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réel... Alors, une autre cueillera les tendresses . de votre âme...
—Vous ne m’aimez donc pas !... Ce serait vous oublier, cela !... Si vous m’aimiez, vous ne me demanderiez pas d’en aimer une qui ne serait Pas une autre vous-même !...
— Vous le savez bien, que je vous adore, Jules !... Vous avez rêvé, disiez-vous. Que sont les rêveries d’un homme auprès de celles qui éclosent dans le cœur d’une jeune fille ?... On dirait que nous ne sommes nées que pour espérer le bonheur !... Nous devenons femmes en l’espérant... Celles qui n'espèrent plus espèrent encore... Celles qui connurent l’extase un jour, la revivent à jamais !... Je serai de celes-là, je vous le jure !... Je vous fis la confidence d’un rêve fait de soleil et de printemps... Il commençait à perdre ses feuilles, lorsque soudain il rencontra la source... Si tant de femmes n’ont que des amours qui filent à tire-d’aile, c’est qu’elles aiment pour des motifs qui n’atteignent pas les profondeurs d’elles-mêmes !... Vous m’avez prise toute entière, vous avez répondu à tout le vibrant appel de mon être !... Votre fierté m’ennoblit, votre force me captive, votre éloquence
m’exalte, votre bonté m'enchaîne !... Vous êtes mon idéal en toute sa plénitude !... Auprès de vous, je me sens infime et grande, faible et toutepuissante, moindre et supérieure !... On n’aime qu’une fois de la sorte, et il vaut mieux en souffrir que de ne pas avoir aimé !.
—Est-il bien vrai que tout soit irrémédiablement fini ? dit Jules, avec un cri de révolte ardente. Je ne veux plus, moi !... J'ai besoin de vous pour vivre... N’y a-t-il rien pour nous sauver ?... Je ne veux pas vous prêcher, mais rappelez-vous ce doute qui ébranla votre conscience !... Avez-vous bien entendu la voix de Celui qui vous parlait de Lui ?... Vous L’avez chassé : n’en est-il rien demeuré ?... Descendez bien au fond de votre âme, sondez-en les arcanes les plus sourds !... Le sang de vos veines, quand il circula dans celles de vos ancêtres, aima le Christ !.… Je vous en supplie, Marguerite, interrogez bien votre âme, peut-être allez-vous y entendre les voix qui prièrent jadis !...
—Je vous pardonne cet égoisme... Ce n’est pas le meilleur de Jules Hébert qui parle... Ce doute, je lui ai déjà prêté une oreille trop complaisante... Etais-je bien sincère ? Etais-je bien
loyale à mon père, quand je me suis précipitée follement dans l'atmosphère de votre foi brûlante ?... Votre Dieu est un habile magnétiseur, il aurait pu me dompter !... |
—Les magnétiseurs paralysent la volonté, Dieu frappe au cœur !... Loyale à votre père, vous ne le fûtes pas à Lui peut-être !
—Non, je ne Le connais pas, je ne L’ai pas senti, Celui dont vous me parlez ! s’écrie-t-elle, éprouvant le doute avec une acuité plus vive et troublante. La religion de mon père est l’unique vräie !... Dès que mon intelligence eut assez d'énergie pour comprendre, il me révéla le grand mystère de la nature éternellement créatrice !.… Il transfusa son âme dans la mienne, et je ne suis qu’une autre lui-même !... Appelez-moi sectaire ou fille sans Dieu, je n’y puis rien faire, on m'a façonnée telle !... Peu importe que les aieux prièrent, on n’a jamais prié autour de mon berceau !... On vous a saturé de prières dès l’aube de votre âme, y fûtes-vous pour quelque chose ?... On m'a esquissé Dieu comme un personnage fabuleux, fantastique, une lubie engeudrée par la terreur dans l'ignorance, un mannequin sans vie !... Non, décidément, je suis l’en-
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fant de la Matière qui épancha les mondes et fit jaillir d’elle-même les cellules vivantes de l’homme !... Pardon de vous faire souffrir, je souffre encore plus que vous, je vous l’affirme. .. Al. lons, c'est fini, oublions tout cela, revenons à tout-à-l’heure, où nos âmes s’aimèrent sans torture...
