SOI
dans de grandes circonstances ou en réponse aux miennes. Ce qu’elle m’avait dit de l’affaiblissement de mon père me revint à l'esprit, et j'ouvris la lettre ' en tremblant. .
Mon père se mourait et voulait me voir avant sa mort.
Avec le caractère bien connu de mon père, c'était plus qu’un désir, c’était un ordre. Puis, moi-méme, moi, dans le cœur duquel un profond respect avait remplacé l’amour filial qu'avait empêché, non pas de naître, mais de grandir, sa sévérité ; moi, pour tout au monde, je n’eusse point voulu ne point lui dire adieu sur cette terre, malgré ma ferme conviction de le revoir un jour au ciel.
J'annonçai à Georgine la nouvelle de mon départ pour le lendemain; c’était notre première séparation.
Elle ne fit aucune objection , mais de grosses larmes coulèrent le long de ses joues.
— Va, me dit-elle, et reviens vite; mais d'ici là, donne-moi tous les instants dont tu pourras disposer.
— D’ici là. lui dis-je, je voudrais pouvoir te donner mon àme et ne la reprendre qu’à mon retour.
— Songe que je ne vis que depuis un mois, et • que sans toi je meurs !
— Prends garde, lui dis-je avec un sentiment de
(erreur, tu vas me faire désirer la mort de mon père !
Et je m’éloignai d’elle rapidement»
- Elle m’arrêta.
— Veux-tu passer deux bonnes heures avec moi î me demanda-t-elle la bouche entr'ouverte et les yeux ardents.
— ^ Je le crois bien... lui répondis-je.
— Trouve un prétexte pour sortir.
— Il est tout trouvé : mon congé à aller chercher chez le colonel.
— Alors, tout va bien ; sors aussitôt après le déjeuner, et, ton congé signé, viens droit au Poinsonnet.
— Qui m’ouvrira ?
— Toi-même ! Tu tourneras le bouton, tu entreras, tu refermeras la porte, tu pousseras les verrous, tu monteras au premier.
— Et là?
Elle me jeta ses bras autour du coü et m'appliqua sur les lèvres un de ces terribles baisers dont elle semblait avoir trouvé le secret.
— Voilà ma réponse, dit-elle.
Et elle s’enfuit dans sa chambre.
' J’allai tout chancelant m’appuyer au mur, et', au bout d’un instant, je descendis.
■» Raoul était aux écuries, inspectant ses chevaux,
Il allait faire une course aux environs avec Courscuillcs et Firmain.
Sans doute Georgine était au courant de ce projet, quand elle m’avait offert d’aller la rejoindre au Poinsonnet.
Raoul s’informa quand et comment je partais.
Je lui dis que je comptais partir le lendemain et en diligence.
Tu es fou, mon cher, dit-il; tu mettras six jours pour aller d’ici à Saint-Pol ! Vas en poste, en trente ou quarante heures tu en verras le jeu.
— Je n’ai pas de chaise de poste et je n'ai pas envie de changer de cabriolet à chaque station.
Il alla droit à une voiture recouverte d’une toile. ■ — En voilà une chaise de poste , dit-il, et une bonne. Victor va voir s’il n’y manque rien et demain, à neuf heures du matin, les chevaux y seront. De cette façon, tu suivras la ligne droite, tu n’auras pas à t’inquiéter des correspondances; pas question de Voisins désagréables, de vieillards quinteux, de nourrices avec leurs marmots ; tu pars quand tu veux, tu reviens quand il te plait, lu es ton maître enfin. Eh ! mon cher, un homme qui va hériter de dix-huit cent mille francs ne doit pas voyager comme un pleutre ! ,
SM
— Tais-loi, ne parle pas d’héritage.
— C’est convenu, tu prends la calèche.
— Cela ne te gêne pas?
— Nous en avons deux autres ; veux-tu venir promener avec nous à Busançais? cela te distraira. '
— Non, j’ai à m’occuper de mon congé et de mon départ ; tu comprends, j’aime mieux ne pas être distrait.
Je mentais : une distraction impie m’attendait, au contraire, au Poinsonnet.
Tout se passa comme l’avait arrangé d’avance ’Georgine. On déjeuna; Firmain et Courseuilles vinrent prendre Raoul ; tous trois partirent à cheval pour Busançais, et moi je sortis pour aller prier le colonel d’Hauterive de me signer mon congé.
Je l’avais prévenu ; il m’attendait de jour en jour.
— Je vous ai signé un congé de trois mois, me dit-il ; vous ne savez pas quel temps peuvent prendre les affaires de succession ; si vous nous revenez plus tôt, vous serez le bienvenu; si vous deviez revenir plus tard, prévenez-moi.
Le comte d’Hauterive m’aimait beaucoup et me citait toujours comme exemple aux autres ofGciers. Il prétendait que c’était moi qui lui succéderais un jour au commandement du T hussards.
— Le régiment ne pouvait pas m’échapper, me disait- il toujours.
Il me remit mon congé ; nous nous embrassâmes et je sortis.
J’avais dit à Bernard de venir m'attendre à la porte du colonel avec mon cheval et le sien ; je sautai en selle et en dix minutes je fus à une petite auberge située à cent pas de la forêt.
Je dis à Bernard que j’avais donné là rendez-vous à un ami, et je le renvoyai avec les deux chevaux.
Je demandai une bouteille de bière ; j’en bus un verre, et quand Bernard fut hors de vue avec les deux chevaux, je pris ma course vers la forêt.
J’arrivai à la porte du Poinsonnet sans être vu ; je doutais que Georgine eût eu le temps de m’y précéder, mais la porte en cédant me prouva que j’étais dans l’erreur. Je poussai les verrous, comme elle me l’avait recommandé, et je m’élançai vers la maison. En arrivant au premier étage, je sentis tomber sur moi une avalanche de soie et de dentelles, avalanche vivante qui m'enveloppa, me poussa, m’entraina dans une charmante chambre à coucher dans laquelle deux fenêtres ouvertes laissaient pénétrer les branches d’un immense jasmin et d’un rosier gigantesque dont les fleurs parfumaient l’appartement.
AÜ LIT DE MOIIT
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Du même mouvement dont elle m’avait poussé d'un bras dans la chambre, elle avait de l'autre fermé la porte.
Elle m’avait offert deux heures, nous en primes quatre et nous fûmes obligés de contrôler nos montres l’une par l’autre, pour en arriver à nous convaincre qu'il serait imprudent de ne pas rentrer, et en toute hâte encore.
Celte femme avait la lerriblê puissance que l’antiquité n’avait accordée qu’à un fleuve de l’enfer : celle de faire oublier.
Je sortis le premier; Georgine me promettant d’être à la maison aussitôt que moi.
Je ne perdis pas une minute, je pris ces petits che- , mins que les piétons prennent à travers champs ; j’arrivai au Colombier en vingt-cinq minutes tout au plus.
J'y trouvai Georgine ; elle m’avait devancé : cette femme avait des ailes de rechange, les unes d’ange, les autres de démon.
Raoul avait dit en partant que ces messieurs dînaient au retour avec lui. Georgine avait donné ses ordres en conséquence; elle rapportait en outre des fruits magnifiques: si, par hasard, une bouche indiscrète parlait de sa sortie, c’étaient ces fruits quelle était allée chercher.'
Nulle femme n’avait l’art de dissimuler comme Georgine et de préparer des excuses à tous les événements.
Vers cinq heures, ces messieurs revinrent de la , promenade.
Ce ne fut qu’au dernier moment que je me décidai à descendre. La sueur me venait au front chaque fois que j’étais obligé de donner la main à Raoul. ,
On se mit à table; madame de Nérondes fit les honneurs du diner en parfaite maîtresse de maison.
J’entendiSj après le dîner, Firmain et Courseuilles qui faisaient des compliments à Raoul sur madame de Nérondes, qu’ils ne connaissaient pas.
Raoul les reçut avec un sourire dont moi seul pouvais comprendre l’expression,
En effet, Gcorgine avait tout fait pour être belle.
— Vous avez été charmante, lui avais-je dit en nous levant de table. •
— Je veux que tu me regrettes, avait-elle répondu.
Oh! oui, je la regrettais; oui, je me demandais comment j’allais vivre sans cet enivrement de toutes - les heures qui m'enveloppait depuis uq mois.
Comment avais-je vécu quand je ne la connaissais pas encore ? je ne m’cn souvenais pas.
A neuf heures, ces messieurs se rendirent au café;
nous étions libres jusqu'à deux heures du matin..
Oh ! comme les heures de liberté nous dédommagèrent des heures de dissimulation !
Au moment de nous quitter, nous nous approchâmes de la fenêtre donnant sur le cimetière; i) faisait un clair de lune magnifique.
Nous vimes une ombre se mouvoir parmi les arbres.
Nous nous demandâmes qui pouvait hanter le cimetière à cette heure; j’ouvris la fenêtre.
L'ombre entendit le bruit de cette fenêtre qui s’ouvrait et se retourna de mon côté.
Georgine s’effaça derrière moi.
— Qui êtes-vous? criai-je, et que faites-vous à cette heure dans le cimetière.
— Je suis le fossoyeur, répondit l’ombre, et je creuse une fosse ; je n’ai pas eu lè temps dans la journée, j’étais de noce.
Je refermai la fenêtre ; il me semblait que le souffle froid et fétide du sépulcre avait passé sur nous.
Je me laissai tomber sur une chaise.
— Qu’as-tu? me demanda Georgine. Ne sais-tu pas que ces agents de la Mort font presque toujours, comme la Mort elle-même, leur besogne la nuit?
— C'est un. sombre présage que cette fosse ou-> verte au moment où nous nous quittons.
— Demain elle sera fermée sur celui qu’elle attend, et ce n’est ni l'un ni l’autre de noos... Que nous importe le reste du monde!
En ce moment, les chiens tirent entendre leurs aboiements.
Ceorgine se jeta dans mes bras.
— Qui sait si je pourrai te dire adieu demain comme je le voudrais ; c’est à partir de ce moment ' que nous nous séparons véritablement. Adieu, adieu,' adieu !... Reviens vite !
Je n’eus pas la force de lui répondre autrement que par des caresses.
• Nous entendions la voix de Raoul sur le perron, quand elle s'élança dans son cabinet de toilette , et que je refermai le mien.
Je ne dormis pas: aussitôt que je fermais les yeux, je voyais cette fosse ouverte au pied de mon lit, et la chanson des fossoyeurs d’Hamlet me revenait à l’esprit.
Au jour, cependant, je m’endormis bercé par le lugubre refrain ! «
' Georgine ne s’était point trompée : le lendemain Raoul ne me quitta point, sous prétexte d’aider à
mes préparatifs de départ; à neuf heures, les chevaux do poste arrivaient et on les attelait à la voiture.
,C’est là que j’étudiai la puissance admirable que les femmes ont sur elles-mêmes.
, Pas un muscle du visage de Georgine n’indiquait ni l’impatience ni le regret; elle veillait en souriant à ce que les poches delà voiture continssent, en fruits,' en provisions de hquçhe et en vins, tout ce qui pouvait m’être nécessaire pendant la route.
Enün, le moment vint do partir; j'étais loin d’avoir sur moi çe pouvoir que Georgine avait sur elle. Heureusement, — comprenez-vous, Marie, combien ce mot heureusement est odieux , — heureusement j’avais un prétexte, la cause même de mon voyage,
Je fis mes adièux’à Raoul et à madame de Nérondes et j’allais monter en voiture sans avoir le courage de les embrasser, lorsque Raoul, me tendant les bras, me dit avec une intonation de tristesse peu naturelle à sa voix : .
— André , . est-ce que tu n’oublies pas quelque chose?
Je me jetai dans ses bras en pleurant.
— Voyons, me dit-il, sois homme!
Aveugle! aveugle ! aveugle qu’il était!
Je restai un instant à sangloter dans ses bras.
— Allons, dit-il, embrasse ma femme , et pars !
Je me tournai du côté de Georgine ; son visage
était inquiet, m*ais calme; mes explosions de sensibilité lui donnaient le frisson.
Je la pris dans mes bras au moment où Raoul se détournait pour essuyer une larme, ce qui lui donna le temps et de me donner qn baiser et de me dire à l’oreille :
— Je suis ENCEINTE !
J’étouffai un cri ; je fis en chancelant comme un homme ivre les trois pas qui me séparaient de la voiture; je montai dedans je ne sais comment : je tremblais de tout mon corps. Je criai au postillon :
— Roule de Tours !
Et je me sentis, sans revoir ni Raoul ni Georgine, emporté au grand galop de deux vigoureux chevaux.'
J’avais la tête enfoncée dans mes deux mains, non • plus pour cacher mes larmes, mais le bouleversement de mon visage.
, Ces trois mots qu’avait murmurés Georgine retentissaient à mon oreille comme le glas de notre bonheur. ,
En effet, un pareil événement, dans la situation où nous nous trouvions, ne présentait que deux issues possibles.
Un rapprochement avec son mari, et alors je sentais que non-seulement je ne l'aimerais plus, mais encore que je la prendrais en exécration.
Ou la fuite, l'expatriation, l’exil.
Mais alors , quelle était ma situation vis-à-vis de Raoul? non-seulement celle d’un traître, mais encore d'un lâche I
Ï1 me fallait quitter le régiment, perdre ma car-
rière, mon avenir; plus que tout cela, mon honneur !
Ne serait-ce pas bien plus tôt fait et bien plus simple de me brûler la cervelle ?
Quant à ce dernier parti, il serait toujours temps d'y recourir.
Mais du premier coup d’œil jeté sur notre situation, j’entrevis son double horizon jusqu’à ses extrêmes limites. '
Ce fut alors seulement que je compris combien j'aimais cette femme et quel ascendant terrible elle avait sur moi.
Avec un amour moindre que le mieh, cette situation que ma jalousie d’un côté, ma délicatesse de l’autre, poussaient fatalement vers une sanglante pé 7 ripétie, se dénouait de la façon la plus Vulgaire et, selon toute probabilité, à la grande satisfaction de Raoul.
Aux trois mots qu’elle m’avait dits tout bas, je n’avais qu’à répondre ces six mots ;
— Tire les verrous de ta porte !
Mais je me serais plutôt coupé la main droite que de les écrire.
L'adultère envisagé à ce point de vue, est le plus bas, le plus lâche, le plus immonde de tous 1^ crimes.
En supposont qu’il soit excusable, il ne l’est qu’en n’écartant aucun des dangers qu’il traîne après lui.
C'était donc dans ces conditions que je devais l’accepter; j’ayais. commis la faute, je ne devais pas fuir le châtiment. ,
Mais elle! elle! elle î
Elle qui m’avait dit cela sans pâlir, de sa voix ordinaire, la bouche souriante. ‘ . -
. EsUl donc vrai que la femme pe.se fait pas une idée exacte du danger, ou qu’elle sait mieux l’affronter que nousï . ,
Cet orage gronda dajis ma tête le long de la roum; à chaque relais de poste, je voulus descendre et lui écrire. - , . . , . ^
Mais que lui écrire ? Je n’avais dans le cen^eau que des idées brisées. .
J’arrivai à Saint-Pol, ayant, Dieu me le pardonne!presque oublié la cause qui m’y amenait. ■
Il ne fallait rien moins que la vue de mon père couché, pàlé, mourant, pour chasser, par la vue du malheur présent, les appréhensions du malheur à " venir. . . ,
Dieu me fit cette grâce, quand j’enlendis.la voix de mon père. . - ■ , ’
— C’est toi, mon enfant ï
Di
Au LIT DE MOÏlt 215
" ' Et lorsque â génoux près de son lit , je sentis sa main s’appuyer sur mon front, j’oubliai tout.
— O mon père i mon vénéré père, m'écriâi-je, il y a bien longtemps que je ne vous ai vu ! Pourquoi ne suis-je pas resté près de ‘ vous â imiter votre ‘.exemple et à vivre selon le cœur de ftieu?
Et je me mis à sangloter comme un enfant. ■ ’
Mais, hélas 1 mes larmes , que l'on attribuait à la douleur filiale, avaient une source îhavoùable et cachée. - '
Et cependant , .près de ce vieillard mourant et' bénissant, peut-être eussé-je pris la résolution de ne pas aller plus avant dans le crime si, au point où il en était, lé crime n'eùt pas été irréparable.
Ma sœur me l’avait dit mon père s’éteignait ; il ne mourait pas d’une maladie , il mourait dé la vie qui s’en allait.
