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Au loin, peut-être

L'âme, à vingt ans, rayonne au dehors, elle affleure La surface des yeux et, qu'elle rie ou pleure, C'est d'ivresse. Le fond de ses claires douleurs Brille comme le lit des sources dans ses pleurs, De même que sa joie est toute dans son rire. Heureux âge où la vie intime est un reflet, Un azur tamisé de feuilles qui se mire Dans une eau glauque et semble un merveilleux filet ! Instants divins où l'âme est ailée et si pleine De lumière, d'échos, d'odeurs, que l'univers,

Tout entier respiré, la gonfle à chaque haleine,

La soulève, la porte et se joue au travers !

Quel feu de la Saint-Jean qu'un cœur de tout jeune homme!

Que de paille légère y brûle! qu'il consomme

D'amours et d'amitiés éternelles, d'espoirs,

De beaux projets ! combien de magnifiques soirs

Où Ton s'exalte, au bras d'un compagnon de fièvre!

Combien d'autres où la folie est lèvre à lèvre!

PAROLES DE LA TRENTIEME ANNEE

Dix ans ont mis un voile au regard ingénu

Qu'adolescent, provincial, nouveau-venu,

Je jetais sur la ville en tous sens parcourue.

Les énormes maisons, les passants dans la rue,

Qui se hâtent, l'éclat des boutiques, l'or noir

Des reflets ruisselant, la nuit, sur le trottoir,

Tout ce qui roule et gronde et fait trembler les pierres,

Tout imprimait dans le miroir de mes paupières

Une image accusée aux intenses couleurs.

Mais je ne savais point maçonnés de douleurs

Ces murs pareils, dans l'ombre, à de hautes falaises. Sans doute, ils me causaient déjà d'obscurs malaises ; Ils me semblaient cacher, sous un front menaçant, Quelque chose à la fois de triste et de puissant, Mais quelle chose? Seul dans le grand labyrinthe, J'errais, sans découvrir de raisons à ma crainte.

PAROLES DE LA TRENTIEME ANNEE l3

Vague appréhension passagère ! La Ville

Bien plutôt me montrait son doux masque facile,

Souriante en sa fleur d'exquise nouveauté.

Je l'aimais, et mon cœur lui demeure fidèle,

Pour avoir, à cet âge ébloui, reçu d'elle

Le premier sentiment qu'il eut de la Beauté.

Je l'aimais. Que de fois, rêvant sur la terrasse

D'un jardin ou le coude au balustre d'un pont,

J'écoutai sa leçon de clarté qui répond

A Tidéal de ma pensée et de ma race.

l4 AU LOIN, PEUT-ETRE,

C'est, au printemps, un soleil gris dans les nuées,

Un ciel fin comme un œil trop sensible qui cligne,

Des colorations de pierre atténuées,

Où le dessin toujours laisse entrevoir sa ligne.

Tant de noblesse gaie, aimable, tant d'esprit,

De mesure, de goût, m'enchanta, me surprit.

Mon âme, tour à tour enivrée, amusée,

Allait, venait, flottait du théâtre au musée,

Et parfois s'échappait vers les coteaux d'argent...

Nul souci : j'étais fort et, surtout, j'étais libre,

Et, très haut, dans les cieux d'après l'orage où vibre,

Emperlé d'eau bleuâtre, un rayon indulgent,

Toute rose, au-dessus des champs d'Ile-de-France,

L'alouette jetait son cri fou d'espérance.

PAROLES DE LA TRENTIEME ANNEE

Mais le bonheur des yeux cache un piège, une pente Insensible qui mène au douloureux désir. La main brûlante s'ouvre et se tend pour saisir, Puis la bouche, et, déjà frôleuse, enveloppante, La Beauté, qui d'abord était vague dans l'air, Prend un sexe et devient un rêve de la chair... 0 filles de Paris, grâces vous soient rendues, Pour les larmes que j'ai sur vos seins répandues, Vous passez : que de maux ont leur commencement Dans un pas dont on suit le doux balancement ! Vous riez : c'est ainsi que la douleur s'éclaire D'une gaîlé d'enfant, lorsqu'elle veut nous plaire.

l6 AU LOIS, PPX'T-ÈTRE..

Et j'appris ce que c'est qne de souffrir : on creuse Un terrain qui, d'abord, semble étroit, quelque arpent, A peine, d'herbe rare et de glèbe pierreuse. Mais, à mesure que, tâtonnant et rampant, Vers le bas, du coté des ténèbres, l'on plonge, Le champ de la tristesse à l'infini s'allonge. Souffrir, c'est lentement perdre les veux du corps, C'est, bientôt, ne plus voir les choses du dehors Et le ciel qu'à travers un déluge de cendre, C'est au dedans de soi, chaque jour plus avant,

PAROLES DE LA TRENTIEME ANNEE 17

Jusqu'où meurt le grand bruit de la cite, descendre, Et là, comme un mineur scrute l'ombre, en levant Au-dessus de son front sa lampe qui vacille, C'est marcher dans la nuit, sans autre feu qui brille Que la lueur de sa conscience. L'instinct Qui vous guidait, parfois un souffle obscur l'éteint : On s'égare, on se heurte, un soir, contre une idée, Et, lorsque de fatigue on s'endort, obsédée, L'âme qui rêve tourne et revient sur ses pas, Tâte le mur, voudrait s'enfuir et ne peut pas... Mais cependant qu'au fond de l'œil en pleurs s'efface L'image des décors qui l'ont charmé, souffrir, C'est aussi dans son cœur, par degrés, découvrir Tout un monde nouveau, c'est, lorsqu'à la surface Les prés sont verts, l'azur serein, l'homme rieur, Distinguer au-dessous, d'une étrange prunelle, Le feu, le sombre feu qui couve, intérieur, La Douleur primitive, actuelle — éternelle.

Le Bonheur m'a semblé gros, lourd, obtus, pareil A la torpeur d'un jour d'été, saoul de soleil ;

Et le Mal si commun, si varié sur terre,

Que vraiment l'âme heureuse est la plus solitaire.