—Non, c’est bien fini, Marguerite, nous ne retrouverons jamais l'ivresse de tout-à-l’heure. .. Nous ne l’avons connue que pour mieux savoir ce que nous perdons... Et pourtant, le vaste silence est si éloquent de Celui que vous refusez d'entendre !... La puissance du Paysage ne vous soulève-t-elle pas jusqu’à Lui ?... L'horizon mystérieux ne vous conduit.il pas jusqu’à Lui ?... La lumière si douce épandue sur Je fleuve ne vous fait-elle pas pressentir une Bonté insondable ?... L'amour dont n0S Coeurs vont saigner toujours ne vous fait.il pas espérer l’Amour sans larmes et sans fin ?... Quelque chose en vous ne se rebelle donc Pas contre le déchire. ment irrévocable, sans la promesse d’une rendezvous d'Amour suprême, au-delà de ce monde où tant d’Âmes qui s'aiment doivent souffrir pour demeurer dignes l'une de l’autre ?...
—Pourquoi vous insurger ? dit-elle, se hâtant d’éluder la question angoissante. Demain, vous serez accaparé par la besogne virile, enthousiasmé par votre beau rêve de patriote... L’Ame canadienne vous sourit, attend de vous des choses magnifiques !... Le labeur engourdira votre peine !... En avant, pour la patrie !... Il faut, moi, que je retourne à mon père... Il a tant de chagrin, depuis qu’il sait mon amour... Peu sen est fallu qu'il ne m’accuse de-trahison... Il faut que je lui fasse oublier... Je suis la joie lumineuse de sa vie, la femme en qui s’incarnent tout son rêve de foi humanitaire et tout son orgueil de libre-penseur !... Si Dieu me prenait à lui, je lui verserais du poison dans l’Ame... Oui, je dois aller à lui, je l’entourerai comme toujours de calme et d’adoration... Il a besoin de ma croyance en lui... Allez servir la patrie canadienne, j'irai servir mon père, et nous souffricons moins, nous aimant mieux de nous aimer sans espoir. :
—Que c’est dur !... Nous aurions été si heureux !...
—Oh! que je vous aime, au moment même où je dois vous sacrifier à mon père !... Mon amour
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en est plus grand, plus éternel !... Mais il me semble que mon cœur va éclater !... Voyez-vous, il est temps que cela finisse, je n’en peux plus de lutte, je crains de faiblir, et je dois être vaillante !..,
—Pauvre amie ! s’écrie Je jeune homme, avec une tendresse où vibre le meilleur de lui-même. Je comprends... Il n’y a plus qu’à nous dire adieu... à —Ce sera notre dernier mot d'amour... . Adieu, Jules !...
—Adieu, Marguerite, je vous aime pour la vie et pour l’éternité !...
—Je vous aime pour ma vie et pour votre éter-
nité, Jules, murmure-t-elle, chancelante, et pen-
- dant qu’il accumule toute sa tendresse dans le
baiser qu'il pose sur la main si belle de Margue-
rite, le cœur de la jeune fille se brise en un san-
glot soudain gonflé de toutes les larmes qu’elle avait domptées.
—Ne pleurez pas, Marguerite, supplia-t-il, je ne puis vous voir souffrir davantage, j'en ai le cœur si triste... Vous étiez courageuse, il y a un instant... Laissez-moi vous regarder, nous
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oublierons tout dans un regard si bon qu’il nous guérira !... Je voudrais vous apaiser par ma tendresse !... Oui, revenons à tout-à-l’heure, causons de nos âmes sans désespoir, sans vos larmes qui font mal... Je vous défends de pleurer: au nom de notre amour, ayez pitié de mor
cœur oppressé qu’elles étouffent. |
—Vous le disiez vousmême, il est impossible de revenir à tout-à-l’heure, dit-elle.
—Ne pleurez pas, Marguerite, implora Jeanne, qu’ils n'avaient pas entendu revenir et dont ils n’avaient pas entendu les larmes filtrant sur les joues pâlissantes, Votre peine me fait trop de mal !...
— Pardon, si je suis lâche devant la douleur, si je vous fais du mal à tous les deux... ‘
—Ah ! Marguerite ! s’écrie Jules, en un cri passionné de révolte.
—Ah ! que nous vous aimons tous les deux !
cria Jeanne, ardente.