Je passai la nuit près de lui ; vers onze heures il avait exigé que je me retirasse dans ma chambre ; j’avais fait semblant de lui obéir, mais, au lieu de m'éloigner, je m’étais assis sans bruit dans un fauteuil d’où je pouvais voir, à la lueur de la veilleuse iqui éclairait l'alcôve, en laissant le reste de l'immense chambré dans robscurité, d’où je pouvais, dis-je, voir la partie supérieure de son corps et particulière-
meot sa tète pâle et amaigrie , à laquelle ses cheveux blancs comme la neige faisaient une auréole d’argent.
De temps en temps, ses yeux se fixaient au plafond, comme si à travers le plafond ils pouvaient voir le ciel ; ses lèvres s’agitaient en priant et ses deux mains se soulevaient d’un mouvement égal, mais bientôt retombaient lassées à sa droite et, à sa gau- ' che. . > , < ■ ,
11 était évident que ce mourant ne craignait rien, ne demandait rien , ne regrettait rien, et mourait de < la mort du juste^ appuyé sur Tespérance et sur la foi, • - . ,
, — Oh ! me disais-je, telle ne sera pas ma mort...
' et telle elle n’est point, en effet.
Il passa ainsi la nuit Sans souffrance, sans besoin, dormant à courts intervalles, priant dés qu’il se réveillait.
Je restai toute la nuit les yeux fixés sur lui *, il me semblait que la vue dé cette mort sereine et douce calmait l’orage de mon esprit. ,
J Au jour seulementj je m’endormis. ,
■ En me réveillant, je trouvai une lettre que ma sœur avait posée sur mes genoux. . ,
' ’ Je tressaillis... un frisson me passa dans les veinés... je reconnus son écriture.
Je me retrouvais en face de la réalité que le sommeil avait un instant écartée de moi.
Je sortis pour lire cette lettre; il me semblait que la lire où j’étais, c’était profaner la chambre mortuaire.
Cette lettre, je l’ai brûlée avec toutes les autres; mais elle s’est si cruellement et si profondément gravée dans ma mémoire, que je puis vous la dire d’un bout à l’autre sans y changer un seul mot.
La voici :
t II y a déjà quelques jours, mon cher André, que j’ai acquis la certitude du fait que je t’ai annoncé seulement au moment de te quitter. Je me doutais de l’effet que te produirait cette nouvelle et je voulais laisser au temps, à l’éloignement, au silence et à la solitude, de te conseiller.
» Que faire ? mon droit se borne à te poser cette question : je t’appartiens à l’heure qu’il est bien plus que je n’appartiens à mon mari ; c’est à toi de me donner tes ordres : quels qu’ils soient, je n’y ferai aucune objection, j’obéirai.
» Seulement, si l’ordre que tu me donnes est celui que donneraient à leur maîtresse onze amants sur douze , ne reviens jamais à Chàteauroux et évite de
me revoir jamais; je ne veux pas rougir, devant le
seul homme que j’aie aime, du double ihépris qu’il aura pour moi tt que j’aurai pour lui.
« Si; au contraire, tu me dis : « Laissons tout au hasard et à la volonté do Dieu... » alors, reviens â Chàteauroux aussi vite que tu pourras , aOn de prendre nos mesures pour la vie à venir.
» Partout où nous serons, nous serons riehes, puisque tout en laissant à M. de Nérondes les deux cent quarante mille francs que je lui ai reconnus , il nous restera à chacun quarante mille livres de rente. Cette égalité dans nos fortunes, et dans des fortunes qui sont bien à nous, est un grand bienfait de la Providence ; non pas que j’eusse rougi de recevoir de toi ; mais je te connais, André, tu mourrais de faim plutôt que de manger une bouchée de mon pain.
» Je crois, au reste, qu’il n’y a que ces deux issues à notre situation ; en connais-tu une troisième?
» Tu sais que j’attends une lettre de toi poste pour poste.
ï Je n’ai pas besoin de te dire que je t’aime et que cet amour durera autant que ma vie.
» Ta Georgine. *
a P. S. Tu sais que tu peux adresser ta lettre poste restante, à ma femme de chambre , Louise Dubois. »
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Je lui répondis à l’inslant :
» Tout,, chère Georgine, à l’exception de l’infamie que tu crains et que j’abhorre, infamie qui nous rendrait indignes de mourir de sa main.
» J’ai encore la tête trop troublée pour m’arrêter à aucun projet ou te donner aucun conseil; mais ce que je sais, c’est qu’aussitot que je le pourrai, je serai près de toi pour prendre une résolution.
» Hélas ! ce ne sera pas la vie de mon pauvre père qui prolongera de beaucoup mon absence.
» Écris-moi, j’ai besoin de tes lettres si fermes et si viriles pour faire de moi un homme.
» Et moi aussi je t’aime et t’aimerai, jusqu’à la mort et dans la mort.
> André. »
« Oh ! cette fosse ouverte et qui au moment de mon départ n’était pas encore fermée! lequel de nous trois attend-elle le premier? S’il y en avait eu deux , au moins ! »
J’envoyai la lettre et je me sentis plus calme ; en relisant celle de Georgine, j’y trouvais une fermeté qui me faisait honte.
Puis, quand un malheur est devenu fatal et absolu, quand ce malheur ne peut s’éviter, on s’ha^ biiue à le mesurer en le regardant.
Le condamné s’habitue bien à l’idée de la mort.
Je rentrai, et j’allai m’agenouiller près du lit de mon père.
— Je crois que ce sera pour ce soir, me dit-il tranquillement.
Je lui pris la main et je la lui baisai.
— 0 mon père, mon cher père! m’écriai-je.
Il me regarda avec étonnement ; je ne l’avais jamais appelé que monsieur le comte.
— Excusez-moi, lui dis-je.
11 me toucha la joue de la main comme il eût fait à un enfant :
— André , me dit-il , il faudra faire prévenir M. le curé de Saint-Pol. Je me suis confessé hier, comme devait le faire un bon chrétien, et j’ai reçu l’absolution de mes péchés ; mais il reste d’autres cérémonies mortuaires à accomplir, et un homme de notre nom ne peut se présenter devant Dieu que muni de tous les sacrements, comme il ne se présentait devant le roi qu’armé de tous ses titres de noblesse ; je ne veux pas plus de chicanes à la porte du paradis, que nos aïeux n’en avaient à la porte du Louvre.
— Vous serez obéi, monsieur le comte.
— Appelle-moi ton père, je te le permets. Ta mère
était une sainte femme, André ; j’ai été parfois un peu rude pour elle, comme pour tout le monde; c’était mon caractère, je vais la retrouver, elle me pardonnera.
— Ainsi, excusez-moi, mon père, mais je suis encor faible de croyance ; vous croyez fermement que vous allez revoir ma chère bonne mère ?
— Je l’ai revue cette nuit.
Je tressaillis, il continua.
— Je t’avais ordonné d’aller te reposer, André; au lieu de m’obéir, tu t’es assis dans le grand fauteuil qui est près de la porte et tu 'as cru que je ne te voyais pas, parce que tu étais hors du rayon de mon œil; mais quand on va mourir, mon enfant, on ne voit plus avec les yeux du corps, on voit avec ceux de l’ame. Eh bien, un peu avant le jour, tu t’es endormi ; à peine dormais-tu que la porte s’est ouverte et que ta mère est entrée; elle t’a regardé un instant avec une grande tristesse, comme si elle voyait quelque profond chagrin dans ton cœur , puis elle s’est mise à prier pour toi.
— Mon père, mon père, m’écriai-je, que me ditesvous là ?
— La vérité , André. Quand elle eut prié : « Et moi ? lui dis-je. »
Alors l’ombre s’avança vers mon lit ; seulement, comme mon alcôve était éclairée, au fur et à mesure qu’elle entrait dans la lumière, elle devenait plus transparente; lorsqu’elle fut à mon chevet, ce n’était plus qu’une vapeur, elle passa alors au-dessus de moi comme un souffle, en murmurant :
— A ce soir !
Cette vision était-elle une réalité ou bien un rêve ; les yeux de mon père étaient-ils déjà obscurcis par les brouillards de la mort, ou jouissaient-ils de cette double vue accordée aux mourants?
Ma sœur fit demander si elle pouvait entrer.
Mon père fit de la tête signe que oui.
Elle s’approcha du lit de mon père d’un pas grave et mesuré, fit une révérence, et demanda , comme elle avait l’habitude de le faire ;
— Comment allez-vous ce matin , monsieur le comte?
— Bien, Germaine, bien, dit-il.
— Plus faible ; cependant?
— Oui, plus faible, aussi j’ai prié votre frère do prévenir le curé de Saint-Pol d’être ici vers quatre heures.
— C’est inutile, je l’ai prévenu. . ■
— Ah ! fit mon père en me serrant la main.
— Voyant hier que vous vous affaiblissiez de plus en plus, j’ai cru qu’il était utile de prendre cette précaution.
— Vous avez bien fait, Germaine; venez m’embrasser pour votre attentive prévoyance.
Ma sœur s’avança , posa ses deux lèvres sèches sur le front décoloré de mon père , et se retira du même pas dont elle était venue.
La journée se passa, mon père s’affaiblissant toujours. Il ne prenait rien que quelques gouttes d’eau sucrée à la cuillère.
Vers midi, tout mouvement cessa, et il se plaignit d’un grand froid aux pieds qui montait lentement, mais graduellement, au cœur.
Ma sœur lui demanda s’il fallait avancer l’heure de la visite du curé.
— Non, dit-il, j’irai jusque-là : c’est pour ce soir seulement.
Ma sœur se remit à prier; moi je ne priais pas. Depuis trois jours, il me semblait que j’avais oublié toutes mes prières ; j’étais assis près du lit de mon père, je lui tenais la main ; cette main n’était pas froide encore, mais n’avait plus aucune mobilité.
Mes yeux étaient attachés sur son visage avec une douloureuse fixité. Sa sévérité pour nous n’avait
point permis un grand développement à notre amour filial ; mais, arrivé à un certain degré, le respect est presque de l’amour, et moi particulièrement j’avais un grand respect pour le comte.
Ce visage, quoique déjà à peu près immobilisé par le souffle de la mort, avait encore quelques parties vivantes autour des yeux et autour de la bouche où la chair frissonnait; mais peu à peu ces frissonnements s’éteignaient l’un après l’autre, et la pétrification envahissait le visage entier ; les lèvres s’aplatirent et se collèrent aux gencives, les paupières cessèrent de clignoter et restèrent ouvertes, l’œil devint fixe et vitreux.
Ma sœur priait toujours, moi je pleurais.
Quatre heures sonnèrent.
En même temps on entendit la sonnette de l’enfant de chœur.
C’était le prêtre avec les saintes huiles.
Vous avez assisté à ces lugubres cérémonies, n’estce pas? je n’ai donc pas besoin de vous les décrire.
Cela dura près d’une heure, à cause des prières des agonisants, qui furent entièrement dites; à cinq heures, le curé et sa suite se retirèrent.
Mon père vivait encore ; le pouls avait disparu dans
la partie inférieure des bras , mais le cœur battait toujours; le point lumineux de l’œil allait s’éteignant, mais n’était pas éteint.
Au moment où six heures sonnaient, sa main fit un effort pour serrer la mienne; alors, comme s’il eût répondu à une voix qui l’appelait, il murmura :
— Me voilà ! ’
Puis il poussa un faible soupir, c’était le dernier.
Les yeux étaient restés ouverts; je les fermai pieusement, puis j’y appuyai mes lèvres afin de les sceller pour l’éternité avec le cachet de l’amour filial, et me tournant vers ma sœur :
— Germaine, lui dis-je, notre père est mort.
Elle n’eut qu'à tourner la page, et au lieu des prières des agonisants, elle passa aux prières des trépassés !
Quant à moi, je tombai à genoux près du lit et ne trouvai que ces mots à dire ;
— O mon Dieu, après une vie pareille, accordezmoi une pareille mortl
Le cadavre fut exposé pendant vingt-quatre heures en chapelle ardente; presque tous les habitants de Saint-Pol , presque tous les paysans des environs défilèrent, les uns après les autres, autour du lit que l’on avait éloigné de la muraille pour faire un passage aux visiteurs. Chacun, en passant, jetait de l’eau bénite et disait un Pater ou un Ave.
Le surlendemain de la mort, on déposa mon père dans le caveau de la famille, où je croyais bien dormir un jour près de lui.
Hélas ! le château a été vendu avec les terres, le caveau avec le château, les sépulcres pleins ou vides avec le caveau.
Et c’est moi qui ai vendu tout cela!
Le comte s’arrêta un instant comme étouffe par ce triste souvenir, puis, sentant que je lui serrais la main, il reprit :
— Une heure après la mort de mon père, j’avais écrit à Georgine :
« Attends-moi, tout est fini, j’arrive d’un moment à l’autre. Ne m'écris plus.
JB André. »
Par malheur, je remis ma lettre à sept heures du soir au domestique ; la poste était levée depuis quatre, cette lettre ne pouvait donc partir que le lendemain à quatre heures du matin.
Ce retard causa la catastrophe qui me reste à vous raconter.
Le comte leva les yeux au ciel.
— Du courage, du courage, lui dis-je.
— Du courage, j’en ai, me répondiUl, c’est la force qui me manque.
— Dieu vous la donnera.
— Et vous aussi, ma chère Marie, vous me la donnez avec vos douces paroles ; écoutez-moi donc jusqu’au bout.
Le même soir où mon père avait été déposé dans
la tombe, je donnai mes instructions au notaire, j’embrassai ma sœur, je fis venir les chevaux et je partis.
À Rennes, l’essieu de ma chaise de poste cassa et je fus obligé de m’arrêter une demi-journée.
/ Sans savoir ce que nous allions décider Georgine et moi, j’avais hâte de la revoir ; je sentais que de nous deux, c’était, elle, le cœur fort, et 11 me semblait qu’elle tenait quelque ressource cachée qu’elle me dévoilerait à mon arrivée.
Le jeudi 20 septembre 1829 , la voiture s’arrêta
à deux heures devant la grille du Colombier ; aux claquements du fouet du postillon, aux abois des chiens, le perron se garnit et le cri : M. André ! M. André ! retentit dans la maison.
Les domestiques avaient paru d’abord ; puis Raoul derrière eux ; puis à la fenêtre du corridor, audessus de leurs têtes, Georgine !
Victor avait pris sa course et était venu ouvrir la grille ; la voiture entra au grand galop et ne s’arrêta qu’au perron.
Je descendis.
Raoul me reçut dans ses bras.
— Ah ! par ma foi ! me dit-il, voilà ce qui s appelle surprendre son monde \ je ne t’attendais pas
sitôt ; tout est donc fini là-bas? — Je fis un signe affirmatif. — Que veux-tu, mon ami ! nous sommes tous mortels. Il n’y a que lé père Blanchon qui ne veuille pas mourir; tu sais, celui dont on creusait la tombe la nuit de ton départ; on le croyait mort, il n’était qu’en léthargie. Au moment de le mettre dans la bière, il est revénu à lui et a crié : <t Arrêtez les frais ; je n’ai pas fini ma collection de papillons... » Depuis ce temps, la fosse est ouverte, mais il n’est pas pressé d’y descendre ; ce sera pour le premier mort de première classe qui frappera à la porte du cimetière ! Eh bien ! tu ne descends pas embrasser ton ami, Georgine?
— 11 peut bien monter, répondit Georgine comme si je lui étais l’homme le plus étranger de la terre je suis sur le chemin de sa chambre.
— Monte donc, dit Raoul ; je sais pas ce qu’elle a depuis trois ou quatre jours, elle est souffrante.
Je montai, le cœur me battait à tout rompre ; mes jambes pliaient sous moi.
Raoul resta, donnant des ordres pour remiser la calèche.
Georgine se jeta dans mes bras.
— Oh ! que je t’aime, dit-elle, oh ! que j’avais besoin de te revoir !
sac AU LIT DE »WRT
— Et moi donc ! Nous nous verrons cette nuit, n’est-ce pas ?
— Je ne sais, c’est aujourd’hui jeudi, le jour ou viennent ses officiers. A propos, combien as-tu reçu de lettres de moi?
— Une.
— Une seule ?
— Oui.
— Je t’en ai écrit une seconde.
— Je t’avais dit de ne plus m’écrire.
— Ta lettre m’est arrivée comme l’autre était déjà à la poste ; je n’ai point osé l’aller chercher ; pois on ne me l’aurait pas rendue... Chut, le voilà !
Et elle rentra dans sa chambre, au moment où je mettais la main sur le bouton de ma porte.
Raoul paraissait au haut de l’escalier.
— Dis donc, me cria-t-il, cela tombe bien ; c’est aujourd’hui jeudi, nous aurons ce soir tous nos officiers ! Hé I Georgine, il faudra ce soir double ration de punch, c’est fête au Colombier 1 Hourra ! vive André I
Sa gaieté me faisait mal *, j’étais entré dans ma chambre, malgré moi mes yeux s’étaient portés vers la fenêtre.
