GÉOGRAPHIE ET HISTOIRE
rôle de capitale du Maroc du Nord, de Métropole de rislam Maghrébin.
Frondeuse, susceptible et prompte à la critique, jalouse de son influence, habituée à déposer tout sultan qui cesse de lui plaire ou qui ne satisfait pas ses exigences, la population de Fès est rapide à se soulever. Au printemps 191 1, lorsque les guerriers des Béni M'Tir et de diverses tribus arabes entourent la ville, l'arrivée opportune du Général Moinier conjure d'un désastre l'hypocrite Moulay Haûd. Après la signature du protectorat le 3o mars 191 2, la révolte des troupes marocaines, dix-huit jours après, ensanglante Fès à nouveau. Nos compatriotes ne sont sauvés qu'au prix d'efforts héroïques et parce que ce mouvement déclenché trop brusquement ne coïncida pas, comme il avait été prévu, avec l'envahissement de la capitale par les tribus berbères et arabes de la région environnante. Cet assaut se produit d'ailleurs un mois plus tard et, le lendemain même de l'arrivée du Général Lyautey à Fès, la ville est assaillie par près de quinze mille ennemis qu'une énergique action du Colonel Gouraud réussit à disperser après avoir surpris et anéanti le camp de leur chef El Hadjami.
Cette rapide et décisive opération porte ses fruits et dans la turbulente capitale le calme renaît, affermi par le succès de nos colonnes, la pacification des Tsoul, l'occupation de Taza. La construction de forts nouveaux autour de la ville pour prévenir toute attaque du dehors et réprimer toute tentative de soulèvement,
iS CHAPITRE PREMIER
la ferme attitude de nos troupes dans les postes avancés où elles contiennent les tribus rebelles et brisent l'offensive d'agitateurs soudoyés par l'Allemagne, le prestige du Résident Général aux yeux des indigènes, son habile politique, la grande autorité du Général Gouraud, commandant la région de Fès, le tact parfait du Capitaine Georges Mellier, Chef des Services Municipaux, la sagesse et l'opportunité des mesures prises par cette administration rassurent l'opinion publique pointilleuse et toujours en éveil dans cette agglomération de cent mille musulmans. L'hostilité flagrante du début fait place à une politesse bienveillante et l'afflux de capitaux, la sécurité absolue dans la ville et la campagne facilitant leur commerce, les Fasis, qui sont avant tout d'habiles négociants et de fins politiques, harmonisent leurs sentiments avec leurs intérêts, se résignent à la présence des Français puisque ceux-ci les laissent gérer leurs affaires, respectent leur religion, leurs coutumes, leurs usages, et qu'en somme, en travaillant avec eux, ils travaillent mieux pour euxmêmes.
CHAPIIRE II
La Vie à Fès
Organisation de la Municipalité. — Mercuriales. — Coût moyen de la vie. — Voirie. — Hygiène. — Dispensaires. — Population. — Mortalité. — Budget. — Impôts. — Taxe urbaine. — Prix moyen des terrains urbains et suburbains. — Achat d'immeubles. — Location de biens maghzen et habous. — Prix moyen des loyers. — Construction de la ville nouvelle. — Tour de Fès.
Cette entente entre les autorités françaises et les notables musulmans ne tarde pas à se manifester de façon efficace et, le 3 septembre 191 2, le Capitaine Mellier voit ses habiles et patients efforts consacrés par l'organisation du Medjless El Balâdi ou municipalité de Fès-el-Bâli, la première assemblée municipale en fonctions au Maroc depuis le Protectorat et la seule complètement indigène. Ayant l'avantage de remettre aux mains des Fasis les destinées de leur cité, elle est un utile élément de contact avec la population et lui fait accepter plus facilement les mesures prises sur notre conseil en même temps qu'elle nous ren-
seigne exactement sur l'état de l'esprit public et nous guide sûrement pour connaître l'opportunité et l'efûcacité des réformes à entreprendre.
Composée des principaux fonctionnaires indigènes et de huit membres élus par les notables, à raison de deux pour Fès-el-Jedid et pour chacun des arrondissements de Fès-el-Bâli : Adoua, Lemtiyine, Andalousiyine; cette assemblée, à caractère consultatif, émet des vœux sur toutes les questions d'ordre municipal. Ceux-ci sont ensuite soumis à la décision du Pacha chargé de l'administration de la ville et secondé dans cette tâche par deux khalifas, l'un pour Fès-el- Bâli, l'autre pour Fès-el-Jedid, tandis que le Naïb du Medjless, fonctionnaire permanent et rétribué, surveille l'exécution des divers arrêtés après qu'ils ont été approuvés à Rabat, par le Secrétariat Général du Gouvernement Chérif&en.
Aûn d'éviter les heurts trop faciles, provenant d'intérêts opposés et surtout de préjugés fortement enracinés, entre Musulmans et Israélites, une municipalité spéciale est organisée pour le Mellah, composée du Pacha, président, du directeur de l'École de l'Alliance Israélite, secrétaire trésorier, du Cheikh el Ihoud, Naïb du Medjless, et de six membres, élus pour deux ans, par les notables du Mellah réunis tout d'abord au nombre de soixante, puis de cent cinquante, à dater du i3 janvier 191 5. Chargé de la direction de tous les travaux publics concernant la salubrité, la propreté du quartier, l'entretien des établissements hospita-
liers, et responsable de leur exécution, le Medjless du Mellah établit son budget particulier, qui pour 1915-1916, s'équilibrait à 94000 pesetas hassani', et s'efforce à obtenir le maximum de rendement des recettes municipales comprenant les licences des débitants d'alcool, la guerjouma, taxe d'abatage, la moitié de la taxe urbaine et un dixième des recettes de la ville de Fès dont il a par contre à supporter le dixième des dépenses d'intérêt général profitant à toute la ville. C'est ainsi qu'il décide de faire dresser un plan cadastral, parvient à vaincre les nombreuses difficultés qui s'opposaient à l'expropriation pour l'élargissement de la rue principale du Mellah, et par une série de mesures heureuses, réussit à transformer l'hygiène et la voirie de tout ce quartier, qui, pendant longtemps n'avait été qu'un véritable cloaque.
On espère toutefois arriver dans quelques années à modifier ce système et obtenir une fusion entre les municipalités de Fès-el-Bâli et du Mellah pour ne laisser subsister que deux assemblées distinctes, l'une extra niuros, entièrement française, lorsque la ville nouvelle sera construite et peuplée, V-è.yx\xç.intramuros, composée de Musulmans et d'Israélites pour la ville musulmane et le Mellah. Mais cette transformation ne pourra se faire que lentement et avec infiniment de tact pour ne pas s'aliéner les sentiments des Fasis très
I. La peseta hassani est l'unité monétaire marocaine dont le change varie pour 100 francs entre i25 et iSg pesetas, avec tendance à se stabiliser aux environs de i25 et i3o.
traditionalistes, jaloux de leurs privilèges, solidement attachés à leurs anciennes coutumes, et chez lesquels la haine et le mépris du juif est pour ainsi dire un véritable dogme.
Le khalifa du Sultan, actuellement un des frères de Moulay Youssef, représente à Fès, Sa Majesté Chériffienne, assisté d'un vizir. Si Abdallah el Fasi, commandeur de la Légion d'honneur, et d'un personnel de secrétaires.
Quant au pouvoir judiciaire qui appartient au souverain en sa qualité d'Imam, chef spirituel, il est délégué par lui aux Cadis. La justice civile est donc administrée par trois de ces juges, deux résidant à Fès-el-Bâli et un à Fès-el-Jedid, qui connaissent à l'égard des sujets marocains de droit commun de toutes affaires les concernant, litiges mobiliers et immobiliers, statut personnel, succession, à l'égard des sujets ou protégés des puissances étrangères, des affaires concernant les transactions et litiges portant sur des immeubles sis au Maroc. Ils statuent après une procédure écrite, consistant en répliques successives des parties, consignées dans des actes dressés par des adoidy à la fois notaires et témoins agréés, pour être ensuite soumis à leur homologation. Ces jugements peuvent toujours être portés en appel devant le Medjless el Istinaf ou Conseil Supérieur d'Uléma à Rabat. Un tribunal de paix s'occupe des ressortissants des tribunaux français au Maroc pour tous les cas où ceux-ci sont engagés soit comme requérant soit comme
défendant, tandis que toutes les affaires correctionnelles sont portées devant le Pacha et ses khalifas ainsi que les litiges commerciaux qui n'auraient pas été réglés par le Mohtaseb, ou prévôt des marchands. Pour les crimes, c'est le Medjless criminel siégeant à Rabat qui les juge après enquête faite par le Pacha. Les infractions du reste ne sont pas bien graves en général et peu nombreuses relativement pour une population aussi importante. Depuis le Protectorat il ne s'est commis qu'un seul crime passionnel, deux crimes de vengeance, et l'ordre public dont la responsabilité est confiée dans Fès-el-Bâli à des moqaddems de quartier, six par arrondissement, nommés par le Pacha sous le contrôle de l'autorité française, est rarement troublé. Assistés d'un certain nombre de assâs, ceux-ci veillent à la propreté et à la tranquillité des rues, ainsi qu'à leur sécurité, en fermant chaque soir les hautes et pesantes portes en bois qui séparent les différents quartiers et les isolent complètement l'un de l'autre. A Fès-el-Jedid et au Mellah ce sont des agents français et indigènes qui assurent la police sous la direction d'un commissaire. Les fautes n'étant pas très graves, vols ou fraudes le plus souvent, les peines sont également légères : prison et amendes. Toutefois, pour des fautes méritant un châtiment exemplaire, le Pacha applique une vieille coutume de jadis, le iatouif. C'est ainsi que, récemment, un marchand de lait convaincu d'avoir trop copieusement arrosé sa marchandise, fut condamné à être promené
à travers les rues, juché sur un âne le visage tourné vers la queue, et obligé de crier : « Je suis un tel qui ai mis de l'eau dans mon lait. »
Soucieux du bien-être et des intérêts de la population, les Services Municipaux font surveiller toutes les marchandises par le Mohtaseb qui doit s'assurer quotidiennement de leur bonne qualité, et sur les indi~ cations fournies par celui-ci ils établissent une mefcuriale tous les mois, ou plus souvent si le besoin s'en fait sentir. Cette coutume de la mercuriale établie par le Mohtaseb est un usage extrêmement ancien au Maroc, mais à certaines époques elle servait plus souvent les intérêts des corporations qu'elle ne protégeait ceux des consommateurs. Toutes les denrées du reste n'y étaient pas indiquées et dès la mobilisation, afin d'empêcher les commerçants de se livrer à une facile spéculation, on tarifa plusieurs marchandises importées telles que sucre, bougies, pétrole, café.
A cause du prix élevé des transports la vie est chère à Fès et les cours subissent des fluctuations parfois assez sensibles, principalement pendant l'hiver, lorsque le mauvais état des pistes rend l'approvisionnement des marchés difficile et précaire. Pour le moment il est évident que la guerre influe aussi sur le coût de l'existence et on doit espérer que celle-ci terminée, avec l'amélioration des routes et le rendement plus important de la voie ferrée, les prix diminueront dans des conditions appréciables.
Au cours de l'année 191 5, le blé, après avoir été
Porte de Bou Jeloud.
Cimetière de Bab Fetouh.
pendant les premiers mois à 1 1 fr. 5o et 12 fr. 5o le moud d'environ 21 kilos, baissait graduellement jusqu'à 8 fr. 10 et même 7 fr. 3o en juillet et en août. L'orge variait de même de 5 francs le moud d'environ 16 kilos jusqu'à 3 fr. 10 et 2 fr. 70. Pour le pain fourni à la population européenne par trois boulangeries françaises le prix de i fr. 20 le kilo put être ramené à I franc maximum, grâce aux facilités accordées par l'autorité militaire pour le transport par voie ferrée de la quantité nécessaire de farine de blé tendre que le Maroc ne produit encore qu'en proportions infimes et dans quelques régions seulement. Le lait frais vaut généralement i franc le kil de 2 litres, tandis que le vin, de qualité très ordinaire, se vend de i fr. 25 à I fr. 5o le litre. Les œufs se payent environ i franc la douzaine; les légumes verts, carottes, choux et navets, de 3o à 5o centimes le kilo ; les pommes de terre que l'on commence à peine à cultiver dans la région 60 et 75 centimes et à certains moments jusqu'à i franc le kilo. Les poulets s'achètent suivant la saison de i à 3 francs, et pour la viande de boucherie, le mouton varie de i fr. 40 à i f r 90 le kilo, le bœuf de première qualité, de i fr. 3o à i fr. 80 le kilo, et de deuxième qualité de i fr. 25 à i fr. 70.
Celle-ci, du reste, était souvent très médiocre, parfois même mauvaise, ce qui amena les Services Municipaux à faire adopter en septembre 1914 une très utile mesure, celle de l'inspection vétérinaire qui s'exerce sur les viandes de boucherie, la charcuterie.
les produits alimentaires d'origine animale tels que lards, jambons, saucissons, andouillettes, le gibier, le poisson et le lait, sur les animaux de boucherie et de travail amenés aux foires et aux marchés et sur les clos d'équarrissage. Quand les marchandises présentent le moindre danger elles sont saisies et détruites. Les animaux destinés à être abattus sont tous soumis à la visite sanitaire et aucune bête ne peut pénétrer en ville sans porter l'estampille du vétérinaire municipal et sans être accompagnée d'un bulletin sanitaire signé par lui. Les moutons sont marqués à la couleur, les bœufs au fer; s'ils sont malades ou trop maigres un R indique qu'ils ont été refusés. Le vétérinaire surveille aussi minutieusement l'application du dahir du 4 août 1914 interdisant l'abatage pour le boucher des femelles d'espèce bovine avant l'âge de huit ans et de celles des espèces ovine et caprine avant cinq ans. En outre, les Services Municipaux ont fait nettoyer et améliorer les abattoirs du Mellah et de la Médina oii un local tout neuf, fort bien aménagé, vient d'être construit sur le bord de l'Oued, près du pont Bein el Medoun. On a même obligé les habitants musulmans de Fès autorisés dans de certaines circonstances à abattre à domicile à faire visiter leurs bêtes par le vétérinaire municipal et, sauf pour la grande fête de l'Aïd el Kebir où un nombre considérable de moutons sont égorgés dans les maisons, ils sont tenus d'acquitter la guèrjouma, taxe d'abatage qu*?; payent les bouchers dans les abattoirs. Les bœufs ou veaux sont
tarifés 7, 5o P. H. par tête, les moutons 2, les boucs i ,5o, les porcs qui sont égorgés dans une chambre spéciale à l'abattoir du Meilah 5, tandis que pour enrayer le déchet d'animaux reproducteurs les vaches sont taxées 20 pesetas, les brebis 4 et les chèvres 3.
