‹ Au Mexique, 1862:Chapitre 12 sur 46 · LA VE · texte numérisé non relu

LA VE

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Encore quelques tours d'hélice, et le Forfait, tf bon routeur », c'est-à-dire, en langage de marin, tf bon marcheur'», arrive à la hauteur de la ville. Voilà la rade de la Vera Cruz tracée par une ligne circulaire de récifs à fleur d'eau, dont les pointes couronnées d'écume constituent au port une excellente défense; puis, au milieu de la rade, et à une portée de fusil du môle, le fort de Saint- Jean d'Ulloa" qui se dresse là comme une sentinelle avancée; plus loin, la ville avec ses maisons blanches et ses dômes étincelants; et, dans le fond, dominant ce panorama, le pic d'Orizaba, cette montagne de l'Etoile, comme l'appellent les Indiens, dont la cime, éternellement couverte de neige, resplendit à plus de cinq mille cinq cents mètres au-dessus de nous, embrasée par les derniers feux du soleil couchant.

Tout à coup on aperçoit le drapeau mexicain flottant sur la Vera Cruz à côté du drapeau français! Â ce spectacle, une exclamation de profond désespoir s'échappe de toutes les poitrines : u Nous arrivons trop tard, tout est fini! on ne se bat plus ! » Plaintes naturelles ; car, pour l'officier, rêver bataille, c'est rêver gloire, avancement, avenir; et lui parler de paix, quand il est déjà prêt au combat et n'attend que le signal, c'est

' Vaste parallélogramme irrëg^ulier â quatre bastions dont Tun supporte un phare.

faire évanouir tous ses beaux rêves! — Quelle fièvre n'a-t-on pas aussi d'arriver, d'interroger, de savoir!

Le canon du Forfait demande un pilote; mais personne ne répond à Fappel, et comme la nuit menace de surprendre le bâtiment en pleine mer, le commandant continue sa route et va mouiller à Tîle de Sacrificios, — cette lugubre annexe du cimetière de la Vera Cioiz, — distante de la ville d'une petite lieue.

Cependant notre canon a été entendu, car une demi-heure s'est à peine écoulée que M. le capitaine de vaisseau Roze, commandant l'escadre et les troupes de la Vera Cruz, et le consul de France, M. Douazan, accostent le Forfait, C'est par eux que le général de Lorencez apprend la convention de la Soledad .

Avant d'aller plus loin, jetons un rapide coup d'œil sur les événements qui servent de trait d'union entre la nouvelle expédition et celle de l'amiral Jurien de la Gravière, et rappelons en quelques mots les causes de cette guerre qui débutait avec la fièvre jaune et devait se terminer plus tard par la mort de l'empereur Maximilien, fusillé à Queretaro, sur le Cerro Campana.

Deux hommes, Miramon qui s'était fait proclamer président substitut et général en chef de

l'armée mexicaine, et Juares qui s'était déclaré chef intérimaire du gouvernement constitutionnel, se disputaient le pouvoir au Mexique depuis la fin de 1858.Miramon représentait Télément conservateur catholique; Juares était à la tête des libéraux.

Le 22 décembre 1860, Miramon battu par Ortega, lieutenant de Juares, quittait le Mexique; le 28 décembre, Oitega publiait, à Mexico, les lois de réforme édictées à la Vera Cruz par Juares : — tolérance des cultes, abolition des Ordres religieux, nationalisation des biens ecclésiastiques et mariage civil; — et, le 11 janvier 1861, Juares faisait son entrée dans la capitale du Mexique.

Aussitôt maître du pouvoir, le nouveau président prit les mesures les plus violentes dans le but de réduire les bandes conservatrices qui battaient la campagne et de contenir l'élément catholique. Il exila Tarchevéque de Mexico ainsi que plusieurs évêques, força le représentant de l'Espagne à quitter la capitale dans le plus bref délai, et mit à prix la tête des principaux chefs du parti conservateur. Ce parti, d'ailleurs, ne se faisait aucun scrupule de fusiller sommairement tout officier libéral qui lui tombait entre les maius.

A Tanarcbie s'ajoutait la pénurie d'argent ; les caisses étaient vides, la banqueroute imminente, et, pour comble de difficultés, la France, l'Augle-

terre et l'Espagne, lésées dans leurs intérêts et dans ceux de leurs nationaux, pressaient le gouvernement mexicain de s'acquitter envers elles. Ti'Espagne exigeait en outre une réparation pour l'expulsion de son représentant.

Placé dans cette impasse et sentant la nécessité de se créer à tout prix des ressources, Juares eut recours à une mesure extrême : il suspendit provisoirement le payement de la dette publique, — loi du 17 juillet 1861. — La France etl'Anjjleterre réclamèrent le retrait de cette loi ; et ne Payant pas obtenu, elles rompirent les relations diplomatiques le 25 juillet 1861.

