plus ce que j'éprouve pour Lui : c’est quelque chose de plus fort que la haine, comme un besoin de me venger de Lui !... Il n'existe pas, et je voudrais L’avoir sous mes talons !...

Jeanne, effarouchée, transie, regarde avec ter. reur le sectaire dont la fureur se déchaîne, —Î1 ne vous poursuivrait Pas comme cela,

ge mt somme né

s’Il n’existait pas, murmure doucement Marguerite. Il n’est pas naturel de vouloir étrangler un mythe, écraser de la fumée... Plus vous le niez, plus Il existe en vous... Que je suis heuheuse de ne jamais L'avoir haï !... Ne soyez | pas violent, mon père, n’ayez pas de chagrin, vous L’aimerez bientôt !...

—Jamais, te dis-je !... Ainsi, tu crois à Lui ? Il t’a ensorcelée ?

—N’allez pas plus loin, mon père, je vous en supplie, au nom de ce qu’il y eut de plus tendre et de plus doux entre nous !... J’ai cru, à votre accent, que vous alliez me maudire !... Il ne faut pas faire cela, je n’y pourrais survivre... Pardonnez-moi, je devine toute la peine dont je vous accable, il faut me comprendre, absoudre !... Que n’ai-je le mot qui persuade ! Que ne puis-je vous étaler le mystère de ce qui change mon âme !... Est-ce ma faute, si je ne puis vous expliquer comment Il m’a prise et comment je L’aime ?... J’essaye de ne pas croire à Lui, c’est impossible, Il est là, je L’entends, je veux Le garder !...

—Je rêve, c’est un cauchemar !... Tu me di-

Sais qu'on n’ä pas cherché à t’évangeliser, tu ne m'as pas menti !... Il aurait suffi de te causer un peu de cette foi naïve, pour qu’elle te corrompe l'intelligence Ps Ne prolonge pas mon angoisse, dis-moi que je rêve, que tu rêves, que c’est la fièvre dans tes cellules nerveuses, rien de plus, rien de honteux, mon enfant !. .. Tu es encore mon disciple, mes idées, n'est-ce pas, Marguevite 7...

—-’avais résolu de vous le dissimuler toujours, mon père !... Dieu ne m'en aurait pas voulu, il s'agissait de ne Pas vous faire de In peine, à vous si bon !... Vous êtes venu de vousmême au chagrin, vous avez surpris mon secret !

— Non, tu ne rêves Pas, tu es sereine, ta voix ne bronche pas, tu es une convertie !... Ah!

malheureuse !.., Ou plutôt non, ce n’est pas toi qu’il faut maudire !... Ja première fois que j’ai toisé ce Jules Hébert, ais dû flairer ga IA.

cheté !.., Il s’est insinué tortueusement dans ton âme, t’a sournoisement infusé la supersti. tion dont la moëlle de sa race est pétrie, s’est servi du patriotisme et de l'amour pour t’appri. voiser à son au-delà chimérique et dégradant !.. C’est un voleur d'âme, un ravisseur d’idéal, i}

m'a volé mon enfant ! Le misérable ! l’hypoerite ! je le hais, je le maudis !...

—Jules n'est ni un lâche ni un hypocrite ! s'é-. crie Jeanne, dont le sang, fouetté au vif comme par des lanières, se rebelle.

—Il m'a ravi la joie par excellence de ma vie,

rétorque Gilbert, à qui le visage menu de Jean-

ne, si vibrant, si fier, si beau dans sa faiblesse en courroux, en impose. Il est le meurtrier de mon bonheur, dites qu’il n’est pas un miséra- Del,

—Je le redis, mon frère n’est pas un lâche ‘.. Il n'a pas essayé de faire le catéchisme à Marguerite, cela, je l’affirme, il est trop généreux pour cels !... Il a respecté son incroyance, j’en suis certaine !... Dignes l'un de l’autre, furentils criminels de s'aimer ?... Mon frère agir en fourbe, en larron, en serpent ? C’est faux, vous le dis-je !...