Les recettes de cette giierjouma servent au tendit, c'est-à-dire à l'enlèvement des immondices et au nettoyage des rues qui a lieu la nuit à partir dé dix heures. Les habitants doivent déposer leurs ordures dans des caisses ou récipients quelconques pour que les moqaddenis de quartiers ou le monraqib chargé de ce service au Meilah puissent les faire ramasser et jeter dans des trous d'égout désignés à cet effet. Des amendes sont prévues, un demi-douro et deux en cas de récidive, soit 2 et 8 francs, pour le jet d'ordures sur la voie publique, 2 douros pour le jet de débris de verre ou de bouteilles. Les bêtes mortes sont ensevelies dans des emplacements spéciaux près de Bab Mahrouq, Bab Ghissa et Bab Fetouh aux frais des propriétaires. Enfin, sur les instructions du Service de Santé, on a organisé récemment une campagne de dératisation pour laquelle ont été formées dix-huit équipes, une par chaque quartier de la Alédina.
Toutes ces mesures ont singulièrement amélioré l'hygiène publique dont on s'est d'ailleurs toujours vivement préoccupé dès le début du Protectorat en créant des dispensaires dans chacun des arrondissements de Fès-el-Bali, à Fès-el-Jedid et au Meilah. Tûus.les malades qui se présentent y sont examinés,
soignés, pansés, pourvus gratuitement de médicaments et même aux dispensaires d'Andalousiyine et du Mellah on peut hospitaliser un certain nombre de personnes plus gravement atteintes, tandis que l'hôpital Cocard est strictement réservé aux indigènes de la banlieue de Fès habitant extra-vinros. En mai 1914, afin de débarrasser les rues des nombreux mendiants pouilleux et souffreteux qui s'y entassaient la nuit venue ainsi que dans la partie réservée du sanctuaire de Moulay Idris, on construisit un village de chaumières dans un jardin situé au bout de la ville entre Bab Fetouh et Bab Sidi Bou Jida où l'on put reléguer un certain nombre de ces miséreux dont l'aspect était souvent répugnant et la promiscuité toujours dangereuse. Ce sont les haboiis de Sidi Fredj qui en assument l'entretien sur les revenus des immeubles destinés à entretenir des œuvres charitables et la visite y est passée par un docteur français deux fois par semaine.
D'autre part, le Général Lyautey, avec son habileté coutumière, a su profiter de la mobilisation pour faire venir au Maroc quelques médecins spécialistes de premier plan. C'est ainsi qu'un chef de service de l'hôpital Saint-Louis a installé à Fès un dispensaire antisyphilitique conçu d'après les méthodes les plus modernes. Et certes cette institution est particulièrement utile dans ce pays où cette maladie, extrêmement répandue, exerce de terribles ravages. Il semble que les indigènes s'y rendent volontiers et ils y vien-
dront de plus en plus nombreux en face des cicatrisations surprenantes de plaies souvent horribles qu'ils ont pu y constater. Depuis la date de son ouverture, le i" juillet 1916, jusqu'au 3o novembre, c'est-à-dire en cinq mois, il s'est présenté 1818 consultants, dont S02 musulmans et 143 israélites, et il a été pratiqué I o65 injections intraveineuses de nooarsénobenzol. En outre le directeur a fait de son dispensaire un centre d'enseignement pour les médecins de la ville et de la région moins familiers que lui avec la technique du traitement spécial afin qu'ils puissent à leur tour appliquer celui-ci avec les meilleures chances de succès.
La mortalité n'est pas aussi élevée qu'on pourrait s'y attendre dans une ville qui compte une population d'environ 100 000 habitants, dont 8000 Israélites et 600 Européens, et à laquelle on a fait une réputation d'insalubrité quelque peu exagérée. Il est évident toutefois que l'acclimatation est toujours assez pénible et il est indispensable de prendre constamment de sérieuses précautions d'hygiène, de surveiller sa boisson et sa nourriture, pour lutter avec succès contre la fièvre typhoïde, la dysenterie et le paludisme auxquels est due en majeure partie la mortalité qui atteint une moyenne de 3,8 p. 100 par an. La température varie aux extrêmes ; descendant jusqu'à 3 au-dessous de zéro en hiver, elle parvient jusqu'à 42 et 5o degrés aux plus chaudes journées de juillet et d'aoiit lorsque souffle le sirocco. La moyenne toutefois se maintient
io
entre 12, i5, 20, 23 degrés, 29 au gros de l'été et on doit toujours se méfier de la fraîcheur des nuits. Les pluies, qui commencent en octobre ou novembre pour continuer jusqu'en mars et avril, n'y sont jamais très .abondantes et pour l'année 191 5, particulièrement humide, on a enregistré 896 mm. 5o d'eau.
Le Medjless el Baladi ne dépense pas moins de 272000 P. H. pour l'hygiène et l'Assistance Publique et 450000 P. H. pour la voirie et les travaux municipaux dont la conduite technique est confiée à un ingénieur et qui consistent principalement en réfections de nombre de rues défoncées ou grossièrement pavées où la circulation était devenue des plus difficiles. Ce sont avec l'administration municipale, la police et la sûreté, les chiffres les plus élevés de son budget qui s'élevait pour 1915-1916 à i 3 10 000 pesetas hassani. Dans les recettes figurent les revenus de différentes taxes, fermage des abattoirs et taxe d'abatage, visite vétérinaire, les meks : contributions indirectes comprenant les droits de marché, droits de mutation payés par le vendeur et l'acheteur sur certaines ventes mobilières effectuées dans les différents marchés publics, bestiaux, grains, fruits secs, huile, charbon de bois, laine, henné, bois de construction, peaux fraîches et peaux tannées, etc., dont plusieurs sont en régie et les autres mis en adjudication pour une année, et le Âafer : droit de porte perçu sur les marchandises à leur entrée et à leur sortie d'après quatre catégories instituées par arrêté municipal et suivant un tarif
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fixé par charge de chameau, de mulet ou d'âne, et enfin la plus importante, la taxe urbaine, dont le principe fut établi par l'acte d'Algésiras en même temps que le tertib.
Appliqué en 191 3, le tertib, du mot comptage parce qu'on devait dénombrer dans chaque tribu les troupeaux et autres richesses, est un impôt agricole portant sur les cultures annuelles, les arbres fruitiers et le bétail, applicable à tous : musulmans, israélites, chérifs, Européens et protégés. Il remplaçait les anciens impôts coraniques, le sekkat, purification volontaire que faisait le croyant en sacrifiant à Dieu le 2,5 p. lOO de la valeur des marchandises ou troupeaux possédés pendant l'année écoulée, et Vachour, droit de 10 p. 100 sur le revenu annuel, principalement sur les récoltes considérées comme bénéfices purs et dons de Dieu. Le produit du tertib va intégralement au Maghzen, tandis que celui de la taxe urbaine est versé par moitié aux municipalités et à la caisse du Protectorat. La Conférence d'Algésiras reconnaissait en principe qu'une taxe pourrait être établie sur les constructions urbaines. Une partie des recettes devait être affectée aux besoins de la voirie et de l'hygiène municipales et d'une façon générale aux dépenses d'amélioration et d'entretien des villes. La taxe, de 5 p. 100 au début et de 8 p. 100 depuis 191 5, est assise sur la valeur locative brute de l'immeuble sans qu'il y ait lieu de distinguer entre les immeubles occupés ou vacants, loués ou utilisés par le propriétaire ou ses ayants droit. Pour les établisse-
ments industriels, la valeur locative des machines et appareils attachés au bâtiment à perpétuelle demeure est ajoutée à l'estimation. La taxe est due par le propriétaire marocain ou étranger sans aucune distinction. Toutefois, sont exempts les édifices affectés aux administrations publiques, aux établissements destinés aux cultes et à l'enseignement, aux hôpitaux ou institutions de charité publique, et les constructions habitées par leurs propriétaires ou usufruitiers dont la valeur locative n'excède pas la somme de 2 douros.
Quant aux biens du Maghzen concédés par une tenfida, décret chériffien, la taxe est à la charge du bénéficiaire du décret, et pour ceux qui sont concédés par bail ou par contrat elle est due par le Maghzen et par le locataire ou le contractant proportionnellement aux avantages qu'ils retirent de l'immeuble. La même règle est appliquée aux biens habous, si nombreux dans tous les pays musulmans et en particulier à Fès, immeubles mis hors du commerce, rendus inaliénables et imprescriptibles, par une donation à perpétuité d'usufruit au profit d'établissements religieux ou d'assistance publique faite par de pieuses personnes dans le but d'obtenir la bénédiction divine et des faveurs spéciales en l'autre monde. La plupart de ces biens habous sont loués dans des conditions particulières moyennant la vente de la clé, has-el-meftah. Ce droit de clé, appelé sina ou gsa, suivant qu'il porte sur un immeuble bâti ou sur un terrain nu, équivaut à un droit réel de jouissance perpétuelle. L'acheteur n'est que locataire, mais
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il a le privilège de ne pouvoir être expulsé tant qu'il paye son loyer que la mosquée ou fondation pieuse restée propriétaire a toujours le droit d'élever dans la mesure qui lui convient.
Le prix des terrains est extrêmement variable, d'autant plus que c'est surtout la maison qui fait l'objet de l'achat et que sa valeur est estimée d'après sa construction, sa situation, sa convenance pour l'acheteur. On peut évaluer toutefois que dans le bas de Fès-el- Bali le mètre carré vaut en moyenne de i P. H. 5o à 2 pesetas hassani ; dans le quartier du Douh et le Talaâ, c'est-à-dire dans la partie supérieure de la Médina où se trouvent les plus belles résidences agrémentées de jardins suspendus où brillent les boules d'or des orangers au-dessus de parterres enchevêtrés d'arbustes et de fleurs, il atteint 3o, 40 et 5o pesetas. Pour les terrains suburbains, dans la ceinture de jardins entourant toute la ville et qui ont souvent pour les indigènes une valeur toute morale par suite de traditions de famille, le mètre carré varie selon la situation et surtout la quantité d'eau qui les arrose entre 2, 3, S et jusqu'à 3o pesetas.
De ce fait que la majorité des immeubles sont biens habous ou maghzen et qu'au Maroc l'indivision est la règle, les transactions immobilières importantes sont très rares et les petites peu nombreuses, portant le plus souvent sur des parts rachetées. Elles sont soumises à un formalisme rigoureux qui se complique pour l'Européen de la nécessité d'obtenir l'autorisa-
tion préalable du gouvernement chéri ffien avant d'acheter un immeuble. Il faut se rendre chez le cadi pour vérifier l'authenticité du titre et c'est un point particulièrement important au Maroc où tant de fausses moulkiya ou titres de propriété ont été établies avec la complicité des notaires. Le cadi envoie son mokhazeni chez les adouls chargés de la vérification, au nombre de douze pour Fès-el-Bali. Ceux-ci procèdent à un examen qui s'appelle tesfih, feuilleter, puis attestent par écrit après avoir parcouru les titres et les avoir vérifiés qu'ils ne sont grevés d'aucun droit, ni habous, ni maghzen. S'ils constatent le contraire, ils doivent également le consigner par écrit. Cette attestation rédigée sous forme de lettre au Pacha retourne chez le cadi qui la signe lui-même au-dessous de la griffe des adouls et l'enregistre. Elle est ensuite envoyée au Pacha qui en prend copie pour la garder dans ses archives puis adresse trois lettres à l'amin-el-Amlek, administrateur des biens maghzen, au Moraqib el Habas, contrôleur des habous, et au curateur des biens en déshérence, le Bou Mouaret, père des héritiers. Il leur demande de rechercher si le bien qu'on veut vendre n'est ni habous ni maghzen ni la propriété d'une personne sans héritier. Bien que ce soit toujours le Bou Mouaret qui signe, actuellement c'est le contrôleur des Domaines qui s'occupe des recherches. C'est lui également qui signe avec l'amin-el-Amlek pour les biens maghzen. Quant aux biens habous, le Moraqib doit écrire aux trois Nadirs chargés de l'ad-
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ministration des biens habous de Sidi Fredj, de Oaraouiyine et de Fès-el- Jedid . Toutes ces réponses sont adressées au Pacha qui écrit au câdi qu'après enquête la vente peut être autorisée. Celui-ci fait porter cette attestation par son mokhazeni chez les adouls choisis par le vendeur et l'acheteur pour dresser l'acte de vente et devant lesquels doit se faire le versement. L'acte est renvoyé chez le cadi qui le signe, en prend une copie pour ses archives à laquelle il joint l'attestation du Pacha. Régulièrement l'autorisation de vente doit être délivrée dans les quatre jours, moyennant un droit de recherches de 7 douros et demi à payer aux adouls et différents secrétaires quelle que soit l'importance de la vente.
Pour la location, le propriétaire confie la clé de son immeuble à un courtier et le bail se fait toujours pour une année. Pour les biens habous, c'est le système des enchères publiques; les terrains non bâtis, urbains ou autres, destinés uniquement à des travaux de culture, ne sont loués que pour un an, tandis que les immeubles bâtis, boutiques, caravansérails, bains maures, ou habitations, peuvent l'être pour deux ans. L'adjudicataire ne peut pas, sous peine de déchéance, louer ou sous-louer, en tout ou en partie, sans le consentement formel et par écrit de l'administration des habous. Enfin, comme palliatif de cette difficulté d'acquisition de terrains, à la requête de l'administration ou de particuliers par demande adressée au Nadir local, la Direction Générale peut faire procéder à la mise en
adjudication de locations à long terme pour dix ans portant sur des terrains non bâtis et certains immeubles bâtis, mais tombés on ruines. Les carrières de toute sorte, exploitées ou non, découvertes ou qui viendraient à l'être, les gisements de nature quelconque sont exclus de la location. L'adjudicataire doit verser entre les mains du Nadir une année de loyer augmentée de 2 p. 100 pour les frais, somme qui constituera un dépôt de garantie du loyer de la dixième année. Toutefois, le preneur aura le droit, au cours de la neuvième année de son bail, s'il fait constater qu'il a engagé sur l'immeuble une dépense en bâtiments, installations ou plantations d'une valeur égale aux loyers de cinq années, d'obtenir la prorogation de son bail pour une nouvelle période de dix ans, moyennant une majoration d'un cinquième sur le loyer primitif. La même faculté lui sera réservée, au cours de la dix-neuvième année de son bail, dans les mêmes conditions, mais à l'expiration de la troisième période l'immeuble fera retour aux habous. Il pourra, à ses frais, risques et périls, élever toutes constructions, faire toutes plantations et travaux sans demander l'autorisation à l'administration des Habous, mais à l'expiration du bail, celle-ci devient propriétaire de toutes ces améliorations et le preneur n'a droit à aucune indemnité. En outre, l'admifiistration se réserve le droit de céder aux Travaux Publics tout ou partie du terrain loué. Si les emprises atteignent un quart de la superficie, le locataire pourra résilier son bail sans indemnité de part et
d'autre et s'il préfère continuer sa location une réduction sera faite à l'amiable entre lui et l'administration.