Trois mois plus tard, le 31 octobre 1861, ces deux puissances se mettaient d'accord avec l'Espagne pour diriger une action commune contre le Mexique, et elles signaient le traité de Londres. Aux termes de ce traité, elles s'engageaient « à « contraindre le Mexique à exécuter des obligau tions déjà solennellement contractées et à leur u donner des garanties de protection plus effi- « caces pour les personnes et les propriétés de « leurs nationaux >«. Il était bien entendu qu'on exigerait au besoin par les armes ce que la diplomatie serait impuissante à obtenir.

lies exilés mexicains qui avaient passé en Europe n'étaient pas étrangers à cette intervention armée. Pour intéresser au sort du Mexique

les gouveraements anglais, espagnol et français, voire même le gouvernement autrichien, ils avaient déployé auprès d'eux toutes les ressources de leur éloquence, et ils avaient insisté avec habileté sur les traitements odieux dont plusieurs nationaux étrangers avaient été victimes. Mais c'est Tempereur Napoléon III qu'ils avaient principalement fait circonvenir paç Tarchevéque de Mexico et le général Almonte, ancien représentant du Mexique à Paris pendant la présidence de Miramon ; c'est auprès de Sa Majesté qu'ils avaient repris et développé le projet que Santa Anna avait conçu d'une restauration monarchique avec un membre d'une famille régnante d'Europe. La nécessité de créer, au centre de T Amérique,. un empire assez fort pour opposer une digue à l'extension des États-Unis, la gloire de rétablir Tordre, la paix au sein d'un pays jusqu'alors dé--» chiré par les guerres civiles, de régénérer la race latine dans le Nouveau Monde en faisant entrer une nation dans le courant de la civilisation, voilà les arguments qu'on fit valoir auprès de l'Empereur parce qu'on les supposait de nature à le séduire. L'Impératrice elle-même, que les larmes des prélats mexicains et le touchant tableau qu'ils lui firent de la situation de l'Ëghse mexicaine avaient vivement émue, plaida la cause des exilés auprès de Napoléon III, et le duc de Morny leur

kt AZ MEXIQUE.

apporta le poids de sa grande ioflaeoce. C'est soos la protection dn doc de Momr qae s'était placé le banquier Jecker, celai des réclamants français qn^on représentait comme le pins lésé par le gouvernement de Jnares * .

Mais pour T Empereur il y avait trois considé-

' Le général Miramon, ëfaot président de la Répobliqae mexicaine, avait épuisé tous les moyens de battre monnaie, et se trouvait menacé de la banqoeroote, lorsqu'un banquier suisse, Jecker, établi à Mexico, Tint lui offrir un moyen de sortir d'embarras.

iecker proposait une émission de 75 millions de francs en bons remboursables en S ans et portant un intérêt de 6 £;aranti moitié par TÉtat, moitié par la maison de banque Jecker. Le nouveau papier devait servir à racheter les bons de la dette intérieure entièrement discrédités, moyennant une soulte de 25 0/0 en argent, à payer par les détenteurs. Le gouvernement réalisait donc, çrâce à cette soulte, un bénéfice net de 18,750,000 francs qui devait lui permettre de faire £ice aux besoins du moment.

Miramon accepta, et la maison Jecker fiit chargée de rémission; elle recevait les anciens bons ainsi que les 25 0^0 en argent, et avait droit à une commission de 5 0/0 sur la totalité de l'émission.

L'opération paraissait brillante pour le gouvernement mexicain ; elle l'eût été, en effet, si le concessionnaire n'avait fait introduire dans le contrat la condition suivante :

Jecker était autorisé à retenir, par anticipation : i* le montant de sa commission, soit 3,750,000 ; 2* la somme de 11,250,000 francs formant, pour une période de 5 années, la moitié des intérêts à 6 0/0 relatifs à l'émission des 75 millions, dont l'intérêt 6 0/0 était, comme nous l'avons dit, garanti moitié par l'État, moitié par la maison Jecker. De

AU MEXIQUE. kZ

rations qui primaient toutes les autres : obtenir du gouvernement mexicain les satisfactions exigées, contre-balancer l'influence des États- Unis dans TAmérique centrale, et régénérer au Mexique la race latine, afin d'en faire un contresorte que, sur les 18,750,000 francs produits par la soulte, le gouvernement ne devait recevoir que 3,750,000 francs.

En mai 1860, la maison Jecker, sans que rien eût pu faire pressentir rëvénement, se déclara d'elle-même en faillite avec un passif de 25 millions, et Ton trouvait dans ses caisses la somme de 68,391,250 francs en bons nouveaux.

