‹ Au Maroc; Fes, la capitale du NordChapitre 13 sur 27 · CA · texte numérisé non relu

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CHAPIJRE VI

Coiitutîies commerciales

Coutumes locales des commerçants. — Mode de vente. — Mode de règlement. — Crédit. — Banques. — Change. — Conditionnement des marchandises. — Moyens de transport. — Port de Kénitra. — Centre indigène. — Chemin de fer Tanger-Fès. — Chemin de fer Fès-Taza-Oran.

Commerçants avisés et généralement heureux dans leurs entreprises, soucieux de la respectabilité conférée par le négoce très en honneur parmi eux, les Fasis restent profondément traditionalistes, très attachés à leurs coutumes qu'ils jugent bonnes et qu'ils ne désirent pas changer. Beaucoup, cependant, ont voyagé en Algérie, en Egypte, en Asie Mineure et certains ont même fait des séjours prolongés dans les grands ports de l'Europe, Marseille et Liverpool, à Londres et à Paris, dans d'importantes cités industrielles, Manchester et Lyon. Mais leur mentalité ne s'est pas transformée pour cela, ils ont transporté partout leurs goûts et leur conception des choses ne s'est pas modifiée. D'ailleurs observateurs vigilants des

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mœurs de leur clientèle, ils se rendent parfaitement compte de ses besoins et savent que la population fasi, plus que toute autre, est hostile à l'introduction brutale de modes qui ne sont pas les siennes et d'objets nouveaux qui ne répondent pas à ses goûts. Elle tient à ses habitudes et n'aime pas s'en voir imposer d'autres brusquement, accoutumée qu'elle est à juger les articles d'après leur apparence plutôt que par leur qualité, entêtée dans la recherche de certains détails, souvent puérils, parfois même peu esthétiques, qu'elle réclame obstinément.

Les négociants fasis ont, en outre, des coutumes personnelles pour leur mode d'achat et de règlement, ainsi que pour le conditionnement des marchandises. Ils tiennent à ne pas les modifier et le secret de la réussite commerciale des Allemands à Fès fut précisément le respect de ces coutumes.

C'est ainsi qu'ils fournissaient exactement les articles qui plaisaient à la clientèle en reproduisant servilement, même avec leurs défauts, les échantillons que leurs voyageurs ou leurs représentants avaient choisis sur place. Préoccupés de satisfaire les goûts et l'esthétique spéciale, voire l'inesthétique, de leurs acheteurs, ils se laissaient guider uniquement par les exigences du marché. Nos industries ne devraient pas hésiter à suivre cette méthode plutôt que de s'obstiner à imposer leurs marchandises telles qu'elles sont, sans rien vouloir y changer, par certitude de leur supériorité, parfois aussi par aversion de l'effort à faire pour

transformer leur outillage. Or il est certain qu'entre deux articles similaires le choix des indigènes ira toujours vers celui qui, tout en paraissant peu séduisant et peu pratique, leur sera connu, plutôt que vers l'autre, plus solide et plus commode, auquel ils ne seront pas accoutumés. La qaida, cet ensemble de traditions qui forment la coutume, est sacrée pour le Fasi et ce n'est qu'à la longue, petit à petit, qu'on arrivera à lui faire comprendre la supériorité de certains articles, lorsque son goût se sera lui-même modiûé. Les Allemands avaient compris qu'il fallait fabriquer d'après ces préférences des indigènes; les Anglais l'ont compris également en s'ingéniant depuis la guerre à copier les échantillons récoltés sur place et qui jouissaient de la faveur publique. A notre tour, lorsqu'une paix victorieuse nous le permettra, adaptons nos méthodes aux besoins de nos clients marocains afin de prendre sur ce marché intéressant la part qui nous revient. Ne doutons pas que le musée commercial qui vient de se fonder à Fès même, sera un guide des plus utiles pour nos fabricants en leur indiquant d'une part ce qui convient aux indigènes et, d'autre part, en montrant à ceux-ci ce que nous produisons en les laissant choisir les articles susceptibles de leur plaire.

Le retard à payer des commerçants fasis est proverbial et il est de fait qu'il est bien rare que les traites soient payées exactement à leur échéance. Mais, là encore, c'est une coutume plutôt que mauvaise volonté absolue ou impossibilité. Le Fasi paye toujours, mais

à la longue et après avoir été relancé de nombreuses fois. Même les plus riches ne craignent pas de laisser traîner une créance un mois, trois mois jusqu'à neuf mois, qu'il s'agisse d'une somme importante ou d'une somme inûme. Il existe, d'ailleurs, à Fès, une trentaine de maisons extrêmement sérieuses, faisant plusieurs millions d'affaires par an, sans compter une quantité appréciable de négociants, parfaitement solvables, possédant un certain capital et réalisant des bénéfices intéressants. Mais très nombreux aussi sont les petits commerçants qui ne vivent que de crédit et n'ont comme capital que le stock de marchandises en magasin, surtout depuis la venue des Allemands, grâce à leurs avances et à leurs grandes facilités de payement.

Les faillites, toutefois, sont extrêmement rares, et le failli, moufalLess , est, ici, très méprisé. Le cadi constate son insolvabilité et sa banqueroute et lui remet, en témoignage, un écrit afin de le mettre à l'abri des poursuites de ses créanciers, mais à la condition qu'il ne possède plus que des vêtements usagés. Il lui serait, d'ailleurs, difficile d'obtenir à nouveau du crédit, car les créanciers lésés s'empressent de proclamer, par toute la ville, sa déchéance.