Comme me l’avait dit Raoul, la fosse était toujours béante.
Je tombai sur un fauteuil ; une sueur froide me coulait sur le front.
— Hé bien ! qu’as-tu donc? me dit-il, ne vas-tu pas te trouver mal?...
Et il porta la main à l’espagnolette de la fenêtre pour l’ouvrir.
— Non, non, lui dis-je, laisse la fenêtre fermée.
Il parait que j’étais très-pâle.
— Hé ! Georgine ! Georgine ! cria-t-il, accours, viens voir un capitaine de hussards qui s’évanouit ! Des sels ! du vinaigre anglais ! de l’eau de mélisse des Carmes !
Et il se mit à rire joyeusement.
Georgine entra le sourcil froncé ; elle tenait à la main un flacon de sels qu’elle me fit respirer.
En me le faisant respirer, elle frottait sa main sur mes lèvres.
Le contact de cette main, plus que la puissance des sels, me rendit, ma force.
Je cherchai mon mouchoir pour m’essuyer le front.
— ‘ Prenez le mien, dit Georgine, et elle me jeta au visage un mouchoir de fine batiste, tout imprégné de cette odeur d’iris qui m’avait si fort monté au cerveau quand je lui avais baisé la main.
Faisait-elle tout cela au hasard, ou ces mille riens étaient-ils calculés ?
J’en doutais alors; plus tard j’en fus certain.
La journée se passa au milieu de ces terreurs sans motifs et de ces tressaillements nerveux qui précèdent parfois les événements inattendus et dans lesquels, ces événements accomplis/ on reconnaît les pressentiments.
On dîna de meilleure heure, comme on avait coutume de le faire les jours où Raoul recevait. A peine
si dans la journée 'j’avais eu le temps de voir Geor-
gine, et d’échanger une parole et un baiser avec elle.
A table, je sentis son pied s’allonger sur le mien.
Je fermai les yeux; toutes mes sensations, tant j’étais devenu nerveux, se reproduisaient depuis quelques jours sur mon visage.
Après le dîner, nous nous trouvâmes quelques instants seuls ; elle alla s’accouder sur la barre de la fenêtre et mè fit signe de venir près d'elle.
— Qu’as-tu ? me dit-elle ; es-tu fou ?
— Non , mais j’ai des pressentiments. Il me semble qu’un grand malheur est suspendu sur nos tètes.
— Tu es un enfant, me dit-elle ; n’avons-nous pas
trois mois au moins devant nous , avant que nul puisse se douter de rien ?
— C’est vrai, lui dis-je; mais, que veux-tu, on n’est pas maître de cela.
• Tout à coup elle se tourna de mon côté, comme si une pensée subite lui traversait le cerveau.
— Réponds-moi, dit-elle d’une voix si virilement accentuée que j’en tressaillis : supposons que, par une circonstance impossible à prévoir, il apprenne tout et qu'il faille te battre avec lui... que ferais-tu ?
— Je me laisserais tuer, répondis-je.
— Afin qli’après t’avoir tué, il puisse nous tuer à notre tour, moi et ton enfant !... André, je croyais m’être donnée à un homme! C’est bien ! je prendrai mes précautions. Ce n’est pas moi qu’on égorge comme une brebis.
Et sans ajouter un mot, elle remonta dans sa chambre.
A sept heures, les habitués du jeudi et du lundi commencèrent à arriver : c’étaient tous mes compagnons d’armes, les anciens amis de Raoul.
Us arrivaient joyeux, fredonnant , le cigare à la bouche ; tous s’étaient plaints d’abord de l’absence de madame de Nérondes. Mais bientôt ils s’étaient
avoué que sa présence les 'eût gônés, tandis que son absence leur donnait toute liberté de jouer, de boire et de fumer. Aussi la galerie des armes, le soir des réceptions, était-elle une vraie tabagie.
On commençait d’habitude par le thé, puis venqit le punch, puis enfin une espèce de souper froid au vin de Champagne.
On avait pris le thé; on venait de préparer une tahle de jeu, lorsque Joseph entra portant trois lettres sur un plateau d’argent et les présenta à son maître.
Raoul en prit deux, et écartant la troisième :
* — Celle-ci n’est point pour moi, dit-il, c’est pour
André.
Puis se reprenant :
— Attendez donc !
Il allongea sa main tremblante sur le plateau.
— Non, dit-il, c’est pour moi !
Je ne sais pourquoi cette lettre écrite par Georgine, cette lettre que je n’avais pas reçue et qui devait arriver après mon départ, me revint à l’esprit.
Je fis un mouvement pour m'élancer; un regard de Raoul me cloua à ma place.
Je restai debout, appuyant pour me soutenir, la main sur la grande table de chêne qui s’étendait sur la longueur des deux tiers de la chambre.
Raoul regarda encore une fois l’adresse, passa la main sur ses yeux, comme s’il doutait encore, décacheta lentement la lettre, la lut en pâlissant, la relut une seconde fois pâlissant de plus en plus; puis tout à coup, jetant un cri de lion blessé, renversant tout ce qui s’opposait à son passage, il se trouva devant moi et je sentis sa main s’abattre sur mon visage.
Je rugis à mon tour; je cherchai une arme pour le poignarder ; puis la réaction se fit et je laissai tomber les bras en disant :
— ï espère maintenant, monsieur, que vous allez me rendre le service de me tuer?
— Oh! oui, je te tuerai, dit-il, mais pas lâchement comme tu m’as tué, toi !
Puis, se retournant vers les officiers stupéfaits et qui n’avaient pas meme eu le temps de se jeter entre nous :
— Messieurs, leur dit-il, vous comprenez qu’il s'est passé entre monsieur et moi une de ces choses qui veulent la mort d’un homme. Il faut donc que l’un de nous deux meure ici, séance tenante, à l’instant même.
Les officiers voulurent faire des objections.
— Oh ! messieurs, dit Raoul, vous êtes tous gens d’honneur ; et quand je vous dis ; Cela va se passer
ainsi, c’est que la chose esi faite d’avance et s’exécutera comme je l’ai décidé.
Puis, se tournant de mon côté :
— Reconnaissez-vous que j’ai le choix des armes, monsieur?
— Oui, répondis-je.
— Les conditions queje ferai, les accepterez-vous?
— Toutes.
— Vous l’entendez, messieurs ! Eh bien, mes conditions, les voilà : Courseuilles et Firmain, vous allez prendre ces pistolets d’arçon suspendus à la muraille, vous allez les charger à poudre tous les deux; mais dans un seul vous mettrez une balle; voici de la poudre dans cette corne, voici des balles dans ce sac.
On voulut faire quelques observations.
— Messieurs, je vous prie, dit Raoul avec une suprême dignité.
Firmain et Courseuilles détachèrent les pistolets.
— Quand les pistolets seront prêts, continua Raoul, vous en donnerez le choix à monsieur.
Et il me désigna.
Courseuilles et Firmain se mirent à charger les armes au milieu du plus profond silence.
Raoul avait la face contre la fenêtre donnant sur le cimetière et tambourinait sur une vitre.
Le colonel d’Hauterive s’approcha des chargeurs et leur dit quelques mots tout bas.
— Mais, colonel... dit Courseuilles.
— J’en prends la responsabilité, monsieur, dit le colonel.
Courseuilles s'inclina.
Les pistolets chargés, Courseuilles me les présenta du côté de la crosse; j’en pris un au hasard : j’avais fait le sacrifice complet de ma vie.
Raoul prit l’autre.
Il se plaça d’un côté de la table, qui pouvait avoir six pieds de large; il faisait face au trophée d’armes.
— Monsieur, me dit-il, voulez-vous vous mettre de l’autre côté de la table ?
Je m’y plaçai.
— Maintenant, dit-il, je vais viser au cœur, faitesen autant; surtout ne me ménagez pas, nous recommencerions. Courseuilles, frappez trois coups dans vos mains; au troisième coup... vous comprenez, monsieur.
— Je comprends, répondis-je.
— Allez, Courseuilles , fit Raoul en étendant son bras vers moi.
J’étendis le bras vers lui; mais, voyant que mon pistolet n’était pas dans la direction de sa poitrine :
~ Tonnerre! dit-il en frappant du pied, visez donc là.
Et il montra son cœur.
J’obéis machinalement.
Courseuilles frappa un premier coup, puis un second.
Au troisième, les deux détonations n’en firent qu’une.
Nous demeurâmes tous deux debout !
Un silence terrible planait sur cette scène de mort.
J’avais senti une commotion violente à la poitrine; j’y portai la main, la bourre brûlait dans les tresses d’argent de ma pelisse.
Ma bourre à moi avait fait une tache noire sut* le gilet de Raoul.
II s’assura comme moi que ni l’un ni l’autre de nous n’était blessé, et le premier il comprit qu’on n’avait mis de balle ni dans l’un ni dans l’autre des pistolets, avec l’espérance, sans doute, d’amener un duel dont les conditions seraient plus douces.
— Oh! traîtres! s'ccria-t-il en s’adressant à Courseuillcs et à Firmain.
Le colonel s’avança ;
— Monsieur de Néi ondeS. . . dit-il.
Le visage de Raoul devint couleur de cendre, et, sans le laisser achever :
— Je voulais le jugement de Dieu, s'écria-t-il ; malheur sur ceux qui se sont défiés de la justice divine.
Puis d’un seul bond, sautant par-dessus la table, il arracha les deux épées du trophée et en jeta une à mes pieds en me disant :
• — Misérable, défends-toi !
Je croisai les bras et j’attendis.
— Ramassez l’épée et défendez-vous, crièrent plusieurs voix.
Et ad milieu de ces voix je crus entendre celle de Georgine qui me disait ;
— Ramasse l’épée, et défends-toi !
Je ramassai l’épée, et je reconnus à la marque que j’y avais faite que c’était celle qui avait tué le chef d’escadron Boyer.
J'allais la lui offrir lorsqu’il leva la sienne.
— En garde, hurla-t-il, ou je te coupe le visage.
— En garde, me crièrent deux ou trois voix.
— En garde ! me cria une voix intérieure.
Je tombai en garde.
— Tu sais qu’il y a, à deux pas d’ici, une fosse tout
ouverte, me dit Raoul en grinçant des dents ; c’est l’un de nous deux qu’elle attendait.
Et il se précipita sur moi comme un forcené.
Je ne sais pas ce qui se passa : je ne sais point quels coups il me porta ; j’ignore par quelles parades je les écartai ; je sais que le combat dura vingt secondes à peu près.
Tout à coup je sentis une légère résistance qui cédait et mon épée qui s’enfonçait profondément.
Je jetai un cri plus douloureux que si j’eusse reçu le coup au lieu de le donner ; puis, dominé par une sorte de folie, je lâchai l’épée et, fermant les yeux pour ne pas voir, j'allai envelopper ma tête dans les rideaux d’une fenêtre.
Là j’écoutai.
— C’était pour mol, dit Raoul.
Puis un râle sourd se fit entendre, puis la chute d’un corps sur le parquet.
Je me retournai.
Il était couché la face contre terre ; la pointe de l’épée lui sortait entre les deux épaules.
Courseuilles et Firmain Je soulevèrent.
Il était mort.
— Tout s’est passé dans les règles, fit le colonel, il n’y a rien à dire. Messieurs, vous porterez témoignage
Puis, se tournant de mon côté :
— Vous avez votre congé, André, me dit-il ; je vous conseille d’aller le passer dans une autre ville que Chàteauroux.
La pendule commença de sonner, je jetai machinalement les yeux sur le cadran.
Elle marquait dix heures.
Je n’avais pas besoin du conseil du colonel pour quitter aussitôt que possible la ville terrible.
Mais c’était la maison surtout que j’avais hâte de quitter; la maison hospitalière dont j’avais fait la maison de l’adultère et du meurtre.
Je doutai un instant de Dieu, Marie ; car je me demandais, si Dieu existait, comment Dieu ne m'avait pas foudroyé pour le double crime que j’avais commis.
Je m’élançai hors de la chambre ; probablement, ii!;norait-elle tout encore !
Dans le jardin, au bas du pci ron, je rencontrai Bernard.
— Mon cheval ! lui criai-je, mon cheval !
Il courut à l’écurie. Je me jetai sur un carré de
gazon; je ne pouvais croire à mon malheur et je me répétais sans cesse : — Ce n’est pas vrai ! ce n’est pas vrai ! ce n’est pas vrai !
Cinq minutes après, mon cheval était sellé et bridé ; je sautai dessus en criant à Bernard :
— Chez les Franciscains de Bourges !
J’étais nu-tête , je n’emportais rien avec moi ; je ne pensais à rien, à rien qu’àj’uir.
Je voyais éternellement ce que j’avais entrevu en me retournant, c’est-à-dire ce cadavre tombé sur la face avec l’épée lui sortant entre les deux épaules, et ce cercle d’offleiers rangés autour de lui, les uns sur la table, les autres sur des chaises et le regardant avec effroi.
Puis à côté, une tombe ouverte.
Je doute que Faust se rendant au sabbat ait eu sur sa route de plus terribles hallucinations que les miennes.
J’avais mis mon cheval au galop ; la journée avait été étouffante, le ciel se chargeait de nuages déchirés par de grands éclairs rouges qui me montraient des profondeurs insondables.
Bientôt de larges gouttes de pluie tombèrent ; aux premières qui touchèrent mon front, je poussai des cris de joie.
Puis les cataractes du ciel s’ouvrirent, comme dit la Bible, et la pluie tomba à torrents.
Tout au contraire d'Ajax criant ; J’échapperai malgré les dieux ! je criais : Mon Dieu ! mon Dieu ! foudroyez-moi !
Orgueil humain ! je croyais être pour quelque chose dans ce bouleversement du ciel.
Ma gorge brûlait, quoique la pluie ruisselât tout le long de mon corps. Mon cheval était fumant : je passais au milieu d’un nuage.
A Issoudun je vis une auberge ouverte ; je m’arrêtai, je criai :
— A boire !
On m’apporta un verre plein ; je crus que c’était de l’eau, je l’avalai d’un trait : c’était du vin !
Je jetai une pièce de monnaie et je remis mon cheval au galop.
Depuis quelques instants déjà, mes sens n’apportaient plus à ma raison une idée précise, ni du pays que je parcourais, ni de ce qui se passait autour de moi. Rien ne m’apparaissait plus sous son véritable aspect : aucun son ne m’arrivait exact ; les arbres me suivaient et couraient comme des fantômes, essayant de devancer mon cheval, qui hennissait de fatigue, pressé pur mes éperons. Le son des cloches se
mêlait aux grondements du tonnerre, et les éclairs me semblaient des étincelles immenses jaillissant du bronze sous un gigantesque battant.
Il se faisait en moi un bouleversement égal à celui qui s’était opéré dans la nature ; j'avais le corps glacé, la tête en feu, et je sentais le vertige, sous la forme d’un animal indescriptible, se cramponner sur mon crâne et y enfoncer sesdents et ses griffes de flamme.
11 me sembla que j’entrais dans un cimetière. Les tombeaux faisaient des rues comme à Pompéia ; de temps en temps, sur un de ces tombeaux, une lampe brûlait. Mon cheval soufflait douloureusement et, sans savoir ce que je faisais, je continuais de lui enfoncer les éperons dans le ventre. Enfin, je le sentis frémir entre mes jambes, et, tout à coup, s’écrouler comme une muraille. Ma tête porta sur le pavé; je vis des millions d’étincelles, puis plus rien ; j’étais évanoui.
Quand je revins à moi, je me trouvai dans une chambre d’auberge. Une sœur de i’iS'spérance veillait à mon chevet ; Bernard se tenait debout au pied de mon lit.
J’étais dans un abattement qui n'était pas dépourvu d’un certain bien-être, car cet abattement,
c’était le calme. J’avais complètement perdu la con-
science du passé et j’éprouvais cette vague curiosité de la vie qu’Adam dut éprouver après sa création.
Je regardais d’un air étonné la sœur, que je ne connaissais pas, et Bernard que je reconnaissais; mais il m’était impossible de comprendre pourquoi j’étais couché, et pourquoi l’une était au chevet et l’autre au pied de mon lit.
Je demandai où j’étais et ce que j’avais.
La sœur porta un doigt à ses lèvres et me dit ;
— Vous êtes prié de garder le silence.
Bernard mit la main à son bonnet de police et me dit :
— Par ordre supérieur, capitaine.
Je vis qu’il n’y avait rien à obtenir d’eux et qu’il fallait que je tirasse tout de moi-méme.
Je me tâtai d’abord pour voir si j’étais blessé. En portant la -main à mon front, je sentis un bandeau et voulus l’pter.
