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ligne effleurant la cime des bois jusqu’au lointain Nord, le prolongement des provinces sœurs jusqu'au Pacifique, la grande route des vallées et des collines allant à la terre qui n’est plus canadienne.
C’est un peu de tout cela que se nuancent la causerie et l’impression de Marguerite et Jules, appuyés au rebord de la Terrasse. Un nuage cuivré gravit lentement l’azur au-dessus du Mont Sainte-Anne et du Cap Tourmente, et les sommets, les pentes, les villages ternissent dans l'ombre qu'il traîne. Plus il avance, plus il écrase de sa lourdeur. Une teinte d'orage envahit le fleuve entre Sainte-Famille-de-l'Ile et les grèves de Beaupré. Le vent s’affaisse, et les voiles pendent comme des ailes cassées. Un silence dans l'air fait peser sur les cœurs une sensation va- £guement angoissante. Et le soleil, dont les rayons s’épanchent à torrents sur le Bout-del'Ile et Lévis, ne fait pas oublier le nuage qui vient. La nature prépare une de ses colères et l’homme est dompté.
Et cependant, la puissance de l’homme éclate de toutes parts : dans la masse de la Basse Ville, où les ruches de labeur foisonnent, où les
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millions grouillent, où tant de cerveaux fermentent et se bandent chaque jour, où les entrepôts regorgent, où les mâts sont légion dans le port ; dans les faubourgs de Lévis, où les foyers continuent l’histoire d’un peuple, où les clochers perpétuent l’œuvre du Christ ; dans le collège de Notre-Dame, où l’on façonne les couches supérieures de la société prochaine, où l’on outille les jeunes de science, d'honneur et de foi ; dans l’'Hospice de la Délivrance, où la pitié est organisée comme la discipline d’un régiment ; dans le paquebot qui s’en va, dont le capitaine ne songe même pas aux fureurs probables de l’Océan ; dans le sifflement d’une locomotive qui s’est raillée de la distance et dans la fumée des bateaux-passeurs qui bravent le courant impulsif ; dans la Citadelle, où le canon menace, les murailles dé: fient, l’étendard britannique règne ; dans le Chàteau Frontenac, où les subalternes à la douzaine travaillent, sous un chef tout-puissant, à multiplier les jouissances du dollar tyrannique. Et pourtant, l’homme se sent écrasé par le nuage qui s’avance.
Marguerite et Jules, qui prennent place à l’une des tables vertes du café, subissent le malaise
de l’atmosphère, Leur Conversation est moins souple. On abandonne les sièges autour d’eux. Là-bas, sur les bancs espacés devant le grillage de la balustrade, on ferme les ombrelles aux couleurs tendres ou aveuglantes. Les hommes du service, en petits groupes, s'inquiètent et craignent l'effet de l'orage moins loin sur le gain du soir. On apporte la vaisselle fine et le thé bienfaisant : Marguerite verse la liqueur brune où passent des reflets d’ambre et d’or.
—Les rayons reculent devant l’ombre, dit le jeune homme. Avant longtemps, la tourmente fondra sur nous. .
—Je me sens comme oppressée... À la veille des orages, il doit Y avoir du poison dans Pair...
—C’est plutôt la terreur que nous inspire la venue des forces brutales de la nature ! répond Jules.
—Ce couple, auprès de nous, ne paraît guère s'en soucier, dit la jeune fille, à demi-voix.
—Quelle séduisante coquette ! reprend son ami, sur le même ton. Elle minaude Pour ce gar- Çon dont elle se moque, assurément... Savez.
VOUS à quoi me fait songer le cœur des coquettes ?..,. L'amour qu’elles donnent fond comme
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le petit bloc de sucre que je laisse tomber dans ce breuvage... Leur cœur est un liquide bouillant qui dévore autant de pains de sucre qu'’elles ont d’aventures...
— Vous voulez dire qu’elles ne savent pas aimer, dit-elle, après avoir ri de cette boutade. I] est banal de le dire; leur amour, c’est d’être aimées... Leur tactique est la plus simple au monde... Dans la phalange de ceux qui les adorent, elles cherchent à chacun d'eux celui dont celui-là prend le plus ombrage, et quand elles l’ont trouvé, le lui jettent sans cesse à la figure... La vanité de l’homme est piquée... Elles les tiennent par elle, ne vous en déplaise... Et Jeur esprit s'amuse, pendant que leur cœur est vide...
—Elle doit être passionnante, la chasse au gibier mâle, remarque-f-il, un peu ironique.
—Pardon, elle est dangereuse... Une femme éparpille son âme, et quand le bonheur se présente, elle essaye en vain de rassembler les miettes envolées... Pour toujours, elle a banni la joie parfaite...
— 1] ne faut pas émietter son cœur, C’est là votre pensée ?...
—Du moins, mon père m’a enseigné un autre
idéal ! s’écrie la jeune fille. Et la femme en moi le veut de toute son ardeur !...
—Celui de l’amour libre...
— Vous l’avez en horreur, n’est-ce pas ?...
—Je le regrette pour vous, tout simplement, répond Jules, en la regardant avec tristesse,
—Pourquoi vous alarmer ainsi ?...
—Si je vous ai bien comprise, vous désirez la félicité complète... Vous avez rêvé, Mademoiselle : on se repent souvent d’avoir rêvé, d’avoir
eu de grands espoirs...
—Eh bien, non, je ne serai pas déçue !... Je ne le veux pas, moi !... J’ai, dans le plus inti-
me de mon être, la soif du bonheur !... Ii viendra, il faut qu’il vienne, je sais, je suis certaine qu’il viendra, je vis pour qu'il vienne !...
—Je vous le souhaite avec toute la sincérité de mon âme ! reprend son ami, Et bien que vous ne croyiez pas à la prière, je prierai pour qu’il vienne... Mais j’ai peur... L'amour libre, c’est l'instinct... Si votre instinct s’égare, si vous placez mal votre rêve, le cœur vous saignera toute la vie...
—Vous vous inquiétez inutilement, dit-elle.
Quand je confierai à un homme le plus profond
de moi-même, les plus douces de mes espérances, les plus délicates de mes pensées, les plus nobles de mes aspirations, le meilleur de ma sensibilité, je saurai à qui va ce don total de moimême...
—Et si vous vous trompiez ? Si vous vous donniez à un lâche qui blessera tous les raffinements de votre nature d'élite, flétrira la fleur au parfum pur ?... L'amour libre vous ordonnera de tenter ailleurs la conquête de votre bel espoir, et, d’amertume en amertume, vous tomberez sur le chemin rude un jour, lasse de meurtrissures et d’idoles brisées...
— Vous avez une fausse conception de l’amour libre... Je l’entends autrement, Monsieur Hébert... Mon rêve est haut... &i je me trompe, je serai fidèle à l’ingrat... Je n'aurai qu’à marcher dans l’existence avec du plomb dans l'aile !...
—Et alors, interrompit Jules, malheureuse dans celui-ci, vous n’aurez même pas la consolation d'espérer l'autre monde avec sa promesse de rétribution souveraine...
—J’aurai, du moins, celle de me sacrifier au triomphe de l’humanité affranchie, qui sera bonne un jour, où il! n’y aura plus de lâches ni d’é-
goistes, où tous auront la joie parfaite dans le véritable, le saint amour libre !...
Il y a presque de la violence daus la façon dont elle profère ces paroles. Quelque chose d’obscur en elle entame sa foi en leur vérité : elle éprouve le besoin de la raffermir, de la retrouver toute entière. Une influence, ignorée jusqu'alors, lui fouille des recoins ignorés dans la conscience. Alors qu’elle ne s’en est pas rendu compte, l'ambiance religieuse, dans laquelle elle s’est mue depuis quelques heures, l’a imprégnée peu à peu, s'est logée impérieusement dans son esprit. La personnalité vigoureuse et inflexible du Canadien agit sur elle. Elle s'étonne d’être moins tranquille dans la paix de son incroyance. Le nuage, de plus en plus noir, qui a chassé le soleil et verse dans l’air son ombre pesante, avive son inquiétude secrète. Les roulements du tonnerre s’accélèrent, et les rafales de l'ouragan qui s’apprête emportent au loin les chiffons affolés et tordus. Un éclair épouvantable déchire la masse noire, et la jeune fille est moins effrayée de sa menace que de la Présence nouvelle qu’elle croit sentir en elle-même et dans la puissance des choses...
Presque seuls au bout de la jetée de Sainte- Anne-de-Beaupré, deux jeunes filles et un jeune homme attendent un batean lourd de pèlerins.
Les cloches de la Basilique éclatent dans le matin lumineux. Ils écoutent, avec un ravissement profond, le son large, enlevant, aux harmonies sans nombre. Il va répandre la joie saine dans les foyers des alentours, animer les échos de la montagne, éveiller le chasseur dans les Camps de bois rond. Il vibre de mille accords émouvants : l’allégresse des naissances, la cantate des amours bénis, l’accueil enthousiaste des pélérinages, l’hymne délirant des miracles se mélent en une clameur immense qui fait palpiter l’espace, électrise les êtres et rejoint les cantiques enflammés sur le fleuve.