— Vous m’aimerez toujours, n'est-ce pas ? demanda la Voltairienne, et le regard si long, si douloureux, si navré, dont elle enveloppa Jules Hébert, lui arracha des sapglots terribles. . ..
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Plus tard, ils reprirent le chemin rude qui serpente à travers les airelles et les lichens argentés, ne trouvant rien à se dire, l'âme en dé. tresse, le cœur tendu de noir...
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La poitrine haletante, Marguerite Delorme est prisounière dans une chaise long + On a fermé la ‘enêtre, on a peur que la bise iauvaise d'octobre ne soit brutale au corps si faible. I] y a un désespoir aign sous le visage maigre et morne À vous arracher des larmes. Trois spécialistes de renommée certaine ont précisément terminé l'examen décisif et délibèrent à l'écart. De ses grands yeux qui n'y voient guère plus, la jeune fille essaye en vain d’épier, sur la physionomie grave des savants qui s’embrume, la sentence qu’ils préparent. Gilbert Delorme, courbé, vieilli, pitoyable, couve son enfant d’un regard de commisération poignante où flambe un éclair de haine parfois. Et la mère, oubliant d’être frivole, a le cœur lourd comme elle ne l'a jamais eu.
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— Monsieur Delorme, nous voudrions vous parler, dit soudaia l’un des oculistes, Aureszvous l’obligeance de nous suivre ?...
Et, sans attendre qu’il vienne, ils quittent la chambre où la voix fatidique du médecin 9 ré pandu quelque chose de lugubre, Gilbert e« transi d’effroi. Une minute sombre passe, nvont qu’il ne bouge. Enfin, comme écrasé par là mena ce de ce qu’il appréhende, il sort, à pux ent: moins rapides, lorsqu'il approche du sui
Marguerite a beaucoup souffert et beau our songé depuis un mois. Cette Ame de jeune fille éprise de noblesse et saturée d'idéal, était mûre pour le grand amour dont elle était digne. Toute elle-même a vibré, lorsque, subitement mise en face de Jules Hébert, elle a eu l'intuition profonde qu’il remuait son cœur de battements inconnus, Tout son être, peu à peu, a chancelé, puis défailli sous la révélation que lui fit le jeune homme d’une personnalité ardente et généreuse, magnétique et robuste. Et plus la tendresse grandissante du Canadien a gravité autour d’elle, plus la Française a sombré dans l’amour. Le sentiment, bien qu’impulsif et fatal, à base d’affinités réelles, n’avait rien de superfciel et d’exalté, mais creusait aux profondeurs les plus vives d'elle-même. L’émotion chaleureuse avec laquelle Jules, la première fois qu'il tra-
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hit sa religion, s’éleva de l'Océan vaste à Dieu roi des espaces, la conquit tout de suite, et elle lui fut presque reconnaissante de croire avec un tel orgueil, avec une franchise aussi totale, Cédant à un besoin impérieux de femme qui adore, elle voulut s’enivrer du bel enthousiasme du jenne homme, le pria de lui ouvrir largement son cœur de chrétien. Le catholicisme vigoureux et traditionnel du Canada-Français l’émerveilla étrangement, au point qu’elle regretta d’avoir laissé pénétrer en elle autant de flamme religieuse. Elle eut beau faire sentinelle contre elle-méme, nier l’ébranlement de ses convictions d’athée, le trouble n’en fouilla que plus loin les abîmes de sa conscience, et il y eut des heures de crise où elle eut peur de croire. Au cours de l’adieu pathétique sur le Cap Tourmente, à l'instant même où elle a si violemment défendu l’athéisme de son père, une voix au fond d’elle-même dominait le tumulte de son âme, et plus elle repoussait Dieu, plus Il s’y dressait, vivant, nécessaire, débordant, tenace, inéluctable.
