Au lit de mort
Je vais t’apprendre une triste nouvelle, je vais te raconter une sombre histoire.
Notre pauvre cher comte de Theïx est mort.
Quoique ce fût un de tes fidèles, et que les fidèles soient rares et regrettables, je me contenterais de t’annoncer cette mort sans aucun commentairp, comme on annonce à un ami la mort d’un r h, si quelques détails étranges ne l’avaient précédée et si, au moment suprême de l'agonie, je n’avais reçu du comte le secret poignant de cette longue et morne tristesse dont il était atteint.
N’ayant, tu le sais, père chéri, aucune habitude
d’écrire, demandant seulement à mes pinceaux toute la gloire de ma vie obscure, tu ne trouveras dans ce récit ni art dans le fond, ni science dans la forme ; pourvu que mes lettres se terminent en te disant ; Je l'aime, tu trouves que mon style vaut celui de madame de Sévigné; ce que tu vas lire est d’ailleurs fort émouvant, cela suffit.
Je vais te faire assister à la mort chrétienne, plutôt que catholique, d’un homme profondément religieux, qui a vécu trente ans avec un remords dans le coeur, et dont le cœur s’est brisé quand il a été par trop las de le contenir; je vais te parler d’une âme foudroyée dès ce monde parle souvenir d’uneaction terrible ; qui, àforce d’avoir vécu d’amertumes dont sa conscience lui faisait voir clairement la source, ne voulait plus interroger que les êtres qu’il croyait assez purs pour pouvoir instinctivement lui répondre, et qui, s’il eût rencontré une pauvre pastoure chantant l’Angelus ou égrenant les perles de son rosaire en gardant ses moutons, eût préféré épancher sa douleur près d’elle, plutôt que de se heurter à la rude austérité du premier théologien du monde ; car il était convaincu de cette parole de l’Écriture sainte, qui dit que Dieu, dont l’immensité ne peut être contenue dans runivers, se complait
parfois dans le cœur des enfants. Écoute donc la douloureuse légende d’une âme que la passion, — un musulman dirait la fatalité — ^ a entraînée à commettre une de ces fautes qui touchent au crime; pauvre âme qui n’a trouvé que le repentir, quoiqu’elle aspirât au bâtiment, espérant que le châtiment apporterait avec lui des bénédictions déguisées.
Et puis, vois-tu, ceux qui ont beaucoup aimé sont plus près de la miséricorde de Dieu que de sa justice.
Il faut d’abord que je te dise quelle était l’affreuse position de nôtre ami depuis que tu avais quitté la France.
A mon retour de Jérusalem, d'où j’arrivai, tu le sais, presque mourante, il vint me voir chez mon frère. C'était toujours le même gentilhomme, sinon élégant, du moins soigné dans sa mise, aux mains blanches, au linge irréprochable. Ses habits, — je crois que j’ai tort de mettre ce substantif au pluriel, — ses habits un peu blanchis sur les coutures, un peu luisants aux coudes, au collet et aux genoux, mais sans une seule tache, semblaient n'être usés que par le contact de la brosse. Ses bottes seules accusaient la pauvreté, non pas qu’elle ne fussent brillantes comme des miroirs, mais les gerçures dans les pKs, une pièce rabattue par le
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marteau, qui eût semblé un ornement plutôt qu*un appendice si elle eût eu un pendant et si la botte gauche eût été pareille à la botte droite, dénonçaient cruellement l’impossibilité où notre ami — malgré la goutte qui le faisait souffrir comme un véritable aristocrate qu’il était — se trouvait de ménager sa chaussure, par l’emploi non pas même du remise ou du fiacre, mais du simple omnibus : avec tout cela portant haut et conservant ses airs d’ancien officier de cavalerie.
Quant à la figure, elle était très-fatiguée, trèspàle, rougie aux pommettes seulement ; les angles des yeux étaient devenus un carrefour de ces petites rides que creusent les agitations nerveuses contenues par la volonté; son front s’était encore dénudé, le peu de cheveux qu’il avait derrière la tête avaient blanchi; ses moustaches, toujours effilées avec le plus grand soin, de châtain étaient devenues grises.
Chaque fois qu’il tirait de sa poche un mouchoir de batiste brodé à ses armes, toujours d’une blancheur de neige, il parfumait l’air d’une suave odeu» de menthe ou de verveine.
Comme aux temps de sa splendeur, il portait sur lui un porte-monnaie de cuir de Russie, vide d’ar-
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gent, contenant seulement quelques sous ; dans ce porte-monnaie, à côté de ces quelques sous étonnés de se voir si splendidement logés, s’ouvrait une petite trousse garnie d’un peigne d’ écaille pour les moustaches, d’une brosse microscopique, d’un petit miroir, d’une belle lime d’acier, de ciseaux charmants que bien des fois j’eus l’envie de lui voler, d’un cure- ■ dent en or et d’une plume d’or à pointe de diamant, souvenir de la comtesse de la Roche P*“.
Dans la même poche étaient d’habitude deux cigares roulés dans du papier, — il les maintenait presque toujours au chiffre de deux ; — un cigare s’offre et s’accepte sans conséquence, et Theix, si difficile lorsqu’il s’agissait de recevoir un service d’argent, même de la main de son meilleur ami, acceptait avec une joie presque enfantine le cigare qu’on lui offrait.
Il était chevalier de Malte et, lorsqu’il mettait un habit, portait le ruban noir avec une petite croix d’émail.
Tu reconnais notre pauvre ami, et je n’ai rien oublié, n’est-ce pas?
Je ,1e revis avec plaisir, lui me revit avec joie — dès mon enfance il m’aima beaucoup ; il me donnait dans son cœur la place d’une grande personne.
Notre première rencontre avait eu un côté grotesque qui m’était apparu sous un point de vue tout opposé. Tu demeurais alors rue de la Chausséed’Antin ; j’avais neuf ans. — Je jouais dans le grand salon avec la pauvre Louise D..., morte depuis dame du Sacré-Cœur. Notre jeu avait consisté à réunir toutes nos forces et à enlever de leurs supports, pour les déposer sur le parquet, les deux grands Mousque-^ taires de bronze de Harochetti. — Je ne sais comment nous étions parvenues à soulever ces masses, mais enfin nous y étions parvenues ; puis, les supports libres, il nous était passé dans la tête de remplacer par nos gracieuses personnes les Mousquetaires sur leurs socles de bois.
Pour Louise, la chose avait été facile ; je l’avais prise dans mes bras et, à l’aide de coussins superposés sur le canapé, je l’avais assise à la place de Porthos ; à mon tour, réunissant tous les coussins que je pus trouver, j’en fis une pile branlante et, par un effort d’équilibre qu’aujoiird’hui encore je ne m’explique qu’en tremblant, je me hissai je ne sais comment à la place de d’Artagnan, c’est-à-dire à deux mètres de terre environ. Le bout de mon pied, en quittant l’échafaudage posé sur le canapé, l’avait fait dégringoler, si bien qu’une fois là-dessus nous ne savions plus ni
AU LIT*DE MORT l’une ni l’autre cornment descendre; — l’inquiétude avait commencé par nous preudre, puis la terreur, puis le désespoir. Louise D... s’était mise à pleurer la première, je n’avais rien trouvé de mieux que d’en faire autant quelle; les larmes avaient suivi la progression de nos sentiments et nous en étions arrivées à pousser des cris désespérés, quand tout à coup la porte s’ouvrit, le comte parut et, nous voyant’ juchées sur nos supports et pleurant à l'unisson, il s’écria : ^
— iVbm d’wn /ïc/itre/ mesdemoiselles, que diable faites- vous là?...
Nom d’uti fichtre ? était le juron du pauvre comte dans ses grandes colères ou ses suprêmes étonnements.
Après quoi, au lieu de nous faire un discours comme le précepteur à l’écolier qui se noie, il nous prit l’une après l’autre entre ses deux maips, noua déposa à terre et remit les Mousquetaires à leur place.
Tout était rentré dans l’ordre. ]
Mais le bon Theïx n’était pas moins demeuré dans ma mémoire comme un sauveur, et, à eoup sûr, Andromède n’avait pas conservé une plus grande reconnaissance pour Persée que moi pour lui.
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Je le letrouvai à Florence : j’avais grandi de quelques pouces et vieilli de quelques années. La ville de Cimabué et de Giotto avait déjà jeté sur mon esprit ce voile de mysticisme que je conserve encore aujourd’hui; une sorte de rêve éveillé que j’avais eu, et que je racontai au comte, le frappa tellement que, depuis ce temps, il eut pour moi une vraie déférence religieuse : on eût dit qu’il pré\;oyait l’œuvre pie que je devais accomplir envers lui au moment de sa mort, et plus d’une fois, sans que je comprisse ce qu’il voulait dire, il me répéta, en me regardant avec un rayon d’espérance dans les yeux :
— Marie, quelque chose me dit que c’est de vous que me viendra le repos, parce que je vous considère comme ma lumière et ma vérité.
Nous parlâmes longuement de toi, des puissances de ton infatigable charité, arbre immense au feuillage toujours vert, à la sève inépuisable, donnant la vie à mille branches vigoureuses riches de fruits d’or, symbole de la fécondité, roi de la vaste forêt qui rafraîchit celui qui passe, sans jamais lui demander d’où il vient, qui il est, où il va...
Pardonne, mon cher modèle, cette explosion dé mon amour filial ; mais qui, mieux que moi, peut décrire les trésors d’àme et de cœur qu’une prodigue
nature a mis en toi?.. Enfin je me hasardai à dire au comte :
— Theïx , qu’avez-vous? Je vous trouve triste, affaibli, changé...
II me répondit avec la franchise du pauvre qui a été riche :
— Depuis le départ de votre père j’ai mal vécu, si mal vécu, que rarement j’ai mangé à ma faim!
Un frisson me fit trembler le cœur. Tu te souviens, en effet, ou plutôt tu as oublié, mémoire ingrate au bien que tu fais comme au mal que l’on veut te faire, tu as oublié que pendant les cinq années qui ont précédé ton départ, le pauvre comte venait tous les jours dîner à la maison, son couvert y était entouré de chatteries dont nous caressions ses habitudes, et les jours où tu n’y dinais pas, son dîner jattendait ses ordres au lieu des tiens.
Tu étais son pain quotidien ; toi parti, le pain lui a manqué, et ses prières, si ferventes qu’ elles aient été, ne le lui ônt pas rendu...
Car notre pauvre comte priait souvent; plus d’une fois tu l’as vu, et tu souriais de cette foi dont tu ne connaissais pas la cause, plus d’une fois tu l’as vu, ' frappé d’un souvenir subit, tirer de sa poche un do
ces petits chapelets nommés couronne de la Vierge
et le dire avec ferveur. Ce chapelet était de cornaline blanche montée en argent et terminé par une grosse j médaille portant d’un côté l’image de l’immaculée
Conception, de l’autre le buste du pape Grégoire XVI ; ce bijou lui venait du Saint-Père lui-même et lui avait été donné après une longue conversation qu’il eut avec Sa Sainteté. Il avait une telle vénération pour ce chapelet, qu’au moment de mourir il me recommanda de le lui passer au poignet' dès qu’il serait mort et de l’enterrer avec lui.
Tu verras comment, sans y réussir, j'ai tout fait pour que cette dernière volonté fût exécutée.
Malheureusement, la couronne de la Vierge était non-seulement un objet pieux ayant une valeur idéale, mais un bijou précieux ayant une valeur matérielle.
Cette réponse si douloureuse, qui accusait un jeûne de deux ans, me fît une impression profonde. Malade de la poitrine, forcée d’aller passer deux mois aux Eaux-Bonnes, partant le lendemain, je ne pus offrir au comte que deux choses : la première de partager ma bourse avec lui; la seconde, de lui donner rendeï-vous au couvent des dames de ***,
OÙ je comptais habiter lorsque je reviendrais à Paris.
Il refusa les quelques louis dont je pouvais disposer, mais me promit joyeusement de venir me voir dès qu’il serait avisé de mon retour.
Le jour même de mon arrivée j’écrivis au cçmte; < le lendemain il accourut.
Nos causeries commençaient et ne finissaient pins ses yeux brillaient, son front s’animait, et avec un peu d’indiscrétion, posant ma main sur son cœur, j’eusse pu en sentir les battements précipités, tant mes récits sur la Terre-Sainte, mon séjour à Jérusalem, mon pèlerinage en Galilée, à Samarie et en Judée augmentaient l’espèce de vénération religieuse que lui, si pieux de nature, avait pour moi. — U était de ces esprits croyants qui ne chicanent pas ave^ le dogme, mais qui, au contraire, l’admettent tout entier avec ses mystères et la touchante poésie de ses miracles. Quand une discussion sur la religion s’entamait devant lui et blessait sa susceptibilité religieuse en tournant à l’impiété, il souffrait visiblement, et, avec la naïveté de la foi, il priait énergiquement les discuteurs de cesser leur controverse : ce qu’on faisait en général à l’instant même, tant une convicion réelle est chose respectable non-seulement pour ceux qui doutent, mais même pour ceux qui nient.
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Pensant l’intéresser, je lui communiquai un petit travail que j’avais fait sur la Terre-Sainte; quoique bien loin d’être un chef-d’œuvre, ce travail l’étonna beaucoup.
J’essayais d’y peindre la surprise des pèlerins fran- <- çais lorsque en arrivant à Jérusalem, ils trouvent la "situation absolument différente de ce qu’ils ont entendu raconter en France et plus déplorable que tout ce que l’on pourrait imaginer.
D’une part, le fanatisme musulman qui empêche le progrès du christianisme et par conséquent de la civilisation ; de l’autre, la jalousie des diverses communions chrétiennes qui se disputent avec acharnement les débris sacrés conquis par les croisés au milieu d’eux; enfin, la nation latine, pauvre, peu nombreuse et, pour cette double raison, opprimée et méprisée.
Plus mon récit avançait, plus son animation devenait croissante ; alors le chevalier chrétien se réveillant à ma voix comme se réveillaient les croisés conduits par Godefroy de Bouillon à la voix de Pierre l’Ermite, notre Breton, enthousiaste comme un enfant ou comme un saint, était prêt à s’écrier ; Dieu le veult / et à nouer sinon à sa ceinture l’épée du croisé, du moins à ses pieds la sandale du pèlerin.
Alors il lui prenait d’ardentes aspirations vers la vie religieuse; des velléités de se faire trappiste l’étreignaient, et cela si fortement, que les larmes lui venaient aux yeux lorsque la pensée d’une cause connue de lui seul l’empêchait de projeter quoi que ce fût pour la réalisation de son désir; il ne rêvait plus d'enterrer le reste de sa vie dans un cloître stérile en répétant la sombre psalmodie de l’ordre réformé : Frère, il faut mourir, mais de consacrer, au contraire, ses dernières années à l’Église militante en s’élançant vers l’Orient et en s’écriant .* Frères, il faut vivre et combattre pour le triomphe de notre sainte foi !
Il me faisait alors une foule de questions sur la règle du patriarche d’ Assise, sur la vie des religieux en Orient, sur leur utilité comme individus, sur leur but social comme Ordre : et pour moi c’était un bonheur de l’édifier sur toutes ces choses que j’avais, pendant mon long voyage en Syrie, étudiées avec une si religieuse ferveur ; et comme, par un sentiment poétique peut-être encore plus que par un désir de sombre pénitence, il revenait toujours vers la Trappe, je lui peignais les franciscains non-
seulement plus utiles à leurs semblables, mais encore /
aussi rigides que les trappistes. Je lui démon-
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trais que la règle de Saint-François, qui est un culte pour la sainte pauvreté fiancée au chef de l’Ordre , était privilégiée entre toutes les règles, puisque son fondateur la reçut] directement de la Vierge. Je lui parlais des jeûnes et des trois carêmes exigés par cette règle : j’insistais sur cette mission humanitaire que ces moines s’étaient imposée d’instruire les enfants, ces enfants fussent-ils schismatiques, musulmans, juifs ou latins; je lui racontais cette hospitalité modeste, mais universelle et sans contrôle, qu’ils pratiquaient vis-à-vis des pèlerins, moyennant une faible rétribution destinée à l’entretien des sanctuaires des saints lieux. Je lui appelais qu’un frère convers était toujours, pour ainsi dire, au service de chaque pèlerin, l’accompagnant partout où il voulait aller, le prévenant du danger , mais partageant ce danger avec lui du moment où le voyageur insistait pour l’affronter; enfin, me laissant dominer par le charme d’un récit qui me rappelait des joies surnaturelles, je lui racontais diverses anecdotes de mes propres voyages, lorsque j’étais accompagnée par le bon Père Philippe, de Nazareth, qui ne m’a guère quittée pendant mon long séjour en Palestine.
A travers toutes les questions de notre ami, j’entrevoyais quelque chose de sombre et de mystérieux
qui pesait sur sa conscience, attristait sa vie et lo poussait, pour échapper au souvenir de la terre, vers le;s contemplations célestes. A l'époque où il y avait la foi, les morts volontaires et impies étaient rares ; entrer dans un couvent, c’était moralement se brûler la cervelle , et la consécration à Dieu était le suicide sanctifié, permis aux grandes douleurs. — Voyez saint Augustin, Abélard, Mgr de Rancé.
Et je suis bien convaincue d’une chose, c’est que, malgré la répugnance qu’inspirait à cette nature profondément aristocratique les pieds nus des moines et le contact du rude cilice avec ce corps qui, aux jours de sa splendeur, n’avait porté que la plus fine batiste, il eût suivi son attraction religieuse, car il n’eut point de répit jusqu’à ce que je l’eusse mis en rapport avec le Commissaire de la Terre-Sainte à Paris, le Révérend Père Fulgence Rignon^ il s’enquit près de lui de la possibilité
d’étre admis dans l’Ordre et de partir pour Jérusa-
lem, et il s’y fût fait admettre si les moyens ne lui eussent pas manqué, même pour entrer dans un Ordre mendiant.
Un jour, je le vis bien près de me dire adieu et de partir.
Ce jour-là, je regardai immédiatement à l’index de sa main gauche s’il avait sa bague en jaspe armorié, et mes yeux se portèrent sur la poche de son irréprochable gilet blanc pour voir si une énorme montre d’argent, qui avait pour habitude de disparaître de temps en temps, était encore dans son gousset. Ces deux objets qu’il considérait tour à tour comme la manne qui devait le nourrir, ces deux amis qui lui assuraient dans les misères extrêmes le pain dur du pauvre avaient disparu.
Un jeudi il vint au couvent, il était visible qu’il s’était par amitié pour moi condamné à une marche forcée ; à travers l’essoufflement de sa poitrine haletante, je sentis le râle de la faim. J’avais quelques bijoux qui brillaient obscurément dans leur écrin sans en jamais sortir, je feignis une dette à acquitter et je le priai de me rendre le service de les aller vendre; je lui dis de prendre une voiture et de se presser.
Une heure après, il me rapportait 700 francs. Bien ravie de cette provision d’aliments pour mon pauvre Theïx, je le priai d’accepter 300 francs; après avoir refusé et lutté par de mauvaises défaites contre mes raisons qui étaient excellentes, il céda et prit à ma grande joie les 300 francs.
Le lendemain, il reparut avec sa bague et sa montre d’argent ; il m’expliqua que ces deux objets, qu’il engageait et retirait successivement, l’avaient fait vivre depuis ton départ ; puis il reparla plus que jamais de se faire moine. — Il avait 150 francs pour faire le voyage d’Orient; mais il fallait demander son passagegratis au ministère des affaires étrangères, qui ne pouvait accorder cette faveur qu’aux religieux ou aux ecclésiastiques trop pauvres pour accomplir leur pèlerinage sans ce secours . j’avais des amis près de l’excellent ministre Th...., je me chargeai donc de tout ; mais la conscience du Breton se révoltait à l’idée de recevoir quelque chose d’un gouvernement qu’il n’aurait pas voulu servir, et cette fois encore son grand projet échoua ; il me donna pour prétexte ma propre position, me disant :
— Quand vous serez heureuse , ' Marie, je vous quitterai.
Je recevais le jeudi , — outre ses visites de la semaine ^ il ne manquait pas un de mes jeudis.
Il fut quinze jours sans venir.
Mes amis étaient si bien habitués à le voir, que le second jeudi ils me demandèrent :
— Où est donc le comte de Theïxî
Je l’ignorais moi-même et, assez inquiète de lui, je lui écrivis.
Il me répondit poste pour poste :
« Ma chère enfant, me voici de nouveau malade, alité, en proie à une fièvre assez forte qui m’empêche d’aller chez vous; — n’ayant pas la force d’écrire moi-même, je prie une plume amie de le faire pour moi.
» S’il vous est possible devenir me voir, vous me ferez bien plaisir.
» Je vous embrasse paternellement.
» Comte DE Theïx.
s Ce landi matin. »
Immédiatement je lui envoyai un commission naire; malheureusement ne pouvais sortir moimême, mais je le prévins que le lendemain à midi je serais chez lui, qu’une bonne voiture nous conduirait chez Cabarrus, pour qui j’avais une double affection, une double reconnaissance et une double admiration, deux fois il m’avait sauvé la vie lorsque l’allopathie m’avait abandonnée : je ne sais pourquoi je m’imaginais que lui, plus que personne, pouvait nous guérir le pauvre Theïx.
Le commissionnaire revint avec deux lignes de lui.
f Merci, ma chère enfant, me disait-il, ne vous fatiguez pas à venir jusqu’à ma rue Saint-Gilles, car vous non plus n’êtes pas très-forte ; un omnibus qui passe devant ma porte me conduit tout droit chez le docteur; vous me trouverez là, vous attendant aune heure précise; lorsque vous arriverez, nous monterons ensemble chez lui. p
En effet, à une heure, j’arrivai rue Saint-Lazare 29 ; i’aperçus alors le cher comte s’appuyant au mur, pâle, maigri, méconnaissable, pouvant à peine marcher et comprimant avec sa main crispée les douleurs aiguës qu’il éprouvait au cœur ; il s’aperçut de mon saisissement, car il jeta sur moi ce regard rapide du malade et me dit en souriant :
— Ma pauvre Marie, vous me trouvez bien changé, n’est-ce pas ?
Je fis un rnouvement de tête et m’efforçant de sourire à mon tour.
— Bah! lui répondis-je, c’est Cabarrus qui jugera de cela; venez.
— Je ne puis vous offrir mon bras, me dit-il, mais laissez-moi, au contraire, m’appuyer sur le vôtre.
Et il s’approcha de moi en pâlissant. Je ne fus plus maîtresse de cacher mon émotion.
— Oh ! m’écriai-je, si j’eusse su cela !
11 comprit ce que je voulais dire.
— Oui, fit-il, vous fussiez venue me prendre chez moi. Moi-même je me suis trompé ; je croyais que ma toux se calmerait et je voulais vous déranger le moins possible ; mais j’étouffe réellement ; hier toute la journée et toute la nuit j’ai eu des quintes atroces, sans aucun moyen de les calmer ; lorsque
votre bonne lettre m’est arrivée je me suis cru plus fort que je n’étais, et me voilà avec un point de côté de plus!
Heureusement Cabarrus demeurait au premier étage ; nous attendîmes peu de temps les malades qui, nous ayant précédés, devaient passer avant nous. Pendant ces quelques moments d’attente, je m’approchai le plus près possible du comte assis dans un coin du salon, et quoique son visage fût un peu dans l’ombre, il me parufabsorbé par une pensée si lourde que sa tête penchée sur sa poitrine n’en pouvait soutenir le poids.
— Mon enfant, me dit-il, c’est bien gênant de déranger un médecin de l’ordre de Cabarrus lorsqu’on est pauvre.
— Oh ! ne vous inquiétez pas de cela, lui dis-je.
' — Qu’ai-je à faire après la consultation?
— Riçn, mon ami.
— Comment rien?
— Non, je me charge de tout.
Au même instant le bon docteur, souriant comme toujours, entr’ouvrit sa porte pour nous faire signe qu’il était libre : il m’embrassa au front, médisant. — Papa va-t-il bien? quand reviendra-t-il achever mon portrait dans ses Mémoires ? Puis il tendit la
AU LIT DE MORT main à Theix, qu’jl reeonnut pour l’avoir vu une fois chez moi.
Sa première question, tant l’émaciation dénonçait’ la cause de la douleur et de la faiblesse du malade, fut :
— Mais, mon cher comte, quelle est donc votre façon de vivre?
Je tirai Cabarrus par la redingote : — notre pauvre ami ne pouvait répondre à cela sans mettre au jour ce qu’il cachait avec tant de soin, — sa misère.
Cabarrus cessa d’interroger le malade et se mit O l’ausculter.
L’oreille sur la poitrine du comte et les yeux tournés de mon côté, Cabarrus me faisait signe que
l’état était des plus graves.
Il avait parfaitement compris ce que j’avais voulu dire en le tirant par sa redingote, car, au bas de l’ordonnance, il donna le bon pour le pharmacien.
Il m’était impossible de reconduire notre ami chez lui, j’avais un rendez-vous d’affaires au couvent; comme je n’avais pas de menue monnaiojsous prétexte dé lui payer son omnibus, je lui glissai 10 francs en lui donnant une chaude poignée de main. Arrivés ensemble au boulevard, je le quittai en lui montrant la voiture que j’arrêtai d’un signe;
pour la joindre il ftit obligé de marcher seul, il fît très-péniblement ces quelques pas, la main appuyée au flanc gauche et courbé de ce côté.
Le lendemain je retournai chez Cabarrus.
— Que pensez-vous du malade que je vous ai amené hier? lui demandai-je.
— Mais je pense qu’il est flambé, votre malade! il m’a tout l’air d’un homme qui se meurt de faim. Voyons, quelle est la vérité là-dessus? vous y intéressez-vous beaucoup, à votre comte?
— De tout mon cœur.
— Alors, ma petite Marie, attendez-vous à le perdre d’un moment à l’autre, c’est un corps usé; on ne peut pas donner la vie à la mort.
Malgré cette terrible condamnation, je voulus espérer encore, j’insistai et tout en insistant je mettais à nu la situation du comte ; — Je n’ai pas besoin de vous dire, cher docteur, que c’est de votre part une bonne action à faire et qu’il ne vous payera jamais.
