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logés pendant la tourmente électorale, On n'ya laissé que la Croix des sobres, et les bras d’ébène s’estompent dans la fumée bleue du tabac Canadien.
Immobile à Ja table de sapin verni sur laquelle On à éparpillé les listes fatidiques, Jules Hébert
d'aller à lui, n’osent le tirer de son silence devant le petit Papièr mystérieux. Elles devinent, ces âmes frustes, qu’il faut laisser le jeune homme seul, mais leurs voix malgré eux s’enthousias-
ment déjà ”- Ja victoire prochaine. I] vibre, ce
mune électrise la maigreur terreuse de l'un, le Sourire narquois de l’autre, les joues Couperosées de celui-ci, le visage grillé d’une “jeunesse”,
Mains criblées de 8erçures, jes muscles d’acier, les vêtements marqués de l'empreinte des sillons, Les gouailleries et les boutades se croisent en une fusillade intarissable.
—Va:t-il en prendre, une culbute, leur candidat !...
—Va:t-il en recevoir une râclée, l’autre aussi !..
—Avec cela qu’on se moque bien de leur gouvernement, à tous les deux !...
—On sait ce que c’est, leur gouvernement !... Il promet, ce n’est pas vrai, la plupart du temps! Si on a besoin de quelque chose, c’est son devoir de nous le donner !... Pourquoi s’aplatir devant lui ?
—Ils ont eu beau se trémousser, ils vont faire “Je saut” !
—Etait-ce drôle, le jour de la nomination, de les voir se démener contre notre candidat !...
—Ils disaient qu'il n’avait pas de politique !..…
—Ï1 va leur montrer, ce soir, s’il n’a pas de politique ! Il va leur montrer ce que c’est que le peuple !... Ils nous prennent pour des nigauds! Nous comprenons le bon sens, nous autres !... Et le programme de notre candidat, il a bien du bon sens, pas vrai, Jacques ?
—Bien sûr, notre race doit se mettre à l'abri... Les Anglais se méfient de nous... Il faut leur montrer que nous ne leur en voulons pas, que
nrnttememran — ie NEC ds di ide ñ s 2 v
“ D sam teène .
re comte du ns
nous sommes prêts à étre des Pour faire un grand pays !...
A cet instant, nn 8ars solide hors d’haleine fait irruption dans la salle, et les Conversations tombent. C'est Je chef de cabale. Le jour du poll, il est le roi de céans. Son visage Commande, sa Jè.
frères avec eux,
. Dans une Aujourd’hui, c’est le person- : il secoue les tièdes, échauffe
argue les adversaires, donne le coup de grâce aux chancelants, C
bagarre, il règne, nage indiscutable
SAUX cCraintifs et
—Monsieur Hébert, dit-il, à Jules, qui l’écoute volontiers, Tous +. [nya
t qui ne veut pas bouger !... Il dit que vous serez élu “haut la main”, que cela ne vaut Pas la peine de se déranger Le L’indignation éclate de toutes parts...
—Le vieux lâche te
—Qu'est-ce qu’il lui faut, donc ?...
—{’est toujours comme cela !...
—Îl faut toujours des prières !...
—On n'a pas besoin de lui !...
—Qu'ii reste !...
—Le savez-vous, si on n'a pas besoin de lui ! dit le chef de cabale, autoritaire. Je prétends qu'il doit voter, moi !...
— Allons, mes amis, il ne faut pas être vidlents contre le père Jeannot, dit Jules. Vous savez qu’il est franc dans le collier !... Son âge le rend un peu paresseux, voilà tout... Vous avez raison, Robert, il vaut mieux qu’il vote... Allez lui dire, de ma part, que la victoire me fera moins plaisir sans son vote !...
Le chef de la cabale s’enfuit à tire d’aile, et la fusillade entre les chauds partisans recommence. Jules Hébert s’est replongé dans sa méditation. il pressent le triomphe : il devrait n’entendre que les battements d'ailes de la victoire autour de son front. Mais l'écriture gothique de la lettre mignonne fascine presque toute sa pensée tendue. Le matin même, il a reçu le message touchant de Marguerite Delorme, et le cri passionné de ja
n mot d’Evangile.