J'ai cru voir, sur la route où j'allais défaillir, Tous les pauvres venir à moi, me recueillir;

PAROLES DE LA TRENTIEME ANNEE

ig

Celui qui soutenait ma tête endolorie,

Me disait : « Entre, frère, en notre confrérie. »

Et les autres chantaient en sourdine, et leurs chants Religieux couvraient l'immensité des champs.

vu

Ah! je sais, maintenant, lorsque, sous ma fenêtre, Paris gronde, et que j'ouvre aux échos tout mon être, Ou lorsque, dans la rue, ami, quelque embarras, Aux carrefours, m'oblige à prendre votre bras, Je sais de quels destins mornes, courbés, servîtes, Sont faits l'encombrement et la rumeur des villes. Leurs murs fiévreux, leurs toits l'un sur l'autre entassés, La misère, la mort aux aguets dans leur brume, Leur ronflement de forge et leurs sons clairs d'enclume, Comme un amer défi, montent : « Jamais assez 1

PAROLES DE LA TRENTIEME ANNEE

Que chaque aurore ajoute aux peines de la veille ! » Et leurs nuits, ramenant de honteuses sueurs, Ont un aspect de jours bizarres, des lueurs Malsaines où l'on sent une angoisse qui veille.

Pourtant, un soir de juin — vous étiez avec moi, Comme toujours, mon vieil ami — j'avais dans Fume, Ayant pleuré long-temps à cause d'une femme, Une tristesse lasse, apaisée, un émoi Presque doux à marcher, à respirer, l'envie, Moins la force, de croire au bienfait de la vie. Car vous étiez venu me prendre par la main Au fond de l'ombre souterraine, et le chemin Que tous deux, trébuchant le long- des galeries, Nous avions remonté, clair, élargi soudain,

PAROLES DE LA TRENTIEME ANNEE 23

Aboutissait, ce soir, aux gazons d'un jardin, Entre une eau vive et des murs gais d'orangeries. J'allais comme une taupe en plein jour; le soleil, A son déclin, plus bas que les plus basses branches, Sablait d'or les marronniers verts, les pierres blanches, Et chancelant, le front dans un brouillard vermeil, La paupière étonnée, émue, à demi close, Je buvais, pénétré d'un feu brusque et divin, Avec l'avidité d'un blessé, comme un vin, La lumière en coulée étourdissante et rose.

Alors, mais cette fois dans mon âme, indistinct,

Tout noyé de vapeurs encore, Gomme un bruit dans les airs se rapproche, s'éteint

Et, bientôt, renaît plus sonore,

Un chant monta. J'osais à peine y croire : Lui, C'était lui, l'oiseau toujours ivre,

Le même qui, jadis, quand le bonheur m'a lui, Criait à pleine tête : s Vivre I »

PAROLES DE LA TRENTIÈME ANNEE 2 5

Comme sa voix pourtant est changée ! Un sang- noir

Sur son aile passionnée, L'alouette aujourd'hui ne chante plus l'espoir

Joyeux de la vingtième année.

Au-dessus des cités, par delà les douleurs, Stridente, à travers la fumée,

Elle rit, elle pleure, et son rire et ses pleurs Font ensemble une ode enflammée

C'est, à l'heure où l'on n'est ni vaincu ni vainqueur, Un cri dans la lutte incertaine,

C'est un acte de foi quand même, c'est un cœur Qui guette une aurore lointaine.

'Donc j'ai voulu quitter Paris, quitter la France, Rompre tous les liens formés par la souffrance Entre leur ciel et moi, tenter quelque avenir Ailleurs, et, libre, errant, perdre le souvenir... Je me disais : « Partir, partir, oh! ne plus voir Cette ville agiter ses lumières, le soir ! Echapper aux douleurs anciennes reparues, Les unes, chaque jour, debout aux coins des rues, Les autres dans ma chambre assises, chaque nuit! Partir, laisser aux murs tous les portraits m'attendre,

Et, quand Paris, demain, fera le même bruit Qui remplit mon oreille à cette heure, n'entendre Que mon pas engagé dans un nouveau chemin, Qui s'éloig-ne... Etre loin, être très loin, demain!

C'est un soir que le train faisait halte, en Pologne. Pourquoi de cet instant si court me souvient-il, Et n'y puis-je songer sans qu'aussitôt me poigne Un acre sentiment d'exil?

Autour de moi, fuyante, indéfinie et pleine De tout l'immense azur vague, immatériel, Jusqu'où la vue, au loin, touche au rêve, la plaine Pâle rejoint le pâle ciel.

Un convoi militaire attend, bourré de paille, D'hommes et de chevaux, l'ordre qui ne vient pas, L'ordre parti d'en haut, on ne sait d'où, qu'il aille On ne sait quoi faire, là-bas.

Des lourds wagons s'échappe un bâillement qui pleure, Et, bientôt, s'étirant, un chœur de voix unit Tous les communs regrets du sol natal, à l'heure Où la steppe se rembrunit.

Monte, douce chanson, vers la première étoile, Oui blêmit, perceptible à peine, au fond des airs; Berce l'ennui pesant du soldat, mets un voile De songe à ses longs soirs déserts.

, 0 cosaques, comment avec un pareil nom Avez-vous cet aspect jeune et si peu farouche? Je vous imaginais terribles à voir. Non ; Le chant que vous chantez arrondit votre bouche, Et vos yeux enfoncés, gris, sous un front bombé, Versent une lueur décolorée et triste, Comme, en ce calme soir, la clarté qui persiste,

j A l'occident, après que le jour est tombé. Pourquoi n'étes-vous pas couverts de sanq-, atroces? Que n'avez-vous un air plus vil, plus endurci!

Qu'attendez-vous enfin pour fondre à coups de crosses Sur nous, sur tous les gens paisibles que voici? De loin quelque prestige effrayant vous décore, Mais votre image vraie est plus navrante encore : Vous êtes des enfants. Votre âge est l'âge obscur Où la raison, au prix d'un lent travail, s'ébauche, Et toutes les fureurs de meurtre ou de débauche Ont quelque chose, en vous, d'innocent et de pur.

Paix à ces ingénus qui marchent sans pensée, Dociles, engourdis dans un rêve profond ! Ils ne savent pas plus que leurs sabres s'ils font, En tuant, bien ou mal. Leur force dépensée, Ils s'endorment; la nuit s'appesantit sur eux, Sans qu'un doute, un remords y jette sa lumière; Ou bien, las, désœuvrés, regrettant leur chaumière, Ils chantent, et leur chant dit qu'ils sont malheureux.

SOLITUDE AU LOIN 3;j

Une chambre d'hôtel, la nuit, à Varsovie.

Il est de ces moments, quelquefois, où la vie

Montre tant de mystère et de solennité

Qu'autour de soi Ton sent bayer l'Eternité.

La minute présente et les maux que l'on souffre

Sont là comme une planche étroite sur un gouffre,

Et la planche bascule à chacun de nos pas.