—C’est à rendre folle, ce chant, cette lumière et ces cloches ! dit Jeanne Hébert à ses COMpagnons.
—Tout cela . mempoigne, ajoute Marguerite LÉ
Delorme, et je voudrais uwrir ma voix à cette mélodie entraînante !...
—J’éprouve la même sensation, reprend la jeutte Québecoise, Cela me torture de rester là, Sans pouvoir crier mon transport au ciel !...
—C’est une de ces heures, remarque Jules Hébert, où l’on voudrait faire grand, exceller en quelque chose, s'envoler très-haut, loin de l’insi. &uifiance banale et des médiocrités laides !.... Pour un moment, on à l'illusion d’être nn héros on d’avoir du génie !...
—C’est comme si le meilleur de nous-mêmes jaillissait à la surface de nos êtres et plongeait dans le néant tout ce qu’il y a, chez nous, d’inférieur et de méprisable ! dit la Française.
—Je sens que j'aime infiniment tout ce que j'aime ! s’écrie Jeanne, ardente.
— Et moi, je sais que je vous aimerai toujours, ajoute Marguerite, avec un élan de tout son cœur.
Elles ne se sont encore vues que fort peu souvent. Mais, dès le choc de leur premier regard, elles vnt senti leurs Ames accourir l’une à l’autre et se prendre. C’est qu’elles se complètent l’une et l’autre, la Française un peu grave, un
peu hautaine, aux allures de grande noblesse, et lu petite Canadienne exubérante, dont Je rire a la fraîcheur des sources et gazouiHe. Jeanne Hébert ne s'était jamais imaginée qu’une Voltairienne pouvait être aussi douce et bonne, et Marguerite Delorme, au contact de cette enfant blonde aux yeux pétillants de clartés limpides, avait été conquise, attirée par cette Ame aux sen- «ibilités fines, aux ivresses pures, Avant même de se parler, elles avaient deviné ce qu’il leur fallait se dire, et leur amitié s'était nouée, magique, instantanée, charmante.
La tendresse dont elles se prodiguaient le té. moignage exquis, faisait les délices de Jules Hé. bert, et celui-ci n'intervenait que le moins possible dans leurs causeries pittoresques et dans l'échange de leur affection de jeunes filles. Il avait tout le loisir de savourer la présence de Marguerite, d’être ébloui par la merveille de cet esprit raffiné, de contempler la frémissante image de Greuze, de se laisser bercer par la voix paisible aux sonorités riches, Et plus elle aimait la sœur, plus elle entrait dans l’âme vive du frère,
—Je me demande ce qui me vaut cette admira-
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tion, avait aussitôt répondu Jeanne, étonnée par l'explosion de tendresse de son amie. Je n'ai rien fait pour vous plaire... Oh! j'y suis !... Ce doit être la même chose... Vous m’avez plu, Sans que j'aie eu le temps d'y songer. .
ai admirée, malgré moi, comme s été nécessaire !..
. Je vous i la chose eût
—C’est bien cela... On Vous aime tout de suite... En vous voyant, j'ai compris que vous aviez une me délicieuse, que vous ignoriez le mensonge, que vous ne pensiez qu’à semer du
bonheur autour de VOUS, que vous
étiez un ange de délicatesse...
—Mon frère me disait que vous n’avez jam (TU aux anges, dit la sœur de Jules, très rouge, en badinant.
ais devenue
est le premier qui apparut sur ma route, Il faut me pardonner de ne pas y avoir cru an-
Paravant, reprend l’autre, gentiment. D'ailleurs,
ne nous dirions-nous pas transportés dans Je Paradis terrestre ?. .
merveilleus:...
La scène est vraiment
t la Parisienne donne un long regard circulaire au Paysage. Au-dessus de la colline où sé-
journent des maisons coquettes et des pommiers torses, la crête du Mont Sainte-Anne bleuit dans la distance. Tout près, le Cap Tourmente allonge une forme de castor accroupi. Le Petit Cap, dans la plaine de Saint-Joachim, porte une couronne de sapins verts, La Grosse-Ile et l'Ile Patience baignent dans Je fleuve dont la couleur autour d’elles hésite entre l’émeraude et l’azur. La rive Sud élève à l’horizon sa masse aux teintes indécises. L'Ile d'Orléans captive : la falaisc, Où dégringolent des saules épars et des cerisiers sauvages, descend droit à la grève que la marée délaisse, et, sur la hauteur, les prés verdoyants et les moissons dorées font cortège aux fermes radieuses et aux écuries vastes. Les clochers de Sainte-Famille et de Saint-Pierre ap. portent leur note discrète au concert de la Bus'lique et des pélerins. Des petits nuages légers déploient leur dentelle en plein firmament. Québec étincelle au loin dans rne orgie de solcil, et les rochers de la côte, mis à nu par le flot qui baisse, arrondissent leurs croupes grises dans l'onde calme. Parfois, le vent fait Courir, à la surface, un frisson rapide, Un grand oiseau de mer, au vol imposant, décrit des courbes savan-
tes. Le vapeur approche toujours : le battement des roues domine le chani des fidèles
. Les bestioles fragiles,
dont le gîte est quelque part dans les profondeurs du quai, s’enfuient, effrayées j'ar la rumeur grandissante. Un marin, immobile sur le pont d’une goélette vieillotte, regarde venir le batean sans émotion visible sur Sage criblé de rides.
—Je veux savoir d’où Jeanne.
—Mais tu le sais bien
Son viils viennent ! s'écrie
» Petite sœur ! répond Jules, que le Spectacle impressionne. Regarde les habits noirs Jes hommes et les coiffures cam- Pagnardes des femmes ! C’est l’“habitant Canadien-Français qui vient implorer la grande sainte !,., Pen importe d’où il vienne, de Lotbinière ou de l'Islet, des campagnes a ou des colonies nouvelles... Il a le teint fané : souvent, la terre l’a marqué d’une empreinte morne...Il a les mains balafrées, leg ongles écrasés... Son épaule s’est tordue.., C’est que, toute la semaine, il est l’esclave de la tâche dure et noble du sol... Mais, le dimanche, il se transune chemise fleurant la la.
Une serge pimpante, attelle ga meil-
nciennes
forme, il se couvre d’ vande et d’
leure bête à sa plus belle voiture, court entendre pieusement la messe où i] retrempe son courage et nourrit son âme d’idéal... L’épouse est lourde, assez souvent... Elle ignore les cosmétiques, les bains scientifiques et la dernière trouvaille des modes... Avant l'âge, elle courbe... Sa beauté des premiers jours s'envole aux heures du labeur... C’est que, toute la semaine, elle se gerce les mains, se brise les reins, Cuisine au poêle rouge ou se plie jusqu'aux sillons. .. Mais, le dimanche, elle rajeunit, tire de l’humble ti. roir une robe longtemps neuve, agrafe un chapeau joli, puisqu'il n’est pas celui de tous les jours, et retrouve, aux pieds de l’autel, la force du devoir et la jeunesse du cœur... Les enfants feront comme eux, s’ils en sont dignes... C’est la campagne canadienne-française qui défile... Elle à l’écorce un peu rude, le langage un peu Sans façons, mais voyez les Yeux francs, les torses bombés, les épaules fermes, les gars solides, les filles puissantes... Eh bien, j’en suis fier, et je l’admire... Laissons-nons traîner par le peuple fort !...
Et les deux jeunes filles et le jeune homme se laissent rouler par la vague des pèlerins. Le quai
frémit sous les Pas qui se hâtent. Les cloches de la Basilique acclament avec frénésie les paysans dont le cœur se gonfle et le tympan bourdonne. Le cantique à Sainte-Anne rugit de mille poitrines. À travers la Poussée des coudes et la houle des têtes, les trois amis aperçoivent, en un relief saisissant, le Parapluie suranné d’un vieillard encore souple, les lunettes fumées d’une vieille qu'on bouscule, la grimace rose d’un bébé qui hurle sa frayeur dans les bras de sa mère, la voiture où tressaute: le profil mélancolique d’une infirme enfant, la banuière où la Vierge d’or tro. ne dans l’azur, le chapelet démesuré que laisse pendre à terre un mendiant vêtu de loques rapiécées, la haute silhouette du curé dont les cheveux blancs flottent comme un étendard à l’a. vant-garde,
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Jules et Marguerite entendent vibrer, au fond d'eux-mêmes, la confidence que deux amoureux, leur marchant sur les talons, se murmurent au milieu du tumulte, et l’émotion qu’ils en éprou-
vent est violente, étrange et troublante.
| —T'en souviens-tu, au pélerinage de l’an der. nier, Ça commençait entre nous, disait l’inconnu,
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— Nous n’osions Pas encore nous le dire, répondait l’inconnue.