— N'est-ce pas lui qui lui insuffla le poison du ciel ?...

—Et d’abord, ce n’est pas un poison, Monsieur Delorme, s'écrie Jeanne, violente, puisque Dieu est la source de la vie même !... Qui vous assu-

re que C’est nous qui sommes dans l'erreur ? Si le cœur vous en dit de mourir comme le vulgaire animal que le talon écrase, libre à ‘vous, mais n’aurions-nous Pas raison d’aspirer vers une survie qui apaisera notre faim. de joie sans bornes ?... Où est la honte à nous Courber sous le mystère ? Il est des interrogations, dans l'être de Marguerite, auxquelles vos doctrines n’ont jamais répondu, ne répondront jamais, je les en défie !... Jules a parlé de sa foi sans arrière-pensée, sans hypocrisie, je le répète ! ... Quand le désespoir s’est déchaîné dans l’âme de Marguerite, elle a eu le désir d'une espérance par-delà les années de martyre qui entassaient leur horreu: devant elle !... Vous n’aviez rien à lui donner, vous le savez bien, Dieu lui promit l'extase du ciel !... Ce fut la prière, cela !... Et maintenant, je vous en supplie, oubliez votre haine, donnez-moi votre enfant demain, plus tard, dès qu’elle en sera capable, et je vous promets de vous redonner ses beaux grands yeux ! J'en suis certaine, Dieu la Sauvera, Sainte-Anne de Beaupré la guérira !...

—Oui, tu as raison, Jeanne, je crois en tes paroles, dit soudain Marguerite, que le plai-

EN EPP

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doyer émouvant de la petite Québecoise avait enflammée, Pardon, mon père, c'est irrésistible... Je suis toute imprégnée d’une Présence étonnante et radieuse !... Une puissance me possède, et j'en suis ravie au-delà de tout ce que je peux dire !... C'est comme si les flots d'un Amour immense venaient chanter dans mon âme comme sur un rivage !...Et je ne sais quel transport m'’enchante !... J’ai besoin de prier, de prier longtemps !.… Oui, je n’ignore plus ce qu’il faut Lui dire, je sens qu’Il va m'écouter, je suis certaine de Lui !... Oh oui, vous allez me guérir, mon Dieu, je le devine, je le sais !...

Au cours de ces ardentes paroles, une éclaircie magique s’ouvre dans l’Âme enfiévrée de Gilbert Delorme. La rage, en lui, s’éparpille. 1 perçoit, dans la flamme dont l’imagination de son enfant brûle, une possibilité extraordinaire et prodigieuse. Croyant aux ressources illimitées de la nature, il se rappelle que la science en ignore presque tout, que l'auto-suggestion en est un des pouvoirs admirables et féconds. Mais oui, pourquoi pas ? La volonté, surchauffée jusqu’au paroxysme, ne pourrait-elle pas triompher du mal ? Pourquoi ne pas exploiter ce délire d’en-

thousiasme ? 11 était impossible qu’elle crût vraiment À Dieu, la crise d'affolement avait semé le désordre en son âme, voilà tout, Dès que l'exaltation des nerfs aurait amené le prodige espéré d'eux, il serait facile de reprendre à Dieu celle qui ne croyait à Lui que par désespoir, mais qui n'y croirait plus, lorsque le calme au:rait pacifié le cerveau. . NA ER Vos US

Le convoi électrique roule à grande allure égale et ronflante vers Sainte-Anne-de-Beaupré. Jeanne et Marguerite, peletonnées l’une contre

l'autre, osent à peine se balbutier quelques mots rares et timides. Gilbert, assis en face d'elles,

impassible et taciturne, glace l'atmosphère.