Or, ce passif de 25 millions, dont la plus grande partie provenait de fonds confiés a la maison Jecker par des Français et par des établissements de bienfaisance, n*avait pu être absorbé par la conversion, puisqu'il fut prouvé par les comptes liquidés plus tard que Jecker n'avait remis au gouvernement meiicain, en argent, que la somme de 3,004,640 francs. La vérité est que, au moment de la conversion, la maison Jecker était fortement ébranlée par des spéculations malheureuses au règlement desquelles dut passer cette somme de 25 millions ; le banquier comptait sur les bénéfices de la conversion pour réparer ses pertes. Par suite de la disparition de ces 25 millions, les intérêts français se ti*ouvaient gravement compromis; les nationaux français étaient donc vivement intéressés à l'opération de la conversion.

Quelques mois après, Juares rentrait à Mexico (janvier 1861) et l'un de ses premiers actes fut de déclarer nul le contrat Jecker; les bons émis n'avaient donc plus aucune valeur. C'était pour Jecker la ruine de ses spéculations ; c'était aussi pour ses créanciers la perte de tout espoir de remboursement.

Jecker chercha à agir sur le gouvernement mexicain par une pression étrangère. Il réussit,' en effet, à intéresser à sa cause quelques personnages influents de la cour de France,

poids à réiément aaglo-saxon prépondérant aux États-Unis.

L'Empereur comptait sur l'Espagne et sur F Angleteire pour obtenir les satisfactions dues, — il avait tout au moins sujet de compter sur elles, — mais il n'ignorait pas que la première de ces puissances n'acceptait, en principe, Tidée d'une restauration monarchique, qu'avec un prince de la famille des Bourbons, ou intimement lié avec elle, et que la seconde avait déclaré ne vouloir soutenir aucun candidat. L'espoir que Napoléon III voulut donc conserver, quand même, de rallier à la candidature d'un prince autrichien ses deux alliées, fiit une faute, un malheur.

Aussitôt le traité de Londres signé, les puissances alliées s'étaient hâtées défaire partir pour le Mexique les forces que chacune d'elles s'était engagée à fournir : l'Espagne, 7,000 hommes; France, 3,000 hommes; l'Angleterre, 700 hommes de débarquement, plus une flotte de sou-

entre autres le duc de Morny, et, aBn de fournir un motif de plus à Tappui qu'il sollicitait, il se fit naturaliser Français. Le concours qu'il espérait lui fut acquis, et le ministre de France à Mexico, M. Dubois de Saligny, reçut Tordre d'insister auprès de Juares pour que satisfaction fût donne'e à Jecker. Mais Juares « refusa péremptoirement de reconnaître une convention faite par un gouvernement illégal » .

Dix ails plus tard, 1871, Jecker était fusillé par la Commune de Paris*

tien, u Des forces combinées, était-ii spécifié dans le traité, devaient être réunies dans les parages de la Vera Cruz •» ; autrement dit, elles ne devaient opérer leur débarquement qu'après entente préalable entre l'amiral Jurien de la Gravière, le commodore Ounlop et le général Prim, commandants de l'expédition.

Quel ne fut donc pas Tétonnement de l'amiral, parti de Toulon le 17 novembre 1861, d'apprendre en arrivant à la Havane, le 27 décembre, que la division espagnole avait déjà pris possession de la Vera Cruz!

Cette nouvelle causa en France, aussi bien qu'en Angleterre, le plus mauvais effet. L'impression que l'Empereur en ressentit fut telle, qu'il donna immédiatement l'ordre d'envoyer au Mexique une brigade de renfort dont il confia le commandement au général comte de Lorencez.

Napoléon III, qui voyait dans cette occupation anticipée de la Vera Cruz par les Espagnols l'influence du général Prim, dont l'ambition et la témérité ne laissaient de lui être un peu suspectes, ne voulut pas que la petite colonne française sous les ordres de l'amiral restât plus longtemps dans une situation d'infériorité numérique par rapport à la division du général espagnol.

Pendant qu'en France et en Algérie Ton prenait les dispositions nécessaires pour conipo-

ser la brigade de Lorencez, les Français et les Anglais arrivaient à la Vera Cruz et y débar* quaient le 9 janvier 1862.

Dès que l'amiral fut à terre, il acquit promptement la certitude qu'il ne trouverait dans la ville ni approvisionnements, ni moyens de transport roulants. Or il était parti de France sans voitures, sans mulets, sans harnachements, à cause de la hâte extrême qu'on avait apportée à la mise en route de sa colonne expéditionnaire; et, pour comble de malheur, il lui avait été de toute impossibihté, lors de son passage à la Havane, de se procurer quoi que ce fût, même à prix d'or. C'est avec des peines inouïes qu'il put acheter une centaine de mulets, rétifs pour la plupart, et réunir quelques vivres. On dut remédier, tant bien que mal, à cet état de choses inquiétant, en créant des moyens de transport à Taide de roues et d'essieux commandés à la Havane, et de matériaux fournis par les bâtiments.