Cet homme dont je vois les paupières rougies

Dans la glace et qui veille entre ces deux bougies, Cet homme est moi, me dis-je, et je ne comprends pai Je regarde longtemps mes mains avec surprise : Songer que je suis là, vivant, que le parquet Sous le poids de mon corps, tout à l'heure, craquait, N'est-ce pas une énigme où la raison se brise? Voyons, ne perdons pas la tête. — Eh! bien, Françoi; Quelle folie as-tu de douter que tu sois? Que te faut-il de plus que ton cœur pour le croire? As-tu donc oublié toute ta pauvre histoire?

— 0 passé de malchance et de tristes amours, Si le vent du côté de l'abîme m'emporte, Déroule jusqu'à moi la chaîne de tes jours! Lève-toi, ma douleur, dis que tu n'es pas morte! Larmes dont j'ai les yeux encore tout brûlés, Pour la seconde fois, dans mon âme, coulez! Ne formez qu'une seule et bienfaisante pluie, Tous ensemble, ô mes pleurs de jadis et d'hier, Pleurs de l'enfant que vite une main tendre essuie, Pleurs de l'homme, eau cuisante et pareille à la mer!

solitude au loin

Que serais-je sans toi, chère vieille souffrance? Lorsque mon cœur s'égare, est-ce dans l'espérance Qu'il se retrouverait, si tu disparaissais? Hors toi, qu'ai-je de sûr et qu'est-ce que je sais?

Varsovie, un feu sombre est caché sous tes pierres. Et, comme un vent poudreux, aveuglant mes paupières T'enveloppait de gris, j'ai cru voir tournoyer De la cendre au-dessus d'un immense foyer. Quand j'ai franchi ton pont de fer qui toujours gronde Je l'ai senti sous moi battre comme une artère, Et je cherchais des yeux sur ta colline ronde L'échancrure de ton cratère.

Varsovie, Israël tient son camp à ta porte. En vain méprises-tu le nomade ; il t'apporte

Sa fièvre et le tourment de son cœur ancien, Et ton mépris paraît bien jeune auprès du sien. En vain l'as-tu parqué : son rire amer t'enseigne Ce qu'un peuple orgueilleux peut sans larmes souffrir Et son œil noir te dit comme il se peut qu'on saigne Beaucoup et longtemps sans mourir.

Varsovie, en des jours où, loin démon pays, Seul, prêt à défaillir au milieu de ma route, Je ne voyais autour de moi qu'espoirs trahis, Et, là-bas, où j'allais, qu'inquiétude et doute, J'ai respiré dans l'air brûlant, sous ton ciel lourd, Cette foi, cette ardeur que nul revers ne dompte, Et ce calme où sans cesse on entend le bruit sourd D'un orage nouveau qui monte.

Un jeune garçon rose, aux longs Cheveux d'ange, bouclés et blonds, Conduit la voiture légère Qui, sursautant sur les cailloux, Dévalant de bosses en trous.

M'amène à la ville étrangère.

Le cœur défait, les os moulus, Je ne sais pas, je ne sais plus Dans quel ancien livre d'images J'ai vu déjà ce vieux décor

SOLITUDE AU LOIN !\l

De croix et de coupoles d'or

Et de murs peints à grands ramages ;

Et je roule, ignorant jusqu'où

J'irai de ruelle en ruelle,

A chaque secousse cruelle

Me répétant : Moscou ! Moscou !

4 2 AU LOIN, PliUT-ÊTRK.

C'est une chambre à J angle de deux rues, Et voici déjà qu'un précoce automne La cingle, au dehors, d'averses bourrues, Mais, chaque jour encore, elle m'étonne. Pourtant, elle est simple et petite et claire; Et met tout son cœur à tâcher de plaire ; Et lorsqu'elle voit qu'oublieux de l'heure, Sans bouger, longtemps je rêve ou je pleure, Son poêle qui luit et ses murs épais,

chuchotent : « Paix à ton âme, paix! »

Je sais plus d'une table où mon couvert est mis : C'est la chanson d'un samovar qui nous rassemble, Et comme on fume. et comme on rit! tant est qu'il semble Que nous soyons tous de très vieux amis !

Pourtant, bien qu'aussi fort que les autres je rie. Je suis là comme un pèlerin qui, vers le soir, Fuyant l'ombre, est venu, tout ébloui, s'asseoir Devant le feu clair d'une hôtellerie.

Lorsque long-temps on a traîné par les chemins, Qu'on est las, qu'on est seul, que précaire est la vie, On a, parfois, quand vient la nuit, la brusque envie D'entendre des voix, de serrer des mains.

Mais l'heure balancée au tic-tac de l'horloge, L'instant qui glisse entre mes doigts, aérien, Je ne veux plus savoir de moi ni livrer rien Que cela. Tant pis pour qui m'interroge !

Et vous, mes yeux, soyez circonspects et discrets. Eteignez vos lueurs, n'entr'ouvrez pas la porte Des ténèbres où gît le passé que je porte ! Silence, silence, tous mes secrets !

Silence dans les cieux et sur la terre : il neige. Gela s'en vient du fond de l'infini dormant, Et, nivelant l'espace immense, lentement Cela monte, engloutit la route... Où donc irai-je? Une lourde blancheur égale, sans un pli, Descend sur l'horizon qu'on ne voit plus ; l'oubli Saisit au bord des champs le village et les roule Ensemble, confondus dans le même linceul. Le temps passe, on dirait que l'heure qui s'écoule Est la môme toujours... Gomme le monde est seul !

Brusquement, tout pâlit, tout prend des reflets verts

La nuit se hâte. Au loin, une faible lumière

A brillé. Je m'approche : elle filtre à travers

Un carreau sale et montre une pauvre chaumière.

Et dans le plat pays blême, informe, glacé,

Sous sa double épaisseur de la crisse et du givre

Etouffée et pareille à l'angoisse de vivre,

Saignant comme une plaie et comme un cœur blessé,

Cette vitre enfouie à demi, sourde, jaune,

A le rayonnement d'une humble et vieille icône.

Je te salue, ô* sainte Image, ô Pauvreté,

0 vrai Christ, sans église et sans divinité,

Oui portes, plus courbé qu'une bête de somme,

Le long malheur terrestre, ô Souffrance de l'homme!

Que mon cœur ne peut-il hiverner! oh! que n'ai-je, Au lieu de courtes nuits et d'un sommeil troublé. La douceur de rester longtemps coi sous la neige Comme le grain de blé.

Quand le fleuve n'est plus qu'un dur chemin de glace, D'où vient que dans mon œil il bouge encore un pleur? Pourquoi sous mon sein gauche et dans ma tête lasse Cette triste chaleur?