— C’est bien ! c’est bien ! Toutes les fois qu’il manquera de médicaments, écrivez-moi; mais, - malheureusement, vous n’aurez pas à m’écrire longtemps ; je vous le répète, c’est un homme perdu.
Ces mots m’allaient droit au cœur et le serraient cruellement.
- Pas d’espérance alors, demandai-je, fùt-d entouré de tous les soins possibles?
11 est trop tard.
Les médecins ont des relations si fréquentes avec la mort, qu’ils parlent d'elle avec un sans-géne qui étonne toujours ceux qui ne sont point de leur profession.
Cette réponse si affirmative de Cabarrus, — la certitude qu’il me restait un temps bien court à voir en ce monde notre pauvre ami, si bon et qui t’aimait tant, me déterminèrent à lui faire ce que je ne lui avais jamais fait, c’est-à-dire une visite.
Il logeait rue Saint-Gilles, 11, au sixième étage, au fond d’un corridor obscur; il y avait plusieurs portes, je cherchai inutilement la sonnette et, ne distinguant pas les numéros des chambres, je frappai au hasard; à mon appel, un officier n’ayant que son pantalon rouge, et une grosse pipe à la bouche, vint m’ouvrir; je m’attendais si peu à cette rencontre et mon cœur se mit à battre à un tel point, que je ne pus articuler que ces quelques mots :
— Pardon, monsieur, je me trompe, je cherchais la chambre de M. le comte de Theïx.
— Hélas ! malheureusement, ce n’est pas moi , mademoiselle. /
— Vous ne pouvez pas me dire où est cette chambre, monsieur?
Je préférais interroger ce jeune homme, dans la crainte d’en trouver un autre à peu près pareil derrière ces portes inconnues.
— Mademoiselle, si vous voulez me faire Thon-
neur d’entrer chez moi, continua-t-il galamment, je vais appeler le garçon ; il m’indiquera ce que vous cherchez et j’aurai alors l’avantage de vous renseigner exactement.
— Merci, monsieur ; je vais tâcher de le trouver moi-même ; excusez-moi de vous avoir dérangé.
Et, courant au bout du corridor, je rejoignis l’escalier que, par bonheur, le garçon était en train de balayer.
— L’appartement de M. le comte de Theïx? lui dis-je.
— Mademoiselle, venez par ici ; il faut monter un petit escalier spécial.
Et il marcha devant moi.
En effet, c’était encore plus haut : je gravis précipitamment cette espèce d’échelle, non sans songer que le pauvre comte devait bien souffrir de monter
ces sept étages lorsque après, une longue journée, il
avait erré dans les rues de Paris, mangeant peu, buvant moins.
J’avouerai que j’étais curieuse de voir à domicile
cette misère si digne.
Cette fois la porte étant sur un carré bien éclairé, je nè pus me tromper.
J’entrai donc sans bruit dans la première cham~ bre : avec notre ami, j’étais sûre de ne pas être indiscrète.
Cette première chambre n’avait pour tout meuble qu’un fauteuil extrêmement usé, mais pas encore en lambeaux, et une mauvaise table en noyer servant de secrétaire ; — sur ce secrétaire étaient placés trois objets qui juraient étrangement les uns avec les autres :
Un vieux buvard vert orné d’une couronne de comte, souvenir d’une splendeur passée;
Une bouteille à cirage servant d’encrier ;
Quelques cahiers de splendide papier vélin à ses armes.
Au-dessus de cette table pendait accrochée au mur une étagère d’enfant sur les rayons de laquelle étaient symétriquement rangés une douzaine de cachets de toutes formes, dont quatre ou cinq d’argent massif; sur les uns étaient gravées deux initiales :
À. T. André de Theïx ; sur les autres ses armes complètes, ou seulement sa couronne, ou bien encore sa devise ; — au service de cette armée de cachets se tenaient couchés deux hâtons de magnifique cire d’Espagne parfumée.
Quelques études de dessins photographiés d’après nature étaient encadrées dans des passe-paptout , seuls ornements du mur délabré de cette pauvre chambre, avec un régiment de pipes culottées à tous les degrés. — Malgré toutes ces pipes, pas la moindre mauvaise odeur ; cela sentait le frais, cela sentait l’air.
La porte de la seconde chambre était ouverte, le malade ne m’avait pas entendue entrer , il était assoupi dans son lit , dormant sur le dos, les bras étendus à ses côtés et la poitrine couverte d’une chemise éclatante de blancheur ; sa respiration était pénible, mais son visage calme et doux comme s’il eût été heureux. Il venait de lire un feuilleton de Fiorentino faisant ton éloge; le journal, qu’il tenait encore à la main droite, pendait à moitié hors du lit ; à son autre main était enroulée cette couronne de la Vierge dont je t’ai déjà parlé.
. Au-dessus de la partie du lit qui touchait au mur était clouée une croix de bois noir avec un christ de
cuivre, et par chacun des bras de la croix deux photographies, la tienne et la mie^^ne , étaient retenues au mur; une branche de buis et un chapelet de noyaux d’olives du jardin de Gethsemani reliaient ce petit trophée bénit et affectueux.
Une mauvaise commode de noyer, dont tous les tiroirs étaient ouverts à divers degrés, indiquait, ainsi que la cendre amoncelée dans la cheminée, qu’on venait de brûler un grand nombre de papiers inutiles ou compromettants.
Tu le sais, le comte de Theïx, dévoué aux Bourbons de la branche ainée, avait dans nos guerres civiles été condamné à mort.
Au fond de ces tiroirs il ne restait que du linge et des livres de piété.
En face de la cheminée, qui n’avait pour tout ornement que des fioles homœopathiques, résultat des ordonnances de Cabarrus, et des bouts de bougies sans flambeaux, se tenant debout, grâce à la cire brûlante sur laquelle on les avait plantés, se trouvait une toilette de noyer surmontée d’un marbre noir, avec des trous destinés à recevoir la cuvette et des savonniéres ; la cuvette était ébréchée, le pot n’avait plus d’anse ; tous les ustensiles plus ou moins écornés, sans s’occuper des endroits qui leur étaient des-
tinés, SC heurtaient les uns les autres, repoussés qu’ils étaient sur le côté gauche de la toilette, tandis que, sur le côté droit, était étendue une serviette parfaitement propre, quoique de toile grossière, marquée au chilTre de l’hôtesse; sur cette serviette étaient rangées, avec la symétrie militaire que mettait le comte dans les plus petits détails de sa vie, trois magnihques brosses d’ivoire transparent comme de l’albàtre ambré , coûtant au moins 60 francs pièce, et sur le dos desquelles était gravé son blason écartelé en croix, portant au premier et au troisième deux damiers d’or et de gueules, et au second et au quatrième d’azur avec une fleur de lis et deux macles d’or, avec un troisième damier losangé en abime. — L’écusson était surmonté d’une couronne de comte d’où sortait un bras armé ; les supports étaient d’un côté un lion, de l’autre une levrette au collier de laquelle flottait une banderole avec ces mots : A ma vie; — la devise principale, ce que l’on appelait autrefois le cri de guerre, enveloppait la pointe de l’écusson dans ces trois mots ; Sur mon luynneur.
Près de la fenêtre étaient pendus ses vêtements si soigneusement brossés, et, dans l’imprévoyance d’une visite, ses bottes jetées contre la mu-*
raille de telle façon qu’on en voyait le côté défectueux et misérable, c’est-à-dire la semelle usée, contrastant avec le dessus toujours ciré, toujours luisant.
' Une vieille cravate se tordait par terre sur des chaussettes.
Je m’assis doucement près de son lit, retenant ma respiration pour ne point le réveiller, je tirai de ma poche une broderie commencée et je me mis à travailler. Au bout d’un instant il ouvrit les yeux comme s’il m’eût devinée au milieu de son sommeil.
Son beau regard devint d'une grande douceur et un sourire passa sur ses lèvres décolorées.
— Pourquoi donc ne m’avez- vous pas réveillé? me dit-il.
— Parce que, répondis-je, je connais le prix du sommeil pour les malades et les affligés. - ■
Il laissa tomber le journal et me prit la main.
— Je me suis endormi, me dit-il, en lisant un excellent article de Fiorentino sur votre père ; on en dira ce que l’on voudra, de Fiorentino, pour moi c’est un cœur reconnaissant, et un cœur reconnaissant est choscprécieusc, étant chose rare;prenez-le et lisez-le.
Je pris le journal et le pliai pour l’emporter. — C’est le même que, après l’avoir lu, je t’envoyai à tiaples.
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Je lui demandai alors s’il avait pris les médicaments de Cabarrus.
— Vous voyez, me répondit-il en me montrant un verre à moitié vide, j’en ai encore pour jusqu’à demain.
— Eh bien?
— Eh bien, cela va mieux, mais pour le moment.
— Comment, pour le moment?
— Hélas ! oui, je sens que tout est fini poqr moi en ce monde, ma chère Marie, et que je vais mourir.
— Bon Dieu ! quelle sombre idée avez-vous là, cher comte...
— Ce serait un grand bonheur pour moi, mon enfant, et surtout pour mes amis à qui je suis une charge... Ah! si seulement via cheminée était ramonée!...
Cette phrase tant soit -peu vulgaire était, pour notre cher comte, une manière d’expliquer les inquiétudes de sa conscience et réternellè préoccupation dont il était tourmenté.
J’avais entendu cette phrase tant de fois, que, sans connaître le fait auquel elle s’appliquait, j’en pénétrais la signification.
— Voyons, mon cher Theïx, lui dis-je, laissons là tout bagage de votre vie passée qui serait trop
lourd pour vous permettre de revenir à la santé et ne nous occupons que d’une chose, c’est de vous remettre rapidement sur pied. Surtout ne vous levez pas avant permission supérieure; tous les jours je viendrai vous voir en passant par chez Cabarrus, et comme il faut que je sois rentrée à mon couvent à neuf heures du soir, Suzanne me remplacera la nuit près de vous, et le matin je l’enverrai se reposer.
— Mais vous en parlez bien à votre aise, chère Marie ! et que ferai-je pour Suzanne, moi ? et puis les médicaments, et puis, et puis...
— Ne vous inquiétez pas de cela, lui dis-je, je m’en charge.
— Mais vous-même, ma pauvre amie, vous n’étes pas riche. Croyez-moi, il est bien plus simple, puisque je suis en route, de me laisser partir tout à fait.
— Bah! lui répondis-je joyeusement en tirant de ma poche une foule de petits objets de luxe, le bon Dieu est surtout grand dans les petites choses, les grandes lui étant trop naturelles; regardez, mon ami, voilà notre affaire, je n’ai pas besoin de tout cela, moi, je ne vais pas dans le monde ; je lui ai fait un si beau salut en lui disant adieu, que je n’ai nulle
envie d’y rentrer : je ne porte plus que du noir, livrée de mon coeur. Je ne trouverai jamais une meilleure occasion de me défaire de toutes ces niaiseries.
Une légère rougeur envahit son visage, qu’il couvrit un instant de ses deux mains.
— Marie, Marie, dit-il, je serais désespéré qu’un instant vous pussiez croire que j’accepterais d’un autre ce que j’accepte de vous.
Je le pris par le cou et je l’embrassai.
— Je n’ai qu’un regret, lui dis-je, c’est que mon père ne soit point à Paris; s’il y était, nous vous transporterions chez lui, et là nous vous soignerions en famille.
— Ah ! votre cher père, il ne saura jamais combien je l’aime ! Quand lui écrirez-vous?
— Aujourd’hui, demain, quand vous voudrez.
~ Dites-lui que je suis un peu malade, mais que je veux me guérir, ne fùt-ce que pour le revoir et l’embrasser.
— Vous avez eu bien tort de ne pas partir avec lui pour Naples.
— J’avais une affaire qui m’en empêchait, et d’ailleurs je ne voulais pas être éternellement à sa charge.
La véritable raison, père chéri, c’est que tîi par-
3t AU LIT DE MORT
tais pour défendre une cause qui n’était pas la
sienne.
I — Ne parlons plus de cela, continuai-je. Que voulez-vous que je fasse pour vous distraire?
— Liscz-moi un chapitre de V Imitation de Jésus- Christ.
Je pris le livre de Gerson, je l’ouvris au hasard.
Je lisais depuis une demi-heure à peu près, lors- »
que entrèrent successivement M. Bonnel, puis le comte de Pleyben , la comtesse de Morcens, et enfin la femme de châmbre de la comtesse de Chabeuil.
M. Bonnel venait se mettre à la disposition du malade pour faire ses courses, M. le comte de Pleyljen pour lui servir de secrétaire près de sa famille, la comtesse de Morcens pour lui faire cadeau d’un porte-monnaie , enfin la femme de chambre de madame de Chabeuil pour savoir s’il avait besoin de bouillon, de sirop, etc., etc.
Ce concours d’amis le fatiguait ; j’invitai toutes ces bonnes volontés à se retirer dans la premèire chambre, et comme madame de Chabeuil, sa voisine, paraissait vouloir se charger du département de la nourriture, nous dîmes à sa camérière ce qu’ollo devait apporter
Puis, la camérière sortie, nous nous regardâmes.
Je pris la parole.
— Maintenant, dis-je, la grande affaire c’est que le cher comte ne manque de rien : nous connaissons tous sa position, inutile donc do demander s’il a de l’argent, je me contenterai de demander : En avon&-nous?
La montre était là, mais la bague avait disparu. M. Bonnel dit ! ,
Moi , j’ai tout mon cœur à lui offrir et à vous aussi; mais, vous le savez, depuis longtemps le reste a été mis à son service et je n’ai plus le sou.
M. le comte de Pleyben dit ;
— Moi, je puis quelques petites choses; malheureusement c’est le mois du terme, mois toujours dur pour les bourses modestes ; n’ayant que ma place . pour nourrir ma famille, mes ressources sont bornées. Associons-nous.
La comtesse de Morcens dit :
— Ne vous préoccupez pas tant que cela, pour deux ou trois jours du moins; j’ai mis cent francs dans ce porte-monnaie. ,
Je tirai mes bibelots de ma poche et dis ;
' — Moi, j’ai ces valeurs que je vais vendre, et d’ailleuvs j’aurai des médicaments pour rien; ensuite,
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. Ail LIT DE MORT
je suis très-liée avec un des cousins du comte , le général de Brévelay, et je vais lui écrire.
M. Bonnel m’interrompit.
— Ce qu’il y aurait de mieux, sauf meilleur avis, dil-il, ce serait d’installer noire ami dans la maison du docteur R***; nous n’aurions alors à nous préoccuper que du payement qui est, je crois, de cinq francs par jour.
Cette proposition fut reçue avec faveur, excepté par moi.
J’insistai sur le côté délicat qu’il y aurait, pour des amis, à laisser le comte chez lui, en concourant chacun selon la mesure de ses moyens à la dépense.
Je fis observer que de quelque nom qu’on appelle la maison R***, sous quelque jour qu’on la présente, c’était toujours un hospice, et je déclarai que, connaissant la susceptibilité du comte, la proposi- . tion seule était dangereuse à lui faire. J'exposai mon plan. Libre toute la journée, je le garderais la jour. Une de mes amies le garderait la nuit, et puisque madame de Chabeuil se chargeait de la nourriture, elle nourrirait la garde-malade en même temps que le malade.
Mon observation fut prise en considération, mais le comte de Plevben proposa un amendement, c’était
de faire entrer dans notre conseil le comte de B’™*, très-lié avec le malade et le plus riche de nous tous, malgré un conseil de famille qui l’avait aidé à ravager ses trente-cinq ans.
Ils partirent et me laissèrent avec madame de Morcens.
La comtesse avait évidemment quelque chose à me dire. A peine fûmes-nous seules, en effet, qu’elle essaya d’aborder la question, mais je l’arrêtai.
— Avant tout, lui dis-je, madame la comtesse, permettez-moi de vous faire une observation. Vous nous avez rassurés tout à l’heiire en nous disant ce que contenait votre porte-monnaie ; mais moi, qui connais la susceptibilité de notre ami, je crains qu’il n’éprouve un sentiment bien pénible en l’ouvrant et en y trouvant de l’or.
Hélas! la charité, père chéri, n’a pas toujours ce beau voile épais qu’elle jette sur son visage le jour où elle veut garder l’anonyme : madame de Morcens me répondit de manière à m’interdire toute observation à l’endroit d’une délicatesse qui, selon elle, s’exagérait en passant par mon esprit.
' Dès lors je n’avais plus rien à dire, je n’étais pas en mesure de fermer la porte, fût-ce à l'orgueil, du moment où il s’était fait annoncer sous le nom de
la bienfaisance ; j’allai sur 13 pointe dü pied déposer le porte-monnaie süf la table de nuit du malade, et je revins trouver la comtesse, à qui je n’avais pas donné le temps de m’expliquer la cause pôur laquelle elle était restée.
Nous nous assîmes.
— Mon Dieu, me dit-elle, je crois qu‘il y a quelque chose de bien plus important que de nous occuper du bien-être matériel du pauvre comte pour les quelques jours qu*il a à vivre, ce serait de nous occuper de son salut éternel.
Je regardai la comtesse avec étonnement, ces paroles austères contrastaient si fort avec sa tenue un peu bizarre et sa physionomie sensuelle, que, malgré moi, je fis l’inspection de sa rondelette personne. Je trouvai alors, tout en jouant, la main dans la poche, avec les chétifs bibelots que j’étais si heureuse de sacrifier à notre pauvre ami, que ces grosses émeraudes entourées de perles fines, que ces bracelets d’or massif qui, pendant Un an, eussent suffi à empêcher le comte de mourir de faim, ces bagues dont les chatons parcouraient toute là gamme des pierres précieuses depuis le brillant jusqu’à l’opale, en passant par le rubis et le saphir, juraient d’un juron bien autiemcnt éner-
giquc que" le I\’om d’un fichlre! du malade, avec une robe d’orlcans noir crottée et frangée par le bas , un chàle où le ponceau et le vert effrayaient les demi-teintes, un chapeau de satin blanc dont on pouvait, sans injpre, fixer à trois ou quatre ans, ce qui est l’antiquité des chapeaux, la date de naissance. Je dois dire, il est vrai, que l’autre main, plus modeste, se cachait sous un gant contemporain du chapeau , lequel laissait, par une coquetterie assez mal entendue à mon avis, passer l’ongle rose de l’index, mais révélait en même temps le désordre paresseux de la sainte comtesse qui semblait, par la singulière pondération de sa mise, vouloir tout à la fois lutter avec les riches et Ue pas humilier les pauvres.
C’était peut-être son intention : en ce cas, le Seigneur lui en sache gré !
Quant à moi, j’avoue que je déteste ces glaneuses d’agonie qui vont de chevet en chevet épier les progrès de la maladie -chez leurs amis et même chez les indifférents, en murmurant à l’oreille des assistants, mais toujours assez haut pour que le malade les entende ;
— Il est temiDs que monsieur... ou madame... se confesse !
Et qui tirent alors de leur manche un prêtre tout prêt à accomplir son pieux office, sans s’inquiéter le moins du monde si ces paroles imprudentes ou cette apparition inattendue n’ont point une influence fatale sur le malade.
Il est vrai que le soir elles peuvent dire, dans un salon qu’édifie leur piété :
— Vous savez notre pauvre comte, ou notre pauvre baronne? eh bien ! il, ou elle, allait mourir sans confession si je n’étais arrivée à temps pour sauver sa chère âme.
— Oh ! madame, lui dis-je, le croyez-vous donc si mal qu’il faille aborder dès aujourd’hui cette question ?
— Vous connaissez les sentiments religieux du comte, répliqua-t-elle un peu aigrement, une ouverture de ce genre ne peut donc que lui être agréable ; quant à moi, convaincue que la mission des vrais amis de M. de Theïx était de s’occuper de son àme avant de s’occuper de son corps, j’ai déjà parlé à un jeune vicaire del’églisedu Saint-Sacrement; — c’est presque un homme du monde, plutôt enjoué qu’ascétique, qui a été aumônier militaire et qui saura comment parler à un officier de cavalerie.
Et elle me disait tout cela comme si, appartenant
à une société d’assurance sur les moribonds, elle eût reçu l’ordre de ses supérieurs de faire confesser les malades que cette société s’était engagée à expédier sur le chemin du Paradis.
Malgré toutes les pensées qui se heurtaient dans mon esprit ou plutôt dans mon cœur, malgré la répugnance que j’éprouvais à entrer en quelque sorte comme complice dans cette pression religieuse que je regarde, à tort ou à raison, comme sacrilège, je m’inclinai devant la proposition de la comtesse.
— C’est bien, madame, lui dis-je, et je vous remercie au nom de notre ami ; mais il sera encore temps, je crois, de penser demain à cette visite.
Et je la saluai de manière à lui faire comprendre que je désirais rester seule avec le malade et que, jusqu’au lendemain, j’acceptais la responsabilité de son salut.
La comtesse sortit.
En effet , par ce sentiment naturel au cœur qui aime et qui est menacé de perdre un ami, je m’efforçais d’oublier la sinistre prédiction de Cabarrus en appelant de la science humaine à la bonté divine, Jésus m’apparaissait comme aux jours de l’Évangile, passant faisant le bien , et je me rappelai la parabole de l’homme qui eût tout quitté pour soigner son âne le jour du sabbat, et qui reprochait au divin maître de soigner les malades et de ressusciter les morts cejour-là comme les autres jours; — je ne reconnaissais point à cette femme étrangère, se glissant impudemw.ont entre nos amitiés, le droit, pour les cent francs qu’elle apportait, de troubler la sérénité des heures suprêmes où l’àme, près de se dé-
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gager de son enveloppe terrestre, se trouve sans intermédiaire face à face avec Dieu; — cette femme, en me quittant, m’avait laissé dans le cœuj’un sentiment mauvais. U me semblait que , par la porto qu’elle n’a^’nit pas fermée en sortant l’ange de la mort allait entrer ; — je me précipitai vers cette porte, les de^ serrées, et je la poussai avec violence croyant apercevoir sur l’escalier ce roi des épouvantemepts, La réflexion de saint Jérôme sur sainte Paule me fit sourire d’un sourire amer, et je répétai d’après lui, glorifiant la matrone romaine :
« C’était une femme qui avait toutes les vertus et qui n'était pas dame de charité / »
Je rentrai dans la chambre du comte, il était réveillé. ^
— Enfin, sont-ils tous partis? me demanda-t-il.
— Oui... Vous ave? là d’ejtcellents amis, mon cher comte.
— Ce sont de bons garçons ; quant à madame de Morcens, je voulais vous la présenter un jour ou l’autre, je suis bien aise qu’elle se soit présentée elle-' même ; comment la trouvez-vous ?
Je fis d’un mouvement de la tête et des lèvres unp réponse qui ne répondait pas.
Il continua.
— C’est une femme d’une famille très-aristocratique; elle vous plaira, j’en suis sûr ; elle n’a pour moi qu’un défaut, c’est de vouloir absolument me fourrer un petit vicaire qui ne me va pas du tout et qu’elle semble conduire à la pèche des âmes : j’ai la foi, mais si pure quelle soit, il ne faut pas que des intelligences secondaires viennent la troubler en racornissant ma conscience. Le seul prêtre qui m’irait, tenez, ma chère Marie, ce serait le Père Fulgence, du commissariat de Terre-Sainte. — Que diable, vous comprenez, on ne peut pas relever sa chemise devant tout le monde!
Cet axiome, tu dois te le rappeler, était encore une des locutions habituelles de notre ami et faisait pendant au ramonage de la cheminée.
— Et d’ailleurs, mon cher comte, lui dis-je, il me semble que nous avons tout le temps de penser à cela.
' — Oui sans doute, mais il est toujours bon de prendre ses précautions; parlez au Père Fulgence, Marie, vous me ferez plaisir.
— J’irai moi-même demain chez lui, ne vous en préoccupez point.
Puis, pour détourner sa pensée, je lui dis en lui donnant sa potion :
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— Vous savez que j’ai obtenu pour Suzanne la permission de venir passer les nuits près de vous.
Pendant que je lui parlais , il aperçut le portemonnaie de madame de Morcens.
L’objet lui était complètement inconnu,
— C’est à vous cela, Marie? dit-il en étendant la main.
— Non, répondis-je, c’est une charmante attention de madame de Morcens qui vous fait ce joli présent.
Il se mit à rire.
— Attention charmante, en effet; ne trouvez-vous pas, Marie, qu’il y aurait quelque chose de mieux à offrir qu’un porte-monnaie à un homme qui n’a pas - le sou, ce serait un pain de quatre livres.
En disant ces mots il fit jouer le ressorte! l’ouvrit.
Ce que j’avais prévu arriva.
A l’aspect de l’or il devint d’abord très-pàle, puis très-rouge.
Je m’élançai vers lui.
— Eh bien, qu’avez-vous donc ? lui demandai-je.
Il referma le porte-monnaie sans rien dire, puis au bout d’un instant il murmura :
— Nom d’un fichtre le est dur pour un Theïx d’en être arrivé à ce degré de misère-là...
Je comprenais d’autant mieux ce qui se passait en lui, que je l’avais deviné; cependant je voulus combattre ce petit mouvement d’orgueil, et je ne sais pourquoi, le souvenir de sa vocation religieuse me vint à l’esprit comme une ironie..
— Ah! mon cher comte, lui /dis-je, vous êtes par trop susceptible ; l’amitié vit de sacrifices, si l’amour vit de désastres ; faites à vos amis le sacrifice de recevoir joyeusement de leur main ce qu'ils sont heureux de vous donner ; moi, je sais que mes jours joyeux ont été ceux où j’ai pu faire quelque chose pour vous.
■ — Oh ! vous, Marie, c’est une autre affaire, vous > êtes pauvre vous-méme et par conséquent vous savez comment on donne à plus pauvre que soi; — mais les gens riches — pouah !
11 tourna la tête du côté de la ruelle en laissant tomber le porte-monnaie sur le lit : il glissa du lit sur le tapis et les cinq pièces d’or coururent les unes après les autres; je ramassai du bout des doigé ces nobles étrangères, comme les appelait le héros de Murger, et je leur dis ;
— Je savais bien, mesdemoiselles, qu’on vous recevrait comme cela. ,
En ce moment Suzanne entra.