Les différends commerciaux sont réglés par une sorte de tribunal de commerce, Vorf iojar, c'est-à-dire la coutume des commerçants, composé de huit commerçants présentés par leurs pairs et désignés par le pacha. Lorsqu'un débiteur est condamné, il doit s'exé--

Un Fasi important sur sa mule.

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cuter immédiatement, s'il ne veut pas être mis en prison. En cas de contestation entre vendeur et acheteur, ou entre associés, ce sont des experts, également des commerçants, qui sont chargés d'estimer la valeur de la marchandise.

Les gros négociants qui ont des représentants marocains à Manchester et à Marseille, font toujours leur règlement par compte courant. Les musulmans, du reste, ne s'adressent jamais directement de Fès aux fabriques qu'ils ignorent le plus souvent et avec lesquelles ils trouvent des difficultés à correspondre à cause de la langue qu'ils ne connaissent pas. Aussi, est-ce généralement avec des maisons de commission ou des représentants de commerce que travaillent la majorité des négociants de Fès, et c'est ainsi que les Allemands ont pu s'attirer de nombreux clients en leur accordant des délais très longs pour le payement. Ils acceptaient des acomptes de loin en loin et admettaient fort bien qu'une marchandise payable à quatre mois ne soit réglée que quatre, six ou douze mois après l'échéance, et sans intérêts de retard. Le plus souvent du reste ils ne prolongeaient leurs traites qu'en vendant d'autres articles et ils établissaient leurs prix de vente en tenant compte de ces conditions spéciales.

Les maisons françaises, au contraire, exigent le payement d'avance ou contre connaissement, au comptant avec 2 ou 3 p. loo d'escompte, ou à quatre-vingt dix jours par traite payable à l'échéance fixée. A titre

exceptionnel, elles acceptent de proroger l'échéance mais avec des intérêts. Il est certain que les fabricants et commerçants français se prêteront difficilement aux fantaisies des Allemands. Cçux-ci pouvaient se les permettre à cause de leur système bancaire particulier, peut-être aussi avaient-ils intérêt à les commettre en dépit des déficits qu'on fut à même de constater à maintes reprises et qui étaient compensés par le gouvernement allemand pour la besogne politique cachée sous une grande activité commerciale, ou, par la certitude de se rattraper plus tard quand ils posséderaient en propre tout le marché marocain.

Or, il reste à prouver si l'habitude des payements à longue échéance a été accréditée parles Allemands ou bien si ceux-ci n'ont fait que se plier aux exigences de leurs clients fasis. Il est certain que le Marocain, par tempérament, par nonchalance, est mauvais payeur, mais il est un fait également que la majorité des négociants sérieux payent régulièrement et y trouvent leur intérêt, tandis que ce sont surtout les petits commerçants sans surface, travaillant à crédit, qui se sont laissé séduire par les conditions des maisons allemandes désireuses à tout prix d'accaparer la clientèle. Il y a donc tout avantage, une fois que la paix facilitera la reprise des affaires, à ne pas continuer ces errements qui, par leur exagération même, sont aussi néfastes aux acheteurs qu'aux vendeurs. Les affaires s'assainiraient d'autant et le crédit que mérite le pays s'en trouverait relevé. Toutefois, vu les conditions

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économiques existantes, il faudrait obtenir de la part des maisons un peu plus de latitude et il serait à souhaiter qu'on admît un terme moyen de payement, à quatre mois par exemple, auquel on se tiendrait rigoureusement de part et d'autre.

La presque totalité des payements pour l'Angleterre et la France se fait en mandats-poste ou par chèques sur Paris. Les Fasis, en négociants habiles, n'avaient pas attendu ces facilités pour user avec une très grande adresse des procédés commerciaux les plus modernes en fait de versement. Jadis, jusqu'en 1910, alors que, dans la ville fermée au monde extérieur, il ne se trouvait ni banque ni intermédiaire, ils négociaient entre eux des chèques ou des traites sur Londres et Paris, pour des sommes souvent fort élevées. Peut-être sont-ce ces habitudes qui expliquent l'absence des banques à Fès malgré l'importance des transactions commerciales. De fait les deux seuls établissements existants, le Crédit Foncier et Agricole d'Algérie et de Tunisie et la Banque Algéro-Tunisienne, suffisent. Leur rôle d'ailleurs se borne à recevoir des dépôts et à faire un peu d'escompte commercial. Le Crédit Foncier, en particulier, fait des avances aux entrepreneurs sur délégation des mandats qui leur sont dus par les administrations publiques. Quant à la Banque Algérp-Tunisienne, elle a un rôle spécial bien déterminé. Elle fut ouverte en juin 191 5 dans le but de favoriser la diffusion de la monnaie française, d'acclimater auprès des indigènes le billet de banque de

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rAIgélie el de suppléer en quelque sorte à rabsence de la Banque d'État qui, chose étrange dans une ville de cent mille habitants, n'a qu'un simple correspondant, négociant israélite, qui d'ailleurs n'aime pas recevoir les billets de sa Banque à cause du peu de faveur dont ils jouissent auprès du public. Elle cherche à centraliser toute la monnaie française, se montre très accueillante aux indigènes, fait leur correspondance et leur accorde les plus grandes facilités pour l'envoi de fonds en France, en Algérie, Tunisie et Maroc. Elle prend, comme à la poste, i5 centimes p. I 000 francs pour le Maroc, l'Algérie et la Tunisie, I fr. 25 p. I 000 pour la France, mais avec la faculté d'expédier de grosses sommes d'une seule fois, même par télégramme, tandis qu'à la poste le maximum est de I 000 francs par mandat.