Pourquoi veiller, souffrir sans repos, quand la terre, Aussi loin qu'au-dessus s'étend le ciel du nord, Tout de son long couchée, a le visage austère Des choses de la mort?

De quel timbre léger, fin, comme ciselé, A vibré cette voix d'enfant dans l'air gelé!

Le silence en paraît plus grave; la Nature Ecoute longuement une chanson si pure.

Nulle ombre en cette voix, rien de matériel N'alourdit son essor tranquille vers le ciel.

Tandis que tous les mots, de mon cœur à ma lèvre, Montent chargés de pleurs, rauques de sang-, de fièvre,

Et tombent las, traînant des voiles de désirs, Des crêpes de douleurs ou de mornes plaisirs.

Oh! dites, si, durant tant de jours, sur l'izba

Et le palais doré tant de neige tomba,

C'était pour étouffer, pour contraindre à se taire

Tous les démons, tous les vilains bruits de la terre ;

C'était pour effacer les empreintes de pas

Que laissent tous les pieds des méchants ici-bas,

Toute trace du Mal qui rampe ou qui se vautre.

Et pour que rien enfin ne subsistât, rien d'autre,

Rien du monde ancien, rien des hommes d'hier,

Que cette voix d'enfant dans la paix de l'hiver?

SOLITUDE AU LOIN 5l

Elle bavarde, rit très fort, devient très rouge ;

Dans un autre moment, Seule sa main qui tient sa cigarette bouge :

Elle rêve en fumant.

Quelquefois un sang brusque, une vie en délire

L'inonde ; quelquefois, Le flot qui l'emplissait de son cœur se retire

Et la laisse sans voix.

Elle parle beaucoup, mais réserve son âme,

Et telle est sa façon, Qu'on ne sait ce qu'elle est le plus, ou tendre femme

Ou sauvage garçon.

0 longs soirs, les meilleurs que j'aie, ô griserie

Et chaste intimité, Où se mêle à l'ardeur de notre causerie

Le chaud parfum du thé I

.Nous faisons en traîneau, souvent, de grandes courses

Dans la neige, l'azur, L'innocence, et je goûte une fraîcheur de sources

Auprès de ce cœur pur.

J'y bois, et tout mon être en cette onde se lave.

Est-ce amour? Je ne sais.

Nous sommes loin, parfois, l'un de l'autre : elle est Slave.

Et, moi, je suis Français.

yue m'importe, après tout, de savoir si je l'aime! Ne suis-je pas toujours seul, exilé, quand môme? 0 palmiers, verte oasis douce au cœur altéré, Souvent j'ai cru vous voir, et mes pas ont erré A travers l'étendue ardente, infranchissable, Et lorsque, me traînant sur mes genoux meurtris, J'ai crié, chaque fois des raffales de sable Dans ma gorge séchée ont étouffé mes cris!

Mon âme, avant la mort, auras-tu le courage

De détourner enfin tes veux de ce mirage? Ou bien t'en iras-tu, vieille, par les chemins. Branlante et radotant, et sans cesse occupée Des fantômes d'amour qui t'ont toujours dupée, Et voudras-tu mourir en' leur tendant les mains?

Laisse tes visions, sors de ta chambre, marche î Voici le pont : entends l'eau bruire sous l'arche Où le corbeau vient boire entre les plaçons bleus. Regarde, ô prisonnier d'un pays fabuleux, La neige étinceler sur les dômes de cuivre. Et, là-bas, jusqu'où l'œil ébloui peut les suivre, Vois glisser les traîneaux légers dans le soleil ! Allons, n'' veille-toi sous l'aiguillon vermeil Du froid sec qui te pique et t'empourpre la joue ! Ton cœur pleure, dis-tu, mais ton sang, lui, se joue

Dans tout ton corps, et rit, et chante un chant nombreu: Un fleuve en toi coule à pleins bords, puissant, heureu: Quelle rumeur, quels grands coups sourds contre testeir Qui donc ment, qui des deux a des conseils pervers, De ton âme, la nuit, clignotant sous les lampes, Ou de ton sang- plus fort que l'ombre et les hivers? L'une dit qu'il est triste, et l'autre, doux de vivre... Va toujours, triste et doux se confondent. Sois ivre.

J'empoignerai mon cœur, et le mal qui le ronge.

iCommeon presse à deux mains, comme on tord une éponur.

|Je l'en exprimerai. Longtemps on pourra voir

De quelle ardeur j'ai fait dans ce livre pleuvoir

Les gouttes de mon sang et mes larmes mêlées.

Ces pages garderont sur leurs faces grêlées

Les marques de ma fièvre, et ceux pour qui j'écris,

Ceux qui sentent, le soir, leur âme solitaire

S'emplir d'angoisse au bord des chemins de la terr .

Quand ils voudront crier, répéteront mes cris.

La nuit vient sur la terre et dans ce cœur qui sou lire : La planète penchée entraîne dans le gouffre Ses continents, ses mers tour à tour assombris. Par endroits, au travers de cette ombre profonde, Vacillent des lueurs : Moscou, Londres, Paris, Pâles feux allumés dans le camp du vieux monde. En vain le pavé crie et tremble : la clameur Que poussent, dans la nuit, les villes embrumées, N'est plus, à quelques pieds dans l'air, qu'une rumet Qui se mêle, indistincte, aux dernières fumées.

Des nuages, là-haut, naviguent dans les cieux; Le vent qui les pourchasse et déchire leurs voiles Laisse voir, dans un fond d'abîme, les étoiles... Que tes regards sont froids, azur silencieux!

Frères, embrassons-nous dans la peine : ce geste Est Tunique douceur, le seul bien qui nous reste. Pour que la vie encore ait un sens, que chacun Dépose sa rancune,, en le malheur commun. Si notre sort est tel, que môme l'espérance En un monde meilleur soit un rêve perdu, Du moins, pour expier tout le sang répandu, Elevons un suprême autel à la Souffrance!

Quand j'ai la noire envie De renier la vie, Toujours je ne sais quoi Fait que jamais je n'ose.

D'où vient ce quelque chose Qui ressemble à la foi?

Quand je dis qu'elle est triste Mon âme, au fond, persiste A l'aimer sans raison.

0 nouvelle saison,

SOLITUDE AU LOIN 6l

Te voici revenue !

La terre encore est nue Et l'arbre dépouillé, Mais quel parfum frissonne Au vent aigre et mouillé?

Minuit : la cloche sonne Pâques ! Ses carillons Se moquent de la pluie.

