CHAPITRE X
Azrou et la Forêt de Cèdres
La plaine des Béni M'Tir. — El Hadjeb. — Beurrerie coopérative indigène. — Poste d'Ito. — Azrou. — Scieries. — La forêt de cèdres. — La route de la Moulaya.
La grande plaine des Béni M'Tir s'étend au sud de Meknès jusqu'à la falaise d'Agouraï et d'El Hadjeb qui se dresse à vingt-cinq kilomètres de la ville. Très vaste, elle contient l'hiver tout le cheptel de la tribu et encore celui des Béni M'Guild qui à cette époque transhument chez leurs voisins pour fuir le froid des hauts plateaux et la brume de leurs vallées. Composée d'argiles et de grès miocènes, elle est des plus fertiles et son irrigation est facilitée par les sources abondantes et les oueds nombreux naissant sur les pentes du plateau jurassique qui la borde. La tribu des Béni M'Tir est de pure race berbère descendant de la grande tribu des Masmouda d'où sortit la dynastie Almohade tandis que leurs voisins vivant dans la montagne, les Béni M'Guild et les Zaïan, ont pour origine les fractions Sanhadja qui assurèrent le pouvoir à la dynastie Almoravide. Leur
Azrou. — Un grand cèdre
Azrou. — La route à travers la forêt de cèdres
position quatre bataillons, deux escadrons, deux batteries et un demi-goum, celui-ci se trouve avoir en face de lui plus de cinq mille fusils échelonnés sur une ligne à/ peu près continue à une distance moyenne de quinze kilomètres de nos postes d'El Hadjeb et d'Agouraï. Les Béni M'Tir, dont huit cents tentes sont parties en dissidence sur dix-sept cents que compte la tribu, forment deux groupes, l'un de 450 fusils dans le quadrilatère Immouzer- Ribaa-Ifrane-Outiki, l'autre de 200 fusils avec les Béni M'Guild à Goulib. Les Guerouan, avec six cents tentes en dissidence sur quinze cents, se tiennent avec six cents fusils au Sud de Koudeit en liaison avec les Béni M'Guild et s'appuyant au Nord-Ouest sur les Zemmour. Enfin les Béni M'Guild, avec 4000 fusils environ dont la moitié réunis en harka, occupent tout un arc de cercle autour d'El Hadjeb avec leur centre à Goulib. Le but du colonel est de prendre pied sur le plateau, d'attirer à lui le gros de l'ennemi, lui livrer combat et désagréger ainsi le bloc des dissidents pour les frapper ensuite séparément. Cette première phase d'opérations est exécutée avec succès du 24 mars au 25 avril malgré un mauvais temps très défavorable, malgré le brouillard et de violentes tempêtes de neige. Quatre offensives successives menées avec beaucoup de vigueur amènent le résultat recherché après une série de très vifs combats contre un ennemi extrêmement mordant, en particulier le 24 mars à l'attaque du poste d'Ito et le 18 avril au cours d'une pointe hardie jusqu'à Tiouzinine sur la route de Kenifra contre les Béni M'Guild et les Zaïan. Le 21, la colonne , traverse Azrou vide de
monde et campe au poste d'Ito. Le 23, elle marche sur ifrane, d'où elle refoule vers le Moyen Atlas une traction des Béni M'Guild et la majorité des Béni M'Tir dissidents de l'Est. Enfin, le 24, elle opère sa liaison sur la route «d'Immouzer a,vec les troupes venues de Fès. La harka berbère était dispersée, « le bloc des dissidents dissocié, le respect de notre force rendu à tous. » Les Guerouan rentrent de dissidence, le Sais retrouve sa sécurité et les Béni M'Guild entament avec nous des négociations. « Nous avions fait tomber sous notre influence deux puissantes confédérations qui par leur transhumance .annuelle nous créent pour l'avenir des relations, des partisans et des intérêts très au delà de la zone de nos postes jusqu'aux sources mêmes de la Moulouya. »
Pendant la deuxième phase, du 25 avril au 15 juillet, on s'occupe à conserver le terrain conquis. Des pistes sont aménagées, des dépôts de vivres sont créés aux postes d'Ito, d'Ifrane et d'Agouraï constitués chacun par un réduit fortement établi, d'où le groupe mobile pourra se porter rapidement contre tout groupement hostile. Des pointes sont poussées de différents côtés suivant le programme du commandement de faire « éclater » sa colonne en divers détachements de force variable avec des missions précises. Surpris par cette activité constante qui s'exerce avec rapidité dans tous les sens, convaincus par les constructions édifiées à Ito et à Ifrane de la durée de notre installation dans le pays, bon nombre d'insoumis et de dissidents font acte de soumission.