—Mes amis, leur dit-il, il faut que je m’absente un peu... Vous n’ignorez pas que l’abbé Lavoie fut toujours l’ami de ma famille... 11 faut que j'aille le voir !... Je vous demande pardon, j'aurais aimé à vivre au milieu de vous toutes les minutes qui nous séparent du triomphe... Je reviendrai !... A bientôt !...
— Vive Hébert ! Vive le Patriote ! crient les Campagnards, dont les yeux chargés d’orgueil et d'amour le reconduisent. ,.,,.,,,..,...
Le coup de trois heures sonne allègre et sans hâte au cadran de l'horloge antique. I1 semble que les fureurs de vivre et les violences de l’homme ne pénétrèrent jamais dans la bibliothèque du vieux presbytère, La paix la plus délicieuse et la plus intime se diffuse dans l’atmosphère, circule autour des livres dont les cases mordorées fourmillent, glisse le long des tapisseries vert mousse, enveloppe les scènes agrestes qu'une frange d’or encadre au mur, niche dans les profondeurs molles des fauteuils de chêne, plane audessus du tapis vert olive, flotte autour des menus objets disséminés sur la table aux veinu:.s luisantes, le Coupe-papier d’ambre, l’encrier d’ar-
gent que domine un aigle, la brochure ouverte et délaissée, la Madone minuscule et suave. D’où vient-elle ainsi, la paix des choses ? Prend-elle sa source dans le cœur du prêtre dont la main repose sur le bras sculpté du plus grand des fauteuils sombres ? Plus on regarde le vieillard, plus on pense qu’elle émane de lui. Elle semble couler à flots du visage classiquement fier et beau. Tout ce qu’il y a de plus noble et de meilleur en l’homme illumine les traits forts. La bouche frissonne d'une bonté sans limites. Des lueurs d'âme pure Souvent passent dans les yeux de velours noir où les visions de l'au-delà ont semé une douceur infinie. Une abondante moisson pousse au front que des éclairs à tout moment sillonnent d'intelligence, et les tiges en ont blanchi au labeur sublime et aux amours sans tache. La courbe du nez seule trahit les colères qu’un sang trop vif allume parfois dans les veines, et ce visage alors doit se transfigurer d’une flamme terrible. Mais il est impossible d'en douter, la source, où les choses s’abreuvent de paix surabondante, est le cœur du vieillard pensif.
Les mains croisées sur sa poitrine encore puis- Sante, il a l’air d'abandonner son âme à des cho-
ses eXquises, La physionomie grave s’idéalise de bonheur. C'est que son imagination ressuscite quelques-uns des souvenirs les plus charmants de sa vie. Quand il lui arrive ainsi de repasser les heures savoureuses que lui a values l'amitié toujours accroissante de la famille Hébert, il a coinme une sensation d’avoir été aimé, de l'être encore, de l’être à jamais. Augustin Hébert, presque chaque été, s’éloigr de la chaleur torride et vient, dans la ferme patriarcale, aspirer la brise nourricière des champs. A dix minutes du presbytère, ombragée d’ormes et de frênes, orgueilleuse du verger vaste où les plates-bandes embaument de fleurs et les pommiers grouillent de fruits plus mûrs chaque jour, elle entasse des pierres inégales sous des pignons anciens. Ils devaient fatale. ment se rencontrer sur la route un jour, le curé du village et le seigneur du manoir, et dès lors l'abbé Lavoie prit place au cœur de tous. Le Canadien-Français, profondément catholique, admira le prêtre simple et grandiose, et son épouse, qui ne sy trompait guère en noblesse, avait compris la délicatesse extrême dont les chocs de la misère humaine affinaient cette nature d’apôtre sentimental. Il avait caressé les
boucles blondes et soyeuses de Jeanne gamine : elle en était folle. I1 connaissait la conscience de Jules jusqu'en ses replis les plus discrets : le jeune homme devait bien des choses au vieillard qui lui avait distillé la sève de l'Evangile à travers sa tendresse et son sourire.
Voici que l’abbé se rappelle précisément qu’on va bientôt retirer des urnes le sort de celui qu’il nomme son fils. Toute la semaine, il a prié pour le triomphe de Jules. Le matin même, sa prière fut beaucoup plus longue qu’à l'ordinaire. Soudain, ses yeux s’immobilisent d’une fixité étrange : il vient d’apercevoir, dans Je rêve patriotique du jeune homme, un horizon plus large, une force d'action nouvelle, et la servante, dont la silhouette grêle a pénétré sans bruit jusqu’à la porte aux moulures blanches comme l’ivoire, est ébaèie de stupeur.