Tu la connais, ma bonne Suzanne,
Ou plutôt tu ne la connais pas, car tu ne l’as vue qu’un jour où elle dînait à la maison et où tu lui laissas un si tendre souvenir en lui faisant de ton auguste main une sauce pour ses asperges.
J’ai passé, tu l’as vu, rapidement, gur tous les personnages secondaires qui viennent se mêler à notre triste drame; mais laisse-moi te raconter Suzanne, à toi, qui es à la recherche des caractères; celui-là pourra te servir peut-être : puis, les lignes que je consacrerai à cette excellente fille m’éloigneront un instant de la partie douloureuse de mon récit dont je ne me rapproche que le plus lentement possible, mais que je dois finir par aborder, puisque cette lettre a pour but de te le faire,
Tu connais Suzanne de vue, tu sais donc que c’est une femme ^e trente-trois à trente-quatre ans , qui a dû être très-jolie, avec ses yeux noirs, son teint mat et ses cheveux qui frisent naturellement.
C’est la fille d’un officier de la marine anglaise, qui, mis à la retraite, était venu, avec sa femme, manger on Bretagne cétte petite retraite, sa seule fortune.
Ses parents, le père très-bon, la mère très-belle, n’existà’ent jamais pour Suzanne qu’à l’état de légende.
Tous deux moururent lorsque Suzanne n’avait pas encore quatre ans et sa sœur Élisabeth trois.
* Les deux petites filles furent non-seulement or-
phelines, mais sans ressources ; à peine la vente du mobilier avait-elle suffi à payer les frais de maladie et d’enterrement des deux époux, qui s’étaient suivis dans la tombe à quelques jours de distance.
Le bien qu’ils avaient fait portant ses fruits, tout le monde s’intéressait à Suzanne et à Élisabeth.
Les meubles vendus, les enfants mis hors de la maison, on prit les deux petites créatures et on les conduisit chez les Visitandines.
Le chapitre s’assembla et la communauté se demanda ce qu’elle allait faire de ces deux infortunées ' que le bon Dieu lui envoyait.
L’avis unanime fut d’annoncer à mademoiselle de Plabennec, grande dame très-riche et très-bienfaisante, que la Providence venait de lui envoyer une bonne œuvre nouvelle à faire.
Mademoiselle de Plabenne répondit en se chargeant de l’éducation des deux enfants et en invitant le couvent à les garder jusqu'à ce que l’on pût juger leurs aptitudes, et savoir d’elles-mêmes si la vocation les poussait à la vie religieuse.
Douze ans après, la chose était décidée : Élisabeth
qui avait quinze ans, tendait au cloilre, et Suzanne, qui en avait seize et demi, tendait au monde.
On espéra cependant que les tendances mondai- i • nés de Suzanne se modifieraient.
Les deux jeunes filles furent placées chez les Trappistines, qui cherchèrent à découvrir en elles la vocation de leur Ordre.
Élisabeth l’avait instinctivement. Quant à Suzanne, quelque puissante que fût sa volonté, elle céda bientôt au côté matériel de sa nature.
Suzanne, reconnue sans vocation pour la Trappe, fut envoyée chez les Bénédictines.
Tout éplorée, elle demanda à dire adieu à sa sœur; la chose lui fut accordée, mais au moment de partir seulement, et ses yeux pleins de larmes aperçurent à peine Élisabeth, qui, d’après la sainte règle, n’eut la permission de l’embrasser qu’à travers la grille du tour : Suzanne se lamentait, criait ; il lui semblait que laisser derrière elle cette sœur plus jeune quelle, c’était manquer aux devoirs quasimaternels qu’elle s'était imposés; elle promettait alors tous les sacrifices, pourvu qu’on la laissât sous le même toit qu’Élisabeth; mais ce fut inutile; d’ailleurs, Élisabeth lui donna l’exemple d a détachement des choses qui fait lei saintes, du détachement des -
créatures qui fait les martyres, et lui dit gravement ces derniers mots ;
— Adieu sur cette terre, ma sœur Suzanne ; — - au
revoir au ciel !
Suzanne trouva que c'était un adieu bien sec et un rendez-vous bien problématique, et s’en alla le cœur brisé.
Elle essaya sa vocation dans neuf couvents qu’elle quitta successivement.
Son dernier couvent fut le Carmel, dont elle ne parlait jamais sans une exaltation qui dénonçait tout son amour. , -
Par malheur pour la pauvre Suzanne, sa protectrice, mademoiselle de Plabennec, entrait elle-même en religien après la mort de son père et ne pouvait plus s’occuper d’elle.
Alors la maison mère des Sœurs de*’*, àGuingamp,
on Bretagne, l’accueillit et l’envoya à sa succursale
de Paris, priant ses filles de la placer le plus tôt *
possible comme institutrice ou dame de compagnie, mais, en attendant, de pourvoir à ses besoins.
On la hissa dans un wagon de troisième classe avec un morceau de pain et quelques fruits secs dans ' un panier, quelques pièces de monnaie dans la poche, et on l'expédia à Paris.
Mais lorsque la pauvre enfant, qui mourait de faim toujours, à force de toujours jeûner, se vit à la tète de provisions qui devaient durer qua-
rantc-lmit heures, elle les avala toutes d’un trait...
Quant à l’argent, elle ignorait complètement ce que c’était, n’en ayant jamais vu dans ses neuf couventsj et, par conséquent, p'en ayant jamais eu entre les mains; le sien passa donc, le premier jour, dans toutes celles qui vouhirent bien abuser de sa candeur, de sorte qu’en anivant à Paris elle se trouva ayant perdu l’adresse des Sœurs de '**, une partie de son bagage, qui n’était pas lourd cependant, et ne sachant que devenir.
Elle s’assit sur une borne et se mit à pleurer.
Elle se désolait ainsi depuis un quart d’heure à peu près, lorsqu’une belle dame vêtue de noir s’approcha d’elle, suivie de sa voiture, et lui dit :
— Ne pleurez pas, mon enfant, et venez avec moi.
— Oh! oui, madame, joie veux bien! s’écria Suzanne; et elle se cramponna à la robe de la protectrice inconnue qui lui tombait du ciel.
Cette dame la fit monter dans sa voiture, et, comme si elle eût deviné tous les besoins de Suzanne, elle lui fit manger des gâteaux qu elle tira d'un < joli petit panier rebondi et tout farci de provisions
bien séduisantes pour un estomac en détresse.
— Pourquoi pleurez-vous, mon enfant? lui demanda-t-elle alors.
— J’ai perdu l’adresse de mes religieuses, madame, les Petites-Sœurs de***. J’arrive de Guingamp, en Bretagne , où est la maison mère.
— Vos Petites-Sœurs demeurent rue de la Vieille- Estrapade, n® 2, répondit la dame.
— Comment le savez- vous ? demanda Suzanne étonnée.
La dame n’eut pas l’air d’entendre et se contenta de donner l’adresse au cocher.
Suzanne, voyant que la dame gardait le silence, n’osa plus lui parler ni même la regarder.
Arrivés rue de la Vieille-Estrapade, le domestique sonna, on ouvrit; la dame fit descendre Suzanne, lui donna le panier aux provisions, une pièce de qua- < rante francs, que la pauvre petite prit pour une médaille de cuivre, y cherchant l’image de la Vierge et n y voyant que l’aigle impérial d’un côté et l’effigie de l’empereur de l’autre ; puis, l’embrassant au front, elle lui dit :
— Allez en paix, mon enfant.
Suzanne, pétrifiée de tant de bonté, après avoir mis pied à terre et aidé le domestique à porter son
modeste paquet jusqu’au tour de la communauté, pensant qu’elle n’avait pas bien remercié sa protectrice inconnue, se précipita vers la porte; mais la fée bienfaisante était déjà repartie, et la pauvre Suzanne ne revit jamais ni la belle dame, ni la belle voiture, ni le beau cocher.
La chose était demeurée dans l’esprit de Suzanne à l’état de miracle, et la Davie noire — c’était ainsi quelle l’appelait — restait pour elle un messager céleste envoyé par le Seigneur dans le seul but de lui indiquer son chemin; et, quand on essayait de combattre' sa poétique croyance, elle répondait par ces paroles de l’Évangile, qui étaient si bien selon son caractère et surtout selon scs espérances ; « Les » oiseaux du ciel ne sèment point, ils ne moisson- » nent point et ils sont nourris ; les lis des champs j> croissent, ils ne travaillent point, ils ne filent » point, et cependant Salomon, même dans toute sa » gloire, n’a jamais été vêtu comme l’un d’eux; con- » sidérez donc les oiseaux du ciel et les lis des » champs, et ne doutez plus. » — Et Suzanne ne doutait pas, car elle n’avait jamais douté.
Elle fut admise dans l’humble couvent, où elle resta indéfiniment sous la protection des religieuses, tâchant de s’utiliser de son mieux.
Tu sai comment, pourquoi et dans quel but j’entrai un beau jour moi-même chez les Petites-Sœurs de
Etant trop malade pour descendre au réfectoire, je restai près d’un mois à manger dans ma cellule, ou plutôt à ne pas manger du tout. C’était au point que les habitants du couvent ignoraient presque ma présence dans la sainte maison ; trop souffrante que j’étais pour m’habiller, je portais une longue robe de cacliernire blanc avec un puncho de même étoffe jeté sur mes épaules. Cédant aux instances d'une charmante religieuse nommée A... M..,, qui avait bien voulu prendre la douce habitude de venir causer mysticisme, deux heures chaque matin, avec moi, et qui attribuait mon manque d’appétit à ma complète solitude, je me décidai un jour à descendre pour diner; ma cellule, fort éloignée des autres, me forçait à traverser un longoorridor pour joindre un petit escalier, en m’appuyant au mur à cause do ma faiblesse, lorsqu'unejeune femme quipassait me vitsur la dernière marche, poussa un^A ! d’une inexprimable Intonation, et, les bras écartés, les yeux fixes, la bouche béante, me regarda continuer mon chemin.
C’était Suzanne, qui venait de trouver une Dame blanche pour faire le pendant de la Dame noire.
Puis, moi passée, je l’entendis, rapide et bruyante
comme un ouragan, courir par un autre chemin pour arriver avant moi au réfectoire et raconter sans doute ce qu’elle avait vu.
Et, en effet , au moment où j’y entrai , tous les yeux étaient fixés vers la porte et semblaient attendre ma venue.
Je me mis à table, sans trop me préoccuper do cette attention générale dont j’étais l'objet.
Je ne sais si tu as remarqué que des yeux qui nous regardent fixement attirent malgré nous nos regards ; quoique complètement absorbée dans mes propres pensées, j’éprouvai une influence magnétique et me tournai du côté de Suzanne, qui devint pourpre d’émotion.
En remontant chez moi, je m’arrêtai un instant à causer aveesœur A... M..., qui m’était très-sympathique, lorsqu’on rentrant dans ma cellule mon pied poussa devant lui une lettre.
Je la ramassai, l’écriture m’en était inconnue*, elle
était fermée d’un pain à cacheter encore humide; je l’ouvris avec une certaine répugnance et je Iqs :
« Madame,
» Depuis que vous m’êtes apparue comme une vision céleste, je me sens vivement pressée de vous
initier à ma triste situation : retenue par un sentiment de délicatesse, j’ose à peine solliciter cette faveur ; votre bienveillance, cependant, est tellement empreinte dans votre regard, votre sourire est si émouvant, mon cœur se sentirait tellement réchauffé par ce regard et par ce sourire, si vous me preniez en pitié, que je crois que je ne me laisserais plus dominer par la pensée de désespoir qui m’absorbe ; daignez recevoir la pauvre orpheline, et vous aurez sauvé non-seulement un cœur, mais encore une âme ! Vous devez être un ange ou une déesse : tout vous est donc possible ; ne rejetez ni mes prières ni mes supplications.
» Recevez l’assurance du profond respect avec lequel j’ai l’honneur d’être,
» Madame,
» Votre très-humble servante,
» Suzanne S...
» Chez les Dames de***, au deuxième étage, n" 73.
» Paxis, 12 novembre 186... s
J’appelai sœur A... M... et je lui demandai quelle était cette personne nommée Suzanne qui m’écrivait.
— Ah ! me répondit-elle, c’est une pauvre enfant que nous aimons beaucoup, malgré ses excentricités;
seulement, je ne comprends pas qu’elle ait osé vous écrire.
— Elle demande à me voir, continuai-je; envoyez-la-moi.
Presque au même instant, à travers ma porte refermée, j’entendis un pas alourdi par l’émotion, qui descendait l’escalier marche à marche; je me doutai que c’était Suzanne et je rouvris ma porte.
En m’apercevant, l’étrange fille ne fit qu’un bond de la dernière marche de l’escalier dans ma cellule, tomba âmes pieds, m’embrassa les genoux, me sauta au cou, me serra contre son cœur en criant :
— O ! madame, soyez ma fée , mon ange, ma protectrice, ma déesse!... sauvez-moi! sauvez-moi!
Et, en m’adressant ces paroles sans suite, elle pleurait, sanglotait, m’embrassait, riait aux éclats.
— Voyons, mademoiselle, du calme... Que dési- , rez-vous?
— Oh ! madame, me dit-elle, je suis poussée par la fatalité à commettre une action que je trouve abominable. De famille protestante et née protestante, on m’a faite catholique ; aujourd’hui je suis pauvre, maudite là-haut, sans doute, par mon père et ma mère, parce que j’ai abandonné ma religion ; voilà que les protestants profitent de ma misère pour
m'offrir de l’argent si je me refais protestante; et, comme les eatholiques ne m’en donnent pas pour rester catholique, j’ai bien peur qu’aidés de mes remords les protestants ne triomphent ! Eh bien, quand je vous ai vue, j’ai senti que vous seule pouviez me sauver. Les Sœurs vont probablement me mettre à Ist porte, leur bonté, leur charité s’étant manifestées de toutes les façons à mon égard ; c’est le dixième couvent d’où je sortirai... Où irai-je? que deviendrai-je? que ferai-je, si vous ne me prenez sous votre protection?
— Hélas, ma chère enfant, lui répondis-je, vous vous adressez à presque aussi pauvre que vous; mais, comme je crois que c’est d’abord l’exaltation morale qu’il faut calmer en vous, je vais vous donner une lettre pour le Père B..., mon ami, qui commencèra par vous consoler. Mais, enfin, y a-t^l indiscrétion à vous demander la cause de votre sortie successive de vos neuf couvents, et passez-vous, comme Brahmaj à travers une série d’incarnations avant d’arriver à réternelle félicité?
Suzanne ouvrait de grands yeux et me regardait avec étonnement ; il est évident qu’elle ignorait co que c’était que Brahma et ses incarnadons.
— Non, me dit-elle ; je suis sortie de mes neuf .. couvents parce que je n’ai pas de vocation.
Et alors, en un instant, elle me raconta son histoire que je viens de te raconter à mon tour.
J’écrivis bien vite ces quelques mots pour le Père B... ;
« Mon bon Père,
» Je vous prie de nettoyer à fond et de purifier la conscience tant soit peu embrouillée que je vous adresse ; je ne connais goutte à cette nature-lù. Peutêtre est-ce une folle; en ce cas, dites-le-m"oi, car je commence à avoir assez des fous. Croyez-moi votre* obligée si, au contrail'e, vous m’enVoyez une âme à consoler, ün coeur à guérir, un peu de bien à faire;
» Tous les resiiecls du cœur.
Une heure après, Suzanne revenait tellement calme et la tète si basse, qu’elle semblait avoir reçu une douche d’eau glacée ; elle tenait à la main la réponse du révérend Père. La voici :
« C’est une excellente créature; dirigcz-la, faites pour elle ce que vous pourrez, je vous y aiderai de tout mon cœur.
» Priez pour moi.
Suzünpe, qui avait été sans doute fort moralisée par le bon Père et qui ne connaissait pas le contenu de la lettre, regardait avec anxiété l’effet que me produisait sa lecture; j’éprouvai, je l’avoue, un moment de satisfaction, il rn’eùt été pénible de repousser cette pauvre fille qui venait à moi avec l’instantanéité du fer allant à l’aimant.
— Eh bien, ma bonne Suzanne, lui dis-je, appelez sœur A... M... et revenez avec elle.
' Au bout d’un instant elles rentrèrent toutes deux.
— Qu’y a-t-il donc, madame ? me dit la sœur; voilà Suzanne qui me ronge de baisers et qui me dit que vous êtes son dieu! Consentez-y, madame, cela fera que la pauvre fille en aura au moins un et ne nous demandera plus où est l’autre.
— Ma chère sœur, mademoiselle Suzanne va demeurer avec moi ; de quel prix est sa pension ?
— De 70 francs par mois, sans le vin, le café, le sucre et la bougie.
— Vous ajouterez cette pension à la mienne, et, si vous le permettez, mademoiselle Suzanne restera dans ma cellule toute la journée.
Sœur A... M... se retourna vers Suzanne.
— Eh bien, Suzanne, lui dit-elle, quand nous vous parlions de la Providence !
Au moment où je faisais cette question de prix à sœur A... M..., à peine savais -Je comment je payerais ma propre pension, mais je ne doutais point que Dieu ne me vînt en aide et, comme saint Paul, je me dis ; Vivons au jour le jour.
Restée seule avec moi, Suzanne perdit coînplétement la tète; elle se mit à danser une gigue insensée tout autour de la chambre.
Je la regardais avec un étonnement mêlé d’une certaine inquiétude ;j’avn'spcur que cette singulière personne qui, semblable à une sauterelle, ne restait pas une minute en place, ne me fit repentir de l’imprudence que j’avais commise en enfermant ' dans ma cage cet oiseau turbulent.
— Voyons, lui dis-je, vous n’allez pas, je l’espère, continuer un pareil tapage. Voici saint François de Sales, asseyez-vous et lisez-le ; moi , pendant ce temps, je vais écrire.
Me voyant si sérieuse, elle redevint en un. instant sérieuse elle-même, s’assit sur un tabouret et se mit à dévorer saint François de Sales.
Elle tombait sur l'Introduction à la vie dévote et sur les Lettres à Philoclhée.
A partir de ce moment, Suzanne ne me quitta plus un instant.
Le cnmtc de Tlieïx connaissait Suzanne, l'ayant vue chaque fois qu’il venait au couvent; iiraccUeillit avec grand plaisir; après moi, c’était la gardemalade qui devait lui être le plus agréable.
Je l’installai et, la même nuit, elle commença son service.
Deux jours se passèrent dans des conditions à peü près semblables : le comte s’affaiblissait de plus en plus. J’allai chez le Père Fulgence, qui me promit de venir rue Saint-Gilles, à moins d’évenement extraordinaire. 11 avait gardé un excel lent souvenir de scs entrevues avec le comte i
Le troisième jour^ le général de Brévelay arriva et causa très-longtemps avec Theïx, mit sa bourse à
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sa disposition le plus délicatement du monde, offre que le malade, quoique très-touché de la façon dont elle avait été présentée, refusa carrément; mais ce qu'il accepta, ce fut, s’il allait mieux, de passer sa convalescence au château de I-.esneven où le général devait demeurer une grande partie de la saison.
Pendant ce temps-là, comme je l’ai dit, une espèce de conseil de famille s’occupait d’arrêter ce qu’il y avait de mieux à faire dans la situation du comte; ces messieurs qui le composaient avaient décidé de le conduire à l’hospice R..., et tout était arrangé pour cela.
On se réunit et l’on se demanda qui se chargerait de la proposition.
Tous les yeux se tournèrent vers moi ; mais je m’y refusai, ayant été d’un avis contraire à cette translation.
Ce fut le comte de Pleyben qui se dévoua et qui annonça au malade que le docteur R..., ami du comte de B..., lui faisait offrir un lit et nous donnait, à Suzanne et à moi, la permission de nous installer chez lui.
Malgré toutes ces précautions, l’effet fut terrible ;
quoique muet, le comte se tourna vers eux d’un air de reproche qui voulait dire clairement : — Mais je
VOUS suis donc à charge ! mais vous m’abandonnez donc !
Et cependant, après un instant de silence plein do frissons :
— Quand faut-il que je sois prêt? demanda-t-il.
Certaines démarches restaient encore à faire.
— Dans trois heures, dirent ces messieurs ; ne vous inquiétez de rien, nous viendrons vous chercher avec une bonne voiture.
Aussitôt qu’ils fui ent partis, la colère se fît jour, il menaça le ciel du poing et de l’œil. Le poing tremblait, l’œil était injecté de sang.
Puis il se laissa fouler au bas de son lit -plutôt qu’il n’en descendit.
Suzanne se précipita sur lui.
— Que faites-vous donc, monsieur le comte ? lui demanda-t-elle.
— Moi, rien, dit-il avec une colère fiévreuse ; il faut bien que je me prépare! Puis j’ai là des papiers qui ne doivent pas me quitter, que je veux emporter et ne confier qu’à Marie au moment de ma mort. Il y en a à elle, à son père. Où est-elle, Marie ? m’a-telle abandonné comme les au très?... Je mourrai donc sans qu’elle me ferme les yeux? Pourquoi n’est-elle pas là?... — Suzanne, aJlez-vous-en, que je m’habille.
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Suzanne sortit; mais, à travers la porte entr’ouverte elle suivait des yeux le malade et le voyait chancelant, se retenant aux meubles et, forcé de s’asseoir.
II parvint cependant à s’habiller seul ; il choisit sa plus belle ^ chemise, un gilet blanc, remit à ses pieds ses bottes dénonciatrices; et, dès qu’il fut prêt, il passa dans la chambre voisine et frappa doucement sur l’épaule de Suzanne, qui faisait sa prière, devoir qu’elle accomplissait aussitôt qu’elle avait un instant et qu’elle interrompait vingt fois par jour, souriant à chaque interruption comme eût souri la Charité elle-même.
Theïx lui dit d’une voix éteinte, car les efforts qu’il venait de faire l’avaient épuisé :
— Ma chère Suzanne, donnez-moi tous les papiers et une petite malle noire fermée à clef que vous trouverez dans cette armoire.
La pauvre fille le vit tellement pâle et chancelant;' qu'au lieu d’exécuter son ordre, elle se leva et le soutint.
Puis, le conduisant au fauteuil ;
— Restez là, lui ditrelle, ne vous fatiguez pas, ou je le dirai à madame Marie : je vais faire tout ce que vous me demanderez.
Et elle alla vers l’armoire, qui était toujours ouverte, prit les papiers, la malle, et apporta tout aux pieds du comte, qui, la voyant si empressée, reprit ou plutôt essaya de reprendre un instant toute sa bonne humeur. -
— Allons, ma petite Suzanne, allons, dit-il, mettez-moi le feu à toutes ces paperasses.
Et il indiquait, pour l’auto-da-fé co;nmandé, la cheminée de la première chambre; profitant du moment où Suzanne incendiait le monceau de lettres, toutes d’une fine écriture de femme, pour se glisser dans la sienne et pour aller chercher, sous son traversin probablement, la clef de la' malle, clef qu’il ne quittait jamais.
Il revint avec elle, ouvrit la malle, et Suzanne vit
dedans une douzaine de chapelets de Jérusalem, qu’elle
reconnut pour venir de moi, et une certaine quantité de papiers et de parchemins portant des timbres et des sceaux; en outre, un portefeuille en cuir fermant à seccet, contenant des lettres classées sous bandes, portant chacune une inscription différente, c’est-à-dire le nom des personnes qui les avaient écrites, et, sur une bande générale enveloppant le tout, ces mots tracés à la main ;
« Je désire que ces papiers soient remis,
« sans être visités, à ceux à qui ils appartiennent. » Le comte, après s’étre assuré que tout était en ordre dans la malle, la referma, mit la clef dans sa poche, s’assura que les lettres do la cheminée étaient brûlées depuis la première jusqu’à la dérnière, passa dans sa chambre à coucher tenant toujours la petite malle à la main , fît un effort pour écarter son lit de la muraille, prit les deux photographies qui étaient dans les bras de la croix, enleva le crucifix du mur et dit à Suzanne :
— Quandjen’y serai plus, car vous comprenez bien qu’ils me tuent en me conduisantà l'hospice, vous prendrez la photographie deMarie, je vous la donne comme à la personne à qui elle doit faire le plus de plaisir; quant à celle de son père, je veux qu’on la motte avec moi dans mon cercueil et, pour cela, je l’emporte.
Lorsqu’il détacha la croix , le buis bénit tomba dans la ruelle du lit ; le comte ne fit nulle attention à ce petit incident; mais Suzanne, scandalisée de cet oubli, se précipita sur le rameau en disant :
— Ah ! monsieur le comte, on ne laisse jamais derrière soi du buis bénit!
— Gardez-le, mon enfant, dit-il ; vous le donnerez à Marie, c’était à elle qu’il était destiné, et elle n’est pas là ! ajouta-t-il d’un ton amer,
Horriblement fatigué, il se traîna cependant vers sa toilette, décrocha un petit blason colorié et encadré, rouvrit la malle, le mit dedans, referma la malle et, se tournant vers la vieille commode, il prit dans un des tiroirs ouverts une petite Imitation de la sainte Vierge, tout usée, la mit dans le creux de sa main, frappa dessus et dit ;
— Cela, Suzanne, c’est encore pour Marie.
Puis il vida sa dernière fiole homœopathique et laissa sur la table de nuit, sans même le regarder, le beau porte-monnaie de lacomtessedeMorcens, qui contenait encore un louis; huit ou dix francs en monnaie blanche étaient en outre étalés sur la tabje de nuit.
En ce moment arrivèrent tous ces messieurs.
Je n’avais pas voulu assister à cette exécution, que je considérais comme mortelle.
Ils furent étonnés de le trouver prêt, le félicitant sur sa meilleure mine , et chacun se 'distribua une part de son modeste bagage pour le lui porter.
Il laissa tout prendre, excepté la petite malle, dont il s’empara avec une sorte de frénésie.
Il était impossible qu’il descendit seul. M. Bonnel et le comte de Pleyben le prirent chacun par un bras pour le soutenir, et jamais patient, marchant à
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l’échafaud, ne pesa plus pâle et plus trébuchant aux exécuteurs le conduisant à la mort.
Il avait sept étages à descendre.