Alors même que son doute imposait ce qu’il affirmait si énergiquement, la jeune fille, méfiante du surnaturel par habitude et par tempé-
rament, identifiait son trouble avec la puissance de l’amour. La séparation, atténuant les violences du cœur, apaiserait les tourmentes de l'âme. Ce n'est qu'au regard suprême de son ami que Marguerite éprouva un déchirement si vif qu’elle en crut tomber sur place. Elle n’eut que le temps de se hâter vers sa chambre, et là, un spasme creva au plus intime d’elle-même et lui secoua rudement la poitrine. Elle pleura, toute la nuit, le rêve qui s’effondrait en elle. Ils essayèrent vainement, le père et la mère aux abois, d’enrayer ce délire de sanglots. Cette insomnie de nerfs douloureux lui mit la tête à feu et à «ang, et le lendemain, une telle névralgie martelait son crâne qu’il fallut ne pas laisser Québec. 11 y avait des moments de calmes af.
freux, suivis de larmes plaintives ou mouvementées. On lui redit souvent quel péril menaçait les yeux fragiles: le désespoir du père et l’angoisse de la mère se heurtèrent sans cesse au chagrin tyrannique, et cela dura plusieurs jours lamentables,
Un soir où la crise nerveuse paraissait lâcher prise, la malade se plaignit que son regard se oilait de noir. Gilbert fut affolé. Il déchaîna
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sa rage contre Jules Hébert le lâche. Marguerite, si déprimée qu’un rien l’assommait, ouvrit de grands yeux hagards sur le père qui outrageait l’être qu’elle aimait de tout le martyre enduré pour lui. Et quand il] eut fini toute sa colère, une détente se fit dans l’âme de son enfant qui se tordit longtemps sous des sanglots saccadés. Gilbert, effaré, la supplia de refouler ses pleurs, se demanda avec horreur pourquoi il n’avait pas songé à l'épouvantail salutaire du médecin. “Tu vas te briser les yeux, mon enfant”, redisait-il, mais la volonté frêle était moins puissante que la douleur. 11 n’est pas ridicule d’aimer de la sorte, il suffit d'avoir le cœur altier. Le rire des persifleurs d'amour sonne mal, il est | fêlé d’égoïsme ou de lâchetés. Il est bien facile de se reprendre, quand on n’a rien donné de soimême. Elle avait donné le meilleur d’elle-même, voilà pourquoi l’agonie de son rêve était si longue et si atroce.
Gilbert comprit qu’il avait trop retardé. Un spécialiste de Québec s’empressa. Le verdict fit planer un doute formidable. Les lésions anciennes de l’œil s'étaient de nouveau ouvertes, l’acuité visuelle s’écoulait par les blessures, Il se-
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rait bien difficile de les cicatriser, Des médicaments et des bandages furent tentés. Ils ne furent pas efficaces. On fit accourir un praticien largement connu de Montréal. I] fut catégorique, déclara la chose inévitable. Déjà beaucoup vieilli, Gilbert, en quelque secondes, courba de plusieurs années. La mère ne songea plus à se faire divinement belle. Marguerite ne chercha Pas à savoir, la souffrance au visage de ses parents disait tout. Les deux confrères résolurent d'appeler à l’aide un prodigieux oculiste de New- York. I] venait, précisément, il y a quelques minutes de scruter les yeux d’où la lumière s’enfuyait de jour en jour.
—Nous sommes unanimes, dit à Gilbert, qui les rejoignait, l’un des trois savants, celui de Québec, plus familier, connaissant mieux le chagrin äu Français.
—Je devine tout, balbutie le père.
-— Notre confrère de New-York est positif, le Cas est incurable...
— Est-ce bien vrai que mon enfant va devenir aveugle ? s’écrie Gilbert. J’en avais le pressentiment, la certitude même, et pourtant, je ne
puis le croire !... Elle avait des yeux si profonds et si beaux !...
—C'est, au mieux, uue question de jours, dit en anglais l'oculisie ainéricain. Je le regrette pour vous et pour elle, il n’y a rien à faire...
—Que dit-il ? demanda machinalement le père.
—Dans quelques jours, demain peut-être, elle ne verra plus, explique le médecin de Québec. Comme je vous le disais tout d’abord, les lésions trop envenimées ne peuvent être cicatrisées. ..
—Je vous en supplie, laissez-moi une espérance quelconque, gémit le Français. Il ne faut pas que cela vienne, il y a encore une ressource, un moyen d'écarter la chose horrible !... Nous allons retourner vers elle, vous trouverez l'opération salutaire !.. Oui, venez la sauver !... Que ne suis-je à Paris !...
—Paris même serait impuissant, Monsieur Delorme, dit le praticien de Montréal. On ne fait pas de miracle à Paris...