Mais il restait encore, entre Ifrane et Sefrou, un groupement important de Béni M' Tir qui constituait un grave péril. C'est à sa réduction que s'emploie la colonne pendant la troisième et. dernière phase d'opérations du 15 juillet au Ier août. Il s'agit de créer un poste qui permette « de tenir la trouée d'Immouzer et de percer la poche entre les deux régions ». Le 17, la colonne Henrys» fait sa jonction à Immouzer avec la colonne Pierron venue de Fès, puis les deux colonnes font ensemble une série d'opérations sous les ordres du général Henrys. La: création du poste d'Immouzer puis l'établissement d'un poste permanent à Anoceur ferment aux Béni M 'Tir dissidents de l'Est leurs dernières retraites. La majorité opte pour la soumission que choisissent bientôt à leur tour les Béni M'Guild dont un certain nombre de fractions vivant dans la riche vallée du Tigrigra commandée par le poste d'Ito avaient déjà accepté les conditions d'aman.
Actuellement une bonne piste empierrée et cylindrée permet en toute saison de filer à bonne allure jusqu'à Azrou, à la lisière de la forêt de cèdres du Moyen Atlas. Bientôt une ligne de chemin de fer, dont les travaux sont déjà commencés, facilitera le ravitaillement de nos postes de l'avant portés à près de trois cents kilomètres de Meknès depuis que la jonction avec la Moulouya est assurée par les postes de Bekrit et d'Itzer, et qui, en complétant la pacification de ces riches régions, en assurera le plein développement. Pour éviter la falaise d'El Hadjeb, elle passe à l'Ouest dans la plaine de Timelouka pour suivre ensuite celle d'Ifrouzert. Après avoir
reils. Une partie du petit lait est utilisée pour la nourriture des veaux ; une autre est transformée en fromages. Pour la répartition des bénéfices, il est pris note chaque jour des quantités données par chaque vache et les participants touchent à la fin du mois au prorata des quantités fournies par leurs animaux. Les trois quarts des bénéfices sont ainsi distribués aux propriétaires des vaches après déduction des dépenses : salaires des gardiens, pâtres et femmes employées à la traite, traitement de l'indigène chargé de la beurrerie. L'autre quart est conservé comme fonds de réserve pour l'amortissement du matériel et l'exécution d'améliorations ou de réparations. Le caïd Driss ou Raho déjà rallié au moment de la grande dissidence des Béni M'Tir s'est occupé activement de la constitution du troupeau. Elu président de la coopérative, il s'y intéresse vivement et son exemple n'a pas tardé à amener les autres caïds avec quelquesuns de leurs principaux notables à offrir leur participation à cette industrie qui ne peut manquer de devenir florissante, à mesure que les vaches mieux soignées et mieux nourries fourniront une plus grande quantité de lait.
D'El Hadjeb on monte graduellement à travers un paysage assez monotone jusqu'à Ito à 1 450 mètres d'altitude. Les pâturages y abondent en toute saison, servant de pacages pendant la transhumance d'été. On pense que jadis la forêt s'étendait jusqu'à El Hadjeb, mais toute cette partie fut incendiée, dit-on, par ordre de Moulay Ismaël pour détruire ce repaire commode des
dissidents qui descendaient dans la plaine du Sais et jusque sous Meknès razzier les récoltes.
Du rebord du poste situé au sommet d'une falaise, du balcon d'Ito, comme on a pris l'habitude de l'appeler, la vue est magnifique. On découvre au loin un horizon de hautes montagnes et tout près une série de soulèvements basaltiques, une multitude de cônes réguliers surgissant dans le fond de la vallée. Certains matins, alors que le soleil brille sur les plateaux d'où le vent a chassé les nuées, une épaisse couche de brume s'attarde au-dessus de la plaine, véritable mer de nuages d'où émergent, à peine saillantes, les têtes pointues des multiples pitons. A l'Est se profile une ligne de hauteurs, premiers contreforts du Moyen Atlas, que couvrent les sombres ramures de forêts de chênes verts zébrées par les teintes les plus douces des cèdres.