—Qu’y at-il, Marie? demande:t-il, remarquant enfin sa présence.
—1l y a, Monsieur le curé, que Monsieur Jules est au village.
— Vraiment ? dit-il, avec un cri de joie. Que j'ai hâte de le voir !.
—Pauvre Monsieur Jules ! gémit-elle.
—Parle ! Qu’y at-il ? s'inquiète l’abbé.
—Figurez-vous que j'ai rencontré, tout-à-l’heure, le bossu du troisième rang... C’est un mal-
heur, pour sûr !... Monsieur Jules va être batnr...
-—Tu radotes !... Je te l’ai souvent dit de faire une bonne attisée des superstitions que tu charries dans ton tablier !...
—Pourtant..., commence à raconter la vieille fille.
Interrompant le récit, une vibration longue secoue le timbre de la porte centrale...
—C’est lui ! s’écrie l’abbé.
—Je cours ouvrir ! dit la servante, presque folle.
Et le bon curé, que la joie transporte, se lève de toute sa grande taille pour accueillir le fils de son âme...
—Je pensais à toi, mon fils, lui dit-il, lorsqu'il entre.
—J’aurais voulu venir auparavant... Quelque chose m'a empêché...
—Je ne te fais pas de reproches... Tu sais
bien que je n’eus jamais de reproches à te faire...
—Et mes fredaines, alors que J'étais enfant, les oubl iez-vous ?,..
— Un enfant qui ne fait
Pas de fredaines n’est Pas adorable !... Et
je t’ai adoré, mon fils : je te faisais de gros Yeux, mais je voulais que tu lecCommences pour te les faire encore | PA
—Oh ! le temps béni d'alors !
un regret profond.
—Tu m'étonnes !... Sans doute, à certains moments, nous voudrions revenir au passé dont le mirage nous attendrit... Mais il est des heures où l’avenir sei] Nous possède, et voici l'heure, Pour toi, de ne songer qu’au lendemain souriant de promesses !... Dans quelques minutes, on t'acclamera, ta Carrière déploie ses Possibilités devant toi, la griserie de la victoire devrait te faire perdre un peu la tête... C’est la fatigue qui te rend morose, n’est-ce pas ? Elle se lit sur ton visage Pâle et dans tes Jeux tristes...
—La bataille a été ruce, Monsieur le Curé, mais il ne s'agit pas d'elle...
—Marie aurait-elle e malheur ? interrompt quiétude épouvante,
dit Jules, avec
u raison ? Serait-ce un l'abbé, qu’une vague in-
—Je ne puis dire encore si c'est un malheur...
— 11 faut que la chose soit grave pour qu’elle t’écrase, toi, si fort, si énergique, si indomptable :... Tu m’inquiètes : est-ce des tiens qu’il s'agit ?...
— Non, mon père...
—De toi, alors, c’est de la logique brutale !...
—Je suis venu pour vous mettre à nu l’angoisse de mon âme... Je souffre comme il est trop douloureux de souffrir...
—Pauvre enfant ! s’écrie le prêtre, à qui l’accent du jeune homme met presque des larmes dans la voix. Mais parle donc, ne me fais pas languir ainsi, parle que je te soulage, que je te guérisse :... Tu es venu à moi, c’est que tu m'as pensé bon à quelque chose dans ta peine... Tu le sens bien, je veux t’apaiser, te guérir !...
—Tout-à-l’heurc, je souffrais tant !... Je pensai à vous, je souffris déjà moins... Et maintenant, je souffre beaucoup moins... Il faut que je vous parle... Je ne sais comment vous le dire, mon père, la chose est si étrange... Je veux éperdûment la crier à quelqu'un, mais j'ai comme un besoin de la garder au fond de moi-même, comme une honte d’en parler tout haut... I! n'y
ee, = TE Ten :
panne con ananas :
Et te "tu TD
dance aux abois crie admettre les chaînes bre hier !.
et le bonheur t’inondera
à que vous seul à qui je suis sûr... .
—Eh quoi ! tu ne V
Pourrais Ja dévoiler, j'en
avouerais même pas à ton père ? dit le curé, surpris,
—À lui moins qu’à tout autre...
—À ta mère ?...
— Peut-être, à ce degré de ma souffrance...
