XXVJ
0 mon frère, c'est toi ! je te retrouve enfin ! C'est toi ! je reconnais tes chaussures d'écorce, Ton bissac, ton bourdon. As-tu soif ? as-tu faim? Comme tu parais las ! mais quel doux air de force Rayonne sur ta face aux grands traits amaigris! Ta barbe et tes cheveux plus longs semblent plus gris Et de quelle clarté pure d'enfance heureuse Brillent tes pâles yeux sous leur arcade creuse ! C'est toi, mais sans le pli que tu portais au front. Tu parles en marchant et souris, dans l'attente D'une grâce prochaine, et ton pied vif et prompt Révèle dans les maux soufferts l'âme contente.
L HOMME DANS LE PAYSAGE
Mon frère, je peux bien te nommer sans mentir
De ce beau nom de frère, Car tous deux nous avons, un jour, voulu partir,
Tout briser, nous soustraire Par un terrible arrachement aux vieux chagrins.
C'est l'ennui de la vie Qui nous a faits tous deux, un jour, des pèlerins,
Et c'est la même envie D'aller voir par delà l'horizon gri3, là-bas,
Si le ciel sur l'épaule De l'homme est aussi lourd que chez nous, et nos pas
Touchent aux mers du pôle. ..
Mais chaque fois que l'on arrive Au bord d'un fleuve, le bonheur C'est la tente du moissonneur
Sur l'autre rive.
Un bouquet d'arbres empourprés Etale une ombre qui s'allonge
Dans les prés :
Que cette ombre éveille de songe !
Du sable luit-il dans une anse?
Alors on pense :
L HOMME DANS LE PAYSAGE
« La lumière a plus de douceur Là-bas. » Il vous prend une envie D'y dormir, d'y borner sa vie.
On hèle aussitôt le passeur...
Et maintenant, plus rien que des vols de mouettes
Perçant l'air de leurs cris ; Entre le ciel et l'eau, rien que des silhouettes
De rochers bas et gris.
Quelques milles encore, et plus loin c'est la grève
De l'éternel hiver...
Toujours déçu, toujours j'espérerai : mon rêve
Est par delà la mer.
D'inégaux trottoirs de bois
Luisent noirs dans l'herbe crue.
Le pied glisse. Le vent hue
On ne sait qui dans la rue.
Des cieux tombe sur les toits
Une bruine infinie.
La vie, ailleurs, est bénie,
Glaire, gaie. Ici, le jour
Agonise, la Nature
Est comme un Dieu sans amour
L HOMME DANS LE PAYSAGE 128
Qui maudit sa créature.
De confus ruissellements, Mille voix entrecoupées Montent des berges trempées.
L'ombre par vos vêtements Vous raccroche et vous secoue.
Des mains frappent sur la joue, Des bras serrent corps à corps Qui s'aventure dehors...
Mais, habillés de toile jaune,
Les rudes gens, ils sont partis;
Ils se sont éloignés, petits,
Au fond des bourrasques d'automne;
Tandis que les femmes qu'on voit
Derrière leur vitre qui brille,
Tout en chantant, poussent du doigt
Activement leur fine aiguille.
Par-dessus tous les autres sons,
0 mes sœurs, j 'entend vos chansons.
•l[\ AU LOIN, PEUT-ÊTRE . .
Que je t'admire, que je t'aime, Race humaine partout la même, Patiente avec le destin, Partout prête, chaque matin, Pour le dur combat, ni mauvaise Tout à fait ni très bonne, mais Toujours debout sur la falaise, Ne rendant les armes jamais .
l'homme DANS LE PAYSAGE 125
Les vents ont baissé leurs voix rauques Le rêve sort de sa prison, Et regarde, au bord des eaux glauques, Dans l'éclaircie, à l'horizon, Une fumée.
L'esprit du Mal dans l'air s'est tu.
Un cri de sirène enrhumée Nous appelle au loin, entends-tu?
Allons rejoindre la fumée, A l'horizon.
I2Ô AU LOIN, PKUT-ÊTKE.
Le beau navire lourd de songe, La tête en bas, s'effondre et plonge Dans la gueule d'un mastodonte; Mais, déjà, des monstres bossus Venant à sa rencontre, il monte
Dessus.
D'un bout à l'autre de sa quille Glisse une gigantesque anguille ; Des reptiles tachés de blanc Font siffler autour de son flanc
L HOMME DANS LE I>AYSAGE
Leurs queues, Et le couvrent de baves bleues.
Quels grouillements I Toute l'horreur De la mer écume et se rue.
Mais lui, pareil au laboureur Guidant le soc de sa charrue, Tranquillement pousse à travers Les gros paquets de serpents verts.
Absorbé dans un rêve, il creuse Son sillon dans la plaine affreuse .
De l'entrepont Un chant répond A la tempête :
L'espoir fait tête
Au sort.
Mais une crampe Soudain me tord :
La peur qui rampe Combat l'espoir.
Ciel noir,
L HOMME DANS LE PAYSAGE 120
Ciel vide!