— Ne touchez pas à cet appareil, me dit la sœur veilleuse.
• — Je suis donc blessé ? demandai-je.
— Vqu^ ay^? fftit chut^ de cheval, mon capitaine, mp djt Berpârd, et jl vous est recommandé de dormir le plus possible.
J’avais la tète si lourde, si malade, si endolorie, que je trouvai la recommandation facile. Je fermai les yeux et je m’endormis.
Quand je me réveillai, il faisait nuit ; une veilleuse éclairait la chambre d'une lueur pâle et vacillante. La sœur priait auprès démon lit, Bernard dormait au pied.
J'avais fait un pas de plus dans mon retour à la vie.
Il me semblait être dans une plaine, enveloppé de brouillards, mais de brouillards qui allaient s'éclaircissant.
Il était évident qu'il ne me fallait qu’un point de départ pour reconstruire tout cet échafaudage renversé par un cataclysme de mon cerveau. .
— Ma sœur, dis-je à la religieuse de la voix la plus douce que je pus prendre, ayez la bonté de me dire où je suis. Il m'est impossible de ne pas tourmenter ma mémoire pour chercher où je puis être, et cette recherche me fatiguera bien plus que la réponse que je vous prie de me faire.
Vous êtes à Bourges, monsieur, me dit la bonne
sœur.
— Merci, lui répondis-je.
comme je m’étais tacilemènt engagé â ne plus lui faire d*autrès questions, je laissai retomber ma tête sur l’oreiller.
J’étais à Bourges ! Comment et pourquoi étais-je à Bourges?
J’ai dit que je commençais de voir à travers le brouillard qui m’enveloppait.
J’avais fait une chute de cheval !
En effet, je me rappelais la sensation que j’avais éprouvée quand ma monture avait manqué des quatre pieds, sensation que j'ai comparée à celle d’un mur qui s’écroule.
• Puis je continuai de remonter dans ma mémoire et de voir clair à mesure que j’y remontais.
L’orage, la pluie, les arbres mouvants, je revis tout cela.
Puis, je me souvins que j’étais parti de Châteauroux.
En ce moment dix heures sonnèrent.
Je jetai un cri, le voile venait de se déchirer ; je sentis de nouveau le sang envahir mon cœur et mon cerveau; je sentis mes artères se gonfler, le vertige s’abattre de nouveau sur moi. Je voulus sauter à bas de mon lit : Bernard me prit à brâs-le-corps, la sœur courut appeler du secours ; le médecin entrait justement en ce moment; je l’entendis dire :
— Une rechute! c’est ce que je craignais.
El je n’ entendis plus rien, que ces battements de cloche qui me brisaient le cerveau et qui ne me quittèrent que quand j’eus entièrement perdu connaissance.
Cette fois il parait que je m’avançai aussi près que possible du côté de la mort. Mon premier délire avait duré cinq jours, le second en dura douze. Quand je revins à moi cette seconde fois, j'étais beaucoup plus faible que la première.
Ma convalescence fut longue ; on avait été obligé d'enlever la pendule de ma chambre ; chaque fois que sonnaient dix heures, je tombais dans une espèce de délire.
Mais la pendule enlevée, la fièvre n’en tint aucun compte ; elle resta fidèle au rendez-vous et revint obstinément à la même^eure. Il est vrai que les accès allaient diminuant d’intensité ; mais avec mes forces revenaient des rêves étranges.
De même que, dans les traités de démonologie, on voit les possédés ne pouvoir échapper au démon qui les poursuit, moi, aussitôt endormi, je revoyais Georgine, mais Georgine plus ardente, plus sensuelle, plus amoureuse que jamais. Je voulais en vain la repousser, je me débattais sous l’énervante hallucination; je me réveillais trempé de sueur, épuisé, mourant.
. Je ne pouvais dire à la bonne sœur Théodore (c’était le nom de ma garde-malade) la cause de ces agitations que je mettais sur le compte de la fièvre; mais comme de jour en jour je reprenais des forces, comme je me levais, comme je marchais dans ma chambre, comme j’étais descendu deux ou trois fois au jardin et que je m’y étais promené, je crus qu’une garde était inutile, je remerciai la mienne, et je fis un cadeau à la communauté, en lui demandant de ne pas m'oublier dans ses prières.
Ma première idée, en partant pour Bourges, avait été de faire une retraite au couvent des Franciscains.
Il me semblait que la fraicheur du cloître, l’austérité de l’Ordre jetteraient un calme religieux sur cette passion insensée qui s’était emparée de moi. Je fis demander aux bons Pères s’ils voulaient bien me donner . une de leurs cellules et m’admettre en retraite dans le couvent.
Le jour même, ils m’envoyèrent le Père procureur.
Un des frères venait de mourir en odeur de saineté; on devait l’enterrer le lendemain matin; le lendemain soir sa cellule serait vacante.
Ils me recevraient avec plaisir.
C’était un triomphe pour le couvent qu’un capiaine de hussards vint y demander asile.
Il fut convenu que le lendemain je quitterais riiôtel de l’Europe, où j’avais été déposé et où l’on avait eu les mêmes soins de moi que si j’eusse été dans la maison de mon meilleur ami. Je fis monter l’hôte, je lui adressai tous mes remercîments, je réglai mes comptes avec lui et je lui annonçai mon départ pour le lendemain.
La nuit vint; la sœur Théodore était rentrée à/Son couvent ; j’avais envoyé Bernard à Chàteauroux avec une lettre pour le colonel. Je lui exposais franchement l’état de ma conscience ; je lui annonçais que mon désir était défaire une retraite de deux ou trois mois, et je le priais, si besoin était, deprolonger mon congé. Je lus un ou deux chapitres de l’/fwIoiVe tmiverselle de Bossuet et je me couchai.
A l’heure habituelle, je m’endormis. J’avais beau tacher de reculer cette heure, sachant quel rêve le sommeil amenait avec lui, on eût dit que, complice du rêve, le sommeil devait me livrer à lui sans défense.
J’avais éteint ma bougie, mais, comme toujours, laissé brûler ma veilleuse. Gardé par la bonne sœur et par Bernard je laissais la clef à la porte ; je l’y laissai toujours quoiqu’ils n’y fussent plus ; qu’avaisje à craindre dans cet hôtel où l’on avait eu de Si tendres soins pour moi ?
Je tombai dans une somnolence qui avait quelque chose de la catalepsie; j’avais les yeux fermés, je dormais, et cependant je voyais et j’entendais.
Il me sembla entendre tourner le bouton de ma porte, et voir cette porte s’ouvrir et se refermer après avoir donné passage à une femme.
Cette femme était couverte d’un long voile : elle retenait son haleine et marchait si doucement et si légèrement que l’on eût dit une ombre.
Elle poussa les verrous de ma porte, s’avança vers ma veilleuse et la souffla.
La chambre se trouva nans ro.’.scuiité.
Je me sentais menacé d’un grand danger sans savoir lequel ; je voulus appeler, crier, aucun son ne sortit de ma bouche. Je demeurai cloué sur mon lit, cessant de voir, mais continuant d’entendre.
J’entendis le frôlement que produit la soie en se repliant sur elle-même ; puis, accompagné d’une respiration haletante, le bruit que fait quelqu’un qui se déshabille. C’était mon rêve de toutes les nuits, mais il me semblait que jamais il n'avait eu pareille réalité.
Tout à coup, je me sentis pressé entre deux bras frémissants ; une haleine de feu brûla mes lèvres ; j'essayai, mais inutilement, d’échapper à l’étreinte
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dévorante. Je me sentais envahir peu à peu par l’irrésistible puissance à laquelle j^avais si fatalement succombé le jour où j’avais voulu fuir la maison de Raoul. Celte fois, c’était bien pis qu’un spectre, c’était bien pis qu’un démon faisant d’un fiévreux la proie de caresses fantastiques : c'était Georgine ! Georgine elle-même, m’enveloppant de caresses réelles et reprenant sur son misérable amant son empire perdu !
Je luttai jusqu'à l’évanouissement.
Je rouvris les yeux entre ses bras.
Il faisait jour.
Elle me sembla plus belle que jamais. '
La fut mon véritable crime.
J’aurais dû, en revenant à moi, en la reconnaissant, la repousser du pied ; j’aurais dù l’étouffer, comme Désdémona, sous^mon oreiller; la maudire, la chasser impitoyablement, la livrer à la honte, à l’opprobre, au mépris. J’aurais dû...
A ce moment, le mourant me regarda. Son âme passa dans ses yeux pour interroger mon âme. Je compris tout, et quoique pâlissant malgré moi, quoi-
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que frissonnant des pieds à la tête, mon regard resta doux et consolant.
— Du courage, lui dis-je, allez jusqu’au bout,
— Hélas, continua-t-il, je ne fis rien de tout cela ; je poussai un gémissement, je fermai les yeux et je murmurai :
« C’est tna perdition dans ce monde! c’est ma damnation éternelle dans l’autre! Mort, bienfaisante mort, pourquoi donc n’as-tu pas voulu de moi? »
— Mais non, Seigneur, continua-t-il, comme encouragé par la sérénité de mon regard, non, vous êtes essentiellement juste, essentiellement bon, essentiellement miséricordieux; vous avez conservé le corps pour épurer l’àme, vous avez mesuré le châtiment à la faute, vous m’avez condamné à vivre pour me laisser le temps de me repentir.
Et soyez loué. Seigneur, je bénis la main qui me frappe, et au fond du cœur, je me repens.
Il n’y avait pas moyen de rester un jour de plus à Bourges. Qu’aurais-je répondu au religieux qui serait venu me dire que la cellule était prête ?...
Je fis venir le maître de la maison, je réglai toute la dépense et lui demandai s’il avait une chaise de poste à vendre.
Mais elle m’arrêta. (Quand je dirai voyezvous, Marie, c’est que je n’oserai dire Georgine).
— C’est inutile, dit-elle, puisque nous avons la mienne.
Je frissonnai.
La sienne , c’était celle dans laquelle j’avais
été à Sainl-Pol; celle que Raoul m’avait prêtée pour ce voyage, celle où, pendant tout le chemin, ces trois mots avaient si cruellement bourdonné à mon oreille :
— Je suis enceinte !
Mais je n’osai lui dire que je ne voulais pas de cette voiture, puisqu'elle ne comprenait point que nous ne pouvions nous servir ensemble d’une chose qui lui avait servi.
Hélas ! ces délicatesses-là étaient aussi loin de son esprit que de son cœur.
Si elle m’avait laissé seul un instant, j’eusse, à coup sûr, profité de cet instant pour fuir; mais elle semblait comprendre mon désir de lui échapper, et, m’ayant repris, elle ne voulait plus me perdre.
Au moment où nous allions monter en voiture, on introduisit près de moi cet oncle de Raoul à qui J’avais déjà prêté trente mille francs. Les affaires de son usine allaient à merveille; mais pour qu’elles
allassent tout à fait bien, il lui fallait trente autres mille francs.
J’écrivais justement à mon notaire pour lui dire que j’allais voyager et qu’il convenait de tenir cent mille francs à ma disposition. Je chargeai M. de Nérondes de la lettre, et priai mon notaire, sur cette somme de cent mille francs, d’en distraire trente mille pour le nouveau prêt que je faisais.
M. de Nérondes, dont la bonne foi paraissait incontestable, voulut, pour garantir mes droits, qu’une partie de l’usine fût portée à mon nom. J’y consentis sans même songer à ce que je faisais, et pour me débarrasser de cet homme qui, sachant ce qui s’était passé entre son neveu et moi, et voyant, malgré le sang répandu, sa veuve à mes côtés, venait me demander un service.
Sa présence me froissait douloureusement; j’écrivis le plus vite possible la lettre qui devait me dé* barrasser de lui et je la lui remis
Nous montâmes en voiture; je n’avais pas même demandé où. nous allions :
— Route de Bayonne, dit Georgine.
Nous allions en Espagne.
Nous ne nous arrêtâmes qu’à Bayonne. A Bayonne, j’écrivis au colonel d’Hauterive pour demander
une prolongation de congé. Pendant que j’écrivais, on apporta le registre des voyageurs, afin d’y inscrire nos noms.
Georgine prit la plume, et sans hésitation, d’une main hardie, elle écrivit :
— M. le comte et madame la comtesse de Theïx.
Je frissonnai en voyant réunis ainsi, je ne dirai pas deux noms, puisque l’un des deux était faux, mais deux êtres qui eussent dû, les convenances sociales respectées, demeurer éternellement séparés.
Mais, que voulez-vous , Marie, mon châtiment moral commençait, je subissais déjà la conséquence de ma première infamie.
Je reçus la réponse du colonel à Madrid. La campagne d’Alger était décidée. Comme le régiment ne faisait point partie de l’expédition, il pouvait prendre sur lui de prolonger mon congé de six mois.
Nous visitâmes toute l’Espagne, Madrid, Burgos, Grenade, Séville, Cadix.
A Barcelone, nous apprîmes la révolution de Juillet.
Nous nous embarquâmes aussitôt pour Marseille. J’avais l’espoir d’arriver à temps pour défendre le trône des Bourbons. Lorsque nous arrivâmes à
Marseille, Charles X s’acheminait vers Cherbourg et Louis-Philippe était nommé lieutenant général du royaume.
J’écrivis à mon colonel pour le remercier de ses 'bontés pour moi ; mais, ne voulant pas servir un gouvernement qui ne m’était pas sympathique, j’adressai ma démission au ministre de la guerre*
Georgine était sur le point d’accoucher ; nous louâmes une campagne aux environs d’Hyères; elle y donna le jour à un garçon qui, venantau monde huit mois après la mort de son mari, fut inscrit au registre de l’état civil sous le nom d’André de Néron des.
Cette alliance de mon nom de baptême avec le nom de famille de Raoul était encore une de ces monstruosités que je ne pouvais comprendre et qui semblaient si naturelles à Georgine, qu’elle ne me consulta pas et qu’elle fit faire la déclaration par le médecin sans même m’en prévenir.
Je pressai cet enfant entre mes bras avec un singulier mélange de tendresse et de terreur. Hélas ! j’étais condamné à ne plus rencontrer dans le reste de ma vie une de ces joies sans mélange que Dieu garde pour les cœurs innocents et les consciences pures.
Si j’avais été marié, j’eusse certainement exigé de ma femme qu’elle nourrit son enfant ; mais je fus le premier à encourager Georgine, quand elle parla de chercher une nourrice.
Il me semblait que je pouvais aimer l’enfant et la mère séparément ; ensemble c’était impossible.
Et encore de quel amour étrange aimais-je la mère ! Je vous jure, amie, que je sentais la domination de Satan; j’étais possédé. Je n’aimais pas Georgine, j’étais dominé par elle, et je ne puis vous dire combien de fois, dans ma conviction qu'il y avait quelque chose de surnaturel et d’infernal dans ma soumission à cette femme , j’eus l’idée d’entrer dans une église pour me faire exorciser.
L’enfant fut mis en nourrice, et il fut résolu que nous continuerions nos voyages en passant par l’Italie,
Nous visitâmes Naples, Rome, Venise, Florence ; nous revînmes par Milan et Modène.
Madame la duchesse de Berry tenait sa petite cour à Massa ; je ne pouvais passer si près d’elle sans aller lui présenter mes hommages.
Ce fut avec Georgine l’objet d’une légère discussion ; mais je regardais cette démarche comme un devoir tellement sacré, que, pour la première fois.
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non-seulement je résistai à un de ses désirs, mais je lui imposai ma volonté.
Cependant je ne pus empêcher Georgine de me suivre à Massa. Nous avions continué de voyager sous les noms de comte et de comtesse de Theïx; ce fut sous ce nom que nous nous inscrivîmes à l'unique hôtel de Massa.
J’écrivis à madame la duchesse de Berry pour lui demander une audience; mon nom breton la frappa ; ' un ami que j’avais près d’elle lui dit que j’avais donné ma démission pour ne pas servir sous le roi Louis-Philippe; cette preuve de dévouement me valut une lettre charmante et la permission de me présenter à l’instant même au palais.
La princesse me reçut avec une grâce adorable, me demanda des nouvelles de la comtesse, que j’excusai près d’elle en invoquant son état de souffrance. Une seconde grossesse avait suivi de prés 1a première.
La princesse, en se retirant, me dit :
— Je vous laisse seul avec votre ami, qui a quelque chose à vous dire; à la suite de la conversation que vous aurez avec lui, si vous desirez me revoir, vous n’aurez plus besoin de me demander d’audience. Il suffira de vous faire annoncer.
Elle me donna sa main à baiser et sortit.
Je restai seul avec l’ami qui avait assisté à mon entrevue avec Son Altesse.