Ce fut la voie Douloureuse du pauvre comte.
Enfin on arriva à la porte de la rue, on le fît monter dans la voiture, il mit sa malle sur ses genoux; et, après un quart d’heure de souffrances que renouvelait chaque cahot, on se trouva en face de riiospice.
Le comte de Pleyben descendit et alla prévenir le concierge de l’arrivée du malade, afin que l’on fit venir le directeur de l’établissement.
On connait la cynique indifférence des gens qui se trouvent en contact fréquent a\ec les mourants; le directeur arriva d’un pas régulier, en disant ;
— Eh bien, voyons, de quoi s’agit-il?
Ces deux messieurs, comprenant l’effet que cette question faite dans de pareils termes devait produire sur le comte, se précipitèrent pour ainsi dire audevant de ces paroles. /
— C’est M. le comte de Theïx, s’écrièrent-ils, que nous vous amenons, selon les conventions que nous avons faites hier ensemble.
Le directeur se récria sur l’état du comte, et ce fut douze francs qu’il demanda au lieu de cinq, sous
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le prétexte qu’j'Z était incapable de se servir seul. Il exigeait de plus le payement immédiat des quinze premiers jours.
Ce prix dépassait nos prévisions; ces messieurs d’ailleurs n’avaient pas sur eux la somme représentant les quinze journées exigées, et, malgré toutes leurs supplications, il fallut repartir. ,
Je ne saurais te peindre les angoisses de MM. Bonnel et de Pleyben ! Theïx pouvait expirer dans le fiacre, en pleine rue, et ils lui avaient juré de no point le laisser mourir à l’hôpital.
Ils ne savaient plus où conduire le pauvre malade ; la charité officielle avait fermé là porte au moribond et la réalité seule restait tristement assise sur le trottoir...
Alors le comte se contenta de dire, sans faire d’autre reproche que l’exclamation qui lui était échappée :
— Puisqu’il en est ainsi, conduisez-moi chez les frères de Saint-Jean de Dieu.
Ces dignes fils du pasteur de Monte Major constituent une association religieuse consacrée au soulagement des malades. .
— Impossible, mon cher comte, répondit M. Bonncl ; il faut faire une demande près des bons frères.
de peur qu’ils n’aicnl pas de chambre vacante...' M. de Plcyben va vous reconduire rue Saint-Gilles; vous vous coucherez et vous sertîz tout reposé lorsque je vous apporterai la réponse ; je vais immédialement chez les frères.
Ce terme moyen fut accepté par le malade, qui se contenta de faire de la tète un geste qui voulait dire :
— Patience, maintenant ce ne sera plus long !
Suzanne fut expédiée en courrier pour prévenir la maitresse de la maison meublée de la rue Saint- Gilles que son locataire revenait.
L’excellente femme, vrai type de toutes les vertus militantes, avait vu la peine que le comte avait eue à descendre les sept étages, et avait jugé, malgré l’incalculable arriéré du pauvre comte, que ce serait bien autre chose pour les remonter ; elle avait en conséquence préparé au second un appartement loué, mais dont le locataire était absent pour quelques mois.
La voiture était revenue au pas, et, malgré toutes ces précautions, le comte respirait à peine. En arrivant chez loi, on lui annonça qu’il n’aurait à monter qu’au second, nouvelle qu’il reçut avec indifférence: il avait tant souffert qu’il ne comptait plus
avec la douleur. On l’aida à monter les deux étages ; il entra dans un appartement sinon élégant, du moins propre et mieux aéré, jeta un regard de satisfaction ' sur les draps blancs qui couvraient le lit bien rembourré de deux matelas neufs ; mais s’arrêtant tout à coup ;
— Je veux mes pipes ! je veux mes cachets ! ditil, comme un enfant impatient qui demande ses joujoux serrés dans une armoire trop haute pour qu’il puisse les atteindre.
On SC hâta de les lui descendre et, lorsqu’il les vit ranges sur la cheminée, il se mit au lit.
Pendant ce temps, Suzanne avait pris son vol pour le couvent; les distances n’étaient rien pour elle, elle s’élançait de l’Arc de triomphe à la Bastille et du Panthéon à Notre-Dame de Lorette, comme une autre aurait traversé le pont Neuf ou aurait été de la place Vendôme à la place des Victoires. — Elle tomba comme une avalanche dans ma cellule, renversant tout sur son passage, culbutant mes livres, cassant d’un seul coup tous mes crayons qui s’éparpillèrent çà et là,
et, comme elle procédait toujours par exagération, dans ce cas-là, son visage et ses gestes étaient si bien en harmonie avec ses paroles, que parfois j’ai pensé que, si elle s’étalt adressée pour ses débuts à
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un théâtre au lieu de s’adresser à un couvent, sa vocation dramatique n’eùt point éprouvé tous les soubresauts qu’avait soutenus si désastreusement sa
vocation religieuse.
— Oh ! madame, s’écria-t-elle, en voilà un malheur!...
— Qu’esl-il done arrivé, Suzanne? demandai-je; le comte est-il mort ?
— Imaginez-vous, imaginez-vous, madame, imaginez-vous... dit-elle en attachant avec des épingles un immense aceroe que, dans sa précipitation, 'elle avait fait à son unique robe.
— Voyons, quoi? que voulez-vous que je m’ imagine ?
— Imaginez-vous qu’ils n’ont pas voulu le recevoir à l’hospice R... ; ils veulent douze? francs par jour au lieu de cinq.
— Eh bien?
Eh bien, on l’a ramené chez lui, où il crie de toutes ses forces : Marie ! Marie ! Marie ! — Courezy, bonne madame; s’il meurt loin de vous, il mourrai désespéré.
La nouvelle était en effet désastreuse ; je compris tout ce que notre pauvre ami avait dû souffrir ; j’envoyai chercher une voiture, je montai dedans avec Suzanne, en disantaucocher: aRueSaint-GiHes, II. »
Je trouvai Theïx couché, mais plus calnic, la pensée d’aller mourir chez les frères Saint-Jean de Dieu l’avait rasséréné.
A peine étais-je arrivée que madame de Morcens, prévenue du retour du malade, entra dans la première chambre suivie de son prêtre qui, sans doute pour ne pas émotionner le comte par sa présence, se fit précéder d’un grand tapage et d’un bruyant éclat de rire, disant, comme s’il fût entré chez un camarade allègre et bien portant ;
— Mais où est-il donc, ce cher comte? où est-il donc?
Je me doutai de ce que e’était, je me précipitai au-devant des visiteurs.
Je trouvai la comtesse de Morcens et le prêtre dans la première pièce.
— Eh bien , c’est nous , dit-elle d’un air de triomphe.
— A merveille, madame, répondis-je ; mais il me semble qu’il serait bien de prévenir d’abord M. de Theïx de votre présence...
— Vous avez entendu, mon ami? lui dis-je.
— Oui, c’est madame de Morcens... avec son prêtre.
— Justement.
— . Quel effet vous fait le prêtre?
— Mais... celui d’un sous-lieutenant mal élevé.
— Alors, vous ne m’accuserez pas de prévention.
— En somme, puisque le Père Fulgence doitvenir. . .
— S’il ne vient pas, j’ai mon idée.
— Dois-Je faire entrer madame de Morcens et son prêtre?
— Faites entrer le vicaire, d’abord.
— Dois-je m’en aller ?
— Non, restez dans la chambre voisine.
J’ouvris la porte. Madame de Morcens cria bonjour au comte, le prêtre se glissa dans la chambre, je refermai la porte sur lui ; la comtesse, ayant « rempli la mission qu’elle s’était imposée, me fît une révérence et vint s’asseoir à côté de moi ; elle voulai t sans doute s’assurer, en attendant le prêtre, que la cheminée du comte était ramonée.
Le prêtre resta avec le comte une heure et demie à peu près ; pendant ce teraps-là, M. Bonnel revint dire qu’il était impossible aux frères de Saint-Jean de Dieu de recevoir aucun malade, tous leurs lits étant occupés.
Le messager s’assit près de la comtesse, qui, par un brusque mouvement do tète, fît baisser son voile sur les yeux seulement ; je ne m’expliquais pas bien
pourquoi ce voile ne descendait pas davantage, cela m’intrigua ; je vis, en étudiant ce désordre artistique, deux épingles imperceptibles qui lui dennaient l’ordre, en voilant les grands yeux noirs de la belle comtesse, de laisser voir sa bouche éternellement souriante et ses dents nacrées.
M. Bonnel commença avec elle une conversation a voix basse que je me gardai d’écouter, quoique les mots coquine^ bras blanc, gorge.magnifiqne, parvenant, malgré moi, à mes oreilles, me prouvassent que cette causerie des plus intimes n’avait aucun des caractères de la confession.
Le prêtre sortit, son visage était radieux.
— Ça ira tout seul, ça ira tout seul ! dit-il ; c’est un * brave homme que le comte ; quel mal a-t-il jamais pu faire?... Mais ce qui me plaît surtout en lui, c’est de le voir si bien entouré : jamais la charité ne s’est revêtue de formes aussi séduisantes, aussi gracieuses... Mesdames, messieurs , mademoiselle, j’ai bien l’honneur de vous saluer... Madame la comtesse, je ne manquerai pas d’en faire mon rapport à M. le curé, qui vous apprécie déjà tant.
La comtesse rayonnait entre les compliments du vicaire et les sourires de ce grand enfant deM. Bonnel; elle avait réussi à sauver une âme et se disposait,
AU LIT DE MORT n
selon toute apparence, à prendre un cœur; peut-être voulait-elle monter au ciel comme la Sœur de charité et la Beauté de l’Opéra de Béranger, et, à elle seule, réunissant les deux types, être tout à la fois, dans son ascension, portée au ciel sur les ailes des anges et dans les bras des amours...
Elle sortit avec le prêtre, afin probablement d’édifier le bon ecclésiastique jusqu’à la porte du presbytère.
Pour moi, ce petit abbé à la mine rubiconde me représentait si peu l’homme selon le cœur de Dieu, que je m’étais, à son apparition, éloignée de lui avec la certitude que c’était là le dernier pilote qu’il eût fallu pour mener à bon port le navire si brisé du pauvre comte.
Tout le momie suivit la comtesse et le vicaire. Restée seule avec Suzanne, j’entrai chez Theïx.
— Mon cher ami, lui dis-je, il est arrivé une chose bien heureuse, c’esrejue vous ne serez plus dérangé.
— Comment cela ?
— Les frères de Saint-Jean de Dieu n'ont point do place ; cet appartement est libre, vous resterez dans cet appartement, et Suzanne et moi resterons près de vous.
— En effet, ma chère enfant, dit le comte, c’est, comme vous le dites, ce qui pouvait m’arriver de plus heureux. Y a-t-il encore quelqu’un dans l’autre chambre?
— Personne que Suzanne.
— Dites-lui do ne pas nous déranger, et venez vous asseoir près de moi : j’ai à vous parler.
Je m’assis, il me prit la main.
Je le regardai ; il me sourit, il paraissait intérieurement très-calme et comme éclairé par un rayon de soleil.
— Eh bien, me dit-il, ça n’a pas été du tout.
— Quoi donc?
— Ma cheminée,
Il secoua la tête.
— Le prêtre n’a pas pu entrer dedans, dit-il.
— Bah !
11 haussa les épaules par un mouvement presque imperceptible.
— C’est si vulgaire, ce bas clergé ! Et puis se confesser à un homme que l’on ne connaît pas, (|ui n’a pas déjà voyagé dans votre conscience, c’est aller chercher une consultation chez un médecin qui ne connaît p^s votre tempérament : aux yeux du légiste toutes les fautes sont égales ; mais il n’en est pas de même aux yeux du philosophe. Dieu, qui est le sommet suprême de toutes choses, de la philosophie commode l’ignorance, nous jugera, j’en suis certain, non pas selon les fautes que nous avons
commises, mais selon les forces ou les faiblesses qu’il a mises en nous : les péchés, et à plus forte raison les crimes, ne peuvent nous être remis que
par des intelligences supérieures. Il manquera
toujours au prêtre une chose pour apprécier les passions chez les autres, c'est de les avoir ressenties lui-même ; ces privilégiés de la foi ont-ils jamais été domptés par l’invincible désir du bonheur terrestre, poursuivi au mépris du devoir humain et des lois sociales? ce bonheur fatal, après avoir été pour eux une source de jouissances, est-il devenu un fleuve de calamités ? D’où naît le mal, ma chère enfant, c’est que tout homme qui s’apprête à lutter contre la morale divine commence par nier cet invincible adversaire que l’on nomme Dieu, aimant mieux affirmer qu’il n’exisle pas que de reconnaître cette puissance supérieure à laquelle il sent, tout en la niant, qu’il aura un jour à rendre compte de ses bonnes comme de ses mauvaises actions. Il n’y a pas de véritables athées, croyez-moi, Rfarie, il y a des coupables qui récusent leur juge et qui nient son existence, ne pouvant, du moment où ils la reconnaîtraient, nier son droit !
Et, d’ailleurs, continua-t-il avec un soupir, quel homme pressé par une indomptable passion, après
s’ètre fait son esclave en y cédant, n’est venu, lorsque cette passion a porté sesfruits, fruits du lac Asphaltique pleins de cendre et de pourriture, n’est venu, comme un enfant sans mère, pleurer au sein de la religion, accusant sa faute, palpitant de regret, grelottant de souffrance, et n’a pas, dans l’holocauste de ses remords, entrevu la présence de celui qui a lié, le jour même de la naissance de l’homme, la félicité du corps à la perfection de Tàme... Vous qui êtes toujours restée au contact des âmes pures, Marie, vous ne pouvez savoir quelle attraction le repentir a mise dans l’àme coupable pour l’àme vierge et innocente ; c’est l’attraction qu’exerce la lumière sur les objets les plus matériels ; les fleurs empoisonnées, elles-mêmes, se penchent pour fleurir du côté du soleil ; c’est dans la solitude et les méditations de la conscience que se passent les plus beaux et les plus saints mystères de cet amour céleste et de cette révélation instinctive qui attache l’homme à Dieu ; là se réfugie le repentir, que le Christ met au-dessus de l’innocence même ; là se dévoile le malheur mérité, qui peu à peu se purifie par les châtiments du ciel, châtiments auxquels une nature sincère ne se trompe jamais en attribuant au hasard le coup de fouet qui vient de Dieu ; là, etilin, naît cette espérance puisée
au cœur même de l’Évangile, que les larmes amères et vengeresses, fussent-elles méritées, lavent le cœur coupable et le font aussi blanc devant le Seigneur que le cœur sans péché sur lequel ont roulé les saintes larmes de l’innocence.
Je regardais le comte avec un profond étonnement ; jamais, dans nos banales conversations, dans lesquelles, de son côté, reparaissaient trop souvent les souvenirs militaires, jamais il n’avait abordé de pareils sujets et ne s’était élevé à cette hauteur que je le croyais incapable d’atteindre.
Il continua en appuyant sa main sur la mienne , comme un hortime qui demande à ne pas être interrompu.
— Ceux qui condamnent leurs sens à se taire, accentua-t-il nerveusement, se sachant destinés à la stérilité matérielle, appellent à leur aide le jeûne et les macérations et, par conséquent, se présentent au combat avec des armes; mais connaissent-ils, eux qui ont refréné leurs passions, cet emportement des sens débordés, s’échappant dans cette plaine immense des plaisirs défendus et des voluptés interdites, ou bien ne sont-ce pas seulement des natures sèches, des cœurs sans sève, des âmes qui ne s’étant trouvées au contact de nul attrait irrésis-
tible,, ne savent pas même le mérite qu’il y a de lutter contre l’ange terrible de la jeunesse; ou bien, enfin, pour eux peut-être la grâce a-t-elle illuminé d’une flamme céleste le point de jonction où l’intelligence et la volonté doivent dominer la sensibilité
sensuelle. A ceux-là, une goutte de rosée céleste,
remplaçant au jour de leur naissance l’eau sainte du baptême, a sans doute donne des forces inconnues; de là leur calme, de là leur incompréhensible vaillance, tandis que d’autres, dans leur chute, ont beau se déchirer les mains aux rochers et aux buissons, une fois que le pied leur a manqué, ils vont s’enfonçant de plus en plus dans l’abime.
Le jour où nous offensons Dieu gravement, en offensant gravement la morale éternelle ; le jour où nous commettons à l’égard de notre semblable quelque action infâme • le jour où le côté élevé de notre nature courbe la tête, et, comme un animal immonde, se repaît de fange ; le jour où notre ange gardien se
voile le visage et se met à la recherche de notre 'conscience égarée : ce jour-là, où nous nous croyons au sommet des félicités mondaines, ce jour-là, quand Dieu que nous avons fui ne nous a pas tout à fait perdus de vue, ce jour-là éclate alors au-dessus de notre tête un orage terrible à la lueur duquel nous voyons
notre conscience revenir à nous tremblante, les yeux en pleurs, nous tendant les bras en nous ramenant le/?icn, dont nous avons méconnu la loi. Mais pour nous purifier alors, le Bien prend la forme de la Douleur : écrasés par le poids d’un malheur inattendu, accablés par un châtiment mérité, avonsnous le droit d’espérer qu’une contrition imparfaite, dans laquelle il y a plus de regrets que de repentir, puisse nous régénérer et nous réassimilcr de nouveau à la perfection que nous avons trahie ? Notre libre arbitre n’ est-il point alors une aggravation de culpabilité, et nos fautes, nos erreurs, nos crimes, dont la vengeance céleste nous a fait mesurer la grandeur, deviennent-ils une offrande digne d’étre mise aux pieds de ce Dieu que nous offenserions encore peutêtre, si sa justice n’avait pas cité nos fausses joies à 1 âpre tribunal de la Douleur?...
Croyez-moi, Marie, et vous en avez un exemple sous les yeux, une poignante tristesse est le résultat du mal ; heureux ceux qui , dans cette tristesse, trouvent l’énergie de briser la chaine rouillée do leurs iniquités, et, s’absolvant par on suprême effort de leur volonté, prennent leur essor vers le cœur de Dieu. Alors, ma chère Marie, à quoi bon introduire entre la justice céleste et nos fautes une capa-
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cité médiocre, un esprit étroit, incapable de comprendre tout à la fois la faiblesse de l’homme et la grandeur divine?...
Saisie par ces paroles, qui semblaient tomber de sa bouche comme des fruits tomberaient d’un arbre , secoué par la foudre, je l’écoutais encore quand il avait cessé de parler, sentant que, de son vivant, cette âme avait été lentement dévorée par quelque chose de plus mortel que la mort.
— Mais, lui dis-je avec un certain elTroi. mon ami, vous mourrez donc sans être réconcilié avec notre cher Sauveur? Si ce que vous me laissez soupçonner est vrai, si vous avez commis quelque grande faute...
— r Un crime, Marie !
Je frissonnai involontairement ; mais reprenant ma puissance sur moi-même :
— Si vous avez commis un crime, comment, lorsque vous vous êtes trouvé en face du Saint-Père, à qui Dieu a remis tous ses pouvoirs en ce monde, comment n’êtes-vous pas tombé à ses genoux en lui avouant ce crime et en lui en demandant le pardon ?
— Je l’ai fait, — car à cette époque je voulais me brûler la cervelle ; — mais le Saint-Père m’a imposé une pénitence.
— Laquelle?
— Celle (le vivre ! Alors il me donna celte couronne de la Vierge en me disant : Ne la quittez jamais, afin que, si votre main s’arme contre votre corps , la Vierge immaculée se trouve entre vous et le suicide. La voici ! vous savez qu’elle ne m’a • jamais quitté.
— Cher comte, vous rappelez-vous ce beau vers de Shakspeare que mon père nous disait un jour à propos du suicide :
Seul crime sans pardon , étant sans repentir I
— J’ai vécu ! que pouvais-je faire de plus ?
— Et le Souverain-Pontife, à cet ordre de vivre qu’il vous donnait , n’a ajouté aucune espérance , aucune consolation?
— Si fait : il m’a dit ; — Aujourd’hui que la blessure est récente, je n’oserais la fermer par un pardon anticipé ; mais laissez le temps à vos regrets de devenir des remords, et dans dix ans , dans vingt ans, quand vous aurez souffert matériellement et spirituellement tout ce que l’homme peut souffrir; quand Dieu, en preuve do sa miséricorde, vous appellera à lui, faites signe à la première âme consacrée de venir à vous, courbez la tète devant elle, et
cette âme vous pardonnera aussi comjdétement que je pourrais le faire moi-même ou que pourrait le faire mon bienheureux successeur.
Ce sont CCS paroles qui me sont restées dans l'esprit qui font que je ne me désole pas, et que, me souvenant des promesses de Sa Sainteté, je vois l’arcen-ciel ^u salut dans cette voix du Seigneur qui, jugeant que j’ai suffisamment expié sur la terre, me dit enfin : — Pécheur, viens à moi !
— Eh bien, lui dis-je, restez dans celte pieuse croyance, elle vous donnera une de ces nuits calmes comme en ont besoin ceux dont le repentir a usé les forces. Demain matin , d’aussi bonne heure que possible, je serai prés de vous.
— Et ce que je vous ai laissé entrevoir , chère Marie, ne vous a rien ôté de votre amitié pour moi ?
Je lui tendis les deux mains ;
— Je no pouvais pas vous aimer il y a une heure comme je vous aime maintenant, mon cher comte ; car, il y a une heure, je n’avais pas idée de ce que vous aviez souffert.
Je quittai Theïx, le laissant sous la garde de Suzanne.
Je sortis de la chambre du comte sous le i)oids d’une préoccupation immense*, à [)eine si mes jambes
SS
pouvaient me porter, et, à coup sûr, j’aurais roulé dans l’escalier, tant j’avais les yeux aveuglés, si je ne me fusse tenue d’une main à la rampe et de l’autre appuyée à la muraille. Quand j’arrivai à la rue, tous les objets tournaient autour de moi, et j’eus peine à retrouver mon chemin pour aller prendre l’omnibus près de la Bastille.
Pardonne-moi , père chéri , de mêler ainsi les choses les plus opposées et de faire de l’omnibus un pendant au char ailé des séraphins déjà prêts à emporter l’âme' de notre ami. Mais ce mélange c’est la vie , et je crois que l’àme y gagne quelque chose : si une belle voiture à deux chevaux m’eût attendue à la porte de l’humble maison de la rue Saint-Gilles pour me reconduire chez mes pauvres Petites-Sœurs de ***, je doute que mes pensées eussent été les mêmes que celles qui me suivirent dans ce cercle populaire où , moyennant trente centimes , on fait de l’aristocratie bourgeoise. i
Je ne puis dire quels étaient mes compagnons de voyage ; si l’omnibus était vide ou complet ; mes compagnons de voyage étaient les fantômes vagues et étranges dont le pauvre Theïx avait peuplé mon imagination.
— Un crime ! me disais-je incessamment, un crime !
Quel était ce crime ? Tu comprends bien que cette question , si souvent que la réj^étât ma mémoire à mon intelligence, ne soulevait pas le moindre coin du voile derrière lequel ce crime, quel qu’il fût, était caché. Comment le comte , si bon , si loyal , si brave, si rude dans le conseil, si doux dans la réprimande, avait-il pu commettre un crime, c’est-àdire une chose que réprouvent tout à la fois les lois de l'homme et la morale? Pour la première fois, et au moment de mourir, ce cygne qui m’avait toujours paru aussi blanc que l’hermine, symbole de sa chère Bretagne, me faisait entendre son chant, chant de mort annonçant l’approche de l’ange des ténèbres qui venait me l’enlever : mon cœur se serra, de grosses larmes me vinrent aux yeux et je m’accom- ' modais dans l'angle du fond pour caresser tout à mon aise ma douleur, quand j’entendis la voix du conducteur me crier : — Hé ! votre place, là-bas ! la dame du fond !
Je voulus compter trente centimes qui s’échappèrent de mes mains, tombèrent çà et là, et, pendant un instant, mirent le trouble dans la machine roulante, amenant une agitation aussi polie qu’empressée entre les crinolines que les femmes baissaient et les bottes que les hommes levaient*, tout le monde con-
tribua à les retrouver et ils arrivèrent au complet dans la main du conducteur, qui me descendit, rue de Vaugirard, 458, au commissariat de Terre-Sainte. Je voulais, quelque chose que m’eût dit le comte, avoir la parole du digne religieux pour le lendemain.
. Par malheur, le lendemain le Père Fulgence avait une conférence et ne pouvait s’absenter. Cette impossibilité, qui semblait venir de la fatalité, me désola.
Je rentrai au couvent et je fis prier l’aumônier de venir au parloir. L’abbé connaissait le comte de Theïx et il était Breton comme lui ; comme lui il avait une nature droite, loyale et simple. Je le priai de m’accompagner le lendemain chez le comte, mais l’aumônier devait être à Vincennes à neuf heures du matin pour dire la messe aux soldats; je me contentai donc de lui présenter une faible offrande, le priant de dire sa messe du lendemain à l’intention du comte, tandis que, profitant de la messe du couvent, je communierais pour lui.
11 me le promit et je me retirai dans macellule.
Quoiqu’un peu rassurée parla promesse que m’avait faite l’aumônier de dire une messe pour mon pauvre Theïx et par celle que je m’étais faite à moi-même de communier à son intention , je n’en demeurai pas moins dans une très-grande anxiété ; seulement alors, me
ressouvenant, je voyais non pas clair dans la vie de notre ami, mais, à certains tressaillements, je reconnaissais ces douloureuses morsures du remords que j’avais prises pour les lancinantes piqûres de la douleur physique.
Je priai une partie de la nuit et m’endormis seulement vers le jour.
En toute hâte je m’habillai de blanc et j’allai communier.
Lorsque je sortis de l’église, il était huit heures et demie.
Comprenant avec quelle impatience le comte devait m’attendre, je fis approcher une voiture, mon costume ne me permettant pas de prendre un omnibus, comme je le faisais les jours ordinaires pour ménager ma pauvre bourse, et je m’acheminai vers la rue Saint-Gilles.
Suzanne m'attendait sur le palier du second étage.
Dès les premières marches je vis ses bras s’agiter comme des télégraphes et j'entendis sa voix, qu’elle tâchait de voiler tandis que ses yeux m’embrasaient de leurs flammes, me criant : — Oh ! comme vous êtes belle : vous avez l’air d’un ange.