0 mer livide, Jour de minuit, Mousse blanchâtre Des vag-ues, bruit Opiniâtre De la machine, Douleurs d'échiné, Mort du cerveau!
Et, de nouveau, Dans la tourmente, La même voix
Lamente.
Mais, cette fois, Aucune crainte, Aucune étreinte De l'affreux mal :
Rien d'animal.
C'est une flamme, Un souffle hors Du pauvre corps :
L'âme !
— Frère, frère, j'entends des cloches! lève-toi! Une large houle tranquille Nous balance à l'abri d'une île.
Viens sur le pont. Vois-tu dans la brume —Où donc? quoi — Une tache blanche, une mn Confuse... — Je vois qu'il brumasse.
- Esprit sans foi ! — Ma foi peut bien rire, elle est sûre La tienne s'élance avant l'heure, Puis s'en retourne au gîte, et pleure.
Comme un lièvre sanglant qui lèche sa blessure.
L HOMME DANS LE PAYSAGE
— Ami, cœur sincère et plaisant, Regarde, regarde à présent!
Dans la baie, un par un, surgissent des fantômes
De remparts, de clochers, de dômes.
Le troupeau des pèlerins prie.
Une mouette, autour du bateau, vole et crie,
Aussi douce, dans ce refuge,
Que la colombe du Déluge.
Avant d'aller au temple T'ag-enouiller, contemple, Du dehors, les couleurs Des murs peints et du dôme, Dont chacune est un baume Pour les simples douleurs.
Ce sont naïves choses :
Les roses les plus roses, Du bleu franchement bleu Qui, pour mieux plaire encor
L HOMME DANS LE PAYSAGE i33
Aux doux yeux du bon Dieu,
Est tout étoile d'or.
Que ton cœur sache entendre
Le pur langage tendre
Des nuances, le chant
Que murmure à Marie
Le blanc qui se marie
Au vert pâle d'un champ,
Et vous, ô grand Berger, voyez votre brebis Tondue aujourd'hui, demain immolée.
Goûtez dans les couleurs des murs et des habits L'âme populaire, bariolée ;
L'âme de votre enfant, instinctive et sauvage,
Dupe de ses sens et tout éblouie, Si gaie, au fond, malgré les loups et leur ravage,
Et par tout ce qui brille réjouie.
l'homme dans le paysage i 35
C'est le peuple qui s'offre à vous dans sa franchise,
Dans son naturel et sa crudité ; Des tons vifs de son cœur il a peint votre église
Et vêtu d'or clair votre nudité.
Gomme je souhaiterais d'avoir ta patience ! Est-ce que mes douleurs, avec le temps, pourront Me faire un dos pareil au tien, tout bon, tout rond, Et me donner tes yeux fleuris d'insouciance? Que ma simplicité n'a-t-elle la candeur De ton large sourire, au lieu d'une attitude Gauche et d'un front plissé par une longue étude ! Où retrouver ta sainte enfance, avec l'ardeur Qui, devant quelque image ancienne de la Vierge, Toute noire dans l'or du cadre bosselé, Te retient en prière, ébloui, consolé, Le cœur aussi tremblant que la flamme d'un cierge!
L HOMME DANS LE PAYSAGE
0 doux brasiilement des cierges ! longues cires Qui dans l'ombre pleurez d'amour! ô pleurs brûlants. Tels qu'ils ont ruisselé des yeux étincelants De Madeleine! Ami, tout ce que tu désires, Tout ce vers quoi tes pas ont si longtemps marohé : La pierraille changée en source, le péché Devenu cher lui-même, à cause du pardon, Le malheur regardé comme un trésor, un don Gracieux, un jardin plein de roses mystiques, Tout cela, tu l'entends chanter dans les cantiques, Tu le possèdes tout entier, par tous tes sens, Avec l'éclat des ors et l'odeur de l'encens.
38 AU LOIN, PKUT-ÊTRK...
Tandis que nous ! Le sort de l'incrédule est pire Que le tien, quelquefois : le cœur gonflé soupire, Déborde, afflue, et puis arrive le reflux, Le retour de l'esprit glacé qui ne croit plus. Toujours ce mouvement de la mer, inlassable, Qui s'avance, recule et revient sur le sable. Pour emprisonner l'âme et la faire souffrir, Pour être ce geôlier qui veille et la ramène A chaque évasion, froide Logique humaine, Quel espoir consolant peux-tu donc nous offrir?
l'hommb dans le paysage i3g
Quant tu nous as matés, vois dans quelles faiblesses, Sous la lampe, au milieu des livres, tu nous laisses ! Les étoiles brillaient! Qu?as-tu fait, ô Piaison, Que d'obscurcir le ciel, d'épaissir la cloison Qui sépare nos cœurs de la nuit merveilleuse? Dans l'ombre, à la lueur de ta pâle veilleuse, La tête dans les mains, nous pleurons, et nos pleurs Ne sont point de ceux-là qui calment les douleurs, Mais, difficiles, courts, ils suintent des paupières, Comme une eau qui transpire à grand'peine des pierres.