— Ce n’est pas tout cela, me dit-il, une fois que la porte fut refermée; mais il y a ici de grands projets et de grands préparatifs. Il s’agit de rentrer en France et de faire une nouvelle Vendée; veux-tu être des nôtres ?
— Mon cher ami, lui dis-je, tu vas au-devant de mes désirs les plus ardents. Voilà deux ans que je cherche une occasion de me faire tuer ; je n'en trouverai jamais de plus belle. Où en sommesnous?
— Nous en sommes au moment de partir pour la France; nous avons reçu, il y a trois jours, la déclaration du roi Charles X aux royalistes de France, afin qu’ils reconnaissent Madame en qualité de régente. On nous écrit que l’heure est venue d’agir, et que la Vendée n’attend que Madame pour se soulever. Voici une lettre que Son Altesse Royale adresse aujourd'hui même à notre ami Coislin, et qui ne laisse plus de doute sur ses projets ; et je pense que, si tu veux t’en charger, Madame te remettra des lettres en chiffres qui ordonneront à tous nos chefs du midi et de l’ouest de la France de se tenir prêts.
— Je m’en charge et avec bonheur, répondis-je.
Puis, poussant une joyeuse exclamation :
— Ah ! m’écriai-je, je vais donc trouver une occasion de mourir, et d’une mort qui ne soit pas tout à fait inutile à la France !... Quand dois-je revenir?
— Par ma foi, puisque tu es si enthousiaste, ne t’en va pas sans revoir Madame. Je vais la rappeler et lui dire tes bonnes dispositions à son égard.
— Va, lui dis-je, et plus tôt je pourrai lui donner des preuves de mon dévouement, plus je serai heureux.
Il sortit. Cinq minutes après. Son Altesse Royale rentrait avec lui.
— Voilà l’homme qu’il nous faut, Madame, lui dit-il : dévouement, courage, loyauté. Je vous réponds de lui corps pour corps.
— Je me suis doutée en vous voyant , monsieur le comte, me dit la duchesse, que je me trouvais en face d’un de ces vieux Bretons de la race de du Gucsclin ; ma prévision s’est réalisée ; soyez des nôtres, et des premiers parmi les nôtres. Quand entre-t-il dans vos projets de partir?
— Dès que Son Altesse Royale l’ordonnera.
— Votre ami me dit que vous vous chargez de nos lettres î
— Je n’atlends qu’elles pour rentrer en France, Madame.
— Vous les aurez ce soir.
— Demain, je partirai.
— Voilà, mon cher comte, les réponses que j’aime et les serviteurs que j’admire. Venez ce soir et partez demain ; je vous suivrai de près.
Je revins le soir ; je pris six lettres en chiffres que je me chargeai de faire parvenir à leurs adresses, et j'enghgeai ma parole à Madame de la rejoindre où elle serait, dès que j’apprendrais son arrivée en France.
Le lendemain, je partis.
Nous primes le bateau de Gênes pour Marseille ; j’avais une lettre à remettre à Marseille. Elle était adressée à l’un des chefs de la future insurrection, et elle en contenait une autre que le premier destinataire était chargé de faire passer à Lyon.
Les autres lettres étaient pour Tours, Angers et Rennes.
Nous arrivâmes à Marseille par un temps horrible; !;eorgine, qui était à son septième mois, souffrit b 'aucoup de la mer ; nous fûmes, à cause de l’état de maladie dans lequel elle était, obligés de nous arrêter pendant trois jours à Marseille.
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Le quatrième jour, nous partîmes par Privas, le Puy, Clermont-Ferrand, Bourges.
11 nous fallait, à moins de faire un long circuit, passer par Chàteauroux pour aller à Tours. Je m’étais d’abord opposé à ce passage par Chàteauroux, déclarant que je ferais tous les détours du mondé pour ne point passer par cette ville. Mais Georgine prétendit que depuis deux ans quelle était absente, elle avait des affaires indispensables à y régler. Je ne m’y arrêterais pas ; je traverserais la ville seulement ; ses affaires terminées, elle viendrait me rejoindre.
Cette fois encore je cédai.
Je m’approchais de Chàteauroux avec une terreur que je ne pouvais vaincre.
Nous entrâmes dans le département par la Châtre ; à Ardentes, nous changeâmes de chevaux. Je ne voulais, de près ni de loin, revoir le Colombier. Je donnai l’ordre au postillon de s’arrêter à l’hôtel de la Poste : je resterais dans la voiture; Georgine descendrait ses malles et se ferait conduire au Colombier.
L’homme propose et Dieu dispose : et je puis d’autant mieux citer le proverbe, que la main de Dieu, depuis la mort de Raoul, ne cessa d’être étendue sur moi.
En entrant dans un des faubourgs de Châteauroux, l’essieu de notre calèche cassa; il fallut nous arrêter.
Je ne voulais pas aller dans un hôtel où j’eusse été reconnu ; je ne voulais pas aller au Colombier ; je ne pouvais rester dans la voiture sans donner lieu à des suppositions sans fin. Georgine m’offrit d’aller l'attendre au Poinsonnet ; elle viendrait m’y prendre le lendemain avec la voiture; personne au monde ne saurait quelle était revenue avec moi et que j’avais passé la nuit là.
J’acceptai.
Au nombre des clefs qu’elle avait emportées avec elle, étaient celles de cette petite maison de campagne où elle avait eu un instant l’espoir de me ramener. Elle me les donna.
Le serrurier qui s’était chargé de souder l’essieu promit de ne se point coucher avant que la besogne fût faite.
Georgine comptait regagner la maison à pied et envoyer chercher ses malles ; mais aux premiers pas qu’elle fit, elle se plaignit d’une violente douleur au côté.
Force lui fut d’entrer chez le serrurier et d’envoyer à la fois chez elle pour faire venir une voiture, et
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chez le médecin pour 3’assurer des causes de la douleur.
La secousse imprimée à la voiture par la rupture de l’essieu pouvait avoir déterminé chez elle une fausse couche.
Ce fut sous cette nouvelle préoccupation que je pris, en contournant la ville, le chemin du Poinsonnet.
Que de choses terribles, depuis les quelques moments de bonheur que j’avais passés dans cette charmante retraite !
On était alors au mois de janvier 1832 ; il faisait une de ces nuits sombres et sans lune du commencement de l’hiver ; les arbres, dépouillés de leurs feuilles, s’agitaient tristement sous le souffle de la bise qui sifflait en passant dans leurs branches. Un petit ruisseau, dont on distinguait à peine le cours moiré, était bordé par des saules aux têtes énormes dont les troncs lortus simulaient des nains monstrueux, courant les uns après les au'tres et se perdant dans la nuit. Â l’horizon très-rapproché, une masse plus noire se dressant devant moi, indiquait la forêt.
Je ne distinguai le Poinsonnet qu’en en touchant les murailles. J’allai presque à tâtons chercher la
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porte; j’avais la clef, je l’ouvris; comme la première fois , machinalement je poussai les verrous en dedans, puis avec la seconde clef, j’ouvris la porte de la maison que je refermai aussi avec le même soin.
Je me trouvai alors dans une obscurité bien autrement profonde que celle de la route. Je ne sais pourquoi, pour la première fois j’éprouvai co sentiment de terreur que les nerfs délicats ressentent malgré eux dans les ténèbres , et qui, jusque-là, m’avait été complètement inconnu. Je m’étais muni d’allumettes et, tout en me reprochant ma pusillanimité, j’en frottai une contre la muraille.
Elle s’alluma.
J’étais dans le vestibule ; à droite et à gauche s’ouvraient les portes du salon et de la salle à manger.
Au fond, l’escalier.
Au moment où j’étendais le bras pour en éclairer la première marche, une chauve-souris, du souffle ou même du toucher de son aile, éteignit mon allumette avec ce petit cri qui semble le frottement de deux os l’un contre l’autre.
C’était un accident bien simple et bien naturel, mais j’étais dans une surexcitation nerveuse telle, que je répondis par un cri d’effroi au cri de l’animal
et que je sentis un frisson me courir par tout le corps.
Je tirai une autre allumette de ma poche et lui fis prendre feu ; puis à sa lueur je montai rapidement l’escalier ; mais au tournant de l’escalier, une fenêtre mal fermée sans doute s’ouvrit avec bruit et la souffla de nouveau.
Par cette fenêtre ouverte s’engouffrait, comme une plainte funèbre, les gémissements lugubres du vent dans les arbres de la forêt.
Il était inutile d’essayer d’enflammer une troisième allumette ; le vent qui tourbillonnait dans l’escalier ne lui eût pas permis de prendre feu, ou l’eût éteinte aussitôt allumée.
Je montai l’escalier m’appuyant au mur, en proie à une terreur dont je ne pouvais me rendre compte; il me semblait que depuis que j’avais refermé derrière moi la porte du Poinsonnet , j’étais entré dans un monde surnaturel, où toutes les lois de notre monde à nous étaient bouleversées.
Arrivé au haut de l’escalicr, je me trouvai dans le corridor : là le vent se lamentait plus lugubre encore que dans l’escalier; ses plaintes ressemblaient à des sanglots.
Je m’arrêtai pour reprendre haleine; je portai la
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main à mon front, pas un de mes cheveux qui n’eût sa goutte de sueur...
Je ne me reconnaissais plus ; je m’indignai de ma faiblesse ; j’avais peur comme un enfant, sans savoir de quoi j’avais peur.
— Allons donc ! murmurai-je à voix basse, est-ce que je ne suis plus un homme?...
Il me sembla qu’un rire moqueur et en même temps lugubre, parti du bout du corridor, répondait au reproche que je me faisais à moi-même.
Une espèce de rage me prit; depuis que j’étais dans l’obscurité, mes yeux avaient commencé de s’habituer aux ténèbres. Je voyais ou plutôt je distinguais une fenêtre à l’extrémité du corridor : c’était de là qu’avait paru venir l’éclat do rire ; je m’élançai furieux vers cette fenêtre en criant :
— Si tu es un être humain, dis qui tu es et où tu es ?
Une porte ouverte poussée par le vent se ferma, comme si cet être, quel qu’il fût, mettait un obstacle entre lui et moi.
J’avais encore quelques allumettes dans la main, j’en enflammai une. A sa lueur, que rien ne vint combattre, je reconnus la porte de la chambre où j’étais déjà venu. J’entrai; une bougie aux trois quarts consumée, éteinte depuis notre départ pro-
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bablement, était demeurée seule — pourquoi seule ? je l’ignore — dans un des deux chandeliers placés de chaque côté de la pendule, entre elle et deux magnifiques vases de Sèvres.
J’allai droit à la bougie avec le reste de mon allumette brûlant encore ; seulement, -en me voyant dans la glace, je me fis peur.
Je reculai, ne me reconnaissant pas.
Mon allumette allait s’éteindre, je me pressai de l’approcher de la mèche de la bougie; la flamme me brûlait les doigts ; mais je ne voulais pas la lâcher, de peur de rester dans les ténèbres.
La bougie s’enflamma au moment oû la douleur me forçait de laisser tomber l’allumette.
Mais l’obscurité était vaincue, je respirai.
A peine si je reconnaissais la chambre, tant les circonstances influent sur les sens. J'y étais entré en plein jour, par une belle matinée d’automne, en même temps qu’y entrait par la fenêtre ouverte un chaud rayon de soleil.
Le soleil n’y entrait pas seul, vous vous le rappelez, Marie; une des croisées donnait passage aux rameaux d’un rosier couvert de fleurs du plus beau rouge, et l’autre aux branches d’un jasmin tout constellé d’étoiles blanches.
Enfin Georginc était là, c’est-à-dire l’amour qui anime tout.
J’étais seul, il faisait nuit; la chambre, au lieu de cet air vivace et printanier qui dilate les poitrines, au lieu de ce rayon de soleil dans lequel se jouaient des millions d’atomes joyeux, ne contenait que cette atmosphère lourde et malsaine des appartements
fermés depuis longtemps, et la seule lumière qui l’éclairàt était la lueur tremblotante de la bougie que je venais d’allumer et qui semblait, en resserrant sa flamme, près d’étre étouffée par cet air épaissi.
J’allai à une fenêtre et j’essayai de l’ouvrir. Impossible; la rouille s’était mise dans les espagnolettes et dans les gonds; les unes ne voulaient plus se soulever, les autres ne voulaient plus tourner.
Je me laissai tomber dans un fauteuil.
A peine y étais-je, qu’il me sembla entendre des pas traînants venant du corridor et s’approchant de la porte. Je me dressai comme mû par un ressort et criai ;
— Qui va là ?
Personne ne répondit !
Je pris ma bougie et tentai d’éclairer le corridor.
Une bouffée de vent la souffla.
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Je me rejetai en arrière, tirant la porte après moi et poussant hâtivement les verrous.
J'étais enfermé, mais dans les ténèbres.
Il me semblait entendre le bruit que faisait une porte de cabinet en tournant sur ses gonds.
Je me collai contre la muraille, mais je n’entendis plus rien.
Au moment où la bougie s’était allumée, j’avais machinalement posé sur la pendule les trois ou quatre allumettes qui me restaient encore.
Je m'orientai, la cheminée devait être à ma gauche.
Si la pendule eût été remontée, le battement de son balancier m’eùt guidé ; mais depuis le craquement de la porte, le silence le plus complet régnait autour de moi.
Je m’avançai doucement , les bras étendus , faisant le moins de bruit possible, obliquant à gauche.
Ma main toucha une surface polie que je reconnus pour celle de la glace surmontant la cheminée. J’abaissai la main et touchai la pendule. Au moment où je la touchai, comme si je lui eusse communiqué le mouvement, elle commença de sonner.
Un frisson courut dans mes veines. Ou j’étais
atteint de folie, ou j’étais passé du monde réel dans le monde fantastique.
Comment cette pendule, qui depuis deux ans n’avait pas été remontée, comment cette pendule sonnait-elle ?
' Et quelle heure sonnait-elle ?
Dix heures!... l’heure fatale ! l’heure où Raoul était tombé la face contre terre !
A la dixième vibration, je jetai un cri et me saisis par les cheveux. Au milieu de ces alternatives de ténèbres et de lumière, au milieu de tous ces bruits inusités, terribles, je devenais insensé.
Mon premier besoin était d’échapper à l’obscurité, j’enflammai une allumette et je rallumai la bougie.
Je tremblais de tout mon corps et, sans savoir ce que je disais, je murmurai :
— Mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu !
Mes yeux se portèrent sur cette porte du cabinet que j’avais entendue s’ouvrir.
Elle était, en effet, toute grande ouverte.
Je m’élançai vers elle ; je la tirai et lui donnai un tour de clef.
J’étais enfermé dans la chambre.
Je vainquis ma répugnance et j’arrêtai mon regard sur la pendule.
Elle marquait dix heures juste, mais n’allait pas.
Je tombai dans une autre préoccupation.
Ma bougie devait finir bien longtemps avant le jour ; j’allais passer de longues heures dans l’obscurité.
Bien certainement j’eusse, en cherchant, trouvé des bougies ou au moins une bougie dans les autres chambres, mais je n’osais pas sortir de celle où je m’étais moi-même enfermé.
Je n'osais pas ! comprenez-vous, Marie, tout ce qu’il y a de remords dans ces trois mots.
Je n’avais qu’une ressource, celle de m’endormir : ainsi je ne m’apercevrais pas de l’extinction de ma bougie, et, si Dieu le permettait, je m’éveillerais au jour.
Je me jetai tout habillé sur le lit.
J’étais tellement brisé que, malgré l'incompréhensible effroi dont j’étais agité, mes yeux se fermèrent.
Je sentis peu à peu le sommeil s’appesantir sur mes paupières; bientôt je perdis le sentiment de moi-même, je m’endormis.
Je fus réveillé par un pétillement si faible, que je m’étonnai qu’un pareil bruit pût me réveiller : c’était ma bougie qui s’éteignait et qui luttait pour ne pas mourir.
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Je refermai les yeux el tàchâi de commander au sommeil ; mais, les yeux fermés, je voyais à travers mes paupières, comme à travers un voile transparent, l’agonie de ma lumière.
J’éprouvais un étrange malaise, j’avais froid, et cependant la sueur me coulait sur le front.
Je rouvris les yeux ; à la lueur vacillante de la bougie, tous les objets oscillaient dans la chambre.
Les rideaux des croisées s’agitaient avec un léger frôlement, comme si des personnages fantastiques étaient cachés derrière eux.
Je m’enveloppai dans ceux du lit.
Puis j’essayai de nouveau de m’endormir.
C’était impossible; la crépitation de la bougie redoublait ; l’obscurité envahissait la chambre. J’entendis un pétillement ; j’ouvris timidement les yeux, et je vis, malgré les rideaux fermés, une obscurité plus grande.
La bougie était définitivement éteinte.