Déjà le blé s'ennuie :

Pâques sur les sillons, Sur les champs et la ville, Sur chose bonne ou vile !

Pâques sur les prisons, Sur les potences ! Pâques Sur tous les pauvres Jacques, A tous les horizons !

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TOMBEE DU JOUR DANS UNE CAPITALE

Passant et repassant le fleuve, d'île en île, Jusqu'à la mer gelée où vient finir la ville, J'avais, trois jours durant, de l'aube au soir, erré. Droit devant moi, j'allais, perdu de lassitude, D'un grand pas machinal et lourd, le cœur serré, Ivre de mon silence et de ma solitude.

C'étaient de larges quais pleins de brume, un palais Couleur de sang ancien, et, derrière des grilles,

L'hiver qui pourrissait sous de sombres charmilles. La neige de la rue était jaune. J'allais.. . Les arbres dénudés et les vieilles façades Avaient de hauts profils impérieux, maussades, Tournés avec raideur du côté du Passé.

Tout était malveillant, terne, humide, glacé, Et, pareille au crapaud qui sort d'un marécage, Soulevant de son dos la vase, une prison Basse, accroupie, ignoble, une espèce de cage Monstrueuse offusquait de partout l'horizon. Nulle éclaircie au ciel, par où vînt l'espérance : Dans l'air gris-mat comme un métal désargenté, Un troupeau de pesants nuages, tourmenté Par la bise, faisait des gestes de souffrance.

Combien s'étoufferont de cris et de sanglots, Avant que la douleur qui couve là s'entende- . Que, sous sa pression, enfin, l'airain se fende, Et qu'éclate ce monde hermétiquement clos? J'ai regardé longtemps, fenêtre par fenêtre, S'éclairer les maisons, le soir : chaque flambeau

TOMBÉE DU JOUR DANS L'NE CAPITALE 67

Qu'est-ii qu'une veilleuse aux voûtes d'un tombeau? Ceux-là sont morts, ceux-ci pleurent, d'autres vont naître Pour pâtir à leur tour, et c'est de la démence Que ce Destin qui toujours frappe et recommence.

Laissez, laissez s'emplir la cuve jusqu'aux bords. Savez-vous ce qu'il faut de larmes, pour atteindre Au comble du malheur? Laissez luire et s'éteindre. Et briller de nouveau les lampes. Du dehors. On ne voit pas le Ilot qui monte; il s'accumule Quelque part, cependant, au fond du crépuscule. Étranges, à présent, sont les déclins du jour, s, sur la foret noire des cheminées !

'est plus de fatigue heureuse ni d'amour Qu'est fait le sentiment des tâches terminées. D'où viendrait que la paix, dans les villes, nous fuit, Que notre cœur n'est plus à l'aise dans leur nuit, 5i rien n'était changé, dès maintenant, sur terre? — Mais quoi? mais où cela? mais depuis quand? — Mystère. Seulement les cités ont des couleurs, des sons ^ue nos pères n'ont pas connus, de longs frissons

Qui traversent soudain l'atmosphère des rues, Une fièvre qu'on sent, près des chantiers déserts, S'élevant du fouillis des mâts, des ponts, des grues, Et qu'on respire avec angoisse dans les airs. Patience, attendez. Tout mal, grand ou petit, Par un système obscur de canaux, aboutit A quelque réservoir caché : là, tout s'ég-outte, Larmes, sueurs et sang-, tout suit la même route.

TOMBÉE DU JOUR DANS UNE CAPITALE 69

Rêvant ainsi, dans un faubourg je m'égarai : Il semblait qu'une main ordonnée et sinistre Eût réglé ce quartier pauvre comme un registre, Pour que chaque habitant souffrît dans son carré. Deux rani^s de murs baignés de clartés électriques Et plongeant, au sommet, dans les brouillards du ciel. Face à face, opposaient leurs plans géométriques. Et sous ce morne jour malade, artificiel, Quel visage prenait la vie, ardent et blême! La perspective avait cet aspect rigoureux

7<> AU LOIN, l'KLI-ÈTKt

Qui dit aux humbles gens qu'un mauvais sort, pour eux,

Est la solution exacte du problème;

Que la raison le veut, que le froid, que la faim,

Liniquité, selon la logique maligne,

Iront toujours, iront, monotones, sans fin,

Comme va le trottoir au loin, en droite ligne.

C'est là que je vous vis passer, marchant par groupes

De deux ou trois, hâtifs, dans la neige du soir,

Mal peignés, mal vêtus, nourris de maigres soupes,

Vous qui surtout vivez de lecture et d'espoir.

Différents, vous aviez tous un air de famille,

Pareil chez le jeune homme et chez la jeune fille :

Une bohème insouciante, une gaîté

Nerveuse, un peu factice, un peu sœur de la fièvre,

Un teint plombé, rosàtre à peine sur la lèvre,

Et dans vos yeux songeurs une triste bonté.

Bien que vous ne soyez ni mages ni prophètes, Vous avez tant de foi! dites, les jours futurs S'ébauchent-ils au sein des rêves que vous faites, Près des poêles, la nuit, dans vos logis obscurs?

TOMBEE DU JOUR DANS UNE CAPITALE ~l

Soyez fiers. Je connais plus d'un heureux qui porte Sous son masque éclatant une vieille âme morte, Et maint homme d'Etat, de sa force ébloui. Qui s'écoute parler, rire, quand sa pensée N'est plus que le reflet d'une époque passée. Lui-même qu'un cadavre actif et réjoui.

Soyez fiers. S'il se peut qu'un nouveau monde naisse Quelque part, c'est en vous, en toi seule, ô Jeune-

L HOMME DANS LE PA YSAGE

L'écorce de la terre avait molli ; les eaux Pour la première fois coulaient, tout étonnées D'être une chose en fuite au milieu des roseaux, Et d'immenses forêts dans la vase étaient nées. Alors tu vins, d'un pas balancé d'animal, Lourd et comme embourbé dans des g-laces fondantes, Et, lentement, avec quels efforts ! sachant mal Te servir de tes mains énormes et pendantes, Tu dressas, à l'abri des mammouths et des ours, Une pauvre cabane. Et des jours et des jours Ont passé : le mammouth a disparu, la hutte Reste la même, et l'homme est toujours là qui lutte.