—J’ai prié la bonne Sainte-Anne pour que tu m'aimes, reprit l’autre.
—Et moi, je la priais Pour que tu continues à m'aimer,
—Tu le savais donc, ma Pierrette ?...
—C'était si facile à voir, mon Jean !...
—Dis donc, nous allons offrir nos fiançailles à là Sainte, reprit Jean, après un silence.
—Oui, elles les bénira ! dit Pierrette.
—Quand les choses iront mal, nous reviendrons la voir...
—Et nous serons toujours heureux...
Jules et Marguerite jalousent la tendresse des jeunes campagnards. Ils songent combien doit être suave à l’âme cet amour simple, ingénu, Sans Complications, sans analyse, sans obstacle, Sans partage, éternel. Il fait revenir les heures où ils ont rêvé pareille douceur, pareille extase. Ils sentent la faim d'amour creuser leurs cœurs, et le besoin de l’assouvir n’a jamais été aussi intense en eux. Ils savent que leurs regards s’appellent, mais quelque chose retient leurs visages loin l’un de l’autre. Marguerite commence à
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pénétrer tout ce qu'il y a de sève religieuse débordante en l'âme canadienne-française. Elle sent la foi de ces paysans l’imprégner de son effluve. Et celle-ci la paralyse, lui défend de retourner à l’ivresse qu’elle a déjà souvent puisée Loi dans les yeux du Canadien-Français. Pendant qu’elle souffre ainsi, Jules, en face de ses compatriotes en prières, a honte de céder à la défaillance de son être. Et voilà pourquoi ils gardent ‘x ‘ilence poignant, alors que Jeanne pleure sur :a petite infirme prisonnière dans la voiture cahotante.
La vague des pélerins, déferlant toujours, approche du sanctuaire et se précipite. La fanfare des cloches devient étourdissante, Les saules de la grève et les ormes, dans le verger des Pères, balancent dans la brise. Là-haut, la statue de la Sainte, adorant Jésus tout jeune, aveugle d'éclairs. Dans le jardin :: près de la façade, les fleurs sont ivres de rayons, les peupliers lombards secouent leurs feuilles frèles et les grappes de cormiers rouges dansent avec rythme. Et, du centre, la grande figure blanche de Sainte-Anne accueille les rangs qui se pressent pour s’engouffrer dans la passe étroite de la barrière. Le sable
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menu crépite sous les centaines de pas qui le fouillent. Déjà, la porte d'honneur encadre les cheveux blancs du curé qui sont comme l'écume à la cime du flot bigarré qui les suit.
—Pourquoi pleurez-vous ? demande soudain Marguerite, apercevant les larmes sur les joues roses de Jeanne.
— Regardez l’infirme captive dans la petite voiture roulante... N’est-elle pas douloureuse à voir, sa cage de souffrances ?...
—Je l’ai vue tout-à-l’heure, et cela m’a navrée, répond l’autre, avec attendrissement.
— Nous allons vous accompagner à l’hôtel, dit Jules, qui n’a pas entendu leur colloque de pitié.
—Pardon, Monsieur Hébert, suivons la foule, je veux voir la campagne canadienne-française à genoux devant son Dieu ! dit-elle, vivement. .
Et la Française, qui regarde Jules, est bouleversée par la façon dont les yeux de son ami lui parlent de reconnaissance, . ..,,,...,..
La nef et les bas-côtés regorgent. Deux péle-
rinages ont ajouté leurs phalanges aux mille pé-
lerins dont la vague a roulé les deux jeunes filles et le jeune homme jusqu’au sein de la Basilique. Ils sont tous des paysans. Depuis la grande por-
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te béante jusqu'à la Sainte Table où l'on a sculpté l'Agneau Pascal et la vigne divine, et jusque dans les encoignures et l’entrée des chapelles latérales, agenouillés dans les bancs à la file brune et dans les allées sur les laques dures où leurs os font mal, ils ont entassé leurs rangs épais. La gravité religieuse plane au-dessus des chevelures peignées au. hasard, des crânes dépouillés, du bonnet noir ailé des vieilles, des chapeaux maladroits, des chignons primitifs et des vêtements Sans art. Mais, sous les habits Sans finesse et les échines sans grâce, l’Âme humaine intense palpite. Elle idéalise la masse touffue des humbles Prosternés. Elle brille dans les yeux agrandis que le Crucifix du Tabernacle attire ou que la Statue de la Guérisseuse Canadienne garde rivés sur elle. Une auréole de flèches d’or s'échappe de la tête qu’un diadème .oyal hausse de rubis et de rayons. Une mansuétude infinie coule du regard dont elle Contemple le Jésus dans ses bras d’aieule, Le marbre veiné de son manteau anti. que s’anime dans la lueur des cierges que la foi des campagnards allume. Un faisceau de béquilles, autour d’elle, immortalise des douleurs qu’elle a vaincues et des larmes qu’elle a taries. Sur
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la poitrine, on à figuré, dans un bloc énorme, le eœur dont Sainte-Anne de Beaupré répand le fécond amour sur le Canada catholique. C’est que celui-ci est toujours fidèle aux apôtres vivant dans le Carrare immaculé de la chaire. Un Rédemptoriste, dont la voix tonnait dans les voûtes profondes, a parlé du Christ par lequel ils devinrent universels et dont la messe vingt fois séculaire prépare son mystère au grand autel. Les chasubles de Pourpre et les surplis' de neige évoluent selon la volonté des rites. Les volutes floconnent de l’encensoir que l’officiant manie en cadence, et on dirait que les anges, à genoux sur le baldaquin élevé qui s’efface, bat. tent de l’aile sur un nuage radieux. En effet, le choeur est un éblouissement de feux électriques : ils courent au-dessus des stalles mordorées, jaillissent tout autour de l’autel où les ornements sacrés ont des éclairs de perles et les cheveux du curé la blancheur des lys au soleil. Les paysans ignorent que la féerie des lumières et le ronflements de l’orgue ne sont qu’une même substance à des degrés vibratoires divers. Il leur suffit de la sensation: confuse que les unes. versent la clarté dans jeurs cerveaux simples et que Pautre
empoigne leurs cœurs d’allégresse. L'âme des tuyaux sonores gronde, longe la corniche ciselée de choses fines, frappe aux profondeurs pâles de l’abside, revient par les murs dans la nef qu'elle inonde et va mourir quelque part dans les couloirs des chapelles. Une voix de stentor entonne un verset d'amour, et les invocations se taisent sur les lèvres qui les gesticulent. Elle est largo et foudroyante, arrache du silence les échos les plus lointains de la Basilique. Elle ébranle tout sur sa route, et les pélerins sentent qu'elle ramasse leurs fervents appels et leurs hommages pour les offrir tous à l’Eternel en une supplication une et toute-puissante. Elle cesse, et de nouveau la prière bruit de toutes parts, glisse à. 18 les cannelures des colonnes altières, effleure l’entablement aux riches découpures et, Pour s'élever jusqu’à l'au-delà, perce la voûte où l’azur est semé d’étoiles d’or et de trèfles sanglants.
Marguerite, debout près de Jules Hébert qui la domine, est fascinée par la campagne canadienne-française en prières. La fille de Gilbert l’athée ne trouve en son esprit sceptique aucun sarcasme, aucune boutade. Elle n’a que du res-
pect devant la superstition maudite. Cette foi Paysanue est si vraie, si ardente et si vaste qu’elle en est saisie au vif, Les gerbes de feu, les chants passionnés de là-haut, la Statue des merveilles, les accents pathétiques du prédicateur et l’har. monie prenante de l'orgue ont éveillé comme une rumeur qu'elle écoute au fond le plus intime d'elle-même. Et souvent, elle se laisse attendrir par Jeanne courbée sur les laques sombres. Les boucles blondes reposent nonchalamment sur le tissu mauve du corsage. Et du profil mince et rose, il rayonne une transfiguration touchante.
—(ue pensez-vous de la Campagne canadiennefrançaise à genoux devant son Dieu ? demande Jules à la Parisienne, de façon à ne pas troubler la piété voisine.
—Elle est belle, et je retrouve, à la contempler, la douce impression que les choses de votre Pays m'ont inspirée dès le premier jour, dit-elle. Le sentiment est étrange : il est fait de charme et de vénération.
—Je vous remercie de ne pas railler la foi de mes compatriotes, murmure-t-il, reconnaissant.
—Depuis que je vous ai rencontré, je ne raille
plus vos croyances... Le mépris ne m'est plus ‘possible...
—Et moi, je n'ai plus de haine contre nos persécuteurs ! répond le jeune homme, avec une émotion profonde.
— Vous les haissiez donc ? interrompit Marguerite, avec horreur.