Les banques d'ailleurs ne pourraient pas donner une , grande extension à leurs opérations d'escompte étant donné que la Banque d'État du Maroc n'est pas une banque de réescompte, comme elle devrait l'être dans l'intérêt du commerce. Aussi jusqu'à présent n'ont-elles guère vécu que d'opérations de change, suivant en cela l'exemple donné par la Banque d'État elle-même. Du fait de sa situation exceptionnelle créée par l'acte d'Algésiras, celle-ci, en effet, a le monopole des recettes des douanes et des recettes des caisses publiques du Protectorat, de sorte qu'elle a toujours entre ses mains la plus grande partie de la monnaie argent hassani et peut à sa guise faire baisser ou monter le cours. En

outre des nombreux inconvénients que présentent dans les échanges les billets hassani dont elle a le privilège d'émission, ceux-ci sont particulièrement gênants à Fès puisqu'ils ne sont payables qu'au siège de la banque à Tanger et au guichet de ses agences au Maroc. Or, elle n'en a pas ici.

Il est donc désirable de voir aboutir les efforts de la Banque Algéro-Tunisienne en ce qui concerne la diffusion de la monnaie française, en progression constante d'ailleurs. Les commerçants du Mellah acceptent avec peu d'empressement la monnaie hassani dont l'instabilité du change complique leurs relations avec le public, et toutes leurs marchandises sont tarifées en francs. Les commerçants de la Médina, naturellement, évaluent toujours les leurs en monnaie hassani, mais ils acceptent indifféremment le franc ou le hassani, même dans la vente au détail, pour laquelle ils ne se préoccupent pas du cours et calculent généralement au taux fixe de I25. Pour la vente en gros et demi-gros par contre, ils tiennent compte rigoureusement du change qui varie, selon les époques, de 124 à i3o et jusqu'à i37 et 140. Aussi ces variations incitentelles beaucoup de Fasis à se livrer à leur péché mignon, la spéculation. Nombreuses sont les maisons de commerce qui spéculent sur le change du hassani, d'après le cours des villes du littoral, Tanger, Casablanca et Rabat, et souvent cette spéculation est la simple cause du retard de leurs payements. Les Européens aussi, même des particuliers, ne se font pas

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faute de profiter de ces fluctuations, et la Banque d'État elle-même, ne voyant que son intérêt, les provoque volontiers au lieu de chercher à stabiliser le change. Aussi* est-il difficile d'entrevoir un changement dans ces pratiques, fort désirable pourtant dans l'intérêt des relations commerciales, et si la suppression de la monnaie hassani est chose à souhaiter, il faut bien se rendre compte de la grosse difficulté à réaliser cette opération pour laquelle il faudrait retirer de la circulation plus de 70 millions de pièces.

De toute façon la création d'une banque de réescompte s'impose pour permettre aux banques françaises des opérations de plus grande envergure, et il y aurait intérêt à suivre l'exemple des Anglais qui font de gros efforts pour s'implanter sur le marché marocain en envoyant une mission commerciale, en créant à Tanger une banque de crédit commercial et une Chambre de Commerce à laquelle s'est jointe la Chambre de Commerce Britannique de Fès, organisée sous les auspices de leur consul, homme avisé, au courant du mouvement économique, et qui, à l'encontre de trop de ses collègues français, ne considère pas une besogne d'ordre., commercial comme une déchéance.

Jusqu'à présent les efforts des Français à Fès se sont exercés en sens divers selon le tempérament de chacun et quelques mécomptes, assez légers du reste, se sont produits par ignorance des bons moyens à em-

ployer. 11 semble, maintenant, qu'un organisme de centralisation et de coordination mériterait d'être étudié; mais une machine aussi compliquée et aussi complexe qu'une Chambre de Commerce, réclamant des compétences diverses qu'il n'est pas toujours facile de réunir, doit être écartée, pour le moment du moins. En attendant, il conviendrait de constituer un Comité d'Études Economiques, comme il en existe déjà dans la plupart des villes de la côte, composé de commerçants et d'industriels, chargé d'étudier les desiderata de la population au point de vue affaires et de soumettre des vœux à l'autorité administrative qui verrait ainsi facilitée sa tâche si ardue et si délicate. Des agenis locaux bien placés à Fès, par leur honorabilité et leur acdvité, peuvent faire beaucoup pour l'introduction d'articles français sur le marché ; ils méritent d'être soutenus et encouragés.

Un autre point sur lequel on ne saurait trop insister, c'est le conditionnement et l'emballage des marchandises pour lesquels les Marocains sont très exigeants, même maniaques sur certains points. C'est ainsi que les sucres raffinés doivent peser de i kg. 800 à 2 kilos le pain. Celui-ci doit être recouvert de papier bleu avec ujie étiquette ovale de couleur rouge placée au tiers inférieur et ficelé dans le sens de la longueur. Il faut qu'il y ait quarante-deux pains par sac avec de la paille ; le sac est cousu et porte extérieurement en noir la marque spéciale du client, habituellement une clef grossière avec un nombre de dents plus

OU moins grand accompagnée des initiales de l'acheteur.