—Mais tu ne Peux avoir commis une lâchetél... Tuen es incapable : tu me le dirais, on me le prouverait Que je n’y croirais pas !..,
—Oh oui ! vous méritez que je vous parle !.., Il s'agit... Je ne devinais pas que cela fut si pénible à dire, il s’agit d’une femme...
—J’aurais dû m'en douter, Pourtant... Mais tu ne me parlas jamais des femmes !.,. Ma sottise n’en fut que plus grande : moins un homme en parle dans sa jeunesse, Plus il en est bouleversé plus tard... Et c’est là ton Chagrin, mon fils, et c’est tout ?... Tu aimes une femme, et de force qu’il te brise! ..
fait souffrir, ton indépenvengeance, tu ne veux pas autour de ton poignet li.
«+ Avoue que tu es vaincu, mon fils,
: cette faiblesse qui te
fait rougir deviendra une puissance qui soulève les montagnes !...
—Je voudrais qu’il n’y eût que de l’orgueil à dompter... Votre confiance en moi vous inspire une psychologie trop subtile... Non, mon père, ce n’est pas cela, vous ne sauriez vous l’imaginer: c’est l’aveu d’une défaillance que je dois vous faire, et je n’en réalise toute la bassesse et l’énormité qu'au moment de vous le dire... Vous allez me condamner, vous ne pouvez pas ne pas me condamner... C’est la première fois que vos yeux si bons flamberont de colère contre moi... J’espérais ne jamais mériter cela, j’en ai un chagrin inexprimable : mais il me faut votre courroux contre cette femme, il faut qu'on me dise que je suis un lâche, parce que, seul avec mon cœur, je l’aime quand méme !...
—$i j'en croyais ton langage, un amour coupable aurait poussé des racines dans ton coeur! Je le répète, je ne puis me résoudre à cela, je me révolte !... Rappelle-toi, mon fils, les jours déjà loin qui furent ceux d’hier, il semble... Quand, les mains pleines des cerises que tu venais de cueillir au verger du presbytère, tu dé
vorais le Pulpe gras de tes petites dents blanches, je t’enseignai qu’il ne faut Pas voler le fruit défendu l,
+. Quand nous allions par la
je te disais rme pour les triomphes de ‘+. Tu n’as pas oublié cel H avoir commis une vilenie, L créature indigne !...
—Oh ! que je vous remercie de croire en moi ! s’écrie Jules très-ému. Oui
que la force est une a
a, tu ne peux donné ton âme à une
Sage béni, je me sens p la plus douce endort m Pour cette femme
la paix.
on être, je voudrais faire quelque chose d’héroïque et de gigantesque, -. Elle est merveilleuse, mon père : si vous la voyiez, si vous l’entendiez, vous sauriez Pourquoi je l’adore !. +. Vous souvenez.
teresse. .. Elle a des
yeux pleins d’extase, une imagin
ation exquise,
une voix qui chante, une âme tissée de tous les charmes et de toutes les noblesses... Mon rêve de jeunesse prend vie en elle, et c’est l’idéal espéré que j'aime dans son profil pur, alors qu’elle est silencieuse... Vous avez raison, je n’ai pas à rougir de mon vieux professeur d'honneur et de beauté, quand je pense à elle...
—Alors, pourquoi m'avoir alarmé de la sorte? Dis, mon fils, il ne s’agit que d’un obstacle entre vous, il ne peut être sérieux... L'amour se moque des empêchements futiles !... Sans épines, l’amour n’a pas de roses !...
— Hélas ! je n’en suis que plus coupable d’avoir aimé, lorsque l'obstacle se dressait devant moi, m'interdisant l’amour ! Un gouffre isole nos cœurs, et c'est pour la vie...
—Que veux-tu dire ? Je ne comprends pas!...
Les parents de la jeune fille auraient-ils des répugnances ?... Qui ne serait fier d’unir sa fille à la noble lignée des Hébert ?...
—Pas cela...
—Est-elle du peuple ?... Ton père a l’Ame trop belle pour mépriser la fille d’un ouvrier, si tu l'as jugée digne de toi !...
—Je le sais...
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—Son père a-t.il des tares qui souillent he
—Vous ne Pouvez pas le deviner, c’est pour ce. la que je suis un lâche, mon père...
—Mais dis-le moi donc, mon enfant, tu ne Vois pas que je souffre !...