— Oui, Mademoiselle, avant de vous avoir vue, dit-il, avec tonte la mesure que lui commande le lieu saint.
—J'aurais dû le savoir !. -. Mon père n’a jamais assez de fureur contre les catholiques !..
—$i votre père était avec nous, il outragerait la campagne canadienne-française et la Patronne qu’elle implore, il insulterait Beaupré !... Beaupré ! vous ne pouvez vous figurer la traînée magnétique de ce nom à travers le Canada catholique ! On accourt à Beaupré de toutes parts, de Notre-Dame-des-Laurentides et de Montréal, du Témiscamingue et du Saguenay, des ranchs de l’Ouest et des rives de l’Acadie, du Labrador et des vallons de la Colombie-Anglaise. . . L’Amé.rique entière l’aime et vient à lui... Il n’est pas un foyer paysan canadien-français dont le feu, chantant dans l’âtre un soir, n’a pas entendu le
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récit émouvant de quelque miracle et vu luire, dans les yeux qu’il embrasait, le mirage lointain de Beaupré !... 11 n’est pas un vrai Canadien:- Français dont l’âme, à ce nom seul, ne s’élargisse en une pensée d'amour !... Combien de fois les foules, comme celles d’aujourd’hui, ont lié leurs prières à la Sainte en une gerbe immense ! Songez à tous les désespoirs qu’elle adoucit, aux souffrances qu’elle apaise, aux suicides qu’elle écarte, aux héroigmes qu’elle fait jaillir !... Et votre père, devant cette foule à genoux, dirait que c’est la tourbe des crétins ignares et vils !.…
—Et vous disiez que vous n’aviez plus de haine ! reproche la fille de Gilbert.
—Et je le répète... Mon indignation n’avait pas d’amertume, elle est triste au-delà de ce que je peux dire...
—Rappelez-vous que mon père ne sait pas qu’il outrage, reprend la jeune fille, à qui le chagrin de son ami fait éprouver le besoin d’une excuse. Il ne peut outrager les prières et la Sainte auxquelles il n’a jamais cru !...
—Et vous aussi, vous ne croyez pas à la foule qui prie, vous niez Sainte-Anne de Beaupré ! ditil, avec beaucoup de tristesse.
— Autant que vous l’affirmez ! répond-elle, 11 ne faut pas m'en faire un crime... Tout me défend d'y croire...
—Ainsi, dans votre sentiment de tout-à-l’heure, il y avait plus de pitié que d’admiration !.….
—Pardon, je sens que j’aime la campagne ca.
nadienne-française ! dit-elle.
—Tout en niant le Dieu qu’elle adore !.., Il
n’y a donc rien, dans les sources de votre âme, qui vous parle de Lui !...
— Rien, Monsieur Hébert !..….
— Et que pensez-vous du Christ dont les plaies saignent sur le Crucifix de l’autel ?
— 11 me rappelle tout ce que m’en a dit Renan! — Et des paroles enflammées qu prédicateur ?
—Elles me font songer à tout ce que Voltaire m'a enseigné des prêtres !... —Et de l’amour des chants sacrés ?...
—Îls exaltent la puissance de la matière qui les apporte à mon coeur !...
—Et de la messe qu’on murmure + —Elle évoque à mon souvenir les temples de jadis et la superstition grecque !...
—Et des miracles sans nombre ?... . À droite, à gauche, ils ont amoncelé leurs preuves...
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Voyez le fouillis des béquilles innombrables !.… Chacune d'elles représente un sanglot humain qui fut séché !... Voyez, sur la muraille, les dépouilles de la souffrance mise en déroute : les violons ternes des aveugles redisent les yeux que la Sainte ouvrit, les fusils rouillés parlent des blessures qu'elle a cicatrisées, les bandages lugubres éternisent les plaies qu’e a domptées !... La vision de tout le bonheur que rappellent ces défroques du malheur, vous laisse-t-elle insensible à l’au-delà ?...
—Tout cela me dit que P'auto-suggestion est une force admirable, dont l’inconnu m’épouvante et m’attire...
—Oh ! que le gouffre entre nous est large et profond, Mademoiselle ! ajoute le jeune homme, écrasé par l’incrédulité paisible de la Voltairienne, 1] ne vous reste donc aucune trace de la foi de vos ancêtres !...
—Il n’en restait plus dans les veines de mon père !...
Alors même qu’elle a été si nette et presque brutale en ses réponses brèves, Marguerite n’a pas eu le calme et l’assurance intimes de ses paroles, Une angoisse indicible la mord au cœur,
et des pulsations rapides violentent ses artères. Dès l'heure où son intelligence a pris contact à la croyance virile et saine de Jules Hébert, la jeune fille a senti poindre en elle un doute de Son incroyance. Ce ne fut qu’un malaise, à l’origine, et quelque chose d’un peu vague : mais l’atmosphère de religion chaude au sein duquel elle a respiré le souffle de la foi canadienne-française, l'a pénétrée peu à peu de son ardeur, et la paix de sa conscience a sombré devant les assauts multiples. Elle sait bien que, des deux antagonismes en présence, un seul a faibli, et que ce n’est pas celui de Jules Hébert. Ce jour-ci, plus que tout autre antérieur, avive la crise de son âme. Devant le surnaturel que tout dans la Basilique lui impose, elle a voulu attribuer à l’extase poétique le silence grave que fait descendre en elle ce tableau de grandeur humaine, dresser contre lui toutes les résistances de la libre-pensée victorieuse, Mais la même sensation pénible revient toujours à la rescousse, attaque des régions encore inexplorées de son être. Est-ce, Comme l’a dit le Canadien, la voix des aïeux qui crurent, cette rumeur aux profondeurs secrètes d'elle-même ? L’au-delà qu’il lui avait toujours
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suffi d’une raillerie pour détourner comme un rêve puéril, apparaît avec des probabilités nouvelles. Elle essaye d’arracher l’obsession gérante, mais elle est impuissante à la terrasser. Toutà-coup, elle tressaillit. L'appel aigu du Sanctus lui entre comme une lame dans la chair. Elle voit les chasubies de pourpre et les surplis de neige un instant se mouvoir, puis g'arrêter. L’orgue Commence une mélodie sourde. Une attente mystérieuse est dans l'air. A la hauteur du cœur de Marguerite, la tête brune de Jules est en prières. Les boucles blondes ont bougé sur le corsage mauve, et le profil mince et rose incline plus bas. Va-t-elle insulter la foi paysanne et celle des Hébert? Une impulsion généreuse l’entraîne, et elle s’agenouille auprès de Jeanne. Les cheveux blancs du curé fléchissent, la clochette rend un son grêle et, pendant que les mille têtes des Campagnards se courbent comme les blés de leurs prairies sous le vent d'Ouest, la jeune fille n’ignore plus que le doute est dans son âme pour tou-
Une sourde angoisse les serre à la gorge, en-
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veloppe leur âme d’ils ne savent quelle terreur indicible. Ils sont presque pétrifiés, tous trois, Jeanne, Marguerite et Jules, devant la Chute Montmorency géante, et leurs mains convulsives se Cramponnent au garde-fou qui les sépare de l’abîme. La clameur des eaux, s’écrasant dans le vide et rugissant sur les rocs, fait trembler la gorge de la montagne, et la vaste plainte aux : gémissements sans nombre épouvante. L’écume, à gros bouillons immaculés, se précipite sur les rochers qu’elle gruge, galope sur les croupes arrondies, se tord dans les sillons creux, se déchire aux pointes aigues, s'effondre en une vague colossale dans le gouffre hurlant sous terre. Elle asperge la falaise de gouttelettes infimes, et cellesci, tout près d’atteindre la pierre tailladée que leurs devancières à travers les siècles ont noircie, portent un moment la livrée de l’arc-en-ciel. Quelques herbes malingres achèvent de mourir sur les flancs de la faille qui ne peut plus les nourrir. Un éboulis dévalant vers la rivière, un peu plus loin, fait songer aux secousses formidables d'antan. A n’en pas douter, c’est un des repaires où la nature donne libre cours à sa rage féroce. D'abord vaincu, l’homme dont le
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regard qui s'élève aperçoit là-haut la nonchalance des arbres et le calme de l’azur, a déjà moins peur du tapage infernal et du torrent monstre.
—Tout-à-l’heure, à Sainte-Anne-de-Beaupré, c'était l’homme et la puissance des foules qui grondent . nous avons, maintenant, la nature et la grandeur écrasante des forces qu’elle déchaine et qui mugissent, disait la Française, au cours de leur entretien ému.
—Plus que jamais, vous croyez à l’âme des choses, à Dieu-matière... Vous prenez votre revanche, dit Jules, finement.
—Et ma vengeance est terrible... Vous avez mal choisi le temps de vous avouer vaincu...