Le Service des Domaines est entré dans la même voie et a loué, en 1916, quelques parcelles de biens maghzen situés près de Dar Debibagh.
Pour les habitations les loyers sont fort chers. Une maison arabe de trois ou quatre pièces ouvrant sur un petit patio dans le bas de Fès-el-Bali se loue de 5o à 80 pesetas par mois ; dans le quartier du Douh et le Talaâ où se logent de préférence les Européens il faut payer de 120 à i5o pesetas, avec jardin de 2S0 à 3oo. A Fès-el-Jedid il y a peu d'immeubles convenables; ceux qui sont occupés par des Européens valent de 100 à 120 pesetas. Au Mellah, où les maisons sont petites, habitées par plusieurs familles à la fois et alimentées d'eau simplement par des puits, une maison de quatre pièces avec cuisine se loue de iSo à 25o francs par mois et une seule chambre de 3o à 5o francs. Les logements sont extrêmement rares et la crise des loyers qui sévit à Fès depuis 191 3 ne fait qu'augmenter. On avait procédé au lotissement d'une parcelle de terre maghzen d'environ 8000 mètres carrés à distraire de la kechla des Djebala à l'extrémité du Mellah, mais cette mesure était loin d'être suffisante et on fut amené à envisager la création d'une ville nouvelle exira muros sur un emplacement assez vaste pour lui permettre de se développer.
Celle-ci est située au milieu de la grande plaine qui
s'étale entre l'oued Fès et Dar Debibagh, sur la pente légère de ce plateau vivifité par l'air pur d'une brise constante, d'où le regard s'étend sur les hauts remparts crénelés derrière lesquels on devine la capitale aux multiples terrasses grises qui palpite au pied du Zalahg semblable à une vague immense subitement pétrifiée dans un déferlage prodigieux. A droite, au delà des blanches baraqués du camp de Dar Mahrès, apparaît la verdoyante échancrure de Balil où se cache Sefrou avec ses jardins merveilleux et les cimes neigeuses des montagnes des Béni Ouaraïn scintillant dans le lointain. Avec ses rues larges, son avenue grandiose plantée d'arbres débouchant sur un vaste rondpoint faisant face à la gare, la cité riouvelle se dessine déjà et bientôt elle surgira en pleine période de guerre, preuve manifeste de la confiance de la France et de l'énergie de ses enfants. Une source captée près d'Ain Chkeff à i3 kilomètres de la ville fournira en abondance une excellente eau potable et toute menace de fièvres disparaîtra en même temps que les marécages formés par les eaux débordant du lit tortueuxde l'oued Fès dont le cours rectifié va permettre l'assèchement complet.
Foyer de civilisation et de progrès, cette ville française coûte moderne se développera, sans la gâter ni la transformer, aux côtés de la vieille cité musulmane qui sauvegardera son intégrité de capitale de l'Islam avec ses coutumes, son aspect des anciens temps, et conservera tout son pittoresque avec ses souks grouil-
lant de monde, ses rues étroites, sombres et mystérieuses où glissent entre les hautes et ternes murailles d'un pas lent et silencieux de blanches ombres magnifiquement drapées de fines mousselines, ses purs chefsd'œuvre de l'art hispano-mauresque que ne souillera aucune affiche disgracieuse ni le voisinage bruyant d'aucun café, ses discrètes et charmantes médersas aux délicates boiseries, ses mosquées grandioses où s'alignent aux heures de la prière près des lourds piliers de massives arcades les formes prosternées de milliers de croyants.
Une belle route sillonnée constamment de voitures et d'automobiles, traversant tout le Mellah et Fès-el- Jedid, relie Dar Debibagh à la porte de Bou Jeloud, à l'entrée de la Médina, que par une heureuse mesure les véhicules à roues n'ont pas le droit de franchir. Bientôt une large chaussée de près de 9 kilomètres de long permettra de faire le « Tour de Fès » parmi les jardins délicieux de fraîcheur qui bordent l'Oued et les sombres olivettes aux reflets argentés, le long des vieux remparts dentelés, à travers de vastes cimetières parsemés de gracieux mausolées où se réunit le vendredi toute une foule de femmes, d'enfants et de pieux tolbas pour prier sur les tombes ou deviser aimablement autour de tasses de thé. Arrivé sur une colline près du tombeau des Mérinides, l'on aperçoit les ravins de Lemta couverts d'oliviers, la large vallée où serpente le Sebou et à ses pieds la ville immense avec ses cascades de terrasses au-dessus desquelles se détachent
les silhouettes élancées d'élégants minarets enjolivés de fines mosaïques et que domine la lourde toiture en tuiles vertes de forme pyramidale couvrant le sanctuaire sacro-saint du grand Moulay Idris.
Commerce local
Son genre et son activité. — Ses particularités. — Commerce du Mellah. — Commerce de la Médina. — Fès, centre d'approvisionnement. — Marchés : leur organisation. — Poids et mesures.
Le commerce de Fès se répartit entre le Mellah et la Médina. II diffère essentiellement suivant qu'il s'exerce dans l'un ou l'autre de ces quartiers oii il opère sur des marchandises et avec des procédés nettement distincts. Les Israélites ne sont pas ici aussi indispensables qu'ils le sont ailleurs au Maroc, à Marrakech par exemple, car le Fasi aime le négoce pour lequel il a de remarquables dispositions et qui très en honneur vaut au mesoueq ou tajer, commerçant en gros, une particulière considération. Jadis les banquiers juifs rendaient de réels services au Maghzen qui en retour leur accordait un soutien effectif quand ils amenaient un débiteur devant la justice, mais avec l'avènement d'Abd el Aziz le gouvernement préféra s'adresser aux banques européennes et ils durent
baisser leurs prétentions ainsi que leur taux d'intérêt. *
Le trafic de l'argent étant prohibé aux Musulmans et abandonné aux Israélites, un certain nombre de ceux-ci sont changeurs et beaucoup fabriquent des bijoux, mais la plupart s'adonnent au commerce, principalement d'articles de bazar que pendant longtemps on ne trouvait qu'au Mellah. Les Musulmans étaient obligés de venir les chercher et, n'en connaissant pas la valeur commerciale, ils payaient des prix exorbitants. Dans d'étroites boutiques surélevées à un mètre du sol, accroupis au milieu d'innombrables objets les plus disparates, coiffés d'une chéchia noire sordide et enveloppés d'une djellaba également noire dont le port leur fut imposé jadis par les Sultans, des individus à face blême encadrée d'une barbe hirsute roulée en de longues boucles vendent des articles de parfumerie, droguerie, épicerie, mercerie, quincaillerie et bimbeloterie. Depuis l'arrivée des Français beaucoup de ces échoppes se sont agrandies, transformées en comptoir de plain-pied avec la rue, tenues par de corrects jeunes gens, parlant tous assez bien le français qu'ils ont appris à l'école de l'Alliance Israélite, vêtus à l'européenne, le visage entièrement rasé sauf une mince moustache coupée au ras des lèvres. Deux pharmacies se sont montées, des magasins de nouveautés, une charcuterie et surtout de nombreuses boutiques d'alimentation, dont certaines fort bien achalandées, à l'usage des Européens et
des troupes cantonnées dans les camps tout proches de Dar Mahrès et de Dar Debibagh.
Ce développement commercial du Mellah depuis la pénétration française a considérablement augmenté le prix des loyers. Un magasin qui se louait jadis 3o pesetas vaut actuellement i5o francs par mois. La moindre boutique se loue 5o francs par mois et pour de simples pièces de 6,8 et lo mètres carrés sur la rue principale il faut payer de 5o à i5o, jusqu'à 200 francs.
Tandis que les petits négociants israélites continuent à tenir dans leurs devantures vitrées et sur leurs rayons les objets les plus divers demandés par leur clientèle civile et militaire, les plus importants se sont spécialisés dans la branche de l'alimentation qu'aux côtés de quelques Européens venus à la suite de nos colonnes ils exploitent avec succès sous toutes ses formes : magasins de vente en gros et au détail de conserves, vins, liqueurs, légumes secs, hôtels, restaurants et cafés. Quelques-uns, fournisseurs de l'armée pour le bétail et les céréales, s'occupent en même temps de lucratives entreprises de transport pour l'Intendance dont les gros marchés sont toujours soumis à l'adjudication, bien que dans certains cas urgents de petites affaires puissent être traitées de gré à gré.
En général. Européens et Israélites s'approvisionnent par l'intermédiaire de commissionnaires de la côte, représentants exclusifs de (quelques marques
connues, qui les fournissent soit de leurs dépôts soit en transmettant les commandes à leurs maisons. Toutefois, depuis ces dernières années, quelques commerçants plus entreprenants ou profitant d'une situation bien assise s'adressent directement aux producteurs ou fabricants européens.
Le véritable centre commercial est au cœur de la Médina, dans la partie nord-est de Fès-el-Bali, où se concentrent dans les rues avoisinant la grande mosquée de Qaraouiyine et le sanctuaire de Moulay Idris toutes les marchandises de fabrication locale et de provenance étrangère. C'est là que se trouvent les maisons de commerce en gros, demi-gros et détail, exploitées par des Musulmans Fasis et des Israélites de la côte, de Tanger principalement, et les quelques maisons européennes anciennement installées dans le pays. Les Européens et les Israélites indigènes ne vendent pas directement aux consommateurs et sont plutôt des commissionnaires; représentants d'industriels ou de négociants étrangers, ils reçoivent les commandes des maisons indigènes de gros, les font acheminer vers Larache ou Kenitra, font accepter les effets et s'occupent du payement. Les succursales établies à Fès de maisons israélites de Tanger s'occupent également de commission mais pas exclusivement, car elles achètent aussi des marchandises à leur compte pour les revendre aux commerçants de demi-gros, le plus souvent des tissus et en particulier les riches foulards de soie de Lyon.
Toutefois certains gros commerçants indigènes opèrent directement et depuis longtemps ils ont, individuellement ou à plusieurs en commun suivant l'importance de leurs affaires, des représentants marocains sur les places de Manchester et de Marseille. Ceux-ci prévoient les besoins de leurs commettants pour une année et portent aux fabriques des ordres importants livrables mensuellement au fur et à mesure des besoins. Ils obtiennent ainsi des conditions très réduites que les Européens installés à Fès peuvent difficilement concurrencer. Mais l'installation de ces représentants comporte des frais considérables. Ils se justifiaient jadis à l'époque oii les Européens ne fréquentant pas le marché de Fès, les Fasis étaient obligés de solliciter directement les fabricants d'outremer; mais aujourd'hui que le contact établi par le Protectorat entre Européens et indigènes devient chaque jour plus étroit il semble que cette coutume soit un luxe superflu et sans doute disparaîtra-t-elle peu à peu lorsqu'une conception plus rationnelle des rapports commerciaux s'impc-era à l'esprit avisé des commerçants fasis.
Certains de ces ijar ont un entrepôt privé, dar-esselâa ou maison de marchandises, mais la plupart sont installés dans un fondouk de commerce dont ils occupent une ou plusieurs des nombreuses pièces qui entourent une vaste cour pavée de mosaïques. Ces bâtiments sont presque tous biens habous, grevés d'un droit de clé payé par les concessionnaires entre 25o
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et 3oo pesetas par mois, et contiennent de trente-cinq à trente-huit locataires dans les diverses chambres qui valent au rez-de-chaussée 25 pesetas et au premier étage 7 fr. 5o. C'est dans une de ces pièces exiguës prenant jour par la porte ouverte sur la cour ou sur la galerie circulaire que les négociants ont leur bureau. Personnages importants à en juger par la pureté des babouches jaunes laissées sur le seuil, la nuance délicate de leurs caftans, la blancheur neigeuse des mousselines qui les enveloppent, ils sont là dans un coin, entourés de leurs échantillons empilés sans ordre apparent, accroupis sur une natte près d'un petit pupitre très bas et de quelques casiers à portée de leur main. Avec des gestes mesurés ils prennent des liasses de factures qui représentent souvent de très importantes sommes et toujours placides, sans hâte, d'un léger bout de roseau taillé inscrivent àes chiffres dans les rares registres que la coutume locale les oblige à tenir, livre des entrées, livre des sorties, brouillard.
Importateurs à la fois de gros et de demi-gros, ils livrent leurs marchandises aux boutiquiers, Â'ouanù, dont ils sont souvent les commanditaires et auxquels ils accordent la facilité de payements échelonnés mais sans intérêt pour se conformer à la loi coranique. Ceux-ci sont installés dans les ruelles étroites et enchevêtrées de la Qaiçarya, abritées par des toits de roseaux disjoints ou de planches grossièrement ajustées, débouchant sur le Souq-el-Attarin longue
artère droite et relativement large toujours pleine de monde. Barrées à mi-hauteur par de lourdes poutres en bois transversales pour en interdire le passage aux bêtes de somme elles sont fermées le soir et les jours de grandes fêtes par de massives portes qui gardent les issues de ce centre commercial, voisin du sanctuaire de Moulay Idris, dont l'accès jusqu'à ces dernières années était formellement interdit à tous les non-musulmans. Les échoppes sont uniformes et accolées l'une à l'autre, surélevées de i mètre au-dessus du sol, larges et profondes de i m. 5o, hautes de 2, fermées par deux battants en bois dont l'un se relève en auvent maintenu par un bâton ou une tringle de fer et l'autre se rabat sur le mur avec une poutre clouée en travers pour servir de marchepied. Le h'ouanti s'y hisse à l'aide d'une corde suspendue au plafond, et assis sur une natte ou négligemment allongé sur une peau de mouton il reste là de longues heures, marmottant d'interminables prières en égrenant son chapelet, l'œil lointain ou somnolent, ne faisant nul effort pour attirer le client, se dérangeant presque à regret quand un se présente et demande à acheter un objet qu'il n'obtient du reste qu'après un long marchandage le prix fixe n'existant pas.
Chaque rue a sa spécialité ou plutôt chaque commerce a une rue qui lui est réservée. Dans le Souq-el- Attarin, on vend pêle-mêle des objets de bazar, de la papeterie, des parfums et des épices, dans Bab Moulay Idris, des verres et des cristaux, de la quincail-
lerie et des articles de ménage émaillés, tandis que les couloirs pleins d'ombre et de silence de la Qaiçarya sont garnis de tissus, soieries, draps, cotonnades, importés ou fabriqués à Fès, de soie en écheveaux et de passementerie. Le Souq-en-Nokra brille discrètement de l'éclat des bijoux d'or et d'argent fabriqués au Mellah, le Souq-es-Sobat resplendit du jaune cru étincelant de centaines de belghas, du reflet des babouches de femmes aux broderies somptueuses et de l'autre côté du Souq-el-Attarin le Souk-el-Haïk montre autour de sa petite cour couverte, si paisible, toutes les étoffes de laine, haiks et djellabas, tissés à Fès même.