— : Bien, Suzanne !... mais le comte?
— A propos, venez, donc madame, venez donc !
Jamais je n’ai vo le comte si méchant, il s’impatiente, il dit que vous l’oubliez ! Faut-il qu’il soit ingrat , hein? Il voulait que j’allasse vous ehercher... j’ai cru que je deviendrais folle... Mais vous voilà! que vous êtes belle... et comme personne ne vous ressemble !
— C’est vous, ma chère Suzanne, qui ne ressemblez à personne; mais voyons, me laisserez- vous passer? vous m’impatientez avec vos embrassades.
En même temps j’entendis la voix du comte qui disait :
— Est-ce elle enfin?
— Oui, c’est moi ! lui criai-je; et je courus vers son lit pour l’embrasser.
— Qu’avez-vous donc fait, méchante, pour venir si tard ?
— Mais il n’est que neuf heures.
— Vous m’aviez donné votre parole d’être ici ù huit.
— Je n’ai en la messe qu’à sept heures et demie.
— Ah I vous avez entendu la messe... vous avez bien fait, mon enfant... Embrassez-moi.
— Et même j’ai communié pour vous.
— Voilà donc pourquoi vous êtes en blanc ; je n’espérais pas vous voir ainsi, c’est un bon présage.
Et, depuis que vous avez communié, qu’avez-vous fait?
— j’ai pris une tasse de lait froid.
— Et après? *
— J’ai fait un gros bouquet de lis pour la sainte Vierge.
— Et après?
— Comment, après !
— Oui, qu’avez-vous fait après ?
— Rien.
— Avez-vous parlé avec beaucoup de monde ?
— Non. J’ai dit à la sœur A... M... de prier pour vous et de vous bien recommander à toute la communauté, afin que vous guérissiez promptement.
— Et puis ?
— Et puis je suis venue.
— Vous êtes bien sûre alors que rien ne vous a effleurée depuis la sainte Eucharistie?
— Mais non : je vous arrive toute blanche, escortée des prières de mes petites religieuses et parfumée des lis de la sainte Vierge.,
— Embrassez-moi encore et tendez votre robe blanche, mon petit ange, pour que j'y jette toute ma suie.
Je l’embrassai comme on embrasse un oiseau qu’on aime, prêt à s’envoler pour ne plus revenir.
— Asseyez-vous là, Marie. Ne m’interrompez pas dans le long récit que j’ai à vous faire et pour lequel •il me faudra toute ma force, et surtout regardezmoi J)ien en face.
Je me sentis prise d’une certaine crainte.
— Mon Dieu, lui dis-je, allez-vous encore vous exalter comme hier?
11 fit un signe impératif de la main en me disant :
— Laissez-moi achever.
Puis il continua ; ^
— Puisque les prêtres que j’ai vus no me conviennent pas, puisque le Père Fulgonce ne peut pas venir, écoutez-moi, je vais tout vous dire.
Je me levai épouvantée.
— Mais, malheureux ! taisez-vous, au nom du ciel ! je ne suis pas digne d’entendre vos aveux : je ne suis ni prêtre, ni abbesse, ni consacrée, et je ne pourrais vous donner l’absolution.
— Pauvre ebère belle enfant ! me dit-il avec son plus doux sourire.
Puis , reprenant le ton de la prière ;
— Encore une fois , écoutez-moi, Marie. Puisque la Providence, à cette heure suprême, vous assied à mon chevet, je vais vous conter une histoire terrible (jue vous redirez à votre père quand je serai mort;
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lui, qui a riiiUiition des choses vraies, en tirera, j’en suis convaincu, des enseignements précieux.
— Mais, mon ami, réfléchissez donc... *
— J’ai réfléchi, et depuis hier je suis décidé.
Mon silence indiqua que je me rendais, et, après m’avoir laissée dire un Souvenez-vous, le comte commença.
— Je suis de Saint-Pol-dc-Léon , c’est-à-dire, comme vous le savez, d’une des plus vieilles villes du Finistère, et ma famille compte parmi les plus anciennes familles de Bretagne. Je vous ai ennuyée bien souvent, chère Marie, à vous raconter les légendes qui autorisaient mes aïeux, à propos d'un dragon tué, à entrer à cheval et tout armés dans les églises; ce n’est pas aujourd’hui le moment de me rappeler toutes ces vanités passées, hochets de l’enfance.
Cependant, je suis forcé de vous dire quelques mots de ma famille et de la façon dont je fus élevé.
Je suis né en 1805 ; mon père, vieuz serviteur de la monarchie, n’avait jamais voulu porter les armes sous l’Empire; il vivait retiré dans un antique château
à un quart de lieue de la ville, sur la roule de PIougoulm : notre fortune pouvait être de quarante à cinquante mille livres de rentes en terres.
Mon père dépensait la moitié de cette fortune, à peu près, et employait le surplus en bonnes œuvres.
— Mon père, mon grand-père et moi, disait-il, avons toujours eu assez de la moitié de notre revenu pour vivre ; j’espère bien que mon fils fera comme moi. Il est donc inutile de doubler une fortune dont nous n’arrivons à dépenser que la moitié.
Cette générosité faisait que mon père, quoique d’une nature sévère et rude, était adoré.
Je fus jusqu’à l’àge de sept ans élevé par ma mère. A sept ans, on me donna pour précepteur un abbé qui avait refusé le serment en 1793; — un palefrenier qui avait servi dans les dragons fut mon maître
d’équitation, — et un prévôt de régiment retiré à Plougoulm me donna des leçons d’armes.
Jusqu’à douze ans, je mangeai à part avec une sœur cadette, ne voyant mon père que pour le saluer, le matin, et lui souhaiter la bonne nuit, le soir.
Nous ne l’appelions ni mon père, ni papa, mais : Monsieur le comte.
A douze ans, mon père donna l’ordre que l’on
m’apprit l’histoire des originaux des vingt-deux por- ^ »
traits qui se trouvaient dans la grande salle du château et dont le dernier, en remontant vers la tige de notre arbre généalogique, portait le costume du treizième siècle. La tradition de la famille voulait qu’il fût mort à Tunis, avec saint Louis, en 1226.
En même temps, on me mit entre les mains le traité du blason du Père Ménétrier, avec invitation de l’apprendre par coeur.
A partir de douze ans, je mangeai à la même table que mon père. L’abbé, qui jusque-là avait pris ses repas avec moi, y mangea aussi, et je ne me rappelle pas qu’une seule fois nous nous soyons assis, pour le déjeuner ou le dîner, sans que l’abbé ait dit le Bcnedicile, ni que nous nous soyons levés sans qu’il ait dit les Grâces.
Les Bourbons étant rentrés en France, mon père me destina à l’état militaire. Il m’envoya au collège Henri IV, avec ordre de me préparer pour Saint- Cyr. — Je passai mes examens et j’entrai à Saint- Cyr en 1821.
La guerre d’Espagne ayant été décidée, mon père vint à Paris tout exprès afin de solliciter pour moi, de Mgr le duc d’Angoulèmc, la faveur de servir sous ses ordres.
J’avais toujours été excellent cavalier, et, malheu-
rcusement, très-bon tireur. Je fus nommé sous-lieu- .enant dans le 7® hussards.
Le hasard me donna pour capitaine le fils d’un émigré à peine plus âgé que moi de trois ou quatre ans. Il s’appelait Raoul de Nérondes. Il devait son grade à la faveur, mais le hasard voulait que sous tous les rapports, courage et instruction, il le méritât.
Son seul défaut était d’étre joueur.
Or, comme son père n’avait d’autre fortune que sa part du milliard qui avait été distribué aux émigrés, c’est-à-dire une cinquantaine de mille francs qui, placés sur État, à 5 pourcent, lui donnaient 2,500 livres de rentes, les ressources qui lui venaient de sa famille étant nullcs, il n’avait, pour faire face aux hasards du jeu, que sa paye de capitaine.
Outre, ma paye, mon père me faisait 600 francs par mois, et comme, tout au contraire de mon capitaine, je ne jouais jamais, je me trouvais avoir toujours quelques louis au service de Raoul.
Vous savez que la campagne de 1823 ne fut qu’une promenade militaire de Bayonne à Cadix; le seul engagement un peu sérieux qui eut lieu fut l’affaire du Trocadéro.
L’infanterie seule y donna : ce qui n’empécha point Raoul d’etre décoré.
Je vis sans envie aucune cette faveur lui tomber du ciel; mais il n’en fut pas de meme d’un vieux chef d’escadron nommé Boyer, qui avait fait sous l’Empire les campagnes de 1806 à 1815, qui n’était que simple chevalier et qui, ne fût-ce que par rang d’ancienneté, avait des droits à être nommé officier.
Le mot de blanc-bec sortit de la bouche du vieux grognard et fut rapporté à Raoul. Raoul, horriblement susceptible sur le point d’honneur, alla, la main au schako, demander une explication à son supérieur : celui-ci, trop franc pour dissimuler sa mauvaise humeur, ne nia rien. Raoul écrivit au ministère de la guerre pour donner sa démission : elle fut acceptée, et Raoul, en costume bourgeois, alla annoncer au chef d’escadron qu’il ne faisait plus partie de l’armée, laissant derrière lui deux amis exerçant des fonctions civiles, chargés par lui de demander satisfaction au vieux soldat qui l’avait insulté.
L’arme qu’il avait choisie était l’épée.
Le chef d’escadron reçut le défi avec une satisfaction visible ; il y avait à cette époque un antagonisme terrible entre les officiers de l’ancienne et de la nouvelle armée. Il accepta toutes les conditions que
lui offrirent les témoins de Raoul, et prit pour ses témoins le second chef d’escadron et le colonel, vieux soldats comme lui.
Je n’avais jamais fait d'armes au régiment, ne voulant pas donner la mesure de ma force , et , cependant , je ne sais comment ma réputation de bon tireur s’y était établie.
La veille du jour où Raoul, excellent tireur luimême, devait se battre, il vint me prier de faire des armes avec lui pour se remettre la main, me dit-il, et surtout pour s’exercer avec un homme dont le jeu lui était inconnu.
Je fis ce que je pus pour me récuser, disant que j’avais, je ne savais pourquoi, une invincible répugnance à faire des armes avec un camarade ; mais Raoul, voyant dans cette répugnance un refus de lui rendre un service, était tout près de se fâcher lorsque je cédai à ce désir.
J’exigeai, du moins, que personne n’assistât à notre séance.
Nous primes des fleurets et, seul à seul, nous nous essayâmes.
Raoul était ce que, en termes de salle d’armes, on appelle un toucheur; moi, au contraire, j’étais un
Il n’y avait pas grande différence entre nos deux forces; seulement mon jeu, plus prudent, était en meme temps plus dangereux que le sien.
Je le touchai cinq fois contre lui trois.
Pendant notre assaut, qui avait duré une dizaine de minutes, il avait avisé dans un coin de ma chambre une paire d’épées de duel; il les décrocha, lest essaya l’une après l'autre et, les trouvant admirablement en main, me pria de les lui prêter.
C’était encore là un de ces services que je n’aime pas à rendre et que cependant il est si difficile de refuser à un ami. J’avais, au reste, acheté ces épées chez Lepage en passant à Paris, et elles étaient encore vierges.
— Prenez-les, mon cher Raoul, lui dis-je, et, pour vous-même, tâchez qu’il n’y ait pas mort d’homme.
— Oh! ma foi, mon cher André, me répondit-il, quand deux adversaires sont sur le terrain, chacun y est pour sa peau, et bien niais est celui qui ménage celle de l’autre. Je ferai de mon mieux pour n’y pas rester, voilà ce que je puis vous promettre.
Le duel eut lieu le lendemain matin. Raoul, dans ses loisirs de garnison, avait eu, pour étudier l’art de l’escrime, un temps que les fréquentes batailles de Napoléon ne laissait point à ses officiers. Dès les
premières passes, il fut visible que Raoul était d’une force supérieure à celle de son adversaire. A la troisième botte, il lui passa soji épée au travers du corps.
Le vieux chef d’escadron resta debout juste le temps de dire :
— C’est tout de meme embêtant, pour un vieux soldat qui a vingt ans de service, d’être tué par un blanc-bec qui n’a jamais vu le feu !
Et il tomba tout d’une pièce, comme tombaient le? gens de ce temps-là.
Il était mort !
Dix minutes après, Raoul entrait chez moi, et, comme je le suivais de l’œil sans lui rien demander, il alla remettre les épées à leur place en me disant :
— Vous avez de rudes épées; si jamais je me bats encore ce sera avec elles, je vous en réponds.
— Et le chef d’escadron Roger ?
— Il m’a appelé blanc-bcc encore une fois, mais c’est la dernière.
Je compris tout.
Il vint à moi, me tendit la main en signe do remerciement, alluma un cigare et sortit.
Mais presque aussitôt il rouvrit la porte.
— Où dinez-vous aujourd’hui, Thcïx? me dit-il.
— Mais à la table d’hôte, comme d’habitude.
— Je n’y veux pas dîner, cela aurait l’air d’une forfanterie... Dînez donc avec moi; nous irons. dans quelque cabaret où nous serons seuls.
— Alors venez me chercher à cinq heures.
— Je viendrai.
Il sortit.
J’allai aux épées, je les détachai de leur clou, je les tirai du fourreau l’une après l’autre ; l’une d’elles avait sur sa lame la trace du sang à plus de trente centimètres de hauteur...
Puis je pris une lime à ongles et je fis une marque à la garde de cette arme pour la reconnaître quand le sang serait effacé.
Vous savez ou vous ne savez pas, chère Marie, que les tireurs ont l’habitude de marquer ainsi toute épée qui a tué un homme.
Ensuite j’allai faire un tour à la promenade.
La délicatesse m’avait empêché de demander à Raoul sur ce duel des détails qu’il m’eût certainement donnés, après la manière dont je lui avais vu prendre la chose ; mais, au bout du compte, ces détails, j’aimais mieux les tenir d’un autre que de lui.
Je rencontrai un des deux témoins de Raoul et je l’interrogeai.
Les choses s’étaient passées selon les plus strictes règles de l’honneur, quoique Raoul, ayant pu, aux* premières passes, reconnaitre sa supériorité, aurait dù peut-être ménager son adversaire. i
Mais on se rappelle ce qu’il avait dit ; — Sur le terrain, chacun pour sa peau...
Il avait troué la peau de son adversaire et avait rapporté la sienne saine et sauve; à son point de vue, il n’y avait rien de mieux. Au reste, le régiment ôtait partagé en deux camps.
Tous les vieux soldats donnaient raison au chef d’escadron Roger et le plaignaient.
Tous les jeunes officiers qui dataient de la Restauration avaient pris parti pour Raoul.
J’étais naturellement avec lesjeunes officiers, quoique, du fond du cœur, je déplorasse l’événement.
Je rentrai, aGn que Raoul me trouvât chez moi en venant m’y chercher.
A cinq heures précises il ouvrait ma porte.
— Eh bien, me dit-il, me voilà. Avez-vous faim?
— Mais je mangerai, soyez tranquille.
— Moi je dévorerai ! c’est incroyable comme cela creuse l’estomac de tuer un homme...
Je ne répondis rien, mais j’avoue que je trouvai la plaisanterie de mauvais goût.
— Allons, lui dis-je en me levant.
Nous gagnâmes le faubourg et nous nous arrêtâmes à un restaurant fort renommé, près de la rivière.
On nous servit dans une petite chambre donnant sur un paysage tranquille comme une églogue de Virgile.
Puis, le diner terminé, diner pendant lequel Raoul dévora, comme il avait dit :
— Et maintenant que vous avez fait la folie de donner votre démission, quels sont vos projets? lui demandai-je.
— D’abord, la folie de donner ma démission, vous en eussiez fait autant que moi à ma place, mon cher André : c’étaient vingt duels au lieu d’un ; car, voyant que je ne me battais pas quand on m’insultait, c’était à qui m’aurait insulté. Non, je suis d’un caractère fort résolu et j’en ai pris mon parti à l’instant même.
— Sans regret?
— Je ne dirai pas sans regret. Capitaine à vingtsix ans, protégé comme je l’étais, je pouvais être colonel à trente, ce qui est assez joli. Mais, que voulez-vous, la vie a deux faces ; celle-là a cesse de me sourire; regardons l’autre.
— Et quelle est l’autre?
' — L’autre, mon cher, la voici. Je n’ai. pas le sou, c’est vrai ; mais j’ai vingt-six ans, on me dit quelquefois que je suis beau garçon, j’ai pris au régiment ces airs vainqueurs qui séduisent les femmes ; je suis baron, je porte un vieux nom, j’ai la croix de la Légion d’honneur ; c’est plus qu’il n’en faut pour séduire la fille de quelque riche industriel ou de quelque bourgeois millionnaire qui voudra être appelée «lorfawe la baronne... Si elle est laide, on l’enfermera dans sa chambre ; si elle est bête, on lui mettra un bâillon ; si, au contraire, elle est spirituelle et jolie, nul ne s’enquerra d’où elle sort. — Les tulipes les plus estimées, mon cher, poussent dans le fumier...
— Et où comptez-vous trouver ce trésor ?
— En province; vous vous figurez bien que je n’irai pas chercher cela à Paris. J’ai une prétention, c’est que ma femme, quelle quelle soit, belle ou laide, spirituelle ou bête, soit à moi et rien qu’à moi ; or ce n’est pas vis-à-vis des Parisiennes, en général, car la bienheureuse exception règne partout, qu’il faut avoir de ces sortes de prétentions; d’ailleurs, pourquoi tomberais-je sur une exception ? Ce n’est plus là une affaire de duel ; là on ne tue pas son homme à la première passe.
— Alors VOUS retournez à Bourges? — Raoul était de Bourges.
— Je retourne à Bourges, près de mon bonhomme de père ; nous allons à nous deux grignoter ses pauvres 2,500 livres de rentes, jusqu’à ce que je rencontre une des trois brebis qui décorent le blason de ma ville natale. Aussitôt que je l’ai trouvée, je vous écris, et comme Bourges est une ville de garnison , vous vous souviendrez , si le 7® hussards vient à Bourges, que vous avez votre ' billet de logement chez votre vieil ami Raoul de Nérondes*.
Il me tendit la main, je lui donnai la mienne.
— C’est parole donnée, dit-il.
— C’est parole donnée, repris-je.
— Mais parole d’honneur?
— Parole d’honneur.
— Blanc-bec qm s’en dédit! ajouta-t-il en riant et en répétant le malheureux mot qui avait été la cause de son duel.
Le même soir, il me faisait ses adieux et parlait pour Bourges.
Six mois après, je reçus une lettre conçue en ces termes ;
« La brebis est trouvée 1... La toison est plus
épaisse que fine ; mais, à défaut de cachemire, on fera du mérinos.
» N’oubliez pas votre parole ; sinon, partout où je vous rencontre, je vous traite de blanc-bec. t» A vous.
» Raoul de Nérondes. »
Quatre ans s’écoulèrent. Le régiment, après avoir fait cinq ou six garnisons, partit en destination de Châtcauroux. Dans l’intervalle, j'étais devenu capitaine à mon tour, et j’avais appris par ma sœur la nouvelle que mon père était très-souffrant; mais comme elle ne disait pas qu’il manifestât le désir de me voir, je n’avais point osé retourner à Saint-Polrde-Léon sans y être appelé par lui.
J’avais vingt-quatre ans. — Ra\’agé par le malheur et par le remords comme je le suis aujourd’hui, je puis dire que, sous mon élégant uniforme de hussard, j’étais alors un des plus jolis officiers que l’on pût voir, et une foule de bonnes fortunes m’avaient donné, sans influer sur ma nature, droite jusqu’à la rigidité, une trop bonne opinion de moi, peut-être.
J’arrivai à Chàteauroux, où je ne connaissais âme qui vive.
A cette époque, on logeait les officiers dans les
meilleures maisons de la ville, et, presque toujours, ils étaient admis à la table de leurs hôtes. Ceux qui n’avaient point cet honneur se réunissaient dans une maison qu’on louait à cet effet et où un cuisinier préparait leurs repas en commun, ou bien ils dînaient à quelque table d’hôte.
Je reçus un billet de logement portant le nom de M. de Chenevière, rue du Pilier, n* 20.
Je suivais la rue du Pilier, en quête de mon n® 20, lorsque je vis un lieutenant du régiment qui faisait lo môme chemin que moi.
— Où allez-vous, Firmain ? lui demandai-je.
— Ma foi, mon capitaine, je cherche la route de Saint-Denis.
— Vous êtes logé hors la ville?
— A la dernière maison.
— Avezr-vous un bon logement?
— Cela m’en a tout l’air, voyez.
Et il me présenta son billet.
Je le pris et lus ;
« M. le baron Raoul de Nérondes voudra bien recevoir et loger chez lui, pour deux jours et deux nuils^ M. Firmain, lieutenant au 7® hussards.
Je m’arrêtai. *
— Comment ! repris-je. — Raoul de Nérondes, —
cst-ce que, par hasard, ce serait notre Raoul de Ncrondcs qui a quitté le régiment après avoir tué le chef d’escadron Boyer?
— ^ Je ne sais, mon capitaine. — J’ai entendu parler de l’affaire; mais il y avait déjà un an que le chef d’escadron était mort quand je suis entré au régiment.
— Le baron Raoul de Nérondes, ce doit être cela, — au Colombier.
Alors, comme si la fatalité m’eût poussé, me retouinant vers mon jeune camarade ;
— Écoutez, moucher lieutenant, lui dis-je, je crois connaître M. Raoul de Nérondes ; il me serait agréable de loger chez lui, tandis que ce logement-là ou tout autre doit vous être parfaitement indifférent à vous?
— Parfaitement.
— Eh bien , changeons de billet ; il est évident qu’on ne m’aura pas logé plus mal, moi qui suis capitaine, que vous qui êtes lieutenant i voici le mien, donnez-moi le vôtre.
— Avec bonheur, capitaine.
Et nous échangeâmes nos billets.
Nous continuâmes à faire route ensemble; le lieutenant trouva son numéro 20, sonna et disparut.
J’arrêtai un bourgeois qui passait et je lui deman-
dai des renseignements sur M. Raoul de Nérondes et sur sa maison.
La maison, il n’y avait pas à s’y tromper, était la dernière de la rue, on l’appelait le Colombier ; elle aliénait au cimetière.
Quant à M. Raoul de Nérondes, c’était un ancien militaire ayant épousé la fille, très-riche, d’un célèbre industriel de Chàteauroux.
C’était cela de tous points : je remerciai mon cicérone et je m’acheminai vers le logement.
J’avais laissé, bien entendu, mon hussard et mes chevaux à l’auberge, puisque nous devions continuer notre route deux jours après ; j'allai à pied, le nez en l’air, et j’arrivai ainsi au lieu indiqué.
Je ne vis rien qui justifiât le titre de Colombier que portait la maison ; mais une grille élégante donnant sur lagrande route et, au bout d’une belle allée de tilleuls, une maison moderne, de belle apparence, ayantdeux façades; puis, de l’autre côté d’une grande cour, des écuries et des remises.
Je sonnai à la grille.
Le retentissement de la sonnette fut accueilli par les aboiements d’un chien d’arrêt qui apparut à l’extrémité de l’allée de tilleuls, aboiements auxquels répondirent les glapissements de toute une meute.
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Un domestique en petite livrée vint m’ouvrir.
— C'est ici la maison de M. le baron Raoul de Nérondes? lui demandai-je.
— Oui, capitaine, répondit-il.
— Veuillez lui annoncer, je vous prie, le vicomte André de Theïx, et dites en passant, aux chiens, que je suis un ami de leur maitre.
— Venez, capitaine... Eh ! tenez, fit le domestique en SC retournant, voici monsieur lui-même à la fenêtre.
Et, en effet, sur un balcon venait d’ apparaître Raoul, avec un de ces pantalons de cheval qu’on appelle charivaris, en manches de chemise et en bonnet de police comme s'il était encore au régiment. Il était en train de se faire la barbe et tenait à la main un rasoir.
— Que le diable m’extermine si ce n’est pas André ! s’écria Raoul en me reconnaissant.
— Eh oui, mon cher Raoul, lui-même.
— Eh ! arrive donc ; c’est de ce matin seulement que j’apprends que notre régiment passe à Châteauroux ; mais je t’annonce une nouvelle, c’est qu’il y reste, et j’allais m’habiller et aller au-devant de lui, car je me rappelais la parole engagée entre nous et je me souvenais que j’avais oublié de l’écrire que je n’habitais plus Bourges, mais Chàtcauroiix.
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— S’il y reste, chei* ami, ce n’est pas la peine de m’installer chez vous ; nous allons nous établir en table d’hôte.
— S’il y reste, dit Raoul, raison de plus pour que tu loges chez moi. Ah ! nom d’un nom ! te voilà donc !
Et Raoul quitta la fenêtre, se précipitant par les escaliers pour venir au-devant de moi.
En effet, le lendemain, le régiment reçut contreordre, resta en garnison à Chàteauroux, et, quelque discrétion que j'y misse, Raoul s’obstina à me garder chez lui.
Je m’étais aperçu que pendant notre séparation, notre amitié, au lieu de diminuer, avait grandi ; nous nous étions quittés nous disant et nous nous retrouvions, Raoul me disant toi.
Je résolus de ne pas rester en arrière.
— Eh bien, cher ami, lui dis-je, il parait que tu n’es pas mécontent de la seconde face de ta vie; nom d’un fichtre ! tu es passé du Thésée à l’Hercule Farnèse...
En effet, Raoul avait grossi, et relativement à l'élégant capitaine de hussards qu’il faisait quatre ans auparavant, il était devenu une espèce de cuirassier avec de grosses moustaches , de gros sourcils , des yeux à fleur de tête et des bras de fer.
— Oui, dit-il, je m’embête affreusement, et tu sais combien ça engraisse de s’embêter... Mais te voilà ! ah ! nom d’un tonnerre ! je te tiens et je ne te lâche pas : nous allons fumer, monter à cheval, chasser ; j’ai une meute , tu as dù l’entendre quand tu as sonné : imagine-toi qu’il y a dans la forêt
de Chàteauroux des sangliers gros comme des baudets il n’y a pas de chasse où ils ne m’éventrent quatre ou cinq bêtes. Ah ! dis donc, toi qui es du Finistère, tu devrais bien me faire venir une douzaine de chiens bretons.