—Vous triomphez trop vite, Mademoiselle, ajouta-t-il, prolongeant leur plaisanterie légère. Peut-être mon Dieu est-il pour quelque chose dans toute cette grandeur !...
—Oui, Dieu x créé les torrents qui épouvantent l’homme, et leur puissance n’est rien devant la sienne qui a l'éternité pour abîme, interrompit Jeanne, comme se parlant à elle-même, et dont la voix fait moins impression sur Marguerite que le vacarme effroyable au milieu duquel elle a vibré, tremblante et convaincue. La Pa-
Se
risienne secoue en: vain la sensation tyrannique de la Présence étrange qui n’est plus nouvelle, envahit son âme et se précise, surhumaine, toujours moins nébuleuse, plus réelle. C’est là, bien au fond d’elle-même, et c’est indéracinable.
—C'est une tombe magnifique pour le désespoir, fait remarquer J ules, après un long silence entre eux tous. On ne peut rêver plus beau suicide !...
—Qui saura combien de gens, las de souffrir, voulurent un moment rouler sur la vague qui leur promettait l’oubli ? ajoute Marguerite. Les fleurs, là-haut, les empêchèrent de mourir...
—D'autres, sans doute, électrisés par la clameur grandiose, caressèrent ici de grandes espérances, müûrirent de grands desseins, conçurent de grands héroismes, dit Jules.
—Et moi, je songe aux amoureux qui se serrent tout près l’un de l’autre, pour ne pas laisser crouler leur bonheur avec les eaux qui tombent, murmure Jeanne.
—C’est, en effet, le jour des petites ouvrières et de leurs tendres amis, reprend son frère. Ils viennent ici, le dimanche, faire une provision de
bon air pour toute la semaine accablante à l’usine...
—Au fait, vous apercevez là, tout près du fleuve, une fabrique immense, dit Jeanne. Bien souvent, les travailleuses regardent furtivement la Chute qu’elles aiment, et cela étanche leurs fronts que la sueur inonde ..
—Plus loin, dans les prairies de l'Ile, ajoute Jules, les moissonneurs, assommés de rayons brûlants, regardent au loin le flot géant, et cela les repose et les rafraîchit...
—Cela nous bat, gens d'Europe, interrompit soudain Gilbert, dont la voix inattendue les fait tressaillir tous. Vraiment, nous n’avons rien de semblable !...
—Je vous en fais mes compliments, Monsieur le Canadien, ajoute Madame Delorme, dont le costume et la coiffure en font une apparition de grâce voltigeante. Les Chutes du Rhin ne valent ps les vôtres. n’est-ce pas, Gilbert ?...
— Puisque vous avez la gentillesse d'admirer les beautés de mon pays, Monsieur et Madame Delorme, voulez-vous joindre Jeanne, ma sœur, aux compliments que vous m’en faites ? dit Jules.
—C’est donc là la soeur dont nous avons appris de si jolies choses, dit Madame Delorme, gentiment.
—Je suis heureux de saluer en vous la Canadienne et son charme, fit Gilbert, galamment.
—C’est un gros honneur que vous me faites, Monsieur Delorme, et je crains que mes épaules soient trop faibles pour un tel fardeau, répondit la petite Québecoise, et la conversation se noue, aimable et facile.
Marguerite éprouve, à revoir brusquement son père, une joie suprême. Tout l’amour qu'elle a pour Gilbert inonde son âme et détruit, pour le moment, les influences mystérieuses dont elle commençait à redouter la hantise en elle-même. Elle pousse un long soupir de délivrance, comme si le poids qui lui alourdissait la conscience, était enlevé pour toujours. N’est-ce pas avoir été infidèle à ce père que d’avoir laissé le doute s’infiltrer en elle? Oh non, elle ne le trahira pas. Elle est son idole, sa plus grande félicité, sa raison meilleure de vivre. Elle se rappelle toute la sollicitude et la tendresse avec lesquelles il lui déroula sa religion de libre-penseur enthousiaste. À la voir s’agenouiller devant le Dieu qu’il
traque ainsi qu’on chasse la vermine, il en aurait une peine qui lui empoisonnerait le cœur. Et plus les souvenirs l’enflamment, plus elle contemple le visage pâle et frémissant du père adwré, plus elle est ressaisie par la foi aux enseignements dont il l’a passionnément nourrie, saturée. Elle incarne son rêve de la jeune fille nature, aussi pure que les vierges de la superstition, mais libre, sans qu’elle s’avilisse aux pratiques humiliantes. A sainte-Anne-de-Beaupré, tout-àl’heure, ce fut une crise de sentimentalisme aigu, l'intelligence est demeurée intacte. Cela est passé, ne reviendra plus, grâce au père dont la présence réchauffe et fortifie sa croyance en l’évolution féconde, éternelle. D'ailleurs, est-il endroit plus irrésistible pour déifier la Matière? Ce torrent exalte les forces de la nature, et c’est leur apothéose. L’homme n’est qu’une force, avec un pouvoir sublime qu’il appelle son intelligence, mais toutes les puissances prennent leur source dans la Matière sans commencement ni fin. Dans les eaux qui s’écroulent et leurs gémissements sans nombre, elle ne voit plus que ie symbole du gouffre infranchissable entre l’âme de Jules Hébert et la sienne...
C’est la grande Terrasse, un soir d'août. Le Château-Frontenac étincelle à chacune de ses fenêtres, 2t l'on voit se profiler, en quelquesunes d’elles, la silhouette silencieuse de femmes qui paraissent enveloppées d’une auréole. Au café, près des verdures tendres, et sous un plafond verni que la lumière paillette de reflets un peu sombres, la foule des jouisseurs cause, dé- &uste ou flâne autour des tables mignonnes : le thé fume Gans Jes bols minces et Ja glace fond dans les liqueurs fines. Les habits noirs taillés des hommes du service attendent qu’on les appelle ou s’empressent. Les frêles abats-jour des bougies répandent une sensation vague de bien-être, et à regarder leurs feux roses épars, on a je ne sais quelle illusion de bonheur. On a vidé les écrins : les perles ouvrent leurs yeux vifs dans la soie légère et dans les chevelures nouvelles. Des bouquets parfument les Ccorsages, et les galants portent, à leur boutonnière, une fleur dont
: De mme to 0e eén dinmn.
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le sourire se mêle à celui de leur visage en gaîté. I1 semble que tous oublient l’angoisse de vivre et le chagrin du jour : on se laisse engourdir par le sortilège de l'heure capiteuse, ensoleiller par les éclats de rire voisins, griser par la jouissance facile et vide et par la chanson de l’or, éblouir par la beauté jaillissant des toilettes radieuses, bercer par l’air alangui de l’orchestre invisible, soulever par le flot du peuple déroulant au loin sa masse en cadence.
La promenade est débordante. Les courants de ceux qui s’éloignent et de ceux qui reviennent se frayent un passage en des remous de chapeaux et de têtes. On a quitté les demeures où il a fait lourd jusqu’après la chute du soleil, et l'espoir de la brise a rassemblé les milliers de poitrines qui défilent. Le bruit de la populace en marche évoque tour à tour le roulement lointain de la foudre et le mugissement des rapides encore dans la distance. Une seconde, on se représente avec effroi quelle hécatombe cela serait, si la Terrasse, n’en pouvant plus, déversait la vague humaine dans la falaise profonde. Mais la joie de tous rassure : on s'amuse à la revue cinématographique des êtres en liesse. Enfin délivrées du comp-
toir monotone ou de la fabrique malodorante, les ouvrières ont arboré leurs nippes fraîches: leurs narines gonflées aspirent avec frénésie l’air du soir, pendant que leurs pieds inlassables vont et viennent, que leurs Yeux luisent comme des escarboucles et que leurs lèvres allument les fusées de leur esprit gouailleur. Souvent, leur ainoureux les escorte, et c’est alors la gamme intime des mots suaves, des œillades en tapinois, des silences bavards, des frôlements imperceptibles dont tout l’être a conscience. Quand ils ne sont pas accouplés, jeunes gens et jeunes filles, de noblesse bourgeoise ou populaire, se font la chasse à l’amour. Il faut voir les minauderies à l'affût, les regards tendus comme des pièges, les flèches qu’on se darde et les blessures qu'on échange à la surface du cœur. C’est le tournoi de la jeunesse où les beaux garçons comptent les sourires qu’ils vainquent et les jolies filles, les chevaliers qu’elles terrassent ! Oh, qu’elle est passionnante, ce soir-là, la foule épaisse, bruyante et pittoresque dont la houle fait trembler la vaste promenade ! C’est la féerie presqu’affolante des minois étincelants, des frimousses Piquantes et des laideurs irréparables, des Canadiennes-Françaises vives à
foisou, des Irlandaises savoureuses et des Anglaises aux traits classiques, des allures gracieuses et des échines pesantes, des fleurs infinies sur les chapeaux à grande envergure et des tulles qui flottent, des profils usés par l’âge et des quelques visages graves noyés dans l’insouciance et la joie des alentours, des fronts intelligents et des bouches stupides, des Américaines étalant leur faste au milieu des humbles parures, des gamins que rien ne lasse et n’arrête, des tissus clairs et des tons mal assortis, des bourgeois simples et des commis merveilleusement parés, des mains difformes et des doigts effilés, des grisettes souriant à travers les cosmétiques et des quelques anciens ménages dont la tendresse n’a pas vieilli, des pieds énormes et des talons menus, des colosses dans les airs et des nains sous terre, des bougies roses au café regorgeant de jouisseurs, des feux électriques dont la traînée rouge, verte et blanche ondule au-dessus de la longue balustrade.