Je retins mon haleine, tout était parfaitement calme, au dehors et au dedans.
J’entendis le timbre d’une cloche qui sonnait minuit.
Maintenant, que vous dire? sinon vous raconter purement et simplement ce qui se passa.
Ce sera incompréhensible pour vous. Dans la disposition d’esprit où j’étais, ce fut terrible pour moi.
Le dernier coup de minuit sonné, tout rentra dans le silence.
Puis bientôt ces mêmes plaintes, ce même bruit de pas se firent entendre toujours à l'extrémité du corridor, et comme la première fois se rapprochant !
Ils étaient aussi perceptibles à mon oreille que si la porte de la chambre donnant sur le corridor eût été ouverte, et cependant elle était fermée. J’en étais sûr, puisque j’en avais poussé moi-même les verrous.
Le bruit s’arrêta devant la porte et, comme si les obstacles ne pouvaient rien sur lui, je l’entendis dans l’intérieur de la chambre à quelques pas de mon lit.
Je me soulevai sur un bras ; le bruit s'approchait toujours ; mes cheveux se dressèrent sur mon front.
J'étendis la main, il me sembla que mes rideaux s’écartaient d’eux-mèmes. Des souffles étranges et glacés passaient sur mon visage.
Je me laissai tomber sur mon lit et m’enveloppai la tête dans les draps. '
En ce moment, l’être invisible, le fantôme, le spectre, le démon, que sais-je, frappa dans le dossier même de ma couchette trois coups si violents, que
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je m’élançai hors du lit en faisant le signe de la croix et en criant: — A moi, Seigneur ! à moi !... à moi !...
Et tout en chancelant, me heurtant aux meubles, pris d’un vertige furieux, écumant de terreur, battant des mains les murailles, tirant les verrous, je me jetai dans le corridor, me précipitant par les degrés de l’escalier comme si j’étais poursuivi; nutéte, les yeux hagards et pleins d’étincelles, poussant les portes qui s’ouvraient comme par enchantement jusqu’à ce que l’air froid de la nuit glaçât la sueur sur mon front, et que, reconnaissant le sentier qui m’avait amené de Chàteauroux au Poinsonnet, je reprisse d’une course effrénée, haletante, poussant des cris entrecoupés, ce même sentier qui me ramenait du Poinsonnet à Chàteauroux.
Je ne m’arrêtai que quand je vis de loin, à la lueur de la forge, le serrurier et ses apprentis qui, fidèles à leur promesse, achevaient de raccommoder ma chaise de poste.
Je m’assis sur une borne et, renversai ma tête en arrière, croyant que j’allais m’évanouir faute d’haleine.
Quelques minutes me suffirent pour reprendre une puissance apparente sur moi-même ; mais je me trouvai frissonnant, palpitant, mouillé de sueur, comme on l’est à la suite d’un horrible cauchemar.
Sortais-je en effet d’un songe? ou avais-je vu et entendu ce que j’avais cru voir et entendre?
En tout cas, vision ou réalité, le résultat fut le même ; c’était un avertissement de Dieu.
Ma résolution était prise.
Fuir le plus vite et le plus loin possible, et surtout fuir seul !
Après la terrible nuit du Poinsonnet, je ne craignais pas que jamais Georgine reprit sa puissance sur
moi ia revoir seulement me semblait une impiété.
Ce n’était point en vain que l’ordre de la nature avait été bouleversé et que les morts étaient sortis de leurs tombeaux.
Car c’était bien l’ombre de Raoul qui était entrée gémissante dans ma chambre et qui avait, de sa bouche livide, soufflé sur mon visage l’haleine glacée du tombeau.
<îuel autre que lui avais-je insulté ? quel autre spectre que le sien pouvait crier anathème sur moi ?
Je fia une courte prière, puis je m’approchai des travailleurs, heureux de me retrouver au milieu d’êtres vivants.
J’étais si pâle et si défiguré, qu’ils hésitèrent quelque temps à me reconnaître. >
Je leur demandai où ils en étaient de leur besogne ; leur besogne était à peu près faite.
Je leur payai sans marchander ce qu’ils me demandèrent pour l’essieu cassé, et je leur donnai de plus un louis de pourboire, afin que l’un d’eux, aussitôt que la voiture serait tout à fait prête, envoyât chercher des chevaux à la poste.
On avait descendu tout le bagage de Georgine, mais on n’avait déchargé aucune de mes malles ; il
n’y avait qu’à resserrer les cordages; les chevaux
arrivèrent, le postillon attela, je criai : — Roule de
Tours ! et nous partîmes.
Vous vous souvenez que j’avais des lettres de Son Altesse Royale Madame à remettre à Tours et à Angers.
Rien n’avait été arrêté avec Georgine ; nous devions convenir de tout en nous revoyant le lendemain matin. Ce qui était probable, c’est que je continuerais ma route seul pour m’aequitter de ma mission politique; que j’irais à Saint-Pol pour y régler mes affaires, et qu’ensuite nous continuerions nos voyages, à moins que, Madame venant en Vendée, je ne me misse à ses ordres.
Partant sans la revoir et comprenant qu’elle ne saurait que penser de mon départ, je lui écrivis de Tours qu’un événement imprévu, que je ne pouvais raconter encore, tant j’étais sous le poids de l’émotion qu’il m’avait causé, m’avait forcé de quitter Châteauroux dans la nuit. J’ajoutais que je suivrais l’itinéraire convenu, qu’en conséquence elle pouvait m’écrire à Saint-Pol de Léon.
Elle n’avait point attendu mon avis, et en arrivant à Saint-Pol, je trouvai une lettre d’elle, qu’elle avait mise à la poste avant d’avoir reçu la mienne.
Il y régnait un ton de froideur bien concevable après la façon dont j’étais parti, et surtout un étonnement également facile à comprendre.
Voici cette lettre, à peu près ;
« Qu’ètes-vous donc devenu, mon cher André, et qu’est-il arrivé ? J’envoie à huit heures du matin Louise au Poinsonnet pour vous dire qu’à la suite de l’accident d’hier et de la secousse qu’il m’a occasionnée, je suis accouchée d’une petite fille que l’on espère conserve, l’accouchement ayant eu lieu à sept mois ; et Louise revient tout effarée me dire qu’elle a trouvé la porte du parc et celle de la maison ouverte, et tous les meubles de votre chambre sens dessus dessous, comme si cette chambre avait été le théâtre d’une lutte acharnée. Auriez-vous été attaqué par des voleurs? la chose me parait impossible, puisque plusieurs objets en argent massif qui se trouvaient dans votre chambre n’ont pas été enlevés. Il faut cependant qu’il vous soit arrivé quelque chose de grave et d’insolite, puisqu’on a trouvé le lit froissé, votre oreiller à terre, les rideaux déchirés et votre chapeau dans le corridor.
» Au reste, Louise a cherché avec soin et n’a vu de sang nulle part.
» Ce qui m’a rassurée de plus en plus, c’est qu'ayant envoyé Louise chez le serrurier chargé de raccommoder la voilure, j’ai appris que vers une heure du matin il vous avait revu, pâle et sans chapeau, c’est vrai, mais que vous ne paraissiez aucunement blessé ; c’est par lui que j’ai su que vous aviez continué votre route, et par le postillon qui vous a conduit, que vous aviez pris celle de Tours.
» Depuis votre départ, le bruit s’est répandu que le Poinsonnet était hanté par des esprits; avezvous par hasard eu affaire à eux, et serait-ce à la suite du combat que vous leur avez livré que vous avez été forcé de prendre la fuite ?
» En tout cas, peut-être eussiez-vous dû, avant de quitter Chàteauroux, vous informer de ce que j’étais devenue; mais je vous aime tant, que je me fais illusion à moi-même et que j’espère qu’une prochaine lettre vous disculpera du reproche d’indifférence que je me croirai jusque-là en droit de vous faire.
» Je voudrais vous en écrire davantage, mon cher André, ne fùt-ce que pour vous faire apprécier la dilTérence qui existe entre nos deux cœurs ; mais la tête me tourne et la plume, en me tombant des mains,
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me laisse à peine la force d’écrire ces trois mots : je vous airne.
» Georgine. ï
Je répondis à Georgine par le récit exact de ce qui s’était passé; je lui dis la lutte que, depuis deux ans, je soutenais contre le remords, et la résolution que j’avais prise à la suite de cette terrible nuit du Poinsonnet, de me séparer d’elle, momentanément du moins. Je lui demandais de me donner de temps en temps des nouvelles de mes deux enfants, à qui ma fortune appartiendrait, en vertu de la promesse que je lui avais faite de ne point me marier. Georgine ne pouvait pas se tenir pour battue ; je reçus lettres sur lettres, mais je résistai! Contre toutes les lois du souvenir et de la perspective , plus je m'éloignais de cette nuit terrible, plus les événements qu’elle avait amenés étaient présents à ma pensée, et j’en arrivai à ce point où la vie étant devenue à charge à l’homme, il n’a plus qu’un désir, celui de s’en débarrasser.
Ce fut donc avec une grande joie que j’appris que Madame était débarquée en France et que le moment ^ était arrivé de me faire tuer pour elle.
Comme la chose était convenue, je fus avisé de l’endroit où je pourrais la trouver. Je me rais iramé-
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(liatemetU en route avec armes et bagages, et la rejoignis le 17 mai au château de M. de N...
Madame me reconnut et me félicita démon exactitude. Elle avait près d’elle MM. de Dampierre, de Mesnars, de Lorges, de Charrette.
J’étais arrivé avec le costume de rigueur : la blouse, le chapeau breton, la cartouchière bien garnie, le fusil à deux coups, les guêtres et les souliers ferrés. Dès le premier soir, j’eus le bonheur de lui rendre un assez grand service.
La duchesse avait donné rendez-vous à quelques amis dans une maison située à une lieue à peu près du château, et appartenant à M. G...
Elle se rendit à cette maison, accompagnée de nous tous et y trouva les nouveaux amis qui devaient se réunir à nous; mais comme elle n’était pas en sûreté dans cette maison, dès le même soir elle partit pour une cachette qu’on lui avait ménagée dans la commune de Monlbert.
Outre sept ou huit gentilshommes, 'au nombre desquels je me trouvais, Madame était accompagnée de quelques paysans qui servaient de guides. Arrivée au Maine, on lui demanda si elle voulait faire un détour ou passer la rivière à gué, passage qui n’était pas sans quelque danger; mais Madame préféra le danger
à la lenteur. On se consulta pour savoir quel gué l’on choisirait, et il fut convenu que l’on passerait le Maine, près de Romainville, sur d’anciennes piles de pont qui, tant bonnes que mauvaises, offraient un passage.
Un paysan qui connaissait les localités, prit la tête de la colonne, sondant le chemin avec un bâton qu’il tenait à la main droite, tandis que de la gauche il tirailla duchesse à lui.
Arrivés aux deux tiers de la rivière, le paysan et Madame sentirent s’écrouler sous leurs pieds la pile '
sur laquelle ils avaient cru pouvoir s’aventurer.
Tous deux trébuchèrent et tombèrent à l'eau.
Madame était tombée à la renverse et avait disparu submergée. Je m’élançai aussitôt, je la rattrapai par le talon et la tirai de la rivière.
Elle était restée cinq ou six secondes sous l'eau et avait failli perdre connaissance.
Cet événement, dans lequel je n’avais personnellement couru aucun danger, me posa parmi les serviteurs de la princesse.
Remarquant ma profonde tristesse. Madame avait souvent la bonté do s’entretenir avec moi, attribuant cette tristesse à des chagrins de fortune ou à des désirs d’ambition ; elle me demandait souvent :
— Voyons, comte, que désirez-vous que je fasse pour vous ?
Mais à cette bienveillante question, je répondais invariablement ;
— Donnez-moi l’occasion de me faire tuer pour Votre Altesse Royale, je ne demande pas autre chose.
De sorte que la princesse avait l’habitude de me désigner sous le nom de son beau ténébreux.
Ne vous étonnez pas, Marie, me dit le comte essayant de sourire : j’avais vingt-huit ans alors et tous mes cheveux...
Je lui serrai la main. Il continua :
Je fis ce que je pus pour me faire tuer, et il n’y a pas de ma faute si je n’y réussis point; je fus de toutes les affaires ; de celle de la Caratterie, du Chêne, de la Pénissière.
La mort ne voulait pas de moi.
Désireux d’en finir, je tins un des derniers à la
Pénissière; je ne voulus pas fuir; répondant j)ar des coups de fusil et de pistolet à toutes les sommations de me rendre, je tombai écrasé de coups de crosse et fus fait prisonnier.
Cela revenait au même ; j’allais être jugé et, comme chef, condamné à mort et fusillé.
On m’a dit que, plusieurs fois, Madame s’était in-
formée de moi, et, me sachant prisonnier, avait laissé échapper de vives marques de sympathie en ma faveur. Cette nouvelle me parvint en prison ; mon orgueil de Breton et de gentilhomme en fut flatté.
Je parus devant le conseil de guerre.
Je dois le dire en faveur du tribunal militaire, tous les moyens furent fournis, sinon de m’innocenter, du moins de faire diminuer ma peine à l’aide de circonstances atténuantes. Mais plus on essayait d’éloigner la mort, plus, comme un enfant obstiné, je me cramponnais à elle. Au lieu d’avouer que j’avais subi un entraînement en venant rejoindre Madame en Vendée, je racontai qu’en 1830 j’avais donné ma démission pour ne pas servir sous Louis-Philippe; qu’en 1831, j’étais allé à Massa me mettre à la disposition de Son Altesse Royale; qu’enfin, à la première nouvelle de son arrivée en Vendée, j’étais venu la rejoindre.
A partir de ce moment, j’exagérai les services que j’avais pu rendre, au lieu de les diminuer ; enfin, tout au contraire de ce qui arrive en pareil cas, c’est le tribunal qui prononça ma mort avec regret, et ce fut moi qui en reçus l’arrêt avec joie.
Je ne craignais qu’une chose ; une condamnation intermédiaire, comme la réclusion, et même, dans
ce cas^ j’étais résigné d’avance. Je mettais aux pieds de Dieu ma peine en expiation du crime que j’avais commis.
Le jugement prononcé, je remerciai mes juges avec un élan de joie qui dut les surprendre,- et lorsqu’on me demanda si je désirais un sursis quelconque i je éclamai seulement vingt-quatre heures, c’est-à-dire le temps strictement nécessaire pour écrire mon testament et faire mes adieux à ma famille et à mes amis.
Mon testament fut bientôt fait. A part une pension de trois mille francs de rente viagère à ma sœur, la seule chose qu’elle voulût accepter de l’héritage paternel, je léguai toute ma fortune à mes deux enfants.
J’écrivis à Madame, pour lui affirmer que je mourais en Breton et en gentilhomme,' c’est-à-dire fidèle aux principes politiques de mes pères.
Enfin, toutes ces suprêmes dispositions faites, pour régler la dernière et la plus importante de toutes, je fis appeler un prêtre.
C’était un brave et saint vieillard, débris de là première Vendée. Durant cette grande lutte, il avait refusé de prêter serment, il avait été persécuté, emprisonné, condamné à la guillotine et sauvé par le 9 thermidor.
Il s’aitendait à trouver en moi un condamné ordinaire, regrettant la vie, ayant besoin d’être soutenu dans ce passage difficile de l’existence à la mort. Il trouva, au contraire, un esprit exalté appelant la mort à son secours.
Il me crut la foi des martyrs : il se trompait ; je n’avais que l’exaltation du remords.
Cette étrange ambition de la tombe lui déplut; ce n’était point là une contrition comme il la désirait, avant même de savoir quel était mon crime.
Je le lui confessai dans tous ses détails : je ne lui cachai rien ; je n’amoindris aucun de mes torts ; je les augmentai, au contraire, plutôt que de les atténuer.
A mesure que ma confession avançait vers la fin, je voyais son visage se rembrunir ; ma confession terminée, je vis avec terreur qu’il gardait le silence.
— Eh bien, mon père?... lui demandai-je d’une voix tremblante.
Mon fils, me dit-il, votre main est bien coupable car elle a tué ; mais votre cœur est plus coupable encore. Votre grand crime, à mon avis, n’est point de vous être laissé entraîner à l’adultère et de l’adultère au meurtre ; votre grand crime est d’être rentré avec joie dans le péché, dont la clémence du
Seigneur vous avait séparé. Nos pouvoirs me permettent de vous donner l’absolution, mais in arliculo morlis seulement; demain je vous accompagnerai au lieu de l’exécution, et au moment suprême j’appellerai sur vous la miséricorde de Dieu . D'ici là, priez.
— Mais, mon père, d’ici-là, loi demandai-je, ne puis-je espérer votre bénédiction ?