— Rien de plus facile. Je dois aller un de ces jours à Saint-Pol, voir mon père, qui est malade ; je te ramènerai tout ce que tu voudras.
— Eh bien! mais, que faisons -nous sur la porte?
— Je te le demande.
— Imbéciles que nous sommes, entrons. As - tu faim? as-tu soif? Que veux-tu? de l’absinthe, un grog, du vin d’Espagne avec des biscuits ; ou, ce qui vaut mieux que tout cela, un joli bifteck avec un bon verre de mèdoc, hein?
— Je t’avoue que je mangerais volontiers un bifteck.
— Holà, Victor! holà, Joseph 1 à la cuisine, à la
cave, au grenier , sens dessus dessous la maison ! c’est un ami... Vive le T hussards !
~ Tu es donc toujours fou?
— Moi, ah bien oui ! — Je suis devenu aussi sage que feu Socrate.
— Allons donc.
— Tu verras cela dans six mois. Tu me feras concurrence. Il est vrai que tu n’es pas marié, toi, cela te préser\'era peut-être : ce qui avait surtout contribué à la sagesse de Socrate, c’était Xantippe.
— Mon cher Raoul, tu ferais bien de remonter à ta chambre, de faire ta barbe et de me dire où je puis me laver la figure et les mains.
— Pardieu ! dans mon cabinet de toilette. Viens, nous causerons pendant que tu te débarbouilleras. On ne trouve pas souvent l’occasion de causer en province... et puis on va te préparer ton appartement.
— Voyons, sois franc, en venant chez toi, te gênerai-je ?
— Bon, me gêner ! j’ai de quoi loger tout l’étatmajor. Tu auras pour toi seul ; chambre à coucher, salon, cabinet de toilette... Où' est ton hussard? où sont tes chevaux?
— Tout cela est resté à l’hôtel Sainte-Catherine ; j’avais peur de t’encombrer.
— Eh bien, tout cela va venir ici.
— A qui ce joli parc sur lequel donnent tes fenêtres?
— A toi, à moi, mon cher, à tout le monde... c’est le cimetière.
— Nom d’un fichtre ! ça n’est pas gai.
— Bah! au bout de huit jours tu n’y penseras plus ; c’est une économie du papa beau-père ; tu comprends bien qu’il ne m’a pas consulté pour cela; c’était fait avant le mariage ; il a trouvé ce terrain-là pour rien, tout le monde n’aime pas à être le châtelain du donjon des morts. Il l’a acheté et a fait bâtir cette maison-là dessus : ça sert à Georginc.
— Qui est-ce, Georgine?
— C’est mon épouse, mon cher, comme disait mon beau-père ; je n’ai jamais pu le décider à dire ma femme. Sois tranquille, on ne l’invitait qu’aux quatre grandes fêtes de l’année. Il est mort, il ne reviendra plus, même si on avait l’imprudence de l’inviter.
— Et en quoi le cimetière peut-il servir à madame Georgine ?
— Elle apprend le paysage depuis quinze ans, ça lui fait des études de saules pleureurs et de cyprès ; puis, de tous les monuments qu’elle a sous les yeux, elle en compose un de fantaisie pour
le jour OÙ je lui ferai le plaisir de lui dire adieu.
— Comment, le plaisir de lui dire adieu ? j’espère que vous n’en êtes pas là.
— Non, je plaisante ; nous nous adorons, au contraire. Nous sommes cites, dans tout Chàteauroux, comme la fleur des ménages. Elle quête, elle donne le pain bénit une fois par an aux Cordeliers, elle en tend tous les sermons à la mode , et tous les dimanches elle est en tenue pour la messe des bourgeoises, qui se dit à huit heures du matin ; tu la verras à diner.
— Pas auparavant ?
— Auparavant si tu veux.
— Comme tu ne m'as donné aucun détail sur clic, tout me sera surprise.
— Je croyais t’avoir dit que la laine était plus épaisse que fine.
— Essaye donc de faire un portrait moral et physique d’après cela.
— Eh bien, mon cher André, je vais te la peindre en deux mots ; elle n’est ni belle ni laide, ni brune ni blonde, ni grande ni petite, ni sotte ni spirituelle, ni ignorante ni instruite; c’est la fille d’un marchand de draps en gros, mariée sous le régime dotal, ayant un million de dot, excellente fille,
excellente épouse, et qui serait excellente mère... si elle avait des enfants.
— Comment, tu n’as pas d’enfants?
— Dieu n'a pas béni notre union, comme disait le ,curé de Saint-Christophe, que j’ai mis à la porte parce qu’il voulait absolument que ma femme se confessât de mes péchés en même temps que des siens ; et que, après lui avoir demandé si elle ne m’avait pas fait d’infîdélités, il tâchait de savoir si je lui étais fidèle. Un jour, je l’ai attrapé par le bras et je lui ai dit : « Monsieur lecurë, vous êtes trop curieux ! Si ma femme méfait des infidélités, je la tuerai, elle et son amant. Vous en serez donc averti comme tout le monde par la feuille, comme on dit à Châteauroux. Quanta ce que je fais, moi, je vous le dirai quand j’irai à confesse : vous risquez donc de ne pas le savoir de sitôt. » Sur quoi, je lui ai lâché le bras ; il est sorti de la maison comme un trait d’arbalète et n’y est jamais rentré. Le lendemain, je l’ai rencontré, il portait son bras en écharpe, il paraît que je l'avais serré très-fort.
— Mais si ta femme est pieuse, comment a-t-ellc pris cela?
— Elle en a rattrapé un autre, mon cher! Celuilà, non-seulement il est moins curieux, mais c’est
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unsaint homme, lecuré des Capucins; et puis, ü a un avantage sur l’autre, c’est que sa cure est plus rapprochée du Colombier que celle de Saint-Christophe, et que ma femme, tout en allant se confesser, peut songer dans la même* journée à faire des confitures lorsque c’est la saison, ou des cornichons qu’elle réussit à merveille ; tout est donc pour le mieux, car mon brave curé des Capucins, que j’aime beaucoup, an lieu d’apporter le trouble dans la maison, y apporte la paix.
— La paix!... as-tu donc besoin que l’on apporte la paix dans ton intérieur?
— Non; mais tu sais, il n’y a ciel si pur qui n’ait son nuage, et dans le ciel du mariage il n’y en a pas qu’un seul, il y en a deux — celui de monsieur et celui de madame : — de sorte que lorsqu’ils se rencontrent pousséspar deux courants contraires, tu connais la théorie de l’orage, le frottement détermine l’électricité, et, patatras lie tonnerre tombe!... mais, rassure- toi, jusqu’à présent il n’a tué personne. — Ah çà ! mais, voyons, ce bifteck vicndra-t-ilî
Victor parut.
— Que désire monsieur?
— Mordieu ! je désire le déjeuner d’André.
— Monsieur, il est servi.
— A là bonne heure. Victor, je vous marque un bon point, vous n’ètes que d’une heure en retard. Ah ! c’est que, vois-tu, en Berry, la lenteur est un signe de prudence.
— Ce n’est pas ma faute, monsieur; c’est madame qui a ordonné le repas, et puis, aujourd’hui, il y a la lessive.
— Ma femme! comment a-t-elle su que j'avais un hôte ?
— Je lui ai demandé la clef pour aller à la cave ; alors elle m'a interrogé ; je lui ai dit qu’un ami de monsieur, un officier de son régiment, était venu le voir, et elle a voulu, du moment que c’était un ami de monsieur, s’occuper elle-même du déjeuner, et elle m’a fait monter du vin de Ville-Dieu.
— Hein! que dis-tu de cela? s’écria Raoul.
— Mais je dis quelle est charmante, ta femme.
— Non ! if est dit que le diable connaîtra peut-être quelque chose à ces créatures-là ; mais l’homme, ah bien oui!
— Tu me présenteras à elle, j’espère.
— Ma foi, je n’en sais rien.
— J’ai des remerciements à lui faire.
— Sais-tu que tu es devenu bien joli.
— Raoul...
Et je sentis le rouge me monter au visage ; le baron s’en aperçut.
— Ne vois-tu pas que je plaisante ?
Puis, ouvrant la porte :
— Gcorgine! cria-l-il, Georgine! où que vous soyez, venez ici et tout de suite !
Une porte s’ouvrit et madame de Nérondes parut sur le seuil.
— Que me voulez- vous, monsieur? demanda- t-el le avec une voix d’une douceur parfaite.
— Ce que je veux? je veux, madame^ vous présenter l’ami dont vous avez bien voulu vous occuper et qui a des remerciments à vous faire.
Je m’inclinai.
— Je ne mérite aucun remerciment, si ce n’est de votre part, mon ami. Je n’ avais pas vu monsieur, je ne le connaissais pas, je ne savais pas et ne sais pas encore son nom ; seulement, Victor m’a dit que c’était un ancien compagnon d’armes à vous, un vieux camarade de régiment, j’étais loin de me douter...
— Que vous verriez un jouvenceau de vingtquatre ans qui rougit comme une jeune fille quand on lui dit qu’il est joli garçon.
— Raoul !... m’écriai-je.
— C’est bon, les femmes voient bien cela sans qu’on le leur dise. Va maintenant, va à tes affaires , fais-toi belle pour le diner, et exhibe le nouveau produit de madame Rouet , l’habilleuse de toutes les beautés de Chàteauroux. Que la voiture soit prête à sept heures, nous irons faire une promenade aux environs.
— Les choses seront faites comme le désire monseigneur.
Madame de Nerondes fit une révérence et rentra chez elle.
Son mari la suivit des yeux jusqu’à ce que la porte de la chambre se fût refermée.
— Tout miel ! dit-il avec un mouvement d’épaules. — Viens déjeuner.
— Montre-moi le chemin.
Il passa devant, je le suivis.
Ma présentation à madame de Nérondes s’était faite dans de si singulières conditions, que j’en étais tout troublé encore; j’avais vu mon hôtesse comme à travers un voile ; elle m’avait paru avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans; ainsi que me l’avait dit son mari, elle n’était ni belle ni laide, ni brune ni blonde, ni grande ni petite; en la voyant passer dans la rue je n’y eusse fait nulle attention. Le regard.
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cette lumière de l’àme, m’avait paru éteint comme celui d’une myope , et cependant ce regard , dans un moment où son mari tournait les yeux d’un autre côté, s’était fixé rapidement sur moi et m’avait enveloppé des pieds à la tète. Une espèce de fluide électrique m’avait alors subitement envahi. Mes yeux s’étaient fermés comme ils eussent fait en rencontrant un rayon de soleil dans un éclat de miroir, puis, lorsqu’ils s’étaient rouverts, je vis ceux de madame de Nérondes noyés dans le vague , et sur ses lèvres , une seconde entr’ouvertes comme pour laisser voir une rangée de perles ou pour mordre dans un fruit, un sourire banal avait reparu.
Madame de Nérondes était vêtue d’une longue robe de chambre traînante sous laquelle étaient cachés ses pieds ; cette robe de chambre avait de larges et longues manches qui lui couvraient les mains, elle descendait sans dessiner la taille, le ruban destiné à lui servir de ceinture flottait, pendant, derrière son dos. Madame de Nérondes était restée dix minutes à peine en ma présence et en celle de son mari ; seulement, dans ce court intervalle de dix minutes, elle avait trouvé moyen de nouer sa ceinture, dénouée aussitôt, mais qui avait eu le temps de révéler une
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taille fine et cambrée ; de retrousser sa manche jusqu’au coude et de montrer une jolie main bien attachée à un poignet délicat et à un bras blanc et rond; enfin, en se retournant pour rentrer dans sa chambre, elle était parvenue sans affectation à relever sa robe et à montrer un pied chaussé d’une pantoufle de ‘ satiii bleu, de même nuance que la robe de chambre, laquelle faisait valoir un bas de soie couleur de chair soigneusement tiré sur une jambe fine et nerveuse.
J’avais vu tout cela : taille cambrée, main délicate, bras rond, pied d’enfant et jambe fine ; mais son mari aurait juré que je n’avais rien vu, n’ayant rien vu lui-même.
Quant au regard, non-seulement il m’avait ébloui pendant la durée d’une seconde, mais il m’éblouissait toujours, et, tout absent qu’il était, il me faisait cligner les yeux.
Nous arrivâmes à la salle à manger : on voyait que non-seulement le couvert avait été surveillé par l’œil d’une femme,mais mémemis parla main d’unefemme.
Je crois que jamais je n’ai fait — cela tenait-il à la disposition d’esprit dans laquelle je me trouvais— je crois que jamais je n’ai fait un déjeuner si complètement savoureux.
AU LIT DE MOïfT
Vin, bifteck, fruits, café, tout me parut nonseulement bon , mais excellent.
— Allons, allons, médit Raoul, je vois avec bonheur que tu as toujours ton bel appétit d’autrefois ! Eh bien, mon cher, que veux-tu, à défaut d’autres distractions nous aurons la table ; en province, c’est le temps le mieux employé que celui où Ton mange, ci l'on mange bien chez moi, ma femme y veille.
— Ta femme est un trésor, mon cher, et tu ne me semblés pas l’apprécier à sa valeur.
— Ne va pas hii dire cela, elle te croirait. Peste ! elle n’est déjà que trop disposée à faire sonner le million qu’elle m’a apporté en mariage... Le fait est qu’elle a du bon et du mauvais, qui se sont tenus jusqu'ici, ou plutôt que j’ai tenus jusqu’ici en équilibre. J’espère qu’elle inclinera du côté du bon ; dans le cas contraire, j’ai encore ma cravache du régiment.
— Tais-toi donc, Raoul ? est-ce qu’un homme bien élevé dit de ces choses-là.
— Mon très-cher, je t’attends après quatre ans de mariage.
— Je ne me marierai probablement jamais.
— En effet, pourquoi te marierais-tu, tu seras riche un jour. Ton père...
— Ah! que ce soit le plus tard possible! — Il
me laissera à peu près un million et demi de terres.
— A partager avec ta sœur.
Je secouai la tête.
— Ma sœur a la vocation — elle se fera religieuse aussitôt ses vingt et un ans accomplis.
Alors reste garçon, mon cher ! donne ta démission le jour où tu seras riche, car rien n’est bête comme d’être soldat en temps de paix ; et comme, en temps de guerre, on ne peut, à soi seul, tuer tous les ennemis, c’est un enragement perpétuel. Tu t’amuseras avec tes trente ou quarante mille livres de rentes. Je voudrais bien donner ma démission d’homme marié et garder le million, moi...
Je me levai. — Certaines choses me choquaient dans cette conversation de Raoul : je trouvais, je l’avoue, sa morale un peu relâchée.
— Voyons, cher ami, lui dis-je, mon soldat va arriver avec tout mon bazar.
— Ah ! c’est juste, il faut que je te montre ton établissement; viens avec moi.
La maison, comme dans presque toutes les villes de province, était coupée en deux par un corridor sur lequel donnaient les portes des différentes pièces des appartements.
Un des cotés de ce corridor était occupé par les
(leux chambres à coucher et les deux cabinets de toilette de Raoul et de sa femme, séparés par un salon.
L’autre côté se composait d’une grande galerie avec des portraits, des armures, des trophées d’armes grecques, turques, circassiennes, arabes, françaises. Poignards de toutes espèces, pistolets de tous calibres, fusils de toutes les époques, depuis les mousquets à rouet jusqu’au système Lefaucheux.
Dans les intervalles étaient des tètes de sangliers ornées de leurs défenses, et les massacres de cerfs tombés sous les balles de Raoul, avec des inscriptions indiquant la date et les circonstances de leur mort.
Après la galerie, destinée à servir de fumoir les jours de réception, venait mon appartement, composé d’un petit salon pouvant tenir lieu de cabinet de travail, de la chambre à coucher et du cabinet de toilette.
Chacune de ces pièces avait une sortie sur le corridor, chaque porte ayant pour pendant une porte de l’autre appartement.
Tout cela était meublé sinon avec cette élégance artistique qui distingue les salons parisiens , du moins avec ce confort provincial qui annonce la maison abondante et même luxueuse.
Les fenêtres de la galerie , celles de mon salon cl de ma chambre à coucher donnaient sur le cimetière.
— Mais, dis-je en riant à Raoul, je vais empêcher madame de Nérondes de continuer ses études de paysage ?
— Pourquoi cela? demanda Raoul. Ne lui reste-t-il pas la galerie.
En ce moment, j’entendis sur le piano une ritournelle rapide et brillante, suivie de ce charmant morceau de Weber intitulé CInvUalion à la valse, morceau qui venait de faire son entrée dans les salons de Paris, où l’on jouait la musique allemande en opposition avec la musique italienne.
— Qu’est-ce que cela ? demandai-je à Raoul.
— Quoi ?
— Mais cette musique.
— C’est Georgine qui s’amuse.
— Comment, c’est ta femme?...
J’écoutai.
— Mais, mon cher, reprit-il, Geôrgine a été élevée dans une des premières institutions de Paris, c’est une digne pensionnaire de madame Dumay. Elle chante de grands airs: élève de madame Dorus, tout simplement. Elle parle — quand je te dis qu’elle parle — elle baragouine l'anglais, l’italien; un peu d’alle-
mand écorché par là-dessus, et tu auras une juste idée de la valeur deinon épouse. Avec cela, mon cher, cuisinière, un véritable cordon-bleu, comme son aïeule, qui a débuté dans le monde entre deux casseroles.
— Tu plaisantes?
— Non, ma foi ! — mais cela tient à ce qu’elle est gourmande elle-même.
Je regardai Raoul.
— Que veux-tu? continua-t-il, elle est comme moi, elle s’ennuie, circonstance atténuante.
Pendant ce temps, j’écoutais le développement du morceau de Weber ; c’était joué avec une irréprochable correction , mais il y manquait ce sentiment profond de mélancolie que le musicien-poëtc imprime à son œuvre *, il y manquait ce parfum de sentimentale rêverie qu’on respire dans la patrie de Charlotte, de Grilpaizer, de Wilhem Meister, et quelqu’un qui n'aurait pas connu la composition de Weber, à la façon dont elle était exécutée, n’aurait pas su y reconnaître ces notes plaintives que se renvoient les cavernes du Drakenfels, la grotte de la Lorély et les échos de Schœnbrunn.
J’écoutai cependant le morceau jusqu’au bout avec un certain intérêt.
— Tu aimes la musique ? me dit Raoul.
— Et toi? lui dcniandai-jc en riant.
— Moi, dit-il, je suis comme le roi Charles X : je ne la erains pas, c’est tout ce que je puis faire pour elle.
Comme le morceau finissait, on sonna à la grille.
Le chien de chasse recommença son sabbat, la meute lui répondit en chœur.
— C’est ton hussard avec tes bagages, dit Raoul. C’est à toi ces deux chevaux? Un alezan et un noir?
— Oui.
— Je t’en fais mon compliment.
Il ouvrit la fenêtre :
— Les trois chevaux à l’écurie, Joseidi ! Les malles ici, Victor!
— Mon cher, je m’épouvante de l'embarras que je vais te causer.
— Ah ! tu les as toujours? s’écria Raoul sans me répondre.
— Qui ? quoi ?
— Les fameuses épées.
— Oui.
— Eh bien, quand lu voudras me faire un cadeau, mais un véritable cadeau, tu me les donneras.
— Eh ! parhleu, je te les donne.
— Vrai?
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— Sans doute.
— Hc ! Victor ! ici les épées.
Victor entra avec mes deux fusils de chasse, mes pistolets de combat, mes pistolets d’arçon et mes épées.
En quittant le régiment, Raoul avait emporté ses armes, sabres et pistolets d’arçon, qui faisaient déjà partie du trophée.
Il y marqua la place des épées, puis il envoya Victor chercher un marteau et des clous, voulant les accrocher sans retard et lui-même.
— Tu aurais dû faire une marque à celle dont je me suis servi, dit Raoul ; il est toujours bien de connaitre, sur deux épées, celle qui a tué un homme.
— La marque est faite, lui dis-je.
Et je la lui montrai.
Il la prit, la tira du fourreau et regarda le fer.
— C’est drôle, dit-il avec la plus profonde indifférence, que les traces du sang ne s'effacent jamais ; tiens, le fer est entré jusque-là.
Et il me montra du bout du doigt la ligne tracée par le sang au tiers de la lame à. peu près.
— Remets donc cette épée au fourreau, lui dis-je, elle me fait mal à voir, dans tes mains surtout.
— Je ne te croyais pas si femmelette que cela.
Et comme Victor entrait avec les clous dans une main et le marteau dans l’autre, il prit le marteau et se mit à enfoncer les clous.
Puis il plaça les deux épées en croix à la portée de la main.
En disant ces derniers mots, et peut-être en mémoire du fait qu’ils rappelaient , le comte de Theïx laissa tomber sa tète sur son oreiller en disant ;
— Pardonnez-moi, ma chère Marie, mais j'ai besoin d’un peu de repos.
Et comme il fermait les yeux ;
— Voulez-vous essayer de dormir? lui demandai-je.
— Non, mais laissez-moi regarder un instant au dedans de moi-même.
Le pauvre comte était très-pâle, excepté aux pommettes des joues, plus enflammées que jamais, les < paupières de ses yeux et les artères de ses tempes battaient comme si le sang eût voulu en jaillir.
Sans rien deviner positivement encore du drame qu’il allait me raconter, je commençais à voir des ombres sanglantes dans l’obscurité , et je pressentais quelque sombre catastrophe entre ces trois personnages que la fatalité rapprochait ainsi.
Je profitai de cette interruption pour préparer au malade une potion calmante et, quand il rouvrit les yeux, il me trouva le verre à la main.
Il la prit et but.
— Mais, cher comte, lui dis-je, fatigué comme vous l’êtes, vous devriez, je crois, abréger le récit que vous tenez à me faire, et passer par-dessus quelques détails, si intéressants qu’ils soient.
Il essaya de sourire.
— Je ne suis pas un aussi habile metteur en scène que votre père, Marie, et ce n’est pas dans un pareil moment que je chercherai à glisser de l’art dans le terrible drame que je vous raconte ; mais pour que
vous puissiez apprécier le rôle que chacun y a joué,
je dois ne rien omettre, et certains détails qui, peutêtre, font longueur à vos yeux, sont nécessaires aux miens , non pour ma justification , — le moment venu, vous verrez que je ne chercherai pas à atténuer mon crime, — mais pour que vous puissiez tout voir au point de vue de la justice divine, qui a tout vu et par conséquent qui sait tout.
— Ce récit vous fatigue énormément, mon ami.
— Oui, mais il me soulage; soyez tranquille. Dieu me donnera la force d’aller jusqu’au bout.
— Et moi, mon cher comte, je n’ai pas besoin de
VOUS dire à quel point il m’intéresse : ainsi, quand vous voudrez le reprendre, je vous écouterai.
— Donnez-moi mon verre, aOn que je boive le reste de ma potion , et soyez assez bonne pour envoyer Suzanne m’en chercher une pareille.
Je passai dans la chambre à côté et je trouvai Suzanne en prière, comme toujours.
Je lui transmis le désir du comte, qu’elle s’empressa d’accomplir. Je rentrai dans la chambre et j’allai m’asseoir près du lit.
— Votre main, Marie, me dit le comte.
Je la lui donnai. "
— Agnus Dei qui tollis peccala mundi, fît-il, ora pro me I
Et il continua, comme s’il eût repris de^ forces dans cette courte prière *
Je demandai à Raoul la permission de rentrer dans ma chambre et de m’y reposer »m instant ; la fatigue fut le prétexte; le besoin de songer, la cause.
Songer à quoi ?
Je n’en savais rien moi-même, mais il me semblait que depuis le matin il s’était fait un changement dans ma vie, que quelque chose d’étranger y était entré et y vivait ; et cependant il ne s’était passé qu’un événement bien ordinaire. — J’avais revu un ancien camarade, et cet ancien camarade m’avait présenté à sa femme, laquelle n’était remarquable sous aucun rapport.
Aussi cette sorte de trouble de mon esprit , je dirai presque de mon cœur, existait-il sans que j'en pusse déterminer le motif.
C’était un de ces éblouissements comme on en a parfois après un sommeil agité, où la tête vous tourne, où le cœur vous manque, où l’on est obligé de s’asseoir en fermant les yeux.
Et, en effet, en rentrant chez moi, je m’assis en fermant les yeux.
Alors je vis une forme bleue qui passait devant moi ; la tête en était perdue dans une espèce de nuage d’où sortaient seulement deux rayons lumineux qui, par mes yeux, essayaient de pénétrer jusqu’à mon cœur. — Je baissai les paupières pour les éviter, et alors^ je vis une main et un bras nus sortant d’une manche retroussée ; — un petit pied chaussé d’une pantoufle de satin, s’attachant à une jambe fine dont les premiers linéaments accusaient la rondeur. — Tout cela miroitait dans ma vision, sans tenir à un corps, — puisque je ne voyais pas la tête d’où sortaient les rayons, puisque je ne voyais pas le second bras, puisque je ne voyais pas le second pied, — mais seulement des portions isolées sur lesquelles v'enaient se jouer les plus vives et les plus intelligentes lumières du soleil. Il me semblait voir un tableau de Van Dyck, ébauché, et dont il n’y aurait eu de faites que les parties qui
m’apparaissaient; mais ces parties étaient com-
plétement achevées, tandis que le pinceau de l’artiste n’avail pas même tracé sur la toile grise le contour du reste du corps.
Et cela, — par quel lien d’idée autre que celui de la mémoire , c’est ce qu’il me serait impossible de dire, — cela me rappelait une étrange esquisse de David représentant, ou plutôt devant représenter le Serment du jeu de paume , et dans laquelle il n*y avait, comme dans mon imagination, que des portions achevées, tandis que tout le reste disparaissait dans la nuit.