Adossés mollement à l’un des bancs que les veinards monopolisent, Jules et Marguerite, oubliant la foule dont la rumeur leur semble vague et fuir au loin, laissent pénétrer en eux la paix du Saint-Laurent calme. On dirait qu’il songe.
Et l’onde muette, jusqu'à l’île d'Orléans réveuse, baigne dans les rayons que la lune épanche des hauteurs de l’azur. C’est comme si la trace lumineuse, allant d’une rive à l’autre, écoulait son fluide argenté sur la surface immobile. Il y a quelque chose d’un peu mystérieux dans les bateaux-passeurs dont la course à la dérive est silencieuse. La clarté du ciel envahit les faubourgs de Lévis : les clochers pensifs coupent l’horizon serti d'étoiles, les maisons se recueillent, le collège médite, l'Hospice de la Délivrance et le monastère du Précieux-Sang reposent. L’amoncéllement des choses de l’Intercolonial est un peu morne sous la falaise un peu triste. Aux pieds du roc légendaire, la Basse-Ville est presque léthargique ; un galop de cheval résonne parfois dans la rue Champlain déserte et quelques ombres un instant glissent pour disparaître aux encoignures. Les deux jeunes amis causent de la nature assoupie : elle infiltre en leurs âmes ils ne savent. quelle ivresse sentimentale.
—Ne croirait-on pas que les traversiers se joignent au repos du soir ? demande la Française.
—Ils ne font qu’effleurer l’onde, répond Jules.
—Le grand silence me parle de la Nouvelle-
France qui me revient toujours à la mémoire... Je vois Cartier remontant le fleuve, alors que la lune pareille inondait l’espace et la nature sauvage... Quelle impression divine a dû le ravir !..
—Je ne sais pas si Cartier eut l'aubaine d’un tel spectacle, dit le jeune homme, Je devine, du moins, que Champlain contempla souvent le fleuve qu’il aima jusqu’au dernier jour... Vous me pardonnerez une vision un peu fantaisiste... Il me semble que, si les eaux passent, l’âme du Saint-Laurent demeure... A de telles heures, il se peut qu’elle rêve et se souvienne. .. Elle se souvient des héros qui la Connureni et voguèrent en prononçant son nom, des boulets qui la déchirèrent, du sang qui a rougi le flot d’alors... Ou bien, elle écoute la clameur des villes sœurs grandissant à travers les siècles... 11 se peut qu’elle se rappelle Wolfe et la nuit fatale où ses vaisseaux se rendirent à l’appe) de Vergor le traitre... Ou bien, elle médite sur l'avenir de Québec et le voit se déployer en splendeur...
— Vous devenez matérialiste ! plaisante Mar. guerite.
—Dans la mesure où je prête à la matière la e
sensibilité de mes nerfs et la flamme de mon imagination ! lui répond-il.
—Je ne discuterai pas... Ne serait-il pas criminel de nous quereller, ce soir, Monsieur Hé-
bert ?... Comme vous le disiez en face de Saint-'
Laurent-de-l’Ile, à bord du paquebot, cela achève. —C’est vrai, dit-il, morose. Je l’oubliais !..…. —C’est résolu, nous partons demain pour le
Saguenay... Notre visite, à Québec, achève donc.
Au retour de ce voyage, nous ÿ passerons deux ou
trois jours au plus... D'ici, nous irons visiter
Montréal et parcourir l’Ouest Canadien !..….
—J'attendais que vous partiez, reprend-il, avec douceur. Les élections pour Ottawa se tiendront le Premier Septembre... Demain, je rejoindrai mon père... Il a déjà commencé la campagne électorale dans un de nos comtés ruraux... Nous nons battrons ensemble !...
—Je parie qu’il sera élu, fit-elle, gentille et croyant deviner. Vous êtes éloquent, cela doit venir de lui... Vous pourfendrez l'adversaire : il sera écrasé... Vous alliez m’interrompre et dire non : je sais, moi, que vous serez superbe et qu’on. ne pourra vous résister !...
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—Je prends note de "34 paroles, afin d’en être le moins indigne possible. -. Mais c’est dans la mienne, et non dans l'élection de mon père, que nous allons unir nos fers pour triompher...
— Vous ne m'aviez pas dit cel t-elle.
— Nous avions tant de choses pond-il, en souriant.
—C’est vrai, il nous reste même beaucoup de choses à nous dire, ajoute Marguerite, avec un accent qui le bouleverse. I] y en a trop peut-être, il Y en a que nous ne pourrons Pas nous dire...
—Que nous ne Pourrons jamais nous dire, alors, murmure:t.il.
Et la même émotion surabondante étreint leurs Cœurs...
— Vous allez me penser un peu curieuse, dit-
elle, pour dissiper le malaise entre eux. Comment est-ce vous, et non votre père, qu’on a de. mandé ?..,
—On lui offrit Ja candidature cède...
—Ïl est généreux, votre père !... Que j'aurais
aimé le connaître !.. Je me le figure noble et grand...
a ? lui reproche.
à nous dire ! ré-
: —Hélas ! vous auriez été ennemis, répond Jules, que le confiit perpétuel entre la jeune fille et lui déprime. Il est de la vieille école Canadiennefrançaise... Il est catholique jusque dans la moëlle... Vous n’auriez Pas trouvé grâce à ses Jeux : il aurait eu peur... A coup sûr, il m’aurait interdit la fille d’un athée !...
— Ainsi, il ignore tout, interrompit Marguerite, vivement émue. Pour moi, vous avez trompé celui que vous adorez tant !..
Vous avez fait ce qui vous a paru mesquin, lâche peut-être... Une pensée me trouble, j'hésite à parler... Mais il le faut, cela m'’entraîne...
Pour moi, vous avez tout caché peut-être à votre mère ?...
+ Pour moi,
— Oui, Mademoiselle, aVOoue-t-il, honteux.
—Et Jeanne fut votre complice ?...
—Jeanne vous aime...
—Mais elle sait que mon père est Gilbert De. , lorme, un sectaire, un persécuteur de son Christ ! Votre mère, elle aussi, aurait Compris que je n’ai pas de haine, moi, que j'aime Je Canada-Fran. ais, que je respecte sa foi, qu’elle a creusé dans mon âme une empreinte saisissante !... Il me
semble que, pour tout cela, elle aurait excusé
mes origines révolutionnaires... N’aurait-il pas mieux valu que nous nous soyons connues ?..,
— Vous oubliez qu’elle n’aurait pas été complice, elle... Jeanne le fut : elle m’idolâtre, elle connaissait mon caractère qui ne bronche pas... Je lui ai promis d’être fidèle à mon père... Elle ne doutait pas que je ne le fusse. Voilà pourquoi elle ne m’a pas trahi... Maintenant, elle vous aime, elle ne parlera jamais... Ma mère aurait parlé... C’était son devoir : épouse canadienne-française à la façon traditionnelle, elle n'aurait pas été complice, même pour le fils, contre le père...
—Pour moi, tout cela !...
—Mais je désirais tant vous revoir, dit-il avec passion. Je l’avoue, j'ai cru déchoir...Je n’ai réalisé ma défaillance que le jour où je me suis replongé dans l’atmosphère familial... J'aurais dû fuir les causeries intimes avec vous, dès la minute où j’appris que votre père était l’adversaire impitoyable de mes croyances... L’auraisje pu, d’ailleurs ?... Je ne songeai même pas à fuir... Vous êtes devenue si rapidement, si naturellement mon amie... Je parlai de vous, c’était fatal, et mon père eut un soupçon... Alors
seulement, je Compris... Mon père eut des paroles que je crus justes contre les amis du vôtre qu’il espérait ne Pas être un des leurs, et cependant, je le trompai, j'éloignai Ja question brûlante... Sa Confiance en moi est si profonde, qu’il ne m’en a Plus reparlé.
—Si vous lui aviez tout dit, je ne vous aurais jamais revu, n'est-ce pas ? demande-t-elle, devenue très pale.
—Je le savais... Il fallait me décider tout de suite... Vous aviez été si bonne Pour moi, je ne
hommes aCComplissent Pour elles ! it la jeune fille, avec un regard de tendresse.