Le lièvre et l'écureuil sont roux comme l'automne; Entre la glèbe et toi rien non plus qui détonne : La terre et les saisons t'ont pétri de leurs mains. Par une intimité longue avec les chemins, Les couleurs sans éclat des plaines maternelles Ont déteint sur ton corps et sur ton vêtement ; Et tu marches sans hâte et penses lentement, Etant plus près que nous des choses éternelles.

l'homme dans le paysage 77

Ta chevelure ûlonae est rêche

Comme le foin sec dans la crèche ;

Ton œil, azur pâle d'hiver,

A la transparence de l'air ;

Tes gros habits sont d'une bure

Rugueuse et brunâtre, aussi dure

Qu'un champ d'octobre, au premier gel ;

Et quelques planches font la case

Où tu vis courbé, d'Arkhangel

A la barrière du Caucase.

Le toit de ta maison penche, mais je devine

Qu'il abrite une chose ancienne et divine.

La porte est basse et veut que notre front s'incline

Devant la Pauvreté. Comme ici l'on est loin

Des villes, loin des bruits du monde! Dans un coin,

Un veau plonge son museau rose dans du foin,

Et sur la bête on sent qu'un doux, qu'un grand mystère

Plane, et qu'il plane aussi sur les pommes de terre

Qui sèchent près de là, sur ce fruit rude, austère,

Triste comme un morceau du sol qui l'a nourri.

l'homme dans le paysage 79

Tous les meubles, le poêle et le plafond pourri Ont l'air de mendiants très vieux, l'air attendri De ceux qui, résignés, ne pleurent ni ne crient, Mais ôtent leur bonnet lentement et sourient. Les plus humbles objets dans le silence prient.

La nuit tombe. On ne voit que le givre azuré

Sur la vitre. Quelqu'un, cependant, est entré.

Quel hôte, en s'assevant, a tout transfiguré?

L'eau, le pain noir, l'écuelleoù trempent les concombres

Ont toutà coup paru moins malheureux, moins sombres.

Une lueur surnaturelle emplit les ombres. ..

Tu jouais de l'accordéon, les yeux mi-clos, Le cou penché, l'oreille à l'instrument collée, Et, le long du chemin, ta musique envolée Joignait les pleurs de l'âme aux infinis sanglots De l'averse claquant sur le chaume et des brises Qui dispersaient les feuilles grises.

Mais tu ne voyais rien, ni les pauvres izbas Qui de travers s'en vont, ivres, sous le ciel bas,

L HOMME DANS LE PAYSAGE

Racontant leur douleur séculaire à la pluie, Ni les champs tout en eau, ni l'ornière où ta botte Enfonce, ni la mare où ton enfant barbote, Avec les canards et la truie.

Tu jouais, et, brisant les murs de ta prison, Dans ton rêve absorbant l'automne, l'horizon, La terre et tous ses maux, l'homme et toute la vie, Le passé, l'avenir de ta race asservie, Tu berçais sur ton cœur devenu libre et grand Cet immense pays souffrant.

g2 AU LOIN, PEUT-ÊTRE.

D'amis, tu n'en as qu'un sur terre, et le voilà ! Songe, il faut que ce soit un bien malheureux être, Puisque c'est toi, le vieil esclave, toi, son maître ! Dérision! le jour où ton cœur exhala Sa plainte vers le ciel et vers l'homme, la bête, S'arrêtant de brouter, leva sa lourde tête, La mit sur ton épaule, et seule te comprit. Comme, auprès de ce doux et patient esprit, Vaniteuse et bavarde est notre intelligence, A nous qui ne savons de la vraie indigence

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Que le mot, sans avoir dans son ombre marché.

Oui, celui-là, du moins, est ton frère qui tire

Un chariot pesant, ou qu'on voit, au marché,

Les pieds joints deux à deux, souffrant un long" martyre,

Le ventre tout gonflé de misère, des brins

De paille et des flocons de neig-e dans les crins.

Pourtant, ce pauvre sire à la robe bourrue, Dont les grands veux où nage un brouillard violet Sont la seule beauté, ce rustique, ce laid, Qui jamais ne renâcle et qui jamais ne rue, Ce compag-non de tes douleurs, de tes travaux, Cet humble cheval, bon entre tous les chevaux, Quand, certains soirs, tu rentres ivre à ton village, Que, sous ton front barré d'un mauvais pli têtu, Une fureur qui vient de loin, du fond de l'âge, Monte, alors, tu le bats... Oh ! pourquoi le bats-tu ?

Comme Ton verrait clair au monde, si la haine

Seule était source de douleurs!

Tout souffre et fait souffrir, le mal au mal s'enchaînej

Tout pleure et fait couler des pleurs.

l'homme dans le paysage 85

Ecoute, si tu veux que le fils se délivre

Du fardeau sous lequel ont g"émi les ancêtres,

Ne bats jamais tes serviteurs. Plutôt tes maîtres.

Pas trop fort, seulement pour leur apprendre à vivre.

Tu n'es plus bon à rien, tu vieillis, on te laisse

La garde des enfants quand tes fils vont aux champs,

Et les gamins, plutôt étonnés que méchants,

Plient parfois et parfois ont peur de ta faiblesse.

Ils regardent, avec de clairs yeux ronds, tes mains,

Ta barbe, mais ce qui, plus que tout, les arrête,

C'est de voir constamment branler, branler ta têt

« J'en sais long, j 'en sais long sur tous les maux humains » ,

Dit-elle, et quand, le soir, vague, chenue, horrible,

Dans l'ombre elle poursuit son triste hochement,

Les petits cœurs craintifs sentent obscurément

Que le Malheur est assis là, pauvre et terrible.

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Un soir que, lourdement assis, de tout le poids Des maux que tes aïeux ont soufferts autrefois, Assis comme un vaincu que sa défaite accable, Le dos courbé, les bras étendus sur la table, Tu poursuivais, d'un œil éteint, fixe, hébété, Ton morne rêve au fond d'une tasse de thé. Qu'est-ce qui t'apparut dans la boisson dorée ? Etait-ce quelque faute ancienne, ignorée, Qui prenait un visage et, pour te faire peur, Grimaçait à travers un voile de vapeur,

Ou bien, dans le miroir obscur, ta propre face Mystérieuse et noire, et pleine d'un ennui Si vaste que la steppe est moins vaste que lui? Gela n'est rien pour nous, un reflet qui s'efface, Mais celui dont la vie est misère et douleur, Et qui n'a que l'oubli dans l'ivresse pour fête, Craint de se rencontrer soi-même tête-à-tête, Car, voyant son image, il voit tout son malheur. Cependant, quelle voix te parlait à l'oreille ? Tu 1 écoutais, levé de ta chaise à demi, Comme un homme qui sent sur son front endormi Tomber une clarté : brusquement il s'éveille. Et, bientôt, n'ayant plus qu'une idée, une foi : Arriver, arriver là-bas, coûte que coûte, Là-bas où va, dit-on, l'interminable route, Tu t'éloignas sans regarder derrière toi.