Ces murs blancs à demi cachés dans la verdure
Te parlent d'oasis et de repos béni ;
Ces toits bleus, pour ton âme, ont un sens infini ;
Mais l'œil du voyageur n'y voit qu'enluminure;
Et, quand je m'extasie en face du décor
Des flots gris, des créneaux roug-es, des dômes d'or,
Je sens, au fond de moi, comme un plaisir d'artiste
Est chose solitaire et laisse le cœur triste.
l'hommk dans le PAYSAGE I41
Et pourtant, j'aime l'Art, oh ! de toutes mes forces, Et je le veux humain, sans souci des divorces Tant de fois prononcés entre le cœur et lui. Toujours, devant mes yeux, sa flamme pure a lui, Parfois sourde, voilée et comme de sang- teinte, Vacillante, c'est vrai, du moins jamais éteinte! J'aime l'Art dans la vie et le vieux temps ; je l'aime Dans l'effort que je fais pour le saisir moi-même ; Je le vénère : il est auguste, il est divin ; Et, cependant, je sais qu'il passe et qu'il est vain.
l42 AU LOIN, PEUT-ÊTRE...
0 nuit laiteuse, ô brume, ô mes pas sur la grève! Etre ce corps errant, dissout dans la pâleur! N'être qu'une ombre! Et l'Art, quoi? le rêve d'un rêve! Un visage de plus qu'emprunte la Douleur !
l'homme dans le paysage r 43
Mais, peut-être, ô mon Dieu, que le doute, l'étude.
Ce cœur triste et mouvant, Ces contradictions et cette inquiétude
Qui me pousse en avant ; Peut-être que ces longs circuits de la pensée
Et ces retours sur soi, Cette marche arrêtée et puis recommencée
Est un genre de foi S
l44 AU LOIN, PEUT-ÊTRE.
Mon Dieu, je ne crois plus au Ciel, je ne crois plus
A ce petit royaume où chantent les Elus,
Mais, depuis que ton front m'est caché sous un voile,
Je comprends ton mystère, et je vois au travers
Tout ce qui naît, languit et meurt dans l'univers :
Ma prière tutoie et la feuille et l'étoile.
Quand, par les chemins blancs, je vais, tout étourdi,
Traînant mon ombre courte au soleil de midi,
Que, sous ton poing- de feu, moi faible, tu m'écrases,
Je te bénis, Azur des grandes plaines rases ;
l'homme dans le pats
Et lorsqu'étant venu sous les arbres m'asseoir. Je me suis endormi, que je m'éveille, au soir, L'œil surpris de trouver un air plus grave aux mousses, Je vous rends grâces, ô forêts, de m'être douces. Mais, surtout, chaque fois que j'ai versé des pleurs, Que tu m'as abattu par la main d'une femme, O mon Dieu, j'ai vu luire au fond de mes douleurs, Ma conscience comme un rayon de ta flamme. Par moments, à la fin d'un jour maussade et ans, Dans mon pays, là-bas, au Sud, dans ce Paris Où j'ai souffert, que j'aime à cause de ses rues Qui roulent tant d'espoir mêlés à tant de maux, •Quand je ne voyais plus dans les livres que mots,
\ érités me sont dans la brume apparues. Mon ami m'est témoin que j'ai toujours eu foi Dans l'esprit mécontent de l'homme. C'était toi. Ce désir que j'avais d'être meilleur, de tendre Vers un amour plus fraternel, plus fort, plus tendre ; Tes orages grondaient dans les bruits du pavé ; '(Tes éclairs sillonnaient la ville ; dans la foule, Dans les pas, dans les cris, partout je t'ai trouvé. C'est toi, ce craquement d'un monde qui s'écroule,
Cette nouvelle soif de justice, ce feu Qui nous consume tous. Beau, Bien, Avenir, Dieu, Que m'importe ton nom ! il suffit qu'on te sente Dans la plus humble peine et dans l'œuvre puissante.
TROIS VISAGES DE L'AMOUR
0 soirs noirs de ma rue ancienne, à Paris, Quand, des gouttes de pluie en sa barbe, en décembre, Mon ami, de son pas lourd, entrait dans ma chambre, Comme vous êtes loin, déjà, moins noirs que gris, Pareils à ces bateaux que j'ai vus, dans la brume Des mers du Nord, se fondre avec l'air et l'écume ! Mais vous, malgré l'absence, ami, vous êtes là, Près de mon cœur. Ma voix, vous l'avez entendue, Aussi souvent que. triste, elle vous appela, Gomme, dans le blé, pipe une caille perdue.
AU LOIN, I'IiUT-ÈTRE.
Amitié, qu'il est fort, ton doux parfum amerl 0 pins ensoleillés de France, quand l'hiver Chasse la neige et rend la campagne lugubre, Quel vent m'apporte ici votre senteur salubre?