— 1 n’y a donc alors que le miracle, ricana Gilbert, haineux, mordant. il n’y a plus que
Dieu pour guérisseur, nous allons attendre longtemps...
—Qu'en savez-vous, Monsieur Delorme ? inter.
roinpit le médecin de Québec.
—Comment ! Vous êtes un homme de science, et vous croyez encore à cela, vous ?...
—J’ai déjà condamné des yeux que Sainte- Anne de Beaupré sauva.….
—Et moi aussi, ajoute ce’: de Montréal.
—C’est que la cature a «8 ressources dont le mystère échappe encore à votre science, Messieurs !...
—Je regrette que notre science nous ordonne de n'avoir plus d'espoir à vous donner, se contenta de dire le praticien de Québec.
—Je vous demande pardon d’avoir insulté votre foi, Messieurs, la douleur me fait perdre la tête...
—Permettez-nous de partager votre peine, Monsieur Delorme, conclut le médecin de Montréal au nom de ses confrères.
—Merci de votre pitié, murmure Gilbert aux trois savants qui s’esquivent...
Longtemps, il est pétrifié par la douleur. I] Chancelle à 1a pensée de transmettre le message horrible à son enfant. ...,,,,,,,... ..
Pendant le colloque précipité de Gilbert et des oculistes, la jeune fille traverse une crise atroce. Elle a eu de longues heures, seule à ses rêveries de malade inerte, pour s’angoisser du problème de la vie humaine. Et les germes que la foi canadienne-française avait inoculés dans son âme y ont gonflé des racines lointaines, magnifié le doute envahisseur. Il ne pouvait plus s’agir de la passion courbant la volonté sous le joug, puisqu'elle avait fait le sacrifice de toute elle-même à l'idéal de son père. Malgré le combat incessant de l’athéis pour demeurer tyran de son intelligence, maiyré la persistance à rayer le surnaturel de la pensée aux prises avec l’obsession divine, elle & Ouvanta, un jour, du relief dotninateur avec lequel Dieu logeait au plus profond de sa conscience. Avant même d’avoir subi le choc de Jules Hébert et de sa mentalité chrétienne, il lui arrivait parfois de se demander si les générations n’étaient vraiment que des étapes vers le bonheur absolu dans la Libre-Pensée universelle, triomphe du principe intelligent et bon palpitant dans la Matière. Ainsi, elle pourrait ignorer toujours ce honheur éperdument convoité jusqu’au dernier souffle, et rien n’en serait
venu étancher la soif. Depuis qu’elle avait été broyée par ce malheureux amour, maintenant que la lame s’émoussait, tranchait moins dans la chair vive de son cœur, elle éprouvait. des aspirations plus brûlantes encore vers la grande joie nécessaire que le plus intime de nous-même réclame et veut. Ce n’était plus l’amour qui travaillait son âme, il était immolé. Quelle était cette attente d’allégresse hors l’amour ? 8i cé. tait vrai, l'au-delà, gouffre d’extase, apaisement de l’être, nourriture d'éternel Amour ? L’humanité devenait-elle meilleure sous le sceptre de la Libre-Pensée ? Par:ni ses fidèles, y avait-il moins de haine, moins de vilenie, moins de traquenards, mois de bestialités, plus d’essor vers les cîmes ? L’immolation au bonheur de tous ne serait-elle qu'une supercherie leurrant un petit nombre, débordé par la masse des brutes ct des égoïstes ? Tout d’abord violentée par l’agonie de son ré. ve, elle s’effraya peu de la menace de devenir aveugle. Quand on lui ceignit les yeux d’un bandeau écrasant, elle espéra qu’elle allait guérir. Mais au cours de ces ténèbres denses, elle écouta plus volontiers les murmures divins plus impérieux dans le silence en elle-même, et Dieu s’em-
para plus rapidement de l’âme plus solitaire. Elle devina que le spécialiste de Montréal n'’avait pas laissé d'espoir. A la perspective d’être plongée dans une nuit sans relâche, elle sentit des tenailles refermer leurs griffes sur le cer. veau à la dérive et l’étreindre. Ce fut, pendant quelques minutes, un supplice inexprimable.