Aucun cri, aucune discussion dans ces ruelles obscures striées d'or par le soleil filtrant au travers des roseaux où règne une constante pénombre, oppressante presque à la longue, sur lesquelles plane un silence lourd, imprégné des effluves mystiques qui lui viennent du sanctuaire vénéré tout proche et que trouble à peine le bruissement léger de robes qui se frôlent. Elles ne s'animent qu'aux heures de la criée, le matin à onze heures au Souq-el-Marqtan où les déliai, crieurs publics, vendent aux enchères des coupons de drap, des vêtements usagés, et des broderies indigènes, à une heure trente au Souq-el-Bali , le marché des vieilleries de toutes sortes, et vers trois heures avant la prière de Vâcer au Souq-es-Sobat les babouches. Au milieu d'une foule compacte parmi laquelle ils ont peine à se frayer un passage ces déliai vont et vien-
Un souq.
Un londouk
nent en élevant au-dessus des têtes les marchandises offertes et en criant les enchères. Ils passent et repassent les bras chargés de lots de quatre, six, huit et dix paires de belghas que leur ont confiées les cordonniers disséminés à travers toute la ville, travaillant le plus souvent dans les étages supérieurs des fondouks. Ils reçoivent du vendeur une minime commission sur les objets présentés qu'ils ne touchent du reste que lorsque ceux-ci sont vendus; dans le cas contraire, ils n'en reçoivent que la moitié. Tous ces déliai forment une corporation importante. Uamin, qui est à leur tête et chargé de les surveiller, est responsable de leur honnêteté ; aussi pour être admis comme crieur public faut-il que le candidat se présente toujours accompagné d'un dhamen, caution, généralement un négociant aisé, qui répond pour lui.
Non loin de la Qaiçarya et près de la mosquée de Qaraouiyine se trouve le Souq Chemain bordé de chaque côté de nombreuses échoppes cii s'étalent, habilement disposés sur un plan incliné, de larges corbeilles et de grands mida, sortes de tamis à fond plein, remplis de légumes secs, pois chiches, lentilles et haricots, de fruits secs ou frais, dattes venant du Tafilelt, olives conservées, raisins secs, noix et noisettes, sous d'élégantes balances en cuivre avec un plateau plat et l'autre creux. Dans le quartier de Sara se concentrent tous les matins poules, œufs, pigeons, gibier, légumes frais, farine et semoule, dont se fournissent tous les petits marchés à comestibles dissé-
minés dans les différents quartiers de la ville où viennent s'approvisionner des groupes d'hommes en grisâtres djellabas de laine grossière, quelques rares ménagères pauvres drapées de blanc, strictement voilées, et de pesantes négresses roulant de lourdes hanches, esclaves de maisons riches. A côté des marchands de légumes, de fruits, de thé, de sucre, de bougies, les beqqalin, originaires du Sous ,y débitent de l'huile, du beurre, du savon mou et brunâtre de fabrication indigène, du miel, de la graisse et aussi de la kheliâ, lanières de viande de bœuf assaisonnées, de sel, de cumin et d'ail, puis séchées au soleil et cuites dans une grande marmite avec de la graisse que la classe pauvre consomme en grande quantité pendant l'hiver.
Le commerce à Fès est libre, les commerçants ne sont tenus à aucune patente et les seuls droits à payer sont le droit de portes, hafer, et le droit de marché, nekas, droits indirects sur les marchandises qui ne frappent que les commerçants en gros. L'arrêté municipal concernant le hafer distingue quatre catégories : les marchandises de provenance européenne ainsi que tous les liquides alcooliques payent par charge de chameau (25o kilos) I P. H. 5o, par charge de cheval ou de mulet (i5o kilos) i P. H. et o P. H. 5o par charge d'âne (yS kilos), toutes les marchandises produits du Maroc et les objets fabriqués au Maroc qu'ils soient de fabrication européenne ou indigène, i P. H., o,5o e!: o,25, le bîc, l'orge, les fèves, les pois chiches, les
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lentilles, le maïs, les haricots, les petits pois, i'ivraie, le son, le charbon, la chaux, le plâtre, le bois provenant de l'intérieur, le sel, la terre à poterie, o,5o 0,25 et 0,125, la feuille de palmier nain, les fruits frais, les légumes de toutes sortes, le lait frais ou aigre, l'herbe, l'orge en vert, les joncs, les roseaux, le bois de chauffage, 0,18/5, o,i25 et 0,625. Sont dispensés de payer des droits : le combustible destiné aux hammams et aux fours des boulangers, le bois de chauffage provenant des jardins situés aux environs immédiats de Fès, le fumier, les pierres, le sable, les bagages de voyage, le pain, la viande fraîche, la paille, les fûts et bouteilles vides, tous objets et denrées expédiés par l'autorité militaire.
Centre d'approvisionnement pour un hinterland important, la ville de Fès est en même temps un grand centre d'absorption de tous les produits des campagnes environnantes, bien que le blocus de la montagne ordonné ces dernières années pour amener les tribus rebelles à se soumettre ait influé dans des proportions appréciables sur la quantité des échanges. L'occupation de Bou Denib en 1906 a également porté un coup au commerce de Fès en lui enlevant le ravitaillement en cotonnades, thé, sucre et bougies, du Tafllelt qui s'approvisionne maintenant par Colomb Béchard, mais la perte de ce débouché sera remplacée par les centres qui se créeront peu à peu chez les Tsoul, les Branès et bientôt chez les Riata et les Béni Ouarain.
Tous ces produits de la campagne sont concentrés
dans des marchés spéciaux tenus la plupart dans des fondouksy si nombreux à Fès principalement aux alentours des portes, caravansérails plus ou moins vastes formés d'une cour oii sont entravés, attachés en ligne à une corde fixée par terre, chameaux, mulets, ânes et chevaux, entourée en bas de hangars protégés par des arcades et au premier étage d'une galerie circulaire sur laquelle s'ouvrent d'étroites chambres oii couchent, allongés sur une natte ou sur le sol en terre battue, enroulés dans leurs burnous, chameliers et muletiers ainsi que voyageurs ne possédant pas de maison amie oii demander l'hospitalité. Ces fondouks affectés aux marchés ne servent plus d'hôtelleries. C'est au rez-dechaussée que se font les transactions enregistrées par un adoul et un mouraqib, contrôleur spécial chargé d'encaisser le produit du nekas qui varie entre 5 et 10 p. loo de la valeur des marchandises vendues, tandis que les pièces du premier étage sont généralement louées à des tisserands ou à des cordonniers fa^ bricants de belghas.
La majorité de ces marchés oià le système de la vente aux enchères est partout en vigueur sont affermés pour un an après mise en adjudication; quelques-uns sont exploités en régie directe par la Municipalité ou le Maghzen. On ne compte pas moins de cinq halles aux grains, quatre dans Fès-el-Bali et une à Fès-el- Jedid, pour le blé, l'orge, le maïs, les fèves, les pois chiches, les alpistes, les lentilles sèches, qui s'y vendent quotidiennement avec l'aide de mesureurs
âbbara, rétribués par le vendeur. En outre, les céréales sont également exposées au Souq-el-Rezal à pirtir de huit heures, après la vente de la laine qui se fait au lever du jour. Dès l'aurore, nombre de femmes viennent apporter leurs échevaux, reçoivent leur argent et achètent des paquets de laine qu'elles emportent chez elles, pour la laver et la filer. Afin d'éviter qu'elles ne soient trompées, de vieux rnueddins de Qaraouiyine rétribués par l'administration des habous sont préposés aux balances des écheveaux et des ballots et leur indiquent la somme qu'elles ont à recevoir ou le prix qu'elles ont à payer. Dans un recoin du souq se tient l'amin du soufre chargé de la vente de ce produit dont le maghzen a le monopole ainsi que du plomb et de la poudre. A chacune des femmes qui se présentent, il donne parcimonieusement quelques morceaux, juste suffisants pour le blanchissage des laines achetées , afin d'empêcher qu'une trop grande quantité ne puisse passer chez les tribus rebelles.
C'est dans ce Souq-el-Resal que se tenait jadis dans la soirée le marché des esclaves, où de riches commerçants pouvaient venir choisir nègres et négresses qui suivant leur âge ou leur prestance valaient les uns de 5o à 5oo pesetas, les autres de 5oo à 2 5qo. Depuis le Protectorat Français , ce marché public n'existe plus; mais le trafic d'esclaves n'en continue pas moins de façon clandestine et plusieurs courtiers s'occupent encore de ce commerce devenu pour-
tant moins lucratif par la pénurie des sujets et leur moindre qualité.
Le charbon de bois se vend également dans quatre fondouks situés près des portes de Bab Fetouh, Bab Ghissa, Bab Mahrouq et Bab Jiaf, aûn de remédier aux inconvénients occasionnés par le transport de quantités importantes de charbon à l'intérieur de la ville. Il est fabriqué dans les montagnes chez les Ait Youssi, Ait Tshrouchen, Ouled Djarad, Ait Arfa, et amené journellement dans des sacs portés à dos d'ânes ou de mulets. Aussi l'approvisionnement des marchés, loin d'être régulier, varie grandement selon l'état des pistes et l'époque à laquelle les tribus se livrent aux travaux des champs.
Les autres marchandises ont chacune leur marché particulier, les huiles au qâat ez-zit d'où des portefaix spéciaux originaires du Touat, h'emmalin les portent au domicile des beqqalin acheteurs, après jaugeage fait dans de grandes jarres appelées gollat, les fruits secs au Souq Chemain, le henné, le khôl et le ghassoul, terre saponaire, à Sidi Fredj, le takaout qui sert de tan aux portes des tanneries, les peaux fraîches de chèvres au Souq-el-Anzi, le palmier nain au Souq-el- Khemis, les peaux séchées de veaux, de moutons, de bœufs et les cuirs au Souq-el-Alahzi, et au fondouk el Jeld, les peaux fraiches de moutons le matin, celles de bœufs et vaches le soir. Les peaux de femelles sont taxées le double, lo p. loo.
Pour les bestiaux et les bêtes de somme, le marché
se tient sur une vaste esplanade près de la Kasba des Cherarda deux fois par semaine, dimanche et mercredi soir, lundi et jeudi matin, d'après un usage très ancien afin de permettre aux gens de la campagne de réaliser leurs bénéfices et de se procurer les animaux et objets dont ils ont besoin. Tandis que les chameaux et les ânes attendent placidement la venue des acquéreurs, les déliai font circuler parmi la foule chevaux et mules, partent au galop, s'arrêtent brusquement, se remettent au trot, au pas, tout en criant à tue-tête le chiffre des surenchères qui souvent est des plus fantaisistes. C'est près de là que les lundis et jeudis les tribus avoisinantes de Fès apportent les produits de leurs douars, œufs, volailles, bois à brûler, sel, balais, nattes, corbeilles en palmier nain, chotiaris, vastes couffes doubles pour le transport à dos d'animaux. Rien n'est pittoresque comme ce coin des femmes berbères coiffées d'un grand mouchoir brodé de dessins en laine aux couleurs éclatantes, le visage découvert marqué de tatouages au front et au menton, énergique, souvent beau par la finesse et la régularité des traits, l'allure souple, dégagée de l'encombrant et inélégant amoncellement de robes et de voiles qui fait des Fasias, lorsqu'elles sortent dans la rue, d'informes paquets mouvants.
En igi5 plusieurs adjudications ont donné les sommes suivantes : maiché des fruits secs, ô/So pesetas par mois, marché des bêtes de somme 12800, marché du khôl et du ghassoul 600, marché du henné 85o,
marché des peaux fraîches de chèvres 2275, marché des peaux de moutons 900, des peaux de bœufs 2 025, marché du charbon 5 000. Le droit de hafer était affermé au prix mensuel de 1 1 25o pesetas.
Le marché des bois de construction qui se tient au Zribet-el-Khecheb , près de Bab Ghissa, les lundis, mer* credis et vendredis, dans l'après-midi, est exploité en régie directe ainsi que celui de la nafâ, sorte d'anis dont les musulmans se servent pour garnir certains de leurs pains, et le poinçonnage des bijoux en or et en argent. Celui-ci a lieu au Dar Sekka, Monnaie, oii l'on frappait jadis la monnaie d'or, d'argent et de bronze jusqu'à l'époque de Moulay Hassan qui commanda ses pièces en Europe. Placé sous la haute direction du sultan le Dar Sekka était dirigé effectivement par un aroin chargé de l'analyse des métaux employés. La frappe en Europe en arrêta le fonctionnement, mais lorsque les juifs entreprirent des travaux de bijouterie Moulay Hassan fit installer un nouveau Dar Sekka de façon à faire contrôler ceux-ci par un amin musulman dont le rôle consistait à vérifier sous sa responsabilité tous les bijoux [fabriqués à Fès. Le titre était déterminé; sur un poids de 100 grammes d'or et d'argent on tolérait 10 grammes de cuivre. Les juifs apportent des lingots ou leurs objets à moitié façonnés, car ici ce ne sont pas les bijoux qu'on poinçonne mais les lingots dont on coupe un petit morceau, 5 grammes environ, pour l'analyse et l'ouvrier doit veiller à conserver les traces du poinçon. Jadis, la sanction pour faux poinçonnage
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était la mort. Le Dar Sekka était régi par le Maghzen jusqu'à Moulay Abdel Aziz qui le mit en adjudication. Le Protectorat suivit ce système. L'adjudicataire donnait 660 douros hassani par mois pour toucher les droits fixés à 5o centimes hassani pour 5 grammes d'or, à un guirch et demi pour 55 grammes d'argent, et l'amin recevait le 8 p. 100. Mais l'adjudicataire s'étant retiré, le Maghzen reprit la régie directe. Maintenant l'amin perçoit le 10 p. 100 de la recette générale, mais il doit payer les frais d'analyse des métaux.
Pour le tabac à priser, l'opium et le kïf^ graine de chanvre que fument les musulmans en guise de stupéfiant, la vente en est monopolisée par la Société Internationale de Régie Co-intéressée des Tabacs au Maroc qui en a passé l'exploitation à un sous-traitant.
Tandis qu'au Meliah, toujours prêt à accepter les innovations européennes, un arrêté du 17 mars 1914 rendait obligatoire, à partir du i"'' juillet, l'usage des poids et mesures décimaux, à la Médina et dans les Souqs les musulmans traditionalistes et fanatiques continuent à se servir de leurs anciennes mesures compliquées et d'autant plus confuses qu'elles varient suivant la nature des marchandises.