On' aperçoit les tentes du poste d'Aïn Leuh, créé en avril 1916, à 1 650 mètres d'altitude, à une distance de trente kilomètres d'Ito par la route. Une route transversale le relie également à Azrou distant de 25 kilomètres, et pair une piste carrossable, praticable seulement pendant la bonne saison, il est en communication avec Timhadit, autre poste qui se trouve à quarante kilomètres d'Aïn Leuh en pleine montagne. Ce poste d'Aïn Leuh est construit au-dessus du village groupé autour d'une kasbah datant de plusieurs siècles, blotti au creux d'une gorge pittoresque, au milieu de jardins de figuiers et de cascatelles. Placé à la jonction de plusieurs pistes de transhumance venant des régions de Bekrit et de Timhadit, Ain Leuh a toujours été un
de La pêche et, aux alentours, des promenades charmantes peuvent se faire sans fatigue dans un cadre admirable tout en respirant un air pur et vivifiant.
C'est un véritable enchantement de se promener des heures à cheval par une belle journée ensoleillée d'hiver dans ce décor nouveau, si différent du reste du Maroc. Ce sont de grasses et verdoyantes prairies parsemées de bouquets d'arbres où serpentent de clairs ruisseaux aux eaux fraîches et abondantes, puis c'est la forêt, la forêt immense. D'abord une forêt de chênes verts, touffue, ravissante, avec un sous-bois très fourré de cytises et de ronces où de grands houx étalent le brillant rideau vert de leurs feuilles aiguës délicatement découpées. Certains de ces derniers atteignent vingt centimètres de diamètre et peuvent fournir du bon bois de tour ou de tabletterie. A mesure que l'on s'élève, quelques cèdres se mélangent aux chênes et bientôt, à i 700 mètres d'altitude, ils régnent seuls dans toute leur magnificence.
L'air circule librement, la lumière éclatante et joyeuse passe à travers les grands arbres, se pose le long des troncs énormes, glisse sur les ramures étagées tandis qu'étincelle sur le sol une épaisse couche de neige. Les troncs largement espacés se dressent tout droits, gigantesques, mesurant jusqu'à sept à huit mètres de tour et s'élevant jusqu'à quarante mètres de hauteur. La plupart, les vieux arbres centenaires écrêtés par le vent et la foudre, portent leurs branches étalées en nappes horizontales, semblables à une vasque immense d'où l'eau retomberait par cascades successives s'élargissant vers le sol. Certains, dont la tête a été épargnée, se terminent en pyra-
mide. D'autres, incendiés, se tiennent encore debout, tout blancs et complètement desséchés, et à côté de jeunes pousses profilent leurs formes élancées d'une fraîche teinte de vert très doux près des troncs abattus, superficiellement carbonisés, qui gisent pêle-mêle de toutes parts. Des clairières immenses coupent parfois la forêt, prairies magnifiques au printemps qui se transforment en vastes champs de neige pendant l'hiver. Cette première zone d'Azroui se prolonge jusqu'à dix kilomètres environ au Nord du Guigou, puis une deuxième zone lui succède, celle du Fazaz qui se trouve au Sud de la dépression.
Avant le Protectorat, quelques centaines de bûcherons Béni M'Guild exploitaient la forêt, établis à Aïn Leuh, à Azrou et à Ifrane. Pour les arbres importants, au lieu de les abattre ils les incendiaient au pied. Ils commençaient par saper la base et l'entamer à coups de hachette, puis dans l'excavation ainsi pratiquée ils apportaient des branchages et des herbes auxquels ils mettaient le feu. Beaucoup d'arbres incendiés ainsi ne s'écroulaient pas et certains sont encore verts et en bon état de végétation. D'autre part, ils ne savaient pas débiter le bois et, le plus souvent, ils ne tiraient d'un arbre vieux de 125 à 150 ans qu'un seul madrier, parfois deux, de 4 à 5 mètres de longueur et de 7 à 8 centimètres d'épaisseuir. Ils abandonnaient le surplus alors qu'ils auraient pu en tirer encore quatre ou cinq autres madriers t ils laissaient les troncs inutilisés sur place.