—C'est la fille d’un athée, murmure le jeune homme, en Courbant la tête sous l’orage qui viendrait.
Pendant quelques minutes, le silence est af.
freux pour Jules Hébert. Le prêtre le regarde avec une commisération tendre,
—Comment as-tu pu faire cela ? demande enfin le curé, d’une voix concentrée par l’émotion qu’il éprouve.
—Je ne puis vous le dire, balbutie le jeune homme, tremblant, mais gi heureux d’avoir parlé.
—Tu ne le savais donc pas ?...
—Oui, mon père, dès l’une des premières entrevues.. .
—Où l’as-tu Connue ?...
—Au retour, à bord du paquebot...
—Comment te l’a-t-elle dit ?
—Elle m'a dit qu’elle ne croyait pas au Dieu dont j’adorais Ja Puissance devant l'Océan vaste...
CT
—Que lui as-tu dit, alors ?...
—J'ai eu pitié d’elle...
—Et tu n’as rien dit !...
—Rien, je fus lâche...
—T'a-t-elle dit ce qu’étai: son père ?...
—Gilbert Delorme, un socialiste effréné...
—Un sectaire ! un de nos pires ennemis ! et tu n'as pas eu le courage de la fuir, dit-il, avec une douceur où tout son grand coeur d’apôtre vibre,
—Eh quoi ! vous n'avez pas horreur de moi, vous n’avez pas de colère, pas même de reproches ?...
—Tu ne songeas même pas à la fuir, comment veux-tu que j'aie des paroles vengeresses ? Au moment même où elle te disait qu’elle était une jeune fille sans Dieu, tu ne l’as pas condamnée ! Déjà, elle t’avait pris... Je serais un misérable de te faire de la peine, parce que je comprends... Un regard est souvent tout dans les choses de l'amour... Dès le premier regard, vos âmes se connurent et s’aimèrent... Tu l’aimais depuis longtemps, cette femme, depuis le jour où tu suspendis à la muraille de ta chambre une image “délicieuse” : et tu l’aimais déjà, quand elle ver-
170 AU LARGE Dg L
"ÉCUBIL
sait le e
aline dans ton cerveau Fran,
aise, en une minute, vous deux tout ce
d'amour, Fe
fatigué... Cette a emporté malgré que tn avais amassé de force
Estelle criminelle d’être le fruit d'un amour sans Dieu ?... Nul, autour de son bercean, n'a fait couler peu à la subst
ance vive de son âme,
mateurs a pétri le cervexq Elle est bonne, puisque tu l’aimes. .
dessein de Ja Providence qui
lui a fait bouleverser ton être. .
aimée, il] fallait j
fus pas lâche...
—Que vous lue faites du bien, mon
oui, vous êtes Un guérisseur mervei]l Dire, je vi: Le.
+ J’ignore Je 4 épargnée, qui
père ! Oh
au cie] que je l'aime !...
n'es pas lâche de l'aimer,
‘... Il faut que tu sois un homme, un Vaillant, un Canadien
Français, quoi !.., Si tu te laisses mordre au Sang par l’amour sans espoir, cela pourrait de.
venir horrible... 11 ne faut pas que la gangrène du désespoir te gruge l'Âme et que tes ne: :. soi. brent... Tu entends, mon fils, ta race © ln pays ont besoin de ton épaule qui ne doi pr casser !... Ton cœur va connaître jes nfres di martyre, mais tu es l’homme pur en sortir trempé comme du fer !... Tu aimeras ta vocc et ton pays de tout l'amour que tu auras étr..ngié aux profondeurs de ton être !...
—Que vous êtes beau, quand vous parlez ainsi ! En vous regardant, je me sens plus inébranlable.. Non pas que j'aie faibli : pas un instant, je n’eus la pensée molle de sacrifier ma patrie et ma race au bonheur de l’individu chétif que je suis... Mais c’est bon, quand on souffre, d’avoir quelqu'un dont les larmes comprennent les vôtres, et quand on a besoin d'être invincible, d'entendre des mots dont la flamme vous soulève au-dessus de votre misère !... En vous écoutant, je sais que je serai fort, que rien ne me brisera !...