— La bénédiction d’un prêtre n’excepte personne, mon fils, me répondit le digne homme ; mettez-vous à genoux, priez et soyez béni !
Il m’imposa les mains sur la tète en levant les yeux au ciel, puis il s’éloigna en me recommandant à Dieu.
Je restai à genoux, priant avec une ferveur inouïe ce divin Maître devant lequel j’allais paraître, et le remerciant de la grâce qu’il me faisait en. m’appelant à lui.
Vers cinq heures du soir, je fis un des meilleurs repas que j’aie faits de ma vie ; puis je me remis en prière.
Je m’informai au greffier qui vint me voir dans ma prison, et j’appris que l’exécution était pour le lendemain, à huit heures du matin.
A dix heures du soir, je me couchai; je ne me ré-
veillai qu'au jour. Je ne pus m’empêcher de comparer cette nuit si calme à la terrible nuit du Poinsonnet.
Je m’éveillai le sourire sur les lèvres, et j’offris mon cœur à Dieu.
Le geôlier descendit; il me demanda si j’avais besoin de quelque chose.
— Un peu de pain, lui dis-je, des fruits et un verre de vin.
Au moment de mordre dans le déjeuner, je m’arrêtai ; l’idée m’était venue de supplier le digne prêtre qui allait m’assisler de revenir sur sa décision, de me donner la sainte absolution et de m’accorder la grâce de communier.
Il arriva vers sept heures; il n’avait pas dormi pendant cette nuit, il l’avait employée à prier pour moi.
Il consentit à me dire une messe.
A huit heures et demie, on vint me chercher.
Je devais être fusillé sur un des glacis de la citadelle.
\ Le prêtre me plaça un crucifix entre les mains, et nous nous mimes en route.
Je vous le jure, Marie, jamais distance ne fut parcourue d’un pas plus libre et plus joyeux que celle qui conduisait de mon cachot au lieu de l’exécution.
Je vis un peloton qui attendait au pied du rempart ; nous étions arrivés.
— O mon père, mon père, m’écriai-je, ne me faites pas attendre plus longtemps la sainte absolution ; je ne serai heureux que quand je l’aurai reçue !
Le prêtre adressa une question au chef de l’escorte. Probablement il lui demandait si l’heure était arrivée; sans doute celui-ci ' répondit affirmativement; je crus voir un sourire sur les lèvres du prêtre, car il se retourna de mon côté en disant ;
— A genoux !
Je me jetai à ses pieds.
Mais au moment même où il allait prononcer les paroles consacrées, ce cri ; — Arrêtez ! se fit entendre, et un officier sortant d’une poterne accourut vers nous.
Le prêtre se retourna.
— O mon Dieu ! m’écriai-je, pourvu que ce ne soit point ma grâce !
Les soldats qui s’apprêtaient à me fusiller me regardèrent d’un œil stupéfait.
Hélas ! mon enfant, c’était ma grâce !
Le colonel d’Hauterivo, devenu général et aide de camp du roi Louis-Philippe, avait appris ma condam-
nation, avait demandé ma grâce, l’avait obtenue, et, par le télégraphe, l’ordre était donné non-seulemént de surseoir à l’exécution, mais de me mettre en liberté.
— Mon fils, me dit gravement le prêtre, c'était une mort trop facile et trop prompte que celle à laquelle vous venez d’échapper : Dieu veut prolonger votre séjour en ce monde pour que vous y persévériez dans la pénitence.
— Au moins, mon père, m’écriai-je, puisque je ne suis pas digne de Tubsolution, donncz-ipoi un conseil !
— Prcnez-le dans votre repentir; il vous dira ce que vous avez à faire.
Quinze jours après, j’entrais à la Trappe.
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Je restai deux ans en retraite à la Trappe ; probablemènt y serais-je resté toute ma vie, tant cette tranquille étape de la tombe me mettait de calme dans le cœur, mais un jour je reçus cette lettre :
« Si vous avez encore quelque amour pour vos enfants, quelque souci de votre dignité et quelque respect pour votre nom, abandonnez un instant les soins du ciel pour ceux de la terre, et opposez-vous, s’il en est temps encore, à des spéculations qui vous entraînent non-seulement à la ruine, mais au déshonneur.
B Au bout de vos affaires de Corse il y a la banqueroute, une banqueroute frauduleuse !
» Votre amie.
3 > Georgine. »
J’étais si loin de songer aux choses de ce monde, dont j’étais complètement sorti, en esprit du moins, que je fus plusieurs heures avant de voir clair dans le passé et de pouvoir me rappeler à quelle affaire on faisait allusion.
En6n je me rappelai cet oncle de Raoul qui avait des mines en Corse et qui m'avait, à deux reprises différentes, emprunté soixante mille francs ; je me souvins que, pour sauver mes intérêts et par excès de délicatesse, disait-il, il avait voulu me faire entrer en participation dans son affaire. L’affaire avait mal tourné, il y avait un million de dettes ; nous allions être mis en faillite.
Je n’étais pas encore tellement détaché des choses de ce monde, qu’un jugement qui atteindrait mon nom et mon honorabilité d’une manière infamante, me fût indifférent; je quittai la Trappe, me promettant bien d’y rentrer aussitôt que la liquidation serait terminée.
Je courus d’abord à Saint-Pol, voulant référer de la chose avec mon notaire. 11 venait seulement depuis trois jours d’être mis au courant de la position : elle était désastreuse. <
Entrant en participation dans les bénéfices, j’entrais naturellement dans les pertes ; plus d’un mil-<
lion était dû ; il est vrai que, sur ce million, mon associé devait cinq cent mille francs; mais mon associé n’avait ni un sou dans sa poche ni un pouce de terre au soleil, et, comme nous étions solidaires, c'était à celui qui avait de payer pour celui qui n’avait pas ; et comme c’était moi qui avais, c’était à moi de payer.
Je vendis terres et rentes ; je réalisai douze cent mille francs et je partis pour la Corse.
Une fois arrivé là, après avoir pris connaissance des choses, je reconnus avec terreur que j’avais devant moi un gouffre qui engloutirait tout, si l’administration n’était surveillée par moi-même.
Ne pouvant donner mon nom à mes deux enfants, je voulais leur donner au moins une fortune. Je me mis au travail, non pas dans l’espérance de refaire cette fortune que je leur destinais, mais au moins d’en sauver quelques lambeaux.
Je restai trois ans en Corse ; mais tous mes soins, toute ma surveillance ne purent rendre l’affaire meilleure. On vendit six cent mille francs une usine qui avait englouti plus de deux millions : cinq cent mille francs passèrent à mettre l’affaire au pair. Cent mille francs restaient donc ; je pouvais les garder pour moi ; mais il me restait encore quelques
centaines de mille francs, tandis que mon associé était complètement ruiné... Cet associé, c'était l’oncle de Raoul ! je lui laissai les cent mille francs.
Depuis longtemps j’étais tourmenté par un désir, celui de revoir mes enfants ; puis il me semblait que j’avais été bien dur envers leur mère. Quel était en somme, le grand crime de cette femme, celui de m’avoir aimé !
Je résistai longtemps ; peut-être était-ce le démon qui me tentait sous cette forme, J’allai à Bourges, j’écrivis à madame de Nérondes en lui donnant un détail exact de ce qui me restait, cinq cent mille francs à peu près. Je lui dis que je vivrais aisément avec le revenu de cette somme, quequant au capital, il appartenait à mes enfants; que ces enfants, pour lesquels j'avais une profonde tendresse, je désirais les voir une dernière fois avant de quitter la France. Je lui demandais de me les envoyer, de les amener même si elle en avait le désir : au moment de nous séparer pour toujours, nous pouvions nous donner le baiser de paix.
Elle me répondit :
« Monsieur,
» Malgré les avis que je vous ai donnés, vous
VOUS êtes associé avec un intrigant qui, après avoir dissipé sa propre fortune, a dévoré la vôtre, qui n’était plus la vôtre, puisque par testament vous en aviez disposé en faveur de mes deux enfants,
» Si votre fortune était aujourd’hui ce qu’elle était autrefois, je suis trop bonne mère pour ne point passer par-dessus la honte que j’aurais eue d’avouer à ces deux chères créatures une liaison suivie de si tristes résultats. Mais il vous reste à peine un dixième de la fortune à laquelle ils peuvent prétendre à la mort de ceux de mes parents dont ils ont le droit d’hériter et dont ils hériteront ; cela ne vaut pas la peine de troubler leur conscience par une paternité dont ils n’ont pas même le soupçon et à la connaissance de laquelle ils ne gagneraient que le triste avantage de mépriser leur mère.
9 Quant à l’offre que vous me faites, monsieur, de nous donner le baiser de paix avant de nous séparer pour toujours, la chose me parait inutile, notre séparation étant opérée depuis longtemps. Si le remords vous a touché, j’ai été, moi, visitée par la grâce et, en me donnant le conseil de ne vous revoir jamais, elle m’a inspiré en même temps la force de le suivre.
» Adieu donc, monsieur; ce que nous avons de mieux à faire, et c’est l’avis de la seule personne que
je puisse consulter dans un cas de conscience aussi ardu que celui-ci, ce que nous avons de mieux à faire, c’est de ne point sortir de la voie que vous nous avez tracée vous-même et qui a pour but de nous écarter de plus en plus l’un de l’autre dans une vie où nous nous sommes rencontrés pour notre malheur.
» Georgine, B“8 de Nérondes. »
J’avoue que cette lettre me foudroya ; je n’avais pas de la moralité de Georgine une bien haute idée, mais je ne croyais pas à une perversité pareille.
Tout en acceptant ce nouveau châtiment comme venant de la main de Dieu, je jetai un cri de douleur:
— Mes enfants ! mes enfants !
Je n’avais qu’eux au monde et je ne devais les voir jamais !
Alors, et comme la main delà justice céleste devait me fa ire vider la coupe de toutes les souffrances, il me vint à l’esprit cette funeste idée : de me refaire, avec les cinq cent mille francs qui me restaient, une fortune plus grande que celle que j’avais perdue, et d’aller frapper à la porte de cette femme avec un million dans chaque main pour qu’elle me laissât revoir mes enfants.
- Un autre que moi eût peut-être réussi; combien.
dans noB temps de Bourse et d’agio, combien sont devenus deux et trois fois millionnaires qui n’ont pas commencé avec un demi-million !
Mais comme Caïn, afin que la justice du ciel pût me poursuite jusqu’au bout, j’avais le signe du fratricide au front.
Pans toute tentative que je voulus faire, je m’égarai; dans toute spéculation que j’entrepris, j’échouai.
Et à chaque déception nouvelle, je recevais le coup qui me frappait avec la résignation d’un chrétien, disant : « Seigneur, Seigneur ! j’ai plus mérité de châtiments que vous n’en daignerez jamais diriger contre moi. Seigneur, Seigneur ! ne ménagez pas le coupable ! seulement mesurez la punition non pas à votre vengeance, mais à votre justice. »
Ce fut alors que de toute ma fortune passée, ne possédant plus que, quelques mille francs, je résolus d’aller me jeter aux pieds du souverain pontife et de lui demander, à lui, cette absolution que n’avait point osé me donner un prêtre de village. Je vous ai raconté, Marie, ce qui était arrivé dans ce voyage et comment le Saint-Père m’avait condamné à vivre mes jours et à nae nourrir de mes remords.
Je partis de Rome ; pèlerin du monde sans savoir où j’allais, marchant comme le Juif maudit, pour mar-
cher, et n’ayant sur lui qu’un avantage, celui de savoir que je n’étais pas immortel !
C’est alors que je vous rencontrai à Florence, que je vous retrouvai à Paris, que je fis connaissance avec votre père, ce dernier ami de mon cœur, que je devins enfin le commensal de la rue d’Amsterdam, où je trouvai pendant trois ans une hospitalité de tous les jours, sans que jamais votre père, qui m’avait su riche, me voyant pauvre, prononçât une seule fois ce terrible Pourquoi ? auquel s: rarement le malheureux qu’on interroge peut répondre par une bonne raison.
Sa dernière preuve d’affection, au moment où il partit pour Naples, fut de vouloir m’emmener avec lui.
Hélas! je dus refuser; cette guerre à laquelle il pouvait et même devait prendre part pour continuer de marcher dans les traditions paternelles , c’était une guerre que mes traditions paternelles à moi, me défendaient de faire, et j’acceptai son absence comme une suprême épreuve qui, du moins, devait être la dernière. N’ayant plus cet ami fidèle dont le pain me nourrissait, dont le vin me désaltérait, je n’avais plus qu’une perspective, cette mort lente que Cabarrus a devinée en disant ; « Quelle est donc sa manière de vivre? »
Hélas ! ma manière de vivre, vous le savez, Marie, c’était de n’avoir plus de quoi vivre.
Eh bien, aujourd’hui, je l'espère du moins, l’œuvre de pénitence est accomplie.
J’ai, selon les commandements du Saint-Père, vécu bien des jours en me nourrissant de mes remords et en buvant mes larmes.
J’ai laissé des lambeaux de mes vêtements à toutes les ronces du chemin; après avoir usé mes sandales aux cailloux de la route, je les ai teintes du sang de mes pieds.
Le bâton sur lequel je m’appuyais a plié bien des fois sous le poids de mon corps, et jamais l’ange chargé de m’escorter dans mon rude pèlerinage n’a entendu sortir de ma bouche, à chaque chute que je faisais, autre chose que ces mots : « Soyez béni, Seigneur, dans votre miséricorde ! C'est beaucoup , mais ce n’est pas trop. »
' Et je suis parvenu au bout de la voie Douloureuse, Marie, succombant sous le poids de mon iniquité, et voilà, comme me l'avait promis notre très- Saint-Père, que j’y trouve une âme sinon consacrée, du moins si pure, que d’elle j’attends l’espérance de mon reoos éternel.
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J’étendis la main sur ses deux mains, puis d’une voix profondément émue, mais pleine de conviction ;
— Mon ami, lui dis-je, que l’Esprit-Saint vous porte la paix du Seigneur, que votre ange gardien, radieux de votre sincère repentir, triomphant de votre expiation si lente et si douloureuse, mais en même temps si complète, vous mène accompnçrné de l'Espérance, la vierge éternellement jeune, à la porte étincelante par laquelle le juste doit passer pour aller au ciel.
Heureux ceux qui se couchent dans la tombe ayant lavé leurs péchés dans l’eau amère, mais pure, de la pénitence.
L’épine qui a déchiré si cruellement votre corps a épuré votre àme et vous la trouverez toute fleurie à l’entrée du paradis, qui vous attend.
Le Seigneur proportionne la croix aux épaules; sa miséricorde vous a traité comme un élu, et dès ce monde vous avez pu toucher de la main la palme du martyre.
Les flèches dont il vous a percé comme un crible ont fait jaillir le sang de votre cœur, mais n’ont point atteint votre àme ; appuyée sur la vérité, comme sur
le pilier d’airain, elle est restée forte au milieu de vos erreurs, et de tout ce sang corrompu par les passions terrestres, il ne vous est resté que l’eau pure du baptême.
Comme à David, vos fautes ne vous ont point laissé un moment de repos : toujours devant vos yeux elles vous ont fait bénir le châtiment de la justice divine.
Marchez donc en paix, non plus sur cette route aux pavés aigus et brûlants, mais sur la voie étoilée qui conduit au repos éternel. Déjà vous êtes puriflé par l’hysope sacrée.
Dieu ne demande pour tout sacrifice qu’une contrition sans tache.
Attendez donc avec une vive confiance cette absolution rayonnante que le Seigneur vous réserve dans sa miséricorde. Que peut vous dentander sa justice, qui ne se trouve dans votre mépris pour une vie souillée qui vous a éloigné de lui, à côté de votre ardente aspiration vers la mort qui vous rapproche à jamais de lui?...
Espérez, espérez, mon ami !...
Il me sourit alors doucement et quelques larmes arides vinrent perler au bord de ses paupières.
11 me prit les deux mains, les baisa et me dit :
— Laissez-moi prier, Marie : je me sens mieux ; et vous, après vous être bien reposée,, revenez demain malin.
Je l’embrassai au front ; il était oalme comme un enfant!
Malgré ce bien-être qui venait de s’emparer de lui et que je ne pouvais faire autrement que d’attribuer à l’aveu complet de ses fautes, je ne pouvais me décider à quitter le cher comte. Il me semblait, par le récit qu’il venait de faire, et qui me prouvait qu’il avait mis en moi sa dernière espérance et sa suprême consolation, il me semblait que chaque minute qui lui restait à vivre m’appartenait ; et cette conviction était si grande que, si je n’avais pas eu la pensée de fortifier son agonie par ma communion du lendemain, je n’eusse pas laissé, môme à Suzanne, le triste privilège de le veiller pendant cette nuit, peut-^ être la dernière.