L HOMMK DANS LE PAYSAGE Sç)

Procession sans fin des arbres, houle verte Des immenses forêts qui montent vers le nord ! Quel silence! voyez comme la mousse dort. Au soleil, dans la clairière déserte !

0 Nature surprise en tes songes, mon pas S'arrête : intimidé par un frôlement d'herbe, J'hésite sur ton seuil virginal et superbe. Ne t'éveille pas! ne m'enchante pas!

go AU LOIN,

Je m'esquive, et, soudain, voici qu'entre les branches Par les mille trous clairs de leur fin entrelac Scintillent des éclats d'azur : au bord d'un lac, De sveltes bouleaux font des rondes blanches.

Ils dansent en peignant leurs cheveux sur les eaux; Je les entends de loin parler entre eux et rire, Et j'en aperçois un qui se penche, pour dire Quelque vieux secret tout bas aux roseaux.

Sous les sapins, il fait presque nuit, et la terre

Ne porte alentour d'eux ni verdure ni fleurs,

Car ils sont forts, ils ont l'orgueil de leurs douleurs

Et leur pensée est haute et solitaire.

0 grand bois tout peuplé de botes et de dieux, Tout plein des tremblements de l'aile et de la feuille, Repose-moi de l'homme et de son bruit, et veuille Bercer mon cœur et rafraîchir mes yeux !

L HOMME DANS LE PAYSAGE Ç\ I

Et toi, faible conscience, Qu'un sort monotone ennuie, Imite la patience Qu'ont les arbres sous la pluie

Toutes leurs feuilles offertes A l'ondée, ils réfléchissent, Et leurs vagues têtes vertes Dans un nuage blanchissent.

Ils écoutent l'eau bruire Et la terre, à leur pied, boire Goulûment, avec un rire Au fond de sa gorge noire.

C'est à peine si les saules, Par moments, sans fâcherie, Ont un mouvement d'épaules Pour blâmer l'intempérie.

A part cela, chaque ligne Du vaporeux paysage, Immobile, se résigne :

Gomme la Nature est sage !

l'homme dans le paysage ç,3

Le fer avec le fer se croise,

La flamme a jailli, Et sous le ciel couleur d'ardoise

Tout semble vieilli.

Repoussant la fortune adverse, Si j'ai bien compris,

Saint Michel a percé l'averse De son glaive g .

L'Archange vient : un long" murmure

Sort de la forêt, Et, bientôt, un reflet d'armure

Bleuâtre apparaît.

A son approche, l'ombre s'ouvre,

Le nuage fond, Jusqu'à ce que l'azur recouvre

L'horizon profond.

0 soleil, si telle est sa force, Tue en nous le Mal ;

De notre âme double et retorse Chasse l'animal ;

Rends-nous notre enfance première,

Rends les fronts souillés Aussi purs que Test ta lumière Dans les bois mouillés.

L'HOMME DANS LE PAYSAGE

Pour nous séparer du monde, des lieues

De forêts sans fin ; Pour dormir, au bord des rivières bleues,

L'or du sable fin :

Du poisson frais dans la marmite noire,

Si nous avons faim ; Et le sombre azur enivrant, pour croire

Qu'on est pris de vin ;

g6 AU LOIN, PEUT-ÊTRE. . .

L'âme errante : au loin, les hommes, les villes, Dans un brouillard vain ;

Le rêve affranchi des heures serviles, Indolent, divin !

L HOMME DANS LE PAYSAGE 97

— « Le village est-il loin? » Surpris, Sans me répondre tu souris.

— « Faut-il suivre tout droit la route ? » Tu restes muet, l'œil songeur;

Ton oreille pointue écoute, Là-bas, derrière la rougeur Qui traîne encore à quelque branche Le vol soyeux de la nuit blanche.

— « Eh ! l'ami, ne comprends-tu pas?

Au lieu de montrer tes genci

g8 AU LOIN, PEUT-ÊTRE . . .

Parle donc ! » Tu siffles tout bas Un air qui, soudain, rend pensives La feuille et l'herbe, ces deux folles. 0 les doux sons que tu flageoles ! Du feu dans ta prunelle jaune Luit. Ou'es-tu? paysan ou faune?

L HOMME DANS LE PAYSAGE QQ

Un village de bois

Tout de guingois, Où du ciel luit par plaques

Dans l'eau des flaques; De l'herbe sur la route,

Qu'un cheval broute ; Un silence de deuil

Sur chaque seuil.

Un malingre enfant joue:

Sa pâle joue

Semble une fleur de cave,

Son œil est grave, Et que son pauvre jeu

Manque de feu !

Dans ce village vivent

Des exilés Dont les cœurs toujours suivent

Les vents ailés Et le vol du milan,

L'an après Tan... Qu'es-tu donc, ô gazon ?

Une prison.

0 forêt, que de forces

Sous tes écorces, Mais dans ton ombre comme

Se traîne l'homme !

0 lac trop beau, trop pur,

Comment te croire?

Que parles-tu d'azur!

La vie est noire.

l'homme dans le paysage

Toutes noires du soleil d'été,

Leurs yeux luisant dans l'ombre du hâle,

Les filles du village ont chanté,

A minuit, sous le ciel clair et pâle.

La rivière plus verte qui fume, La prairie où plus rien ne bruit, Aux lisières des bois quelque brume, Une fraîcheur dans l'air — c'est la nuit.

AU LOIN, PKUT-ÊTRB...

Nuit qui vient doucement, comme on baise Le front des morts, pareille aux lueurs De ce vague autre monde où s'apaise L'âme après les dernières sueurs.

Et mes sœurs, les filles de la Terre, Redisaient, dans ces limbes du Nord, Le vœu qu'aucun de nous ne peut taire L'Amour qui nous tient au cœur si fort.

Mais la diffuse lumière blême Donnait plus de rêverie au rêve, A l'espoir une ardeur plus extrême, Un sens plus triste à la chanson d'Eve.

l'homme dans le paysage io3

Brûle, ronfle, éclate Sur nos caracos, 0 rouge écarlate Des coquelicots !

Ta flamme aussi bouge Au creux de mon cœur, Beau rouge ! Le rouge Est le cri vainqueur Du Printemps qui casse La dure carcasse

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Des longs mois d'hiver,

Brusque feu de joie,

Paille qui flamboie

Un moment dans l'air.

0 couleur vermeille,

Hurle, enfin réveille

Notre œil fatigué

Des neiges sans bornes,

Mets sous les cieux mornes

Ton vif éclair gai!