—En t’écoutant, je sais que tu seras fort, que rien ne te brisera!... Je ne veux pas t’énorgueillir, mais nous avons besoin de ton enthousiasme et de ta foi !... Le Canada, sil veut devenir
sains. , teur de songes creux.
sible aux sarcCasmes et
des théories qu'on révolu
quelqu'un dans l’histo religion !... Sans elle, fondrent, les familles ç nent veules, les femmes
ire, ne peut se passer: de tu le sais, les foyers s’ef.
Il faut, au Canada,
foyers saints, la natalité vigoureuse, l’entasse-
ment des moralités fécondes !... L’athéisme in. failliblement mènerait au Canad SADS familles, sans enfants, sans mœurs, au Canada des jou isseurs, des Mollesses et des pros-
tituées !.,. I] faut opposer à l'athéisme destruc-
«+ L'âme canad bronze inflexible ! ee
l'amour de Dieu !, Canadiens-Français 1 Dieu... Va, mon fils, tique de Dieu Contre l’i
us prenant leur source en
*. Tout autant que nous, les
es Anglais aiment le même prêcher la Croisade patrio- Invasion des sectaires mal.
+ On t'appellera le théoricien, le colpor- +. Mais va ta route, insen.
à l’insulte... C’est avec
tionne et qu’on réfor-
me... Une théorie mit le paganisme en déroute... Une théorie déchaîna les croisades... Une théorie mit la France en sang... Une théorie donna la liberté britannique au monde... C’est avec une théorie qu'on chassera Dieu, petit à petit, du Canada, si les querelles nous empêchent de veiller... C’est avec une théorie qu’on fera mordre la poussière à l’athéisme, s’il essaye de #infiltrer dans les artères de la nation canadienne... Va, mon fils, prêcher la théorie de l’âme canadienne !... Les choses mêmes qui la retardent serviront à la rendre nécessaire, inévitable !... Ce que nous appelons le fanatisme des Orangistes et ce qu’ils appellent le fanatisme des Papistes est, en somme, un même amour des croyances du berceau, et nous retrouvons, à la base d'elles, un même Dieu que nous adorons du méme amour!... Tu leur diras cela, tu leur diras qu’il faut oublier la haine pour ne songer qu'à l'amour, afin de former la Sainte Ligue contre l’achéisme qui, moralement et physiquement, affaiblirait les races au moment même où elles ont besoin de force et de morale pour commencer la carrière d'un peuple immortel !... Préche, le génie pratique anglais fera le reste...
1 cut mar mme
il va te falloir lutter le Souvenir amollis.
sant...
— Pauvre Marguerite !
he, avec un abattement d —C'’est vrai,
murmure le jeune homouloureux.
j'oubliais qu'elle t’aime aussi...
—Et qu’elle Va souffrir... Ce n’est pas de la fatuité, cela... Du moins, j'aurai l’action pour M'étourdir..…. Mais elle ?. +. Peut-être les voya-. £es apaiseront.ils sa douleur... Ah ! Pourquoi se rencontrer Pour se broyer l'âme ?...
—Parce que l'épreuve durcit... Ton énergie sera plus riche, aura plus de Doigne !...
—Je verrai mon père tout-à.]’
ñeure, je puis
tout lui avouer maintenant... Oh ! que cela me fera du bien !...
—Je te le défends ! s'écrie l'abbé Lavoie, effrayé. Je t’ai excusé, moi... Coudoyer la misère humaine apprend bien des choses, élargit la vision de la pitié, multiplie le pardon... Ton père ne comprendrait pas cet amour... Il ne connut jamais autre chose que le principe rigiune douceur où tout son grand cœur d’apôtre aimé ia fille d’un sectaire, il en aurait tant de peine... Ah non, prends bien garde, il ne faut pas qu'il sache, il te maudirait peut-être !...
—Pour lui, je serais un lâche...
—Oui, mon fils...
—Pauvre père !... Je comprends... La vie est bien étrange, parfois...
A ce moment, le timbre de la porte est agité de coups secs dont les harmoniques tranchants se répercutent dans l’âme du jeune homme et celle de l'abbé. Celui-ci va ouvrir : Augustin Hébert courbe sa longue taille pour franchir le seuil du presbytère,
—C’est ton père, Jules ! s’écrie l’abbé.
—On m'a dit qu’il était ici, dit Augustin.
Viens, mon fils, que je t'écrase les mains dans
les miennes !.., Un moment encore, on viendra t’annoncer Ja victoire !.., J'arrive des paroisses du haut... Ta majorité sera grasse !.., Que je suis fier de toi, mon fils !...