Peu à peu cette vision s’effaça au son d’une musique vague, dont je n’eusse pu préciser d’abord le motif, mais qui bientôt se raffermit, se fixa, et dans lequel je reconnus l'Invitation à la valse de Weber; mais, cette fois, c’était l’œuvre du maître dans toute sa mélancolie : une molle langueur était exprimée dans tout le morceau, et les doigts qui le jouaient, au lieu de voltiger légèrement, mais sèchement, sur les touches, semblaient s’y appuyer avec une voluptueuse tristesse ; c’était le même air joué par une âme au lieu d’être joué par un corps.
De même que la vision avait disparu, le son s’éteignit, mais dans une vibration molle et prolongée qui réjouissait mon cœur comme eût fait une mu-
sique terrestre qui me serait arrivée par l’écho du ciel.
Puis , comme j’avais , dans le fauteuil où j’étais assis ou plutôt couché, incliné ma tête du côté de la feftêtre et que la fenêtre donnait sur le cimetière, je vis à travers cette fenêtre les saules et les cyprès grandir, se grouper en massifs, comme s’ils eussent été animés; puis, ainsi que cela se pratique dans les changements à vue au théâtre, je vis sortir sous leur ombre, à l’endroit le plus pittoresque, un monument d’une architecture irréprochable, près duquel s’avançait une femme voilée qui, mettant un genou en terre, écrivit sur une des faces : « Ici gît M. le baron Raoul de Nérondes. »
C’était le tableau que Raoul m’avait tracé luiméme ; la femme voilée, c’était sa femme. — Je ris au souvenir de cette boutade conjugale, qui s’effaça à son tour comme s’étaient effacées les deux hallucinations qui l’avaient précédée. Je dormais ; — ces visions, c’étaient les rêves que l’on a en traversant l’éspace qui sépare la veille du sommeil, et que l’on nomme le pays des chimères.
Je dormais si bien, qu’il fallut que Raoul me secouàtpar le-btas pour me réveiller. ~ Le dîner était servi ; madame de Nérondes était descendue; on n’attendait que moi.
Pourquoi ces mots : Madame de Nérondes était descendue^ me firent-ils tressaillir?
C’est qu’à ces mots mon triple rêve me repassait par l’esprit, et qu’éveillé, je le retrouvais presque aussi présent à mes sens qu’endormi.
Je suivis Raoul, encore chancelant de sommeil, comme un buveur en s’éveillant chancelle d’ivresse.
Madame, en effet, était descendue et elle attendait dans la salle à manger.
Elle était vêtue d’une robe de satin noir dont le corsage montait jusqu’au cou, dont les manches descendaient jusqu'aux poignets, dont la garniture traînait à terre.
Une seule perle formant bouton fermaitle col et les manches , et une dentelle d’Angleterre servait d’intermédiaire entre le satin |t la peau.
La taille était fine, et, cependant, on la sentait à l’aise dans son corset. Deux perles pareilles à celles du col et des manches se balançaient aux oreilles de madame de Nérondes, sans aucun autre ornement.
Elle était, on pouvait le dire, encadrée entre cinq perles.
On portait à cette époque des cheveux bouclés sur le devant; elle, comme pour railler la mode, avait rejeté les boucles de ses cheveux en arrière, et ils
tombaient do son chignon entre les deux épaules comme au buste d’une impératrice romaine. — On pouvait donc voir un cou blanc et pur de forme, turris eburnea, dont la basé se perdait en s’élargissant sous cette robe de satin noir collant sur les épaules et dessinant les bras.
— Mon cher, j'avais dit à madame de s’habiller pour faire honneur à son hôte — c’est-à-dire de ' mettre une robe décolletée et à manches courtes; — mais madame a été d’un avis contraire.
— Monsieur est ton ami, dit la baronne; à quoi bon* le traiter en étranger. Il aura plus souvent à voir en moi la femme ,de ménage sans prétentions, que la maîtresse de maison coquette. Laisse-moi lui apparaître sous mon véritable jour. 11 n’y aura pas de désenchantement {^ur lui.
— André, ne crois pas un mot de ce qu’elle dit, sinon que les femmes ont toujours d’excellents prétextes pour faire le contraire de ce que désirent leurs maris. Que diable, on a une femme, c’est pour la faire valoir. La mienne n’est pas jolie, quoique aujourd’hui — hum ! — je ne sais pas avec quelle eau elle s’est frotté les yeux...
— Mon ami !... fit la baronne en fronçant légèrement le sourcil.
— Mais, continua Raoul, elle a un très-beau cou ; et quand je dis cou, tu sais cc que jo veux dire ; un bras charmant, un joli pied : je l'invite à faire valoir tout cela, et elle se fourre dans un sac à charbon ! Je déteste le noir.
— Tu astort, lenoir va merveilleusementà madame.
— Là, vous voyez, madame, qu’on est galant dans le 7® hussards, et qu’il ne faut pas juger tous les ofüciers d’après moi.
— Vous savez que je n’ai jamais d’idées préconçues , mon cher Raoul. Pauvre provinciale que je suis, à peine me viennent-elles après la personne ou l’objet qui doit les faire naître.
— Eh bien, tu vois, ce n’est pas trop mal dit pour une provinciale... Baise-lui la main pour sa belle phrase, et assieds-toi près d’elle.
J’étendis en souriant ma main vers la baronne; mais, comme si elle n’eùt pas entendu, elle retira la sienne et rangea les plis de sa robe pour s’asseoir sur la chaise que le domestique lui approchait.
Je ne sais pourquoi j’éprouvai un serrement do cœur.
Était-ce donc un si grand bonheur que de baiser la main de madame Georgine?
Oui, car, en vérité, cette main était remarquable-
ment belle et, tout en attendant qu’on lui servît son potage, elle l’avait étendue sur une fînenappede Saxe, comme pour la faire admirer.
Elle était blanche, grasse, un peu courte peut-être, mais allongée en apparence par des doigts sans phalanges visibles et de beaux ongles ‘roses taillés en «pointe. Le pouce était plus long comparativement que les autres doigts ; signe de puissante volonté ; enfin la paume de la main était plus épaisse que l'on n’eût dû s’y attendre chez une femme contre laquelle son mari avait porté l’accusation de non-sensualité.
Mais pourquoi diable faisais-je toutes ces remarques auprès d’une créature qui, comme me l’avait dit son mari, n’était ni belle ni laide, quand bien souvent j’avais passé près des plus jolies femmes sans les remarquer?
Je m’assis avec un dépit visible, j’étais mécontent de moi.
Je me mis à manger comme un homme qui meurt de faim.
Tout en mangeant, je pensais à ce que m’avait dit Raoul de la gourmandise de sa femme, et je ne pus m’empêcherde jeter de côté les yeux sur son assiette.
Nous mangions des biftecks à l’anglaise, vulgaires mais excellents relevés de potage.
Au moment OÙ le domestique allait servir madame de Nérondes, je l’avais entendue dire :
— Est-ce qu’on ne m’a pas fait cuire un bifteck à part? on sait que je les aime très-peu cuits.
— Si fait, avait répondu le domestique; et voici celui de madame.
Il avait alors fait glisser sur l’assiette de sa maîtresse un bifteck plus épais, mais beaucoup moins volumineux que les autres. Madame de Nérondes l’avait vivement piqué de sa fourchette et fendu en deux d’un coup de couteau rapide qui en avait fait sortir un jus sanglant.
Alors je retrouvai chez elle ce singulier retroussement de lèvres que j’avais déjà remarqué le matin, retroussement de lèvres qui laissait voir ces dents blanches, fines et aiguës, prêtes à la morsure ou au baiser, et pour lesquelles il me semblait que le baiser devait être une morsure.
En même temps, les narines se dilataient avec une sensualité de panthère.
Raoul vit que je regardais sa femme de côté.
— Tu comprends, me dit-il, elle a peur d’engraisser à trente ans : — voilà pourquoi elle mange de la viande saignante.
— Ne me tourmente donc pas, Raoul. Je mange de
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la viande saignante parce que j’cn mange peu et que je la trouve plus savoureuse ainsi.
Et elle alla chercher du bout de la langue une goutte de sang qui s’égarait sur sa lèvre.
— Tais-toi, reprit Raoul ; tu manges de la viande saignante, parce que ton médecin t’a dit que jamais les animaux de proie, quadrupèdes ou oiseaux , n’étaient gras, témoins le lion, le tigre, la panthère, l’aigle, le milan, l’épervier, et comme la femme la plus douce a toujours un peu de l’instinct du chat, et que le chat, comme disent les Arabes, est l’éternument du tigre, tu t’os mise tout naturellement à manger de la chair crue.
Madame de Nérondes ne répondit rien, mais elle repoussa son assiette, sur laquelle restait la moitié de son bifteck.
Raoul s’aperçut do ce mouvement.
— Allons, mange donc, grosse bête ! lui dit-il ; ne vois-tu pas que c’est pour rire ?
— Et toi, ne comprends-tu pas que je te serais reconnaissante, surtout quand nous ne sommes pas seuls, de rire d’une autre personne ou d’un autre objet que moi ï
Raoul se leva, passa comme s’il voulait chercher que!([uc chose sur la table de service, et, quand il
fut derrière sa femme, la prenant tout à coup par le menton, il lui renversa la tête en arrière en lui disant :
— Allons ! tais-toij Georgine de mon cœur.
Et avec plus de brutalité que de tendresse, il lui appuya les deux lèvres sur la bouche.
L’œil demadame deNérondes jeta on éclairde haine en' même temps que, je ne sais pourquoi, je faisais un mouvement pour m’opposer à cette caresse trop conjugale ; ce rayon, pareil à celui qu’eût reflété une lame de poignard, me fixa sur ma chaise.
Raoul ne vit rien et revint prendre sa place.
Madame de Nérondes attira à elle l’assiette qu’elle avait repoussée et continua de manger, mais avec indifférence. Le côté sensuel avait complètement disparu.
Le dîner se continua assez silencieux. A l’entremets il y avait des écrevisses, au dessert des cerneaux.
La baronne mangea ses écrevisses avec la plus grande délicatesse, c’est-à-dire avec la fourchette, ce qui fit qu’après deux ou trois écrevisses, elle en eut assez.
Son mari la regarda eh haussant les épaules, néan moins il ne dit rien.
AU Lit de mort ui
Mais quand elle refusa de^ cerneaux qu’il lui passait avant d’en prendre, il n’y put tenir ;
— Tiens ! dit-H, je croyais que tu les adorais, les cerneaux; je t’en ai vu manger par douzaines !
— C’est vrai ; mais tu saisj on a ses jours où l’on aime et ses jours où l’on n’aime pas les meilleures choses; on est capricieuse, enfin, par cela seul que l’on est femme.
— C’est-à-dire que tu as peur de noircir tes jolis ongles roses passés au citron.
— Ne les aimes-tu pas mieux roses que noirs, et passés au citron qu’au brou de noix ?
— Moi ! que veux-tu que cela me fasse ?
— Vicomte, me dit-elle, passez-moi les noix.
J’aurai du moins les mains comme celles de ma cuisinière ; mais, comme je n’ai à plaire qu’à monsieur, et que la chose lui est égale...
Je tirai le saladier de mon côté.
— Madame, lui dis-je, permettez-moi d’être le conservateur des beautés que mon ami...
Elle m’interrompit et d’un ton de suprême commandement î
— Victor, dit-elle, les cerneaux !
Je m’empressai de les lui passer.
— Merci, monsieur, me dit-elle sèchement; et elle
118 AUHT DE MORT
SC mit à manger les cerneaux dont son assiette était couverte en femme qui apprécie l’âcre sapidité du verjus et de la noix réunis.
Le diner terminé, on apporta des rince-bouche.
Mais, au lieu de s'en servir comme nous, la baronne se leva.
— Merci, dit-elle au domestique. Monsieur aime les mains sales.
Et elle sortit.
Raoul, qui portait le verre bleu à sa bouche, s’arrêta à moitié chemin, et quand sa femme eut refermé la porte derrière elle, il le brisa sur le parquet.
— N’est-ce pas, me dit-il, que j’ai une petite femme bien aimable ?
— Mon cher ami,je n’ai pas l’habitude de me prononcer sur ces questions-là.
— Avec cela que tu as à te gêner avec moi !
— Alors, si je n’ai pas à me gêner avec toi, je te dirai franchement que je trouve ta femme douée d’une admirable dose de patience.
— Bon, voilà que c’est elle qui est patiente à présent! Et mol, que suis-je donc?
— Toi, tu es un des êtres les plus irritants que je connaisse.
— nîordiea ! te voilà comme au régiment, prenant toujours le parti...
— Des faibles, interrompis-je.
— Alors ma femme est faible?
— Sans doute, vis-à-vis de toi.
— Quand tu la connaîtras mieux...
— Je connais ta femme, que j’ai vue depuis ce matin, mieux que je ne te connais, toi que j’ai vu il y a sept ans pour la première fois. Combien de querelles as-tu eues au régiment pour tes taquineries !
— Dis-moi donc, est-ce que je n’en répondais pas de mes taquineries ?
— Si, nom d’un fichtre! tu as même eu cinq ou six duels pour elles ; mais tu ne peux pas te battre avec ta femme.
— Non ; mais il me prend parfois des envies de la battre !
— Ce ne sera jamais devant moi , n’est-ce pas, que ces envies-là te prendront?
— Pourquoi cela ?
— Parce que je te préviens que je suis trop gentilhomme pour voir battre une femme, fût-ce par son mari.
— Bon , voilà que tu crois, n’est-ce pas , que je
vais lui donner des coups de poing comme un cro-
cheteur.
— Je ne crois rien du tout ; — c’est toi qui me dis que tu as envie de la battre,
— Je dis cela pour plaisanter, quoique souvent la main me démange, je l’avoue.
Je me levai de table.
— Tu ne prends pas le café? me dit-ij.
— Si nous allions le prendre à l’air, cela me ferait plaisir ; j’ai besoin de respirer.
— Vous entendez, Victor, descendez le café et les liqueurs sur la table du jardin; et moi je vais t’aller chercher des cigares dont tu me diras des nouvelles.
Il sortit pour aller chercher ses cigares et je rentrai chez moi pour prendre mon bonnet de police jeté sur une chaise dans le cabinet de toilette.
A peine y avais-je fait quatre pas que je jetai un cri.
La porte de mon cabinet de toilette donnait sur la porte du cabinet de toilette de madame de Nérondes. ..
Les deux portes étaient ouvertes,
Madame de Nérondes, après avoir abattu le corsage de sa robe jusqu’à la ceinture , se rinçait la bouche avec un opiat rouge couleur de sang.
Elle venait, en outre, de se laver les mains jusqu’au
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coude ; l’eau ruisselait sur ses bras do marbre en bulles savonneuses.
A mon cri elle poussa la porte.
De même que je n’avais fait qu’entrevoir le bras, le pied, la jambe, je ne fis qu’entrevoir un sein d’une blancheur et d’une forme merveilleuses, emprisonné dans son corset.
Je mis la main devant mes yeux; c’était le jour des éblouissements.
Allait-elle se fâcher comme Diane surprise au bain ? Il me semblait qu’il y avait autant de sa faute que de la mienne.
. Pourquoi laissait-elle la porte de son cabinet de toilette ouverte ?
Elle me croyait à table avec son mari.
Était-elle irritée en refermant la f>orte ?
Non , il m’avait semblé la voir sourire, Je me trompais, une femme que l’on surprend à moitié nue ne sourit pas.
Mais quand ce quelle a montré est superbe?
Serais-je forcé de me ranger de l’avis de Raoul, qui disait, au milieu de bon nombre d’axiomes du même genre, que la pudeur chez les femmes n’était que le sentiment de l’imperfection?
En somme, comme il n’y avait plus rien à voir et
f[ue je ne voulais pas être soupçonné d’avoir vu, je refermai ma porte, je me coiffai de mon bonnet de police et descendis au jardin.
Raoul m’y attendait près de la table sur laquelle étaient dressés le café et les liqueurs. Je l’abordai avec un certain trouble dont il ne s’aperçut pas. Ma main tremblait en prenant le cigare qu'il m’offrait.
Le tort que j’avais vis-à-vis de lui était, cependant, bien involontaire, et je lui eusse raconté en riant ce qui venait de se passer qu’à coup sûr il en eût ri lui-même. Mais pour rien au monde je ne le lui eusse dit, ni sérieusement, ni gaiement, et si sa femme eût jugé à propos de lui en faire la confidence, je crois que je ne serais pas resté un instant de plus dans la maison. Il me semblait que, depuis le malin, je commettais, au détriment de mon ami, des vols bien involontaires qui, cependant, n’en étaient pas moins des vols.
Sous ce rapport, j’avais toujours été d’une susceptibilité ridicule, et, dans mes nombreuses aventures de garnison, j’avais toujours évité de me trouver dans cette humiliante situation d’un homme qui trompe un ami.
Dieu merci ! il n’y avait rien de pareil dans ma
position vis-à-vis de Raoul, et cependant ce n’était pas sans une certaine gêne, je le répète, que j’étais venu le rejoindre au jardin.
Nous achevions notre cigare, lorsque Victor vint, annonçant que les chevaux étaient à 1a voiture.
— Préviens madame, dit Raoul.
Cinq minutes après, la baronne, plus que jamais emprisonnée dans sa robe, et, de plus, enveloppée d’un grand cachemire des Indes, parut à la porte. Un voile attaché à son chapeau et retombant jusqu’à la poitrine empêchait de distinguer l’expression de son visage. Elle était irréprochablement gantée.
Je jetai mon cigare en l’apercevant.
— Allons, me dit Raoul, donne ton bras à la baronne •, je t’épargnerais bien cette corvée, mais madame ne peut pas souffrir le cigare, et le mien est si excellent que je veux le fumer jusqu’au bout. Victor (Victor était le nom du cocher), Victor, répéta Raoul, allez nous attendre à la porte de la grille, d’ici là mon cigarô sera fini.
Je m’approchai de madame de Nérondes, craignant quelle ne me refusât son bras, comme elle m’avait refusé sa main. Alors, sans insistance comme sans empressement, répondant froidement, mais gracieusement de la tête à mon salut, elle passa son bras
SOUS le mien. Nous primes à notre tour l’allée des tilleuls et compie, il y avait près de cent pas avant d’arriver à la grille , le baron en y arrivant avait achevé son cigare.
Nous montâmes en voiture ; Raoul me força de me mettre près de sa femme ; le cocher reçut l’ordre de nous conduire d’abord aux prés de Saint-Christophe, puis de faire le tour de la ville, de toucher au Poinsonnet, et de rentrer à Chàteauroux.
Les prés de Saint-Christophe, au milieu desquels coule rindre aux eaux si tranquilles lorsque le temps est beau, si vagabondes, si effarouchées lorsque les pluies lui apportent des courants de la Creuse qui la font déborder, sont la plus jolie promenade delà ville.
A Chàteauroux, on se promène sur les grandes routes; nous allâmes donc jusqu’à Saint-Christophe.
— Ah ! pardieu, dit tout à coup Raoul, toi qui es un croyant, voilà bien ton affaire ; tu occuperas tes moments perdus à écrire une histoire des miracles qui ont été opérés dans le Berry, et madame, que ses confesseurs successifs ont mise au courant de la chose, t’aidera dans ce précieux travail. N’est-ce pas, Georgine ?
Georgine ne répondit pas.
— Nous avons d’abord ici, continua Raoul, le miracle des grenouilles.
- Qu’est -ce que le miracle des grenouilles?
demandai-je pour dire quelque chose.
— Madame te dirait céla bien mieux que moi ; mais, puisqu’elle est, comme les grenouilles, frappée de mutisme, il faut que, tout indigne que je suis, je prenne la parole à sa place.
Donc,
Un jour que saint Martin se rendait à Levroux...
— Quel saint Martin, le pape ou l’cvèque ?
. — L evêque, pardieu ! le fameux saint Martin, le vrai saint Martin, l’évèque de Tours, je n’en connais qu’un... Un jour donc que saint Martin, accompagné de son fidèle compagnon saint Brice, se rendait au pèlerinage de Saint-Souain, ce qu’il ne manquait pas de faire chaque année, sa foi dans le saint martyr étant très-grande, il s’arrêta à Argy pour dire la messe. Mais les grenouilles des fossés voisins, qui étaient encore païennes, se mirent à coasser de telle façon que les nombreux auditeurs, le moment du sermon venu, ne pouvaient entendre un seul mot de ce que disait le saint. Alors saint Martin, qui tenait autant à être entendu que ses auditeurs tenaient à l’enlen-
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dre, pria saint Brice de sortir de l’église et d’ordonner aux grenouilles de se taire.
Saint Brice sortit de l’église au milieu d’un charivari effroyable; mais, tout à coup, sur son invitation, le bruit cessa, et saint Brice rentrant fit signe à son ami saint Martin qu’il pouvait parler.
Il va sans dire que saint Martin fit un si beau sermon, qu’à la suite de ce sermon tous ceux de ses auditeurs qui n’étaient pas encore chrétiens, se convertirent.
L’office terminé, les deux saints remontèrent sur leurs ânes, qui les attendaient à la porte, et s’acheminèrent vers Saint-Souain. Mais bientôt le saint se rappela qu’il avait quitté Argy sans rendre la voix aux grenouilles, et ne voulant pas qu’on l’accusât d’un abus de pouvoir, mem sur les pauvres animaux, il pria saint Brice, qui leur avait ordonné de se taire, d’attacher son âne à un arbre et de retourner sur le sien relever les chanteuses de leur pénitence. Quant à lui, pendant ce temps, il prendrait un peu de repos dont il avait besoin et, pour faire ainsi, il mit pied à terre, s’étendit sur l’herbe et s’endormit.
Avant de s’éloigner, saint Brice, qui ne savait que faire de son bourdon et de celui de son maître, en ])lanta un à la tète et l’autre aux pieds de saint Martin
puis, arrivé au bord des fossés d’Argy, il arrêta son âne et annonça aux grenouilles qu elles étaient libres de chanter. — Une d’elles, pour lui prouver que la voix lui était rendue ainsi qu’à ses compagnes, poussa quelques coassements et se tut. Depuis ce temps les grenouilles d’Argy sont restées muettes, ou, par déférence pour le saint, parlent si bas qu’on ne peut les entendre...
Mais làn'est pas leplus beau dumiracle. En revenant près du saint évèquede Tours, saint Brice trouva que les deux bourdons avaient pris racine et étaient devenus des arbres dont l’immense feuillage abritait le dormeur contre les rayons du soleil.
Saint Brice réveilla saint Martin, lui annonça que sa commission était faite et bien faite; tous deux remontèrent sur leurs ânes et continuèrent leur chemin, laissant derrièreeux, comme témoins de leur sainteté, es deux arbres qui ne furentcoupés qu’à la révolution de 93, qui coupa tant de choses , et que l’on appelait les arbres de Saint-Martin-le-Riche.
Quoiqu’il racontât toute cette histoire avec le ton railleur de l’incrédulité, je l’écoutais avec plaisir. Il 1 avait dit, en ma qualité de Breton, non-seulement j’aime ces naïves légendes des temps primitifs, mais encore Dieu m’est témoin que j’y crois.
La voiture s’était arrêtée pour donner au baron le temps de raconter son histoire. — Victor reçut l’ordre de retourner en ville et de nous conduire au Poinsonnet.
Lorsque cette course fut accomplie, la voiture s’arrêta devant une petite maison très-simple, mais ombragée par des arbres magnifiques.
— Tiens, me dit Raoul, ceci est notre rendez-vous de chasse. Je suis fâché de n’en avoir pas pris la clef pour te le faire voir. Rien n’y manque. C’était la retraite de mademoiselle Georgine, quand elle était jeune fille; c’est un cadeau que madame de Nérondes m’a fait le jour de ses noces. Pendant notre lune de miel, hélas ! il y a déjà longtemps de cela, nous
vînmes nous retirer ici comme deux tourtereaux. N’est-ce pas , Georgine?
Madame de Nérondes ne répondit pas.
— Et depuis?...
— Depuis, continua Raoul, sans être abandonnée, la maison a cessé d’être habitée et est devenue un simple rendez-vous de chasse. Nous y ferons plus d’un bon dîner, va, dans trois ou quatre mois, quand la chasse sera ouverte et que les feuilles seront tombées. — En ville, Victor, et arrêtez-nous au café du Théâtre, place Saint-Cyran.
Madame de Nérondes, qui n’avait pas dit un mot pendant toute la promenade, continua de garder le silence.
— Que vas-tu faire au café du Théâtre ? lui demandai-je.
— C’est le rendez-vous des officiers en garnison à Chàteauroux; tous nos anciens camarades du 7® hussards doivent être là ; j’y veux entrer, je suis curieux de savoir s’ils me reconnaîtront.
La voiture s’arrêta à l’endroit indiqué. A travers les carreaux couverts de vapeur, on voyait briller les tresses d’argent des officiers.
Je fis un mouvement. Raoul crut que j’allais descendre.
m AU LIT DE MORT
— Ne viens pas avec moi, me dit-il, ta présence rendrait la reconnaissance trop facile.
— Mon intention n’était pas de t’accompagner, lui dis-je; en t’accompagnant, je laissais madame seule à la porte d’un café, et ce n’était pas convenable.
Raoul sauta en bas de la calèche sans me répondre: je ne sais pas même s’il m’avait entendu.
11 entra rapidement dans le café.
Je me levai aussitôt,et pour laisser toute la place du fonda madame de Nérondes, je m’assis en face d’elle, sur le devant de la voiture, à la place que venait de quitter son mari.
J’étais, je l’avoue, fort embarrassé. Madame de Nérondes, je l’ai déjà dit, n’avait pas prononcé une parole de la soirée; écoutant ou faisant semblant d’écouter les bavardages de Raoul, je n’avais pas même eu l’idée de troubler sa rêverie.
C’était évidemment à moi de parler le premier. Il me semblait, à travers le voile de madame de Nérondes, voir ses yeux me regarder avec une expression railleuse.
— Serait-il indiscret, madame, lui demandai-je, de m’informer près de vous d’une chose ?
— Ue laquelle, monsieur?
— Du motif qui vous a fait refuser de me donner
votre main à baiser.
— Mais le seul motif est que vous ne me l’avez pas demandée, monsieur.
— 11 me semble que du moment où votre mari vous le disait?...
— Je n’ai pas d’ordres à recevoir de mon mari, du moins pour les choses de ce genre-là.