Les yeux de la malade que la dernière nuit sans sommeil a remplis de ténèbres plus opaques, ne peuvent plus qu’entrevoir la forme rigide et muette, ils ne discernent pas les traits figés du père. Sans qu'il parle, elle a la sensation qu’il rumine quelque chose d’hostile et que la fureur s’amasse en son âme comme la vapeur en vase clos. Elle sait bien que plus il songe à la démarche qu’il a permise, hypnotisé par le fluide surhumain qui électrisait son langage d’hier, plus il a maintenant l’horreur d’avoir cédé. Elle devine qu’il prépare un antagonisme à chaque instant plus maussade et plus fort, mais elle va Intter contre l’assaut de haine, et Dieu ne pour-

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ra plus douter d'elle, Une exaltation mystique irradie son imagination, C'est comme si une

le Champ de bataille, Marguerite est ardemment tértaine que Dieu, à travers le Sourire de la grande Sainte, arrachera de ses Jeux la nuit pe- Sante et leur versera l'aurore et le soleil. Son père, illuminé, adorera le Christ de Jules Hé. bert, et l’âme de la jeune fille se dilate en une vision de bonhetr.

—Nous arrivons, Marguerite, murmure Jeanne, À Voix si basse que son amie l'entend à peine.

—Je ne Comprends pas ce qui bout en moi, répond celle-ci, je trouve que nous-n’allons pas assez vite encore, je suis très impatiente de m’agenouüiller aux Pieds de la grande Sainte...

près l'une de l’autre, ajoute Ja Petite Québe. coise, fortement émue, I] faudra bien qu’elle S'attendrisse. . :

être entendue ? demande la Française. C’est que, si neuve à Dieu, je ne puis égaler votre ferveur

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et votre amour... Je serai bien maladroite, sans doute...

— Vous prierez de toute votre Ame, cela suffira, je vous l’assure.

—Qu’est-ce donc, prier de toute son âme ?...

—Offrir à Dieu tout ce que nous sommes de bon et tout ce que nous pouvons être de meilleur...

—Pourquoi ne l’a-t-Il pas encore guérie, votre Dieu, Mademoiselle Jeanne ? interrompit Gilbert, sarcastique.

—Si vous L’aimiez un peu, ce serait plus sûr, balbutie-t-elle faiblement.

La gêne est plus lourde entre eux tous, maintenant... Le convoi électrique roule à grande allure égale et ronflante vers Sainte-Anne de RE as ee RTS UE Re CUT ver es

Une immense draperie de nuages moroses appesantit l’espace. Il émane, de la nature grincheuse et des horizons presque funèbres, ce malaise des âpres jours d'automne. Captive au sommet du frontispice de la Basilique, entre les deux clochers gris, la Sainte grelotte en sa froide parure de bronze, Et l’Enfant Jésus, près

d'Elle qui le réchauffe d'amour, à pourtant les mains glacées, Les arbres sur la colline, transis, mélancoliques, pleurent l’agonie de leurs feuilles, Les teintes mordorées et cuivrées, dont les érables ça et là buancent les côtenux de l'Ile d'Orléans, s'embrument de tristesse, Le flot sombre et langoureux du Saint-Laurent brille de miroitements blafards. Les maisons des alentours se recroquevillent dans leurs murs frileux et leurs toits renfrognés. La grande Sculpture blanche, au milieu des allées inertes et des parterres désolés, fait songer aux neiges prochaines,

Le sectuire et les deux pélerines, d'eux-mêmes, SOUS Une impulsion que seul explique le magnétisme des êtres, s'arrêtent au moment de franchir le seuil de l'église, Gilbert hésite encore, Marguerite a peur, Jeanne frissonne.

— Est-ce vrai que tu es bien résolue à prier, ma fille ? dit Gilbert enfin, d'une voix étrange. ment contractée,

—Mais oui, mon père, répond-elle, angoissée, redoutant ce qui sapprête.

—Rien en toi ne proteste contre une pareille dégradation ?...

—Pourquoi ce retour de colère ?.., Ce n'est plus le moment de m'’interdire le lieu saint... Vous pourriez tout compromettre, ma foi est si fragile encore...

—Ta foi?... Te voilà donc asservie, enchaînée à ce Dieu Polichinelle ?...

—Ah ! Mon père ! Je vous défends de L'ou-

trager !...