11 avait fermé les yeux et il semblait dormir.
Suzanne s’assit à son chevet, et moi, le plus doucement que je pus, j’essayai de gagner la porte.
Mais au premier mouvement que je fis, il rouvrit les yeux :
— Marie, dit-il.
Jo me retournai.
— A demain, ajouta-t-il en souriant; mais de bonne heure, n’est-ce pas? Je me sens si bien que je dois approcher de la mort.
Je revins à lui , j’effleurai son front d’un souffle plutôt que d’un baiser, et je partis pour mon couvent, intérieurement éblouie de cette résignation sainte, de cet amour de la douleur et de cette reconnaissance envers le châtiment.
Il me semblait que je venais de voir briller de tout son éclat une contrition parfaite, c’est-à-dire le plus précieux des diamants qu’une conscience éplorée puisse déposer aux pieds du Seigneur.
Je ne songeai point à dormir de toute la nuit. Comme si cela m’eût été possible, à tout instant je me levais machinalement pour retourner rue Saint- Gilles, sans avoir un seul instant conscience de la nuit avancée, ni du couvent fermé régulièrement à neuf heures du soir.
Dès l’aube j’entendis la messe ; à sept heures, je montais l’escalier de mon pauvre malade.
Suzanne avait eu la précaution de laisser la porte de la première chambre ouverte, pour qu’aucun bruit ne pût troubler le repos du comte. J’entrai donc sur la pointe du pied, en retenant mon haleine.
Suzanne, endormie dans un fauteuil, avait laissé
AU jLIT DE MORT 309
tomber son chapelet de ses mains. Elle ne se réveilla point, elle qui avait encore à vivre de longs jours et de longues nuits; mais, quoique je n’eusse pas fait plus de bruit que l’oiseau dont l’aile effleure une branche d’aubépine, le comte m’entendit et, en entrant, je le trouvai tourné de mon côté.
Jamais la mort n’avait souri si doucement ; ce visage, que j’avais vu si bouleversé, avait repris sa sérénité chrétienne et semblait illuminé d’un rayon sacré.
Je jetai un cri de joie, tant évidemment il était pardonné.
Puis j'accourus à lui.
Il me tendit les bras et me pressa fortement sur son cœur.
Il ouvrit la bouche, je crus qu’il allait parler ; mais, au lieu de paroles, ce fut un flot de sang qui vint à ses lèvres. Sa tête se pencha sur mon épaule, ses mains se roidirent en serrant les miennes, et je vis son dernier souffle s’envoler, à ce point que je levai la tête pour le suivre. Si nous eussions été dehors, à l’œil nu, à une certaine distance, dans l’éther , je l’eusse vu, j’en suis certaine, se changer en colombe.
En sentant l’aile de la mort passer si près de mes
lévrcS) je dus jeter un cri involontaire, carSuzanné,
éveillée en sursaut, se précipita vers moi.
Notre pauvre ami était mort.
Suzanne, qui ne pouvait pas deviner qu’au milieu du silence funèbre qui nous entourait, j’avais eu le dernier mot de cette âme consolée, craignait ma dou^ leur et voulait m’éloigner du lit;
Je lui fis signe de se mettre à genoux : elle obéit avec cette religion qu’elle avait toujours quand il s’agissait de suivre mes ordres.
Je posai cette tête inerte sur l’oreiller, j’imbibai d’eau une éponge et je lavai bien doucement cette pauvre bouche sanglante sur laquelle la mort Venait de mettre le sceau du silence éternel; puis, regardant une dernière fois ce regard qui, hélas! ne voyait plus, j’abaissai l’une après l’aütre les paupières, dernier voile qui tombe sur les choses de ce monde.
Je ne sais si tu te rappelles un Stabat Maier de Rossini qui, après avoir fait entendre les notes les plus douloureuses que puisse tirer des fibres du cœur le génie de la musique, se résume par une espèce de fugue où le Christ jette le cri lamentable qui a percé la terre d’outre en outre, et laisse tomber sa tète sur l’épaule droite* Chacun alors semble avoir hâte de prendre congé du sublime Crucifié et s’éloigne, sur un allegro plus ou moins accentué, pour repréndre le cours de ses affaires.
De temps en temps seulement, au milieu de ce bruit qui en arrive à l’insouciance et qui est tout près dé monter jusqu’à la joie, pointe un soupir douloureux, une plainte trempée de larmes indiquant qu'un
OU deux cœurs brisés sont mêlés à la cohue de ces
cœurs indifférents.
Suzanne et moi nous étions les cœurs brisés.
L’âme envolée n’avait plus besoin que de nos prières fidèles.
Il fallait aborder les réalités humaines et faire glisser le cadavre sur la pente douloureuse et pleine d’aspérités qui descend du lit d’agonie à la fosse fraîchement creusée.
Après que nous eûmes dit, Suzanne et moi, les prières des morts, je la chargeai, par l’intermédiaire de la bonne hôtesse, de faire prévenir les amis du comte.
Dix minutes après, l'hôtesse entrait suivie du médecin chargé de constater les décès. Ce médecin, qui visite parfois le chevet de vingt ou vingt-cinq morts dans sa journée, n’a pas le temps d’être sensible et ce serait une injustice de lui demander autre chose qu'un procès-verbal de trépassement.
Tandis qu’il prenait les noms, prénoms et qualités du défunt, la date à laquelle il était entré dans la maison et cel|p à laquelle il allait en sortir, MM. de Pleyben et Bonnel entrèrent et furent presque aussitôt suivis de madame de Morsens et de son prêtre.
11 va sans dire que l’invasion s’était faite à peu
près sur le même air que la fugue du Slabat Mater de Rossini.
— Eh bien ! me dit le sémillant vicaire, où en sommes-nous ?
— Nous en sommes à l’enterrement, monsieur l’abbé, lui répondis-je.
— Enfin, répliqua-t-il, ce brave comte ne souffre plus ; c’est l’essentiel.
Puis se retournant vers madame de Morsens.
— Madame la comtesse, dit-il, quand il sera temps, vous viendrez tout ordonner ; petit service, n’est-ce pas; messe basse, bien entendu; évitons les frais; les finances du comte n’étant pas bien florissantes... Malgré cela, voyez-vous, il sera sauvé, il sera sauvé ! Il sera sauvé, je n’en doute pas... Bien le bonjour, messieurs et mesdames, nous aurons le plaisir de nous revoir à l’église, car c’est moi qui dirai la messe pour ce pauvre diable, M. le curé ayant demain à midi un grand enterrement... Ainsi donc, à l’église!
Et il sortit, donnant des coups de chapeau à tout le monde.
Personne ne lui répondit, pas même la comtesse, qui avait apporté , pour les derniers moments du comte, de grosses larmes quelle était en train de répandre.
M. Bonnel chercha du papier pour écrire les lettres de faire part. Nous n’avions ni le temps ni les moyens d’en faire imprimer, toutes nos faibles ressources devant être réservées pour les frais d’enterrement et de sépulture ; puis nous avions à cœur de payer toutes les petites dettes du comte, qui, réunies, faisaient unesomme assez importante. 11 est vrai qu’à juste titre nous avions pour cette heure difficile compté sur le général de Brévelay, cousin du comte.
Comme je le connaissais, ce fut moi qui fus chargée de lui écrire pour lui dépeindre la situation.
On ne trouva pour papier mortuaire que le papier armorié du pauvre Theïx, et pour écrire les lettres que la plume d’or à pointe de diamant, présent de la comtesse de L. R. P...
Ce fut M. Bonnel qui se chargea de la circulaire, elle était conçue en ces termes ;
« Vous êtes prié d’assister aux convoi, service et enterrement deM. Achille-André, comte de Theïx, décédé le 8 octobre, en son domicile, rue Saint-Gilles, n® H, qui se feront le vendredi prochain 10 courant, à neuf heures très-précises, en l’église Saint- Denis-du-Saint-Sacremenl,rue Saint-Louis, au Marais.
» On se réunira à la maison mortuaire.
a De profundis ! »
Ces messieurs partirent pour s’occuper des pompes funébresi, tandis que la comtesse, remportant le reste de ses larmes pour la proehaine occasion, alla au presbytère afin de régler avec le vicaire la messe basse qu’il devait dire.
Toute la journée et toute la nuit suivante, nous restâmes à veiller et à prier près du corps. Au point du jour, on apporta le cercueil avec les différents objets nécessaires à l’ensevelissement. Nous nous mîmes alors doucement, pieusement et tendrement à ensevelir notre pauvre ami ; puis réunissant nos forces, nous le soulevâmes et le déposâmes dans sa bière. En souvenir de ses recommandations, je roulai autour de son poignet et je fis passer dans sa main cette couronne de la Vierge qui lui avait servi à dire, de son vivant, de si ferventes prières et qui était la dernière protectrice de son cadavre; j’y joignis, en le lui passant au cou, le chapelet d’olives de Gethsémani que je lui avais donné ; puis ta photographie, qu’il avait bien recommandé qu’on enfermât avec lui dans son cercueil.
Ses amis commençaient à arriver, mais ils s’étaient groupés dans la chambrevoisine en attendant que l’on vînt clouer le cercueil, Suzanne et moi, à genoux près de la bière, nous priions, lorsque tout à coup
nous entendîmes, venant de l’escalier et montant vers nous, des cris' lamentables et des sanglots désespérés. C’était une femme que je ne connaissais pas, mais dont le grand deuil réclamait une place dans la famille, et qui, à travers un corsage de dentelles noires, laissait voir de fort belles épaules; elle se jeta dans les bras de la comtesse, qui venait d’entrer , dans les miens , dans ceux de Suzanne, en criant : — Mon oncle ! mon pauvre oncle ! Nous nous écartâmes, Suzanne et moi, avec une certaine répugnance, de celte bruyante douleur qui pouvait être vraie, tnais qui nous semblait profaner le calme solennel de la mort; et nous la vîmes alors, tout en poussant de véritables cris, tout en s'arrachant les cheveux, s’accroupir sur le cercueil, écarter le suaire, puis, voyant au poignet du comte la couronne de cornaline, interrompre ses cris et ses sanglots pour la dérouler des bras du mort, dont la main roidie et les doigts crispés semblaient vouloir la disputer à cette spoliatrice du cadavre.
Quant à moi, je regardais cette créature avec un tel étonnement, qu’elle se crut obligée de me dire ;
— Ce bijou m’appartient, madame, je suis la seule héritière de mon oncle, sa sœur étant morte il y a un mois, et si, de son vivant, je le lui eusse de-
mandé, il m’eût certainement laisse ce souvenir.
— Mais, madame, lui répliquai-je, M. de Theïx m’a positivement recommandé de l’ensevelir avec ce chapelet. Il y attachait une telle idée de foi, que je regarderais comme une trahison à sa mémoire de ne pas insister auprès de vous pour que vous remettiez ce chapelet où il était.
— Oh ! madame, bonne madame, me disait Suzanne en pleurant, ah! ne lui laissez donc pas prendre cette couronne de la Vierge... 4’entends encore le comte vous dire...
— Que voulez-vous donc, mademoiselle, interrompit l’héritière du comte de Theïx, que voulez-vous que mon oncle fasse maintenant de cela? tandis que moi je le garderai avec soin et m'en ferai un bracelet qui ne me quittera jamais ; ce sera mon portebonheur.
Suzanne trépignait et ses yeux lançaient des flammes.
Je lui fis signe de se calmer.
Qu’avais-je à faire, moi, de lutter contre ce cynisme révoltant, contre ce manque de respect à la plus sainte des volontés, à la volonté des morts, contre cette légalité d’hérédité invoquée par une nièce en face du cadavre dé son oncle?
te.
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— Hélas ! me dis-je, peut-être l’expiation se poursuit-elle au delà de la vie, et Dieu demande-t-il au cadavre ce dernier sacriûce pour la suprême purification de l’àme 1
En ce moment, le menuisier entra, tenant les clous et le marteau à la main.
Quant au bruit que fait le marteau en frappant sur les clous, il n’est pas un de ceux qui, l’ayant entendu, n’ait senti la pointe de ces clous entrer dans son cœur.
On descendit le cercueil à travers toutes les difficultés et tous les cahots d’un escalier étroit.
' Je le suivais, pensant bien plus, je l’avoue, au voyage de l’àme vers les sphères célestes, qu’au voyage du corps vers sa dernière demeure.
L’hôtesse donna sa propre chambre pour recevoir les invités ; puis, les invités réunis, on s’achemina vers l’église Saint-Denis-du-Saint-Sacrement.
Là, mon frère nous rejoignit et vint me ferrer la main.
Le vicaire dit la messe promise ; mais, au moment de nous remettre en marche vers le cimetière, je vis mon frère si pâle et si ému, que je le suppliai de rentrer chez lui.
Il y consentit à son grand regret ; car tu sais com-
bien, lui aussi, il aimait notre cher comte de Theïx.
La rue Saint-Gilles, quartier do la Bastille, relève du Père-Lachaise. Tout le monde marcha à pied. Suzanne et moi cheminions silencieusement en faisant nos prières ; la comtesse et M. Bonne! en causant fort galamment, à ce qu’il me sembla du moins.
Nous n’avions pas été assez riches pour louer entre nous tous, même un terrain provisoire ; la tombe était donc creusée dans la partie du cimetière abandonnée aux pauvres.
Je ne sais ce que firent les autres, mais moi je m’agenouillai près de la fosse, et là, toute la vie du comte me revint à l’esprit; j’écoutai tomber les unes après les autres sur le cercueil ces pelletées de terre dont le bruit va peu à peu s’éteignant dans la tombe, image matérielle du souvenir qui va, lui aussi, s’éteignant peu à peu dans le cœur.
Quand je relevai la tête, il n’y avait plus près de la fosse que Suzanne et moi.
Quinze jours après, je revins seule au cimetière et cherchai inutilement cette petite éminence de terre près de laquelle nous nous étions agenouillées ; il me
fut impossible de la reconnailre au milieu des éminences nouvelles qui s’étaient élevées.
Ainsi, de cette vieille famille qui remontait aux croi- ■ sades, de ce preux chevalier moderne si fier de son blason, de ce pauvre martyr qui avait tant souffert, il ne restait pas même un nom sur une croix de bois !
La poussière était redevenue poussière.
Et l’àme, où était-elle ?
Je vais te le dire.
Une nuit, au couvent des dames de ***, tandis que je travaillais dans ma cellule, je m’entendis appeler très-distinctement :
— Marie!
Qui pouvait m’appeler ainsi dans une retraite où personne ne me désignait par mon nom de baptême?
Comme la voix venait du corridor sur lequel donnait ma chambre, j’allai à ma porte que j’ouvris : *
— Qu’y a-t-il ? demandai-je.
Et comme on ne me répondait pas, tout le monde dormant dans le couvent, je m’engageai dans le corridor qui donnait sur l’escalier, sans songer à prendre une bougie.
— Qu’y a-t-il ? répétai-je en arrivant au palier et en regardant alternativement aux étages supérieurs et à l’étage inférieur.
Alors, à l’étage inférieur, j’entendis une plainte.
Je descendis et, séparée de lui par la longueur du palier seulement, je me trouvai en face du comte de Theïx.
11 était appuyé contre le mur, comme si ses jambes n’avaient pas la force de le porter, les bras pendants, le sang coulant de sa bouche comme au moment où la mort le frappa ; ses yeux étaient fixes et arrêtés sur moi.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! m’écriai-je, est-ce vous, mon pauvre cher Theïx ?
Alors, sans que les lèvres du fantôme fissent le moindre mouvement, j’entendis trois fois et chaque fois s’affaiblissant;
— Marie !... Marie!... Marie !...
Puis les contours s’effacèrent, tout parut se résoudre en vapeur, et je ne vis plus rien que le mur, je n'entendis plus rien que mon cœur qui battait !
Je remontai, je rentrai dans ma chambre, et, pensant avoir été invoquée par une âme souffrante, le lendemain j’allai trouver l’aumônier et le priai de dire une messe pour le pauvre comte.
Il la dit le jour môme ; j'y communiai et, pendant la sainte communion, je fis le vœu de dire chaque jour un Souvenez-vom I pour lui.
Depuis lors, je n’ai pas manqué une seule fois à mon vœu. Je n’ai pas revu le comte et ne le reverrai probablement jamais, — en ce monde, du moins !
P. S. Tu mo demanderas peut-être maintenant, père chéri, oe que sont devenus la femme et les enfants.
Le garçon sert honorablement la France comme lieutenant de vaisseau ; la fille a épousé un souspréfet.
Leur mère est dame de charité.
Mercredi 8 août 1866,