Les mains vigoureuses du fils et du père sé.
treignent, les yeux d’Augustin scintillent d’orgueil, ceux de Jules sont brûlants de reconnaissance, le curé songe avec terreur à l’abîme qui séparerait les deux hommes, si l'un des deux suvait.
—Que je vous remercie, mon père ! Si je suis vainqueur, c'est à vous que je le dois !.., On a moins voté pour le fils que pour le père... On vous adore partout...
—Ton âme canadienne avait de l’amorce...
Je la redoutais un peu... Maison a compris que tu étais sincère, qu’elle pouvait faire du bien à notre race... A force de l'entendre, je me suis UD peu réconcilié avec ta Chimère... Je vous demande pardon, Monsieur le Curé, me voici nerveux, affolé, presqu'un étourdi, je ne pense qu’à la joie du triomphe... Vos Prières, que vous m'aviez promises, ont eu leur magnétisme...
—Mes prières...
Une clameur grandissante paralyse la protes-
tation du beau vieillard. Jules et son père écoutent avec un saisissement de tout leur être. Ils ne distinguent pas encore les cris dont le tu nulte vibre, mais la brise leur apporte une vague d'enthousisme. Un instant, le doute les empoigne au vif d'eux-mêmes, et Jules a peur. Le bruit s'approche, on va ‘‘entôt savoir quelle est la vocifération monstru: ::8e.
—J’ai compris, on t’acclame, Jules, dit l’abbé, que l'allégresse ramène aux délires de vingt ans. Augustin Hébert est remué jusqu’en ses entrailles profondes. Jules, une seconde, éprouve an cerveau comme une sensation de folie,
—Vive Hébert ! Vive le Patriote ! hurlent des centaines de poitrines glapissantes. D’abord masqués du presbytère, un pêle-mêle d’hommes et d'enfants débouchent de la rue principale. Des mains battent l’air, des chapeaux volent au ciel, des gamins se bousculent à l'avant-garde, des chiens jappent aux nues, et de la masse grouillante que le chef de cabale domine, un refrain, qui ne se calme que pour renaître avec une passion plus aigue, rugit dans l'espace : “Vive Hébert ! Vive le Patriote !”
Jules Hébert, haletant, se grise de l’acclama-
tion exaltée. Une onde intense d’orgueil reflue de son cœur au cerveau. Ce n’est pas de Jui qu'il est fier, mais du peuple qui est digne de l'âme canadienne. Dans son imagination vertigineuse, l'enthousiasme de cette foule retentit d’un prolongement vaste. Il déborde les alentours frémissants, ébranle des espaces jinfinis, vibre jusqu'aux plus lointains échos de la patrie, C’est avec un sanglot dans la Poitrine qu’il re. mercie ces Campagnards d’avoir applaudi son rêve de fraternité canadienne, .,,,..
“—Philo, tu es bien heureux, toi, murmure Jules Hébert, en caressant le pelage fauve du grand terreneuve, dont les prunelles dardent sur le jeune homme un contentement profond. Tu ne connais pas la douleur qui brise... Tu coules une vie sereine et sans angoisse... Tes yeux luisent d'une paix inaltérable... Donne-m'en un peu, veux-tu... Ne va pas au-delà de ton bonheur, n’essive pas de savoir la peine de ton maitre : elle t’affligerait sans doute, et, vois-tu, il vaut mieux ne pas savoir comme il souffre...
La prédiction de l’abbé Lavoie se réalise brutalement. A la veille de perdre l’amie qu’il adore, le jeune homme a le cœur à la torture. Hier même, il a revu Marguerite, à son retonr du Saguenay. Dans leur entretien vibrant, passionné, ils ont entrevu combien l’absence avait aiguisé leur peine, quelles douces rêveries avaient hanté leur pensée ravie, quelle extase ils avaient, au fond d'eux-mêmes, à se revoir, À se regarder lon-
guement. Demain, ce sera la séparation décisive. Ils iront contempler le Saint-Laurent de Ja cime du Cap Tourmente, ils s'y feront l’adieu sans retour. Parfois, le jeune Canadien se révolte au souvenir qu’elle lui échappe à jamais, s’insurge contre la destinée qu’il accuse, deman:de au ciel pourquoi il a fait les âmes qui s’attirent et les abîmes qui les séparent. Mais la rébellion n’est que passagère, et l’assaut des nerfs aigris succombe toujours à la volonté solide comme une forteresse imprenable. Jules entend vibrer, dans son cerveau brûlant, les paroles inspirées du beau vieillard qui lui parlait de race et de patrie. Il ne songe pas une seconde à les sacrifier l’une et l’autre à la défaillance divine que la Parisienne verse dans son cœur. Il préfère l’atrocité qu’il endure au bonheur des là ches. Mais quelque chose déchire et fait mal au plus intime de son être sensible, et il est désespérément seul, infiniment triste.