TROIS VISAGES DE l'àMOUH l53
Lorsque mon cœur cherchait un abri près du vôtre, Que nous vaguions, tous deux, dans Paris endormi, ■ans trop parler, car l'un se taisait-il, que l'autre Lisait à livre ouvert l'âme de son ami, Savions-nous, quand les feux s'éteignaient dans la brume. Quand chaque pauvre fille, à l'angle du bitume Postée, et s'accrochant à tous les pas errants, Semblait, fardée et pâle, une poupée obscène, Qui mimait, dans la nuit, sur une vague scène, Un drame où nous passions comme des figurants ;
I 54 AU LOIN, PEUT-èTRB . . .
Savions-nous quand, tous deux, promeneurs taciturnes, Nous regardions devant notre œil à demi-clos Se jouer lentement les mystères nocturnes, Lorsque, dans telle rue, à tel coin, des sanglots Ont étranglé nos voix pleines d'ombre, savais-je Que, plus tard, un matin tout azuré de neige, Me faisant de mes doigts un écran pour mes yeux, Je verrais le bonheur sur ma route ? Et toi, vieux, Toi qui riais amèrement, pouvais-tu croire Qu'un jour ta vie, enfin, lasse de tournoyer Dans l'ennui comme au fond d'une cour basse et noire, S'épanouirait d'aise aux rayons du foyer ?
TROIS VISAGES DE L AMOUR
Levez-vous de l'abîme éternel, ô vieux cris Du passé ! Remontez à mes yeux, vieilles larmes ! Debout, vieilles douleurs qui dormiez sous les armes ! Amours, rêves et pas perdus, jours de Paris, Sortez en longue file, un par un, des ténèbres ! Venez, regards éteints, venez, bouches funèbres, Tout ce que l'âge efface et tout ce qui s'est tu ! Réveillez-vous, frottez votre paupière morte. Compagnons avec qui j'ai longtemps combattu, Venez faire à ma vie une royale escorte !
Serrez vos rangs, parlez tout bas, marchez sans bruit ! Et toi, prends les devants, ô ma triste pensée, Entre dans sa maison dire à ma fiancée Que mon armée est là qui l'attend dans la nuit.
TROIS VISAGES DR l'.W.OUR ib'J
Rien ne prend les couleurs du passé dans ton âme, Rien n'est cendre, tout brûle en une seule flamme; Ce que souffrit ton cœur, il le souffre à jamais ; Et les vœux qu'à seize ans, aux bords des prés assise. Le regard au lointain si vaste, tu formais, Gardent pour toi toujours la fine odeur précise Des roses qu'on respire au matin sur leur tige. Donne-moi le silence ébloui, le vertige. L'immensité d'air libre où, jadis, ont flotté Tes rêves! Donne-moi la prairie en été,
La rivière et les cris des baigneurs sous les saules !
Et quand frileusement tu serres tes épaules,
Quand tes mains tremblent, quand tes peurs vagues d'e
Te reprennent comme un cauchemar étouffant
Oui, dans la fièvre, reparaît toujours le même,
Donne-moi ton angoisse à porter, car je t'aime
TROIS VISAGES DE l'aMOUK 1 5g
Recueille tes espoirs avec tes désespoirs,
Mets ensemble les jours qui furent doux, les soirs
Où, seule, dans un coin de grande ville sombre,
Laissant le long- de toi couler tes faibles bras,
Tu vis diminuer ta bougie, et pleuras.
Joins l'azur clair des eaux printanières à l'ombre.
Et lorsque je tiendrai tout entière en ma main
Ta vie, alors j'irai plus grave et plus humain.
IÔO Al' LOIN, PEUT-KTRE,
Dans tes yeux je vois Une peur affreuse ; La souffrance creuse Ta joue, et ta voix Devient sombre et basse.
Quel orage passe Sur les prés ? Les fleurs Sont grisesjde pluie; Tu verses des pleurs ; La feuille s'appuie
TROIS VISAGES DE L'AMOUR iGl
A la feuille : il vente, Toute la forêt Tremble d'épouvante, Le jour disparaît.
Ou'as-tu? quel présage Cause ta pâleur?
— Je lis mon malheur Sur ton cher visage.
Ne dis pas cela. Je t'ai tout donné.
Depuis le premier regard étonné Que mon œil d'enfant jeta sur le monde. J'ai cherché très loin dans l'ombre profonde Où ce que l'on fut, jour par jour, de Et mon cœur tout blanc de l'âge innocent, Ce cœur muet, plein de douceurs obscures, Je l'ai déposé dans tes deux mains pures. Je t'ai tout donné : mon cœur de vingt ans, Brusque, rendu fou par la lumière, ivre
TROIS VISAGB9 DE l'àMOUR 1 6^>
De sa force gaie, oh ! si gai de vivre. Bondissant comme un poulain au printemps ! Et voici mon cœur d'aujourd'hui, la somme Des peines qui font un cœur grave d'homme. L'espoir, ce beau blé jamais moissonné, Enfin tout, sans rien cacher, rien exclure, Mes erreurs, mes pleurs, jusqu'à la brûlure Des anciens baisers, je t'ai tout donné !
l64 AU LOIN, PEUT-ÊTHK,
Dis-moi, lorsque ta main dans les plis de ton châle
Prend comme une figure exténuée et pâle,
Quand de tes jeux s'échappe un long- rayon brûlant,
Que ton corps à regret se meut, plaintif et lent,
Fatigué de porter ton âme et ses blessures,
Quand la foi t'abandonne, en ces heures peu sûres
Où les plus beaux serments semblent ne pas tenir
En face d'on ne sait quel lugubre avenir,
Qu'est-ce donc que tu vois, autour de nous, qui ramp
Dans l'ombre, au bord du cercle enflammé delà lampe
TROIS V1BAGBS Dt l'aMOUB 1 65
Quel frisson te saisit jusque sur mes genoux ?