La base des poids établie sous Moulay Hassan était le rial d'argent, pièce de 5 francs, pesant 25 grammes et le r'tal ou livre valait selon les objets pour lesquels il était employé 20, 25, 3o, 32, 40 ou 5o rial. C'est ainsi que le r'tal aUari employé pour le café, le sucre,
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le thé et en général toute l'épicerie, vaut 20 rial;à 25 grammes, soit 5oo grammes, le r'tal beqqali pour le beurre, l'huile, le miel et le savon, le r'tal qachachi pour la farine, les fruits et légumes secs, 3o rial soit 75o grammes, le 7' tal el khaddari pour les fruits et légumes frais, \q r' tal guezzari pour la viande et le r'tal fehhami pour le charbon, 40 rial soit i 000 grammes. Pour la laine brute, non lavée ou en toisons, le r'tal derrasi del guezoua vaut 5o rial soit i kg. 25o et pour la laine filée le r''ial derrazi del rezal 25 rial, soit 625 grammes. Le quintar vaut 100 rial et on calcule aussi par nouç quintar, reba et nouç reba, soit la moitié, le quart et le demi-quart du quintar. Les divisions inférieures le plus en usage sont : le nouç r'tal, 1/2 livre; Varba aouq, ij àf. de livre ou 4 onces; Vouquitin, 2 onces; Vouquia, I once; le nouç ouquia, 1/2 once; le rebia ouquia, 1/4 d'once, et le nouç rebia, un demi-quart d'once.
Pour les perles l'unité de mesure est le themen du rtal attàri soit 3 gr. 09 à 4 grammes, pour les pierres précieuses le nouaïa, un dix-huitième de themen, et pour les objets en or et en argent le niithqal, 24 nouaia soit 5 gr. 208.
Les mesures de longueur sont également différentes : pour évaluer la longueur d'un jardin, la profondeur d'un puits, la hauteur d'un mur, on se sert de la qamâa qui représente la longueur des bras écartés et étendus en croix, soit i m. 65 en moyenne, et se divise en trois coudées, drâa, de 55 centimètres. Les maçons emploient en outre de la coudée le cheber , moitié du drâa,
COMMERCE LOCAL Sç
de 0,275, distance entre le petit doigt et le pouce écartés, et le qedem, pied, qui se subdivise en 12 pouces de o m. 025, les charpentiers et menuisiers le cheber, le choâ de 0,024, le douzième du cheber ou largeur du médium à la grosse phalange et le founi el kelb, gueule du chien, de 0,18, petit empan entre le pouce et l'index écartés. Pour les étoffes importées d'Europe, drap, soie et tissus, on se sert de la qala cVel kissariay règle en bois de 55 centimètres, et pour les haiks et djellabas de la qala edderrazia de 46 centimètres.
Quant aux mesures de capacité, il y en a de trois sortes : pour le lait et le petit lait, le kil d'une contenance de 2 litres, pour les huiles la qolla, cruche, dont on se sert dans la vente en gros, d'une contenance de 10 litres 55o, et pour les grains, le moud, boisseau, qui équivaut à Fès à 24 litres. La sahfa vaut 60 moud.
La monnaie est moins compliquée. On se sert de plus en plus de l'argent français et les autres pièces sont celles en usage dans tout le Maroc, le hassani et le azizi frappés sous le règne de Moulay Hassan et de Moulay Abdel Aziz. Le rial ou douro d'argent vaut 5 pesetas hassani, le noîiç rial 2 p. 5o, le robâ rial i p. 25, le hassani o p. 5o et le nouç hassani ou bïlioun ou guerch o p. 25 . Il existe aussi des pièces en cuivre de 10, de 5 et de I centime hassani mais elles sont rares et les musulmans préfèrent se servir de leurs grossiers mouzouna de bronze de même que dans leurs calculs
6o CHAPITRE III
ils emploient encore leur ancienne méthode par ouquia
et mithqal. Un ouquia vaut 4 mousana, le guerch y ouquia, le mithqal 10 ouquia, le hassani 14, la peseta 28, le rouboua 35 et le rial 140.
Agriculture
Genre de cultures. — Associations agricoles. — Le Tertib. Élevage. — Culture maraîchère. — Location des biens domaniaux. — Pépinière municipale.
L'agriculture dans la région de Fès est loin d'avoir atteint son plein développement et de donner le rendement que permettent d'espérer de vastes étendues de terres excellentes, presque toujours irrigables, oii abondent les hamri et les tirs, deux des meilleures catégories dans lesquelles on a l'habitude de classiûer les terrains au Maroc. Le remel est une terre sablonneuse, maigre et parfois mouvante, le harroucha un terrain silico-calcaire, souvent pierreux, le dahs une terre alluvionnaire silico-argileuse et argilo-siliceuse, le hamri une terre siliceuse, fertile et souple, de couleur généralement rouge et le tirs une terre franche, très productive dans les années pluvieuses, fortement imprégnée de sels de fer plus ou moins oxydés, de couleur variant du noir foncé au noir ocreux. A Fès,
on appelle guelib la terre de coteau généralement argileuse qui se trouve en abondance dans les alentours de la ville.
Ce manque de production tient à deux causes : à l'indolente insouciance, à l'esprit routinier des indigènes et à la difficulté, l'impossibilité presque, pour les Européens d'organiser des exploitations agricoles. Les paysans, fellah, grattent le sol avec leur petite charrue primitive, mihrath, faite d'une tige de bois légèrement coudée, armée à sa pointe d'un mince soc de fer, sans méthode, le plus souvent au hasard de la marche de leurs attelages aussi variés qu'inattendus : bœufs, mulets, ânes ou chameau accouplé avec un cheval, mulet avec un bœuf et parfois même dans les régions plus pauvres ou plus arriérées, une femme avec un petit âne. Suivant leur fantaisie, ils travaillent un jour à un endroit, le lendemain loo mètres plus loin, quitte à revenir sur les intervalles délaissés. Quant à enlever les touffes de palmier nain ou de jujubier qui se trouvent dans leurs champs, ils s'en gardent bien, ce serait trop de travail ; ils se contentent de les contourner pendant qu'ils labourent et dans les sols les meilleurs, ils n'extirpent même pas les bulbes des asphodèles. Certes à voir aux mois de mai et de juin dans la plaine du Sais entre Meknès et Fès, sur les rives de l'Oued Sebou, dans les vallées et sur les collines de pays plus accidentés au Sud, sur le plateau des Béni M'Tir, à l'Est vers les Djebala, chez les Tsoul et les Branès, au Nord te long de l'Ouerra, on-
duler les superbes épis lourds et serrés, se balancer sur de solides tiges s'élevant à hauteur d'homme, on peut juger de l'extrême richesse du sol qui donne de pareils résultats avec des moyens aussi rudimentaires. Les cultures se divisent en deux cycles : les cultures bekry ou hâtives et les cultures mazouzy ou tardives. Les principales cultures précoces sont le blé dur, l'orge et les fèves, semés en automne dès que le labour est fait, immédiatement après les premières pluies; les cultures tardives, également blé, orge, fèves, et en plus maïs, sorgho, lin, haricots, lentilles, fenugrec, pois et pois chiches, sont semées au printemps. Les champs sont abandonnés à eux-mêmes ; à peine opèret-on quelques sarclages vers le mois de janvier et cette mesure n'est pas générale. La moisson commence dans les premiers jours de mai et se termine au début du mois suivant. Au lieu de couper les tiges au ras de la terre, les indigènes ont l'habitude de ne prendre avec l'épi que très peu de paille afin que le reste serve de nourriture aux troupeaux, puis d'engrais au sol. Le dépiquage qui se pratique au mois d'août se fait égialement de façon très rudimentaire; les gerbes étendues sur une aire, sont piétinées par quatre ou cinq mules tournant ensemble, le grain est recueilli dans des sacs tandis qu'on met en réserve la paille complètement hachée par les sabots des animaux et qui s'appelle ieben. Quant aux terres destinées aux cultures mazouzy, elles sont labourées au printemps, puis ensemencées, et la récolte se fait à la fin du mois d'août.
mais comme on ne se préoccupe pas de leur donner une fumure préalable, on est dans l'obligation de les laisser en jachère pendant une période de trois années en général.
Ces méthodes rudimentaires se prolongeront sans doute encore longtemps, car jusqu'à présent les Européens ont dû renoncer à s'occuper d'exploitations agricoles par suite de l'insécurité relative pour eux à s'établir dans certaines régions et surtout par l'impossibilité dans laquelle ils se trouvent d'acquérir des terrains. La terre, en effet, est possédée par des particuliers, par des tribus (terres collectives), par le Maghzen (domaine de l'État), et enfin par l'administration deshabous (biens de mainmorte). Or, les Fasis possédant des terrains dans les environs de Fès croient à une plus-value exagérée de leurs propriétés et se refusent à les vendre ou en demandent des prix tout à fait disproportionnés à leur valeur. D'autre part, le Maroc est par excellence le pays des faux titres de propriété et, comme le système de l'immatriculation mis en vigueur à Casablanca n'a pas encore pu l'être dans la région de Fès, on n'est jamais absolument certain d'être dûment propriétaire de son terrain. Il arrive, après avoir payé, de se trouver tout à coup en présence d'autres titres non moins incontestables que le sien propre. Car l'origine de la propriété particulière est souvent difficile à établir. Fréquemment, elle a été détachée du domaine de l'Etat par des moyens irréguliers ou du domaine indivis d'une tribu avec la
Charrue marocaine
Chevaux marocains.
complicité rémunérée de quelques membres de cette tribu à l'insu et au détriment des autres; parfois aussi elle a fait jadis partie d'un bien habous inaliénable par destination. Le caractère aléatoire des achats immobiliers éloigne donc le petit capitaliste qui ne pourrait pas supporter la perte d'une propriété sur deux n'étant pas certain que celle lui restant pourra donner un rapport suffisant en compensation. Le cas d'ailleurs ne se présente guère dans la région de Fès où à cause des prétentions des indigènes les achats ruraux sont pour ainsi dire nuls. Ce n'est que plus tard, quand la propriété domaniale sera reconstituée, que l'Administration pourra mettre en vente des lots à l'usage des Européens en vue de former des exploitations isolées ou de grands centres agricoles. Alors s'établira l'étalon de prix qui actuellement manque complètement.
A défaut d'achat de terres dans la région, les Européens se sont intéressés à la culture d'une autre façon, en association avec les indigènes d'après un contrat verbal ou ré,digé par des adoul, conclu généralement à la fin de l'été pour une période d'une année. Les modes d'association agricole, inouchâraka entre indigènes, 7)ioukhâlata entre un Européen ou un juif et un indigène, sont divers. Pour la grande culture, il n'y en a pas moins de six : par cinquième, par dixième, par moitié, par le pain, par location, par unité, l^a plus courante est la première. L'Européen fournit à son associé indigène les instruments aratoires, les bêtes de labour et l'orge pour leur nourriture, plus les
semences nécessaires et une légère rémunération pour que le khammas ou laboureur puisse s'acheter une djellaba et des sandales. L'associé fournit le terrain et son travail. S'il ne possède pas de terrain, l'association en loue à frais communs. Le khammas entretient la récolte, fait le sarclage, s'occupe de l'irrigation, mais la moisson et le dépiquage se font à frais communs. Le cinquième du grain, khoms^ est remis au laboureur et le reste est partagé entre les associés. D'après le bel-khobza, par le pain, un des associés fournit la terre seule,» l'autre les bêtes de labour, les instruments aratoires, les semences et le travail; le propriétaire n'a droit qu'au pain, c'est-à-dire au cinquième de la récolte nette de blé et au quart de la récolte de maïs. Pour le bel-kra, par louage, le propriétaire prête son terrain à un laboureur moyennant une somme fixée d'avance et deux ou trois mesures de blé ou d'orge payables de suite au moment de la récolte. C'est le système adopté lorsque les terrains de labour sont nombreux et d'une façon constante pour les biens appartenant aux habous. Enfin, deux propriétaires n'ayant chacun qu'une bête de labour s'associent par le bel-ferd, par unité, pour labourer leurs deux champs avec une paire d'animaux.
Jusqu'à ces derniers temps l'associé agricole indigène était un propriétaire plus ou moins riche qui trouvait dans le contrat d'association le moyen d'échapper aux exigences du Maghzen, car, le Maroc étant pays de capitulations, les protégés et censaux se voyaient
AGRICULTURE 6j
soustraits à la justice chériffienne et pour les associés agricoles des Européens, celle-ci ne pouvait entamer d'action sans en référer d'abord au consul de la personAe intéressée. Toutefois, depuis l'établissement du Protectorat Français, tous les indigènes non protégés étrangers sont en fait protégés français, aussi les propriétaires ne recherchent-ils plus l'association agricole avec le Français puisque la protection leur est acquise automatiquement. En conséquence le mode d'association directe entre le Français et le Khammas tendrat-il à se développer de plus en plus et c'est à souhaiter, car ainsi l'indigène ne sera pas dépossédé de son bien. Après avoir été pourvu de tout le nécessaire, il fera le travail, touchera le cinquième de la récolte et se soustraira plus facilement à la. rapacité du caïd que la crainte des Français maintiendra dans de justes limites.
Les raisons qui faisaient jadis rechercher l'associaciation avec un Anglais, un Espagnol ou tout autre étranger, n'existent plus, car le iertiby impôt portant sur les cultures, les animaux et les arbres fruitiers, adopté par toutes les puissances signataires de l'acte d'Algésiras, est maintenant appliqué à tout le monde sans aucune distinction. Il pèse d'ailleurs lourdement sur les populations rurales qui le trouvent généralement exagéré et son application en 191 5 où les récoltes pourtant furent particulièrement abondantes amena un fléchissement considérable dans les superficies ensemencées pour la saison 1915-1916. Aussi a-t-on pris des
dispositions pour qu'il soit assis sur des bases prêtant moins à de justes récriminations, afin de ne pas frapper le contribuable d'une charge hors de proportion avec le bénéfice qu'il retire de ses cultures. Les quantités semées indiquées dans la déclaration des propriétaires doivent être converties en hectares sur la base de barèmes spéciaux à chaque région et établis par les chefs de circonscription en se guidant sur leur expérience personnelle et sur l'avis de notables agriculteurs. Les indigènes en effet continuent à se servir de leurs anciennes mesures agraires forcément assez variables, calculées d'après l'étendue de terres que peut labourer une attelée. La grande charrue, chameaux, chevaux ou mulets, zouidja et brel, reçoit en moyenne 5o mouds de blé, ou 80 d'orge, ou i5o de fèves, la charrue moyenne, zouidja et tiran, charrue de bœufs, 3o mouds de blé, 48 d'orge ou 90 de fèves, et la petite charrue, zouidja elamir, charrue d'ânes, i5 mouds de blé, 24 d'orge ou 45 de fèves. Quand une charrue n'est attelée que d'un seul animal, on calcule par demicharrue qui s'appelle ferd, bœuf. En général on évalue une grande charrue 10 hectares, une charrue moyenne 6 hectares et une petite charrue de 3 à 4 hectares. Parfois aussi les indigènes se basent sur le nombre de mouds ensemencés; chaque moud de blé ensemencé représente environ 20 ares, chaque moud d'orge, 12 ares 5o et chaque moud de fèves, 11 ares 11.