—Vous ne faites que redire ce que j'ai pensé Souvent moi-même. . Ce fut nne faiblesse, Pardonnez-moi d’être brutal] : je me sentais fort,
Parcelle de ma foi !.. Chacune des heures où Vous fîtes de la traversée le Souvenir le plus doux de mon Voyage, me revint en une vision magique.
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J’eus la certitude que cela ne recommencerait plus jamais... Je ne voulus pas vous perdre, avant d'avoir cueilli le plus possible de votre charme et de votre âme exquise...
—Oh ! le vilain flatteur ! je vous dois une petite malice...
—Je ne comprends pas, fit-il, étonné.
—Eh bien, oui, nous sommes quittes ! J'étais le défi que vous lançait mon père à la face... Vous vous êtes cru un défi que vous pouviez me lancer impunément !... Ne vous défendez pas, je vous comprends, et je vous pardonne... Demain, vous allez vous battre, dites-vous. .. Vous sereZ élu, vous deviendrez le personnage qu’on adule, ce héros moderne qu’est le favori du peuple... Les jolies Québecoises ne le seront plus que pour vous, papillonneront autour de Jules Hébert devenu la personnalité du jour... A moi de vous braver, maintenant ! Je vous défie bien de songer longtemps à la Parisienne à qui tant de beaux sourires feront mordre la poussière... Je serai le passé d’un jour qu’on daigne se rappeler, quand parfois la pensée est lasse de tout le reste...
— Votre badinage est plus cruel que je ne sau-
rais vous le dire, reproche le Canadien. Mais vous n'êtes pas sincère, quand VOUS raillez de la sorte... Vous ne Pouvez pas l'être !... Quelque chose doit vous rendre certaine que je ne vous ai Pas menti, que, dès le Premier jour, vous m'avez inspiré la sympathie la plus vive, que malgré moi je vous ai pardonné la libre-pensée que je réprouve chez tous les autres, qu’une fantaisie Passagère ne m'aurait Pas fait reculer devant la franchise que réclamait mon père... Vous par. liez d’oubli : vous êtes trop femme pour ne pas Savoir que je ne suis Pas de ceux qui oublient des heures sacrées... Je ne vous accuse pas d’avoir une nature superficielle .… . Mais ce sera malgré vous : les voyages, en peuplant la mémoire d’impressions toujours nouvelles, atténuent les souvenirs... Peut-être est-ce la Parisienne qui ne se Souviendra pas longtemps du Canadien, qui n'aura été qu’un incident agréable au cours de Pérégrinations sans nombre...
—Et voilà cette logique dont les hommes ont le monopole jaloux... &il fallait vous prendre Au mot, je ne serais qu’une superficiell. et une étourdie, ne vous en déplaise... Mais vous. m’avez déjà louée du Contraire, et vous aviez raison,
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Monsieur Hébert... Le Canada-Français, dont vous m'avez si puissamment révélé la légende et le drame, la grandeur et la poésie, ne s’effacera jamais de mon esprit qu’il a charmé... Je lui ai donné, toute à lui seul, une place bien chaude en mon cœur... Et quand souvent les choses merveilleuses de Québec me souriront dans la distance, me permettez-vous de ne les revoir qu’à travers le visage énergique et fort de Jules Hébert, mon professeur d'histoire canadienne, mon guide patriote et charmant, l’héritier des traditions qu’apporta l’aïeu! Hébert, le premier colon canadien ?...
—Souvent et longtemps ? demande:t-il, profondément ému.
—Souvent et toujours... Du meilleur de moimême, je vous promets d’avoir toujours l’œil ‘ux aguets sur les destinées de votre race et l’évolution de l’âme canadienne... Je ne pourrai en suivre lies phases, sans les identifier avec le fils vaillant de l’une et le champion de l’autre... C’est bien pour l'âme canadienne que vous partez en guerre, n’est-ce pas, mon beau chevalier ?
. — Vous devinez tout, belle princesse, reprendil, en souriant. Je serai le candidat de l’âme ca-
nadienne., Pour elle,
en champ clos, je croise.
rai mon éjée. .
* Du meilleur de moi je vous suis reconnaissant de la dont vous m'’assurez la longue existence. .. Elle sera Un trésor dans ma vie d’homme, une des forces magnétiques avec lesquelles je vaincrai la dé. Pression mauvaise... Pend
ant la lutte prochai.
ne, j'évoquerai souvent votre image : je sens qu’elle me dictera des chos
es magnifiques et qu’elle est déjà la victoire !. .
—Oh ! que je vous la souhaite, cette victoire : Elle sera l’aube d’une carrière éblouissante et féconde... Vous Vous distinguerez Plus tard, les journaux aPporteront jusqu’à moi l’écho de votre éloquence et le magnétism
Alors, je serai bien orgueil] connu !...
même aussi, grande amitié
degré plus modeste, si
lerai l'entretien de ce soir et l'enthousiasme nouveau qu’il a créé dans mon âme...
—Tout simplement cel
ui de ce soir ? demande-t-elle, finement.
— Vous êtes méchante... Vous savez bien que je revivrai souvent les horne: semaines qui achè. vent... Je serai heureux, si je suis digne de votre souvenir...
—Une telle admiration me touche infiniment... Je n’ai pas d’expressions pour vous en remercier... Mais il ne faut pas me faire la part trop large... Vous oubliez qu’une autre vous attend, qu’elle sera toujours près de vous pour accrocher vos lauriers à la muraille, que je dois fatalement n'être que l’amie dont l’affection lointaine ne saurait égaler la tendresse de épouse éperdûment chérie... C’est de celle-ci que, par l’action courageuse et le rêve sain, vous allez vous rendre digne !... C’est à elle que vous prodiguerez l’hommage de votre puissance et de votre gloire !...
—Oh oui, j'ai souvent rêvé à celle qui viendrait... J’ai toujours respecté ce rêve... La geule manière d’en avoir le culte, c’est de respecter toutes les femmes... Ceux qui ne le connurent pas, disent que c’est la folie sentimentale... Sans doute, on est fou d’espérer l’irréel, mais, dites-le-moi, est-ce impossible de trouver un cœur dont le vôtre est rempli comme un vase qui déborde ?...
+ J’idore votre
1 vous rencontrera au bord
il se penchera sur elle, remplira le
creux de sa Main, et plus vous boirez, plus vous aurez soif... Vous trouverez la source, et vous méritez d’y boire...
—Oh ! regardez la gentille petite barque ! 6. crie-t-il, Peut-être ceux qu’elle dirige boiventils à la source d'amour...
La chaloupe effilée coule sur l’onde blanche et réveuse. Elle se läisse aller au Caprice de la ma. rée, pendant que les rames Sommeillent, Une silhouette d'homme, au centre, et celle d’
à l'arrière, semblent
reux dont les regards ver au fond d’eux
ni
s’embarquer sur elle et de la suivre toujours inonde leurs coeurs,
—<L’est l’amour qui passe, murmure la jeune fille, après le long silence.
—Oui, c’est une heure d'amour... Tout, ce soir, parle d'amour...
— Vous voulez dire que les êtres et les choses échangent des propos d'amour !...
—Les clochers redisent le grand amour du Christ !..,.
—Les foyers, sur les collines, rayonnent de tendresse !..,.
—Le collège s’auréole du beau dévouement des
prêtres !..,.
—Les Soeurs, dans l'Hospice, répandent la charité sublime autour d'elles !...
—Les bateaux-passeurs caressent l’onde !.…
—La petite barque file toujours !...
— Les chants d’actions de grâces flottent encore autour de la flèche de Notre-Dame-des-Victoires !..,
—La rumeur de la foule dit qu’il fait bon vivre et sentir l’air du soir dans la poitrine !...
—La fanfare Royale joue le grand air de Sair +- Saens: “Mon cœur s'ouvre à ta voix” !...
AU LARGE bg L —Et Je Peuple, tour de Ja Chanson
— Les Samins, s me des fous,
"ÉCUBIL
en rangs cordés d'amour !.. "
ur la pelou
» se presse au-
se, s'amusent comliberté !.
er ennee
— Regardez à Ils ont lu, dans leurs êtres sn
ler ces deux enfants du peuple...
leurs Jeux, l'ivresse au fond de
—Et ce vienx Couple... Ils se ressemblent, à force de s'être aimés !...
—Là-haut, 1a
sentinelle incarne r drapeau À
amour du
jeune fille, revenant au S —Ta main me dien.
pere u? we .
ES ET D M : AREA PR 90 à — = né - RP À be £ = eee \ S ar .
san sn eseeramaia ete + pe = ù * à
livres, écrit des choses merveilleuses, guidé les pinceaux fragiles, esquissé d’harmonieux gestes, animé les claviers subtils, exécuté des caresses nobles, Elle est, à elle seule, presque toute la femme exquise. Et pendant que Jules Hébert la contemple et sent le besoin fou de poser le baïiser de son Ame sur la main qui pend tout près de son cœur, la jeune fille suit la course de l’amour sur l'onde rêveuse,
—La barque s'éloigne toujours. .. Où va-t-elle? demande soudain Marguerite.