Les fers laminés ronds, de 6 à lo millimètres, viennent en barres de 4 mètres ployées en deux, ou en barres de 2 mètres réunies en bottes de 5o kilos. Les fers plats de Suède de 80 X l5 sont coupés à i m. 5o de long. Les aciers carrés de 6 à 12 millimètres, coupés à 80 centimètres de long, sont placés dans des caisses de 5o kilos. Les tôles d'acier et de cuivre de 2 m. X I ni. sont pliées en quatre. Les fers-blancs sont découpés en rectangles de 5o X 3o centimètres environ et mis dans des caisses contenant cent douze de ces feuilles. Les thés verts viennent en caisses carrées en bois revêtues à l'intérieur d'un papier de plomb, clouées et recouvertes d'une natte protégée elle-même par du papier d'emballage. Certains thés de première qualité sont logés dans deux caisses s'emboîtant.

Si certaines de ces exigences sont simplement consacrées par la qaida^ comme le poids des pains de sucre, leur papier bleu, l'emballage des paquets de bougie, la longueur spéciale des pièces de drap, d'autres, poids et dimensions, répondent aux nécessités du transport. Celui-ci en effet se fait à dos de mulets ou de chameaux depuis Tanger et Larache qui, jusqu'à la guerre, étaient les deux ports alimentant le commerce deFès. Les soieries débarquées à Tanger gagnaient Fès à dos de mulets; les poteries, coussins brodés, couvertures de laine, tissus confectionnés,

plateaux de cuivre provenant de Fès empruntaient également cette route, ainsi que les belghas qui s'exportaient par ce port sur Gibraltar, Marseille et Bordeaux pour gagner l'Egypte et le Sénégal. Le pétrole, les sucres, fers, cotonnades, bougies, draps, venaient à dos de chameaux de Larache, considéré déjà par Philippe II comme « le réel port de Fès, la capitale moghrébine, et, à ce titre, comme le point le plus important de la côte ».

Bien que Rabat fût plus rapproché, ces deux ports lui avaient été préférés à cause de sa mauvaise disposition l'empêchant de recevoir des bateaux de fort tonnage et du danger présenté par la barre toujours houleuse du Bou Regreg. En outre, l'insécurité des pistes reliant Fès à Salé-Rabat, soit par Meknès et les Zemmour, soit par les Béni Hassen, avait habitué les caravanes à se servir plutôt des pistes de Tanger et de Larache, de Larache surtout, en raison de la moindre distance et de la situation troublée de la partie djebala en zone espagnole qui rendait le voyage vers Tanger difficile et parfois périlleux. Aussi, pendant les périodes où les communications étaient interrompues dans la zone espagnole, de grosses expéditions de marchandises provenant de Meknès et de Fès se faisaient de Larache à Tanger au cabotage.

De Tanger à Fès la distance est de 3oo kilomètres environ et de Larache à Fès elle est de 210. Quant au prix de transport, il varie forcément selon les époques. Pendant la saison pluvieuse les pistes deviennent

souvent impraticables et la crue des fleuves, avant l'installation des bacs, obligeait parfois les chameliers ou muletiers à des séjours prolongés sur l'une ou l'autre rive. De Tanger à Fès le prix moyen du transport par mulets variait entre 20 et 24 douros la charge de 160 kilos. De Larache les transports se faisaient par chameaux et coûtaient de 14 à 22 douros la charge de 25o kilos.

Mais, depuis la guerre, on s'est préoccupé d'attirer le plus possible les marchandises destinées à Meknès et à Fès dans un port fonctionnant sous l'égide de l'administration française, et de sérieux efforts ont été faits, en particulier par les Services Municipaux de Fès, pour diriger sur notre port de Mehédya-Kénitra, ouvert au commerce international par le Protectorat, tout le trafic accaparé par Tanger et Larache. Placé sur le Sebou, le plus grand fleuve du Maroc, à 14 kilomètres de Méhédya à l'embouchure, ce port présente un excellent mouillage avec des quais bien aménagés, d'un accès facile, car la barre est relativement peu dangereuse. D'ailleurs de grands travaux sont déjà entrepris à Méhédya et à Kénitra et, avec une dépense de 25 à 3o millions, on pourra créer un port absolument sûr, accessible par tous les temps à des bateaux de 4000 tonnes. Une fois construit, il suffira de le maintenir en état par des dr-agages permanents, ainsi que cela se pratique dans de nombreux ports, à Tunis par exemple.

L'administration paraît, du reste, résolue à doter le

port de Kénitra de l'outillage nécessaire au trafic qu'on peut espérer s'y voir développer rapidement*. En 1914, le mouvement n'était que de 3 millions de francs à peine, en 191 5 il atteignait le chiffre de 25 millions, y compris naturellement les marchandises de la guerre. Un appel pressant a été fait aux commerçants de France et aux transitaires de Tanger de diriger sur Kénitra les diverses marchandises destinées à Meknès et à Fès. Il semble qu'il ait été entendu et il le sera de plus en plus, à mesure que les conditions du port s'amélioreront. Les compagnies de navigation également font un effort pour envoyer plus régulièrement des bateaux à Kénitra de Marseille et de Bordeaux et établir des frets satisfaisants capables de concurrencer ceux de Larache. Il serait même à souhaiter qu'il s'établît une ligne directe de Rouen à Kénitra, pour les régions du nord de la France.

En janvier 1916, les chiffres du port de Kénitra étaient les suivants : importations, valeur 1 72 800 francs, tonnage 796 tonnes ; exportations, valeur 140000 francs, tonnage 83 tonnes. En janvier 191 7, malgré l'entrave apportée à la navigation par la guerre sous-marine, la valeur des importations atteignait le chiffre de

I. Le 14 janvier 1917, un daliir a approuvé la convention passée entre le Directeur Général des Travaux Publics de l'Empire Chériffien et un groupe de trois importantes sociétés françaises, agissant conjointement et solidairement, pour la concession des ports de Méhédya; Kénitra et Rabat-Salé.