La danse m'enivre,

Je veux vivre, vivre !

Les prés et les bois,

En rond, dans la plaine,

Ma jupe de laine,

Tout tourne à la fois.

La terre chavire ;

0 mon âme, vire,

Lève tes pieds lourds

De boue et de glace ;

Que l'amour t'enlace :

Les soleils sont courts.

L HOMME DANS LE PAYSAGE

0 la sauvage cataracte

Oui s'écroule en masse compacte,

0 passion gloutonne, oubli.

Lourd sommeil feint de l'onde verte

Oui se laisse tomber, inerte,

De très haut, sur le roc poli,

Et se réveille, crie, écume

De plaisir dans la rose brume!

0 doux sourire aérien

De Tarc-en-ciel qui plonge au gouffre

Et, pour un pauvre homme qui souffre.

Cette pente abrupte, et plus rien.

La fatigue du corps est pour lame un bon lit :

Par n'importe quel temps qu'on voyage, où qu'on aille,

Il semble que le cœur dorme au chaud dans la paille,

Et les pieds cependant vont leur train. On ne lit

Aucun livre, on ne sait quel jour il est, on mange.

Et l'on découvre au pain une douceur étrange.

0 pensée engourdie, ô membres harassés,

Que savez-vous, quand vient le soir, des maux passés ?

Je ne vois, à travers les carreaux de l'auberge,

Qu'un lac clair, un canot renversé sur la berge,

L HOMME DANS LK PAYSAGE

Ct, plus loin, les grands bois toujours, les bois empreints )e tristesse puissante ou de rêves sereins, lien de plus. Ma douleur, je l'ai perdue en route, )u bien elle aussi dort dans un coin. Oh ! sans doute, 'ai dû souffrir beaucoup jadis, car, autrement, )'où viendrait que je goûte un tel apaisement ? lais si tu veux, mon hôte, entendre mon histoire, aisse-moi quelque temps chercher dans ma mémoire.

IOb AU LOIN, PEUT-ETRE..

Voici des caillebottes, Et le thé fume. Bah !

On a tiré ses bottes, Il fait bon dans l'izba.

Mais ferme bien les portes, Clos aussi la fenêtre, Pour que les choses mortes, Qui m'ont suivi peut-être, Ne viennent pas s'asseoir A ma table, ce soir

L HOMME DANS le paysage

Des jours que je galope Ou que j'erre en bateau !

Donne, que j'enveloppe Mon cœur dans ce manteau, Comme un enfant farouche Qu'on rassure et qu'on couche.

Une goutte de feu Tremble devant l'image ; 0 mon Dieu, quel dommage De ne plus croire en Dieu !

— Qui regarde aux vitres? — Dors, c'est la nuit clam

— J'entends un souffle obscur — C'est le chien qui flaii En quelque recoin l'ombre crépusculaire.

— Mais ce bruissement? — Rien, les cancrelas Qui sortent des trous. Dors donc, n'es-tu point las?

— Comment dormir? on croit d'abord qu'on oublie; Vite on s'aperçoit que le passé nous lie.

Mon corps seul est ici, couché dans le foin;

L'âme songe au vieux temps, elle est loin, très loin. . .

— Chasse de ton front cette pensée amère.

L HOMME DANS LE PAYSAGE

— De quels doigts légers, devant le feu, ma mère Me dévêtait, le soir, moi, petit garçon !

Elle disait : « Sois sage, apprends ta leçon. » J'apprenais tout bas en remuant la lèvre...

— Voyons, ne pleure pas, tais-toi, c'est la fièvre.

Encore l'attrait des chemins nouveaux, Les cris, les jurons autour des chevaux ! Le village entier accouru regarde.

On bourre sa pipe, on rêve, on s'attarde, On suit des jeux, une dernière fois, La courbe d'un lac, le contour d'un bois, On apprend par cœur tout le paysage.

Mais, bref et coupant, un fouet a claqué : On part. En passant on a remarqué Dans la foule qui s'écarte un visage.

l'homme dans le PAYSAGE I 1 3

C'est quelque vieux front desséché, pareil

Aux champs gris fendus par le grand soleil ;

La prunelle bleue est vitreuse comme

Une flaque d'eau gelée à demi ;

Et cet œil ouvert, qui semble endormi,

Nous dit : « Songe, songe au malheur de l'homme! d

Ou bien c'est, rieuse et montrant ses dents,

Une tête jeune et presque jolie

Où, sous la gaîté, l'on devine dans

L'âme même un fond de mélancolie.

On passe : le temps que dure un éclair!

Et déjà bourdonne aux oreilles l'air

Excitant et vif de la route. 0 face

Entrevue, aimée en un moment, puis

Quittée aussitôt, dans quel sombre puits

Tout s'abîme, tout ici-bas s'efface!

Le ciel se couvre, et Ton s'étonne

Que sur l'été Une fée ait soudain jeté

Le gris automne.

Comme il pleut ! entends sur la bâche

Pétiller l'eau.

Quelle douleur tord le bouleau

Que le vent fâche !

L HOMME DANS LE PAYSAGE

Quels chagrins aussi tu te forges l

Toujours la paix Te fuit dans les brouillards épais

Au creux des gorges ;

Toujours ta pauvre âme orpheline

Erre et croit voir, Gomme un pâle azur fin, l'espoir

Sur la colline.

Mais la voiture qui t'abrite

A beau courir, Un mal que rien ne peut guérir

Toujours t'irrite.

Il6 AU LOIN, l'KL'T-ÈTKE. .

Ce sont des changements qu'on ne peut définir Dans la masse et le poids de l'air. C'est, par exemple, On ne sait quoi de plus spacieux, de plus ample. Le vent plus vif, plus continu, semble venir De plus loin, sans plus rien en route qui l'accroche, Gomme si, là, derrière un rideau d'arbres tors, Un grand vide, un immense abîme était tout proche. L'âme entière s'emplit de souffles brusques, forts, Et, tandis que l'espace à nos oreilles ronfle, Elle a des battements de voile qui se gonfle ;

L HOMME DANS LE PAYSAGE II7

En elle, comme au fond du vague ciel béant, La rafale de pluie en tempête s'engouffre. On devine, non loin, quelque élément qui souffre, Quelque chose d'obscur, d'informe et de géant. Encore un pas, et l'horizon fléchit et s'ouvre, Et, sous un jour glacé, dans un brouillard amer, De la pointe où finit la forêt, l'on découvre La mer.

Il8 AU LOIN, PEUT-ÊTRE.

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