Que crains-tu? Quelle horreur dans la tendresse même.
Donne à tous tes baisers cette fièvre suprême.
Et qui veux-tu braver en disant : « Aimons-nous ? »
Si Quelqu'un qu'on ne peut nommer, dans les ténèbres.
Flaire une proie et rôde à pas mystérieux,
Dis-le, pour qu'à l'instant, redressé, furieux,
Je porte la clarté sous ses voiles funèbres.
Et si le cœur devant son visage me faut,
Les mains jointes, avec des larmes, s'il le faut.
Je lui crierai : « Seigneur, pitié! c'est vrai, nous sommes
Vos sujets; nous aimons, et les amours des hommes
Sont de tristes rosiers effeuillés par le vent !
Mais nous avons souffert, elle et moi, bien souvent :
Laissez-nous être heureux! Oui, c'est une injustice,
Puisqu'ici bas la loi pour tous est qu'on pâtisse.
Tout de même passez, passez votre chemin.
Allez-vous-en! pas aujourd'hui ! demain! demain! »
Ni pressé ni lent, écoute Cet inexorable bruit De fontaine qui s'égoutte Infiniment dans la nuit.
Pas un instant qui s'égare :
Tous nous mènent par la main.
Qu'on roule ou qu'on reste en gare.
On fait le même chemin.
TROI* VISAGES DE l'aMOUB 167
Mais, dis-tu, les trains vont vite.
Ils fuient! Non, cela n'est pas :
L'horloge que nul n'évite Les règle aussi sur son pas.
En vain, tirant sur leur? ch nés.
Là-bas, le long- du ravin, Percent-ils l'ombre des chênes De leur feu rapide! En vain,
Notre amour, ouvrant son aile, Veut-il, front contre lèvent, Hors de la ligne éternelle S'envoler... Il tombe avant.
Ni pressé ni lent, écoute Cet inexorable bruit De fontaine qui s'égoutte Infiniment dans la nuit.
Ce vide, cet ennui, ces larmes d'impuissance, C'est toi qui me manquais. J'ai pleuré ton absence, Des mois entiers, sans m'en douter, sans te connaître, Et, lorsqu'au ciel brillait une lueur, peut-être Qu'en moi les vagues yeux que donne le délire Te voyaient quelque part dans le monde sourire. Peut-être aussi qu'un jour, de loin, tu m'as fait signe. Je vins. J'ai traversé l'Europe en droite ligne, Ignorant où j'allais. Il tonnait, et la grêle Mêlait, il m'en souvient, son bruit au bruit des roues. J'avais la fièvre; un flot de sang brûlait mes joues. Et dire que j'étais déjà dans ta main frMe !
TROIS VISAGES DE l'aMOUR 169
Je commençais à trop souffrir, j'en concevais Une espèce d'orgueil boudeur, aigri, mauvais.
Je pleurais d'être seul, mais de ma solitude J'étais près de me faire un tic, une attitude,
Lorsqu'on est malheureux longtemps, c'est comme un pli Que prend le cœur, un sort d'homme pauvre, établi.
Il faut lutter, on lutte, et, quand le combat dure, Il se forme dans l'âme une peau morte et dure...
Si donc j'ai pu montrer, parfois, quelque raideur, Pardon! Toute raideur est grimace et laideur.
L'orgueil, je le confesse, est la suprême ruse Du Démon. La souffrance était ma seule excuse.
TROIS VISAGES DE L AMOUR
Je croyais mon cœur sec et vieux comme l'automne
Avec ses craquements de bois mort. Je m'étonne
De le voir, à présent, risquer déjeunes pousses
D'un vert pointu. Mon Dieu, que tes brises sont douces!
One ta goutte de pluie est tiède! Elle me touche
Gomme un doigt, et la sève a coulé dans la souche.
72 AU LOIN, PKUT-ËTRE..
On se dit las, de tous les rêves revenu,
On le pense, et qu'est-on? un petit enfant nu
L'écorce, au vent d'hiver, se ride et se contracte, Mais la moelle de l'arbre est toujours tendre, intacte.
J'accepte la leçon, et veux, tout le premier, Me moquer de mon cœur, et lui dire : 0 ramier,
TROIS VISAGES DE l.AMOUK 1 73
Des pleurs, jadis, gonflaient ta gorge. Un an s'écoule, Et maintenant la voix qui sanglotait roucoule.
Le chant du rossignol, dans le parc embaumé, Semble égoutter l'azur tout en perles de Mai.