2 2IO000 francs, dont : 70000 en matières animales, I 700000 pour les matières minérales et les objets manufacturés. Les sucres importés entraient pour 21 3490 francs, la farine et la houille pour 627 800 francs. Le tonnage global était de 41 10 tonnes dont 490 à l'exportation.

En vue d'augmenter l'acheminement des marchandises sur Fès par Kénitra, les Services Municipaux de Fès prirent l'an dernier la très heureuse initiative de créer dans ce port un centre indigène. Un certain nombre déjà de commerçants musulmans fasis, la plupart groupés en association, et des israélites ont profité des facilités accordées pour s'y installe! et construire de petits magasins sur le terrain de 70000 m. carrés mis à leur disposition. Il est décidé qu'un appontement sera aménagé en face du groupement indigène et un bureau de douane établi dans la ville musulmane ainsi qu'une succursale de banque pour faciliter les affaires avec l'Europe. Aucun débit de boissons alcooliques ne peut être ouvert et la location de magasins ou d'habitations n'est permise qu'à des musulmans ou des israélites marocains. Un délai de deux ans est accordé pour l'édification sur les lots achetés de constructions en matériaux durables qu'il ' est défendu ensuite d'aliéner volontairement, tout ou partie, pendant une période de cinq années.

Les droits de hafer avaient été suspendus pendant un an pour encourager les chameliers à prendre le

chemin de KcriiLra auquel ils soûl habitués rnainlenant et qu'ils suivent de préférence à la piste de Larache presque complètement abandonnée. La distance n'est que de i8o kilomètres qu'ils couvrent en cinq jours et les prix de transport sont de i5o à 200 francs environ. Quand la route carrossable déjà existante entre Fès et Meknès sera prolongée jusqu'à Kénitra on peut escompter l'organisation de transports automobiles. En attendant, le chemin de fer militaire a accordé aux civils le transport de leurs marchandises dans une certaine limite, forcément très restreinte vu son peu de matériel absorbé presque en entier par les nécessités militaires. Le tarif provisoirement fixé est de o fr. 5o la tonne kilométrique, soit io5 francs de Kénitra à Fès. C'est cher sans doute, mais on ne doit pas oublier que ce chemin de fer est purement militaire et qu'on a voulu simplement aider dans une mesure possible les commerçants de l'intérieur. C'est déjà une amélioration sensible en comparaison des anciens prix des chameliers, lorsqu'en hiver il fallait payer jusqu'à 5oo et 600 francs la tonne de Larache à Fès.

Il faut attendre, pour obtenir de meilleures conditions, la construction du chemin de fer commercial à voie large qui reliera Rabat-Salé à Meknès et Fès par un tronçon de 75 kilomètres s'amorçant à Sidi- Kassem (Petitjean) sur la ligne Tanger-Fès. Le tracé en est déjà entièrement fait et on peut espérer le commencement prochain des travaux. Il donnera

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alors à Kénitra toute l'importance qu'il mérite, car il est réellement le port de Fès et de son hinterland et il le restera en dépit même du Tanger- Fès.

Car c'est une erreur de considérer Fès comme l'hinterland de Tanger qui n'en a pas à propement parler. L'hinterland de deuxième zone se trouve en territoire soumis à l'influence espagnole et les Espagnols n'ont aucune raison pour favoriser Tanger au détriment de leurs propres ports : Larache sur l'Océan, Ceuta et d'autres points sur la Méditerranée. Quant à l'arrière pays, il est français et les Français créent précisément le port de Kénitra pour se libérer définitivement et enlever aux ports étrangers de Tanger et de Larache le traâc sur lequel ces derniers pouvaient compter si le Maroc français ne s'outillait pas. Le Tanger-Fès répond donc surtout à un engagement diplomatique pris à un moment où on ne prévoyait pas le développement si rapide du Maroc placé sous notre protectorat, marchant de pair avec la création de routes et de chemins de fer. Mais si ce trajet Tanger-Fès n'est pas accessible aux marchandises destinées à l'intérieur à cause du fret terrestre sensiblement supérieur à celui de la voie ferrée Kénitra-Fès, il sera par contre merveilleusement approprié aux exigences des voyageurs venant au Maroc qui trouveront plus de commodité à débarquer à Tanger, oii le pittoresque du site et le confort des hôtels seront un agrément de plus, sans compter une appréciable économie de

temps. Tanger qui est déjà un lieu de plaisance pour Id douceur de son climat et son charme particulier, peut devenir un port charbonnier de première importance et un port de transit de passagers, mais il ne semble pas appelé à être un port considérable de transit de marchandises.

Il en est de même pour Oran que certains proclament volontiers le port futur du Maroc Septentrional lorsque la voie ferrée, qui arrive déjà à Taza, reliera cette ville avec Fès. La distance est beaucoup trop grande. Sans doute y aura-t-il avantage pour quelques marchandises de très grande valeur à emprunter cette voie pour profiter du tarif réduit de droits de douane en vigueur sur la frontière algéromarocaine, comme c'est le cas actuellement pour les soies grèges venant de Marseille. Mais pour les autres marchandises importées qui, presque toutes, ont peu de valeur sous un poids élevé, sucre, bougies, fers, draps, cotonnades, l'avantage est nettement du côté de l'Océan. D'ailleurs on doit prévoir dans un avenir très prochain le remaniement de ces droits dans le sens de l'unification pour toutes les frontières du Maroc. Oran restera le port de transit du Maroc Oriental, il ne peut pas prétendre à devenir celui de Fès.