Les tarifs sont basés sur le classement des récoltes en cinq catégories, d'après le rendement à l'hectare,
i5 quintaux, de 10 à 14, de 6 à 9, de 3 à 5, moins de 3, pour le blé, l'orge, l'avoine, les fèves et le maïs, les pois chiches, le mil, le sorgho, le lin, le coriandre, le fenugrec, les lentilles et les petits pois. Les cultures maraîchères payent i5 P. H. par hectare, tandis que les vignes européennes sont imposées de 36 P. H. par hectare. Ces taux sont établis de manière que l'impôt ne dépasse pas en moyenne le 5 p. 100 du produit brut, déduction faite de la semence arbitrée uniformément à i quintal l'hectare.
L'association porte également sur l'élevage des bœufs et des moutons. Elle se fait par contrat devant adoul et dure de deux à trois ans pour les bœufs, de quatre à cinq ans pour les moutons et les chèvres. Généralement l'Européen achète le cheptel, l'indigène soigne les animaux et le croît, le lait, la laine sont partagés par parties égales. Le petit lait, lehen, appartient au gardien du troupeau. Pour les chevaux, le propriétaire donne une jument en compte à demi pendant trois ou quatre ans à un associé qui reçoit 5 P. H. par an comme frais d'entretien, a le droit de faire travailler la bête aux labours, de la monter. Le bénéfice des produits est partagé par moitié. Pour le tertib, bœîifs et vaches payent 3 P. H. par tête, veaux et génisses 2, porcs 3, moutons, o P. H. 5o, chèvres, o P. H. 40. Chevaux et mulets d'élevage, de labour et de charge sont taxés 4 P. H. par tête, les ânes i,5o.
A considérer l'importance croissante du marché de Fès, à se rappeler le grand mouvement d'exportation
de bétail qui se faisait jadis vers l'Algérie et qui reprendra sans doute lorsque le couloir de Taza sera de nouveau complètement sûr, on se rend compte de l'intérêt que présente l'élevage dans cette région où s'offrent des débouchés certains. Il se vend à Fès, une moyenne par mois de neuf mille animaux de toutes sortes, bêtes de somme et de boucherie. Les bœufs de race commune fournissant de i3o à i5o kilos de viande, se payent 35 à 5o douros, ceux du Gharb et des Béni Hassen engraissés aux fèves et dqnnant de de i6o à i8o kilos de viande, 60 et 70 douros. Pour les ovins, les chèvres varient de 4 à 7 douros, les moutons ordinaires des environs de Fès, des Hayaina, de 1 5 à 17 kilos, se vendent 7 douros et les beaux moutons du Tadla et des Béni Hassen, dont certains pèsent 35 kilos tout vidés, les quatre quartiers, atteignent 12 et i3 douros. Les chevaux venant de Sefrou, du Guigo, des Hayaina, sont rares sur le marché et valent en moyenne de 80 à 100 douros, mais pour avoir une bonne bête de selle il faut aller jusqu'à 5oo et 600 francs. Les mulets sont très chers; un mulet de selle se paye 200, jusqu'à 25o douros, un mulet ordinaire de bât, i5oet 180 douros. Un âne vaut en moyenne 3o douros. Malheureusement, par suite de l'imprévoyance et de la paresse des indigènes les animaux payent chaque année un lourd tribut aux maladies contagieuses et parasitaires. Ceux-ci, d'une très grande rusticité, petits, mais bien conformés, sont abandonnés dans les pâturages et c'est exceptionnellement qu'ils reçoivent
des aliments supplémentaires. Pendant la saison des pluies et immédiatement après, lorsque les prairies se couvrent d'une végétation luxuriante, épais tapis de verdure égayés de place en place par de larges nappes diaprées oii l'orange des soucis se mêle au blanc rosé des pâquerettes et au bleu d'azur des volubilis, les troupeaux mangeant à leur faim se développent et se multiplient. Mais viennent les périodes de sécheresse et les pauvres bêtes ne trouvent plus sur la steppe nue et désolée qu'une herbe rare et grossière, quelques touffes de doum, palmier nain, dont la valeur nutritive est des plus médiocres. En outre, l'abreuvement se pratique souvent dans des conditions pitoyables ; là oii les cours d'eau sont rares, les animaux vont boire dans des mares souillées et infectées de parasites qui ont tôt fait de les envahir.
Il faut absolument que les indigènes prennent l'habitude de couper la paille plus près du sol afin d'en avoir une plus grande quantité et d'en préparer des réserves pour les périodes oii les troupeaux ne trouvent plus dans les champs la nourriture suffi.sante. Il est indispensable aussi de construire des abris pour protéger les bêtes contre les journées torrides de l'été, les pluies abondantes et les nuits glaciales de l'hiver. De simples hangars suffiraient en général, mais dans les associations agricoles l'Européen ne doit pas hésiter à faire la dépense d'étables rustiques, solidement construites, largement aérées et suffisamment spacieuses pour les conserver dans un état de propreté
parfaite. Pour les bergeries, il faut tenir compte que nombre de tribus de la région de Fès sont, depuis des siècles, accoutumées à la transhumance et que pour elles il ne peut être question d'en créer. Mais là oii le troupeau reste dans les environs des villages, comme chez les Cheraga, les Oulad Jama et une grande partie des Hayaina, il est évident qu'on pourrait former de petites bergeries avec des reproducteurs sélectionnés pour améliorer et développer des produits de la race autochtone.
La question des fourrages est primordiale dans ce pays où il faut importer à des prix fabuleux d'Algérie et de la métropole le foin nécessaire aux animaux du corps d'occupation. Malheureusement les Européens qui voudraient s'en occuper ici s'en voient empêchés par l'impossibilité de créer des prairies artificielles dans des terrains de location, étant donné le prix de l'ensemencement. Aussi doit-on apprendre aux indigènes la manière de faire du bon foin, de le couper dans de bonnes conditions de maturité, de le faner, de le mettre en tas et les inciter à planter en terrains irrigables des fourrages composés, vesces avoines, pois avoines, et en terrains secs à sous-sols humides de la luzerne. A cet effet, un jardin d'essai avait été organisé à Ain Cheggag, à une quinzaine de kilomètres de Fès. On y avait fait des labours avec des charrues françaises, ensemencé de la luzerne, du sainfoin et des pommes de terre. On y avait planté des arbres fruitiers et des peupliers et cherché à accli-
mater ie bambou, cet arbre si utile et qui, vu l'abondance des eaux dans la banlieue de Fès, semble devoir y prospérer admirablement.
Mais les habitudes semi-nomades des tribus de cette région, ainsi que l'éloignement de la capitale, firentabandonner ce projet. On se décida à créer, aux portes de Fès, une ferme expérimentale, dirigée par les services techniques de la Direction de l'Agriculture avec la collaboration des autorités régionales, disposant des moyens d'action d'une exploitation appelée à suffire à son existence. Un domaine de 5oo hectares a été réservé à 2' kilomètres de la ville, le long de la route nationale de Meknès et en bordure de l'Oued Fès. D'importants bâtiments ont été construits et depuis le i®"^ novembre 1916, les travaux de défrichement, de mise en culture, de régénération de prairies, de plantations d'arbres, ont été exécutés avec la plus grande activité. On a tenu avant tout à les mener dans un sens pratique afin de souligner le but utilitaire qui était poursuivi.
Cette ferme d'Aïn Kaddous a, en effet, pour mission de vulgariser auprès des indigènes, par des démonstrations comparatives, la supériorité de nos méthodes de culture prouvée par les résultats obtenus dans les régions similaires d'Algérie et de Tunisie. Dans l'intérêt de la colonisation, elle doit faire des expériences, étudier l'introduction, l'acclimatement et la sélection de plantes et d'animaux domestiques en vue d'intensifier les ressources économiques du pays.
Enfin, pour la mise en valeur d'exploitations particulières, pour la propagation des procédés, de l'outillage et des cultures les mieux appropriés aux conditions locales, il faut des ouvriers indigènes habiles et de bons contremaîtres. L'école les formera, d'autant plus facilement qu'elle a disposé à son début d'un certain nombre de territoriaux originaires des régions rurales du midi de la France et tous ayant une profession agricole, laboureurs, arboriculteurs, jardiniers, etc. Sous la direction de gradés diplômés des Ecoles d'Agriculture de la Métropole, ces praticiens exécutent les travaux d'exploitation en même temps qu'ils initient les ouvriers indigènes, dociles et attentifs, au maniement des charrues fixes et des diverses machines aratoires, au pansage et à l'entretien des animaux.
De son côté, le Service de l'Elevage institué en novembre 191 3 s'occupe de la surveillance sanitaire du bétail, de sa conservation et de son amélioration, par des tournées d'inspection confiées à des vétérinaires chargés de conseiller les indigènes, d'intervenir gratuitement en cas de maladies contagieuses, d'opérer les castrations, de propager les bonnes méthodes zootechniques. Il organise des concours régionaux très suivis par les gens des tribus alléchés par les primes en espèces qui y sont distribuées et installe les stations de monte que le service des Haras vient de répartir dans tous les pays d'élevage et oii les juments des éleveurs européens ou indigènes sont
saillies sans frais. Ces stations ont obtenu un grand succès et grâce aux bons étalons arabes dont elles sont dotées on peut espérer voir dans peu d'années s'améliorer la race du cheval marocain, rustique et endurant, mais froid, mou, manquant d'influx nerveux. La tête est assez expressive, mais l'encolure courte lui donne un air un peu lourd. Il a généralement un bon dessus, mais l'épaule est droite, la croupe avalée. La poitrine est bien descendue et assez profonde, mais la côte est plate et les coudes serrés. Le^ membres sont forts mais avec des tissus épais, les jarrets étranglés et des patu-rons trop longs. Il est vrai que ces défauts d'aplombs pourraient être corrigés par l'application d'une ferrure rationnelle, tout au moins par une meilleure application de la ferrure marocaine dont le principe est très bon pour un sol caillouteux et rocailleux. Les pieds sont tailladés sans raison, les fers sont mal ajustés et les rivets souvent dépassent la corne de plusieurs millimètres. La race est bonne mais a besoin d'être régénérée et elle deviendra excellente lorsqu'on aura influé au cheval marocain un peu de sang et de distinction, allégé son encolure, redressé sa croupe, tout en lui conservant son squelette et sa musculature.
A côté de l'élevage et de la culture des céréales, la région de. Fès, spécialement dans les environs de la ville, possède deux richesses qu'il convient de ne pas négliger : l'olivier et la vigne. Récemment, par une heureuse initiative, le service des Domaines faisait
tailler les olivettes que le Maghzen possède en grand nombre sur les flancs du Tratt et du Zalahg par des gens du métier, familiarisés avec ce travail par plusieurs années de Tunisie. Il semble qu'on devrait appliquer la même méthode à la vigne qui réussit fort bien dans cette région, à Fès même dans les jardins et sur les coteaux tout proches du Lemta, mais qu'on laisse trop volontiers pousser à son gré sans lui donner les soins qu'elle réclame. Dans la petite ville de Sefrou il existe un véritable vignoble planté sur des coteaux de terrain sableux qui fournit d'excellents raisins noirs et blancs, dont on fait des raisins secs ou du vin cuit, et avec lesquels les israélites fabriquent depuis longtemps une sorte de vin muté additionné d'alcool. D'après des essais concluants faits par des Européens au cours de ces dernières années ces raisins peuvent fournir du très bon vin de table. Aussi serait-il intéressant d'enseigner aux indigènes les soins à donner à la vigne, les remèdes à employer contre les maladies, pour garnir des collines, aujourd'hui improductives, de beaux vignobles qui trouveraient un débouché assuré dans la seule consommation de Fès, de 7 à 8 hectolitres par jour, et permettraient enfin à la population européenne installée ici de boir.e du vin convenable à un prix abordable. Et cela sans porter préjudice à nos viticulteurs du midi de la France puisque 90 p. 100 des vins importés viennent d'Espagne.
Une autre culture particulièrement importante pour
l'approvisionnement des divers marchés et qui demande à être développée et améliorée, c'est la culture maraîchère. Dans les jardins merveilleux de richesse qui ceignent la ville de Fès et l'entourent comme d'un précieux joyau d'émeraude, se trouvent réunis tous les éléments de fécondité ; sol profond, riche et assez léger, eau, chaleur. Tout pourrait y pousser à souhait et pourtant les indigènes ne savent pas en tirer parti. Certains points sont envahis par une végétation désordonnée qui enchante les propfiétaires persuadés de récolter d'autant plus de fruits que les arbres seront plus touffus alors qu'au contraire, recevant insuffisamment d'air et de lumière, ceux-ci ne donnent que des produits médiocres et en petite quantité, sans compter tous ceux qui crèvent étouffés. Ailleurs les jardiniers, toujours soucieux du moindre effort, plantent des légumes n'exigeant que peu de soins, cultivés déjà par leurs ancêtres et d'après les méthodes de ceux-ci qu'ils ne cherchent nullement à améliorer. Ne renouvelant jamais leurs graines, se servant toujours de celles du pays, ils n'obtiennent que des produits de qualité inférieure, carottes énormes et radis géants peu savoureux, gros choux blancs, navets ligneux, aubergines, topinambours, patates douces, fèves, pastèques, concombres, piments, oignons, ails, poireaux, persil et menthe verte dont les indigènes font une consommation vraiment fabuleuse avec leur thé. Et pourtant combien d'autres légumes que l'on mangerait avec plaisir, choux-fleurs, choux de Bruxelles, petits
navets, radis ronds, oseille, salades diverses, épinards, céleri, melons fins, qui réussiraient à merveille comme l'ont prouvé les essais faits par quelques Européens dans leur jardin, pour leur usage personnel. Les pommes de terre, les haricots, les petits pois sont importés d'Europe. Les pommes de terre cependant viennent très bien; cultivées depuis trois ans de façon sérieuse, leur production est en augmentation constante. Celles du printemps suffisent à la consommation de mai jusqu'à fin septembre; celles d'automne, dont la qualité early rose donne les meilleurs rendements, sont insuffisantes parce que jusqu'à présent les gens ne savent pas les conserver. On commence toutefois à pouvoir en garder jusqu'en février, mais sans les enfouir, alors qu'en les enfouissant on pourrait attendre la seconde récolte et éviter de faire appel à l'importation de Alarseille et d'Oran qui est extrêmement coûteuse.
Les petits pois viennent aussi très bien à condition de les planter en octobre et en avril, ainsi que les fraises qui sont très hâtives. L'asperge devrait bien réussir; quant aux artichauts, de très bonne qualité, le climat leur convient parfaitement. Vers le 20 ou le 25 avril au maximum on peut avoir des plantations en pleine production et il serait facile de se livrer à l'exportation vers la côte.