Dans les sources, au vol, des becs aigus s'abreuvent, Et des yeux de soleil entre les feuilles pleuvent.
Du moins jamais mon cœur n'a-t-il su blasphémer,
Jamais n'a-t-il connu l'envie.
Je n'ai pas attendu d'être heureux pour aimer La vie.
Les pauvres m'ont appris qu'à côté de la mort
Il n'est peine qui ne soit douce,
Et, lorsque je me plains, chaque cri que je pousse
Est suivi d'un remord.
TROIS VISAGES DE L AMOUR
De bonne heure, Paris a bercé ma souffrance Dans la sienne où chante l'espoir,
Et j'ai vu dans les pas de la foule, le soir. Une marche à la délivrance.
C'est clans la rue, un soir, dans la rue où tout passe, Où souffrances, plaisirs, affaires, sans se voir. Enchevêtrent leurs fils mystérieux ; un soir Qu'entre les toits bleuis par la neige, l'espace, Plein de lune, versait dans le cœur agité Le rayon de la mort et de l'éternité ; C'est un soir dans un lieu de grande fièvre humaine, Et sous l'œil de l'abîme à quoi tout nous ramène. Que, sur de pauvres mots indifférents, nos voix, Plus faibles, ont tremblé pour la première fois.
l8û AU LOIN, PEUl-ÈTRE...
Et c'est sur quelque banc d'une salle d'attente, Qu'un jour, au bruit des trains, parmi les embarras D'une vie inquiète et toujours haletante, Pour la première fois tu dormis dans mes bras.
Et ce fut bien, car s'il existe,
De par le monde, une âme triste
De la tristesse du destin.
Une âme que son bonheur froisse
Comme un privilège incertain,
Et pour qui l'Amour n'est qu'ang-oisse ;
Un cœur sonore aux nerfs meurtris
Par les échos de tous les cris,
Un cœur large aux peines accrues
De toutes les douleurs des rues ;
S'il est un cœur qui lit, le soir,
Dans les figures des fumées
Sur le ciel rougeâtre, l'espoir
Dont les villes sont consumées ;
S'il est un cœur vrai, simple, humain.
Qui rentre accablé de ses courses,
TROIS VISAGES DE l'aMOUB iSl
Souffrant des maux vus eu chemin, Un cœur à lui seul mille sources :
Fierté, bonté, courage, foi, Douce pitié qui toujours coule, Ruisseau qui chante dans la foule, Ce cœur humble et grand, c'est bien toi !
l82 AU LOIN, PEUT-ÊTRE
Regarde les bijoux, le soir :
Ce n'est entre eux et le froid noir Qu'une mince cloison de verre ; Ils brillent dans une atmosphère Tiède et subtile. Les plus lourds Ont un air de calme victoire :
Ce sont des rois sur du velours, Si chargés d'honneurs et de gloire Qu'un vide s'étend autour d'eux.
Les autres s'en vont, deux par deux,
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TROIS VISAGB8 DE L AMOUR 1 83
Ou par bandes folles, fleuries De la flore des pierreries.
Tous sont finement ouvragés ; Il en est de ronds, d'allongés, De biscornus : l'exquis, le rare, Poussé le plus loin, poli Jusqu'au paradoxe bizarre Et jusqu'au mauvais eroût joli.
Dans la rue, il neige; la foule Des visages pâles s'écoule.
Les bijoux ne voient rien ; le bruit Que fait l'ardente fourmilière Meurt sur la glace : tout est nuit Pour eux, hors leur propre lumière.
Défions-nous des rêves clos, Des cœurs qui sont, dans les poitrines, Gomme des perles sous vitrines; Gardons-nous des pleurs, des sanglots
Trop précieux et des idées Qu'un patient travail de lime, Sous la loupe, a de sang vidées.
Amie, ouvrons notre âme intime Aux tristesses de chaque jour ; Dédaignons le coquet amour Qui lustre ses belles élytres.
Jetons des pierres dans les vitres.
TROIS VI8AGKS DE LAMOL'R 1 85
Ce timbre des tramways, il est partout pareil !
Aujourd'hui comme hier, il sonne mon réveil,
Et, la nuit, quand mes yeux se ferment sur mon livre,
Tout à coup, je l'entends comme une voix d'homme ivre,
Qui vient en se traînant et se perd dans la nuit.
Dans toutes les cités, toujours, pressée et brève,
Déchirant le silence ou dominant le bruit,
La même cloche dure a bousculé mon rêve.
Rien ne peut arrêter cette langue d'airain :
Ce qu'elle dit, le vent de sa course l'emporte.
l86 AU LOIX, PEUT-ÊTRE.
Parfois, dans le brouillard, voilée, à demi-morte, Comme un appel sorti du fond d'un souterrain, Elle demande grâce, elle étouffe, bégaie, Puis rebondit, exaspérée et fatiguée.
Ainsi va notre temps, et, toujours ingénu, Notre cœur met sa foi dans un but inconnu.
Au sein du mouvement, il songe, et sa tristesse Est telle qu'il veut croire au moins dans sa vitesse.