La dépendance commerciale et économique du Maroc vis-à-vis de l'Algérie est un leurre à cause du prix des transports par chemin de fer. Quant aux exportations de Fès sur l'Egypte, elles auront tou-

jours intérêt à se faire par l'Océan, par Tanger de préférence où font escale tous les grands bateaux anglais, allemands, néerlandais, se dirigeant vers les Indes.

Taza se trouve sur la ligne de partage des eaux, on doit ajouter des marchandises, car un double courant pourra s'établir aisément de Taza sur Fès et l'Océan et de Taza vers la Méditerranée, surtout lorsque le commerce sera alimenté par les produits miniers qu'il est permis de prévoir. Mais longtemps encore l'intérêt du Fès-Taza sera surtout stratégique, pour assurer la liaison permanente entre la capitale du Maroc Septentrional et l'Algérie.

Par contre ce sera la ligne idéale pour les passagers pressés de se rendre dans la grande colonie voisine ou pour les voyageurs amateurs de beauté et de pittoresque. Peut-on rêver pour les touristes tournée plus intéressante dans des conditions aussi faciles que le circuit par Tanger, l'mdolente cité mauresque reflétant la blancheur de ses palais et de ses villas dans l'azur des paisibles ondes méditerranéennes, Meknès, le Versailles marocain, la ville aux jardins féeriques du grand Sultan Moulay Ismaël, Fès, la capitale, la cité sainte de Moulay Idris, avec ses rues pleines d'ombre et de mystère, ses souqs grouillants de monde, tout le charme et le pittoresque de la vie arabe conservée dans toute son intégrité, puis la vallée superbe de l'Innaouen, bordée parles sauvages montagnes des Ghiata, Taza avec ses remparts formi-

dables, juchée sur son roc solitaire, Tlemcen avec ses précieuses mosquées au milieu d'un cercle de verdure, et enfin Oran, où s'agite sur les quais, toute une foule cosmopolite au visage bronzé et au verbe sonore.

Industrie

Corporations. — Industries de l'alimentation. — Minoterie.

Oliveries.

Sa situation géographique ainsi que les eaux abondantes et constantes qui l'arrosent avaient fait très vite de la ville de Fès un centre industriel important, où la protection avisée de ses souverains attira de toutes parts de nombreux et habiles artisans. A ces avantages naturels vint s'ajouter son prestige de capitale du Maroc du Nord et elle centralisa rapidement la productiondes objets manufacturés. De réels artistes, aidés par une main-d'œuvre patiente et soigneuse, acquirent à l'industrie fasi une réputation de uni et de bon goût qui répandit à travers tous les pays arabes de l'Afrique du Nord, jusqu'au Sénégal, haiks, djellabas, babouches, ceintures et cordons en soie, faïences et objets en cuivre. Grâce à cette renommée et aussi à son isolement relatif au cœur du Maroc du Nord, à son éloignement des côtes, Fès a pu lutter mieux que

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d'autres villes marocaines contre l'invasion des articles d'importation bon marché et a réussi à conserver à peu près intactes toutes ses anciennes industries.

Celles-ci, d'ailleurs, restent immuables, tellesqu'elles furent de tout temps. Les mêmes métiers sont exercés par des artisans qui se transmettent de père en fils leur art et leurs procédés, souvent très ingénieux bien que fort primitifs. L'instinct et l'atavisme étant leurs seuls moteurs, ils se contentent de deux ou trois types dans chaque catégorie qu'ils refont constamment depuis des siècles sans que leur amour-propre ou un secret génie les pousse à en chercher d'autres. Tristes, monotones, travaillant avec une mélancolique impassibilité, ils ne semblent pas connaître la joie de créer, de façonner une œuvre, qui est du reste le plus souvent jolie et intéressante. Ils restent murés dans des formes séculaires, figés dans les habitudes ancestrales déterminées par des influences religieuses et sociales, perpétuées à travers les âges, comme l'archaïque système des corporations qui les régit encore sous le contrôle du mohtaseh ou prévôt des marchands.

Ce fonctionnaire est chargé de surveiller les corporations ouvrières et les marchés, de fixer le sâr ou cours des marchandises, pain, viande, poisson, raisins, huile, beurre, beignets, charbon. Il doit, en outre, exercer une surveillance quotidienne sur les fours des boulangers et contrôler la qualité des comestibles, viande et farine. Les infractions sont punies par la bastonnade qui se donne à l'aide d'une corde appelée

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falaka dont on n'use actuellement que très rarement. Il en était de même au début du seizième siècle où Léon l'Africain nommé le mohtaseb « chef des consuls, qui tient ordinairement douze sergents en sa maison, qui l'accompagnent quand il va par la cité essayant le poids des bouchers avec ce qu'ils vendent, puis vient visiter le pain et s'il ne le trouve pesant son poids, le fait briser en pièces, faisant donner aux boulangers des coups de poing si démesurés sur la nuque du col qu'on le laisse tout martyr et enflé ».