—Elle vogue vers le bonheur sans fin, murmure-t-il,
—Voici qu'elle tourne ! s’écrie-t-elle, avec un regret de tout son être.
—Les rames s’agitent... Elle remonte...
C’est déjà fini, leur joie souveraine de tout-àl'heure... C'est bien là notre bonheur humain: un moment, l’extase nous berce au fil du courant, puis il nous faut ramer douloureusement contre elle...
— 11 y a de la joie, même à souffrir...
—Et la joie surhumaine qu’on espère toujours, qui conc nous en rassasiera, Mademoiselle ?... Je vous plains de ne pas même soup-
Oh ! que je vous souhaite 1
fin de vos jours !...
—Dieu, si] existe, devr source...
— Vous blasphémez, visage tressaille AS
ait me Conduire à la
sans qu’un pli de votre
—Pardon, je ne blasphème pas Celui qui, pour moi, n’est rien... Je vous fais de la peine, je le SENS... Mais il faut que je me défende... Et c’est vrai, ce que je vous dis... Vous le savez bien que je ne veux Pas vous faire
—Oui, c’est vrai, trop vrai... Vous me forcez à l’admettre : j'avais toujours cru qu’il ne pouvait y avoir d’athées sincères... Mais, logique
avec vous-même, vous devriez me dédaigner, avoir pour un crétin des répugnances nécessai. ln DR
—Sans Dieu, vous ne seriez plus le Canadien- Français que vous êtes 1... Et c’est le Cana-
dien-Français que j'admire, Patriote enflammé,
noblement sincère, fièrement chrétien !.,, Que Voulez-vous, c’est notre logiqu mes...
e, à nous, les fem-
—Vous me pardonnez la superstition comme je vous pardonnai l’athéisme.…..
— Voulez-vous dire que, si je n’étais pas librepenseuse, je ne serais pas votre amie ?...
—Vous avez plus de logique que vous ne le prétendez... Pour moi ou contre moi, vous deviez l’être: peut-on ne pas vous admirer ?... Il n’y a pas de plus grands amis que ceux qui le sont malgré tout, dont la souffrance à lutter l’un contre l’autre n’a pu ravir les âmes l’une à l’autre...
—Vous avez donc souffert de nos antagonismes profonds ?...
—AÀ la veille de votre départ, Mademoiselle, j'en souffre plus que jamais...
—Je sais, moi, que j’en ai souffert plus que vous encore... C’est moi qui ai cédé constamment, qui ai sans cesse mis bas les armes, incliné la tête sous l’inflexibilité de votre foi... Rien de vous-même n'a lâché prise, tandis que, par vous, j'ai connu les affres du doute...
—Est-ce bien vrai ? s’écrie Fee qu’une espérance affole. Vous avez été ébranlée, vous n’êtes plus aussi certaine, vous commencez à enor qu’il peut y avoir autre chose que la ma-
À à ee.
Pr ! \
—Egoïsme des hommes ! Vous oubliez mon l Supplice et mes angoisses !,.. Vous méritez la déception qui vous arrive... Il est des croyants que le doute blesse à l’âme un jour et que, le
‘nadienne-française, Mais elle n’a oscillé qu’un Peu, l'équilibre est stable à jamais !..
—Vous ne loublierez jamais, ce doute, quoi Que vous fassiez. *. Dieu ne ge Penche pas en vain sur un cœur pour l’attendrir. Dites, au Moins, que Vous serez neutre entre votre père et Lui...
— Impossible, je crois aux doctrines de mon père !...
—Alors, vous VOUS battrez Pour elles et Pour lui...
—Autant que le peut Ja fille d’un père!...
—Et si votre père déclare Ja Buerre au Canada-Français ?
—11 le fera, il le faut... Luttez, Monsieur Hébert !...
— Vous n'avez pas répondu, Mademoiselle...
Vous aimez le Canada-Français, dites-vous...
Voulez-vous qu’il périsse en perdant sa foi ? Aiderez-vous votre père à l'écraser ?...
— Non, Monsieur, aussi longtemps que je vivrai, dit-elle, confuse.
—Aurez-vous le secret espoir que l’athéisme ici triomphe ?
—Je veux que Jules Hébert demeure Canadien-Français ! cria-t-elle, avec passion.
—Merci, Mademoiselle...
L’aveu d’amour frémit au bord de leurs cœurs gonflés. Ils n’en peuvent plus de lutte et de ruse contre eux-mêmes. Leurs âmes sont tendues, sur le point de se rompre. L’image de Greuze rêve si près du jeune homme, qu’il y pourrait poser ses lèvres. Il évoque la promesse qu’il a faite au Christ de sa race et des siens, à Jeanne prophétique. Toutes les forces qu’il appelle au secours se rangent en bataille dans son imagination au désarroi, mais la vague d'amour avance au fond de lui-même, menace de tout renverser devant elle.
Une détonation formidable crève dans J’ Le canon de Ja Citadell {
qu’il est neuf heures et E, : Il est sauvé.
Se. —Mademoiselle, dit.
Et laisser... 11 faut que je
air. .
€ annonce à Ja foule demie. Jules se souvient.
il, je regrette de vous parte ce soir...
8 de leur marche à travers D: la foule moins touffue. Rassasiés d'air et de D - bruit, beaucoup de Promeneurs ont abandonné la Terrasse, et les rangs s'émiettent. I] Y a moins de jouisseurs autour des bougies roses, Jules escorte la Parisienne jusqu’à la porte latérale du Château-Frontenac.
—Au revoir, Monsieur ] rite, gentille.
—Au revoir, Princesse, Sard profond.
—À bientôt, beau chevali. :, reprit-elle, en le regardant longuement, et Jules
ques secondes, a le cœur plei vase qui déborde...
Et pendant qu’elle gravit l’ il reste ]à, frémissant, effaré,
e député, dit Margue.-
répond-il, avec un re-
n d'elle comme un
escalier de pierre, espérant que les
yeux merveilleux auront encore une caresse à le rendre fou. Il lui semble qu’elle emporte avec elle quelque chose de substantiel et de nécessaire en lui. Une seconde, il a le vertige, il veut se précipiter vers elle, avouer le désespoir qu’il éprouve à la vrir s'éloigner de lui pour deux longues semaines, murmurer longtemps le bonheur dont elle gonfle son âme, quand elle est là. Mais la robe de mausseline sans tache a déjà disparu. Un vide intolérable descend au fond de son être le plus vital. Il défaillit sous une douleur qui l'étreint au vif, mais plus la chose saigne, plus il se sent infiniment bon, capable d’il ne sait quel dévouement surhumain. Il en a la certitude écrasante, il aime cette femme au point qu’il a peur de lui-même, que son patriotisme relâche un moment sa poigne sur l’énergie virile. Il élève au ciel un regard d’âme aux abois. Alors, ses yeux sont hypnotisés par la statue de Champlain transfiguré. Qu’il est dominateur et fort, le chevalier de Saintonge, dans son allure de conquérant triomphal, auréolé de lune et de solitude ! Il est bien seul au milieu de cette foule qui repasse indifférente à sa gloire, à sa grande ombre inspiratrice. Sur son piédestal d’immor-
talité, il] est évocateur de souffrances et de r'enoncements. Il parle à Jules, qui l’écoute pieusement, de tempêtes impuissantes, de froids bravés, d'ennemis fuyards, de sacrifices amoncelés, de l’aieul] Hébert. Et le jeune homme sent les en lui comme une marée calmante, Il a honte d’avoir succombé à un désir de lâche. I] jure d’être fidèle au Canada-
Français Pour lequel Champlain, défiant les
orages et les siècles, montera désormais la garde.
L'arôme âcre du tabac national imprègne tout l'air de la salle rectangulaire et basse. C’est ici le comité-chef de Jules Hébert, le candidat Patriote. Les volutes pâles que les fumeurs exhalent des pipes noires ou ‘“cernées”, tournoient vers le plafond de bois nu sur lequel salignent des poutres lourdes, et la brise timide entame à peine la nuage de fumée toujours plus dense et
violent à la gorge. Douze à quinze électeurs, en trois groupes étourdissants, flânent sur les madriers bruts dont on a fait des sièges, en les appuyant sur de vieilles chaises, tout le long de la muraille dont on n'a pas encore peint l’épinette brunie. Des nœuds enflent dans le plancher rude et s'y tordent. Au fond de la cheminée de bri-
ques ternies par les feux d’hiver, une bûche d’érable est restée depuis le printemps dernier. Près d’elle, un tisonnier chôme. Epars sur la cloison rustique, des clous rouillés attendent les portraits de famille ou les cadres pieux qu’on a dé-
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