Ne sachant que répondre, je me contentai de m'incliner et je me tus.
Il se fit un moment de silence.
— Est-ce que cela vous a contrarié que je retirasse ma main? demanda madame de Nérondes.
— Beaucoup, je vous jure.
— Cela vous eût donc fait plaisir de me baiser la main ?
— Mais certainement.
Elle tira avec sa main gauche le gant de sa main droite. Le gant glissa avec une facilité qui prouvait qu’il entrait facilement.
La baronne me tendit sa main dégantée.
Je la saisis avec une telle avidité, que m’apercevant de la violence de ce mouvement, je crus devoir lui en demander pardon.
Puis, je portai sa main à mes lèvres.
— Votre main est non-seulement douce comme du satin, mais parfumée comme une fleur, murmurîii-je entre deux baisers.
— J’aime l’odeur de l’iris de Florence, me répondit madame de Nérondes, et j’en mets toujours dans mes gants.
Puis, tirant sa main d’entre les miennes qui, machinalement, essayèrent de la retenir, elle remit son gant avec la même facilité qu’elle l’avait ôté.
— ; Vous avez ce'qu’on appelle une main fondante madame; ce sont les belles mains.
— Il faut dire cela à mon mari, cher monsieur; alors il s’en apercevra peut-être.
— Silence, le voilà. ^
En effet, Raoul sortait du café et venait à nous.
— Ils m’ont reconnu ! ils m’ont reconnu ! s’écriat-il tout joyeux ; je reste avec eux à faire une bouillotte et à boire un verre de punch. En es-tu ?
— Tu sais que je ne joue ni ne bois ; d’ailleurs quelqu’un doit reconduire madame.
— Reconduis-la et reviens après.
— Veux-tu me faire grand plaisir ; donne-moi congé pour ce soir. Je suis fatigué et j’ai besoin de repos
— Bonne nuit, alors.
Puis, s’adressant à la baronne ;
— Serez-vous assez obligeante pour faire veiller quelqu’un, madame? Je rentrerai probablement tard et j’ai oublié la clef.
— Soyez tranquille, monsieur.
— Savez-vous ce que vous devriez faire? dit Raoul tout en se dirigeant vers le café et en s’arrêtant.
— Non, luivépondis-je.
— Le temps est superbe, vous devriez faire enqore une petite promenade avant de rentrer. -
— Merci, monsieur, répondit la baronne; moi aussi je suis fatiguée, et je désire revenir droit à la maison.
— Alors, bonsoir et bonne nuit, dit Raoul en s’acheminant vers le café et en y entrant.
A travers le voile noir de madame de Nérondes, je vis ses yeux lancer deux flammes.
— Au Colombier, dit-elle au cocher en se rejetant au fond de la voiture, sans me demander si je voulais reprendre ma place auprès d’elle.
Nous revînmes au Colombier sans échanger une parole.
La femme de chambre de madame de Nérondes et Victor, qui paraissait être plus particulièrement attaché à mon service, descendirent au bruit de la voi-
ture et nous attendirent sur le perron , chacun
tenant un bougeoir à la main.
— Désirez-vous prendre quelque chose, monsieur? demanda madame de Nérondes en entrant dans le vestibule.
— Merci, madame, lui répondis-je; je n’ai besoin de rien.
— Alors, monsieur, me dit-elle en riant, je vous dirai, comme nous disait tout à l’heure monsieur mon mari : Bonsoir et bonne nuit.
Nous montâmes l’escalier ensemble, elle éclairée par Louise, sa femme de chambre, et moi par Victor. Au haut de l’escalier nous nous séparâmes. La baronne entra chez elle, moi chez moi.
Un instant après, sa femme de chambre congédiée, je l’entendis, avec une satisfaction dont je ne me rendais pas compte, fermer les portes de son appartement sans excepter la porte de communication qui donnait de sa chambre dans celle de son mari.
D’où me venait cette satisfaction, il m’eût été impossible de me l’expliquera moi-méme; mais j'étais révolté de la brutalité avec laquelle Raoul parlait à sa femme, brutalité que rien ne provoquait. Madame de Nérondes n’était pas jolie et encore, sur ce point, je n’étais nullement de l’avis de son mari ; au con-
AU UT DE MORT ICô
traire, je trouvais dans son visage une attraction extrême ; madame de Nérondes n’étaitpas jolie, mais ce n'était pas une raison pour manquer à son égard aux plus simples règles de la courtoisie. Raoul pensait-il, par toutes les railleries dont il l’accablait à chaque instant, diminuer l’obligation qu’il lui avait de l’avoir fait millionnaire? Gomment ne comprenait-il pas que plus il relèverait de défauts chez sa femme, défauts qui au reste, à mon avis, n’existaient pas, plus il mettrait au jour cette cupidité qui , malgré tous ses défauts , lui avait fait épouser une femme , non point pour ses qualités, mais pour sa richesse?
Puis, je revenais malgré moi à cette appréciation qu’il avait faite de madame de Nérondes, en disant qu’elle n’était ni belle ni laide.
Et je le trouvais aussi injuste sur ce point que sur les autres; en réalité, au premier abord, c’était l’effet qu’elle m’avait produit; mais une femme qui avait ce regard-là, une femme qui avait la main que j’avais baisée, le bras, le pied, le bas de jambe que j’avais vus, la gorge que j’avais devinée en l’entrevoyant, cette femme, à coup sûr, était plus qu’une jolie femme , surtout pour un mari, maître do toutes ces fugitives beautés qui m’étaient appa-
rues et ayant la facilité de les apprécier mieux que je n’avais pu le faire.
Ce qui m’avait surtout frappé chez madame de Nérondes comme une beauté bien à elle et qui lui était toute particulière, c’était cette bouche sensuelle, aux lèvres retroussées, aux dents aiguës, qui mordaient si amoureusement dans les chairs saignantes. A coup sûr, cette bouche gardait à l’homme qu’elle eût aimé des morsures plus douces encore que des baisers.
Et c’était Raoul, ce railleur brutal et mal élevé, qui écrasait du poids de ses lourdes caresses toutes ces fleurs du jardin des voluptés conjugales, fleurs nerveuses comme la sensitive, frêles comme la bruyère, parlantes comme le myosotis !
Et au lieu de plaindre Raoul de ne pas mieux apprécier le trésor qu’il possédait. Je le prenais tout doucement en haine, me sentant, je ne sais pourquoi, plus de jalousie que de pitié pour lui.
Onze heures sonnèrent. J’étais rentré sous prétexte de me reposer, mais je sentais que je me mettrais inutilement au lit; à coup sûr je ne dormirais pas;
J’étouffais : j’avais besoin d’air; jamais je ne m’étais trouvé dans la singulière situation morale où j’étais.
Je mis bas ma pelisse et mon dolman, j’ouvris la fenêtre de ma chambre qui donnait sur le cimetière et ni’ y accoudai.
Quelle opposition, ma chère Marie, et comme à cette heure elle me frappe surtout, à cette heure où la porte du sommeil éternel est déjà entr’ ouverte pour moi; quelle opposition entre ces calmes cyprès , ces froides tombes, ces cadavres inanimés qui les habitaient, cette lumière glacée delà lune qui jouait sur les marbres, et cette chambre ardemment éclairée par cinq ou six bougies et habitée par un jeune cœur de vingt-cinq ans, bondissant sous les atteinte^ d’une flagellation inconnue et non ressentie jusque-là !
Ce qu’il y a d’étrange, c’est qu’il ne me vint même pas à l’idée que je pouvais être amoureux de Georgine. Georgine, si désirable qu’elle fût, n’étaitelle pas la femme de mon ami, et cette seule idée ne suffisait-elle pas à la rendre sacrée pour moi?
L’air frais de la nuit, la vue de ces tombes, le sentiment de tristesse qu’inspire celte vue aux âmes les moins poétiques, me calmèrent un peu. Cependant, trop agité encore pour dormir, je tirai un fauteuil près de la fenêtre; et j’écoutai là sonner lentement minuit au clocher de Saint-Martial dont le son ne peut
Cire comparé à nul autre son, puis à une ou deux églises des environs. Enfin les derniers frissonnements du bronze s’éteignirent dans le lointain, et tout rentra dans le silence.
Un bien-être charmant, plein de douces rêveries, avait succédé à mon agitation. J’avais perdu dans une somnolence qui n’élait ni la veille ni le sommeil toute idée de la mesure du temps.
Un coq chanta. Les mêmes horloges qui avaient sonné minuit sonnèrent une heure.
Mais cette interruption du silence n’eut sur moi d’autre influence que de me faire ouvrir les yeux, refermés aussitôt.
Le coq chanta une seconde fois, les cloches tintèrent de nouveau et, au même moment, la sonnette de la grille retentit énergiquement , les chiens aboyèrent.
C’était Raoul qui rentrait.
Par un mouvement dont il me fut impossible de me rendre compte, je m’élançai dans le corridor et tournai successivement le bouton de la j)orte de la chambre à coucher et du cabinet de madame de Nérondes.
Je ne m’étais pas trompé au bruit que j’avais entendu : elles étalent fermées toutes deux.
En revenant vers ma porte, je mis le pied sur quelque chose de doux. Je ramassai ce quelque chose : c’était un de ses gants que madame de Nérondes avait laissé tomber dans le corridor en rentrant chez elle.
Je le ramassai avec la sensation que doit éprouver un voleur qui s’empare d’une bourse bien garnie... Je le fourrai dans ma poitrine, refermai ma porte, et, pour échapper à la visite de Raoul , j’éteignis toutes mes bougies.
L’obscurité devait faire croire que j’étais couché et que je dormais.
Puis je me tins derrière ma porte, les deux mains appuyées sur mon gant et retenant ma respiration.
J’entendis bientôt dans l’escalier, puis dans le corridor, le pas alourdi de Raoul. Il demanda de mes nouvelles à Victor, qui lui répondit que j’étais immédiatement rentré dans ma chambre et que bien certainement je devais dormir.
Il entra dans la sienne ; un instant après, Victor en sortit en tirant la porte derrière lui.
Je me dis que, probablement, la tète alourdie par les fumées du punch, il allait se coucher et dormir.
Et alors je tirai de ma poitrine et je portai à mes
lèvres ce gant tout imprégné encore de cette douce
no AU LIT DE MORT
odeur d’iris qui parfumait la main que j’avais baisée.
Et ce gant me rappelait la main ; la main le bras; le bras la poitrine. Un nuage embrasé m’enveloppait, quand tout à coup je tressaillis.
J’avais entendu la voix de Raoul.
Je bondis jusqu’à ma porte, contre laquelle je collai mon oreille.
Il parlait dans sa chambre assez haut pour que je l’entendisse. Il voulait se faire ouvrir la porte de la chambre de sa femme, que celle-ci refusait obstinément de lui ouvrir, et frappait violemment contre cette porte.
Tout à coup le bruit cessa, la voix s’éteignit, je l’entendis sortir de la chambre sur la pointe du pied, suivre sur la pointe du pied le corridor et essayer successivement d’ouvrir la porte de la chambre et celle du cabinet de madame de Nérondes, donnant sur ce corridor.
Toutes deux, on le sait, étaient fermées.
Alors les supplications de la chambre à coucher firent place à la colère et aux menaces. Raoul parla en maître qui veut entrer dans la possession d’une chose qui lui appartient ; mais la colère fut inutile, les menaces échouèrent. Madame de Nérondes, bien barricadée chez elle, ne répondit même pas.
' 'Des propos si grossiers, des menaces si vulgaires étaient sortis de la bouche de Raoul, que j'avaisété sur le point de me montrer et d’intervenir ; mais j’eus sur moi-même la puissance de ne pas donner signe de vie.
Quel prétexte avais-je, en effet, moi, hôte de la maison, pour me mêler d’une querelle toute conjugale, surtout quand je vis que je n'avais pas à craindre ce que je craignais plus que tout au monde, ce qui m’eût mis hors de moi, ce qui m’eût rendu fou : c’est que madame de Nérondes ouvrît sa porte, cédant aux prières ou aux menaces de son mari.
Mais non , à ma grande joie, pas une des trois portes ne s’ouvrit ; et, en frappant du pied, en jurant, en heurtant du poing, le baron rentra chez lui.
Je m’endormis pressant le gant de Georgine contre mon cœur, dans les enivrements d’un amour encore inconnu et d’un triomphe dont je ne me rendais pas compte.
Il ne me vint pas même à l’idée que j’étais pour quelque chose dans le refus de madame de Nérondes de recevoir son mari.
Je me réveillai vers six heures. Tout le monde dormait encore à la maison, excepté mon hussard qui pansait mon alezan. Je lui ordonnai de le seller.
J’éprouvais le besoin de faire une promenade et de rafraichir ma tête aux brises humides du matin.
J’écoutai aux deux portes de madame de Nérondes, je n’entendis rien; j’écoutai à celle de Raoul, il ronflait à tout rompre.
Je descendis sans bruit et en tenue du matin, je sautai à cheval et me dirigeai vers la grille. Où allais-je aller? je n'en savais rien moi-même. Je no connaissais pas Chàteauroux, il était tout simple que je refisse la promenade que nous avions faite la veille. Je commençai donc par les prés de Saint-Christophe, puis je contournai la ville, puis j’allai au Poinsonnet, puis je rentrai à Chàteauroux.
Il était à peu près neuf heures du matin ; cinq ou six de nos officiers buvaient l’absinthe à la porte du café du Théâtre. Je m’approchai d’eux etdemandai des nouvelles de la soirée de la veille.
Raoul avait été reconnu , son entrée avait été saluée d’un hourra général ; on avait hu, on avait joue ; un de mes amis, le vicomte de Courseuilles, avait fait les honneurs de la soirée ; il avait perdu trois mille francs qu’avait presque entièrement gagnés Raoul.
Cela m’expliquait sa bonne humeur de la veille ; il n’eùt pas été si tendre s’il eût perdu.
Au reste, il avait invité tout le corps d’officiers à venir le voir et avait dit qu’il allait s’arranger de manière à recevoir une fois ou deux la semaine.
Courseuilles était riche. Il avait payé comptant, et Raoul avait emporté dans son gousset les deux mille cinq ou six cents francs qu’il avait gagnés.
Ces renseignements pris, je rentrai au Colombier. Raoul ronflait toujours. La baronne était éveillée, mais n’était pas encore sortie de sa chambre.
Elle s’était occupée de moi, avait donné des ordres à Louise pour qu’on me servît le chocolat dans ma chambre et que l’on m’annonçât le déjeuner pour onze heures.
A onze heures je descendis. Madame de Nérondes était déjà dans la salle à manger, surveillant la symétrie des fleurs et des fruits dont la table était couverte.
A sa vue, il me sembla que les cinq doigts du gant que je portais sur ma poitrine se raidissaient contre mon cœur.
La mise de la baronne était irréprochable; c’était
bien celle d’une maîtresse de maison chez eile dans
sa toilette du matin. Un rapide coup d’œil jeté sur
son visage me convainquit qu’elle n’usait d’aucun
de ces artifices de maquillage par lesquels les femmes
commencent habituellement leur journée. Aucune trace, non plus, n'indiquait la scène de la nuit; seulement le tour des yeux, légèrement bistré, faisait soupçonner que le sommeil n’était venu visiter que bien tard la couche de madame de Nérondes.
Elle me salua gracieusement et sans le moindre embarras, quoiqu’elle dût bien savoir que l’incident de la nuit ne m’était point inconnu.
Sur ces entrefaites, Raoul entra en sifflant un air de chasse ; il était visiblement embarrassé, non pas devant sa femme, mais devant moi. Le matin, en s’éveillant, son premier soin avait été de s’informer de ce que j’étais devenu. On lui avait répondu que, dés six heures, j’étais sorti à cheval.
Il avait le visage rouge, les yeux injectés; il vint à moi et me tendit la main.
— Je crois que j’étais un peu gris hier en rentrant, me dit-il ; en tout cas il parait que je n’y voyais pas bien clair et que je me suis trompé de porte. Je voulais absolument, à ce que m’a dit Victor, entrer chez madame au lieu d’entrer chez moi. Je vous demande pardon, baronne, si cette erreur, dont il faut accuser le punch du colonel d’Hauterivc, a troublé • un instant votre sommeil.
— Il n’y a pas de mal, monsieur, répondit la ba-
ronne; vous m’avez empêchée de dormir, mais vous savez que je ne dors pas toutes mes nuits. Veuillez vous asseoir, monsieur de Theïx. Je crois qu’il est dans vos habitudes de boirele matin, en mangeant, du thé au lieu de vin. Vous trouverez^ je l’espère, celui-fti bon : c’est du pekao à pointes blanches, il vient de la Porte chinoise et je l’ai fait moi-même.
Je tendis ma tasse à la baronne.
— Moi je déteste le thé, dit Raoul en se versant un plein verre de vin de Chablis.
Je voulus détourner la conversation et la porter sur un sujet que je savais agréable à Raoul.
— J’ai eu de tes nouvelles ce matin, lui dis-je; il parait que tu as été heureux hier?
— Est-ce que tu as vu le pauvre Courseuilles ?
— Non, mais j’ai vu Firmain, Ronncval, Rattier.
— T’ont-ils dit le coup que j’avais fait?
— Ils ne sont entrés dans aucun détail.
— J’ai fait un coup superbe, mon cher, un coup d’audace. Quoique tu ne joues pas à la bouillotte, tu^ la comprends?
— Assez pour apprécier le coup d’audace que tu as fait.
— J’avais trente en main. J’engage dix louis; Courseuilles tient, me relance de vingt-cinq ; je tiens.
Alors, sans attendre que je le relance, il abat un brelan de huit; j’avais perdu... « Pardon, cher ami, lui disje, vous oubliez que c’est à moi à parler. — Eh bien? — Eh bien, je fais mon tout. » J’avaisdeux mille francs devant moi. L’imbécile, qui m’avait montré ses trois huit, croit que j’ai un brelan supérieur, il m’allonge ses vingt-cinq louis... j’avais trente !
— Comme tu dis, c’est un coup d’audace.
— Tu n’aurais pas fait cela, toi ?
— Non, je l'avoue.
— Cela s’appelle jouer, hein ? fit Raoul enchanté.
— J’aurais cru que cela s’appelait autrement , dit froidement la baronne.
Raoul devint très-pâle et se leva.
— C’est-à-dire qu’à votre avis, fit-il, je suis un tricheur?
Madame de Nérondes ne répondit rien.
— Si c’était un homme qui m’eût dit ce que vous venez de me dire...
— Vous le tueriez comme vous avez tué le chef d’escadron Boyer, et cela vous en ferait deux sur la conscience, au lieu d’un.
Et avec unesupréme tranquillité, elle porta la tasse de thé à ses lèvres.
Quant à Raoul, exaspéré, furieux, il saisit son
verre pour le jeter à la tête de sa femme. Je lui arrêtai le bras.
— Laissez-le faire , monsieur de Theïx , dit la baronne. Un jour ou l’autre, il me tuera, et ce sera bien heureux pour moi. La mort vaudrait cent fois mieux que la vie que je mène !
Raoul poussa une effroyable imprécation et fit un mouvement pour se jeter sur elle.
Je le pris à bras-le-corps.
— Monsieur de Nérondes, lui dis-je en fronçant le sourcil, je croyais que vous étiez gentilhomme!
— Vous vous trompiez , monsieur de Theïx , fit la baronne en haussant les épaules. Et elle se retira lentement en jetant un regard de mépris sanglant sur son mari et d’indicible remerciment sur moi.
— Mais laisse-moi donc la tuer, l’exterminer, l’écraser sous les talons de mes bottes ! s’écria Raoul en essayant de se dégager de mon étreinte.
— Vous ferez tout cela quand je n'y serai plus, monsieur le baron ; mais il ne sera pas dit que, devant moi, un homme qui a porté l’uniforme du 7® hussards am’a levé la main sur une femme, surtout lorsqu’il a la croix de la Légion d’honneur à son habit.
Je le lâchai.
— André, dit-il, si ce n était pas toi 1
— Oh ! ne vous gênez pas.
— Et si tu n’étais pas mon hôte !
— Dans une heure je ne le serai plus.
Il me laissa faire quelques pas vers la porte de la salle à manger, puis courant à moi et m’arrêtant ;
— Ce n’est nas sérieux, la menace que tu me fais?
— Laquelle?
— De t’en aller.
— Si sérieuse, que je m’en vais.
— Si tu t’en vas, je la tuerai.
— Tue-la, mon cher ; les tribunaux sont là pour venger, quand ils ne peuvent pas prévenir.
— Mais toi aussi, tu veux donc m'exaspérer!
Et il se prit les cheveux à pleines mains.
J’eus pitié de lui.
— Voulez-vous que je vous dise ce que vous avez de mieux à faire, Raoul ?
- Dis.
— Tenez, voilà votre cheval qu’on vous amène... — Eh bien ?
— Sautez dessus, faites trois ou quatre lieues à travers la forêt, cela vous calmera.
— Mais je te retrouverai ici, à mon retour?
— Soit ; seulement nous ferons nos conditions.
— André, je te jure que je suis l’homme le plus malheureux de la terre !
Je haussai les épaules.
— Oui, oui, malheureux! répéta Raoul. Tiens, — il n’y a qu’à toi que je puis dire cela, — tu crois que je la déteste, cette femme!
— Quelle femme?
— Pardieu ! la mienne.
— Mais il me semble...
— Eh bien, pas du tout : je l'aime, je l’adore, je ne peux pas me passer d’elle ; et si j’ai été si emporté ce matin, c’est que cette nuit..
— Cette nuit tu étais ivre.
— Eh ! mon cher, ivre ou non, c’est la même chose !
— Comment ?
— Il y a plus d’un an qu’elle ne m’a laissé entrer dans sa chambre.
Un nuage passa sûr mes yeux, je crus que j’allais me trouver mal.
— D’abordj’ai pensé qu’elle avait un amant, continua Raoul; mais tu sais, en province, c’est bien facile de s’assurer de ces choses-là. Non ; j’aurais voulu qu’elle en aimât un autre, je l’aurais égorgé et j’aurais bu son sang jusqu’à la dernière goutte...
— Oh çà ! mais tu es jaloux comme Othello, mon cher.
— Othello... Othello... jalousie de théâtre ! Oh! je les trouve drôles , les Othello et tes Orosmane, quand je compare ce qu’ils souffrent à ce que j’ai souffert !... Vois-tu, cette femme, André...
— Ah ! mon cher, garde pour toi tes secrets d’alcôve.
— Eh bien, je m’en vais ; mais en mon absence, vois-la ; dis-lui que quand elle a été partie, je t’ai dit que je l’aimais ; que je t’ai dit qu’il ne tenait qu’à elle de me rendre doux comme un agneau ; dis-lui que je t’ai avoué que je ne pouvais me passer d’elle, et que si elle veut redevenir ma femme; — plus que ma femme, ma maîtresse! — je lui demanderai pardon à genoux, devant toi, devant qui elle voudra, devant le monde entier. Fais cela pour moi, dit Raoul, et tu m’auras sauvé la vie à moi, et peut-être à elle... Au revoir, au revoir...
Et il sortit comme un fou, sauta du perron sur son cheval qu’il faillit renverser de la secousse, lui mit les éperons dans le ventre et disparut au tournant de la grille.
Vous comprenez, Marie, dans la disposition d’es- ' prit ou plutôt de cœur où je me trouvais, combien j’étais peu disposé à aller plaider la cause de Raoul près de sa femme. Mais cette nouvelle conCdence était un motif de plus pour me faire quitter la maison. Connaissant Raoul comme je le connaissais,' ayant vu de madame de Nérondes ce que j'en avais vu, il était facile de deviner que tout ce drame conjugal finirait par quelque effroyable catastrophe. Je ne voulais pas y être mêlé, et il n’y avait qu’un moyen pour cela, c’était de m’en aller au plus vite.
Mais, m’en aller, c’était ne plus la voir, et c’était
en songeant à cela seulement que je commençais à
comprendre combien sa présence m’était nécessaire. . . Je l’aimais donc, cette femme ?
Si je l’aimais, raison de plus pour m’éloigner, et cela le jour même, sans perdre une heure, une minute, une seconde...
J’appeliH mon hussard. ^
— Bernard, lui dis-je, nous gênons le baron, quoiqu’il ne veuille pas nous le laisser voir ; préparez tout, pour que dans une demi-heure tout soit prêt.
Bernard secoua la tête.
— C’est fâcheux, dit-il, la maison était bonne.
Puis, tordant sa moustache d’un air vainqueur :
— Cela fera de la peine à mademoiselle Louise ; mais vous êtes mon capitaine , et mademoiselle Louise n’est que mon brigadier.
Je laissai Bernard s’apitoyer sur le sort de mademoiselle Louise, et je montai vivement l’escalier qui conduisait à ma chambre ; j’en fermai la porte sur moi et j’allai à mon cabinet de toilette.
La première chose que je iis fut de tirer de ma poitrine ce gant qui la brûlait et de l’appuyer sur mes lèvres. J’emporterais donc quelque chose d’elle, quelque chose que je pourrais presser sur mon cœur !
Puis, le tenant entre mes dents pour m’enivrer de
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son odeur, je tirai mes habits de Tarmoire et m’apprêtai à les remettre dans la malle d’où je les avais • sortis la veille.
, En ce moment, la porte de mon cabinet de toilette s’ouvrit et la baronne parut, vêtue de cette même robe de chambre bleue dans laquelle je l’avais vue pour la première fois la Veille.
Mon étonnement fat tel que je poussai un cri. Je pris son gant que je tenais à ma bouche et le fourrai dans ma poitrine. '
Son visage avait une expression étrange, avec ses yeux fixés, ses narines dilatées, ses lèvres frémissantes.
•— Que me rapporte Louise, dit-elle, que vous partez î
Je lui montrai mes habits tires de l’armoire et ma malle ouverte : je ne pouvais parler.
— Mais je ne veux pas que vous partiez, moi, dit-elle.
Je fis un effort pour rétrouver la parole.
— Pourquoi? lui demandai-je.
— Pourquoi !... parce que vous m’aimez et que je • vous aime.
Et d’un seul bond elle fut près de mol, d’un seul mouvement elle m’enveloppa le cou de son bras,