Il se prononce dans les contestations entre ouvriers et patrons, entre acheteurs et vendeurs, qui sont por tées devant sa juridiction. C'est lui qui nomme définitivement les amin des différentes corporations. Chaque corps de métier, en effet, est groupé en corporation, h'enta, avec ses droits et ses devoirs stricts, avec ses chefs, amin, choisis parmi ses membres, élus par son conseil, jemaâ, et présentés par celui-ci à l'approbation du mohtaseb. L'amin est généralement un homme déjà âgé, connaissant bien son métier, impartial et perspicace car, chargé de percevoir les taxes qui incombent à son groupe, il doit les répartir entre chacun selon sa fortune. De plus, il est juge dans les conflits qui s'élèvent soit entre ouvriers de la corporation, soit entre patrons, entre ouvriers et patrons ou entre clients et patrons. Toutefois, ce sont des experts spéciaux, les moualin el ma, qui décident pour les querelles concernant la répartition des eaux et les chioukh en iiedhar qui interviennent dans les bornages de terrains.

La liberté du travail est absolue et les règlements relatifs à la technique du métier ne sont que traditionnels. Le maître ouvrier, le mâllejn, travaille dans son atelier, assisté d'un ou de plusieurs ouvriers, canâ, et de quelques apprentis, metallem, qui peuvent commencer à l'âge de F.ept ou huit ans, dès qu'ils sortent de l'école coranique. Naturellement chaque corporation a des règles et et des coutumes spéciales dont les Fasis sont très jaloux. C'est ainsi que, d'après un usage ancien, les membres des corporations des baqqala, marchands de corps gras, et des fahhaina, marchands de charbon, sont solidairement responsables les uns des autres et aucun individu ne peut être admis dans l'une de ces corporations sans l'assentiment de ses membres.

Il n'existe pas moins de cent vingt corporations comprenant des commerçants, des agriculteurs, des artisans et des ouvriers de toutes sortes jusque pour les métiers les plus infimes, tels que marchands de fèves grillées, rôtisseurs de têtes de mouton, hacheurs de viande. Il n'est pas jusqu'aux portefaix qui se divisent en plusieurs corporations distinctes suivant les marchandises qu'ils transportent, blé, orge, charbon, matières grasses, viande ou objets divers, pour lesquelles ils servent souvent de courtiers. D'ailleurs ces groupements sont encore facilités par la commune origine des gens s'adonnant à telle ou telle profession. Car si les Fasis se réservent avec un soin jaloux les métiers les plus délicats, par contre les épiciers

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viennent généralement du Sous, les maçons du Figuig, les savetiers du Taûlelt, les portefaix de la région de la Moulouya.

Une des corporations les plus importantes et par son nombre et par le rôle qu'elle joue dans la vie quotidienne de la capitale est celle des meuniers. Deux cent vingt et un moulins sont disséminés à travers la ville au-dessus des différentes dérivations de l'Oued Fès qui leur fournit la force motrice nécessaire. Ils sont construits sur le même modèle et sont extrêmement primitifs. Une roue en bois, naoura, actionne une meule en grès, reKa^ qui tourne sur une autre meule fixe, entre lesquelles le grain est amené par un vaste entonnoir en bois ou en sparterie suspendu au plafond. Ensuite avec des tamis de différentes grosseurs on sépare la farine de la semoule et du son, puis on repasse entre les meules les gruaux un certain nombre de fois pour bien les réduire en farine en les blutant à chaque opération. La qualité de cette farine, malgré l'excellence du blé dur de Fès, est généralement inférieure parce que le tamisage est toujours insuffisant. Le lavage du blé est tout à fait rudimentaire; on le place dans de grandes corbeilles en palmier nain tressé qu'on trempe dans une cuve en maçonnerie préparée à cet effet ou plus simplement dans une dérivation de l'Oued et là, malgré la défense faite à maintes reprises, on le piétine et le remue afin d'en chasser les poussières et saletés.

Chaque moulin comporte le plus souvent deux paires

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de ces meules jumelées; quelques-uns, très rares, en ont trois. Les meuniers les plus importants, au nombre de deux, possèdent trois moulins de deux paires chacun. Mais c'est tout à fait l'exception qu'un moulin soit la propriété d'un seul; l'eau, par une disposition spéciale, appartient aux habitants de la ville et en général la construction est bien habous. Il arrive même qu'une partie de l'immeuble est propriété privée et l'autre propriété maghzen ou habous. Le prix de location ûxé par l'administration des biens habous est assez bas, mais par contre à cause des bénéfices que laisse ce taux réduit celle-ci se refuse à faire aucune réparation. L'an dernier un moulin de deux meules a été acheté, matériel et fonds de commerce, 27 fois 100 douros.

Le locataire principal exploite rarement lui-mêm.e et sous-loue à un meunier. Il y a du reste deux catégories de meuniers qui sont le plus souvent associés ou commandités. Les treihia achètent le blé, le moudent et vendent la farine dans des boutiques leur appartenant dont ils rétribuent le tenancier en lui abandonnant un r'tal baqqali (760 grammes) par rehaa de 19 kilos. Les thainia font la mouture à façon; ils reçoivent I mtqal par moud et gardent le son. Aussi tous les jours, c'est par les rues, entre les moulins et le quartier de Sara ou les maisons particulières, un va-et-vient continuel de petits âniers poussant devant eux un ou deux bourriquets trottinant sous le poids d'un immense sac de farine placé en travers sur leur dos ou, au

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retour, juchés sur le bout de la croupe, les pieds croisés sous le ventre de leurs chétives montures qui passent au galop en secouant leurs grosses têtes bourrues.