—Tu me défends ! s'écrie-t- violent.

—Ne m'en voulez pas, il faut que je vous parle de la sorte, vous n'avez pas le droit de Le trai-

ter ainsi devant moi, je sens profondément que vous n'avez pas ce droit !...

—C'est bien Lui, cela !... Il besogne bien, Il t'a déjà prise à moi, Il a déjà fait de toi une révoltée !... Je dois Lui céder la place, Il est ton seigneur et despote, je n’ai plus de fille !...

—Vous vous trompez, mon père !... Grâce à Lui, je serai plus longtemps votre fille, je le serai éternellement !...

—Non, décidément, tu ne feras pas cela, mon enfant, c’est trop d'humiliation ! Je l’avais pourtant prévu, hier, avant de faiblir... Je ne sais quelle aberration m’a paralysé la volonté !... Si j'en eroyais tes paroles, tu Lui appartien-

drais !... Ah non ! Je ne veux Pas, tu es mon enfant, môn æuvre, mon Cerveau, ma vie, Il ne Peut t'enlever à moi de la sorte !... Je ne veux Pas que tu L’aimes, tu m'entends, Il est faux, 11 est un jeurre, un fantôme !.., Une dernière fois,

* Pense à tout ce que je t’en ai dit, n’est-ce pas que tu ne crois pas à Lui, que tu L’entreras pas ici me déshonorer, m’apostasier devant les prêtres et les idoles de la superstition ?... Allons-nousen, viens, Marguerite, ce n’est pas ta place ici, mon cœur est le vrai, le Sien n’est qu’un vieux conte d'amour !..

—Je crois au vieux Conte d'amour et à son Chevalier, murmure la jeune fille, que des Sanglots empêchent de lutter davantage contre le fanatisme de Gilbert. :

Alors, l’âme de celui-ci est agitée par l’un de “es remous aux lois inexplicables dans les sources vives de notre être. Sa rage croule, I] es-

: Saye de rejcindre en lui-même l’indignation qu’il se doit. Elle a fui, lui échappe irrémédiablement. Il n’a plus qu’une pitié vaste, surabondante pour Son enfant dont il] avive Je martyre. Il ne doute Pas que l’auto-suggestion sera stérile, elle anrait déjà fait le prodige qu'il était folie d'avoir

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espéré d'elle. 11 a conscience que Marguerite est maintenant sous le férule de la Croix. Comment se fait-il qu’il n’éprouve plus de haïine et pardonne ? Il ne comprend que vaguement pourquoi sa colère fond en lui-même: d’ailleurs que lui importe de le savoir, pourvu qu’elle cesse enfin de pleurer si violemment ? Il en a le besoin profond, il faut que ces larmes ne lui fassent plus tant de mal au plus poignant de ses entrailles.

—Va, mon enfant, murmure-t-il, avec douceur.

—Oh ! mon père ! que vous êtes bon ! Vous me sauvez ! s’écrie Marguerite, qui embrasse longuement son père au front si lourd.

Dès que les deux jeunes filles eurent franchi le seuil, Gilbert Delorme, éprouvant au cœur un serrement qui l'étouffait, pensa qu’il allait mourir. Ce fut, tout simplement, un spasme de douleur qui, débordant de sa poitrine surchargée, jaillit en pleurs émouvants. . . . . . . + « + : -

Bien peu de lumière se faufile à travers les vitraux peints qui la rejettent. Il y a comme un crépuscule vague dans les bas-côtés austères et

sous la voûte où les étoiles d’or sestompent.