Il marche. Son espoir est fondé sur ses pas, Sur son élan. Mais où va-t-il? Il ne sait pas.
TROIS VISAGES DE l, AMOUR
Et ce réseau de fils sur le ciel gris, N'est-il pas le même ici qu'à Paris?
Chaque année, au bout d'un fil, une ville Se fonde : partout la terre est servile. Dans nos vieux pays, pourquoi tant de fils ? Depuis le temps, qu'avons-nous à nous dire ? Que nous sommes tous lâches, cruels, vils? Ou bien la bonté va-t-elle enfin luire? Mais non. Ils ont beau remplacer les mots, Devenus trop lents, par de nouveaux signes, Ce ne sont jamais que les anciens maux Qui vont et viennent le long de ces lignes.
l88 AU LOIN, PEUÏ-ÈTRB. . .
Quelle uniformité du costume, aussi !
De la forte laine poussiéreuse et terne,
De bon drap d'ennui, solide, bien moderne,
Bien seyant à nos fronts creusés de souci.
Comme nous avons des figures correctes,
Des gestes mesurés par règle et compas !
Comme, au pied des longs murs des cités, nos pas
Font un cheminement agile d'insectes !
Mais que de souffrances, que d'âpres espoirs,
Que de rêves, sous ces tristes chapeaux noirs!
TROIS VISAGES DE l\\MOUR 1 89
Nulle part je n'ai vu de ville si splendide Qu'elle n'ait pour ceinture une zone sordide, Une sorte de plaie infecte, un mal honteux Qui, né de la grandeur et de la force, plonge Ses racines au flanc des cités, et les ronge. La campagne n'a point cegazon souffreteux, Avili : même pauvre, un champ libre est superbe. Mais, ici, la laideur morale a gagné l'herbe. Le noble azur du ciel est noirci de charbon ; L'âme étouffe. Le peu que la vie a de bon
go
Prend l'air triste et défait d'une chose salie. La boue est plus que de la boue, elle est la lie D'un monde corrompu : tous les vices humains Mêlés avec la terre et les eaux des chemins. Les maisons, les habits, les cœurs tombent en loques. Tout est g-âté, jusqu'à l'enfance : les regards Du jeune âge sont vieux, les rires, équivoques. La rue a des retraits louches, des coins hag-ards Où l'on a peur, la nuit, où l'ombre vous opprime. Tant l'on y sent que la misère est près du crime.
0 roulements lointains du tonnerre! ô Justice, Qu'il est temps que ton bras sur nous s'appesantisse
TROIS VISAGKS DE L AMOUR Kj
Pour un coup d'œil jeté Du haut de ma fenêtre, Mon cœur s'est attristé.
Une douleur va naître, Elle m'est apparue?
Mais non, car l'autre jour, En regardant la rue, J'eus la même tristesse, Et lien dans notre amour N'a varié. Qu'était-ce?
Il neige. Quoi! l'hiver?
Non. C'est une raison, Qui n'a point de saison, C'est un mystère hier Comme aujourd'hui le même, Et dans lequel que j'aime Ou non pèse aussi peu Que le ciel gris ou bleu.
Ma rue est une voie Sans pauvreté ni joie, Banale : un mur suit l'autre; Le toit voisin, le nôtre Ne se distinguent pas.
Et, le long" du bitume, Pressés ou lents, des pas Vont comme de coutume.
Est-ce l'angle des pierres Qui blesse mes paupières?
TROIS VISAGES DE l'aMOUR ^3
Oui, c'est un peu cela.
Les lignes que voilà, Droites, n'ont rien de tendre ; Il ne faut en attendre Ni secours, ni pitié.
Et pourtant, dans ces lignes, Je déchiffre à moitié D'obscurs, de vagues signes D'une grande douleur.
Quel visage est le leur !
Quel dur profil d'équerre, Aride, ingrat, sévère!
Ce que l'homme bâtit, Que c'est triste et petit !
La pensée incomplète, L'effort du rêve humain, Comme tout se reflète Dans l'œuvre de la main !
0 Nature changeante, Frissons des feuilles, rives
ig4 au loin, peut-être...
Où le matin argenté La fuite des eaux vives, Glissements continus, Ronde immense des choses, Printemps avec les roses Fanés et revenus, 0 toi, forte et flexible, Toujours ployée aux brises, Nature, est-ce possible Qu'un jour, enfin, tu brises Nos pierres et nos marbres Pour faire place aux arbres?
0 Soleil, pâle azur des glaces, tons d'ivoire
Des bouleaux sur l'immense éblouissement, neiges !
Sapins, sapins par millions, ô lents cortèges
De vieux moines-soldats à la peau rude et noire,
Qui, raidcs dans les plis des longues robes blanches,
S'en vont croisant leurs mains noueuses sous leurs manches!
Une église est là-bas, d'une couleur de crème,
Qui presque se confond avec la plaine même.
Mais les champs savent-ils que c'est le grand carême !
0 campagne de Mars, comme tu te recueilles,
En attendant le jour où, fort de ses épreuves,
Le Christ amollira le cœur dur des grands fleuves,
Et, d'un souffle léger, réveillera les feuilles !