D'une façon générale la culture maraîchère est florissante et la partie supérieure de Fès formant plateau, bien exposée et irrigable toute l'année, s'y prête
à merveille. La population européenne étant appelée à s'accroître constamment, il est intéressant de prendre dès maintenant les dispositions nécessaires pour satisfaire ses besoins. Malheureusement les Européens s'occupant de culture maraîchère se sont heurtés à l'impossibilité d'obtenir du terrain en location aux abords immédiats de la ville dans un rayon de 4 kilomètres. Les Fasis persuadés de la plus-value chimérique de leurs propriétés ne veulent ni vendre ni louer, d'autre part le Maghzen auquel appartiennent la plupart de ces terres ne louait jusqu'à présent que pour une durée maxima de deux ans, manifestement insuffisante. Récemment, sur la demande de quelques intéressés, la Direction de l'Agriculture a fait mettre en location pour une durée de six ans onze lots de 3 hectares et demi situés près de Dar Debibagh. La commission réunie pour déterminer le terrain et la superficie à lotir avait demandé 100 à 120 hectares divisés en trois catégories de lots, grands, moyens, petits, mais on a cru ne devoir mettre en location qu'une superficie beaucoup moins importante afin de réserver des terrains pour les gens actuellement sur le front et qui pourraient venir à Fès par la suite. Il semble que tout en tenant compte de cette très juste prévoyance on aurait pu ne pas réduire dans de telles proportions et éviter ce qui s'est produit à l'adjudication. En présence du nombre restreint de lots et de leur peu d'étendue les enchères ont monté très rapidement et on a dû. payer jusqu'à 38o P. H. l'hectare,
8o CHAPITRE IV
soit 3oo francs environ, ce qui se louait précédemment, pour de grands lots de lo hectares en moyenne et pour une durée de deux ans, à raison de 40 à 5o P. H. l'hectare. Ces prix montrent bien tout l'intérêt qu'on attache à la culture maraîchère et il est à souhaiter qu'un nouveau lotissement se fasse avec des lots plus importants afin de pouvoir cultiver avec profit des pommes de terre, des pois, des haricots, des lentilles. Il est certain que des Européens s'adonnant à cette culture, moins ignorants que les Marocains et exempts de leur esprit routinier, se préoccuperont du bon choix des graines et la qualité des légumes s'en trouvera améliorée.
La pépinière municipale créée en 191 3 et occupant une superficie de 3 hectares en bordure d'un oued contribue avec succès à cette amélioration. Elle a distribué des milliers de boutures de mûriers, micocouliers, marronniers, platanes et peupliers, plusieurs quintaux de semences de pommes de terre reçus d'Oranie, des collections de graines potagères de France contenant une quarantaine de paquets des meilleures espèces. Des plants de fleurs et des milliers de tubercules de canas et de dahlias ainsi que des arbres fruitiers ont été répartis entre les divers postes de la région et les habitants de Fès. Un grand nombre de ces arbres ont été greffés pour servir à la greffe des plants locaux et des cours de greffe ont été faits aux meilleurs jardiniers de la ville pour leur enseigner la pratique de saines méthodes. La pépinière fait aussi
AGRICULTURE 8l
l'élevage de poissons rouges pour la destruction des larves de moustiques et, continuant son œuvre d'initiatrice, elle va organiser un rucher et une basse-cour modèle au milieu d'une petite île qu'ombrageront bientôt les feuilles délicates des nombreux bambous expédiés de France pour être acclimatés à Fès.
Commerce extérieur
Importation. — Principaux articles : sucres, soies grèges et soieries, draps, cotonnades, bougies, thé, poterie et verrerie. — Part de l'Allemagne. — Exportation. — Nature des marchandises exportées. — Commerce avec l'Egypte et l'A. O. F. — Statistiques.
En l'absence de statistiques officielles établies sur des bases précises comme le Contrôle de la Dette permet de le faire pour les différents ports oii fonctionnent les douanes, il faut se contenter à Fès de données approximatives fournies par les droits des portes calculés, on le sait, d'après la charge des animaux et la nature des marchandises. En se guidant sur ces chiffres en même temps que sur les indications des bureaux de poste, précieuses à ce sujet, puisque la plus grande partie des importations européennes se règle par mandats-poste, il semble qu'on puisse évaluer, sans trop s'écarter de la vérité, le montant total des importations à 16000000 de francs et celui des exportations à un peu moins de 3 000 000, bien
que, dans ces deux dernières années, ce chiffre soit monté exceptionnellement à plus de 4 000 000 par suite des gros envois de laine, de cuirs et de peaux, stimulés par les prix élevés que ces articles se payaient en France.
On ne doit naturellement envisager cette somme de 16000000 que comme moyenne, car il est évident que le commerce d'importation au Maroc a été sérieusement affecté par la crise qui bouleverse l'Europe. Les marchands indigènes, en particulier, ont senti vivement la gêne provoquée par la disparition des produits fournis jadis par nos ennemis que l'industrie française en raison de sa faiblesse de production avait peine à remplacer, aggravée encore par le cours élevé du change sur Londres, le tarif coûteux des transports par mer et le resserrement du crédit, sans compter, pour Fès, la disparition d'une clientèle importante constituée par les tribus dissidentes empêchées de venir s'approvisionner à la capitale dans le but de les amener à contribution.
Les articles d'importation les plus importants sont les sucres, les soies grèges et les soieries, les draps, les cotonnades, les bougies et les thés, les articles de quincaillerie et de ferronnerie, de verrerie et de poterie ordinaire.
La vente annuelle de sucre à Fès s'élève en moyenne à 2 millions et demi de francs. La qualité préférée par les indigènes de la ville et de la campagne est le sucre français dont il se vend pour plus de 1 000000 de
francs. Le sucre allemand et surtout le sucre autrichien, bien que de qualité inférieure, étaient arrivés à le concurrencer très sérieusement à cause de leur bas prix. Alors que le français valait en temps normal 42 francs les loo kilos fob Marseille, l'allemand ne valait que 40 francs cif port Marocain. Les sucres autrichiens se traitaient à la bourse de Trieste où ils se trouvaient entre les mains d'établissements de crédit qui les vendaient au comptant, en monnaie française, franco port du Maroc avec un escompte de 2 1/2 p. 100. Une maison allemande avait employé un autre procédé et passé un contrat pour la vente de 20 000 sacs pendant un an et demi, à un prix fixe, sans tenir compte du cours. D'autre part, les raffineries françaises, accablées de commandes, se voient obligées d'en refuser pendant plusieurs mois par an et ne se donnent pas la peine d'avoir des représentants directs à Fès s'occupant de leurs intérêts. Naturellement, pendant la guerre, les prix ont augmenté de façon considérable et sont montés jusqu'à 96 francs les 100 kilos fob Marseille. Il y eut même, vers la fin de 1914, une crise assez aiguë pourla ville de Fès que les Services Municipaux réussirent à surmonter en incitant les commerçants à passer de fortes commandes en leur garantissant pour une durée déterminée un bénéfice de 10 p. 100 et dès avril 191 5 la situation était re-devenue normale.
Au début des hostilités, la consommation fut assurée par des sucres égyptiens et hollandais et en
grande partie par lesraffineries françaises, principalement de Marseille : Saint-Louis et Méditerranée, qui doublèrent leur chiffre d'affaires. Le marché fut aussi alimenté, bien que dans de faibles proportions, par du sucre d'Espagne qui fit son apparition vers le milieu de 191 5. On doit espérer que nos raffineries ne se laisseront pas prendre la place que les condition^ actuelles leur ont permis de conquérir et il est certain que si elles savent répondre aux desiderata de leurs clients, ceux-ci continueront à s'adresser en France, mais pour cela il faut absolument qu'elles se décident à créer des pains de la forme et du poids auxquels sont accoutumés les Marocains et à fournir aussi certaines qualités inférieures d'un coût moins élevé, permettant de concurrencer celles qui jusqu'ici avaient obtenu la préférence, surtout chez les détaillants, en raison même de leur bas prix.
C'est de Marseille qu'arrivent les soies grèges, pour près de 2 000 000, bien que la grande majorité proviennent d'Italie ou d'Extrême-Orient, moins belles que les nôtres mais aussi moins chères. Elles sont expédiées dans des balles enveloppées de nattes, par paquets dont les fils collés sont lavés, déroulés et teints sur place. Le fil de la chaîne est tordu afin de présenter plus de résistance, tandis que le fil de la trame est simple.
Quant aux soieries, le commerce se fait exclusivement avec la France et peut s'évaluer entre 2 000000 et 3 000 000 de francs environ. Il est accaparé par six
grosses maisons de Fès, dont les deux principales sont
des maisons israélites, une française et une anglaise, ayant des relations personnelles avec les fabricants de Lyon. Les fabriques françaises, en effet, préfèrent ne garder qu'un bénéfice restreint et traiter directement au comptant avec des commerçants qui viennent en personne à Lyon choisir leurs modèles, faire leurs achats, proposer des dessins avec des nuances spéciales recherchées au Maroc dont ils s'assurent ensuite la propriété. Multiples sont les variétés de tissus expédiées par notre grande cité industrielle : damas et damas brochés de fils d'argent ou d'or, de fleurs de soie voyante et de fleurs en fils d'argent ou d'or pour les caftans des femmes et les somptueuses portières d'appartements, fond uni avec fleurs jaunes pour les housses d'oreillers et de coussins, soie brochée à fond uni rose ou jaune clair, lilas très clair, blanc avec fleurs roses, lilas, blanches ou jaunes pour les vêtements des femmes et des jeunes filles de la classe riche, où la mode joue un grand rôle, fait adopter pour chaque année telle ou telle étoffe, tel ou tel ramage, satins brochés de toutes nuances pour les robes des femmes et satins brochés de couleurs vives pour les tentures, le fisan mechmoun, tissu à fleurs brodées de dessins très voyants pour recouvrir les dômes des namousia, ces grands lits dé parade en fer verni et cuivre, d'origine anglaise, qui sont l'orgueil de tous les beaux intérieurs fasis.
Les velours viennent également de Lyon, unis de
teintes sombres, vert émeraude, rouge sang, violet foncé, pour les portières, les coussins, les haïtis, ces tentures de drap découpé et rapporté qu'on plaque sur les murs, les caftans des femmes très riches et surtout pour les jupes des Israélites. Puis les mousselines, mousselines de soie et de coton à fleurs ou à pois, de soie à broderies en fil d'or pour les robes flottantes des femmes, taffetas de soie à larges raies unies dont se parent les jeunes filles pour leurs légères robes de dessus en couleurs claires, jaune, rose, bleu pâle, vert d'eau, blanc, taffetas de soie non rayés avec fleurs en relief pour les enfants. Enfin toute la gamme des foulards, partie essentielle du costume pour les Mauresques et les Juives, qui s'en couvrent la tête ou les portent comme un châle croisé sur la poitrine. Il s'en vend à Fès pour plus de 800000 francs par an et les prix sont extrêmement variables, depuis 10 francs jusqu'à 270 francs la douzaine. Il existe un grand choix de qualités différentes avec une très grande variété de dessins et de nuances toujours très vives. Tous doivent être agrémentés d'une frange de 8 centimètres de long; c'est la qdida et pour rien au monde une Mauresque ne s'en écarterait. Les gens de la campagne choisissent de préférence des foulards simples avec un fond de couleur ponceau, violet, orange ou jaune, tandis que les citadines les recherchent plus chamarrés avec des fleurs et des dessins brochés sur le fond uni qui doit être foncé, noir, vert émeraude, violet ou marron. C'est encore Lyon qui
envoie les fils d'or en plusieurs qualités, fin, mi-fin, or et argent faux. Il s'en importe une assez grande quantité pour les belgkas de femmes, les fausses tresses, les larges ceintures tissées et les ceintures étroites brodées que portent femmes et enfants avec la même coquetterie.
Les indigènes font pour leurs vêtements une énorme consommation de draps de diverses qualités et la vente à Fès atteint de 800000 à i 000000 de francs. Quelques pièces de drap très fin sont importées de France et d'Angleterre, mais la majeure partie vient de Belgique, d'Allemagne et d'Autriche. La raison de cette préférence est le bas prix de ces tissus en dépit de leur qualité inférieure. Il en est une autre tout à fait spéciale à la clientèle marocaine qui, très capricieuse, s'est attachée à certaines couleurs vives et brillantes qu'elle prétend n'avoir pu obtenir de l'industrie française. L'Allemagne et l'Autriche ont su varier beaucoup leurs teintes et préparer toute une série de qualités depuis 4 francs jusqu'à 11 francs le mètre, cif port marocain, draps de laine, et pour l'été, satins de laine, calicots cylindres, appelés ici toubit. Les burnous se font généralement en bleu marin, d'une qualité très fine, légère à porter ; pour les gens riches très raffinés ils sont en drap blanc et azuré. Les gens du peuple et de la campagne les portent en drap épais et lourd, bleu marin, soit du drap allemand de Leipzig, de la marque Elfels, soit marocain, soit du drap autrichien de Vienne. Les djellabas se font également en
bleu marin ou en marron; les personnes aisées choisissent d'autres couleurs, mais toujours sombres, lie de vin en particulier, tandis que les élégants recherchent le drap blanc ou azuré, ou en été le sousdi, sorte de mousseline de laine blanche dont on fait les selham, burnous légers de luxe. Quant aux caftans d'hommes et de femmes, ils se font dans toutes les teintes, vives et sombres, et dans toutes les qualités ainsi que les gilets et les pantalons. Le melf kouskousoUy d'origine belge, sert à confectionner les caftans et gilets des citadins aisés et les nuances les plus recherchées sont le vert clair, le chamois, le jaune, le café grillé, le gris cendré, le lilas et le beige; le melf angliz, également pour caftans et haïtis, se fait en noir, vert émeraude, orangé, rouge écarlate. Le melf francis est choisi aussi pour les caftans, mais en petite quantité, par la clasre riche et les gens du Maghzen. Une maison de Vire, cependant, a réussi récemment à importer à Fès un lot assez important qui a donné satisfaction, surtout pour les couleurs foncées, grenat, noir, bleu marin, marron. Le 7nelf del Brouss, drap de Prusse, de qualité inférieure, mince, mais bon marché, sert pour les burnous d'hiver, les rideaux, les housses de selle et se fait en vert foncé, en vert pomme, chamois, rose vif, vert de mer foncé, rouge brique, bleu clair, bleu foncé, violet foncé. Quant aux calottes, rouges pour les Musulmans, noires pour les Israélites, dites « Fez » parce qu'elles étaient jadis fabriquées ici, elles viennent maintenant toutes de
Vienne au prix de 3 fr. 5o à 12 francs la douzaine. Tous ces draps avec l'apparence de bonne qualité sont d'une solidité assez médiocre, mais les indigènes tiennent plus à la solidité de la nuance qu'à celle du tissu. L'important est que la teinte leur convienne et que le prix ne soit pas élevé. Il ne semble donc pas impossible à nos fabricants de prendre place sur le marché de Fès. Sans doute faut-il éliminer les articles de luxe comme ceux de Roubaix ou d'Elbeuf, mais les draps de seconde qualité de Vienne, de Mazamet, de Castres, de Lisieux et de Vire paraissent désignés pour donner satisfaction à la clientèle fasi, si cette question spéciale des nuances peut être résolue. A Mazamet en particulier on devrait arriver à concurrencer les prix allemands, car beaucoup de draps de vente au Maroc ont l'air d'être fabriqués avec des renaissances et un certain nombre de qualités renferment du coton. Parmi les tissus fournis par l'Autriche, certains peuvent facilement être remplacés par des cheviottes ou des serges de fabrication française, surtout en veillant à l'apprêt, ce brillant factice que réclament les indigènes. Il est en tout cas de première importance d'adopter pour les pièces les mesures en usage, soitSo à 35 mètres de longueur et iSoà i52 centimètres de largeur, minimum indispensable à cause de la coupe des vêtements. D'autre part l'indigène tient essentiellement à ce que chaque pièce de drap ait une bordure non gommée ni apprêtée, habitué qu'il est à apprécier la qualité du drap d'après cette
bordure, et aussi à ce que certaines marques y figurent, car, sans s'expliquer le motif réel de ces marques, le petit détaillant auquel elles sont familières les croit indispensables à la bonté du tissu et se refusera à acheter s'il ne les trouve pas.