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Dans la nef elle-même, au-dessus des laques lu- &ubres et des bancs solitaires, autour des colonnes à demi fantastiques, la clarté du jour sas Sombrit de ténèbres flottantes, C’est Presque la nuit dans leg profondeurs des chapelles latérales. Au grand autel de Marbre sans tache, un prêtre déroule en harmonie Je gestes sacrés de la messe, et les anges, pieusement adorateurs sur le baldaquin où ils Planent, unissent leurs prières à la sienne. Tout le SanCtuaire frémit d’une suavité Mystérieuse et d’un calme étreignant l’âme,

Aux pieds de la Thaumaturge Canadienne, Marguerite et Jeanne, Prostrées, ferventes, inlassables, murmurent une Suppliqne longue et

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l’imprègne de Chaleur sainte et d'espoir. Elle voit les dernières lueurs s’esquiver de Son regard

agonisant, et sa foi en la cure surnaturelle, au lieu de s’effondrer, décuple et s’embrase toujours. Des accents pathétiques et des cris d’adoration surgissent des sources les plus mystérieuses d'elle-même.

—“Gran ‘: Sainte, il faut me sauver, imploret-elle, en ce moment. Je suis venue à vous de tout l’élan de mon être... Je crois en votre sourire, je ne le vois plus, mais je me souviens de lui, quand, pour la première fois, il y a si peu de jours, il me semble, je fus si étrangement ravie par sa douceur... Je ne l’ai pas oublié, il est fait de tendresse et de paix indicible, il palpite en moi, je sens qu’il n’est pas menteur, qu'il rayonne du Dieu qu’il possède à jamais... Je vous demande pardon, mon Dieu, de vous avoir

banni si souvent de mon cœur, VOUS Savez pour-

quoi je fus ingrate: on m’avait donné tant d’armes contre Vous, il a bien fallu que je me batte, que je Vous repousse... Oh ! comme je regrette de ne pas Vous avoir connu plus tôt !... Maintenant rien en moi ne Vous outrage, toute mon âme Vous accueille et Vous garde, et je Vous aime de tout l’amour que j'aurais eu pour Vous, si Vous m’aviez été enseigné dès le premier jour.

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Ces ténèbres m'écrasent, m’épouvantent, me plongent dans un vide affolant !... Brisez-les, déracinez-les, mon Dieu, rendez-moi votre 8oleil !... Grande Sainte, souriez-Lui, pour qu’Il m'entende !..."”

Escorté par le jeune acolyte, le prêtre délaisse le grand autel de marbre. Ils ont déjà disparu. IHn'va plus, dans le Sanctuaire, que le vaste silence divin autour des jeunes filles en prières. Soudain Jeanne regarde Marguerite avec une Commisération de toute Sa nature de sensitive extrême.

—Courage, mon amie, lui dit-elle, nous n’a- VOns pas encore assez prié...

—J’ai plus d'espérance que jamais, lui répond l’autre, avec une conviction de toute elle-même.

— 11 faut lui faire violence... Il ne faut pas trop se fier au sourire tout plein de largesses, elle veut que l’on soit bien sûr d’elle, ne cède que si on espère alors qu’il faudrait ne plus avoir es. pérance.

—Je ne croyais Pas qu’il fût si facile de prier, Jeanne.. Il est vrai que ma prière est malhabile et peu éloquente..… Mais je vous obéis, j’abandonne toute mon âme à Dieu...

—Elle est si belle, votre âme, que Dieu est fort heureux de l’avoir conquise... Voyez-vous encore, Marguerite ?...

—$i peu, vous n’êtes qu’un monceau de noir, la Sainte n’est qu’une silhouette noire, bien noire...

—Courage, nous allons prier encore, aussi longtemps que vos yeux r * ..‘ pas la clarté des miens !...

—Que vous êtes bonne et que je vous aime, Jeanne !... Que peut-on dire d’irrésistible au ciel, mon amie ?...

—Lui avez-vous commandé, bien ferme, bien nettement ?...

—J'’ai peur d’être audacieuse...

—Je vous ordonne de ne pas craindre... La meilleure façon de plaire à Dieu, c’est de vouloir qu'Il nous aime !...

—Je sens, là, tout plein mon cœur et ma vie, qu’'Il n'aime !...

—C'’est bien entendu, n'est-ce pas ?... Nous voulons, nous exigeons qu Il agisse, que ia Sainte et Lui fassent leur grande besogne du ciel !...