Et si pur, si subtil, si lumineux est l'air
Que, rien que d'aspirer son haleine, il fait clair
Dans l'âme : on redevient un enfant qui s'étonne.
0 Russie, ô bonté berceuse et monotone !
TROIS VISAGES DE l'aMOUR
Le vent batifolant qui m'accole Sort, tout humide et tout parfumé, Des longs bras de la rivière molle; Le vent est heureux d'avoir aimé.
Et la rivière, d'une main lasse, Mal éveillée et moitié rêvant, A dénoué ses liens de glace, Soupire et veut rappeler le vent.
O caresse légère et profonde, Hymens des choses, puissants et doux, Souffles unis dans le ciel, c'est vous Qui me consolez de tout au monde.
La pensée est infirme, la chair, Maussade, et le sang de l'homme est lourd ; La vie en nous ne fait qu'un bruit sourd, Mais comme elle est sonore dans l'air !
TROIS VISAGES DE L'AMOUR
IÏI
L'espace est si grand que cet homme qui bouge
Semble immobile, et que sa chemise rouge
Ne fait pas plus de bruit sur le vert des champs
Qu'un petit oiseau, dans l'air, avec ses chants.
Point de ces beautés dont la splendeur éclate,
Mais quel sourire elle a, cette terre plate !
Plus je la comprends, plus j'y découvre Dieu.
Il dit : « Je t'ai donné mon ciel gris ou bleu,
Mes forêts, mes blés, mes longs rubans d'eau douce,
La nei^e qui brille et fond, l'herbe qui pousse.
Que veux-tu de plus ? Le vent qui ride l'eau, Tire un son pour toi des feuilles du bouleau. La pluie et le soleil, ces choses anciennes. N'étant à personne, un chacun les fait siennes, Le nuage est d'argent, et le sable, d'or ; Prends-les, ils sont à toi, pille mon trésor, Et va ton chemin tout droit, sans autre envie. Es-tu pauvre, ayant la lumière et la vie ? »
TROIS VISAGES DE l'aMOLR 2û3
Puissé-je longtemps encore voir
Le sang- divin du soleil, le soir,
S'égoutter à la pointe des feuilles!
0 mon cœur, est-il rien que tu veuilles
Avec plus d'appétit que de vivre?
Est-il rien qui t'excite et t'enivre
Autant que la lumière du jour,
Ou — merveille plus douce, peut-être —
Rien qui te fasse pleurer d'amour,
Gomme de regarder, dans la nuit,
Entre les rameaux noirs d'un vieux hêtre, Le semis des étoiles qui luit?
Es-tu mauvaise, impassible ou bonne, Nature? connais-tu ma douleur?
Le coup de vent qui brise la fleur, A-t-il pitié de l'homme, à l'automne?
Je ne sais. Aujourd'hui, l'air est bleu, Je vis. Le reste m'importe peu 1
TROIS VISAGES DE l'aMOUR 205
Où s'arrête le ciel? où commence le fleuve? Où sommes-nous? dans l'air? sur l'eau? tout estsi blanc! Rien que l'énorme espace incendié, tremblant! C'est la grande clarté du jour, ancienne, neuve,
ternelle ! 0 torrent muet de la chaleur, Lumière de si haut précipitée, avide, De quel élan as-tu comblé l'immense vide ! Ta flamme a dévoré la terre : la couleur N'est plus, dans le brasier, qu'un peu de vapeur grise. Et le dessin du monde, en tes ondes, se brise!
Feu divin qu'on sent plus qu'on ne voit, comme un trait
Oui blesse la paupière, ô douleur éblouie,
Rayon sublime, nu, pur, idéal, abstrait,
Ether, vibration d'une harpe inouïe,
Entre en moi, brûle-moi, fonds en un seul amour
Ce qui, dans mon cœur, rit et pleure tour à tour !
Que le passé ne soit qu'une brindille ardente
Qu'on regarde, un instant, se tordre et tournoyer,
Vermeille, et puis s'éteindre au-dessus du foyer!
Oh! consume le doute et la raison prudente!
Et, pour rendre mon âme en tout pareille à toi,
N'y laisse que ce qui n'a point d'ombre : la foi !
TKOIà VISAGES DE L AMOUR 207
Ecoutez, cette fois, Comme vole ma voix.
Comme, à chaque coup d'aile.
S'éloigne au-dessous d'elle Le sillon où ses pas Rampaient si bas, là-bas, Dans l'épaisseur du seigle !
L'âme, quand rien d'obscur, Ne fume en son feu pur.
Monte plus haut que l'aigle!
C'est un atome clair,
Ce qu'à midi, dans l'air,
L'œil de l'enfant regarde
Si longtemps qu'il en garde,
A l'ombre des cils clos,
Dans sa tête amusée,
Des points rouges, halos
Où crève une fusée !
C'est, au zénith, un peu
De bleu dans le ciel bleu
Qui brasille et qui brille,
Mieux qu'un chant, mieux qu'un trille
Sur le vieux thème : j'aime,
C'est la lumière même !