Pour les cotonnades dont l'importation se monte à I million de francs, l'Angleterre en détient pour ainsi dire le monopole. C'est elle qui expédie toutes les cotonnades blanches pour chemises, tissus à raies multicolores, cotonnades de couleur pour robes de femmes et de fillettes, étoffes de lin pour turbans, chemises tX.ferrajias, ces tuniques fines que les hommes portent pardessus le caftan, toutes les variétés de (( madapolam » en pièces de 20 mètres de long sur 80 centimètres de large, chemisettes de coton, draps, essuie-mains à raies blanches et rouges, mouchoirs de coton à fond de couleur, bleu, rouge, marron et à dessins blancs, mousselines de coton toujours blanches pour rideaux et robes de dessus des femmes de condition modeste, cretonnes, chits rouini, pour recouvrir les matelas et les sofas, avec des fleurs et des ramages de couleurs variées sur des fonds rose, violet, beige clair, jaune à fleurs blanches, noir avec de larges lignes beige ou rose clair, ou fond crème à fleurs bariolées. Les châles de laine aux couleurs sombres que portent les Juives du Mellah viennent également d'Angleterre ainsi que les chaussettes en laine blanche, épaisses et chaudes, que les Fasis prennent de plus en plus l'habitude de mettre pendant l'hiver.
COMMERCE EXTÉRIEUR çS
Les thés sont importés de Chine par Londres, Trieste, Marseille et Hambourg. Auparavant les maisons anglaises ayant des correspondants à Fès accaparaient toute la vente qui se monte à Sooooo francs environ, mais il y a une dizaine d'années Hambourg réussissait à détournerune bonne partie de la clientèle à cause du bas prix et des facilités accordées par les Allemands. Cinq ou six maisons s'occupent ici de ce commerce et représentent une ou plusieurs maisons anglaises qui font leurs expéditions de Marseille ou de Londres. Le thé se vend sur échantillons que le courtier présente et fait goûter. Quatre qualités principales se disputent le marché : le Sow Mee, qui vaut depuis 5 pence jusqu'à i shilling la livre anglaise cif port marocain, le Hyson et le Young Hyson de lo pence à I shilling et demi, le Chund Mee jusqu'à 3 shillings et le Foong Mee de lo pence à 2 shillings. Il est à remarquer que les gens de la campagne qui viennent souvent de fort loin, depuis le Tafilelt, choisissent toujours la meilleure qualité de Chund Mee et de Foong Mee.
Les fabricants anglais ont su aussi accaparer presque complètement le marché des bougies dont le commerce est particulièrement important, puisque, en 191 3, le Maroc importait pour 2881 116 francs de bougies dont 147 816 seulement de bougies françaises et la ville de Fès entrait pour un quart dans ces chiffres. Cependant la bougie française désignée sous le vocable de El Aina del Hajra, la qualité de la pierre a dominé ici
sans conteste jusqu'en i885 et c'est à cette époque, lorsque le choléra sévit à Marseille et que la quarantaine nous ferma les ports du Maroc, que les fabricants anglais, belges et allemands, réussirent à prendre sa place avec la bougie de paraffine. La clientèle indigène, habituée à ce nouvel article, voulut exiger des bougies de stéarine au même prix que les bougies anglaises et, en outre, présentant sous le même poids le même volume. Ce qui était impossible, puisque la stéarine vaut le double de la parafjEine et que sa densité est plus élevée. Enfin, en 191 1, lorsque le gouvernement français accorda l'admission temporaire de la paraffine en vue de l'exportation, nos fabricants cherchèrent aussitôt à refaire la conquête du marché marocain et on peut espérer voir leurs efforts aboutir plus complètement, lorsque disparaîtront, peu à peu, les préjugés enracinés dans l'esprit des indigènes qui leur font reprocher aux produits français d'être trop chers, de ne pas avoir un pouvoir éclairant aussi puissant, enfin d'être fabriqués avec de la graisse de charognes et d'avoir une oc^eur désagréable. Or, c'est le bon marché et l'excellente luminosité des bougies anglaises qui font passer les Marocains sur leurs défauts de se consumer rapidement et de se déformer en été à tel point que les bougies d'un paquet fondues en une masse informe deviennent absolument inutilisables.
La marque la plus appréciée est celle de la maison Price de Londres et ses bougies sont connues sous le nom de (( London Candies ». Elles arrivent en paquets
COMMERCE EXTÉRIEUR qS
pesant, selon la demande du commerçant, 1 3 ou 1 5 onces anglaises, et les formats courants sont de trois, quatre et douze bougies au paquet. Leur prix variait depuis 191 3 jusqu'au début de la guerre de 2 shillings 10 pence jusqu'à 3 shillings les 12 livres anglaises fob Londres. La Morokko Mannesmann C" avait réussi, grâce à ses puissants moyens d'action au Maroc, à la persévérance et à l'activité de ses agents, à introduire des bougies de deuxième qualité fabriquées à Sumatra et qu'elle avait fait transformer pour les rapprocher autant que possible de celles de la maison Price. Le moment est donc opportun pour nos marques françaises de reprendre la place qu'elles occupaient autrefois, en partie du moins, d'autant plus que pendant l'été la clientèle indigène se reporte vers une bougie de stéarine bon marché et que la clientèle européenne emploie surtout des bougies de stéarine. Certaines maisons ont fait des efforts qui n'ont pas été inutiles. Toutefois, pour obtenir des résultats intéressants, on ne saurait trop recommander qu'il faut absolument offrir une marchandise aussi bon marché que les bougies anglaises, soit en paraffine, soit en stéarine, obtenir un pouvoir éclairant aussi intense, soigner l'emballage dans des papiers et avec des étiquettes rappelant, comme couleurs et dimensions, ceux auxquels les indigènes sont habitués et surtout observer la clause en usage d'accorder à l'acheteur la baisse qui se serait produite entre l'époque de la commande et son exécution et, dans le cas contraire, de ne pas lui faire supporter la hausse.
La qaïda voulant que le thé se boive dans des verres, il en est importé une quantité assez: importante et il arrive souvent dans les maisons très riches de rencontrer de très beaux verres de Baccarat. La majorité toutefois est de qualité ordinaire, chargés d'ornements dorés peu discrets et l'Autriche avait réussi à supplanter la France qui, jusqu'en igoS, tenait la première place pour la gobèleterie de verre et de cristal. Les verres venaient de Hambourg et valaient, avant la guerre, de 5 fr. 5o à 7 francs les cent verres, caf Larache. Depuis le début des hostilités les prix montèrent jusqu'à 40 et 5o francs, puis les commerçants fasis s'adressèrent aux négociants de Tanger qui en firent venir d'Espagne. Il semble que là encore nos grandes verreries puissent tenter un effort utile, de même que, pour les services à thé, Choisy-le-Roi et Limoges pourraient arriver à fournir, en outre de leurs articles de luxe, les tasses à thé en porcelaine blanche, de qualité ordinaire, décorées au cobalt ou en or avec des dessins de couleur très voyants, voisinant avec les verres de cristal lourdement dorés sur les larges plateaux de cuivre ou d'argent que les esclaves apportent cérémonieusement, recouverts d'un léger mouchoir de soie, devant le maître de la maison accroupi sur un matelas près du samovar fumant, afin de préparer avec des gestes lents et savants la précieuse boisson à la menthe et faire servir à ses hôtes les trois tasses consécutives exigées par la coutume.
Si elle avait accaparé presque entièrement le com-
Marchand de faïences.
Négociant en gros dans son magasin.
merce de la verrerie et de la porcelaine de seconde classe, l'Allemagne avait absolument inondé le marché de Fès de quincaillerie en fer émaillé, plats, assiettes, soupières, marmites, seaux, pots à eau, cafetières, théières, bouilloires, boîtes à sucre et boites à thé enjolivées de dessins aux couleurs vives, de bijouterie fausse, bagues et colliers, de glaces médiocrement étamées, parées de lourds cadres dorés d'un parfait mauvais goût, de pendules gigantesques dont les Marocains, sans qu'on sache réellement pourquoi, ont fait des meubles d'ornementation déplacés et choquants près des luisantes parois aux fines mosaïques. Les articles de ferronnerie, de serrurerie, de clouterie, outils, marteaux, pinces, pelles, pioches, verrous, quincaillerie du bâtiment, coutellerie de fer, venaient presque tous de Wéstphalie. De qualité inférieure, ils étaient très bon marché; c'est ce qui assurait leur succès et c'est par la bimbeloterie et par les articles de manufacture médiocres que l'Allemagne avait pris la haute main à Fès sur certaines importations. L'Angleterre a su habilement prendre sa place pour bon nombre de ces articles et il faut qu'à son tour la France envoie ses produits susceptibles de remplacer avantageusement la pacotille allemande dont les indigènes oublieront vite le clinquant lorsqu'ils pourront à des prix abordables apprécier la meilleure qualité de la fabrication française.
L'exportation est beaucoup moins importante et ne comporte comme matières premières que du ghassoul,
de la laine, des matières tannantes, des poils de chèvre et des peaux, et comme produits manufacturés des articles de Fès, des belghas, des cuirs, de la poterie et de la céramique. Dans la première catégorie, c'est le ghassoul ou terre à foulon qui a la part prépondérante. Terre savonneuse venant du côté de Sefrou, exploitée par la tribu berbère des Ait Youssi, elle est très employée en Egypte et en Algérie dans les bains maures. Elle s'exporte à Marseille en sacs. Depuis les facilités accordées par le chemin de fer on a commencé à envoyer une certaine quantité d'alpiste en France et en Angleterre surtout où elle sert pour la fabrication du whisky. La cire d'abeilles provenant de la campagne, principalement de latribu desCheragas, et pressée dans des moules à Fès est envoyée par pains de 2 à 3 kilos en Angleterre et en Russie, un peu en France, et se vend 3oo francs le quintal de 100 kilos. Les dattes qui arrivent à Fès en novembre au moment de la récolte sont expédiées en Angleterre, en Espagne et en France. Il s'en exportait jadis pour plus de 200000 francs, mais ce chiffre s'est réduit parce que maintenant les dattes du TaÊilelt sont acheminées directement vers l'Europe par Colomb Béchar, L'Espagne, l'Italie et Hambourg achetaient bon nombre de peaux de bœuf et de chèvre, envoyées par ballots, séchées et salées. La France aussi faisait quelques achats ; ceux-ci, depuis la guerre, ont augmenté considérablement et dans des conditions de prix avantageuses, puisque les peaux de bœuf se sont payées de 3o à 82 douros le quentar de 5o kilos
environ. Quant aux laines, l'exportation a subi également dans ces deux dernières années une hausse importante. Jusqu'en 1860 le Maroc exportait 6 millions de kilos, chiffre ramené graduellement à 4 millions par suite de la diminution du troupeau marocain à mesure qu'une plus grande étendue de terres étaient cultivées et à cause de l'autorisation accordée d'introduire des moutons en Algérie par la frontière de terre. En ce qui concerne la ville de Fès, l'exportation était presque nulle avant la crise européenne, la production régionale étant généralement absorbée par l'industrie locale. Mais les prix, particulièrement élevés en France, ont amené les commerçants fasis à diriger sur ce pays une bonne partie des laines brutes de la région. Celles-ci, qui variaient entre 100 et no francs le quintal, étaient montées en juin 191 5 à i36 francs, tandis que les laines lavées, de qualité moyenne, atteignaient le prix de 3oo francs.
Cet état de choses n'a pas été sans causer une grave perturbation dans l'industrie des vêtements, si prospère à Fès, et empêcha d'envoyer en aussi grande quantité les burnous, haïks en laine, laine et soie, coton, djellabas en laine, tissés ici et expédiés dans les différents pays de l'Afrique du Nord. D'ailleurs, le chiffre de ces exportations tend aussi à baisser, d'année en année, à mesure que ces pays perfectionnent et augmentent leur propre fabrication; mais foulards, ceintures et cordonnets en soie venant de Fès restent toujours très recherchés.
iOO "^ CHAPITRE V
Ces ventes considérables à la France ont affecté encore une autre industrie, de beaucoup la plus importante, pour ses nombreux débouchés à l'étranger, celle des babouches, des belghas. L'exportation croissante des peaux et des cuirs avait nécessairement renchéri le prix du cuir et beaucoup d'artisans avaient dû cesser leur travail. D'autre part, les commerçants fasis avaient eu de sérieuses difficultés au début de la guerre pour le payement des créances qu'ils possédaient en Egypte ainsi que des traites tirées à leur profit par les maisons d'Egypte sur des maisons allemandes de Londres, et cette situation qui fut, du reste, rapidement assainie, arrêta pendant quelque temps l'expédition des babouches vers l'Egypte. Or, c'est avec ce pays que se fait l'échange le plus important, les deux tiers environ des exportations qui se montent au total de i million et quart de francs ; l'autre tiers va au Sénégal et au Soudan. Il s'en écoule aussi une certaine quantité dans la zone espagnole, à Melilla et en Algérie. C'est vers ces trois pays, Egypte, Sénégal et Soudan, que s'expédient également les volumineux sacs en cuir, brodés de blanc ou de couleurs vives, les chkaraSy bagage indispensable de l'indigène oii il engouffre pêle-mêle son argent, ses cigarettes et les objets les plus disparates.
Quant aux belles faïences multicolores qui ont fait la renommée de Fès, aux précieux ustensiles en cuivre, si gracieux de formes, si délicatement ciselés, plateaux, bassins, aiguières, bouilloires et brûle-parfums,
ils sont vendus dans les diverses villes du Maroc et ne franchissent guère les frontières , sauf de rares échantillons, emportés par la curiosité d'un amateur ou la (( souveniromanie » de quelques touristes.