Pendant que les deux amies, prosternées, suppliantes, leurs genoux cassés par les iaques du-

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res, attendent Ja réponse du ciel, Gilbert s’approche des formes affaissées, I] n’en pouvait plus du Martyre de l'attente. Elles ne l'ont pas entendu s'arrêter près de leurs robes gisant dans la poussière, Tout-à-coup, un cri tranche dans l'air, si aigu, si douloureux, si lamentable, que Jeanne et le père en sont déchirés jusqu’au plus intime d’eux-mêmes, Les échos de la Basilique gémissent au loin, et C’est Comme si le silence était plein de sanglots, Marguerite, cessant totalement de voir, a été plongée dans une nuit in. sondable, aux tenailles atroces. Un désespoir invincible l’a inondée toute entière, a fait jaillir du fond de son être la plainte Sauvage. D'un geste Convulsif, elle frotte ses yeux morts, essaye de les faire vivre encore à ces vestiges de lumière qui leur Parvenaient tout-à-l’heure, Ce ne

hoquets farouches dont la 80rge râle et la poitri. ne se fend. Jeanne, l’Ame au supplice, attend que le délire s’apaise,

— Marguerite, il ne faut pas désespérer, rien n'est perdu, murmure-t-elle enfin.

—S$i vous saviez comme C’est affreux !... Cela m'étouffe, j’ai voulu mourir...

—Pauvre amie !.. Que cela me fait de la peine !...

—Oh ! quel tourment !... Mon Dieu, vous ne permettrez pas cela !.. Grande Sainte, votre sourire m’a promis !...

—Un peu de courage, mon amie, c'est l’épreuve décisive, elle est le salut !...

—Vienst'en, ma fille, dit soudain Gilbert, et sa voix grave les secoue d’un frisson brutal.

—Vous ici, mon père ! ne put retenir sa fille. Etes-vous venu prier ?

—Ta folie religieuse t’égare ! Je suis venu te chercher... Je te le redis, viens, mon enfant...

—Laissez-moi prier encore, gémit-elle. Tout n’est pas perdu, n’est-ce pas, Jeanne ?...

—Nous allons vaincre, je le sais, je le jure, affirme la petite Québecoise, d’un accent tel que Gilbert en est un peu abasourdi.

—Je parle sans haine, Mademoiselle, votre Dieu n’est qu’un nuage qui se dissout devant la raison... Depuis ure heure, à genoux devant une ombre, vous appelez dans le vide... Est-ce étonnant qu’on dédaigne votre appel ?... Viens, ma fille...

—Grâce, Monsieur Delorme, implora Jeanne, appréhendant l'influence du père,

— Votre Dieu a:t.il eu pitié, Lui? répondit-il, avec une amertume discrète,

—Ne raillez Pas, je vous en supplie, ajoute la Canadienne.

—Je n'ai pas raillé, Mademoiselle, j'ai constaté, simplement... Tu me suis, n’est-ce pas, Marguerite ?..,

—1l faut que je reste enccre, mon père...

—Ah ! Situ Comprenais ma torture à voir mon enfant courbée jusqu’à terre, se traînant les genoux devant une idole, tu viendrais. .. Tout cela est vain, tu le sais, pourtant... Rappelletoi ce que tu en disais, il y a gi peu longtemps encore...Jée ne me Comprends plus, je devrais t’amener de force ou mettre leur Sainte en pièces... Tu as tant souffert que je n’ai plus le Courage de Ma fureur, je redoute que, par moi, tu souffres davantage... Mon cœur est à bout de ta sonf.

france... Viens, nous CSsayerons d’être heureux, j'oublierai tout... Au nom de tous les souvenirs entre nous, ne me suivras-tu Pas, mon enfant ?..…

—Je vous suivrai, dès que mes yeux pourront le faire, dit-elle, humblement.

—Tu ne sens donc pas l’humiliation de t’avilir ainsi devant le surnaturel ?...

—Non, mon père, cela me grandit !...