Tout son être ge cabra, en une révolte rageuse, contre le martyre qui s’approchait. Quelque chose, du fond d’elle-même, cria follement au secours vers un libérateur, et la vision de Dieu, plus précise que jamais, se éressa tout-à-coup lumineuse et pacifiante. C’est ainsi que Marguerite connut la prière. Elle y revint souvent malgré elle et la trouva douce et rafraîchissante. Et bien qu’elle tremble si fort, craignant le retour de Gilbert, elle entrevoit qu'une espérance merveilleuse adoucira le désespoir. - —Sois bien courageuse, mon enfant, murmure soudain la mère que le silence oppresse.
— 11 n’est pas facile d’avoir du courage contre le désespoir. .
— Vous ne pouvez me cacher vos inquiétudes... Père tarde beaucoup à venir... Je suis jugée maintenant, on m’a condamnée. . .
—Non, ce serait trop barbare, s’écrie la mère, avec un élan d’affection débordante. Si tu deviens aveugle, il n'y a plus de joie pour nous !... Gilbert apportera des nouvelles calmantes... Une allégresse trop vive fait sourdre les larmes, il ne faut pas que tu pleures... Sois raisonnable, là est le salut, je le devine.
—Depuis longtemps, je suis fort sage, ma mère,
—Depuis une semaine, depuis dix jours, mais avant cela, tu nous a trompés, tu sanglotais à la sourdine, alors que nous te croyions guérie de cette blessure au cœur... C’est même le chagrin qui t’a affaiblie de la sorte...
—Pardonnez-moi tout cela, mère, je ne pouvais faire autrement... Il Y avait, au fond de moi-même, une source inépuisable de souffrance. Plus j'ai pleuré, plus j'avais le besoin de pleurer toujours...
—C’est plutôt nous qui devrions réclamer ton pardon... Nous espérions sans cesse que ta douleur ne serait qu’une passade, nous aurions dû voler au médeein plus tôt...
—Le médecin aurait échoué... Ils n’ont 'jamais guéri les cœurs qui saignent d'amour, vous
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le savez bien, mère... I1n tre remède que soi-même. ..
—Et s’il t’avait menacé du malheur que tu redoutes ?...
—Je crois que cela eut été la même chose, vraiment... I] fallait que la crise, amassée comme un nuage trop lourd dans mon âme, crève et fonde... Enfant naïve que j'étais, j'ai cru qu'une larme d'adieu suffirait à la vengeance de Ja passion étranglée en moi-même...
— 11 n’est donc Pas fini, cet amour néfaste ?... — 11 ne finira jamais, mère...
—Comment l’aimes-tu encore, après tant de mal ?..,
y a, pour cela, d’au-
—Je l'aime davantage, parce que je l’aime plus profondément, plus saintement..… Je penserai à lui, désormais, sans amertume et sans violences... Au fait, vous n'avez pas oublié mon message à Jeanne Hébert, n’est-ce pas? Vous a:t-elle répondu ?...
—Pas encore, mon enfant...
—Oh ! Que j'ai hâte de la voir!.,. I] faut qu’elle ne tarde pas. Mère, je distingue à peine votre charmant visage... Je perds mes veux à chaque instant, goutte à Soutte... Mon père
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ne vient pas encore : c’est bien cela, demain, je ne vous verrai plus, je ne verrui que des souvenirs...
—Le voici ! murmure Geneviève, effrayée par le visage décomposé de Gilbert.
—Approchez, mon père... Vous aves bien tardé... Plus vite que cela... Vous paraissez ne Pas vous empresser de me communiquer la sentence... Parlez sans crainte, je suis prête...
—Pourquoi désespèrestu, ma fille ? dit Gilbert, s’efforçant de maintenir sa voix calme et plutôt rassurante.
—Cela flotte dans l’air que vous traînez. A + faut bien que je devine, je distingue si peu votre visage que je n’y puis lire ma condamnation... Approchez-vous plus près encore, tout près de mes yeux, que je puisse vous voir... C’est le der. nier jour, n’est-ce pas ?...
— 11 est impossible que tu ne puisses pas me voir, je suis tout près de toi, je ne puis l’être davantage, proteste Gilbert, avec presque des sanglots dans la voix. C’est une ruse pour me forcer
à déclarer ce que tu appréhendes...
—Tnutile de feindre, reprend vivement la jeuue fille... Si c'était le contraire, je n’aurais pas besoin de recourir à la ruse pour le savoir...
mp