La haute intelligence et l'énergie de l'amiral, secondées par l'habile et prompte direction que le capitaine d'état-major Capitan sut imprimer à toute chose, le dévouement des officiers et des troupes', triomphèrent peu à peu de ces diffi-

* La colonne de l*amira] Jurien de la Gravière se composait de :

1 rég^iment d'infanterie de marine;

cultes, et bientôt les Français furent en mesure de se porter en avant.

Ce moment était attendu avec une vive impatience par l'amiral, qui voyait chaque jour fondre l'effectif déjà restreint de ses troupes, et qui savait que, d*un moment à l'autre, la fièvre jaune allait faire son apparition.

Une autre considération le préoccupait et lui faisait désirer de porter ses lignes en avant, pour les établir, par la force au besoin, dans un climat plus salubre : c'était la perspective d'être surpris par la saison des pluies avant d'avoir obtenu de Juares les réparations demandées, et de ne pouvoir plus, alors, ni avancer ni reculer.

Mais les commissaires alliés préférèrent entrer dans la voie des négociations. Sir Ch. Wyke, parfaitement renseigné sur l'état politique, la configuration géographique et les moyens de défense du Mexique, ne se souciait pas d'engager les

1 bataillon du 2* régiment de zouaves ; 1 bataillon à 6 compagnies formées avec les marins de la flotte (fusiliers marins) ;

1 bataillon d* artillerie de la marine ;

1 section de réserve de 12 rayés;

1 batterie de montagne;

1 détachement du génie ;

i détachement du train ;

1 peloton de gendarmerie;

i peloton de chasseurs d'Afrique.

hommes et les capitaux de FAngleterre dans une guerre dont il prévoyait peut-être l'issue ; et, quant au représentant de TEspagne, le général Prim, il avait fini par conformer sa politique à celle de son collègue anglais.

L'amiral se trouva donc en face de cette double alternative : ou de s'avancer seul à ses risques et périls, ou d'accepter une convention qui lui permit de sortir du foyer malsain qu'il occupait.

Or, ce n'était pas avec un peu plus de 2,000 hommes qu'il pouvait songer à tenter le passage des terres chaudes, à affronter un soleil dévorant, les fièvres pernicieuses et de nombreuses guérillas habituées à vivre et à combattre dans ces régions. En admettant que la victoire couronnât son audace, arriverait-il jusqu'à la zone tempérée? pouvait-il espérer passer sur le corps de l'armée mexicaine qui en défendait l'entrée ? Et fût-il assez heureux pour se frayer un passage au travers de l'ennemi, quelle position prendrait-il, et que deviendrait-il dans l'épuisement auquel l'auraient réduit d'héroïques mais inutiles efforts? Le désastre était au bout d'une pareille entreprise. Aussi l'amiral dut-il se soumettre aux désirs des autres plénipotentiaires et traiter, provisoirement, de manière à obtenir du gouvernement mexicain le passage de nos troupes dans un meilleur climat. 11 s'exécuta, bien

qu'à regret, ea mettant sa signature au bas du traité de la Soledad, que le général Prim avait préalablement élaboré avec Doblado, ministre des affaires étrangères de Juares. Le passage du Chiquihuite et des premières Cumbres, Toccupation d'Orlzaba et de Tehuacan allaient assurer aux troupes alliées des conditions de bien-être pour tout le temps que dureraient les conférences qui devaient avoir lieu à Orizaba *.

Cette convention, qui ouvrait aux alliés les terres tempérées et les terres froides, spécifiait que « si les négociations venaient malheureuse" ment à être rompues, les forces alliées évacueraient les villes susdites et retourneraient se placer sur la route de la Vera Cruz, au delà du Chiquihuite, près de Paso Anchon, en pleines terres cbaudes. Encore le gouvernement de Juares n'avait-il accepté cette convention que parce que « les commissaires avaient déclaré que les puissances n avaient aucunement C intention de porter atteinte à l' indépendance, à la souveraineté et à l'intégrité du territoire de la République ».

Aussitôt l'acte signée le drapeau mexicain fut arboré à côté des drapeaux alliés, sur la ville de la Vera Cruz et sur le château du fort de Saint- Jean d'Ulloa.

* Orizaba, ville située en deçà des Cuinbres, ce contre-fort de rOrizaba, est à 32 lieues de Puebla.

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