—Hélas ! Tu crois à Lui, irrévocablement !... Comme Il est habile et ensorcelle bien !...

—Je crois à Lui, mon père !...

—Ah ! Quelle horreur !... Et je n’ai pas la force de maudire !...

—Cela vaut mieux ainsi, mon père, je n’aurais pas le courage de vous entendre... Pardon de vous faire souffrir, il faut savoir comment...

—]Inutile, interrompit Gilbert, je ne comprendrai pas !... Dis, au moins, que si tes yeux demeurent clos, tu me reviendras, tu L’abandonneras, Lui !...

—Marguerite ! supplie Jeanne.

—C'est impossible, mon père, on ne se débarrasse pas de Lui, je le sens, quand Il a logé dans notre âme...

—-{[nsensé que je fus !... C’est bien, continu? à prier, puisque tu L’aimes, conclut Gilbert, démoralisé.

—Oh ! merci du meilleur de moi-même !...

La ferveur des jeunes filles recommence, plus brûlante et plus impétueuse. Immobile comme

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les fières colonnes, Gilbert, nn pli SarCastique au front, la lèvre Mmordante, le cœur ulcéré, regarde les deux profils dressés Passionnément vers

à jamais l’extase du ciel. Des guérisons par myriades s’épanchèrent du Cœur de la grande Sainte : pourquoi serait-Elle insensible au martyre qui l’empoighe et la rend folle ?

—“Est-ce ma faute, disait-elle, si je fus ignorante de Vous, mon Dieu ?.., Je suis née loin de Vous, si loin qu’on n’y parlait de Vous que Pour Vous nier, Comme une des vieilles fables de jadis... J'ai grandi, on m’a si bien éloignée de Vous toujours, qu’il était toujours moins possi. ble de vous apercevoir... I] fallait que Vous veniez à moi qui ne pouvais aller à Vous : depuis

lement, de mon âme absolue, comme Vous le dé. sirez ?... Délivrez-moi de ce cachot horrible,

c’est le moyen de conquérir mon père !.., Il ne

amer !... Comme le dit Jeanne, votre amie si

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douce, il faut que cela vienne, que vous soyez pitoyable !... Grande Sainte, je vous en conjure, faites rayonner un dernier sourire au Dieu qu'il attendrira sur ma misère !...”

Une détente de tous les nerfs endoloris se résout en larmes qui filtrent des yeux morts, étrangement apaisantes et suaves. Une vague de bonté surhumaine gonfle son être d’une ivresse inconnue. La certitude qu’elle avait de guérir, cesse d’être exaspérée, devient calme et sereine. Elle attend, sans crainte, sans désespoir, la résurrection de ses yeux. La félicité profonde l’envahit toujours davantage. Tout-à-coup, son âme s'élargit, s’illumine, se magnifie, s'envole tout d’un essor vers des cîimes radieuses d’où elle plonge dans un gouffre immense de béatitude.

Les prunelles, dilatées soudain, béantes et limpides, s'emparent triomphalement de la lueur d’or que le soleil vient de lancer dans le Chœur de la Basilique... ... ..

Le convoi électrique roule à grande allure égale et ronflante vers Québec. Isolés des rares voyageurs, le sectaire et les deux pélerines sont taciturnes, Marguerite se repaît du tableau que

pu —

ses yeux avides ne se lassent pas de voir Courir. Elle Contemple, avec une volupté infinie, l’é. blouissement du soleil dans le gonfler ent des labours, l’allégresse des fermes, le sourire des prés, les ors et les rubis des érables. Gilbert, que la joie d’abord a transporté, devient plus Songeur de minute en minute, et le poids de sa tristesse est lourd sur l'âme des jeunes filles,

—-Que je suis heureuse ! dit Marguerite, après l’avoir dit tant de fois. Pourquoi êtes-vous moins joyeux, mon père ?.…

—Crois-tu encore à Lui ? répond:il, si triste, qu’elle en est vioiemment émue,.

—Mais, vous n'y croyez donc Pas, vous, mon père !...