Par les deux ouvertures où les rideaux en point d'Angleterre frissonnent, la fraîcheur du fleuve entre sur l’aile de la brise discrète. Les cloches du dimanche carillonnent aux alentours et dans la distance, mais leurs barmoniques se
joignent en une fanfare assourdie. Philo cligne de l’œil et roupille, étendu languissamment aux pieds de son maître. Aucun bruit n’arrive de la maison ancienne jusqu'au sanctuaire des livres canadiens. On dirait que les choses comprennent le chagrin de celui qu’elles aiment. Les livres entourent de gravité, la lampe antique est un peu morose, la vieille horloge est mélancolique. Sur les piédestaux d’ocre brune, Lafontoine et Cartier se nimbent de mystère. C’est la conspiration du silence autour du jeune homme seul et triste.
T1 n’a pas entendu venir la femme dont le regard inquiet s'attache avec amour sur le profil rêveur et la silhouette affaissée, La mère a eu l'intuition qu’une chose terrible se passe derrière le visage qu’elle connaît si bien. Tout d’abord, elle en a été immobile de stupeur. Le fils ne l’entend pas venir tout près du fauteuil massif. Il tressaillit, quand elle pose une main tremblante sur son front que la fièvre consume.
—Ton front brûle... Es-tu malade, mon fils ?
—Mais non, chère mère, je me sens très-bien…
—Tu as tremblé... C’est comme si j'avais interrompu quelque songerie très-captivante. ..
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—Vous vous imaginez cela... Je flâne, tout simplement... Tout est calme ici, la brise est douce, je me laisse engourdir par la paresse la plus délicieuse...
—Es-tu déjà blasé de ta victoire ?...
—Ï1 ne faut pas que j'y songe trop, mère... A mon Âge, la tête n'est pas encore bien stable, et elle me tournerait, si j’écoutais Messire Orgueil avec trop de complaisance...
—Tu vois bien que je me suis aperçue que tu me caches quelque chose, là, derrière ce front d’opiniâtre... Allons ! tu as de la peine, et qui, mieux que ta mère, accueillera ta confidence avec amour ?..,
—Je n’ai pas de confidence à vous faire, dit-il, avec douceur. Je rêvais à des choses quelconques, à rien, si vous le préférez...
Mon cœur de mère en a la certitude. ++ Tu te peux me fuir, Jules, tu souffres, mon enfant... Mon coeur de mère en a la certitude... Tu te défendrais avec moins de mollesse que je n’en douterais pas davantage... Allons ! digle moi vite, avant que ton père et Jeanne ne soient revenus de la messe... Tu as de la peine, n'est-ce pas ?...
—{'e n'est pas de la peine, je vous l’assure...
—Qu'est-ce donc alors ?...
—Si peu de chose, mère...
—Tu ne m'as pas encore regardé bien droit devant toi, selon ta charmante habitude...
Pourquoi as-tu peur de me regarder ? Ouvre tes veux bien francs dans les miens, et je croirai que ce n’est rien, ta songerie profonde....
—Les voici, mes yeux...
—Oh ! mon fils, tu me caches quelque chose, et c'est grave, douloureux même... Je t’interrogenis avec la secrète espérance d'avoir mal vu, mal pensé... Mon pressentiment n’a pas erré, tu souffres cruellement... Il faut que tu parles, vois-tu, je souffre déjà plus que toi !...
—Eh bien, oui, je souffre atrocement ! s’écria Jules, n’en pouvant plus de mensonges.
—Pauvre enfant !... Mais c'est d’hier, d’aujourd’hui, n'est-ce pas ? Tu me l'aurais dit !... Il n’y eut jamais de mystère entre nous...
— Depuis si longtemps, mère, depuis quinze jours...
— Depuis deux semaines, et je ne le sais pas encore ! lui reproche-t-elle, étonnée.
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