Pour préserver ces belles forêts le Service des Eaux ît Forêts s'installa à Azrou dès le mois de septembre
igiô, puis à Aïn Leuh. Il commença d'abord à acheter les madriers aux bûcherons de la. région, puis il prit bientôt ceux-ci à sa solde et dirigea lui-même les exploitations en enseignant aux indigènes l'emploi de méthodes rationnelles. C'est ainsi que, d'octobre 1916 à fin avril 1917, vingt mille madriers purent être Livrés au commerce représentant une valeur de 215 000 francs environ. Ils mesuraient 4 m. 50 de longueur, 25 centimètres de largeur et 8 centimètres d'épaisseur, et étaient fabriqués à la hache ou à la scie de long. De mai à fin décembre 191 7, il a été vendu 35 000 madriers pour une valeur d'environ 450000 francs. Une première adjudication de bois de cèdre eut lieu le 10 novembre 191 7 à Meknès, portant sur 7 550 mètres cubes de cèdre et de chêne vert, comprenant 5 750 mètres cubes de bois sur pied et 1 800 mètres cubes de bois abattu et faiçonné.
Jusqu'à présent, en effet, les scieries installées l'une à Azrou et l'autre à Ougmès n'ont débité que des arbres secs ou gisant par terre. Bien organisées avec le matériel mécanique nécessaire, elles arrivent à débiter des troncs de 1 m. 20 et même de 1 m. 40 de diamètre. On s'occupe dès maintenant d'aménager la forêt en parcelles qui seront parcourues tous les dix ans. Le Service des Eaux et Forêts estime qu' « à l'avenir l'exploitation des forêts du Moyen Atlas qui, à raison d'une production évaluée de o m. 75 jusquJà un mètre cube à l'hectare, sera en mesure de produire annuellement un minimum de 250 000 mètres cubes, ce qui permettra de satisfaire aux exigences de la consommation locale (60000 à 80 000 mètres cubes) et d'exporter des quantités impor-
tantes à la Métropole. » Il semble bien qu'on puisse espérer bientôt un envoi assez considérable de bois de cèdre et de chêne en France lorsque le perfectionnement de l'outillage et surtout l'amélioration des moyens de transport diminueront de manière assez sensible le prix de revient des madriers amenés à la côte.
En avant d'Azrou la route impériale qui vient de Meknès est poussée déjà assez loin, et pendant toute la bonne saison les travaux d'empierrement sont menés très activement. Elle traverse une partie de la forêt pour aller rejoindre le poste de Timhadit. Elle doit ensuite franchir le Guigou sur un pont pour s'engager après dans la grande plaine de Selkrat, puis elle suit le col de Taghzeft à 2 400 mètres d'altitude, descend dans la plaine aride d'El Feicht, passe un nouveau col et entre dans la plaine de la Moulouya qu'elle traverse dans toute sa largeur de Tafagourt à Midelt, en passant la rivière sur un pont de 100 mètres de large construit par le Génie au gué de Trik-el-Bab. Après Midelt, la route franchit le Grand Atlas par le col de Tizi N'Telremt et se dirige sur Bou Denib en passant par Rich, Gourrama et les gorges de Tazouguert. C'est cette route que suivirent les deux groupes mobiles, partis l'un de Meknès, l'autre de Bou Denib, pour opérer leur jonction sur les bords, de la Moulouya, une première fois Te 7 juin 191 7 en amont de Kasbat el Maghzen, la seconde le 10 octobre de la même année lorsque le général Lyautey vint consacrer par sa présence la nouvelle jonction par le Sud des deux Marocs Occidental et Oriental et féliciter *es troupes et leurs chefs de leur brillante action si vail-
lamment menée qui ouvrait une large trouée entre les deux blocs irréductibles des Béni Ouaraïn et des Zaian. Nos troupes avaient rapidement aménagé cette piste pour la rendre carrossable et maintenant on s'occupe de l'arranger d'une façon définitive pour assurer une communication continue, en n'importe quelle saison, entre Meknès et le Tanielt.
Par cette route s'affirmera notre établissement dans ce pays, et cette voie nouvelle, apportant la paix et la tranquillité dans cette région que les plus puissants du Maroc n'avaient jamais réussi à occuper, en permettra la féconde organisation. Et c'est là le beau côté de la guerre aux colonies, comme l'a si bien dit le chef énergique et l'administrateur habile auquel, on ne saurait trop le rappeler, la France doit d'avoir conservé le Maroc et d'assister à son développement vraiment prodigieux par sa rapidité. « La beauté de la guerre coloniale, c'est qu'au lendemain même du combat, elle est créatrice de vie et qu'au lieu de laisser la terre morte là où elle passe, elle la féconde, y suscite les cités et les récoltes, ouvre à toutes les possibilités d'avenir des régions jusque là frappées d'inertie. »
Rabat, janvier 1919-Paris, août 1919.
Table des Matières