—Je crois qu’Il ma volé mon enfant, c’est tout ce que je crois de Lui...

—Et moi qui espérais que ce miracle vous conduirait à Lui ?... -

—Miracle ! ne put s'empêcher de ricaner Gilbert. Te voilà bien fagottée à la superstition !.… Les miracles ! c’est avec ces mensonges qu’elle Vous attache et vous asservit !... Non, ma fille ce ne fut pas un miracle, te dis-je, tu t’es suggestionné la guérison, elle test venue de toi-

même, des forces de la nature agissant par ta volonté furieuse et déchaînée !... Un mystère ignoré de la science, fort bien, mais un miracle, c’est trop de naiveté, vraiment !...

—Combien nous serons éloignés l’un de l’autre, désormais !...

—Oui, il va falloir nous quitter bientôt, mur mure-t-il, en courbant sous la douleur,

—Cela, non, proteste Marguerite, véhémente et le cœur oppressé. Je vais vous suivre, jusqu’à ce que vous m’ayez pardonné, jusqu’au jour où vous serez avec nous !...

— Impossible d'y songer, mon enfant, reprit-il, toujours sur le même ton de lassitude calme et souffrante. Je ne suis pas de ceux qu’on évangélise, la cuirasse est impénétrable !...

—Je vous suivrai tout de même, je ne veux pas que vous ayez de la peine, mon père !... Je ne veux pas abandonner ma mère !...

—ÏÙl vaut mieux que tu ne viennes pas, te disje, reprend-il, avec une douceur inexprimable, Alors même que tu me suivrais, ce ne serait plus toi, je t’ai perdue... Tu étais mon œuvre, elle est détruite... Tu étais ma vie, elle est brisée. Près de moi, tu me rappellerais sans cesse mon

rêve en miettes... Loin de toi, je souffrirai moins, je me souviendrai mieux des années de bonheur où je retrouvals mon cerveau dans le tien... Il n’est plus à moi, ton cerveau, Dieu me l’a ravi... Reste ici : Jules Hébert, ton évangélisateur, adoucira l’amertume des adieux nécessaires...

—La seule perspective de vous dire adieu me fait tant de peine !... Non, décidément, je vous suivrai !.., s —Tu resterus, ma fille ! I] faut que tu ne viennes pas, j’ai besoin que tu restes !... Si tu étais anprès de moi, croyant, priant, je ne pourrais plus faire la guerre à Dieu !... C’est mon devoir de me battre jusqu’au dernier jour pour la libre- Pensée, ma religion !... I] ÿ aura une différence avec autrefois, je frapperai désormais sans haine...

—Oh ! mon père ! cela me rendra si malheureuse !.., | —Cela Passera, mon enfant, tu seras heureuse avec ton ami... N'est-ce Pas qu’elle sera heureuse avec le frère que vous défendiez si bien, Jeanne ?... , — Nous serions tous bien plus heureux encore, -

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si vous l’étiez avec r. Us, répcodit la sœur de Jules, dont le cœur faisait mal.

—Oh ! mon père ! ce sera treo de chagrin !

Vous resterez avec nous tous ! pleura Marguerite.

— 11 faudra que je m'en aille ! dit-il, résolu, nflexible, Je reviendrai parfois, ma fille, et près de vous tous, je retremperai mon courage de frapper Dieu sans haine...

—Mon père ! protesta encore sa fille, dont les larmes coulaient abondantes.

—Ne pleure pas, mon enfant, tes yeux seront encore malades, et tu ne pourras pas te suggérer la cure divine une seconde fois, peut-être...

—Je vous pardonne votre sarcasme, mon père, dit Marguerite. Je sens que vous vous trompez, que j'ai des yeux capables de vous pleurer toujours, parce qu’ils verront éternellement !

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On devra lire :

Page 175, au lieu de la 9° ligne :

de. Implacable, il te condamnerait d’avoir

Page 182, dernier alinéa, au lieu de la 1e ligne :

— J'ai lu l’angoisse sur ton visage. Tu ne

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