Le maximum de production d'un moulin est de 40 mouds, mais la moyenne par jour est de i5 mouds. Il arrive même que, lorsque le blé est très cher, certains meuniers ne trouvent pas un bénéfice suffisant entre le prix d'achat et le prix de vente de la farine établi par le mohtaseb et travaillent uniquement pour ne pas fermer leur moulin ainsi que leurs boutiques. Car la majorité achète au fur et à mesure de leurs ' besoins et il n'y en a guère qu'une dizaine qui aient les ressources nécessaires pour faire leurs achats au moment opportun et se préparer des réserves. Les Fasis adorent la spéculation, et, pour les grains, celle-ci présente au Maroc cet avantage de se faire presque à coup sûr. Aussi a-t-on vu certaines années des gens vendre leur maison pour pouvoir acquérir en plus grande quantité de l'orge ou du blé. La hausse, en effet, se produit pour ainsi dire automatiquement, bien qu'avec des bonds plus ou moins importants. Ceux qui peuvent s'approvisionner largement au moment où les prix sont bas et attendre l'époque propice sont certains de réaliser un gain appréciable. Le mouvement 'de hausse se produit chaque année depuis la moisson, généralement en juin et juillet, jusqu'en mars, plus ou moins accentué suivant l'abondance des récoltes. C'est pendant le mois de mars que commencent les

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pluies; s'il ne pleut pas, la hausse continue, s'il pleut beaucoup, au contraire, la baisse se fait sentir immédiatement, car alors les grands caïds de l'intérieur, les gros commerçants fasis ou de simples particuliers prévoyant une belle récolte et des prix moindres s'empressent de jeter sur le marché toutes leurs réserves.

Les procédés primitifs auxquels s'entêtent les meuniers ne permettent qu'un rendement médiocre. Pour une sahfa de 60 mouds de 27 à 28 livres de 760 grammes, on obtient en moyenne 24 quarts (de 19 kilos) de zrif, farine de première qualité, et 26 à 27 quarts de quouachi, remoulage. Deux tiers de zrif et un tiers de quouachi forment le khallas qui est la qualité courante à Fès. Quand le blé est sec, la sahfa fournit environ 2 quintaux et demi de son et 3 quintaux (de 76 kilos) quand il est mouillé. Pour la semoule il est difficile d'évaluer une moyenne, la quantité produite dépendant du degré d'écrasement et de criblage.

Il y aurait lieu, certes, d'améliorer cet outillage qui empêche de fournir de la farine de tout premier choix, d'autant que la plupart des meuniers en bons fasis, indolents, capricieux, insouciants de l'he^ire et des jours, travaillent à leur guise et l'on n'est jamais certain de pouvoir compter sur la livraison de la marchandise à la date convenue. L'industrieux et persévérant créateur à Fès d'une petite fabrique de pâtes alimentaires d'excellente qualité en a fait maintes fois la cruelle expérience en se voyant contraint d'arrêter

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sa fabrication par suite de la nonchalance, ou peutêtre du mauvais vouloir des meuniers à lui livrer en temps utile la semoule qui leur était commandée et dont ils avaient reçu le prix d'avance.

Aussi serait-il intéressant de voir se monter une minoterie moderne bien outillée. Celle-ci, du reste, semblerait appelée à réaliser de beaux bénéfices quand on envisage le prix élevé de la farine rendue à Fès en face des besoins considérables de la troupe et de la population européenne croissant de jour en jour, sans même tenir compte d'une grande partie de la population musulmane qui, par méfiance ou par esprit de routine, préférera pendant longtemps encore recourir à ses primitifs petits moulins. Une société importante est en voie de formation avec le concours de capitaux fasis pour intéresser les gens de Fès à la réussite de cette nouvelle entreprise et il est à souhaiter que, dès la fin de la guerre elle puisse arriver à réaliser ses projets.

La corporation des boulangers n'existe pas ici. L'habitude veut que les Marocains aisés fassent pétrir leur pain dans leur propre maison par les nombreuses négresses qui leur servent d'esclaves et que, dans les ménages pauvres, la femme soit chargée de ce soin. Elle est remplacée par celle des fourniers qui s'occupent, moyennant une faible redevance, de cuire les petites kesra, galettes rondes de pain sans levain, que de jeunes garçons leur portent quotidiennement de chaque maison sur un plateau de bois long et étroit

posé en équilibre sur leur tête et qu'ils viennent reprendre une fois prêtes. Les meuniers se sont réservés quelques fours oii, dans des pièces situées audessus de ceux-ci, ils font préparer par des ouvriers un certain nombre de kesra pour les distribuer aux épiciers de quartier oii les miséreux viennent acheter un pain ou un demi-pain à grignoter avec un peu de kefta, viande hachée et grillée autour d'une tige de fer, ou quelques olives macérées dans de l'huile.

Des familles pauvres cherchent aussi à augmenter leurs médiocres ressources en pétrissant chez elles une ou plusieurs douzaines de kesra qu'elles font cuire au four pour les vendre. Dans certaines rues, dès le crépuscule jusqu'aux premières heures de la nuit, s'alignent, faiblement éclairées par de vieux falots en fer-blanc ajouré ponctuant de reflets d'or ces ombres mystérieuses, de mornes théories de femmes drapées dans leurs voiles douteux, accroupies en une pose immuable près de larges planchettes d'où elles retirent, de dessous une couverture, des pains tout chauds en échange de quelque menue monnaie de bronze.

Une autre industrie qui joue un rôle capital dans l'alimentation de la population fasi est la fabrication de l'huile. La graisse de porc, en effet, est interdite aux musulmans pour des motifs religieux, et le beurre un, par suite de la pauvreté fourragère de la région, est d'un prix trop élevé pour être d'un usage courant à la portée de tous. Aussi l'huile, est-elle, à Fès, le principal apprêt servant à la confection de tous les

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